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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Das Narrenschiff

Posted on juillet 26th, 2010 by Klapperstein

Daß Narrenschyff est le titre original de la grande œuvre littéraire du Strasbourgeois Sebastian Brant, La Nef des Fous. Cette satire fut le livre allemand le plus important de la période précèdant la Réforme et resta, jusqu’aux Souffrances du jeune Werther de Goethe, l’ouvrage populaire le plus souvent imprimé. Il fut également le premier livre de langue allemande traduit en anglais. L’éloge de la folie en est dit-on une réponse. Le grand Erasmus y critique notamment le pessimisme de Brant.

Maintenant si vous n’aviez jamais entendu parlé de Sebanstian Brant et de son Narrenschyff, c’est que l’Alsace était peuplé de peuplades plus ou moins celtes avant d’être envahit par les armées translucides du Roi Soleil, que le Saint Empire romain germanique et la prospère Alsace en son sein n’ont jamais vraiment existé, et que de toute façon les Français ont inventé la Liberté en 1789, paradant fièrement dans le tout Paris en brandissant les têtes coupés de quelques vieillards accrochés à des lances. Et puis un point c’est tout.

Tout ça pour dire que Brant n’a pas seulement eu une influence importante sur la littérature allemande et européenne, mais qu’il a également inspiré le magnifique morceau de Reinhard Mey que nous vous proposons ci-dessous. Et n’allez surtout pas penser que ses paroles puissent être interprétés comme une quelconque métaphore du fier navire européen, digne héritier de nos illuminés coupeurs de têtes de la très humaniste Révolution française.

Oui, du fier navire européen, qui  entonne gaiement l’hymne à la joie et fait vent de toutes voiles vers  l’avenir raduieux des déficites abysaux, du turbo capitalisme heureux, des délocalisations au juste prix, des Droits de l’Homme déshumanisé, de l’immigration sans fin, de la diversité rédemptrice, des guerres humanistes préventives, et de la grande farce démocratique. Lau, lala, lalala la, lala, la, lalala,lau lalala lalala, lala, lalala la, la, lala,lalala lala la…

Der Steuermann lügt, der Käpitain ist betrunken und der Maschinist in dumpfe Lethargie versunken, die Mannschaft lauter meineinige Halunken, der Funker zu feig’ um SOS zu funken. Klabautermann führt das Narrenschiff, volle Fahrt voraus, und Kurs auf’s Riff ! Lau, lala, lalala , lala, la, lalala,lau lala lalala, lala, lalala lalala, lala, la…

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Das Narrenschiff – Reinhard May

Das Quecksilber fällt, die Zeichen stehen auf Sturm,
Nur blödes Kichern und Keifen vom Kommandoturm
Und ein dumpfes Mahlen grollt aus der Maschine.
Und rollen und Stampfen und schwere See,
Die Bordkapelle spielt „Humbatäterä“,
Und ein irres Lachen dringt aus der Latrine.
Die Ladung ist faul, die Papiere fingiert,
Die Lenzpumpen leck und die Schotten blockiert,
Die Luken weit offen und alle Alarmglocken läuten.
Die Seen schlagen mannshoch in den Laderaum
Und Elmsfeuer züngeln vom Ladebaum,
Doch keiner an Bord vermag die Zeichen zu deuten!

Der Steuermann lügt, der Kapitän ist betrunken
Und der Maschinist in dumpfe Lethargie versunken,
Die Mannschaft lauter meineidige Halunken,
Der Funker zu feig‘ um SOS zu funken.
Klabautermann führt das Narrenschiff
Volle Fahrt voraus und Kurs auf‘s Riff.

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Eugène Ricklin et l’Histoire

Posted on juin 6th, 2010 by Klapperstein

Le maire de Dannemarie Paul Mumbach et la conseillère général de Schiltigheim(1) Andrée Munchenbach se sont rendus hier sur la tombe d’Eugène Ricklin. C’est un peu bête à dire, mais deux élus du peuple rendant hommage au « Lion du Sundgau », qui fut le seul président du Landtag, le parlement alsacien-lorrain du Reichsland à partir de 1911, cela représente un petit événement historique(2). Une petite fissure dans la chape de plomb idéologique qui recouvre encore aujourd’hui l’Histoire de l’Alsace. On peut s’en réjouir et nous nous en réjouissons.

