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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Bald ein Eugen-Ricklin-Platz in Dammerkirch

Posted on avril 12th, 2015 by Klapperstein

Der Bürgermeister der Kleinstadt Dammerkirch im Sundgau, Paul Mumbach, hat seine Absicht kundgetan, einen Platz der Gemeinde nach dem Namen des einstigen Bürgermeisters Dammerkirchs Eugen Ricklin (1862-1935). Der Sundgauer Löwe, der dem katholischen Zentrum Elsaß-Lothringen (ZEL) angehörte, war 1896-1902 Bürgermeister von Dammerkirch, 1896-1918 Abgeordneter im oberelsässischen Bezirkstag, 1917-1918 sogar dessen Präsident, 1900-1911 Abgeordneter im Landesausschuß für Elsaß-Lothringen und 1911-1919 Abgeordneter und Präsident der II. Kammer (Volksparlament) des elsaß-lothringischen Landtags. 1903-1918 vertrat er den Wahlkreis Altkirch-Thann im Deutschen Reichstag. 1919 wurde er von den französischen Machthabern in Elsaß-Lothringen verhaftet und vertrieben und konnte erst Jahre später ins Elsaß zurück. 1928 wurde er vom Kreis Altkirch – trotz Verhaftung und Einkerkerung im Vorfeld der Wahlen! – als autonomistischer Kandidat der – christlich-demokratischen – Elsässischen Volkspartei in die französische Nationalversammlung und ein paar Monate später für den Kanton Dammerkirch in den oberelsässischen Bezirkstag gewählt.

Daß in Dammerkirch und sonstwo im Sundgau bzw. im ganzen Elsaß noch keine Straße oder ein Platz seinen Namen trägt ist eigentlich eine Anomalie, die nur dadurch zu erklären ist, daß sein Engagement für seine elsaß-lothringische Heimat bis heute manchen Leuten ein Dorn im Auge ist.

Quelle : Hytt Morje

Histoire de l’annexion de l’Alsace par la France

Posted on janvier 23rd, 2015 by Klapperstein

Turenne (1611-1675)

« Den Franzosen soll man nicht trauen »[1]

Le 17 décembre 2014, jour où Paris, par un odieux diktat, décida de rayer l’Alsace de la carte des régions, est un jour de deuil pour l’Alsace. Les Alsaciens purent alors pleinement prendre la mesure du rapport dominant-dominé dans lequel ils sont astreints de vivre. Ce jour funeste marque en fait l’aboutissement d’une guerre culturelle et idéologique séculaire que la France mène contre l’Alsace pour anéantir tous les marqueurs de son identité (langue, culture, histoire…). Depuis plus de trois siècles, pour nous « normaliser », elle œuvre inlassablement à l’effacement de tout ce qui nous singularise en menant contre nous un combat sournois, teigneux, une guerre soft, latente, occulte, à coup de promesses non tenues, d’oukases et de duperies.

La guerre de Trente Ans (1618-1648) fixe le début de nos malheurs de peuple vaincu. C’est par la rouerie, le parjure, la violence des armes et finalement l’usurpation que la France s’empara alors de l’Alsace qui deviendra pour longtemps un pays occupé militairement. Aussi est-il important de revenir aujourd’hui sur cette page cruciale de notre histoire pour mieux appréhender la constance dans le temps de la politique de domination et d’éradication de notre identité que la France mène contre l’Alsace.

Pillages et tueries marquèrent les premières incursions françaises

Les premières incursions françaises dans notre pays furent vécues comme un vrai fléau. Elles débutèrent dès le XIVe siècle pour continuer jusqu’au XVe siècle et se soldèrent invariablement par des dévastations, des tueries et des pillages. Ainsi, en 1444, 40 000 « Armagnacs » déferlent dans la plaine d’Alsace. Ils sont conduits par le Dauphin de France en personne, le futur Louis XI, qui ambitionne alors à se tailler une principauté indépendante sur le dos des seigneurs alsaciens. Leur route sera tracée par le sang, les destructions et les pires atrocités : leur cruauté leur vaudra le surnom de « Schinder » (écorcheurs). La résistance acharnée des Alsaciens finira par avoir raison d’eux en les forçant à décamper l’année suivante.

Néanmoins, en 1446, le roi de France chercha une nouvelle fois à tester la volonté d’indépendance de la République de Strassburg en lui offrant sa protection. Il se heurta à un refus cinglant : « Niemals, da Sie (les Français) kei Leu und Getreu haben, viel versprechen, verbriefen und versiegeln aber niemals Wort halten ! », lui répondra le Magistrat encore trempé de cette vieille sagesse alsacienne qui lui dictait de considérer avec suspicion toute avance française.

Guerre de Trente Ans : le projet colonial français sur le Rhin prend corps

L’histoire commune de l’Alsace et de la France remonte à la guerre de Trente Ans qui fixe le début de notre enchaînement. Durant cette guerre meurtrière, partie d’un conflit religieux interne à l’Empire[2] et dans laquelle l’Alsace perdit près de 60% de sa population, la diplomatie française donna toute la mesure de sa duplicité. Désireuse de mettre l’Empereur en difficulté, dans le dessein secret de lui arracher des concessions territoriales sur le Rhin, la France n’aura de cesse d’attiser la guerre au sein de l’Empire. Elle tissera sa toile d’alliances et poussera constamment à l’affrontement les partis catholiques et protestants de l’Empire dont faisait partie l’Alsace[3]. Ainsi, la France très catholique de Richelieu, qui combattait sur son territoire les protestants, soutiendra-t-elle de tout son poids les princes allemands protestants en guerre contre l’Empereur catholique.

L’aubaine pour la France de prendre pied en Alsace, place avancée de l’Allemagne et indispensable à la maîtrise du Rhin, était trop belle. Par la conquête des Trois Evêchés de Metz, Toul et Verdun annexés et occupés par les troupes françaises dès 1552, elle avait déjà commencé à établir une tête de pont en Lorraine.

En janvier 1629, dans son « Avis donné au Roi », Richelieu développa la stratégie française en expliquant qu’« il fallait s’avancer, si possible, jusqu’à Strasbourg, pour acquérir une entrée en l’Allemagne », avant d’ajouter sournoisement, « ce qu’il faut faire avec beaucoup de temps, grande discrétion et une douce et couverte conduite » !

Mansfeld arrive, dévaste tout et s’en retourne (1621/1622)

La guerre déborde en Alsace avec l’arrivée en Basse-Alsace d’Ernst von Mansfeld en novembre 1621. Ce condottiere sans scrupules, soutenu tacitement par la France, est au service d’un prince protestant, l’Electeur Palatin Friedrich V. Sous couvert de venir en aide aux luthériens, il nourrit en réalité le rêve de créer une principauté militaire en Alsace avec Hagenau comme capitale.

De novembre 1621 à juillet 1622, ses soudards vont semer la terreur partout sur leur passage, pillant, saccageant tout et commettant les pires atrocités, au point que l’Electeur Palatin, que talonnaient les troupes impériales de l’archiduc Léopold, ému de la terrible misère qui avait frappé la Basse-Alsace, décida de le congédier le 13 juillet 1622. Une semaine plus tard, Mansfeld quittait l’Alsace au grand soulagement de tous, y compris des protestants dont il avait pourtant renforcé le camp.

La France finance la Suède pour mener la guerre à l’Empereur

Après les nombreuses victoires en Allemagne du général catholique, le comte de Tilly[4] entre 1624 et 1626, les coalisés catholiques auront à nouveau le vent en poupe. Aussi, quand le camp des princes protestants, financé par le Roi, se trouva en difficulté et que l’Empereur commença à reprendre en mains les rênes de l’Empire, la France misera cette fois sur le roi de Suède Gustav-Adolf pour relancer l’offensive. Le traité de Bärwald (janvier 1631) scellera l’alliance militaire entre la Suède et la France qui s’engageait à fournir au roi de Suède les subsides nécessaires pour mener la guerre contre l’Empereur. Mais pour ne pas éveiller de soupçons, elle jurait toujours n’avoir aucune revendication territoriale. La France déclarait toujours hautement « qu’elle ne demanderait, lors de la conclusion de la paix, aucune indemnité, qu’elle restituerait tous les Châteaux, Bourgs, forteresses & Seigneuries conquises, & qu’elle se croirait suffisamment dédommagée par le sentiment de la gloire, d’avoir secouru les Etats de l’Empire d’Allemagne & de les avoir sauvés du danger avec un héroïsme digne d’un Monarque généreux »[5].

Très vite, les Suédois se répandront dans toute l’Alsace. Ils feront preuve d’un sens aigu de la guerre et se montreront partout d’une extrême brutalité. Les localités tomberont les unes après les autres. En novembre 1632, devant l’arrivée imminente des Suédois sur le point de l’emporter dans le Sundgau, la Régence autrichienne d’Ensisheim choisira de se replier sur Thann. De sorte qu’en octobre 1633, les Suédois seront les maîtres en Alsace. Au début de l’année, ils avaient anéanti dans un carnage épouvantable plus d’un millier de paysans du Sundgau qui s’étaient révoltés contre leur tyrannie (janvier 1633). Et sur les 825 faits prisonniers, 600 seront exécutés sauvagement quelque temps plus tard (14/15 février).

Quant à la France, qui de façon couverte ne cessait de souffler sur les braises, elle continuait à se présenter comme la garante de la paix, à la fois pour les catholiques, qu’elle se proposait de protéger contre les exactions des Suédois… – qu’elle continuait perfidement de subventionner – mais aussi pour les protestants qu’elle se proposait, de la même manière, de protéger contre les catholiques impériaux et leurs alliés. Pour ne pas éveiller la suspicion des Alsaciens, les paroles du roi et de Richelieu se voulaient toujours rassurantes. Ainsi, à Strassburg, Richelieu expliquera son attachement à la préservation de ses libertés : « Je suis amateur de la liberté et de tous les états libres, mais singulièrement de votre ville de Strassburg (…) Le roi est animé, à votre égard, des meilleurs et des plus amicaux sentiments ; il fera tout pour vous et vos libertés, quoi que vous lui demandiez.[6]». C’est par ce stratagème que, dès la fin de 1633, Richelieu put envoyer des troupes françaises occuper les villes protestantes de Buchsweiler, Neuweiler, Ingweiler, Pfaffenhoffen… suite à une demande de protection de ses biens du Comte de Hanau-Lichtenberg. Cette protection ne se montra d’ailleurs pas très heureuse. En janvier 1634, face au désastre et afin d’échapper aux Suédois, l’Évêché de Strassburg et quelques villes, tant catholiques que protestantes, librement ou sous la contrainte militaire, se mettront elles aussi « provisoirement » sous le protectorat français. Pendant que les Suédois ferraillaient partout en Alsace contre les impériaux et leurs alliés, les Français avançaient malicieusement leurs pions dans le pays.

Notons que les années 1634-1640 furent les pires pour l’Alsace. A la guerre s’ajoutent les épidémies, notamment la peste, et la famine. On notera des cas d’anthropophagie et de nécrophagie. Les troupes impériales, suédoises, espagnoles, françaises et lorraines s’installent alors en Alsace dans un indescriptible enchevêtrement. Les situations évoluent sans cesse.

Cependant, après leur défaite à Nördlingen (5/6 septembre 1634), trop affaiblis, privés de Gustav Adolf mort deux ans plus tôt à la bataille de Lüzen, les Suédois devinrent demandeurs de l’aide française. Le maréchal français de La Force en profita alors pour signer une convention militaire avec eux (6.10.1634), par laquelle ils abandonnaient toutes leurs places d’Alsace, sauf Benfeld, à l’occupation française. En contrepartie, le roi s’engageait à fournir 12 000 hommes et à verser une somme d’argent de 500 000 Livres. Puis, le 22 octobre 1634 à Worms, fut signé un nouveau traité entre la Suède, l’Union de Heilbronn[7] et la France. Celui-ci assurait au roi, lorsqu’il se serait ouvertement engagé dans la lutte, toutes les villes d’Alsace, y compris la place-forte et verrou stratégique de Breisach, ainsi que l’usage du pont de Strassburg. Mais un autre article stipulait aussi, et il a son importance, qu’à la paix toutes les garnisons françaises de la rive gauche du Rhin se retireraient. A partir de là, la France entrera de tout son poids dans la guerre.

Quelques jours après, les troupes royales purent donc entrer à Colmar (1.11.1634), Schlettstadt, Oberehnheim, Bergheim, Marckolsheim, Kaysersberg, Türkheim, Ensisheim, Münster, Ammerschweier... Circonspect, le Magistrat de Colmar signera un accord spécial avec la France à Rueil en août 1635[8].

Viendra la paix de Prague (30.5.1635), à laquelle adhèreront cette fois tous les Etats protestants. La paix en Allemagne se profilait à l’horizon… ce qui poussera Richelieu à manœuvrer une nouvelle fois pour tenter de réactiver le conflit.

La période franco-suédoise (1635-1648) :

La France promet le Landgraviat d’Alsace à Bernard de Saxe-Weimar (1635-1639)

En Alsace, la France veut continuer son offensive. Aussi, en 1635, en échange du versement de subsides annuels pour l’entretien d’une armée suédoise de 18000 hommes, va-t-elle s’assurer de l’alliance du prince protestant et général mercenaire d’origine saxonne Bernard de Saxe-Weimar, un des meilleurs élèves du roi Gustav-Adolf. En contrepartie, celui-ci s’engageait à combattre les Impériaux en Alsace directement pour le compte du roi. Par le traité de Saint-Germain (27.10.1635), les restes de l’armée suédoise se retrouvèrent donc placés sous son commandement. De son côté, la France lui promettait, en cas de victoire en Alsace et la prise de Breisach, des subsides se montant à quatre millions de Livres ainsi que la possession « sous l’autorité de sa Majesté », du landgraviat d’Alsace « tel que la maison d’Autriche en avait joui », y compris le baillage de Hagenau, une sorte de principauté inféodé au roi.

Bernard de Saxe Weimar va donc reprendre la conquête de l’Alsace, retombée aux mains des Impériaux pendant la négociation, le général hongrois Gallas, au service de l’empereur, s’étant emparé de toute une série de petites places fortifiées, d’abord au sud puis au nord de l’Alsace. Celle-ci s’acheva pour lui en décembre 1638 par la prise de Breisach. En février 1639, on apprit de Basel/Bâle que les bourgeois des villes alsaciennes, fuyant les mauvais traitements que leur infligeaient les garnisons françaises, étaient revenus se réfugier dans la ville[9].

Ayant rempli son contrat, en mars 1639, Bernard de Saxe Weimar demanda à Richelieu de le reconnaître comme prince d’Alsace ; le cardinal refusa net. C’est alors que le 18 juillet 1639, à l’âge de 34 ans, il mourut brusquement (empoisonnement ?) à Neuenburg-am-Rhein, au grand soulagement des autorités françaises : elles pouvaient maintenant avancer leurs prétentions territoriales sur l’Alsace que plus rien ne pouvait entraver.

Les Français récupèrent l’armée weymarienne et se jettent directement dans la guerre

Suite à d’habiles négociations pleines de promesses avec les officiers de l’armée weymarienne et concrétisées par la convention du 9.10.1639, Richelieu obtint qu’ils remettent à la France les châteaux et forteresses d’Alsace dont ils s’étaient emparés et que toute l’armée de feu Bernard de Saxe-Weimar passe directement au service du roi.

Ainsi, en 1643, à l’exception de Strassburg et de Mülhausen, cette dernière épargnée par les belligérants car alliée à la Confédération Suisse, quasiment tout le pays était occupé par les franco-suédois. Dès lors, Louis XIII allait revendiquer pour sa personne le titre de Landgrave quand il décéda le 14.5.1643.

La rouerie et l’acharnement de la diplomatie française pour la prise et le contrôle de l’Alsace avaient enfin trouvé leur première récompense !

En 1643, les armées françaises du comte de Guébriant[10] se distingueront par leur férocité. Ancien officier en second de Bernard de Saxe-Weimar, il avait commandé les troupes auxiliaires françaises de 1635 à 1639. A la mort de ce dernier, il lui succéda. En août 1643, harcelé en Allemagne par les armées impériales de Mercy, il franchit le Rhin, installe son quartier général à Erstein et répand ses troupes entre Benfeld et Wolfisheim jusqu’aux contreforts des Vosges[11]. Connaissant la réputation des Français qui s’étaient établis à proximité de Benfeld, le résident de Suède dans la ville, Mokel, prévient : « L’armée française ruinera le pays » ! De son côté, dès le 28.5.1643, le général major Erlach avait déjà écrit depuis Breisach à Guébriant : « Une partie de nos troupes ne sont propres qu’à presser le pays et à faire du désordre ».

En effet, peu après l’arrivée de Guébriant, le Magistrat de Strassburg, ville neutre, s’indigna contre les soldats français « qui font tous les jours de nouvelles exorbitances (…) Les soldats s’approprient les vignes et les vendanges[12] tout ainsi qu’ils fussent en pays ennemi, et, de fait, ils font entendre que tout leur a été donné en proie ». Guébriant lui répondra que la France ne déposera pas les armes avant que la ville de Strassburg n’ait accepté pour l’éternité la protection de la France[13]. Presqu’en même temps, écrit le Vicomte de Noailles, les chefs et députés de la noblesse libre et franche du Saint-Empire en Basse-Alsace, écrivent une lettre au Roi et à Brienne faisant chorus avec le Magistrat de Strasbourg : « Nous voyons loger sur nos territoires l’armée de Votre Majesté sous la conduite du comte de Guébriant. Les avant-coureurs de laquelle nous ont fait paraître, par leurs insolences ce que nous avons à espérer, savoir la ruine totale de ces contrées et de cette noblesse en particulier ». Mokel, Strassburg, les Lorrains, le général major Erlach, la princesse de Salm, tous « se plaignent de la ruine provenant du fait de l’occupation française »[14], écrit le Vicomte de Noailles. Devant l’ampleur des dégâts et des brigandages, les Strasbourgeois se diront même prêts à donner une forte somme d’argent si l’armée royale s’éloignait : « Dans tout le pays, les pillages et les brigandages ne virent plus de fin », écrit l’historien J.B. Ellerbach[15]. Fin octobre, Guébriant retourna guerroyer en Allemagne où, le 17.11.1643, il sera grièvement blessé au siège de Rottweil (Württemberg). Il mourra une semaine plus tard.

Les innombrables exactions des armées françaises inquiétèrent même le cardinal Mazarin, le successeur de Richelieu, au point qu’il demanda à Turenne, qui n’était pas un tendre non plus, de ménager l’Alsace, non par humanité, mais parce qu’il avait des projets français pour elle.

Cependant, Mazarin maintiendra toujours vis-à-vis des souverainetés alsaciennes placées sous la « protection » française, la fiction du désintéressement absolu de la couronne. En 1644, il affirmera toujours au Magistrat de Colmar qu’ « assurer l’indépendance des villes libres était la seule fin que la France proposait à ses armes (…) sans avoir ni dessein, ni pensée de tirer aucun avantage de tant de sang répandu [16]». Or, il est admis qu’à Paris on envisagea de ne plus rétrocéder les territoires occupés dès le traité de Saint-Germain (1635). Ce choix sera définitivement entériné en 1640. Rodolphe Reuss[17] cite une note du 27.10.1640 adressée au plénipotentiaire français à Münster chargé de la négociation du traité de paix, le comte d’Avaux, où figure cette directive révélatrice : « On a sceu par voie secrète que plusieurs princes d’Allemagne se résoudraient à laisser la Poméranie à la Suède et l’Alsace avec Brisach à la France. Agir d’après ces informations. »

Si dans ce conflit toutes les armées belligérantes, sans exception, espagnoles, lorraines, impériales, françaises… firent montre d’une grande sauvagerie, les Suédois occupent cependant la plus haute place du podium pour la rage destructrice et la cruauté (massacres d’habitants, pendaisons de moines et de prêtres, dévastations…). Cependant, il convient de noter que les Français, les talonnent de près. Même après le traité de paix, alors que les tentatives de reconstruction sont déjà amorcées, des troupes françaises et lorraines sévissent encore en Alsace, notamment au Ban de la Roche dans la vallée de la Bruche (1649-1655).

Ensemble, Français et Suédois auront fortement contribué à ruiner et à saigner l’Alsace. La férocité des Suédois[18] qui semaient la panique et l’effroi dans tout le pays – leur torture favorite du « Schwedentrunk »[19] épouvantait les populations -, servait en réalité les Français. Elle permettait à ces derniers de proposer leur protection aux Alsaciens pour les mettre à l’abri… de ceux qu’ils finançaient par ailleurs : les Suédois leur servirent donc indirectement de « rabatteurs » !

Dessin de Jacques Callot (1592-1635) : « Les grandes misères de la guerre / l’arbre aux pendus » (1633)

Catastrophique traité de Münster (1648)

Finalement, l’Empereur, épuisé et à bout de moyens, fut contraint de jeter l’éponge. L’Alsace, exsangue, totalement dévastée, en proie aux épidémies et à la disette, fut incapable d’opposer une quelconque résistance. Les Landstände (Etats provinciaux d’Alsace) qui assuraient l’unité politique du pays, s’étaient réunis une dernière fois au début du conflit pour tenter de conjurer la guerre, en vain[20].

A présent, la France allait pouvoir se découvrir et formuler ses prétentions territoriales.

En 1648 sont signés les traités de Westphalie qui rétablissent la paix et garantissent leurs possessions aux protestants. Au traité de Münster la France obtient les droits et les possessions des Habsbourg en Alsace, soit :

- La propriété de leurs terres patrimoniales en Alsace, (80% de l’actuel départ. du Ht-Rhin) ;

- Les titres de Landgrave de Basse et Haute Alsace ;

- La Landvogtei de Haguenau, c’est-à-dire la protection de la Décapole.

