Les élections cantonales approchent à grand pas et pourtant personne ne les entend venir. Le débat politique et la démocratie sont en Alsace proche du niveau zéro. Rien d’étonnant à cela. Les cantonales sont certainement l’expression la plus aboutie de la grande tartuferie démocratique française. Le pays des droits de l’homme offre aux Alsaciens la liberté factice d’une élection alibi aux enjeux très limités, les conseillés cantonaux n’ayant qu’un pouvoir très limité.
Une élection confuse dont à peu près personne ne comprend même les maigres enjeux, une élection tronquée par un scrutin majoritaire qui rend quasiment impossible l’élection de candidats opposés au système UMPS en place, une élection qui ne permet pas aux électeurs alsaciens de faire entendre leur voix, une élection digne de l’époque du Second Empire et de Napoléon III dont elle provient certainement.
Alors si les lecteurs de ces quelques mots pensent pouvoir voter pour un candidat qui représente un tant soit peu l’Alsace ou leurs idées politiques, nous nous en réjouissons et les encourageons à user intelligemment du peu des droits civiques dont ils disposent.
Mais que les Alsaciens comprennent aussi qu’il est parfois plus pertinent de voter avec ses pieds en allant à la pêche que d’aller au bureau de vote pour y voter comme un pied. Par esprit civique nous recommandons évidement vivement aux personnes qui n’auraient pas compris cette dernière phrase de rester à distance respectueuse de tout bureau de vote dans les jours qui viennent.
Par contre, il est vivement recommandé à tous et à chacun de lire l’extrait de texte ci-dessous qui donne un éclairage aussi intéressant qu’érudit sur le fait qu’en Alsace la démocratie soit si malmenée par la patrie des droits de l’homme, tout comme elle est fragilisée et dévoyée dans le monde entier par l’idéologie du même nom.
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Extrait de Au-delà des droits de l’homme : politique, liberté, démocratie d’Alain de Benoist :
Dans l’opinion commune, la lutte en faveur des droits de l’homme est fréquemment présentée comme un aspect de la lutte en faveur de la démocratie. « La démocratisation complète de l’Europe, déclarait en 1990 Javier Perez de Cuellar, alors secrétaire général des Nations-Unies, sera une réaffirmation du caractère universel de la Déclaration des droits de l’homme ». La même opinion a été émise depuis par Francis Fukuyama, et par bien d’autres auteurs. Dans cette optique, démocratie et droits de l’homme sont censées progresser du même pas. Les deux expressions ne sauraient se contredire. Elles deviennent même presque synonymes.
Cette opinion n’en a pas moins été maintes fois contestée. S’interrogeant sur la relation entre la démocratie et les droits de l’homme, Julien Freund disait qu’elle« n’est pas évidente ». Leur mise en équivalence, écrit Jean-François Kervégan, est pour le moins « problématique ». Myriam Revault d’Allonnes ajoute qu’elle « ne va pas de soi ». Il y a à cela plusieurs raisons.
Une première raison est que la démocratie est une doctrine politique, les droits de l’homme une doctrine juridique et morale, et que ces deux types de doctrine ne s’accordent pas spontanément. En tant que régime politique, la démocratie tend tout naturellement à restreindre ce qui n’est pas démocratique et, plus largement, ce qui n’est pas politique. La théorie des droits, au contraire, tend à restreindre les prérogatives du politique. Mais surtout, ainsi qu’on l’a vu à propos des droits de l’homme et des droits du citoyen, l’une et l’autre n’ont pas le même sujet. L’idéologie des droits de l’homme ne veut connaître que des individus abstraits, la démocratie ne connaît que des citoyens. Or, même s’ils font usage de la même rhétorique juridique, les droits du citoyen (égalité devant la loi, liberté de pétition, droit égal de suffrage et de vote, accès égal aux emplois publics dans la mesure des capacités, etc.) sont fondamentalement différents des droits de l’homme. Ils ne sont pas des attributs de l’homme en tant qu’homme, mais des capacités liées, non seulement à un régime politique particulier (la démocratie), mais aussi, et surtout, à une appartenance spécifique (une communauté politique donnée). La théorie des droits de l’homme donne indistinctement le droit de vote à tous les hommes en tant qu’ils sont des hommes (« un homme, une voix »). La démocratie donne le droit de vote à tous les citoyens, mais le refuse aux non-citoyens. « Les droits démocratiques du citoyen, écrit Carl Schmitt, ne présupposent pas l’individu humain libre dans l’état extra-étatique de “liberté”, mais le citoyen vivant dans l’Etat […] Ils ont de ce fait un caractère essentiellement politique ».