Cependant nous ne pouvons pas nous empêcher de faire remarquer amicalement à Andrée Munchenbach que se ne sont pas tant « les années nazis » qui « compliquent » l’Histoire alsacienne(3) que l’instrumentalision malhonnête du nazisme à des fins idéologiques et partisanes. Cette instrumentalision tout à fait douteuse et souvent honteuse fut le fait du chauvinisme jacobin avant et après la deuxième guerre mondiale, comme elle est actuellement le fait de l’humanisme antiraciste, qui en est le prolongement et qui lui succède.

En témoigne l’étonnante déclaration ci-dessous de Paul Mumbach à propos d’Eugène Ricklin, son illustre prédécesseur à la mairie de Dammerkirch, qui semble découvrir stupéfait que Ricklin n’ait rien à voir avec les nazis !

S’il n’y a pas une rue et pas une petite ruelle, pas une école ou un lycée qui porte son nom, c’est  malheureusement avant tout la conséquence logique du fonctionnement de l’Etat français et de l’idéologie républicaine qui l’accompagne. Tout simplement.

Voici l’article des DNA auquel nous faisons échos :

Sur la tombe d’E. Ricklin

C’est sans doute une première depuis 1945 : le maire de Dannemarie Paul Mumbach a participé hier après-midi, avec les militants d’Unser Land, à un dépôt de gerbe sur la tombe d’Eugène Ricklin, figure de l’autonomisme alsacien des années 1900-1930. Le geste de Paul Mumbach risque d’être très commenté, tant évoquer la mémoire de son prédécesseur reste délicat. Et visiblement, le maire de Dannemarie avait beaucoup réfléchi avant de déclarer hier devant la tombe d’Eugène Ricklin : « L’an passé lors de cette cérémonie, j’ai eu un coup de fil des renseignements généraux. J’en ai été troublé. J’ai surveillé de loin. Il ne s’est rien passé. Depuis, je me suis documenté. Autant le dire et je le dis très clairement, dans tous les récits historiques de la vie de Ricklin, je n’ai rien trouvé qui ait quelque chose à voir avec les idées et les actions des abjectes nazis ».

« L’image que j’ai de Ricklin est celle d’un Alsacien pur et dur, parfois trop peut-être, mais avant tout un passionné d’Alsace. Cela fait-il de lui un coupable ? Défendre sa région, sa culture régionale, le droit local, est-ce coupable ? Ouvrir et promouvoir des classes bilingues est-ce coupable ? Je ne suis pas historien, mais des écrits des uns et des autres, je retiens l’homme élu démocratiquement, attaché à sa région natale », ajoutera encore le maire de Dannemarie face à une trentaine de militants du parti autonomiste Unser Land (apparenté à gauche, proche d’Europe Ecologie).

Le centenaire de la Constitution de 1911

Des militants eux-mêmes surpris par ce discours. « C’est la première fois que deux personnalités politiques participent à notre rassemblement », commenta d’ailleurs Daniel Willmé, vice-président d’Unser Land. En effet, la conseillère général (écologiste-Modem) de Schiltigheim, Andrée Munchenbach, se trouvait aussi au cimetière. Elle aussi a souhaité la réhabilitation d’Eugène Ricklin. « Les années nazies ont compliqué l’histoire alsacienne. Mais nous ne devons pas oublier ce grand humaniste que fut Eugène Ricklin ». Appelant à la formation d’une seule région et à la généralisation du bilinguisme, l’élue bas-rhinoise espère que 2011 marquera une « reconquête, par les Alsaciens, de leur histoire ».

2011 coïncidera avec le centième anniversaire de la suppression du paragraphe de la dictature plaçant l’Alsace-Moselle sous l’autorité de l’Empereur et l’octroi par le Reich du statut d’état doté d’un parlement élu au suffrage universel, dont le premier et unique président fut précisément Eugène Ricklin.