A partir de ces premières bases acquises en Alsace, Louis XIV, en position de force, fera ensuite une interprétation abusive des termes du traité. Pour lui, le Landgraviat n’était pas un simple titre, ce qu’il était en réalité, c’était le territoire même de l’Alsace. Au mépris des traités, il va progressivement s’emparer du reste de l’Alsace par la force armée ou l’intimidation.

Cependant, jusqu’en 1653, du fait des troubles de la Fronde en France, les dix villes libres de la Décapole, die gemeine Richestette, unies sur le modèle confédéral suisse, purent retrouver leur ancienne autonomie. Après cette date, les relations entre les villes et les autorités monarchiques qui cherchaient à restreindre leurs droits, devinrent de plus en plus tendues. Les villes, réfractaires au traité de Münster, veulent rester dans l’Empire qui respecta toujours leurs libertés. Citoyens libres dans leurs cités autonomes, les Décapolitains ne veulent pas retourner à l’état de sujets. Ils vont donc se battre inlassablement pour échapper à la domination française et à l’absolutisme royal.

Les souverainetés alsaciennes résistent

Pendant plus de 31 ans, les villes libres de la Décapole, toujours représentées à la Diète de Regensburg / Ratisbonne, refuseront d’accepter le joug français. Elles résisteront et continueront inlassablement d’exiger le respect intégral de leurs libertés. Jamais l’Empire n’avait touché aux privilèges des villes libres d’Alsace. Aussi, pour elles, la liberté était du côté de l’Empire qui leur avait permis de s’auto-organiser et de s’auto-gouverner. Ainsi, les Décapolitains protesteront régulièrement à la Diète de Regensburg contre les « usurpations » du roi et continueront à préférer la Chambre de Spire à la cour souveraine d’Ensisheim établie par le roi pour régler leurs litiges. Ils vont encore et toujours exiger le respect intégral de leurs libertés et de leur autonomie.

A Hagenau, préfecture de la Décapole, le Magistrat affronte régulièrement les officiers français du grand-bailliage et refuse de prêter le serment de fidélité au Roi : « Nous sommes encore une ville impériale libre ; nous n’obéirons donc au grand-bailli qu’après sa confirmation par l’Empereur »[21]. Les menaces du comte d’Harcourt, premier administrateur de l’Alsace, pour faire plier les villes de la Décapole restant sans effet, il n’eut d’autre choix que de céder en signant un traité avec elles par lequel il s’engageait à respecter leurs privilèges et leur immédiateté d’Empire.

Cependant, les pressions françaises continuèrent de plus belle. Haguenau, se soumettra la première en 1662, en précisant toutefois qu’elle ne cède que « par nécessité ». Mais deux ans après, pour bien affirmer sa qualité de ville libre, elle se remettra à frapper ses propres monnaies avec l’aigle bicéphale jusqu’en 1673[22]. Au Nouvel An 1670, le Stettmeister Crafft, en remettant une monnaie d’argent aux musiciens pour l’aubade donnée en son honneur, leur dira : « Voici un bon vieux Thaler, impérial comme moi-même »[23]. A Hagenau, en 1685, malgré la présence d’une garnison française depuis 50 ans, « il n’y a qu’un seul membre du Magistrat à maîtriser cette langue », écrit l’historien B. Vogler dans son Histoire culturelle de l’Alsace (1994).

Ainsi, les villes pourront continuer à croire à leur immédiateté et à leur autonomie jusqu’au déclenchement de la guerre de Hollande en 1672 où les choses se gâteront définitivement.

A l’autre bout de l’Alsace, la population de l’ancienne Régence autrichienne continuera également à garder son attachement à ses Archiducs et à l’Empire. L’Alsace septentrionale avait en effet près de trois siècles d’histoire commune avec le Tyrol par la grâce des Habsbourg (1379 à 1648). En mars 1676, à Ensisheim, lors de la grand-messe, le curé François Ganser remplaçait toujours, après le Dominé salvum fac, le nom de Ludovicum (Louis), par celui de Leopoldum (Léopold) imperatorem. Quant à la ville de Ensisheim, siège de la Régence depuis 138 ans, elle finira rétrogradée au rang de simple chef-lieu de baillage.

La politique de la terre brûlée

Mais Louis XIV, qui veut dominer l’Europe en progressant vers l’Est, ne peut supporter davantage la fronde continuelle des souverainetés alsaciennes, ni celle des seigneurs territoriaux qui s’élevaient contre la « politique de réunion » instaurée par le roi. La guerre de Hollande (1672-1678) qui oppose la France à la Quadruple-Alliance comprenant Les Provinces-Unies, le Saint-Empire, le Brandebourg et l’Espagne, lui donnera l’occasion de frapper un grand coup pour tous les soumettre à l’ordre français. Et pour ce faire, le roi ne craindra pas de s’en prendre aux populations civiles et d’user de la coercition criminelle.

Dans la nuit du 14.10.1672, il fit détruire le pont de Strasbourg sur le Rhin pour paralyser le commerce strasbourgeois et empêcher les Impériaux de pénétrer en Alsace. Interdiction est faite à la ville de le reconstruire. Le 30 juin 1673, Condé écrit à Louvois : « Je ne puis m’empêcher de dire que l’autorité du roi va se perdant absolument en Alsace. Les dix villes impériales, bien loin d’être soumises au roi, sont presque ennemies. La noblesse de Haute-Alsace va presque le même chemin. Je crois que le roi devrait prendre le temps qu’il jugera à propos pour mettre Colmar et Haguenau à raison ». C’en est trop pour le Sonnenkönig qui décide de venir lui-même en Alsace à la tête d’une armée de 7000 fantassins et 1200 cavaliers pour y mener une impitoyable politique de mise au pas : les villes sont démantelées, murailles, tours et fortifications sont détruites. Colmar, le cœur de la rébellion alsacienne, est annexée en 1673 à la suite d’une feinte suivie d’un coup de main militaire. Elle devra supporter et entretenir une garnison française de 6000 hommes, autant que d’habitants : « Jamais je n’ai vu des gens si consternés ni en si grande désolation », dira des Colmariens Mademoiselle de Montpensier. Les autres villes de la Décapole, Oberehnheim, Münster, Schlettstadt, Rosheim, Hagenau, Weissenburg, Landau… subirent le même sort et se retrouvèrent ouvertes comme de vulgaires villages. Il en sera fini de l’indépendance des anciennes villes impériales. En 1674, les Français incendient encore Selz (avril), Brumath, Krautweiler et de nombreuses autres localités de Basse-Alsace. Enfin, le 5 janvier 1675 à Türkheim, le Maréchal Turenne inflige une sévère défaite aux Impériaux. Les habitants ayant prêté main forte à ces derniers pour défendre la ville, Turenne en profitera pour châtier cruellement la cité : elle est mise à sac, la population civile est violentée, un tiers est massacré dans des atrocités inouïes. Les massacres, le saccage et les pillages, dont les archives conserveront le souvenir, durèrent près de deux semaines.

Par la suite, les villes difficiles à défendre contre les Alliés impériaux où susceptibles de leur offrir une protection, sont systématiquement rasées par les mines ou le feu : ce sera cette fois la « politique de la terre brûlée ». Lauterburg, Vendenheim[24] et Barr sont incendiées en 1678. En janvier 1679, Hagenau, l’ancienne capitale impériale des Hohenstaufen, avec sa Kaiserpflaz et sa chapelle Palatine, sera détruite à son tour à coup de mines et les ruines ensuite livrées à deux reprises aux flammes (janvier et septembre). Seules les églises furent épargnées, mais pas la synagogue. Weissenburg subit un sort identique (janvier 1679) etc.. Les fortifications de Zabern et Buchsweiler sont démantelées et dans les Vosges les vieux châteaux féodaux détruits méthodiquement un à un. Les Décapolitains en appelleront à l’Empereur en le suppliant de venir à leur secours. Mais ce dernier ne pouvait rien faire étant lui-même menacé par les Turcs… que soutenait ouvertement le « Roi très chrétien ». Dans les églises, on priait le Très Haut pour qu’il épargne la population de la furie des Français.

Hagenau / Haguenau, ancienne capitale d’empire sous les Hohenstaufen, en 1622

Traités de Nimègue et de Ryswik : c’est la fin !

Le Roi peut maintenant s’attaquer à la fière République de Strassburg restée neutre. Mais auparavant, on s’attacha encore à faire plier les nobles d’Alsace en leur faisant prêter le serment de fidélité au Roi : sous la menace de représailles militaires et de séquestre de leurs biens, le 12 mai 1681, réunis au château de Niederehnheim placé sous la garde des dragons du baron d’Asfeld, ils n’auront d’autre choix que de s’exécuter.

Peu après, la ville libre impériale de Strassburg, encerclée par une armée de 35 000 hommes commandée par Louvois, est contrainte de capituler à son tour le 30 septembre 1681 : « Les traités signés avec les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sous la gorge, on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes ; on signe comme on donne sa bourse, quand il faut la donner ou mourir (…) En pleine paix vous avez fait la guerre (…) Vous avez cherché dans le traité de Westphalie, des termes équivoques pour surprendre Strasbourg » écrira Fénelon, archevêque de Cambrai, à Louis XIV en 1693. Dans l’acte de capitulation, le Roi confirmait « tous les privilèges, droits, statuts et coutumes tant ecclésiastiques que politiques » de la ville (Art.II). La plupart de ces « privilèges », comme celui de frapper le monnaie[25] ou l’usage de la langue, lui seront ensuite contestés.

Quatre années plus tôt, le 7.10.1677, les corporations de la ville discutaient alors de l’attitude à adopter face aux Français qui se faisaient de plus en plus menaçants. Décision fut prise de continuer avec la neutralité… mais parallèlement on augmenta la garde armée de la ville en se rendant à l’avis des 14 représentants de la corporation des orfèvres qui avaient mise en garde : « Den Franzosen soll man nicht trauen »[26] !

Quand les troupes françaises entrèrent à Strassburg, les rues étaient désertes et la population avait gardé les volets fermés. Un bourgeois, Maître Kolb, retiré dans sa maison située au 41 rue des Bouchers, fit feu sur les soldats français, blessant ou tuant quatre d’entre eux. La tristesse et l’indignation avaient envahi les cœurs des Strasbourgeois. On pleurait dans les rues : « Die Libertät ging zu Grabe » écrira l’ancien Ammeister de Strassburg Franz Reisseisen.  Partout en Alsace, la francophobie est alors à son comble !

Pour empêcher toute révolte, de fortes garnisons sont installées dans toutes les villes qui sont contraintes d’assurer leur entretien. Le pays, occupé militairement, grouille de soldats français et ressemble à un immense camp militaire. Dans la foulée, à l’image du voleur mettant son butin à l’abri, Vauban construit une série de fortifications sur le Rhin qu’on baptisera « la ligne Vauban ». Une médaille sera frappée avec l’exergue Clausa Germanis Gallia (la Gaule est fermée aux Germains)!

Un espoir viendra avec la signature des accords de Regensburg / Ratisbonne (15.8.1684). L’Europe indignée par les coups de force à répétition des Français exige la restitution par la France de tous les territoires dont elle s’est emparée en-dehors des traités de Münster, c’est-à-dire toute l’Alsace sans les territoires habsbourgeois. Ces acquisitions faites en-dehors du droit international devront être rendues dans un délai de 20 ans, en 1704. Mais les Français, nullement décidés à rendre leur butin et désirant juste gagner du temps, n’en n’auront cure. Ils continueront la construction de la citadelle tournée vers l’Allemagne et commencée dès la prise de la ville. Suivra la guerre de la Ligue d’Augsburg (1688-1697). La France utilisera son alliance avec les Turcs pour entraver l’Empereur sur ses arrières.

Les traités de Nimègue (5.2.1697) et de Ryswik (31.10.1697), mettent fin aux guerres de Hollande et d’Augsbourg. Ils consacrent la victoire de Louis XIV. Les villes de la Décapole sont définitivement intégrées au royaume de France[27], de même que les territoires dont le roi s’était emparé en violation du traité de Münster. La Décapole, qui avait joué un rôle considérable dans la vie politique et économique de l’Alsace de 1354 à 1697, cessera d’exister dans les faits. Elle ne subsistera que sur le papier et ce jusqu’en 1789. Encore en juillet 1653, le Comte d’Harcourt, au nom du roi, leur avait pourtant promis le respect de « leurs franchises, libertés et immédiateté envers l’Empire ». Promesse jamais tenue… comme toutes les autres, l’absolutisme du roi français et le centralisme étant incompatibles avec l’autonomie dont elles jouissaient. A l’orée de la Révolution, il ne restera plus grand-chose de leurs institutions et de leurs prérogatives d’autrefois.

L’Alsace, jadis qualifiée de « jardin de l’Europe », est à présent méconnaissable tant elle est dévastée. Sa terre si riche est maintenant en friche. La conquête militaire de l’Alsace est arrivée à son terme. Les Alsaciens feront bientôt connaissance avec le despotisme royal et le centralisme à la française. L’histoire de l’Alsace française commença donc par une annexion brutale au mépris de la volonté des gens, un outrage que le temps ne saurait effacer !

L’ordre français est imposé partout

L’Alsace, vieille terre de culture, imprégnée d’une forte spiritualité, sera transformée en une vaste base arrière militaire pour les armées françaises parties batailler Outre-Rhin. Elle sera écrasée d’impôts, de taxes et souffrira particulièrement des contributions de guerre : « Ce pays est trop chargé par toutes les impositions qui excèdent la force et la juste portée de cette petite province », reconnaît en 1697, dans son Mémoire sur L’Alsace, l’intendant de La Grange lui-même. Et l’avenir promis à sa jeunesse sera l’engagement dans les armées royales pour servir l’impérialisme français. L’Alsace, qui avait été la terre des humanistes, fournira dorénavant des traîne-sabre à la France.

Le Rhin verrouillé, la population militairement mise au pas, on pouvait maintenant s’attaquer à la colonisation des esprits. La francisation allait pouvoir commencer. Les prêteurs, intendants et autres baillis du roi en seront les fers de lance. Ainsi, dès le 30.1.1685, un décret du Conseil du Roi s’élève contre l’utilisation de l’allemand dans les actes officiels en Alsace et pour leur rédaction ordonne l’utilisation du français, étranger aux Alsaciens, menaçant de nullité les actes rédigés en allemand. La même année, le 25 juin 1685, une ordonnance de l’Intendant Jacques De La Grange précise que l’habillement des habitants de Strasbourg devra être « à la mode & manière introduite en France » et doit être « uniforme dans la Province (…) Nous ordonnons que dans quatre mois, du jour de la publication de la présente ordonnance, les pères, mères & tuteurs des filles de neuf ans & en-dessous, seront tenus de les faire habiller à la Françoise (..) Enjoignons aussi à toutes les veuves et filles qui entreront en mariage, de se défaire de leurs habillements ordinaires, pour prendre la mode Françoise, sans que les unes & les autres se puissent éloigner dans l’exécution de ce qui leur est prescrit ».

Après « l’ordre militaire », c’est ainsi « l’ordre culturel et linguistique français » qu’on imposera aux Alsaciens sans se soucier aucunement de leur volonté. Bientôt, le rouleau français à laminer les peuples se mettra en branle, avec une terrifiante efficacité. La seule identité qu’on leur reconnaîtra dorénavant sera celle des Français. Débutera alors un lent processus de digestion.

Avec la Révolution, le peuple alsacien ne pourra plus vivre sa langue et sa culture sur son propre sol car la France républicaine ne reconnaîtra qu’une seule langue et qu’un seul passé. L’histoire de l’Alsace sera ainsi falsifiée, tronquée, réduite aux quelques pages ayant passé la censure tatillonne de Paris. Tandis que celle de la France sera glorifiée en boucle, ses crimes seront dissimulés, diminués ou niés pour pousser au développement d’un sentiment national. Pour apprendre leur histoire, les Alsaciens devront attendre de quitter l’école et s’instruire ensuite par eux-mêmes.

L’Etat jacobin concentrera ainsi tous ses efforts pour détruire les Alsaciens en tant que peuple original : « Il n’y a pas de peuple alsacien », se permit de dire le Premier ministre Manuel Valls le 14 octobre 2014 à la tribune de l’Assemblée. Ne serions-nous donc plus rien ?

Qu’avons-nous à gagner à rester agrippés aux jupes de Marianne

Est-ce là cette merveilleuse histoire d’amour dont on nous rebat constamment les oreilles ? D’ailleurs, jusqu’à nos jours, jamais on ne consulta les Alsaciens sur le sort qu’on leur imposa. Et les promesses solennelles qu’on leur fit, notamment celle de Joffre en 1918, ne furent jamais tenues. Ce sont là autant de preuves du mépris dans lequel la France les tint toujours. La fusion imposée avec la Lorraine et la Champagne-Ardenne, sans consultation aucune de la population alsacienne et contre la volonté unanime de ses élus, n’est que la dernière illustration du dédain qu’on nous a toujours porté et du déficit démocratique de ce pays. Comment peut-on aimer un pays qui vous maltraite, vous ment, vous calomnie chaque jour et vous lamine pour vous ramener à rien. La France est bien la reine de l’hypocrisie.

Qu’avons-nous à gagner a rester agrippés aux jupes d’une Marianne qui n’a pourtant qu’un dessein : en finir avec notre différence et nous anéantir en tant que peuple porteur d’une identité singulière. Nous n’avons aucun avenir dans ce pays de narcisses qui se croient premiers en tout, avec ses élites politico-administratives qui vivent en vase clos, sa langue conquérante et son modèle politique calamiteux qui conduit au déclin. Un pays désaccordé, un pays de paranoïaques où tout le monde se méfie de tout le monde, des autonomistes, des langues régionales, de la diversité, des jeunes, des banlieues, des immigrés… Un pays de nostalgiques où continue à flotter dans les têtes la grandeur de l’Empire colonial et qui n’arrive pas à décrocher du mythe de la « Grande Nation ».

Et soudain, la « mère patrie » apparaît sous les traits hideux d’une marâtre : Marianne se mue en Rübeltz. Non, il faut d’urgence en finir avec cette naïveté alsacienne qui voit en la France une « patrie aimante », alors qu’elle n’a cessé de nous violenter, de vouloir nous ramener à rien et de déconstruire notre pays pierre à pierre jusqu’à l’effacer totalement de la carte des régions.

Dans les années qui viennent, il faudra bien que les Alsaciens en tirent les conclusions qui s’imposent et larguent les amarres pour voguer vers un avenir rhénan et européen plus prometteur et plus serein. Il est temps que le peuple alsacien entre en résistance contre les « princes de Paris » !

Bernard Wittmann – Historien / 26.12.2014

[1] Registre du Conseil et des 21 de la Ville de Strasbourg du 7.10.1677 – AMS Index XXI. [2] La tolérance des Habsbourg favorisa l’expansion des nouvelles religions. [3] L’Alsace faisait alors toujours partie du « Saint Empire Romain de nation germanique » auquel elle fut intégrée dès sa fondation en l’an 962 et dont les limites subsistèrent jusque-là. [4] Le comte de Tilly (1559-1632) fut le commandant en chef des armées de la Ligue Catholique et du Saint Empire pendant les premières années de la guerre. [5] Mémorandum intitulé : « Les Possessions, revenus, immunités, droits et prérogatives des Princes d’Empire Eglises et Corps d’Allemagne en Alsace défendus contre les arrêtés de l’Assemblée Nationale de France touchant l’abolition et le rachat des droits provenant du système féodal et l’aliénation des biens ecclésiastiques par un examen des faits et documents relatifs à la cession de l’Alsace à la couronne de France – Nürenberg & Leipzig 1790 ». [6] J.-P. Kintz, Histoire de Strasbourg – Du Saint Empire au Royaume de France, 1981, t. III. [7] La Ligue, ou L’Union, de Heilbronn réunit les princes et villes protestants des trois cercles du Rhin, de la Franconie et de la Souabe. [8] Ce traité plaçait Colmar sous la protection du Roi qui s’engageait à respecter non seulement ses droits, libertés et franchises mais aussi son retour à l’empire, une fois la paix assurée. [9] Scherlen/Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, Verlag Union, Mülhausen, 1928, T3 p.347. [10] Le Comte de Guébriant est un ancien de l’armée de Bernard de Saxe Weimar qui lui succéda à la tête de son armée à sa mort en juillet 1639.

[11] Sources pour ce paragraphe : « Episode de la guerre de Trente Ans par le Vicomte de Noailles – Le Maréchal Guébriant (1602-1643) ». [12] Les Français avaient pressuré les villages dépendant de Strasbourg et pillé toutes les localités du vignoble autour de Mutzig. [13] Scherlen/ Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, op. cit.,T.3, p.415 [14] Bibliothèque Nat. 500 Colbert V. 116 – 187 191. [15] Scherlen/ Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, op. cit.,T.3, p.415 [16] Histoire d’Alsace, éd. Boivin & Cie, Paris 1918, p.107. [17] Histoire d’Alsace, op. cit. 111. [18] Des générations plus tard, en Alsace, pour faire peur aux enfants grincheux ou désobéissants, les parents les menaceront toujours du retour des méchants Suédois : « de Schwed kommt ! ». [19] Elle consistait à faire ingurgiter de force au paysan supplicié 2 seaux de purin de vache avant de sauter à pieds joints sur son ventre gonflé.[20] Le 1er septembre 1621, à Haguenau, se tint une assemblée des Etats d’Alsace. Strasbourg s’étant déclarée neutre et les autres Etats n’ayant pas réussi à s’entendre sur une stratégie, l’Alsace resta exposée à une invasion… qui ne tarda pas à venir avec l’arrivée de Mansfeld.