Un régime démocratique tient d’autre part sa légitimité du consentement du peuple, celui-ci étant généralement exprimé par le vote. En dernière analyse, la démocratie est le régime qui consacre la souveraineté du peuple. A l’inverse, le discours des droits de l’homme se donne d’emblée comme certitude morale, comme vérité universelle, censée s’imposer partout du seul fait de son universalité. Sa valeur ne dépend donc pas d’une ratification démocratique. Mieux encore, il peut s’y opposer.
« La problématique des droits de l’homme, observe Revault d’Allonnes, relève d’une fondation individuelle — la problématique des droits naturels de l’individu —qui entre inévitablement en tension avec les requisits de la souveraineté ». Cette tension peut revêtir deux aspects. D’une part, dans la mesure où le droit international inspiré de la théorie des droits de l’homme — le droit d’ingérence — implique une limitation de la souveraineté des Etats et des peuples, il implique par là même, au sein de tout Etat démocratique, une limitation de la souveraineté populaire. D’autre part, les conditions dans lesquelles a été énoncée la théorie des droits de l’homme font que le suffrage lui-même ne peut plus être reconnu comme souverain que pour autant qu’il ne contredit pas aux postulats de cette théorie. Dans la perspective des droits de l’homme, explique Guy Haarscher, « le principe démocratique ne peut valoir que dans de strictes limites, qui sont précisément celles de la philosophie des droits de l’homme : à supposer qu’un seul individu défende ces derniers contre une opinion majoritaire décidée à les violer, c’est ce solitaire qui, du point de vue de la philosophie contractualiste, [aura] adopté la seule attitude légitime ».
Les votes démocratiques n’allant pas dans le sens des droits de l’homme sont donc immédiatement rejetés comme « irrationnels » et illégitimes. La même idéologie s’oppose à ce que le peuple soit consulté, par exemple par voie de référendum, sur des sujets considérés comme trop « sensibles ». Une certaine dénonciation du « populisme » entre de toute évidence dans ce cadre : quand on aborde la question des « droits de l’homme », le peuple est suspecté de trop souvent penser mal.
« La reconnaissance et la proclamation des droits de l’homme, écrit encore Jean-François Kervégan, impliquent que des limites infranchissables soient posées à la souveraineté, qu’elle soit monarchique ou populaire ». Or, toute limitation de la souveraineté populaire représente une attaque contre le fondement même de la démocratie. Elle équivaut à une obligation faite aux citoyens de renoncer à n’être gouvernés que par les dirigeants qu’ils ont élus. Elle implique que l’autorité ultime à laquelle les citoyens doivent obéissance n’est plus celle de ces dirigeants élus, mais celle d’instances ou de juridictions internationales dont les membres, parlant en quelque sorte au nom d’une vérité révélée, n’ont pas la moindre légitimité démocratique. La souveraineté populaire étant placée sous conditions, c’est un clair retour à l’hétéronomie politique et sociale.
Significatif est le fait qu’aujourd’hui, on reproche beaucoup moins auxgouvernements autoritaires de manquer aux règles de la démocratie que de ne pas« respecter les droits de l’homme ». Pour pallier à l’instabilité politique qui entrave l’expansion planétaire des marchés, la Commission Trilatérale, mise en place en1973 et dont les deux principaux théoriciens étaient Samuel Huntington et Zbigniew Brzezinski, avait déjà exprimé le souhait de restreindre le champ des pratiques démocratiques dans les pays du Tiers-monde. « Pour répondre à ces deux exigences — démocratie restreinte et survie du capitalisme —, écrit Edmond Jouve, un ingrédient a été trouvé : l’idéologie des droits de l’homme ».
La redéfinition de la démocratie comme le « régime qui respecte les droits de l’homme », c’est-à-dire finalement sa réduction à la démocratie libérale, est donc intellectuellement insoutenable, mais elle est politiquement très rentable, puisqu’elle permet de récuser comme contradictoire toute décision démocratique allant à l’encontre de l’idéologie des droits de l’homme. Jean-Fabien Spitz constate cependant qu’une telle démarche est elle-même contradictoire, car « dire que les droits des individus dépendent de la raison et de la nature, mais prétendre les soustraire à la discussion par l’ensemble des êtres doués de raison, c’est détruire leur fondement rationnel ».
Au-delà des droits de l’homme : politique, liberté, démocratie