Né en 1862 à Dannemarie, maire en 1892, député au Reichstag en 1903, ce centriste catholique tenta, dans le flou de novembre 1918, de faire de l’Alsace un état autonome. Accusé de germanophilie par les autorités françaises en 1919, il est expulsé en Allemagne. Il revient aux affaires en 1925 quand le cartel des gauches d’Edouard Herriot remet en question le particularisme linguistique et religieux de l’Alsace. Fondateur de journaux autonomistes, il est emprisonné en 1928 pour complot contre la sécurité de l’Etat mais se porte candidat à la députation pour le compte de l’Union populaire républicaine. Il est élu et sa peine amnistiée lors de la grâce du 14 juillet. Il termine sa carrière comme maire et conseiller général de Dannemarie où il meurt, sans enfant, le 4 septembre 1935.

« Laissons les historiens faire leur travail », a souhaité hier Paul Mumbach.

Julien Steinhauser

(1) Schiltigheim ne s’appelant pas Chiltarie, nous n’avons jamais vraiment compris pourquoi Dammerkirch s’appel aujourd’hui Dannemarie !
(2) Ricklin fit également partie, dans les années vingt, de ces hommes politiques alsaciens qui furent élus maires ou députés du fond des prisons dans lesquels la République Française les avaient jetés. On imagine aisément que de tels parcours laissent sans voix nos représentants actuels.
(3) Les Français n’ont du reste pas attendu Hitler pour être profondément irrité et contrarié par le caractère profondément germanique de la réalité alsacienne, réalité qui allait à l’encontre du fameux grand roman national, et encore moins pour fabuler avec  l’Histoire.

31. Mai, Verfàssungsdaj

Posted on mai 31st, 2010 by Unsri Heimet !

Plus de quatre décennies après la guerre de Trente Ans, les villes libres de la Décapole et Strasbourg sont contraintes par la force des armes à reconnaître l’autorité de roi de France. Le Traité de Nimègue du 5 février 1679 (1) et la capitulation de Strasbourg (2) du 30 septembre 1681 mettent fin à l’appartenance de l’Alsace au Saint Empire, ainsi qu’aux libertés politiques qui y étaient liées.

Près de deux siècles plus tard, à la veille de la guerre franco-prussienne de 1870, l’Alsace est méconnaissable, appauvri aussi bien économiquement et culturellement, et aux mains d’une haute bourgeoisie francophile qui doit tout à la France et qui le lui rend bien (3).

L’appartenance des Alsaciens au nouvel Empire allemand va donner à l’Alsace une prospérité économique, des lois sociales et un épanouissement culturel que la domination française rendaient impossible. Pourtant un problème important demeure, le Reichsland, à la différence des autres Etats fédérés allemands, est directement administré par l’Empereur et son représentant à Strasbourg, le Stattshalter. Le Landesausschuss, mis en place en 1874, est dans un premier temps une commission à la fonction consultative, qui bénéficiera en 1877 du droit à l’initiative législative. Malgré ses pouvoirs trop limités, il représente pourtant une avancé démocratique par rapport au système électoral vicié du Second Empire de Napoléon III.

Et ce n’est que le 31 mai 1911 que les Alsaciens-Lorrains vont  obtenir un véritable parlement, le Landtag, voter une constitution, pour ensuite se doter d’un drapeau, le Rot un Wiss, et d’un hymne officiel, das elsässische Fahnenlied. Trop influencé par la propagande et la désinformation française de l’existence d’une volonté séparatiste qui n’existait pas en Alsace, le Kaiser Wilhelm n’offrira pas à l’Alsace-Lorraine l’autonomie intégrale tant désirée et si proche. L’entrée en guerre de l’Empire allemand et de la France mis une fois pour toute fin au processus engagé pendant des décennies. L’arrivée des troupes françaises victorieuses de 1918 supprima de facto le Landtag et la Constitution. L’heure était venue de remettre les Alsaciens au pas républicain. Par la suite les Français transformeront le Landtag, le parlement alsacien, en théâtre (4). Cela symbolise du reste très bien les rapports de la France à la démocratie.