[21] André Marcel Burg, Haguenau, éd. Musée de Haguenau, 1950, p.73. [22] En 1666, Colmar frappait encore des monnaies à ses armes et à celle de l’Empire et se qualifiait toujours de « ville libre d’Empire ». [23] J.-P. Grasser & G. Traband, Histoire de Haguenau, 2000, p.110. [24] Créqui fit brûler Vendenheim en représailles des hostilités des Strasbourgeois envers son armée. [25] La Monnaie strasbourgeoise est fermée dès le 30.3.1690. [26] Registre du Conseil et des 21 de la Ville de Strasbourg du 7.10.1677 – AMS Index XXI. [27] En Allemagne, Louis XIV annexait définitivement à la France les quatre cinquièmes de l’Alsace (Strassburg, Villes de la Décapole, Basse-Alsace), alors que l’accord de Regensburg (1684) en avait initialement prévu la rétrocession à l’Allemagne pour 1704.

Quelle : hewwemi.net

Immer noch nicht befreit…

Posted on novembre 23rd, 2014 by Klapperstein

Les autorités républicaines fêtaient cette après-midi en grande pompe les 70 ans de la dite « libération » de Strasbourg. Outre que ce n’est bien sûr pas la Division « Potemkine » Leclerc mais belle et bien l’American War Machine et ses alliés anglo-saxons et russes qui ont vaincus le nazisme, les alliés  n’ont pas pour autant « libéré » l’Alsace.

Quand on libère un pays, on ne le livre pas pieds et mains liés à son ancien geôlier. Quand on libère un pays, on n’en bannit pas sa langue pour la remplacer par une autre, quand on libère un pays, on ne martyrise pas dans les écoles de manière systématique et prémédité les petits enfants qui ont le malheur de parler la seule langue qu’ils connaissent.  Quand on libère un pays, on n’envoie pas des dizaines de milliers de personnes en prison et en camp de concentration pour leur apprendre à aimer la liberté. Quand on libère un pays, on ne ment pas comme des arracheurs de dents pendant 70 ans pour justifier son invasion. UH

Elsass-Lothringen : eine verbotene Nation

Posted on novembre 11th, 2014 by Klapperstein

ELSASS-LOTHRINGEN : UNE NATION INTERDITE

KAPITEL V   – ENTRE L’ARMISTICE ET LE TRAITE DE PAIX

La convention d’armistice signée dans la clairière de la forêt de Compiègne le 11 novembre 1918 ne portait primitivement que sur 36 jours. Elle fut reconduite trois fois, successivement le 13 décembre 1918, le 16 janvier et le 16 février 1919.

Quatre articles concernaient plus directement l’Alsace-Lorraine : les articles 2, 5, 8 et 9. L’article 2 stipulait : «Evacuation immédiate des pays envahis, Belgique, France, Luxembourg, ainsi que l’Alsace-Lorraine, réglée de manière à être réalisée dans un délai de quinze jours à dater de la signature de l’armistice», c’est-à-dire à partir du 26 novembre 1918. Par cette énumération d’Etats et non de régions, l’article 2 reconnaissait d’une manière indirecte la souveraineté politique et le caractère d’Etat d’Elsass-Lothringen.

L’article 5 déclarait : «Evacuation des pays de la rive gauche du Rhin par les armées allemandes» ; puis il en réglait l’administration de la manière suivante : un mois après la signature de l’armistice (donc à partir du 11 décembre 1918), les territoires occupés par les vainqueurs seraient soustraits administrativement au gouvernement de Berlin ; les autorités locales seraient chargées de l’administration sous le contrôle direct des troupes d’occupation, qui s’empareraient de toute la rive gauche du Rhin, plus quatre têtes de pont : Cologne, Coblence, Mayence et Kehl. Juridiquement donc, l’Alsace-Lorraine devenait un pays occupé par les vainqueurs et elle serait détachée du gouvernement de Berlin à partir du 11 décembre 1918.

L’article 8 demandait que les chemins de fer d’Alsace-Lorraine fussent livrés avant le 11 décembre 1918 à la France, personnel et matériel inclus. L’article 9 était encore plus révélateur des intentions françaises d’annexion de l’Alsace-Lorraine : il mettait l’entretien des troupes d’occupation de la rive gauche du Rhin à la charge du gouvernement allemand, mais en excluait formellement l’Alsace-Lorraine ; grâce à cet artifice, les troupes d’occupation sembleraient stationner en territoire français et non pas en pays étranger.

Juridiquement, jusqu’au traité de Versailles, l’Alsace-Lorraine était un territoire allemand occupé par les troupes françaises, et ce territoire dépendait de Berlin jusqu’au 11 décembre 1918, puis jusqu’au 28 juin 1919, des troupes d’occupation. Mais la présence des troupes françaises dans ce territoire devait le faire basculer du côté de la France victorieuse, comme moins de trente années plus tard la présence des troupes soviétiques devait livrer l’Europe orientale à l’Union Soviétique.

1. La grave désunion du Nationalrat

En ces jours tragiques de novembre 1918, où l’Histoire allait prendre un cours nouveau, les députés alsaciens-lorrains, du fait de leur origine bourgeoise, multipliaient les erreurs politiques. La rivalité Hauss-Ricklin avait déjà fait manquer à l’Alsace-Lorraine, les 23 et 25 octobre 1918, une sortie du Reichstag digne de son passé historique, puis avait fait échouer, les 29 et 30 octobre, la création autour du duo Schwander/Hauss d’un gouvernement national soutenu par tous les Heimattreuen. Plus grave encore : au gouvernement constitutionnel, le Dr Ricklin avait opposé le gouvernement du Nationalrat, opposant ainsi la légitimité populaire à la légitimité impériale.

Ricklin restait bien logique avec lui-même : en abandonnant l’appareil étatique allemand, l’autorité politique de l’Alsace-Lorraine résidait dans le Peuple Souverain, dont la seule expression authentique était le Nationalrat qui regroupait les députés de la Deuxième Chambre du Landtag et les députés au Reichstag. On aurait pu objecter cependant que le mandat des députés aussi bien au Reichstag qu’au Landtag devait s’exercer dans le cadre de la Constitution de l’empire fédéral allemand (d’autant plus que les députés avaient dû émettre le serment de fidélité à la Constitution et de loyauté à l’Empereur). En outre, les électeurs n’avaient point confié leurs mandats aux députés pour l’usage qu’ils venaient d’en faire, en créant notamment un Nationalrat révolutionnaire opposé au gouvernement constitutionnel du Statthalter et de son ministère. D’une certaine façon pourtant, le comportement du Dr Ricklin et de son Nationalrat avait obtenu une sorte de légitimation du fait qu’Ebert, chef du gouvernement révolutionnaire de Berlin, avait félicité Ricklin et avait reconnu le Verwaltungsausschuss créé par le Nationalrat dès l’après-midi du 11 novembre 1918 ; cet exécutif remplaçait le gouvernement démissionnaire de Schwander/Hauss.

C’était donc avec confiance que le Dr Ricklin envisageait sa politique d’autonomie de l’Alsace-Lorraine, autonomie qui serait octroyée, pensait-il, par la Conférence de la Paix à la suite d’un plébiscite probablement favorable. Il pourrait alors négocier, d’Etat à Etat, sur un pied d’égalité, le rattachement du pays à la France de manière à sauvegarder toutes les libertés et toutes les valeurs ethniques du Volkstum Elsass-Lothringen. L’accord entre la France et l’Alsace-Lorraine serait ainsi garanti par tous les Etats réunis à la Conférence de la Paix.

Et c’est dans ces sentiments et dans cet espoir que le Dr Ricklin franchissait en cet après-midi du 12 novembre 1918 le seuil de la grande salle du Landtag où se tenait le Nationalrat. Mais après son remarquable discours inaugural dans lequel il justifiait la légitimité de la nouvelle politique qu’il avait dû mener, il dut déchanter. Les masques tombèrent, et il s’aperçut brusquement que les nouveaux maîtres du jeu étaient le Lothringer Block et les amis de Nicolas Delsor.

Le Lothringer Block, lié à la bourgeoisie industrielle et francophile de Lorraine, voulait que le Nationalrat puisse justifier sa légitimité afin de remettre sans contestation possible et inconditionnellement l’Alsace-Lorraine à la France, afin qu’elle redevienne le plus rapidement possible semblable à tous les autres départements français. Ce parti n’avait absolument pas le sens ethnique. L’abbé Nicolas Delsor était né en 1847 d’un père auvergnat émigré à Strasbourg. Il avait passé une partie de sa vie en France, notamment comme précepteur à Nantes de 1874 à 1877, puis était revenu en Alsace-Lorraine, d’abord comme vicaire, puis comme curé de Marlenheim. En 1882, il relança la Revue Catholique d’Alsace fondée en 1859 et interrompue en 1870, et il continua de la faire paraître en français. Pourtant, dans la France anticléricale de Combes, sa situation était ambiguë ; parce qu’il avait défendu le catholicisme, il se vit interdire une tournée de conféren­ces en France et fut même expulsé en Alsace-Lorraine. En janvier 1904, la revue satirique L’Assiette au Beurre lui avait consacré son numéro 148, et le présentait, des souliers «à la française» aux pieds, d’immenses ailes noi­res de chauve-souris aux épaules, courant derrière un coq effrayé portant un drapeau tricolore ; Delsor soulevait sa soutane et s’écriait : «Je suis Allemand, voyez mes ailes ; je suis Français, voyez mes pieds !»

La position politique de l’abbé Delsor, pratiquement identique à celle du Lothringer Block, était clairement exprimée dans la lettre que la Freie Presse du 30 octobre 1918 rendit publique. Delsor, bien que membre du Zentrum EIsass-Lothringen, n’avait donné son assentiment ni au contenu ni à la forme de la remarquable déclaration rédigée pour le Reichstag par l’abbé Haegy (divulguée par Karl Hauss, mais,sur l’instigation de Ricklin, remplacée au dernier moment par de vives attaques contre l’Allemagne). Et Delsor déclarait : «Je suis, dans les circonstances actuelles, adversaire de tout plébiscite et je n’approuve pas non plus à ce sujet le Dr Ricklin dont j’applaudis quant au reste la déclaration».

Donc, en cette réunion du Nationalrat le 12 novembre au soir, l’abbé Nicolas Delsor et le Lothringer Block s’en prirent violemment au Dr Ricklin ; estimant qu’il n’était plus représentatif de l’opinion alsacienne-lorraine, ils le contraignirent à démissionner de son poste de président du Verwaltungsausschuss ou Comité exécutif du Nationalrat. Ainsi, Delsor allait faire échouer la politique d’autonomie de Ricklin, tout comme Ricklin avait fait échouer la politique d’autonomie de Karl Hauss, si bien que ce furent les adversaires de l’autonomie et les partisans du retour pur et simple à la France qui devenaient les maîtres du Nationalrat.

En effet, le lendemain 13 novembre 1918, dans une nouvelle séance, l’abbé Delsor chercha à rallier la majorité du Nationalrat en déclarant : «Nous sommes ici d’abord au nom de la souveraineté du peuple d’Alsace-Lorraine ; nous sommes les représentants du peuple, et au jour où l’empire allemand a dû nous abandonner, il ne reste plus aucune autre souveraineté que la nôtre ; et en prenant en main la souveraineté du peuple, nous n’avons pris que ce dont on nous avait privé depuis 47 ans». En renvoyant à 1871, Delsor laissait entendre que l’Alsace-Lorraine devait revenir à la France. Bien qu’éliminé de la présidence du Verwaltungsausschuss, le Dr Ricklin restait toujours président du Nationalrat, et à ce titre il provoqua une nouvelle réunion de l’assemblée dans l’après-midi de ce même 13 novembre. Afin de neutraliser l’abbé Delsor, il avait personnellement invité les anciens membres du gouvernement Schwander alors présents à Strasbourg, Karl Hauss et le chanoine Didio.

Seul se présenta l’ancien Staatssekretàr Hauss à qui l’on donna la parole. Il venait à peine de prononcer quelques phrases en termes très modérés, quand brusquement l’abbé Delsor l’interrompit sarcastiquement et l’attaqua dans son honneur d’une manière fort blessante et hors de toute mesure ; quelques députés du Lothringer Block applaudirent bruyamment. Hauss tint à reprendre la parole, calmement, objectivement. Sa voix émue laissait pourtant deviner le coup terrible qui venait de le frapper. Il acheva en rappelant qu’il avait été durant sept années le chef et le porte-parole du Zentrum EIsass-Lothringen au Reichstag, et qu’il y avait lieu de s’étonner de ce que son collègue Delsor découvrît maintenant seulement quel pitoyable et misérable homme il était : «was für ein elender, miserabler Mensch er sei !». Puis, brisé de douleur, l’ancien Staatssekretär du dernier gouvernement alsacien-lorrain et député de Guebwiller au Reichstag depuis 1911, quitta dignement cette séance lamentable, aigri jusqu’à la fin de ses jours contre ses anciens collègues, et sans jamais avoir obtenu de la part de ses calomniateurs la moindre réhabilitation officielle. Il devait continuer le combat pour l’autonomie de l’Alsace-Lorraine sur un autre terrain, avant de mourir à 54 ans en janvier 1925. C’était un Alsacien authentique.

2. L’entrée des armées françaises en Alsace-Lorraine

Les nouveaux vainqueurs avaient mis à profit les quinze jours accordés pour la retraite des soldats allemands. Renvoyant les authentiques combattants des tranchées vosgiennes en permission parce qu’ils payaient trop peu de mine, les généraux faisaient venir des troupes reposées, sémillantes, habillées de neuf, prêtes pour les bals et les défilés, en vue de séduire les Alsaciens-Lorrains vaincus et affamés. Les vrais soldats étaient mis en réserve, en cas d’une reprise des hostilités. L’opération «séduction» fut d’autant plus facile que les soldats allemands, éprouvés par la révolution sociale, s’en allaient hâves, étiques, épuisés, humiliés, dans des uniformes usés, déchirés, délavés, sans galons ni décorations.

Du fait de la situation révolutionnaire en Alsace-Lorraine, l’entrée des Français fut avancée au 16 novembre 1918 et échelonnée en trois étapes. Elle donna lieu à une double et dangereuse illusion. A mesure qu’avançaient les troupes françaises, les braves gens du pays pouvaient contempler ces galants militaires sortis de l’imagerie d’Epinal, conformes au mythe que la propagande franco-bourgeoise en Alsace-Lorraine avait forgé dans l’opinion publique. D’autre part, pour ne pas être en reste, pour ne point trahir l’image d’une Alsace-Lorraine chimérique que les «pioupious» portaient dans leur cœur depuis les bancs de l’école primaire (sur lesquels ils avaient suivi, et avec quelle émotion ! le «Tour de France» par deux petits orphelins de Phalsbourg), Alsaciennes et Lorraines en costume folklorique, échappées des aquarelles légendaires de Hansi, s’élançaient au-devant des glorieux vainqueurs. Des Comités d’accueil et de propagande, où figuraient bien des éléments douteux, organisaient le spectacle. Partout pointaient des drapeaux tricolores : on les expédiait de Paris par wagons entiers ! Les fanfares ne cessaient de jouer la Marseillaise et d’autres airs militaires.

C’était la fête, la grande fête, du moins dans les villes. Les journaux locaux, coiffés par des «revenants» et par l’autorité militaire, publiaient des reportages délirants. Au peuple affamé, la France victorieuse, riche et puissante, prodiguait son pain blanc, son vin rouge, les menus objets de la vie courante, acompte du bonheur à venir ! On fêtait la libération de la dictature militaire imposée par la Prusse, dictature qui avait engendré la haine et qui jetait un voile sur tous les bienfaits apportés à l’Alsace-Lorraine par l’ancien empire allemand. On chantait la paix retrouvée, la Fin de l’angoisse de guerre, le proche retour des 350 000 Feldgrauen alsaciens-lorrains dans leurs foyers. Pendant que l’Allemagne et l’Europe Centrale étaient menacées par le bolchevisme triomphant en Russie, l’armée française apportait à l’Alsace l’ordre bourgeois et capitaliste.

En célébrant hystériquement le vainqueur, l’Alsace-Lorraine s’identifiait à lui et se fêtait en quelque sorte elle-même ; battue, elle allait se trouver du côté de la victoire, et cela d’autant plus qu’elle prenait davantage ses distances avec l’Allemagne. Elle ne payerait point les fameuses réparations et dettes de guerre, elle en profiterait au contraire ! L’Alsace-Lorraine, plutôt que d’être violée, se réfugiait dans l’illusion d’un don libre et spontané, d’un choix volontaire. En ces jours de folie, les descendants des Germains se crurent les descendants des Gaulois ! Ils feignaient d’imaginer que leur Heimat avait été de toute éternité terre française, qu’elle n’avait point été arrachée par la violence et la ruse au Saint Empire Romain Germanique du XVIIème siècle ; et les illustrations, les montages photographiques, la littérature officielle donnaient une apparence de véracité à cette suggestion collective.

Il se rencontrait aussi, surtout parmi les notables, des simulateurs et des opportunistes, toujours nombreux entre Rhin et Vosges comme en tout pays frontalier. «Parmi les Français les plus fervents, les plus fanatiques même, écrit Baechler, se trouvent beaucoup d’Alsaciens qui étaient autrefois d’ardents défenseurs du germanisme». De son côté, Mgr Kannengieser déclarait : «Quand je passe en revue ceux qui flagornaient le gouvernement allemand à outrance, je m’aperçois que ces mêmes hommes sont aujourd’hui parmi les grands patriotes français, voulant sans doute se faire pardonner ainsi les faveurs du passé»1.

Mais surtout, pesaient d’un grand poids les promesses solennelles faites par la France à l’Alsace-Lorraine. En effet humainement, socialement ou politiquement, l’administration fédérale de l’empire allemand s’était trouvée en avance sur celle de la France «une et indivisible», qui au nom d’abstractions, telles que «Liberté, Egalité, Fraternité» avait colonisé les différentes ethnies de l’Hexagone et des continents, détruisant leurs valeurs culturelles parfois plus anciennes que la France elle-même ! Pour assurer l’annexion de l’Alsace-Lorraine à un Etat politiquement et socialement rétrograde mais victorieux, il fallait que la France promette de respecter l’acquis politique et social du vaincu, c’est-à-dire son originalité ethnique et ses libertés concrètes. La longue liste de ces promesses enjôleuses, qui s’avéreront autant de parjures, commença dès le 24 novembre 1914, lorsque le général Joffre s’adressa aux habitants de Thann en ces termes : «… La France vous apporte, avec les libertés qu’elle a toujours représentées, le respect de vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de vos traditions, de vos convictions, de vos mœurs».

Méfiant, et à juste titre, le maire de Thann, Krumholtz, demanda en 1919 à Joffre de mettre par écrit ses fameuses promesses, et le maréchal s’exécuta de bonne grâce. Enfin, cette promesse, déjà signalée par la presse française du 2 décembre 1914, fut officialisée intégralement par le Bulletin des Armées de la République, le 30 novembre 1924. En outre, le 11 février 1915, le Président de la République Française, Raymond Poincaré, vint confirmer à Saint-Amarin les déclarations faites moins de trois mois plus tôt par le général Joffre, ajoutant que la France respecterait ces «traditions et libertés». C’est du moins ce qu’écrivait un journal sérieux, Le Temps, le 14 février 1915. Vint l’armistice. Les promesses fallacieuses allaient couler à flots… Le 11 novembre 1918, à Paris, Paul Deschanel, président de la Chambre des Députés et futur Président de la République, déclamait lyriquement à l’adresse de l’Alsace-Lorraine : «C’est toute la France… qui respectueuse de vos traditions, de vos coutumes, de vos libertés, de vos croyances, vous apporte toute sa gloire !». Il avait donné le ton. Cinq jours avant de recevoir son bâton de maréchal, Philippe Pétain, le héros de Verdun, s’adressait le 14 novembre 1918 aux troupes qui devaient occuper l’Alsace : «La République Française entend reprendre, dans les pays qui lui reviennent, la tradition de libéralisme que vos pères y avaient établie.

1. Baechler : Le grand tournant de 1918 (1972), p. 106. — O. de Férenzy : La vérité sur l’Alsace (1930). Préface de Mgr Kannengieser, p. IX.

Que les coutumes et les traditions locales, que les croyances religieuses, que les intérêts économiques doivent être respectés, comment les Alsaciens et les Lorrains pourront-ils en douter ?… Ne s’immisçant dans aucune question politique, religieuse ou sociale, le Français ne verra dans les Alsaciens-Lorrains que des frères !»

L’illusion de la liberté était créée : une fois de plus, la conquête militaire scintillait du clinquant de la «libération». Le 17 novembre, Mulhouse accueillait triomphalement les Français ; Colmar, Ribeauvillé, Barr, Obernai, Sélestat firent de même le lendemain. Le 19 novembre, le général Mangin pénétrait dans Metz et déclarait : «L’armée de la République apporte sur le sol lorrain la liberté et la justice. Vos familles, vos biens, seront protégés ; vos institutions, vos traditions seront respectées». Ce fut ensuite Strasbourg, la capitale d’Elsass-Lothringen, puis Brumath, l’ancienne capitale des Germains Triboques, et enfin Haguenau, la capitale préférée des empereurs Hohenstaufen. Des gardes civiques aux brassards Rot un Wiss (rouge et blanc) avaient été mises sur pied pour faire contrepoids aux gardes rouges des socialistes révolutionnaires. En prélude à cette entrée solennelle, le Cercle des Anciens Etudiants, créé et inspiré par l’espion Pierre Bûcher, décidait de démolir les monuments érigés par les Allemands. Le médaillon en bronze d’un Statthalter fut d’abord arraché place de Broglie ; puis la statue équestre de l’empereur Guillaume Ier élevée devant le Kaiserpalast fut renversée et décapitée ; les statues en pierre des trois empereurs Hohenzollern, Guillaume Ier, Frédéric III et Guillaume II, qui ornaient la façade de la Poste Centrale, furent mutilées. Ce comportement iconoclaste étaient d’autant plus révoltant, que de 1870 à 1918, les Allemands avaient scrupuleusement respecté les monuments français ; ils avaient même autorisé le Souvenir Français à en ériger de nouveaux, comme le Monument des Soldats Français morts à Wissem-bourg en 1870, qui fut inauguré en grande pompe le 17 octobre 1909. Les nazis s’en souviendront en 1940 : ils n’eurent qu’à imiter l’exemple donné en 1918 !

Les troupes victorieuses entrèrent donc à Strasbourg dès le 21 novembre 1918 ; à midi, les montres officielles furent mises à l’heure de Paris et les aiguilles rétrogradèrent sur 11 h 05. Un symbole ? Le lendemain, à 10 heures, le général Gouraud présidait à la fête militaire. Opportuniste, le socialiste Jacques Peirotes, en qualité de président du Verwaltungsausschuss du Nationalrat et surtout de maire de Strasbourg, salua le général Gouraud et le Haut-Commissaire d’Alsace-Lorraine, Maringer, en termes aussi pompeux que ridicules ; ils se virent traités de «libérateurs de l’Humanité, de pionniers de la Démocratie et de vainqueurs de la Tyrannie». Il est vrai que les discours patriotiques alsaciens sont toujours écœurants, parce qu’ils sonnent toujours faux ! De leur côté, les Eglises officielles, dans un œcuménisme rare à l’époque, répandaient à l’envi l’encens de leurs panégyriques devant les puissants de l’heure. Partout triomphait la lâche flagornerie : la sentimentalité alsacienne était aux abois. «Ce qu’il y a d’inquiétant, note justement un témoin et acteur de ces journées, Robert Heitz, c’est que les récits qui aujourd’hui peuvent paraître les plus écœurants de sentimentalisme pompeux sont les plus rigoureusement exacts. Mais on se doutait un peu que les émotions les plus sincères sont facilement ridicules»1.

Deux jours plus tard, le 24 novembre 1918, le général Gouraud lançait également sa promesse rituelle : «La France vient à vous… Non seulement elle respectera vos coutumes, vos traditions locales, vos croyances religieuses, vos intérêts économiques, mais elle pansera vos blessures…». Citant ces paroles du général Gouraud dans une conférence à Lyon le 29 novembre 1918, Edouard Herriot ajoutait : «Une telle promesse doit être tenue !». On verra comment Herriot entendait tenir cette promesse en 1924 ! Mais après tout, il était fort possible qu’en 1918 les généraux fussent sincères… et Herriot aussi.

3. Les débuts de l’administration française

Dès 1915, la Conférence d’Alsace-Lorraine réunie à Paris avait proposé de diviser l’Alsace-Lorraine reconquise en trois départements gouvernés par des préfets subordonnés à un Commissaire Général de la République nommé par le gouvernement et destiné à remplacer d’une certaine manière l’ancien Statthalter de l’empire allemand. Ce Commissariat Général était considéré comme une étape provisoire, de courte durée, précédant l’intégration totale des trois départements dans le système uniforme français. Deux mois avant l’armistice, le 15 septembre 1918, un premier pas en ce sens avait été la création à Paris du Service Général d’Alsace-Lorraine dont le but était de préparer les modalités d’absorption de l’Alsace-Lorraine par la France. Ce Service Général d’Alsace-Lorraine accoucha d’un premier décret, signé le 15 novembre par le président Poincaré et Clemenceau. Il s’agissait trouvait remplacé par le Haut-Commissaire de la République et les Bezirkspräsidenten par des Commissaires de la République.

1. Robert Heitz : Souvenirs de jadis et de naguère (1964), p. 66.

A la direction de chaque Kreis ou arrondissement, le décret plaçait une Mission Militaire Administrative. Georges Maringer fut ensuite nommé Haut-Commissaire à Strasbourg. Chargé de l’administration de la Basse-Alsace, il dirigeait les deux Commissaires Léon Mirman et Henry Poulet, installés à Metz et à Colmar, chargés le premier de la Lorraine et le deuxième de la Haute-Alsace. A partir de ce 15 novembre 1918, la hiérarchie administrative était la suivante : les Missions Militaires des arrondissements étaient subordonnées à Maringer, Mirman et Poulet ; ces deux derniers étaient subordonnés à Maringer qui lui-même dépendait étroitement du ministre de la Guerre et Président du Conseil des ministres, alors Georges Clemenceau.

Le décret du 15 novembre 1918 ramenait l’Alsace-Lorraine politiquement en arrière, pratiquement à la loi allemande du 30 décembre 1871. Plus grave encore, ce décret violait l’article 5 de la convention d’armistice signée quatre jours plus tôt, et qui prévoyait le maintien de l’administration locale sur la rive gauche du Rhin, cette administration locale devant passer à partir du 11 décembre sous le simple contrôle militaire. Ainsi ce décret signifiait clairement que la République Française ne reconnaissait pas le Nationalrat, car à cette date, les troupes françaises n’avaient pas encore fait leur entrée triomphale dans le Land Elsass-Lothringen et les généraux — le cas de Joffre en 1914 mis à part — n’avaient pas encore proclamé leurs promesses solennelles.

Comme aucune protestation sérieuse ne pouvait s’élever contre ces violations flagrantes de la convention d’armistice, Poincaré et Clemenceau signèrent un second décret, le 26 novembre 1918, qui abrogeait pratiquement la Constitution du Land Elsass-Lothringen, constitution que les autonomistes avaient arrachée de haute lutte à l’empire allemand en 1911. On peut à bon droit rester étonné d’une telle procédure : un simple décret supprimant une loi organique aussi importante qu’une Constitution ! Par ce décret du 26 novembre, ironiquement appelé «November-Verfassung» (Constitution de Novembre), le Service Général d’Alsace-Lorraine, qui avait été constitué le 15 septembre 1918 autour de Clemenceau, recevait pour mission de centraliser à Paris l’administration des trois Commissaires de la République de Metz, de Colmar et surtout de Strasbourg. Décisions et responsabilités étaient ainsi monopolisées par la capitale centralisatrice. Nouvelle violation de l’article 5 de la convention d’armistice et nouvelle aliénation de l’Alsace-Lorraine !

Outre ce travail de centralisation, le Service Général d’Alsace-Lorraine reçut le pouvoir «de coordonner l’action des œuvres de protection ou assistance en faveur des Alsaciens ou Lorrains». A partir de ce moment, le gouvernement français affectait de ne plus parler d’Alsace-Lorraine, mais d’Alsace et de Lorraine, nuance qui indiquait la volonté de détruire l’entité politique et étatique créée après 1871.
Une troisième mission était confiée au Service Général d’Alsace et Lorraine : régler les questions posées par la réintégration des territoires conquis. A cette fin, chaque ministre, au besoin chaque grand service, déléguait un représentant au Service Général pour :

«1°) Coordonner et contrôler au nom et par ordre du Président du Conseil, sur toute l’étendue des territoires recouvrés d’Alsace et de Lorraine, le fonctionnement des services relevant du département ministériel qu’il représente ;
2°) assurer la liaison avec les services de ce département ;
3°) étudier l’organisation définitive à donner aux territoires après la signature de la paix».

L’article 4 du décret du 26 novembre 1918 plaçait le Service Spécial d’Alsace et de Lorraine sous l’autorité d’un secrétaire d’Etat à Paris, Jules Jeanneney (1864-1957), parent du Haut-Commissaire Maringer. Jeanneney était assisté par un Conseil Supérieur d’Alsace et Lorraine, pseudo-Landesausschuss, essentiellement composé de fonctionnaires sûrs et siégeant à Paris :

1°) Le président Louis Barthou, et cinq vice-présidents de l’ancienne Conférence d’Alsace-Lorraine créée dès février 1915 ;
2°) les présidents des dix sections d’études d’Alsace-Lorraine, instituées dès le 22 août 1917 ;
3°) le président de la Commission interministérielle de classement des Alsaciens-Lorrains ;
4°) douze personnalités alsaciennes ou lorraines, dont neuf choisies par les trois Commissaires de Metz, Colmar et Strasbourg ;
5°) le directeur du Service Général d’Alsace et Lorraine, le directeur des Affaires Politiques, le directeur des Affaires Administratives au ministère des Affaires Etrangères.

Sur un total de 32 conseillers supérieurs siégeant à Paris, on ne comptait que 12 Alsaciens-Lorrains, c’est-à-dire des Alsaciens et des Lorrains qui avaient opté pour la France après 1871 ou des bourgeois francisés connaissant bien la langue française. Le Volkstum Elsass-Lothringen ne s’y trouvait absolument pas représenté.
Or, ce même mardi 26 novembre où fut signée la «November-Verfassung» qui dépouillait l’Alsace-Lorraine de sa Constitution et de son autonomie, catholiques, protestants et juifs de Strasbourg nageaient encore dans la béate euphorie des lâches illusions, rivalisant d’offices solennels d’actions de grâces, au milieu d’un grand concours d’officiers et de généraux des troupes françaises mais où manquait le vrai peuple.

4. La mort du Nationalrat

De fait, l’action d’uniformisation était facilitée par le manque de courage civique des élus du Nationalrat. Après la neutralisation du plan Ricklin (qui devait créer une République d’Alsace-Lorraine pouvant négocier son retour à la France par un contrat d’association garanti par les Etats de la Conférence de la Paix et assurant l’autonomie à l’Alsace-lorraine dans le sein de la Illème République), après surtout l’ignoble «exécution» de l’ancien Staatssekretär Karl Hauss, le Nationalrat n’avait plus grand avenir. Cette décadence, amorcée déjà avant l’entrée des troupes françaises à Strasbourg les 21 et 22 novembre 1918 devait encore s’accentuer.

Avant cette date, le Nationalrat, sous la direction contestée du président Eugène Ricklin, s’était borné à collaborer avec les Soldaten- und Arbeiterräte, aux affaires de ravitaillement, à la sécurité des transports, à l’accueil des émigrés et des fugitifs, à la démobilisation des militaires rentrant du front, au rapatriement des fonctionnaires alsaciens-lorrains employés en Prusse ou dans les autres Etats Allemands, à la récupération des cloches non encore fondues, à l’achat de chevaux et de voitures pour les paysans.

Le 15 novembre 1918, jour de la proclamation de la République au Wurtemberg et en Bohême, dans une déclaration unanime, le Nationalrat assurait de sa protection les Allemands «Alt-Deutsche Einwohner» établis en Alsace-Lorraine, tant en ce qui regardait leurs personnes que leurs familles et leurs biens. De plus, il s’engageait à intervenir en leur faveur pour qu’ils puissent continuer à demeurer en Alsace-Lorraine. On verra quel fut leur triste sort.

Le 19 novembre 1918 arrivait du gouvernement de Berlin un télégramme daté du 17 novembre. Il attirait l’attention du Nationalrat sur le fait que l’occupation du Land Elsass-Lothringen par les troupes françaises n’était que provisoire et que l’armistice n’était signé que pour 36 jours ; en outre, un plébiscite était prévu pour la population. Ce télégramme reflétait la position prise alors par le Président des Etats-Unis Wilson et par le chef du cabinet britannique Lloyd George en faveur des minorités. Ricklin se hâta de faire remarquer que ce télégramme exposait le point de vue allemand, sans poids ni influence alors au Nationalrat. Mais était-il vraiment renseigné sur la position respective des différents Etats de l’Entente au sujet de l’Alsace-Lorraine, et une fois de plus ne s’est-il pas trompé ? Toujours est-il qu’il n’utilisa point les possibilités fournies par le télégramme berlinois. Le lendemain 20 novembre 1918, jour de la remise des premiers U-Boot allemands aux Anglais, le Nationalrat accordait par ordonnance l’amnistie à tous les condamnés politiques se trouvant sur le sol d’Elsass-Lothringen. Ainsi, à défaut d’un comportement courageux et lucide, le Nationalrat se montrait au moins utile dans sa première étape. Mais après l’entrée des troupes victorieuses à Strasbourg, le Nationalrat perdit pied.

A partir de ce moment, en effet, les membres du Nationalrat n’étaient plus pris en considération en tant que tels, en tant que députés, mais uniquement en tant que notables individuels à qui l’autorité militaire daignait s’adresser pour des renseignements et éventuellement des conseils. Ils devenaient des marionnettes chargées de donner une certaine représentativité aux Comités de Réception créés par les agents français et qui organisaient les fêtes, les défilés… Et lors de la solennelle réception officielle du Maréchal Pétain à Strasbourg le 25 novembre 1918, on avait tout simplement «oublié» d’inviter les membres du Nationalrat !… Profondément mortifiés, les députés du Nationalrat cherchèrent à se revaloriser et à redorer leur blason. Ils firent comprendre au Dr Eugène Ricklin qu’il n’était pas assez «tricolore» pour accueillir le Président de la République, Raymond Poincaré. Ils remplacèrent donc le 28 novembre 1918 le Dr Ricklin par leur doyen d’âge, l’équivoque abbé Nicolas Delsor, à la fois adversaire de Karl Hauss et de Ricklin. Le curé de Marlenheim, fils d’Auvergnat, après avoir joui durant vingt années des honneurs du Reichstag, rêvait-il maintenant de faire une autre carrière politique au Parlement français ? Ou bien pensait-il jeter du lest pour sauver l’essentiel, c’est-à-dire les intérêts de l’Eglise catholique en ce qui concernait le Concordat et la Loi Falloux, tous deux abolis en France ? Toujours est-il que Delsor allait lancer le Nationalrat dans une lamentable et basse surenchère patriotique, dont l’Alsace devait si souvent offrir le spectacle.

L’abbé Delsor commença donc par envoyer des télégrammes serviles à Poincaré et à Clemenceau. Poincaré répondit qu’il était «très sensible aux souhaits de bienvenue que lui adressent par avance les élus du suffrage universel de l’Alsace et de la Lorraine», faisant allusion au cliché des «frères retrouvés». Quant au «Tigre», avec un sens plus aigu de la fierté face à la flagornerie, il dédaigna simplement de répondre à Delsor ; pas même un accusé de réception ! Peut-être pensait-il à janvier 1904 et aux attaques de l’abbé Delsor contre le gouvernement anticlérical de Paris ?

Dans un dernier sursaut d’honneur et du sens des responsabilités, et qui sait, de honte d’avoir trahi le Volkstum Elsass-Lothringen, certains membres du Nationalrat tentèrent d’obtenir quand même quelques garanties écrites de la part de la France. Le 3 décembre 1918, le chanoine Eugène Muller avait rédigé un projet ainsi conçu : «… Nos provinces seront fières de devoir à la mère-patrie retrouvée, avec la sauvegarde de leurs libertés, de leurs traditions, de leurs croyances, qui leur a été solennellement garantie par les chefs de l’armée victorieuse, une nouvelle ère de prospérité et de bonheur». Ce texte n’était assurément pas un chef-d’œuvre. Il parle de «province» et ce mot désigne un «pays vaincu» ; il parle de «Mère-Patrie», et cette expression désigne une métropole par rapport à sa colonie ; il parle enfin de «retrouvailles» là où il s’agit en réalité d’une «reconquête» militaire. Mais enfin, ce texte avait du moins le mérite de faire allusion à l’Elsass-Lothringertum pour le respect duquel les généraux avaient donné leur caution.

Le lendemain, le Dr Eugène Ricklin, fort bien inspiré cette fois, proposait l’addition suivante après le mot «sauvegarde» : «(…la sauvegarde) de notre langue, de nos institutions religieuses, de notre individualité administrative dans la mesure où le permet l’unité de la République, ainsi que nos intérêts économiques». Malheureusement, l’abbé Haegy, le chanoine Millier et quelques autres députés, qui auraient voté en faveur de l’addition Ricklin, ne purent assister à la séance du 4 décembre, de sorte que l’amendement ne recueillit que l’appui du chanoine Didio, ancien sous-secrétaire d’Etat du ministère Karl Hauss, du curé Heymes et de trois autres membres. La majorité estimait l’addition Ricklin trop précise, et dans la crainte de froisser le vainqueur, elle n’en retint que la sauvegarde bourgeoise des intérêts économiques.

Il y eut pire ! Sur la proposition du socialiste Jacques Peirotes qui s’alignait déjà sur les mots d’ordre de Paris et qui tournait le dos à l’autonomie, le projet primitif du chanoine Muller fut amputé de sa clause primordiale : «la sauvegarde de nos libertés» ! Dans cette triste assemblée de pleutres, les Lorrains se distinguèrent par une flagornerie exceptionnelle. Au projet Muller déjà deux fois modifié et dénaturé, ils demandèrent que l’on ajoutât : «L’Assemblée Nationale, préoccupée de ne laisser subsister ni en France, ni chez les nations alliées, ni chez les neutres, ni chez l’ennemi, le moindre doute sur les sentiments véritables des Alsaciens et des Lorrains, constate que l’agitation neutraliste était l’œuvre d’une infime minorité ou d’agents allemands, et déclare solennellement que, fidèle interprète de la volonté constante et irréductible de la population de l’Alsace et de la Lorraine, exprimée en 1871 par ses représentants à l’Assemblée de Bordeaux, elle considère à jamais comme inviolable et imprescriptible le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la famille française. L’Assemblée Nationale estime comme un devoir avant de s’ajourner, de proclamer à son tour la rentrée de l’Alsace et de la Lorraine dans le droit, leur rattachement à la France indiscutable et définitif».

Inutile de dire que cette longue capitulation et abdication imposée par les Lorrains au Nationalrat avait été réclamée par Paris afin de prendre de court les Allemands et de les contraindre à renouveler le 13 décembre 1918 la signature de la convention d’armistice. Par la même occasion, le gouvernement français se donnait des atouts contre les mouvements neutralistes et autonomistes qui reprenaient vigueur.
Persuadé que le Nationalrat sauverait son existence par ses capitulations, son président, le chanoine Nicolas Delsor, convoqua tout le beau monde de Strasbourg à une «Solennelle Séance Plénière de l’Assemblée Nationale», le lendemain, jeudi 5 décembre 1918 à 15 h 30. Ce fut un vrai cirque mélodramatique. Officiers, journalistes, représentants parisiens, tous ces étrangers garnissaient les tribunes, mais l’Alsace authentique était absente. Delsor donna lecture de la proposition préparée la veille : elle fut votée publiquement, par «assis et levé», évidemment à l’unanimité, et son affichage fut ordonné dans toutes les communes d’Alsace-Lorraine. Après cette comédie, Delsor ajouta ces paroles ahurissantes : «Les hommes d’Etat qui revendiquent le plus énergiquement pour les peuples le droit de disposer librement et souverainement de leurs destinées peuvent être en ce qui concerne l’Alsace-Lorraine pleinement satisfaits. Le référendum n’a plus de raison d’être, il est fait ! (Vifs applaudissements) Il s’est accompli dans un enthousiasme indescriptible de village en village, de cité en cité, sur les pas triomphants de nos légions victorieuses ! (Vifs applaudissements)». Ces paroles également avaient été dictées par Paris, pour fermer la bouche aux Américains et aux Anglais qui, comme les Allemands, réclamaient l’application du plébiscite en Alsace-Lorraine.

Pareilles confusions politiques et psychologiques laissent perplexe. Comment peut-on assimiler le référendum ou plébiscite, vote individuel, anonyme et secret, organe de la démocratie directe, à un vote public par «assis et levé», en présence du vainqueur invité précisément pour assister à ce simulacre et effectué dans la fièvre par quelques dizaines de députés nullement élus pour cette opération — députés qui avaient juré fidélité à la Constitution alsacienne-lorraine de 1911 — députés qui par un coup d’Etat avaient transformé le Landtag en Nationalrat, et qui de toute façon n’étaient que les organes de la démocratie indirecte ?

Comment peut-on assimiler à un référendum individuel, secret et anonyme, l’accueil fait aux troupes victorieuses apportant enfin la paix et organisé par des agents français dans des villes épuisées par cinq années de guerre et de privations innombrables, sous un régime de dure dictature militaire ? Comment peut-on proclamer le rattachement du Land Elsass-Lothringen à la France, alors que l’Alsace-Lorraine se trouvait toujours dans la situation de territoire allemand occupé, conformément aux articles de la convention d’armistice et valables au moins jusqu’au 17 décembre 1918 à 12 h ? Comment enfin peut-on parler sérieusement de «nos légions victorieuses», alors que 380 000 Alsaciens-Lorrains étaient — morts ou vifs — des «Feldgrauen» vaincus ? Où est la vérité ? Où est le droit ? Où sont la pudeur du vaincu et la fierté du héros malheureux ? Où est la dignité humaine ?

Mais toutes ces flagorneries bourgeoises ne modifièrent en rien l’inéluctable cours des événements. Les jeux étaient faits, et une fois de plus, sans le peuple alsacien-lorrain.
Le 9 décembre 1918, accompagnés de plus d’un millier de politiciens et de parlementaires, le Président de la République Raymond Poincaré et le Président du Conseil Georges Clemenceau faisaient à leur tour une entrée triomphale dans Strasbourg. Anticipant gaillardement sur le futur traité de Versailles, le gouvernement de Paris prenait possession de sa conquête pour mettre les Alliés devant le fait accompli.