Le Rot un Wiss et le Fahnenlied symbolisent à nos yeux non seulement l’attachement légitime à notre histoire et à notre identité, mais également notre aspiration à une véritable démocratie , basé sur le fédéralisme et la démocratie directe, propre au modèle suisse.

Nous croyons en l’avenir des Etats de taille modeste et des Régions autonomes, à l’image de la Suisse et de la Norvège, de la Flandre, de la Catalogne et du Pays de Galles. C’est aussi pour cela que nous entendons rester fidèle à l’Alsace, mr welle em Elsàss treu bliwe.

Das Elsässische Fahnenlied

Sei gegrüßt, du unsres Landes Zeichen
Elsass’ Fahne flatternd froh im Wind
Deine Farben, lieblich ohne Gleichen
Leuchten stets, wo wir versammelt sind

Refrain: Weiß und rot,
Die Fahne sehen wir schweben
Bis zum Tod,
Sind treu wir ihr ergeben

Echt und recht, wie unsre Väter waren
Wollen wir in Tat und Worten sein
Unsre Art, wir wollen sie bewahren
Auch in Zukunft makellos und rein

Und ob Glück, ob Leid das Zeitgetriebe
Jemals bringe unserm Elsassland
Immer stehn wir in unentwegter Liebe
Freudig wir zu ihm mit Herz und Hand

Lasst uns drum auf unsre Fahne schwören
Brüder ihr vom Wasgau bis zum Rhein
Niemals soll uns im fremder Hand betören
Treu dem Elsass wollen stets wir sein.

(1) Le traité de Westphalie de 1648 laisse une grande partie de l’Alsace dans un flou juridique. Les possessions de Habsbourg passent au roi de France, mais les villes de la Décapole, vers lesquelles lorgne Louis XIV étant donné l’ambivalence du traité, continu à revendiquer leur appartenance au Saint Empire et à envoyer leurs représentants, aux cotés de ceux de Strasbourg, à la Diète d’Empire. Ce n’est que à la fin des années 1670, alors que plusieurs villes de la Décapole vont être saccagées et brûlées par les troupes françaises, que les villes libres seront contraintes, sous la menace de nouvelles exactions, à se soumettre au roi de France.

(2)Le 28 septembre 1681, une troupe de 35000 hommes assiège la ville sous le commandement de Louis XIV. Les Strasbourgeois ont peur de subir le même sort que Türckheim et Hagenau. Les français menacent notamment de raser la cathédrale, ce qui en dit long sur le sort qui attendait les Strasbourgeois en cas de résistance. L’ultimatum français n’a aucune justification, si ce n’est la force brut. Le 30 septembre, Strasbourg capitule, le cœur dans l’âme.

(3) Les fameux quinze députés alsaciens qui protestèrent à Bordeaux le 8 février 1871 ne représentaient aucunement le peuple alsacien, certains d’ailleurs n’en parlait pas même la langue, mais simplement leurs propres intérêts, liés à ceux de la grande bourgeoisie française.

(4) Le TNS, Le Théâtre National de Strasbourg, place de la République.

Le Pays de la Liberté ?

Posted on mai 8th, 2010 by Unsri Heimet !

En automne 1944 les troupes anglo-américaines pénètrent en Alsace. Les secondant et à leur suite, les Français imposent une nouvelle fois avec brutalité(1) leur domination au peuple alsacien déjà meurtri par la guerre et la dictature nazie. Aujourd’hui combien d’entre nous savent que de janvier 45 à janvier 46 pas moins de 45 000 Alsaciens-lorrains ont été « internés » dans de nombreux camps dont les tristement célèbres camps de concentration de Schirmeck et Natzweiler-Struthof. Les conditions de détention qui y régnaient alors étant très dures, la République Française cache encore honteusement aux Alsaciens les atrocités qui y furent commises en son nom.

paysdelaliberté

Imagerie révolutionnaire de 1791. Ce célèbre slogan, affiché sur le pont du Rhin à Kehl, sera utilisé après-guerre à l’entrée du camp de Schirmeck