A la mairie de Strasbourg, l’illustre cortège n’aurait même pas accordé un regard aux membres du Nationalrat assemblé, si le chanoine Muller n’avait pris sur lui d’arrêter le «Tigre» pour lui présenter, comme par hasard, les véritables et lamentables détenteurs de la souveraineté du peu­ple d’Alsace-Lorraine.
Quelle humiliation pour le président du Nationalrat, l’abbé Delsor ! Quant à l’ancien président de la «Volkskammer» du Landtag Elsass-Lothringens, ancien député au Reichstag, et créateur du Nationalrat, le Dr Eugène Ricklin, c’est debout sur la pointe des pieds au milieu de la foule anonyme qu’il a dû assister aux cérémonies fastueuses de la visite du gouvernement français !
Il était clair que le gouvernement français ne reconnaissait plus d’autre autorité que la sienne, celle du vainqueur militaire ; il n’admettait plus d’autre source de pouvoir que celle de Paris, que celle d’un gouvernement centraliste.

Dix jours plus tard, le 19 décembre, les membres humiliés du Nationalrat se réunirent en séance privée pour adresser un Mémoire au ministre de la Guerre et Président du Conseil, Georges Clemenceau, autorité suprême de fait en Alsace-Lorraine. Delsor commençait une fois de plus par plier l’échiné en reconnaissant que le Nationalrat «n’a plus le pouvoir législatif et que la pensée de le réclamer à nouveau lui est complètement étrangère». Il abdiquait sans condition le pouvoir démocratique de l’ethnie alsacienne-lorraine.
Delsor déclarait ensuite ne point vouloir revendiquer pour «l’Alsace et la Lorraine les privilèges d’un Etat autonome en-dehors de l’unité française». Comme si une autonomie au sein de la République Une et Indivisible était concevable par Clemenceau ! Le Nationalrat rampait, et il rampait fort bas !

Enchaînant sur ces deux abdications, Delsor affirmait timidement : «Le Conseil National ne croit pas outrepasser les droits des élus du suffrage universel en se regardant encore comme représentant la démocratie alsacienne et lorraine». Et dans un dernier sursaut de dignité et de fierté, il rappelait les droits politiques acquis sous le régime allemand : «L’Alsace et la Lorraine ont eu jusqu’ici à Strasbourg, dans le Ministère d’Alsace-Lorraine, une administration centrale pour toutes les questions fiscales, scolaires, judiciaires, culturelles, etc., qui n’étaient pas du ressort de l’Empire. Même certaines administrations impériales, comme les chemins de fer, les assurances ouvrières, avaient à Strasbourg des directions revêtues de pouvoirs assez étendus. Le Conseil National ne voit pas sans une certaine inquiétude le passage trop rapide de ce régime au régime départemental, qui ferait dépendre trop directement les commissaires départementaux des services établis à Paris».
Indirectement, Delsor et ses amis reconnaissaient qu’ils avaient fait fausse route en livrant l’Alsace-Lorraine sans aucune garantie à la France. Mais il était trop tard. Faute de pouvoir agir sur le volant de direction, les membres du Nationalrat tentaient de freiner la course à l’abîme. Clemenceau fit traîner sa réponse qui ne fut expédiée de Paris que le 14 janvier 1919. C’était une lettre strictement confidentielle et non officielle, adressée non point directement à Delsor, président du Nationalrat, mais au Haut-Commissaire Maringer, «une vieille ganache» d’après Robert Heitz. Elle révèle le frémissement du «Tigre» tenant sa proie : «J’ai une satisfaction égale à constater que sur les trois points essentiels, l’accord est complet entre le Gouvernement et les auteurs de la motion :

1 ) on y écarte que le Conseil National puisse avoir aucune attribution législative ;
2°) on y repousse pour l’Alsace-Lorraine le privilège d’une autonomie, avec laquelle l’unité et l’indivisibilité de la nation française seraient incompatibles ;
3°) on n’y méconnaît pas la nécessité de faire (avec discernement, mais dès maintenant) évoluer certains services d’Alsace et de Lorraine vers le cadre départemental d’institutions françaises».

Enfin, si Clemenceau avalisait la possibilité pour le Nationalrat de donner des avis au Haut-Commissaire Maringer, c’était uniquement à titre individuel, pour chacun de ses membres, et non en tant que corps constitué. Il ne pouvait plus habilement dissoudre la représentation authentique du peuple d’Elsass-Lothringen, tant il est vrai que la ruse gouvernementale a toujours eu facilement raison des élus alsaciens et lorrains. Mais Nicolas Delsor et ses amis du Nationalrat étaient tellement entrés (ou tombés ?) dans le jeu du gouvernement français, qu’on peut se demander si finalement le Mémoire du 19 décembre 1918 n’était pas aussi le résultat d’une habile manœuvre dirigée de Paris. Toujours est-il, qu’à partir de ce 14 janvier 1919 où Clemenceau répondit au Nationalrat, ce dernier n’était plus que l’ombre de lui-même, et sa dernière manifestation publique eut lieu le 11 septembre 1919, aux obsèques discrètes du bon Mgr Adolf Fritzen, évêque de Strasbourg de 1891 à 1919. C’étaient aussi les propres funérailles du Nationalrat !

5. Le racisme français et les Commissions de Triage

Les origines du racisme des temps modernes sont à chercher auprès du comte Arthur de Gobineau. Le premier, il avait attiré l’attention sur certains problèmes importants soulevés par l’existence de races humaines différentes dans son Essai sur l’Inégalité des Races Humaines (1854). Ce racisme prit rapidement une coloration politique destinée à justifier la colonisation des vaincus, c’est-à-dire des races inférieures, par les vainqueurs, c’est-à-dire les races supérieures. Comme beaucoup de bourgeois impérialistes, le ministre Jules Ferry partageait ces idées. Le 28 juillet 1885 par exemple, il avait déclaré à la Chambre des Députés : «Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures».

Mais l’idée raciste de répartir les Alsaciens-Lorrains en quatre races est à mettre au compte (déjà sinistrement chargé) du député fugitif de Ribeauvillé, l’abbé Emile Wetterlé. Dès les 19 et 26 avril 1915, la Conférence d’Alsace-Lorraine avait adopté ses idées et ses suggestions : au fur et à mesure que les troupes françaises pénétreraient en Alsace-Lorraine, elles distribueraient immédiatement quatre modèles de cartes d’identité. Ces cartes furent officiellement instituées par l’arrêté ministériel du 14 décembre 1918.

La carte Modèle A, barrée aux couleurs tricolores, était remise aux habitants dont les parents et les grands-parents étaient nés en France ou en Alsace-Lorraine. Les détenteurs de la carte A se trouvaient volens nolens «réintégrés de plein droit».
La carte Modèle B, barrée de deux traits rouges, était imposée aux habitants dont un des membres de la famille était d’une origine dite étrangère, c’est-à-dire non française et non alsacienne-lorraine.
La carte Modèle C, barrée de deux traits bleus, était attribuée aux Alsaciens-Lorrains dont les deux branches paternelles et maternelles étaient originaires de pays alliés à la France ou restés neutres durant la guerre de 1914-1918.
La carte Modèle D, sans aucune barre de couleur, était réservée aux «étrangers des pays ennemis», entendez par là aux descendants d’Allemands, d’Autrichiens, de Hongrois ou d’autres peuples des Empires Centraux. Cette carte D revenait aussi à leurs enfants, même s’ils étaient nés depuis 1870 en Alsace-Lorraine !

Cette ségrégation raciste était foncièrement ignoble. D’abord, elle disloquait les ethnies alémanique et francique d’Alsace-Lorraine en leur surimprimant l’unité artificielle de l’Hexagone ; elle les coupait de leur milieu naturel, du reste de leurs Stämme, pour les constituer en minorités rejetées à la périphérie de la France. En effet, les Alsaciens-Lorrains forment un des éléments des peuples rhénans, le peuple alémanique et le peuple francique ; ces peuples, de part et d’autre du Rhin, sont naturellement unis par les liens raciaux, familiaux, économiques, linguistiques et culturels. Ethniquement, le Badois et le Suisse ne sont pas des étrangers pour les Alsaciens, ni les Sarrois, les Luxembourgeois ou les habitants du Palatinat (Pfalz) pour les Lorrains ; ce sont au contraire les Parisiens qui sont des étrangers à l’ethnie alémanique et à l’ethnie francique. Les frontières, «cicatrices de l’histoire», séparent donc les Alamans et les Franciques d’Alsace-Lorraine de leurs frères naturels et les rattachent à des frères artificiels. Dans le cadre du mythe politique de la «Nation», l’Education Nationale s’acharne à déraciner les ethnies de leur passé historique et culturel authentique pour lui substituer un passé mensonger et une culture qui ne sont pas les leurs.

Sur le plan économique également, cette séparation par la pseudo-frontière est un malheur pour l’Alsace-Lorraine. «Au cœur de l’Europe, l’Alsace est le fléau d’une balance qui penche fortement vers l’Est… Le partage politique de la portion rhénane supérieure de l’axe en deux territoires, le badois et l’alsacien, est intervenu dans l’histoire alsacienne comme l’élément perturbateur d’un développement axial. La configuration finistérienne imposée par les frontières à l’Est, au Nord et de façon moindre au Sud, a entravé les capacités d’intégration de la région à l’axe européen depuis le développement des nationalismes au XIXème siècle»1. Mais surtout ce racisme scandaleux disloquait et détruisait les liens sacrés de la famille. Prenons le cas d’un Alsacien-Lorrain de souche, un Alt-Elsass-Lothringer comme on dit. Si entre 1871 et 1918 il avait épousé une Alsacienne-Lorraine dont le père ou la mère, ou l’un des quatre grands-parents était né au grand duché de Bade ou en Sarre, le mari recevait la carte Modèle A et sa femme la carte Modèle B ; leurs enfants mineurs en 1918 recevaient la carte Modèle A du père, et leur enfants majeurs la carte Modèle B de la mère ! Si maintenant notre Alsacien avait directement épousé une Badoise, c’est-à-dire une femme de la même ethnie (Stamm), le père recevait toujours la carte Modèle A, mais la mère ne recevait que la carte Modèle D et les enfants la carte Modèle B !…

Ces cartes d’identité raciale jouaient un rôle discriminatoire en de multiples occasions, comme pour l’échange de la monnaie allemande contre de la monnaie française, l’établissement des listes électorales, la liberté de circulation, etc. Ordinairement, seuls les titulaires de la carte Modèle A passaient pour être Français. Contrairement à la convention d’armistice, la France avait déclaré illégale la monnaie allemande en Alsace-Lorraine après le 15 décembre 1918 et elle avait imposé la monnaie française. Or, un porteur de la carte d’identité Modèle A échangeait son mark contre 1,25 F et un porteur de la carte Modèle D échangeait son mark contre seulement 0,74 F. Le premier touchait donc 125 francs pour 100 marks tandis que le second devait se contenter de 74 francs.

Pendant la guerre déjà, le gouvernement français avait fait connaître sa volonté d’expulser 400 000 «indésirables» (Alt-Deutsche et même Alt-Elsass-Lothringer), coupables d’avoir cru de bonne foi que par les 546 «oui» contre 107 «non», la France avait accepté en 1871 la cession de l’Alsace-Lorraine à l’empire allemand et que le traité de Francfort avait été établi avec toutes les garanties juridiques internationales d’alors… ! Dès 1917, le funeste abbé Wetterlé avait dressé la liste des «têtes de boches» (c’est le titre d’un de ses ouvrages !) à éliminer en priorité. Dans cette triste affaire, aussi inhumaine qu’anti-chrétienne, il s’est malheureusement trouvé chez nous des «patriotes» pour égarer les Français. Dans La Vérité sur l’Alsace, Oscar de Férenzy l’affirme formellement : «Toute la responsabilité en incombe à des Alsaciens qui ont réussi à convaincre les autorités françaises que la présence en Alsace de tels de leurs concitoyens présentait un danger.»

1. Richard Kleinschmager : L’économie alsacienne en question (1974), pp. 13 et 14.

En considérant aujourd’hui les événements avec sang-froid, on reconnaît ce qu’il y avait d’odieux à chasser de leur propre pays des Alsaciens que le traité de paix allait réintégrer dans leur nationalité française, cela uniquement parce qu’ils avaient peut-être manifesté quelque servilité à l’égard du gouvernement allemand dont ils étaient les fonctionnaires, parce qu’ils avaient misé sur la mauvaise carte et pavoisé, avec plus ou moins d’enthousiasme, à l’annonce des victoires allemandes. Et que s’est-il passé ? Les dénonciations pleuvaient, émanant des gens les moins recommandables qui, pour se venger d’un ennemi personnel, pour se débarrasser d’un créancier gênant ou d’un concurrent, parfois tout simplement pour faire oublier leur propre passé, se livraient à la plus misérable délation»1.

A la suite des troupes françaises, des bandes de «patriotes français» parcouraient les rues des villes, pillaient les magasins des uns, baissaient le rideau métallique des autres en leur interdisant tout commerce. Chaque magasin devait afficher la nationalité de son propriétaire ; les firmes qui avaient exploité le privilège de fournir la Cour Impériale du Kaiser se hâtèrent de faire de la surenchère patriotique et apposèrent de grands placards tricolores : Maison essentiellement française ! Durant la dictature militaire de 1914-1918 parler français était jugé séditieux. Sous la dictature patriotique d’après 1918, parler en Hochdeutsch ne l’était pas moins. Au mépris de la convention d’armistice et de la plus élémentaire justice, les personnes expulsées ne pouvaient emporter que 30 kg de bagages et une somme d’argent strictement limitée. A Strasbourg, les victimes innocentes devaient, en colonne et à pied, parcourir le chemin jusqu’au pont de Kehl. Les «patriotes français», qui avaient constitué des Comités d’Accueil les y attendaient : des femmes hystériques, des voyous injuriaient les expulsés, leur crachaient au visage, leur lançaient des crottins de cheval2. Dans la Strassburger Neue Zeitung du 3 décembre 1918, Haniel, spectateur sadique et cynique, étalait sa joie perverse en rapportant ces faits révoltants. Un témoin, toujours vivant, se rappelle avec indignation la haine diabolique fomentée à Colmar par les «patriotes français». C’était en 1919. On allait expulser en camions militaires des Alt-Deutsche qui depuis presque un demi-siècle s’étaient entièrement identifiés avec les Alsaciens et faisaient souvent partie de la même ethnie alémanique.

1. Oscar de Férenzy : La Vérité sur l’Alsace (1930), p. 41.
2. Ces voyous étaient souvent payés par les «patriotes», comme ce Strasbourgcois qui déclarait au pont de Kehl : «Fer fénf Frankc hâv ich jetzt genô gspitzt ! (Pour cinq francs, j’ai maintenant assez craché !)».

On les rassembla dans la cour du Cercle Saint-Martin. S’y trouvait l’un des plus haineux «grands patriotes», Jean-Jacques Waltz, dit Hansi, qui excitait une bande de jeunes gamins irresponsables à hurler des chansons injurieuses à l’adresse de ces innocentes victimes. Parmi les malheureux, une femme avec un nouveau-né dans les bras ; le bébé pleurait et la mère pour le calmer voulut lui donner du lait, lorsqu’une furie se précipita sur elle, arracha le biberon des mains de la mère, en versa le contenu sur le sol en criant : «Un enfant boche ne boira pas du lait français !»

Le plus célèbre proviseur du lycée de Colmar avant la guerre de 1914 était Gustav Gneisse, originaire de la Saxe prussienne, exactement de Naumburg-an-der-Saale, où était né le célèbre égyptologue Lepsius. Gneisse avait fréquenté la fameuse Ecole de Schulpforta, près de Halle, pépinière d’hommes remarquables. Il avait achevé ses études universitaires à Strasbourg avant d’entrer dans le corps enseignant d’Elsass-Lothringen. Ses élèves, dont plusieurs vivent encore, rendent un hommage chaleureux à la compétence et au dévouement de cet enseignant. Sauf évidemment les mauvais élèves, et parmi ces cancres, notre J.J. Waltz, dit Hansi. Sous le titre de Professeur Knatschké, Hansi caricatura et traîna dans la boue l’illustre maître qui d’ailleurs n’avait jamais porté un quelconque uniforme militaire. Vieillard presque aveugle, Gustave Gneisse vivait retiré à Colmar, lorsqu’en 1919 la police se présenta à son domicile pour lui notifier l’ordre d’expulsion1… Le fanatisme patriotique de Hansi n’en réclamait pas moins !

Mgr Willibrord Benzler, bénédictin et évêque de Metz, avait courageusement défendu les Lorrains durant la guerre de 1914-1918 ; il n’en fut pas moins avisé qu’il aurait à se présenter à la gare centrale de Metz le 27 août 1919 «avec 30 kg de bagages au maximum, 2 jours de vivres et au plus 2 000 marks en argent de poche», pour être expulsé avec un groupe d’autres Allemands. Son vicaire général et futur successeur, Mgr Pelt, intervint et finit par obtenir que l’évêque de Metz pût quitter son diocèse par Sierck et Perl, pour se retirer à Lichtental, comme archevêque titulaire d’Attala, où il mourut le 16 avril 1921 ; il est enterré à l’abbaye de Beuron. Quant à l’excellent évêque de Strasbourg Mgr Adolf Fritzen, c’est la mort seule qui le 9 septembre 1919 lui permit de demeurer au milieu de ses fidèles en Alsace ; nous avons vu comment son discret enterrement le 11 septembre 1919 fut la dernière manifestation du Nationalrat.

1. En 1940, la fille du professeur Gneisse devint sage-femme à Turckheim el y recueilli! son vieux père qui mourut peu après 1945.

Les deux principaux responsables de ces expulsions étaient l’officier d’état-major du général Gouraud, le général Vandenberg, et le Haut-Commissaire Maringer, «la grande ganache». De novembre 1918 à septembre 1920, 111 915 habitants durent brutalement quitter l’Alsace-Lorraine : environ 15 000 en décembre 1918 et janvier 1919 ; puis de février 1919 à septembre 1920, 29 083 hommes, 29 492 femmes et 36 840 enfants, auxquels il faut ajouter environ 1 500 soldats qui préférèrent rester en Allemagne et qui ne rentrèrent pas dans leurs foyers. Or, après 1870-1871, les Allemands n’avaient expulsé personne. De ce comportement inauguré par la France, les nazis se souviendront hélas en 1940…

La troisième initiative néfaste de l’abbé Wetterlé consista dans les Commissions de Triage. Dès 1915, dans sa brochure La Grande-Guerre : l’Alsace-Lorraine, il proposait l’expulsion de tous les immigrés venus en Alsace-Lorraine depuis 1871, ainsi que de leurs descendants. En 1917, dans Têtes de boches, il s’en prenait même à d’authentiques Alt-Elsass-Lothringer : «Avec les Bulach, les Pétri, les Ricklin, les André Kiener, les Nordmann, les Lehmann et les Hans Kuntz, les deux Wolf devront s’en aller rejoindre, de l’autre côté du Rhin, les Allemands vaincus. Ayant déjà de plein gré léché les pieds des maîtres prussiens de l’Alsace, il ne leur en coûtera sans doute pas beaucoup de continuer cette malpropre opération, même après l’évanouissement de leurs rêves ambitieux».

Sur les conseils de ce prêtre égaré par le nationalisme, Clemenceau fit paraître dès le 2 novembre 1918, donc une semaine avant l’armistice, une instruction ministérielle qui ordonnait la création des Commissions de Triage immédiatement après l’entrée des troupes sur le territoire ; le prétexte avancé était celui d’assurer la sécurité militaire conformément à l’article 9 de la loi du 9 août 1849…
Ces Commissions de Triage étaient de deux sortes : de première et de deuxième instance.

Les Commissions de Triage de première instance avaient comme président un officier du service d’espionnage et comprenaient un collaborateur alsacien-lorrain désigné par l’administration militaire, et deux autres Alsaciens ou Lorrains, réfugiés en France durant ou avant la guerre, et déjà membres des Commissions chargées des camps de prisonniers et des Camps d’Internement français. Cette première Commission fournissait un rapport à une Commission de Triage de deuxième instance, pratiquement secrète ; cette dernière seule proposait les expulsions et les internements au Commandement Militaire des troupes d’occupation françaises constitué autour du général d’état-major Pettolat.

Un officier intègre, membre de cet état-major, jugeait ainsi ses collègues : «Ces Messieurs, aussi ignorants de l’Alsace que j’eusse le droit de l’être de la Catalogne, se croyaient positivement en pays ennemi. Ils ne parlaient que d’arrestations, d’expulsions, etc. et se considéraient comme des justiciers vis-à-vis des Alsaciens n’ayant pas cru fermement dans les dernières années de la guerre à la Revanche… Ils ne comprenaient rien aux vicissitudes des pays de Marche, ni à la nécessité pour certains Alsaciens pourvus de fonctions publiques de faire, je dirais gros dos devant les exigences de leur situation… Un Ricklin était un traître né. Dans la famille du baron de Bulach, il fallait faire de tous les membres un fagot uniforme et le jeter au feu…».

Plus tard, le 8 novembre 1929, le député Marcel Stürmel déclarait en préambule à une proposition de loi : «Les victimes de ces Commissions de Triage, le plus grand nombre des Alsaciens ou Lorrains de vieille souche, se recrutaient parmi toutes les classes sociales de la population. Une partie, probablement ceux qu’on jugeait les plus dangereux, fut internée en territoire allemand occupé, notamment au pont de Kehl (Bodersweier, Kork, Appenweier, Wilstätt, etc.). L’autre partie fut envoyée dans différentes contrées de l’intérieur de la France. En dehors d’environ 200 fonctionnaires de toutes catégories, on y trouvait : juristes, médecins, pharmaciens, ingénieurs, agriculteurs, hôteliers, cheminots, photographes, retraités, rentiers, curés, ouvriers, employés, etc. Les hommes politiques ne furent pas épargnés non plus. En dehors de M. Ricklin, président de l’ancien Lantag et du Conseil National d’Alsace-Lorraine, interné du 13 mars 1919 au 16 janvier 1920 à Kork, l’ancien secrétaire d’Etat Hauss fut également traduit devant la Commission de Triage de Strasbourg. Ses explications furent tellement énergiques qu’on n’osa pas toucher à sa personne… On a même osé citer devant une Commission de Triage M. Millier, aujourd’hui sénateur du Bas-Rhin, qui à ce moment faisait fonction de curateur de l’université française de Strasbourg, nouvellement installée… Il est ensuite à remarquer que des fonctionnaires, cités devant la Commission de Triage et relâchés malgré la dénonciation, furent tout de même suspendus ou révoqués de leurs fonctions ou forcés de prendre une retraite prématurée. Les autres citoyens se virent exposés à toutes sortes de chicanes administratives ou professionnelles. Pendant des années, on les persécutait comme mauvais Français, sans se soucier de leur famille, ni de leurs droits d’homme et de citoyen…».

Internées ou expulsées, les victimes des Commissions de Triage ne pouvaient emporter comme bagages que ce qu’elles pouvaient porter sur elles-mêmes et une somme de 200 francs. En exil, elles devaient se nourrir et se loger à leurs frais, tandis que leur famille restait dans la misère si des parents ou des amis ne se chargeaient pas de leur entretien. Deux fois par jour, les internés étaient tenus de se présenter au Commandant de Place de leur résidence forcée.

Le publiciste radical Lucien Minck1 nous renseigne dans La Dépêche du 12 janvier 1930 sur la valeur des Commissions de Triage : «Ces tribunaux n’ont pas seulement été illégaux, mais leur procédure et leurs jugements ont été dépourvus de toutes les garanties des procédures et jugements ordinaires. Les juges n’avaient aucune des qualités officielles qui sont requises pour un juge. Ils n’étaient ni assermentés ni responsables de leurs jugements. Les témoins ne prêtaient pas serment et n’encouraient aucune responsabilité légale. Ils témoignaient en l’absence des accusés qui d’ordinaire ne connaissaient même pas leurs accusateurs. L’accusé ne pouvait pas prendre connaissance de son dossier et l’assistance d’un défenseur lui était interdite. C’est l’accusé qui devait prouver son innocence et non le tribunal sa culpabilité. Le tribunal jugeait sans appel et sans être obligé de donner les attendus de son jugement. Il convient d’ajouter que les tribunaux ont usé et abusé de cette situation illégale, au point de baser parfois leurs jugements sur des dossiers sciemment faussés et sur des documents inexistants».

Au milieu des juges de ces Commissions de Triage siégeaient souvent des gens sans aveu, qui ne rêvaient que représailles, ou bien des «revenants» fanatiques, voire même des gens notoirement indignes. Tel cet Alsacien expulsé d’une Ecole Normale d’Instituteurs de Basse-Alsace pour immoralité, qui alla s’installer en France et devint interprète dans l’armée française ; revenu avec les troupes d’occupation, nommé président d’une Commission de Triage, il sévissait impitoyablement contre ses anciens camarades de classe. En avril 1929, Robert Redslob2, professeur de droit international à l’université de Strasbourg, écrivait dans Le Temps : «Le régime français qui s’installait dans le pays a fait le jeu de ces mouvements réactionnaires par l’institution d’une sorte de Haute Cour de justice en patriotisme. Je qualifierai cette Cour du qualificatif le plus indulgent que je sois capable de trouver : je dirai qu’elle fut une conception antijuridique. Faire rendre compte à des Alsaciens, devant la barre d’une espèce de tribunal, de l’attitude qu’ils avaient eue pour le régime constitutionnellement établi et basé sur un traité en règle, je dois avouer en toute humilité que je n’ai rien compris à cette procédure…». Ce ne fut que le 16 juin 1919 que le Commissaire Général Alexandre Millerand suspendit provisoirement le fonctionnement de ces tribunaux

1. Lucien Minck était un patriote anti-autonomiste.
2. Redslob était aussi un patriote anti-autonomiste.

d’injustice. Finalement, quinze jours après la ratification du traité de Versailles, une circulaire de Millerand, datée du 27 octobre 1919, mit un terme à la Haute Cour de patriotisme : «La mission qui vous avait été confiée ainsi qu’aux membres de la Commission devra être considérée comme terminée…»

A partir de cette date, les victimes des Commissions de Triage purent rentrer dans leurs foyers si elles avaient été internées en France ; celles qui avaient été internées en Allemagne durent attendre la ratification du traité de Versailles par les autres pays, c’est-à-dire qu’elles ne furent pas libérées avant le 10 janvier 1920. Le Dr Eugène Ricklin, qui en sa qualité de citoyen français avait demandé son rapatriement au moment de la signature du traité de Versailles le 28 juin 1919, fut condamné pour ce «crime» à deux mois de prison supplémentaires !

Les fanfares qui claironnaient la Marseillaise à longueur de journée depuis le début de l’occupation militaire française s’étaient à peine tues, les enfants conçus par les jeunes Alsaciennes et Lorraines dans l’ivresse des après-défilés et des après-bals patriotiques n’étaient pas encore nés et abandonnés dans les orphelinats, le traité de paix n’était pas encore signé à Versailles ou du moins ratifié par les puissances victorieuses, que déjà se manifestaient les premiers symptômes de ce qu’on appela d’abord pudiquement «le Malaise Alsacien-Lorrain». Ce malaise était en partie la conséquence du racisme français, des iniquités des Commissions de Triage, des expulsions et internements abusifs et haineux ; ce malaise révélait un mal corrupteur inoculé par le vainqueur et dans lequel les différents mouvements autonomistes de l’entre-deux-guerres trouvèrent le résonateur nécessaire.

KAPITEL VI : LE TRAITÉ DE VERSAILLES ET SES CONSÉQUENCES

Hansi-Museum ab 2015 in Colmar

Posted on octobre 22nd, 2014 by Klapperstein

Der Colmarer Stadtrat hat entschieden, ein Hansi-Museum ab dem kommenden Frühjahr in der oberelsässischen Bezirkshauptstadt zu eröffnen, das auf 700 qm dem berühmten Deutschenhaßer und Nestbeschmutzer Jean-Jacques Waltz – genannt Hansi – gewidmet wird. (Quelle : Hytt Morje )

Les « Boches » : caricatures de Hansi

D’r Colmarer Stadtrat het entschiede, e Hansi-Museum ab dem kummende Früehjohr in d’r owerelsassischen Bezirkshauptstadt züe eröeffne, wo uf 700 m² dem berüehmte Ditschenhaßer un Neschtbeschmutzer Jean-Jacques Waltz – g’nannt Hansi – g’widmet word. (Quelle : Elsasser Zittung)

Verbundene Artikel : Jean-Jacques Waltz und Joseph Rossé – zwei Schicksale im Elsass

Südtirol – Elsass, Histoires croisées…

Posted on juillet 9th, 2014 by Klapperstein

Suite aux propos consternants et mensongés du député alsacien Armand Jung : « Je ne veux pas que l’Alsace soit le Tyrol du Sud. J’aime l’Alsace parce qu’elle est unique, c’est pour cela que je ne veux pas la voir folklorisée », nous publions ci-dessous un commentaire du livre de Bernard Wittmann  « Südtirol – Alsace/Elsass, Histoires croisées… « paru en décembre 2009.

Cela étant, le problème  principal d’Armand Jung n’est certainement pas sa méconnaissance de l’Histoire, mais simplement sa détermination à servir l’idéologie républicaine de l’oligarchie française au détriment des intérêts du peuple alsacien. UH

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Südtirol – Alsace/Elsass, Histoires croisées…

C’est le nom du dernier ouvrage de Bernard Wittmann, paru aux Editions Nord Alsace (ENA). Le sous-titre donne le ton : « La volonté de s’émanciper au Südtirol, l’Alsace et les illusions perdues ».

L’idée de départ est de brosser un portrait croisé de ces deux régions germanophones et de leurs destins respectifs à partir de 1919, date à laquelle elles ont été annexées par deux pays latins centralisés, la France pour l’Alsace, l’Italie pour le Südtirol.

Le livre débute par un bref rappel sur l’histoire de ces deux régions, dont on découvre qu’elles avaient, au Moyen-âge, plus de points en commun que l’on pourrait croire. Leur appartenance au Saint Empire Romain Germanique est certes bien connue, mais qui savait que le Sundgau et le Südtirol ont été gouvernées pendant plus de trois siècles (de 1363 à 1648) par la lignée tyrolienne des Habsbourg ? Alors que le Tyrol restera uni jusqu’en 1919, l’Alsace, elle, sera annexée en plusieurs étapes par la France et deviendra une pomme de discorde entre la France et l’Allemagne, ses deux voisins.

Convergences et divergences

Un point clé du destin tyrolien est le rôle joué par ses partis politiques, en particulier la Südtiroler Volkspartei (SVP). Dès sa création en 1945, ce parti démocrate-chrétien a pris le flambeau de la défense des Tyroliens du Sud, de leurs droits linguistiques et de leur volonté d’émancipation. Parti uniquement régional, la SVP a su fédérer derrière elle toute la population, qui, en retour, lui a assuré un règne politique sans partage dans le Südtirol depuis sa création.

Pendant ce temps, l’Alsace suit le chemin inverse : après 1945, les démocrates-chrétiens, qui avaient porté avant-guerre le flambeau de l’autonomisme, se dissolvent dans les partis nationaux français. Par leur servilité envers Paris et les Gaullistes, ils collaborent à la destruction culturelle et politique de l’Alsace, tout en essayant de sauver les apparences.

Alors qu’au Südirol, la cohésion entre le peuple et ses élites a permis une véritable marche vers l’émancipation, la situation est toute autre en Alsace. Entre Vosges et Rhin existe un véritable fossé entre le peuple et la bourgeoisie. En effet, depuis la Révolution, la majorité de la (haute-)bourgeoisie alsacienne a choisi en majorité le camp de Paris. Et à des moments clés de l’histoire (à l’issue de chaque guerre notamment) elle a trahi les intérêts du peuple alsacien pour quelques médailles ou par mercantilisme.

Une longue marche

Malgré tout, la marche du Südtirol vers son émancipation n’a pas été un long fleuve tranquille, loin de là ! Les Tyroliens ont du tout d’abord affronter le fascisme italien avant se retrouver pris en étau entre Mussolini et Hitler. Après la seconde guerre mondiale, Rome lâche un peu de lest et adopte une attitude plus constructive vis-à-vis du Südtirol. Notons qu’au même moment l’orgueilleuse France accentue sa répression contre les minorités nationales en métropole et dans les colonies.

Néanmoins, malgré la pression internationale, les promesses italiennes sont vagues et rarement suivies d’effet. Aussi, dans les années 1960, les habitants du Südtirol, excédés, prennent les armes. Jusqu’en 1980, les attentats du B.A.S. (Befreiungs-Ausschuss-Südtirol), qui ne font la plupart du temps que des dégâts matériels, mettent Rome sous pression. Ce n’est que dans les années 1970 que sera progressivement mis en place un statut d’autonomie qui mettra d’ailleurs près de vingt années à se concrétiser.

Savoir ce que l’on veut et le dire haut et fort

Un autre élément important explique la réussite du Südtirol : c’est la permanence depuis 80 ans d’une revendication claire et sans concession, à savoir le retour du Südtirol au sein de la « mère patrie » autrichienne. Il en a résulté une opposition frontale avec le pouvoir central italien, lequel a progressivement lâché du lest, en espérant affaiblir la revendication rattachiste.

Cette opposition a abouti à une autonomie politique croissante. Selon Bernard Wittmann, le niveau d’autonomie atteint semble aujourd’hui satisfaire la majorité de la population et s’avère être un bon compromis.

Mais, ne l’oublions jamais, l’autonomie n’est pas un statut stable et figé. Ce n’est que la résultante à un instant précis de l’opposition entre un pouvoir centralisateur et des forces émancipatrices. Si l’une ou l’autre force s’affaiblit ou revoit unilatéralement ses prétentions à la baisse, l’équilibre se déplace automatiquement.

Il est intéressant de noter que, dans la quasi-totalité des cas, les « régions » européennes qui ont obtenu un statut d’autonomie, le doivent à la présence d’un mouvement indépendantiste ou rattachiste. Est-ce la condition nécessaire pour qu’un état centralisé daigne modifier sa façon de fonctionner ? En France, les exemples corses et ultramarins semblent confirmer cette hypothèse.

En Alsace, depuis 150 ans, différents mots d’ordre se sont succédé et ont cohabité avec des fortunes diverses : régionalisme, autonomisme, rattachement à l’Allemagne ou la France (selon la période), ou indépendantisme. Où serions-nous aujourd’hui si la revendication alsacienne était portée depuis 80 ans par un seul mouvement indépendantiste fort et structuré ? La question mérite d’être posée.

« Mir welle bliewe was mir sin »

En choisissant de comparer l’Alsace et le Südtirol, Bernard Wittmann ignorait nullement les différences de contexte entre les deux régions. Il a en fait démontré avec brio ce que l’Alsace aurait pu (pourrait) obtenir aujourd’hui si elle avait pu (pouvait) compter sur une société alsacienne unie derrière des revendications claires.

Assurément, l’Alsace, région riche coincée entre deux nations belliqueuses, ne bénéficiait (bénéficie) pas des meilleures cartes pour assurer aisément son épanouissement politique. La tâche était (est) certes difficile mais pas impossible. Aussi, cette brillante étude sur le Südtirol pourrait être utilement complétée par l’étude d’un autre cas, très intéressant pour l’Alsace : le Luxembourg.

Arrivé à l’indépendance un peu par hasard, ce pays, « grand » comme la moitié du Bas-Rhin, a su faire face tant bien que mal aux ambitions de ses voisins. Le Luxembourg a lui aussi connu la dictature militaire allemande pendant les deux guerres mondiales. Il a connu une industrialisation effrénée suivie d’importantes mutations sociétales. Il en a néanmoins gardé son identité culturelle, sa langue et son indépendance. Il a su développer ses infrastructures en coopérant avec ses voisins et œuvrer pleinement à la construction européenne, non comme spectateur alibi mais comme acteur.

Si proche de nous historiquement, culturellement et géographiquement, le Luxembourg mériterait bien que l’on s’intéresse de plus près à son destin modèle…

Quelle : Unser Land

Kleine Lügen über die elsässische Sprache

Posted on janvier 15th, 2014 by Klapperstein

Créé en 1994 à l’initiative de la Région Alsace et essentiellement financé par elle, mais aussi par les départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, l’Office pour la Langue et la Culture d’Alsace (OLCA – Elsassisches Sprochàmt), « a pour objet de promouvoir la vitalité de l’identité régionale de l’Alsace, par la mise en valeur de ses patrimoines et spécificités linguistiques et culturels.  » L’OLCA est en fait une  sorte d’administration régionale qui a pour but  principal de promouvoir l’alsacien.

Il a publié à cet effet une petite brochure intitulé   »Petite histoire linguistique de l’Alsace » qui  falsifie l’histoire linguistique de l’Alsace, dans la grande tradition française et républicaine. Nous sommes bien sûr au XXIème siècles et il ne s’agit plus de marteler les fantasmes du grand romancier Michelet ou de l’hystérique oncle Hansi. Les dialectes alsaciens sont bien des parlers germaniques à part entière, et ne sont plus à moitié celtes ou romans. L’angle d’attaque est différent et  un peu plus subtile. Il consiste à expliquer plus ou moins doctement, dans un floue artistique propre à la propagande historique républicaine, que l’alsacien, en fait, n’a pas grand chose à voir avec l’allemand, ce qui est depuis 1945 l’angle d’attaque favori de la propagande française en Alsace. Pas plus, en tous cas, qu’avec le néerlandais ou le suédois ! La petite histoire commence donc ainsi :

’s Elsassische : wàs ìsch dann dìss? L’alsacien : qu’est-ce donc ? L’alsacien est un dialecte germanique, ce qui signifie que parmi les langues indo-européennes, il fait partie du groupe linguistique des langues germaniques, auquel appartient bien sûr l’allemand, mais aussi l’anglais, le néerlandais, les langues scandinaves comme le danois, le suédois, le norvégien.

Le texte poursuit immédiatement sur la présence de mots français dans la langue alsacienne (ouf !) et laisse ainsi le lecteur avec l’étrange impression que l’alsacien de s’apparente pas plus à l’allemand qu’à l’anglais ou au norvégien. Fin de l’introduction. C’est certainement ce que nos journaleux et nos politiciens de service appellent de la pédagogie.

Récapitulons. Introduction de notre  klëni Gschicht : 6 lignes (c’est écrit en gros, pour que les enfants de six ans puissent eux aussi s’instruire) pour sous-entendre que l’alsacien ne s’apparente pas plus à l’allemand qu’à l’anglais ou au danois , 10 lignes pour dire que les Alsaciens disent Bùschùr pour dire bonjour, et pas un mot pour dire que la langue allemande standard contemporaine, le Hochdeusch  est  la forme écrite de l’alsacien, mais toute la construction du texte est là pour sous-entendre le contraire.

On peut se dire que ce n’est là que l’introduction de la petite histoire, un oubli à peine regrettable que la suite du texte comblera aisément, et qu’il faut passer ses nuits à rêver de missiles sol-sol de troisième génération fracassant  dans un élan wagnérien   le socle de la croix de Lorraine du Stauffen  pour s’enflammer pour si peu.

Pourtant la poursuite de la lecture ne fait de confirmer notre première impression. La large place consacrée à une description tendancieuse de la naissance de la langue allemande standard se conclue ainsi: « L’Alsace n’est cependant pas témoin de ce processus de standardisation et n’y participe pas, car le rattachement de la région à la Couronne de France par Louis XIV commence en 1648. L’Alsace se voit alors progressivement séparée du Saint-Empire Romain Germanique et les parlers alsaciens vont connaître une évolution différente de celle des autres parlers germaniques. Ainsi, les dialectes alsaciens parlés actuellement en Alsace ont une histoire singulière par rapport à ceux de l’Allemagne actuelle. »

Or il est complètement faux d’affirmer que l’Alsace ne participe pas au processus de standardisation de la langue allemande. Non seulement elle  y participe  plus qu’un grand nombre de régions  de langue allemande, mais elle y a même un rôle de première importance. En témoigne l’œuvre d’Otfrid von Weißenburg, die Evangeliendichtung (le Livre des Évangiles), poème de quelque 16 000 vers du IXème siècle. Ce livre est écrit en vieux haut allemand et est la première œuvre littéraire dans ce qui deviendra la langue allemande. En témoigne le fait que la première messe donnée en Hochdeutsch a eu lieu à Strasbourg et que la première bible imprimé en Hochdeutsch l’a été à Strasbourg (en 1466, tout comme sa deuxième édition en 1470). En témoigne également « Daß Narrenschyff » du strasbourgeois Sebastian Brant, publié en 1494,  qui a été la plus importante œuvre littéraire de langue allemande jusqu’à la Réforme. Et le premier périodique au monde, « Die Relation », également en Hochdeutsch, a été publié in Strossburi à partir de 1605.

Il s’agit là d’une question symboliquement importante, mais plus important encore est de remarquer que les Alsaciens n’ont cessé de lire et d’écrire exclusivement ou majoritairement en allemand standard jusque dans les années 1945/1970, où le français a progressivement pris la place de l’allemand. Le rapport de « l’allemand des Alsaciens » (Elsasserditsch, Elsässerdeutsch) au Standartdeutsch est donc sensiblement le même (en tout cas jusque dans les années 1945/1970) que celui de « l’allemand des Suisses » ou des dialectes parlés en Allemagne (les parler bas-allemand du nord de l’Allemagne sont d’ailleurs bien plus distant de la langue standard que l’alsacien), même si un petit nombre  d’Alsaciens ont plus ou moins bien maitrisé le français à partir de 1648. Or notre petite brochure conclue précisément le contraire. Comme si l’invasion d’une partie de l’Alsace en 1648 avait coupé les liens naturels entre la langue alsacienne et sa forme écrite. Cette coupure n’aura vraiment lieu qu’autour des années 1970, fruit de la francisation à marche forcée imposée par la République Française au peuple alsacien à partir de 1945, où d’une part la pratique de l’alsacien est petit à petit devenu minoritaire dans la vie sociale, et qu’à peu près simultanément les Alsaciens germanophones, et parmi eux de frénétiques locuteurs, ont adopté le français comme langue de l’écrit, de la culture et du savoir, au détriment de l’allemand standard.

Ce n’est donc pas l’histoire des dialectes alsaciens depuis 1648 qui est singulière du point de vue linguistique comme l’affirme mensongèrement l’OLCA, mais belle et bien l’histoire linguistique et politique de l’Alsace des dernières décennies. UH

Téléchargez la Petite histoire linguistique de l’Alsace (PDF, 945 Ko)

Deutschland war nicht schuldig

Posted on janvier 14th, 2014 by Klapperstein

Ci-dessous la troisième partie du remarquable article de Philippe Simonnot  « Première Guerre mondiale : Non, l’Allemagne n’était pas coupable » publié récemment sur le site NdF.

A lire absolument pour toutes les personnes qui n’auraient pas conscience de l’insoutenable perfidie des mensonges éculés du « grand roman national » appelé abusivement « Histoire de France », propagé avec zèle par les médias dominants français (qui nous assomment de contre-vérités à longueur de journées) et encore aujourd’hui enseigné dans nos écoles. Elsàsser, wach uff ! UH

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Première Guerre mondiale : Non, l’Allemagne n’était pas coupable

Note sur les responsabilités de la Première Guerre mondiale, 3e partie. Partie 1Partie 2.