Une histoire détaillée de ces événements reste encore à écrire. Cela permettrait notamment de comprendre dans quel contexte les Alsaciens ont fini par renoncer à leurs revendications autonomistes à partir de 1945, alors que celles-ci étaient très vives dans l’entre-deux-guerres. Un climat proche de la terreur et l’arbitraire qui régnait alors, une dénonciation malveillante pouvant entre autre conduire au Struthof, explique certainement pour beaucoup la résignation alsacienne de l’après-guerre(2). Comme le fait remarquer Bernard Wittmann dans sa trilogie historique Une Histoire de l’Alsace, autrement (3), la mémoire française est étrangement sélective:

Malheureusement, en France on perd assez volontiers la mémoire de ses crimes, si importants soient-ils. Ces « trous de mémoire » sont évidemment sélectifs et entretenus.  Ainsi, avant la visite du Struthof par le général de Gaulle le 23 juillet 1960, on prit la précaution d’enlever à l’entrée l’inscription en français « Centre Pénitencier de Struthof». Au point que plus de cinquante ans après les faits ce sujet « sensible » et toujours tabou n’a jamais fait l’objet d’une étude sérieuse et complète. Aucun chercheur de l’université de Strasbourg/Strassburg n’a encore osé ou voulu se pencher sur la sinistre histoire des camps de concentration du Struthof et de Schirmeck sous administration française. Sans doute parce qu’elle est en contradiction avec l’humanisme dont la France se prétend pétrie. La face cachée de la médaille ! Pourtant, des milliers d’Alsaciens y furent soumis à des traitements inhumains, dégradants, aux pires sévices, allant même jusqu’à la mort, et qui en feront pour toujours des écorchés vifs, des êtres brisés à jamais. Même si on ne peut les comparer avec les camps d’extermination nazis, il n’empêche qu’on y comptera sans doute des centaines de morts, suite aux coups et aux mauvais traitements en tous genres.

Selon Roland Oberlé, « les témoignages concordent : le comportement des gardiens français ne le cédait en rien, en violence et brutalité, à celui de la chiourme nazie. De nombreux collaborateurs, mais aussi des Alsaciens internés à tort ont subi des sévices graves. » Et Bernard Schwengler de constater pour sa part : « Il ne s’agissait certes pas de camps d’extermination, comparables aux camps de concentration allemands mais le sentiment de haine et de vengeance qui animait les vainqueurs de 1945, l’idée qu’ils avaient à punir des « traîtres », des « boches », des « nazis », des « bourreaux » entraîna pour les victimes de ces internements une multiplication de mauvais traitements allant jusqu’à des scènes de torture et des assassinats. »

(1)  Suite à  la première guerre mondiale, pas moins 110 000 à 150 000 alsacien-lorrains seront expulsés manu militari vers l’Allemagne. Un tabou parmi d’autres de l’Histoire de France. A lire également sur ce sujet notre page Epuration ethnique 1918-1919. (2) C’est également ce que semble  dire Bernard Wittmann dans Marianne m’a « tuer » p.152 : « Des milliers d’Alsaciens parfaitement innocents et dont le seul crime était d’avoir combattu la politique d’assimilation d’avant-guerre furent internés là-haut et maltraités durant des mois simplement pour les briser avec le dessein de les dissuader de reprendre la lutte pour l’autonomie. E peinlischi G’schicht wie einfach net an s’Licht komme soll! » (3)  Bernard Wittmann, Une histoire de l’Alsace, autrement…E Gschicht zuem uewerläwe, Tome 3, Editions Rhyn un Mosel

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel III

Posted on décembre 2nd, 1979 by Klapperstein

Kapitel III

L’ALSACE-LORRAINE ET LA GUERRE DE 1914-1918

La complète maîtrise de son propre destin n’était plus pour Elsass-Lothringen qu’une question de temps et de paix. Le sort implacable refusa l’un et l’autre à notre pays frontière. En effet, l’Alsace-Lorraine était devenue, tant pour la Illème République française que pour l’Empire allemand, un trophée qui récompenserait symboliquement le plus fort dans un monde où s’affrontaient orgueilleusement des impérialismes nationalistes, antagonistes et cupides.