Examinons maintenant le corps du délit.

Première guerre mondiale : Non, l’Allemagne n’était pas coupable (1)D’entrée de jeu l’auteur de La Victoire met le doigt sur la plaie : « D’être affirmée dans le Traité de Versailles, la théorie de la responsabilité se trouvait déjà plus fragile, car elle allait être liée à son sort. La rigueur de ses clauses devait inciter le peuple allemand à se servir contre lui de toutes les armes : et les vainqueurs semblaient lui offrir un moyen de le saper par la base. Nourris, ménagés, nos ennemis pouvaient accepter une culpabilité confortable. Affamés il leur fallait être innocents » [76].

Or l’Allemagne n’est pas coupable, selon Fabre-Luce. « La mobilisation générale russe a été décidée le 30 juillet à 16 h, vingt heures avant la mobilisation générale autrichienne et le Kriegsgefahrzustand allemand, quarante-huit heures avant les mobilisations allemandes et françaises. Il s’agit bien d’une libre décision de la Russie. [...] Des lors, nous sommes amenés à considérer qu’il s’agit ici d’un point central, d’un événement décisif, autour duquel s’ordonne toute l’histoire des derniers jours de la paix [77]. » Et d’observer : « La France offre à la Russie dès le 24 juillet et confirme le 29, en présence d’une situation aggravée, la promesse de sa fidélité sans condition, se liant ainsi d’avance à toutes les initiatives belliqueuses ou pacifiques de la Russie [78]. » Il y a chez Poincaré « une croyance à la nécessité inéluctable de la guerre [79] ». « L’antagonisme de l’impérialisme allemand et du ressentiment français devait fatalement s’exprimer un jour en lutte sanglante. [Il était donc] nécessaire de s’y préparer sans espoir et sans réserve en renforçant les armements et les alliances. [...] Se mêlaient à la politique défensive de la France des projets de conquête, masqués dans la paix, mais qui, dès l’ouverture des hostilités, allaient se transformer en buts de guerre. » Alors même que « le démembrement de la Turquie [...] conduit la Russie à envier dans un délai restreint la reprise de sa marche vers Constantinople » [80].

L’alliance franco-russe joue à plein un rôle infernal : « Le Français montre plus d’autorité et plus d’audace, mais est décidé à ne pas déclarer la guerre, car son opinion publique ne le lui permettrait pas; le Russe [...] est représentant d’un gouvernement qui entretient des projets de conquête et médite de les réaliser par l’agression. Le premier mène l’alliance, le second la fera jouer. Pour celui-ci le concours de la France est le moyen d’entreprendre, sans imprudence trop grande, la réalisation d’un rêve de domination orientale ; pour celui-là le concours de la Russie est le moyen de choisir le moment d’une guerre qu’il croit inévitable, sans en assumer ouvertement la responsabilité [81]. »

Ou encore : « Poincaré a laissé à la Russie carte blanche pour la déchaîner [la guerre] quand elle voudra »[82]. Pire : « Le souvenir des responsabilités qu’il a prises a créé chez Poincaré une sorte d’obsession, qui a frappé tous ceux qui l’ont approché depuis la guerre. A une politique imprudente, il tente de donner rétrospectivement la meilleure excuse possible en présentant l’Allemagne comme une « nation de proie». Puisqu’elle a commis tant de crimes, il faut maintenant la châtier [83]. »

Du côté allemand, on cherchait au contraire depuis des lustres une réconciliation avec la Franc selon Fabre-Luce. Ce fut « le but constant du gouvernement allemand jusqu’en 1913, jusqu’au moment où, voyant toutes ses propositions repoussées, il se persuade que la France veut la guerre et ne songe plus qu’à renforcer ses armements pour assurer sa défense. » Bismarck n’avait-il pas dit : « je désire arriver à ce que vous pardonniez Sedan comme vous avez pardonné Waterloo [84]. » En somme, constate Fabre-Luce, « pendant toute cette période l’influence allemande s’exerce constamment sur l’Autriche [...] dans l’intérêt de la paix. Ce n’est pas tout-à-fait ainsi -nous l’avons vu- qu’est pratiquée au même moment l’alliance franco-russe [85]. » Encore en 1900, Jules Cambon le plus célèbre des ambassadeurs français, assure que l’Allemagne ne présente pas de danger. « L’empereur Guillaume II, écrit-il dans un rapport au ministre, n’est qu’un industriel qui cherche à mettre sa maison en rapport ». De fait, jusqu’à la vingt-cinquième année de son règne (en 1913), Guillaume II se vantera d’être « l’Empereur de la paix » [86]. Et Cambon d’attirer l’attention du Quai d’Orsay sur « la prodigieuse influence des Juifs [en Allemagne]. Ils sont maîtres de la paix et de la guerre. Il n’y a ni à s’étonner ni à s’indigner : c’est un fait [87]. »

« À notre sens, continue Fabre-Luce, il n’est pas douteux que le 29 [juillet 1914], au moment où il a reçu la nouvelle de la mobilisation des treize corps [de bataille] russes, le gouvernement allemand voulait sincèrement la paix, et en apercevait les moyens [88]. »

Notons tout de suite que le thème de la bonhommie allemande face à l’encerclement belliciste franco-russe sera repris par Hitler et ses alliés objectifs en France en 1935-1936 au moment de la ratification du Pacte franco-soviétique.

L’histoire des origines de la Guerre mondiale ayant été ainsi revisitée [89], on comprend encore mieux pourquoi l’incorporation de la morale dans le Traité de Versailles a été une « grave faute politique » [90] : « Le jugement de Versailles était formulé de telle façon que la moindre incertitude suffirait à ébranler son autorité. Il pouvait être ratifié par des Français conscients d’avoir toujours voulu la paix ; il ne pouvait être imposé à des Allemands dont beaucoup partageaient ce sentiment. Il s’établirait donc aisément deux bonnes fois contraires. En Allemagne, les progrès de la science historique joueraient contre la paix et les réparations. En France, on feindrait d’ignorer systématiquement les fautes commises, afin de ne pas compromettre les droits acquis [91]. »
Fabre-Luce enfonce le clou avec jubilation : « Chaque mark-or versé apparaissait à nos ennemis comme l’aveu renouvelé d’une faute qu’ils ne reconnaissaient pas [...]. Paradoxalement, l’inexécution du Traité a semblé devenir une obligation d’honneur. [...] Et l’on a vu bientôt les Allemands, renvoyés au nationalisme par les déceptions de la paix, chercher parmi les documents révélés [notamment par les Soviétiques], avec une sagacité guidée par la misère, les preuves de la culpabilité des Alliés [92]. » Du même coup, « chez beaucoup d’Allemands, le mot d’ordre de la révision commence à remplacer ouvertement celui de l’incapacité de paiement [93]. »

Fabre-Luce n’a pas de mots assez durs, en fin de son ouvrage pour fustiger ou ridiculiser la position de Bainville et de L’Action Française, qui a inspiré la politique de la France vis-à-vis de l’Allemagne : « Le matin, Jacques Bainville montrait clairement dans L’Action Française les progrès du désastre allemand, l’impossibilité de recevoir des paiements considérables, la vanité du maintien de la créance intégrale et de l’occupation productive. Le soir, Léon Daudet venait apporter son vote enthousiaste à Poincaré, monté au pouvoir pour accomplir ces erreurs. [Le drame est que ] la majorité des républicains a suivi, ou rejoint, une minorité d’ennemis du régime [94] [95]. »

Quarante-trois ans plus, Alfred Fabre-Luce, dans son livre L’histoire démaquillée, ne consacrera pas moins de cent quarante pages aux origines de la Grande Guerre. Fabre-Luce, tout en profitant de l’énorme travail d’archives accompli par les historiens depuis 1924, soutient la même thèse que dans La Victoire tout en ayant l’élégance de ne jamais se citer lui-même. Le style est toujours aussi impeccable, les formules brillantes (par exemple « le mensonge est moins riche que la vérité »[96]). L’innocence de la Serbie dans le crime de Sarajevo est encore moins défendable que du temps du Traité de Versailles puisque sur le trottoir où l’assassin commit son forfait, on a gravé l’empreinte de ses pieds. Et sur le mur auquel il s’appuya en attendant le passage du malheureux archiduc autrichien une plaque porte ces mots : « À cet endroit, le 28 juin 1914, Gravilo Princip a exprimé par des coups de feu la révolte populaire contre la tyrannie et réaffirmé en même temps les aspirations séculaires de notre peuple à la liberté [97] ». La victime de l’attentat, François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, n’avait eu qu’à fort peu de sympathie dans le public français – tout occupé par le procès spectaculaire d’Henriette Caillaux, qui avait tué le directeur du Figaro de plusieurs coups de revolver – Cf. infra. L’archiduc autrichien était « tout entier aux mains des jésuites », selon Aristide Briand [98], bien représentatif d’une République française austrophobe.

Un demi-siècle après la publication de La Victoire, Fabre-Luce se souvient encore des difficultés rencontrées dans son enquête sur le Traité de Versailles : « En m’engageant dans l’étude de cette question, j’ai eu l’impression de pénétrer dans une caverne de brigands. Des faussaires officiels avaient truqué les archives, inventant ou supprimant des textes, en corrigeant d’autres. L’accès des documents essentiels était, en fait, réservé à certains historiens complaisants ; Mon maître Émile Bourgeois, que j’avais écouté avec respect à l’École des sciences politiques, avait maintenu, après examen, des affirmations fausses, et même procédé à des falsifications nouvelles. Certains papiers avaient disparu de façon mystérieuse. On devait apprendre par la suite que Poincaré lui-même avait emprunté à son ambassadeur Paléologue une partie de son Journal et ne l’avait jamais restitué [99] ». Les notes, dépêches et autres papiers diplomatiques relatifs à la rencontre de Poincaré avec le tsar du 21 au 23 juillet n’ont jamais été retrouvés, et les historiens en sont réduits à des reconstitutions à partir de témoignages indirects – du moins ceux qui ne sont pas acquis d’emblée à la thèse de la culpabilité allemande [100].

Malgré toutes ces précautions, la vérité allait tout de même faire son chemin. Non, la décision de déclencher la guerre n’a pas été décidée par l’Allemagne et l’Autriche en juillet 1914. Non, la mobilisation générale russe n’a pas été une réponse à une mobilisation générale allemande. « Pour étayer cette thèse, on avait falsifié un télégramme en datant du soir une dépêche du matin [101]. » Oui, la France avait approuvé la mobilisation russe, comme l’ont révélé les archives du Quai d’Orsay. Quant au crime de Sarajevo, il ne fait plus mystère : « On sait maintenant que les meurtriers de l’archiduc François-Ferdinand avaient été payés par l’attaché militaire russe à Belgrade et que le gouvernement serbe n’avait pas ignoré le complot [102].

Et pourtant, la thèse de la culpabilité allemande continue à prospérer.

Par exemple, le « grand et célèbre historien » français, Joseph Calmette, ne craint pas d’écrire : « Ainsi, la guerre de 1914 a sa cause profonde dans la volonté de Guillaume II de réaliser le programme de la domination pangermaniste sur l’Europe. Ce programme a été d’avance formulé par les porte-parole du pangermanisme et sera précisé au cours de la lutte : si le plan des Hohenzollern avait été mené à bout, l’Allemagne aurait refoulé la Russie vers l’Asie, occupé la Pologne entière, démembré l’Empire des tsars en créant une Finlande et une Ukraine soumises à l’influence germanique, dominé les Balkans, la Turquie et le Proche-Orient en menaçant les Indes, annexé la France jusqu’à la Meuse et ses côtes jusqu’à la Somme, « protégé la Hollande et la Belgique » ; bref, l’Europe eût été à sa merci. »[103]

On retrouve la même chanson dans l’« Essai d’historiographie » de Jacques Droz, présenté comme Professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne, spécialiste de l’Allemagne : « Les études les plus récentes démontrent que du côté français, il n’y avait aucun désir d’attaquer l’Allemagne, et que pour la Russie, l’obligation que lui faisait l’alliance d’intervenir contre l’Allemagne lui était spécialement désagréable. La vérité, c’est que l’Allemagne était depuis longtemps décidée à provoquer cette guerre, et cela au moment choisi par elle. [...] la date était fixée ; la guerre devait éclater dans l’été 1914, ni plus tôt ni plus tard [...] Dans ces conditions, Sarajevo n’a été que l’occasion saisie au vol pour mener une guerre qui n’était point déclenchée « par crainte ou par désespoir », mais dont le dessein était bien de « régler leur compte » à ceux qui pouvaient empêcher l’Allemagne de parvenir à l’hégémonie »[104].

On peut très bien renverser le raisonnement de l’éminent historien : ceux qui voulaient empêcher l’Allemagne de parvenir à l’hégémonie, mais ne le pouvaient pas par des moyens pacifiques – c’est-à-dire la compétition économique – ont tenté de le faire au moyen de la guerre, et le Traité de Versailles serait bien l’aboutissement de cette stratégie néo-clausewitzienne : la guerre comme continuation de l’économie !

Bismarck lui-même avait bien vu le danger. « Nous devrions faire tout notre possible, conseillait-il à ses successeurs, pour atténuer les mauvais sentiments que provoque le développement de nos forces : devenus grande puissance, nous avons le devoir d’user de notre influence de notre influence dans un esprit honnête et pacifique et de prouver au monde qu’en Europe l’hégémonie allemande exerce une action plus salutaire et plus impartiale que la France, la Russie ou l’Angleterre quand il s’agit de la liberté d’autrui. Notre unité une fois établie dans les limites possibles, mon idéal a toujours été de nous concilier la confiance des grandes puissances comme celle des puissances secondaires de l’Europe, et j’ai cherché à leur prouver que la politique allemande ne voulait être que l’amie dévouée de la paix et de la justice après avoir réparé l’injuria temporum, le morcellement de la nation [105]. » Le moins qu’on puisse dire est que cet appel n’a pas été entendu du côté français, anglais ou russe et qu’on n’admettrait pas la nouvelle hégémonie sans la combattre, y compris par les armes. Il est vrai que Bismarck avait fait tout son possible aussi pour isoler la France sur le plan diplomatique en sorte de la dissuader de jamais entreprendre une guerre de revanche pour récupérer l’Alsace-Lorraine. D’où en particulier les encouragements du chancelier allemand à l’instauration d’une Troisième République après le désastre de Sedan, régime à ses yeux plus propre à affaiblir et à isoler la France qu’une restauration de la monarchie.

La guerre comme continuation de l’économie, disions-nous. Pour étayer cette formulation de la célèbre théorie de Clausewitz, il est nécessaire de replacer la guerre de 1914-1918 dans une perspective longue. Depuis au moins Louis XIV, la suprématie française en Europe avait pour correspondance l’émiettement de l’Allemagne en une multiplicité de principautés [106]. A partir de l’unification allemande, accélérée nolens volens par la Révolution française et les guerres napoléoniennes, la France ne fait plus le poids face à son rival continental. La défaite de 1870, qui met fin à une guerre déclarée par la France de Napoléon III à l’Allemagne de Guillaume 1er et de Bismarck consacre ce nouvel (dés)équilibre des forces franco-allemandes. L’Hexagone est ébréché – une vilaine blessure pour le narcissisme des Français : « Y penser toujours, n’en parler jamais », la formule de Gambetta hante encore beaucoup de rêves ou de cauchemars. Du côté allemand, on revendique pourtant des droits historiques et juridiques sur l’Alsace et la Lorraine [107]. Il n’empêche : dans un discours prononcé devant la Chambre des Communes le 9 février 1871, à peine trois semaines après la proclamation de l’Empire allemand dans la Galerie des Glaces à Versailles, le premier ministre britannique Benjamin Disraeli proclamait : « L’équilibre des pouvoirs a été entièrement détruit ».

Dès lors, si les Français ne peuvent surpasser leur blessure narcissique [108], c’est-à-dire si la France ne peut pas se réconcilier avec l’Allemagne pour de vrai, elle n’a d’autre choix que de chercher sur le continent une alliance de revers qui obligerait l’Allemagne, en cas de conflit, à se battre sur deux fronts. La Russie remplit parfaitement ce rôle. En dépit du régime tsariste, tout à fait à l’opposé de la République des droits de l’homme, régime corrompu, sanguinaire et antisémite, la Russie, au tournant du 19e et du 20e siècle, apparaît à la France comme le partenaire idéal à un double point de vue, économique et stratégique.

Du point de vue économique, l’empire tsariste est un pays en voie de développement rapide, comme la Chine aujourd’hui, où le capital des pays riches peut se refaire une santé en y localisant des activités qui deviennent fort profitables à cause de salaires relativement faibles. Ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation, et qui ne date pas d’aujourd’hui. L’épargne française, qui a peu d’opportunité de hauts rendements dans l’Hexagone ébréché, est trop heureuse de se confier à ceux qui lui font miroiter monts et merveilles. Le 7 juillet 1913, un certain Verneuil, syndic des agents de change à Paris, chargé de l’admission des valeurs mobilières à la Bourse, écrit à Pichon, à l’époque ministre français des Affaires étrangères, pour lui faite part de sa récente visite en Russie : « Il y a là quelque chose de véritablement formidable qui se prépare, dont les symptômes doivent frapper l’esprit des observateurs même les mieux informés. J’ai cette impression très nette que, dans les trente années qui vont suivre, nous allons assister en Russie à un prodigieux essor économique qui égalera, s’il ne le surpasse pas, le mouvement colossal qui s’est produit aux USA pendant le dernier quart du XIXe siècle » [109].

Du point de vue stratégique, la Russie est excitée, beaucoup plus que d’autres grandes puissances, par la décrépitude de l’Empire ottoman. « L’homme malade de l’Europe », dont les épargnants français, toujours aussi avisés, toujours aussi bien conseillés par leurs banquiers, détiennent les deux tiers de la dette, ne peut plus compter sur un soutien européen pour le protéger des prédations de la Russie – comme cela avait été le cas lors de la guerre de Crime [110]. Plus que jamais, la « Troisième Rome » (Moscou) rêve de reconquérir la « Deuxième » (Constantinople). D’autant que les Détroits des Dardanelles ont une importance cruciale pour le commerce russe. Environ la moitié des exportations russes – et 90% des exportations de grains – , en croissance rapide à cette époque, sont acheminées depuis la Mer Noire et le Bosphore pour traverser les Détroits et atteindre les marchés du monde entier. Quand en 1912 la Turquie a dû fermer les Dardanelles au moment de son conflit armé avec l’Italie, la vulnérabilité du commerce russe est apparue en plein jour : les exports ont chuté d’un tiers. Et l’industrie lourde ukrainienne qui dépendait de ses approvisionnements qui eux aussi passaient par les Détroits avait dû être mise carrément à l’arrêt [111].

Contrôler les Détroits, détenir cet atout plus capital pour la Russie que le Canal de Suez pour la Grande-Bretagne, est un objectif que s’assigne le régime tsariste, mais qu’il ne peut atteindre, estime-t-il, qu’à la faveur d’une guerre européenne [112].

La France républicaine, isolée comme nous venons de le dire à cause de la diplomatie menée par Bismarck, est d’autant plus aimantée par la Russie tsariste que la Grande-Bretagne semble elle-même tirée du côté de l’alliance germano-autrichienne, hantée qu’elle est de sa rivalité avec l’empire tsariste en Asie centrale et des risques que la Russie fait courir à l’Empire britannique. Ce tropisme de l’Angleterre pour l’Allemagne se manifeste avec éclat lors de la visite de Guillaume II à Londres le 11 juillet 1891. « Nous avons reçu l’Empereur allemand comme l’un de notre race et de notre sang, lit-on dans The Standard, ce jour-là. Nous l’avons accueilli aussi comme un gouvernement vraiment grand, consciencieux et extraordinairement capable. Mais la force principale et la ferveur de sa réception sont venues du sentiment qu’il est notre ami et allié – l’ami et allié de tous ceux qui maudissent la guerre et détestent le carnage du champ de bataille. » Le même journal, le 4 juillet, avait estimé que « si une conspiration contre le système actuel émerge de nouveau, elle serait contrée une fois de plus par l’union de la force navale de l’Angleterre et de la force militaire de l’Allemagne [113]. » Un programme qu’un certain Hitler essaiera de reprendre quarante ans plus tard !

L’Alliance franco-russe conclue en 1894 a d’abord été une Convention militaire signée le 18 août 1892, dont les termes prévoient le déploiement simultané de forces terrestres contre un ennemi commun (s’y ajoutera en 1912 une convention navale du même type). En ce sens, elle marque « un tournant dans le prélude à la Grande Guerre » poussant les puissances militaires à rechercher des solutions militaires plutôt que diplomatiques [114]. L’alliance est vite adoptée par l’opinion publique : festivités, visites officielles, cartes postales, dessins de presse et autres produits dérivés (par exemple les Ballets russes dont la première saison a lieu au Théâtre du Châtelet en mai-juin 1909 [115]), la rendent populaire en Russie comme en France.[116] André Gide, en septembre 1893, ne peut manquer de croiser les équipages de l’escadre russe qui envahissent les bars de Toulon [117]. Il faut dire aussi que les Russes mettent « le paquet » pour vendre leurs emprunts à la Bourse de Paris. Début, 1905, ils distribuent environ l’équivalent de 8 000 £ par mois à la presse parisienne dans l’espoir de stimuler le soutien de l’opinion publique en faveur d’un prêt important lancé à ce moment-là [118]. Ces subsides venaient s’ajouter aux fonds secrets distribués par le Quai d’Orsay aux journalistes français, notamment du Temps et du Matin [119]. Bien oubliée la Pologne pour laquelle tant de bonnes âmes françaises s’émouvaient sous le Second Empire. Bien loin le temps où le tsar Alexandre II était accueilli à l’Exposition Universelle de 1867 par un tonitruant : « Vive la Pologne, Monsieur », proféré par un certain Charles Floquet, ardent républicain et futur président du Conseil des ministres (1888-1889). De fait, l’alliance franco-russe supposait l’oubli de la question polonaise. Elle reviendrait plus tard sur le devant de la scène et comment ! Elle serait même la cause immédiate de la Seconde Guerre mondiale.

Pour la France, les deux points de vue se croisent opportunément. Les emprunts russes colossaux, à l’époque parmi les plus élevés jamais consentis, vont d’abord servir à construire des chemins de fer dans l’immense empire des tsars. Or, à l’époque, le chemin de fer, sous des dehors qui paraissent aujourd’hui bonhommes et poussifs, est devenu une arme redoutable, surtout dans la perspective d’une guerre courte. Il permet en effet d’acheminer des centaines de milliers de soldats et leurs impedimenta à une vitesse jamais vue. Lors de sa visite à Saint-Pétersbourg en août 1912, Poincaré insiste lui-même auprès du gouvernement russe pour que les voies en construction servent bien à ce dessein, qu’elles soient doublées voire quadruplée pour permettre une mobilisation encore plus rapide des réserves, l’issue de la guerre, croit-il [120], devant se jouer à la frontière germano-russe [121]. L’Allemagne en est tout-à-fait informée. Les rapports d’état-major datés du 27 novembre 1913 et du 7 juillet 1914 fournissent au gouvernement allemand des analyses mises à jour du programme de construction des voies ferrées stratégiques en Russie, ainsi qu’une carte sur laquelle figurent les principales lignes en construction (la plupart à voies multiples), soulignées de bandes de couleurs vives : elles s’enfoncent profondément à l’intérieur du territoire russe, d’où elles convergent vers les fronts allemand et autrichien.[122] Moltke lui-même considérait la relation financière qui s’était créée entre la France et la Russie comme « l’un des coups stratégiques les plus destructeurs que la France nous ait portés depuis la guerre de 1870-1871 » et prévoyait qu’il permettrait de « faire pencher la balance au détriment de l’Allemagne »[123]. De fait, ces artères ferroviaires à deux ou quatre voix permettraient d’acheminer des effectifs russes très élevés au cœur du dispositif allemand (à l’époque, le tsar se targuer de pouvoir mobiliser quelque 2,5 millions d’hommes, soit beaucoup plus que les potentiels autrichien et allemand réunis). À partir du 2 janvier 1914, Le Matin, grand quotidien parisien, publie une série d’articles de son rédacteur en chef, Stéphane Lauzanne [124], de retour d’un voyage à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Le titre « La plus grande Russie » est tout un programme à lui tout seul. On y fait remarquer « l’extraordinaire concentration des forces [russes] à la frontière avec la Prusse. » Or, à l’époque, on considérait la rapidité de concentration et d’attaque comme un facteur capital de succès militaire. Et pour l’état-major français, la rapidité et l’efficacité de la mobilisation russe étaient des facteurs tout-à-fait cruciaux. L’encerclement de l’Allemagne n’était pas un fantasme des bellicistes allemands. C’était une réalité qui faisait courir un danger mortel à l’Empire allemand.

Ainsi l’épargne française avait-elle été mobilisée certes par l’appât d’un gain présumé rapide et sûr, mais aussi pour financer les projets guerriers du tsar [125]. Fabre-Luce ne pouvait ne pas le savoir.

Le petit-fils du fondateur du Crédit Lyonnais ne pouvait pas ne plus ne pas savoir que l’augmentation spectaculaire de la puissance militaire serbe à la veille de la Première Guerre mondiale était due, elle aussi, à l’épargne française : amélioration des chemins de fer, modernisation de l’armement, et accroissement important du nombre des unités combattantes, tout cela, financé par des prêts français, avait transformé la Serbie, ce nouvel avant-poste de la Russie dans les Balkans, en un formidable Etat guerrier [126]. Il va de soi que ces prêts étaient assortis de conditions contraignant les bénéficiaires à acheter des armes, des munitions et du matériel exclusivement aux industriels français. En 1914, un nouveau prêt est accordé par les Français à la Serbie, qui représente deux fois le budget de l’Etat serbe pour 1912 [127]. Bainville se désespère de voir l’épargne française s’investir dans de tels projets au lieu de financer de véritables entreprises validées par les marchés [128]. Le capitalisme français n’est pas assez capitaliste. C’est un capitalisme de rentier d’Etats – français et étrangers – un capitalisme soumis aux velléités de la politique étrangère de la France plus souvent qu’à son tour [129]. Un décret datant 1880 a donné au ministère des Finances le pouvoir de veto sur la cotation des prêts français à la Bourse de Paris- ce qui permettait au gouvernement français d’empêcher les banques de faire des prêts à des pays en défaveur au Quai d’Orsay. Par exemple : les banquiers français furent persuadés de couper leurs liens avec les Allemands et les Austro-Hongrois. Le placement d’un emprunt austro-hongrois sur la place de Paris fut même refusé par Poincaré en novembre 1911 [130].

Dans ce baril de poudre, il suffisait ce craquer une allumette pour que tout explose. Cette allumette, ce fut l’attentat de Sarajevo, dont on sait maintenant aujourd’hui qu’il fut provoqué au moins indirectement par des autorités serbes [131]. Princip, l’assassin de l’archiduc autrichien, et ses six complices étaient téléguidés par la Main Noire, une organisation clandestine dirigée par le Colonel Dragutin Dimitrijevic, dit « Apis », chef des services secrets de la Serbie.

Poincaré, quant à lui, a toujours nié catégoriquement le moindre lien entre Belgrade et le coup de feu fatal. Dans l’esprit du président français, ou du moins dans l’analyse qu’il faisait connaître, ce ne pouvait être que l’acte aberrant d’un individu isolé dont aucune organisation politique, et encore moins un Etat souverain, ne pouvait être tenu pour responsable. Cette thèse a prévalu, prévaut encore dans l’historiographie de la Première Guerre mondiale, surtout en France. En niant toute responsabilité à la Serbie dans l’attentat de Sarajevo, on en concluait que l’attentat avait servi de prétexte à l’Autriche et à son alliée l’Allemagne pour déclencher la guerre. On a vu quelques exemples plus haut de cette littérature.

Le calcul de Poincaré, des bellicistes français et des stratèges en chambre était le suivant : Si une crise balkanique dégénère en guerre, la Russie ne peut pas ne pas y être impliquée. Et par conséquent l’Allemagne et donc la France. Dans ces conditions, la France est sûre de l’emporter – et de récupérer l’Alsace-Lorraine. Aussi simple que cela !

Détaillons : Dans un mémorandum daté du 2 septembre 1912 – donc deux ans avant le déclenchement de la Grande Guerre – adressé au président du Conseil Poincaré, un certain colonel Vignal, du deuxième bureau de l’état-major général, prédit qu’une guerre commencée dans les Balkans mettrait la Russie et la France dans les meilleures conditions pour l’emporter sur l’Allemagne et accessoirement sur l’Autriche. De fait, puisque les Autrichiens seraient engagés sur le théâtre balkanique, l’Allemagne, pour les soutenir, serait obligée de redéployer une partie substantielle de ses forces pour défendre son front oriental contre la Russie, affaiblissant ainsi ses capacités offensives à l’ouest, sur le front français. Dans ces circonstances, la France et la Russie pourraient « parvenir à une victoire lui permettant de redessiner la carte de l’Europe » [132], sous-entendu le Bosphore sous contrôle russe et le retour de l’Alsace-Lorraine dans l’Hexagone. Ainsi la configuration militaire d’août 1914 était anticipée deux ans plus tôt par Poincaré. Et si le deuxième front allemand, à l’Est n’a pas permis à la France de remporter la victoire-éclair qu’elle espérait, du moins, de l’avis de Joffre et de Foch et de tant d’autres, ce même deuxième front a permis d’arrêter l’armée allemande sur la Marne – le mal nommé miracle de la Marne, qui n’a en fait rien de miraculeux. Dès lors, Poincaré n’aura de cesse que d’encourager les Russes sur la route de la guerre contre l’Autriche. Dans le plus grand secret. Les notes, dépêches et autres papiers diplomatiques relatifs à sa rencontre avec le tsar du 21 au 23 juillet n’ont jamais été retrouvés – on le répète.

« Le calcul de Poincaré, des bellicistes français et des stratèges en chambre était le suivant : Si une crise balkanique dégénère en guerre, la Russie ne peut pas ne pas y être impliquée. Et par conséquent l’Allemagne et donc la France. Dans ces conditions, la France est sûre de l’emporter – et de récupérer l’Alsace-Lorraine. Aussi simple que cela ! »

Malgré les dénégations farouches de Poincaré, notamment dans ses Mémoires, qui – on le sait aujourd’hui – sont tissés de contre-vérités, tout cela commençait à être connu en France, grâce d’abord aux communistes, il faut bien le dire, relayés opportunément par ce rejeton de la grande bourgeoisie dont nous venons de célébrer l’indépendance d’esprit. Pourtant, en 1930, la thèse non seulement de la culpabilité mais aussi de la barbarie allemandes était encore défendue par de « grands esprits », au premier rang desquels Georges Clemenceau, l’un des principaux artisans du Traité de Versailles. On frémit à relire sous la plume du célèbre Tigre, du Père-la-Victoire, qui eut entre ses mains le destin non seulement de la France, mais de l’Occident, idole de toute une génération, aujourd’hui encore célébré comme un héros de la France éternelle, les mots imbéciles qui fleurissent à longueur de pages de ce qui devait être son dernier livre, et qui fut en effet publié après sa mort, le 24 novembre 1929.

« Qu’est-ce donc que cette guerre préparée, entreprise et poursuivie par les hommes allemands, qui ont renoncé à tout scrupule de conscience pour la déchaîner en vue d’une paix de servitude sous le joug d’un militarisme destructeur de toute vie humaine ? Simplement la continuation, la reprise des violences éternelles des premières tribus sauvages, à des fins de déprédations par toutes les ressources de la barbarie [133]. »

Du même style : « Les extravagance viennent surtout de la faiblesse native de l’homme allemand qui le livre aux violences de ce que j’appellerai les primitives manifestations de l’animalité humaine [134]. »

Ou encore : « L’Allemagne, en cette affaire, a le malheur de se laisser emporter par la violence de son tempérament (en dépit de son art de feindre), jusqu’à l’extrême sincérité. « L’Allemagne au-dessus de tout ! » Elle ne demande pas autre chose et dès qu’il sera satisfait à sa demande, elle vous permettra de jouir d’une paix sous le joug. Non seulement elle n’en fait pas mystère, mais l’insupportable morgue de l’aristocratie germanique, la bonhommie servile de l’intellectuel et du savant, la grossière vanité du chef d’industrie le mieux adapté et l’exubérance d’une violente poétique populaire conspirent à briser dans l’univers toutes cloisons de dignité individuelle aussi bien qu’internationale [135]. »

Plus loin, il est question d’une « hypothétique civilisation allemande [qui] ne nous conduirait pas très loin parce qu’elle est encore à ce jour trop proche de la barbarie [136]. » « Ils détruisent les villes, ravagent les champs et déchaînent parmi les hommes des maux auprès desquels pâlissent les plus cruels exploits des plus grands dévastateurs [137] [...] auteurs responsables du plus grand crime contre l’humanité – cinquante-deux mois de guerre et des millions de morts [138]. »

Et de se demander : « Qu’est-ce donc que cette « civilisation germanique », monstrueuse explosion de volonté dominatrice, qui menace ouvertement de tout emporter des diversités d’évolutions acquises, pour leur substituer l’implacable maîtrise d’une race dont le rôle impérieux serait de se substituer, par la force des armes, à l’ensemble de tous les développements nationaux ? [...] loin que la « culture allemande » soit disposée à s’amender, nous la voyons proclamer, plus haut que jamais, le droit universel à la suprême domination qui lui confère sur les peuples, des droits de vie et de mort à faire valoir par n’importe quel moyen » [139].

« Au-dessus de tout – le cri de l’Allemagne n’est que la puérile hallucination d’un retour aux dominations primitives [140]. » Cette même Allemagne a été « coupable du plus grand crime européen prémédité, préparé, poursuivi à ciel ouvert » [141].

Et de conclure : « Si l’Allemagne, sous l’obsession d’un militarisme traditionnel, persiste dans son Deutschland über alles, eh bien, que le sort en soit jeté. Nous reprendrons l’affreuse guerre où nous l’avons laissée. Il faut avoir le courage de s’y préparer [142]. »

Pourtant grand rival de Clemenceau, Foch lui-même entonne encore le même refrain dix ans après l’armistice : « Le respect, la glorification de la force brutale, la guerre conçue comme une colossale entreprise de pillage, c’est tout ce qu’on trouve dans cette âme germanique et, vraiment, ce n’est pas beaucoup [143]. » « N’oublions pas qu’une des causes directes de la guerre de 1914 fut la tentation pour l’Allemagne d’atteindre d’un seul coup, « rien qu’en étendant le poing », les parties vitales de la France, l’ennemi principal [144]. » « Renoncer à la barrière du Rhin, c’est admettre cette monstruosité inimaginable, que, bien que battue, l’Allemagne, couverte de sang et de crimes, l’Allemagne responsable de la mort de millions d’êtres humains, l’Allemagne qui voulait détruire notre pays et le laisser couvert de ruines, l’Allemagne qui entreprenait de dominer le monde par la force, serait encore maintenue par notre abandon volontaire du Rhin, dans la possibilité de recommencer ses entreprises comme si elle avait été victorieuse [145]. »

Ces lieux communs de la germanophobie à la française avaient été enseignés pendant toute la Grande Guerre aux enfants des écoles. Tout l’enseignement dût être repensé en fonction de la propagande guerrière, en particulier les exercices et les sujets de devoirs. Par exemple ce sujet d’examen : « Le Loup et l’Agneau appliqué à la Guerre actuelle. Pensez surtout à la façon dont nos ennemis ont provoqué la Guerre. » Ou encore cet extrait d’un livre de lecture destiné aux élèves de cours moyen – dix ans. « Ce que je trouve de plus inquiétant à penser, c’est que dans les consciences allemandes dévoyées, la droiture ne pourra renaître du jour au lendemain. Il faudra sans doute plusieurs générations pour relever un sens moral tombé si bas. Ce peuple est devenu la honte et le danger de l’Europe » [146]. Le système français d’éducation « nationale » fonctionnait à plein régime. Rien de tel de l’autre côté du Rhin, où l’on s’efforçait au contraire de laisser les enfants « hors de la mêlée ». Si une haine se manifestait dans la population, ce n’était pas à l’égard de la France, mais de la Grande-Bretagne puisque la plupart des Allemands, à tous les niveaux, crurent jusqu’à la dernière minute qu’elle resterait neutre dans le conflit. Aussi son entrée en guerre fut-elle considérée comme une trahison. Albion avait mérité son qualificatif de perfide [147]. On a vu plus haut l’accueil enthousiaste qui avait été réservé à Guillaume II à Londres en 1891.

Une affiche placardée en 1915 sur les murs des villes et villages de la Douce France résume l’essentiel de ce bourrage de crâne. Elle fustigeait « Thor, la plus barbare d’entre les barbares divinités germaniques » [148].

Pour nous qui connaissons la suite de l’histoire, ces hallucinations ont des airs de prophéties. Comme si l’Allemagne allait vouloir se conformer aux pires cauchemars de Clemenceau, de Foch, de Poincaré et de tant d’autres dirigeants français de cette époque, répandus dans la population tels des virus, comme si l’Allemagne allait devenir la Barbare qu’ils avaient vue en elle. Levez-vous, Allemands désirés ! Si vraiment le Traité de Versailles reposait sur un mensonge, alors il y avait de quoi enrager tout un peuple soumis à son Diktat. D’où la justification de la montée de Hitler au pouvoir, on l’a déjà vu avec Papen. D’où aussi l’indulgence des critiques français de la Paix de Versailles à l’égard de l’hitlérisme.

Cette indulgence était encore plus répandue à l’étranger, soit dit en passant, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis où la Paix de Versailles était tenue pour responsable des troubles de l’après-guerre des deux côtés du Rhin. Même après l’avènement d’Hitler au pouvoir, l’argument du Diktat est utilisé. Un témoignage parmi des centaines d’autres peut être trouvé dans les déclarations de Randolph Hearst lors de sa visite en Allemagne en août 1934 – vingt ans tout juste après le déclenchement de la Grande Guerre. Hitler, au pouvoir depuis un an et demi, a déjà montré la férocité de sa dictature, notamment lors de la toute proche Nuit des Longs Couteaux (29-30 juin 1934). Le magnat de la presse américaine [149] se déclare en en sympathie avec le peuple allemand en lutte pour se libérer des « termes iniques » du Traité de Versailles, et de « tout cœur » appuie « tout ce qui est bénéfique à l’Allemagne [150] ». À la suite de quoi Hearst sera reçu par Hitler !

En fait de barbarie, on avait encore rien vu…

Résumé de ma note :

1. J’ai fait exprès de titrer sur la non culpabilité de l’Allemagne. Dire que l’Allemagne n’est pas la seule coupable revient à dire que tout le monde est coupable et donc personne, ce qui n’avance pas beaucoup la réflexion. Le Centenaire qui s’annonce risque de s’enliser dans ce marais d’inintelligence pavé, comme l’enfer, de bonnes intentions.

2. Une nation n’est pas un individu, et ne peut donc pas être coupable. Ce sont donc des personnes en chair et en os qu’il faut accuser, et non des collectivités, quelles qu’elles soient. La prise en compte d’une responsabilité collective est le commencement de la barbarie.

3. Il y a avait bien sûr des bellicistes dans tous les camps et depuis longtemps (il y en a toujours), mais cela n’explique en rien le déclenchement de la guerre en aout 1914. En 1911, la guerre a été évitée parce que les gouvernements, et notamment le gouvernement français dirigé par Caillaux, n’en voulaient pas. Comme par hasard, c’est le même Caillaux qui a été assassiné politiquement en juillet 1914 (comme Jaurès l’a été pour de bon).

4. Le mythe « moral » de la culpabilité de l’Allemagne avait pour fonction de justifier les « Réparations », il ne faut jamais l’oublier. L’histoire, on le sait bien, est écrite par les vainqueurs, mais cette fois la falsification a été poussée jusqu’au chef d’œuvre.

5. En effet, ce mythe avait aussi pour fonction de masquer les vraies responsabilités du déclenchement de la catastrophe. Il venait compléter le travail de destruction d’archives et de désinformation systématique accomplie par quelques dirigeants politiques français, au premier rang desquels Poincaré.

6. Certes, personne n’avait prévu que le conflit serait aussi long et aussi meurtrier. À l’époque, tout le monde pensait qu’une guerre moderne ne pourrait être que courte pour des raisons à la fois techniques et financières. Cette erreur de prévision n’excuse en rien le crime qui a été commis. Mais elle explique l’acharnement qu’ont mis ses auteurs à se cacher.

7. La puissance économique de l’Allemagne avait en effet quelque chose d’insupportable pour la France (comme aujourd’hui !), mais le salut était dans la réforme économique, non dans la guerre, comme continuation de la compétition économique par d’autres moyens.

Partie 1. Partie 2.

Philippe Simonnot est un économiste libertarien. Il est l’auteur de Chômeurs ou esclaves : Le dilemme français (2013).

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Hans Keppi: ein Elsässer gegen Hitler

Posted on décembre 20th, 2013 by Klapperstein

Jean Keppi est une figure emblématique de l’autonomisme alsacien. Chrétien-démocrate, il dédia toute sa vie au service du peuple alsacien. Ses convictions politiques lui valurent maintes tracasseries avec la police et la justice française. Livré par les Français aux Allemands en 1940, il contacte l’opposition allemande anti-nazi dès 1942 et participe à l’opération Walkyrie dont le but était d’assassiner Hitler et de renverser le régime nazi.

Une personnalité oublié remise en lumière par Bernard Wittmann, auteur de nombreux ouvrages sur l’Histoire de l’Alsace, dont notamment  « Une histoire de l’Alsace, autrement » et  « Marianne m’a tuer » . UH

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Des Geyers Schwarzer Haufen

Posted on novembre 17th, 2013 by Klapperstein

Wir sind des Geyers schwarzer Haufen – Heyah Heyoh
Wir wolln mit Pfaff und Adel raufen – Heyah Heyoh

Spieß voran – hey! Rauf und ran
Setzt aufs Klosterdach den roten Hahn

Jetzt gilt es Schloß Abtei und Stift – Heyah Heyoh
Uns gilt nichts als die heil´ge Schrift – Heyah Heyoh

Spieß voran – hey! Rauf und ran
Setzt aufs Klosterdach den roten Hahn

Als Adam grub und Eva spann – Heyah Heyoh
Wo war denn da der Edelmann – Heyah Heyoh

Spieß voran – hey! Rauf und ran
Setzt aufs Klosterdach den roten Hahn

Wir wollen´s Gott im Himmel klagen – Heyah Heyoh
Daß wir die Pfaffen nicht dürfen totschlagen – Heyah Heyoh

Spieß voran – hey! Rauf und ran
Setzt aufs Klosterdach den roten Hahn

Wir woll´n nicht länger sein ein Knecht – Heyah Heyoh
Leibeigen, frönig, ohne Recht – Heyah Heyoh

Spieß voran – hey! Rauf und ran
Setzt aufs Klosterdach den roten Hahn

Geschlagen gehen wir nach Haus – Heyah Heyoh
Die Enkel fechten´s besser aus – Heyah Heyoh

Spieß voran – hey! Rauf und ran
Setzt aufs Klosterdach den roten Hahn

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