1. Les prodromes

Ceux qui avaient librement choisi de quitter l’Alsace-Lorraine pour rester, ou devenir, Français — surtout des fonctionnaires, des militaires, des fils de bourgeois — avaient fondé en 1872 la Ligue de Délivrance, devenue dix ans plus tard l’ultra-nationaliste Ligue des Patriotes. D’abord soutenue par le gouvernement français, elle fut dissoute comme dangereuse en 1889 à la suite de la crise boulangiste, mais se reconstitua en 1891 sous la direction du chansonnier chauvin Paul Déroulède. Partout, cette ligue se démenait pour allumer une guerre de revanche contre l’Allemagne.
Cette Ligue des Patriotes finança en 1912 la publication d’ouvrages aussi partiaux et haineux que le Prof essor Knatschke de J. J. Waltz, plus connu sous le nom de Hansi, tandis que Raymond Poincaré, devenu Président du Conseil, accordait des subventions pour l’impression de la mythique Histoire de l’Alsace racontée aux petits enfants d’Alsace et de France par l’oncle Hansi, écrite par le même fauteur de haine.
Un autre empoisonneur politique s’appelait Hinzelin. Non content d’écrire, il faisait encore des tournées de conférences dans les lycées et les collèges français, brodant sur quelques faits insignifiants «un tissu de racontars tendancieux et d’erreurs manifestes, sinon de mensonges». L’abbé Wetterlé multipliait ses voyages en France, principalement au cours de l’hiver 1911-1912, attaquant l’administration alsacienne-lorraine et la Constitution, recueillant des fonds pour la propagande française en Alsace-Lorraine, poussant à la guerre de reconquête, comme dans le célèbre discours du Havre, qui annonçait la perte irrémédiable du peuple alsacien-lorrain pour la France, «à moins que…».
Georges Ducrocq, fondateur des «Marches de l’Est», et Paul Déroulède, président de la Ligue des Patriotes, publiaient à Paris 214 pages de caricatures haineuses contre l’Allemagne et déformaient la situation réelle de F Alsace-Lorraine ; ces caricatures étaient de Zislin. Dans un court texte d’accompagnement de 1913, on lit à la page 187 cette menace : «Les Alsaciens et les Lorrains savent que leur sort est lié au remaniement de la carte de l’Europe. Ils sont dans un état précaire et qui ne peut durer».
Mais l’agent le plus efficace et le plus habile de la propagande française en Alsace-Lorraine était le Dr Pierre Bücher (1869-1921). Il dirigeait la Revue Alsacienne Illustrée, les Veillées Alsaciennes, créait le Musée Alsacien de Strasbourg. S’il publiait depuis 1912 ses Cahiers d’Alsace, il avait bien soin que des auteurs allemands lui servent de masque et de couverture, à leur insu. Il faisait jouer en Alsace-Lorraine des œuvres dramatiques françaises, organisait des tournées de conférences pour les patriotes français et des cours d’enseignement populaire pour répandre la langue française.
En liaison avec le «Souvenir Français», il ouvrit en 1910 une Bibliothèque de livres français et organisait des fêtes qu’encadraient les membres de l’Association Familiale Alsacienne, spécialement soutenue par la comtesse de Pourtalès-Robertsau et par madame Gruber-Koenigshofen.
Il avait encore créé le Cercle des Etudiants qui, dissous en 1911, se mua en Cercle des Anciens Etudiants ; l’un des buts cherchés était la fréquentation des écoles et des universités françaises par des Alsaciens-Lorrains dont Paul Mellon Finança ou Fit financer, durant 14 années, les séjours en France.
Lorsque à partir du printemps 1913 une guerre contre l’Allemagne apparut de plus en plus probable, le Dr Bücher accepta d’être l’agent spécial du lieutenant-colonel A. Carré installé à Besançon ; il devait recruter déjeunes conscrits des régions de Strasbourg et Guebwiller, les faire engager dans l’armée française, et pour cela assurer leur passage à la frontière. Espion, il renseignait non seulement l’armée, mais également les journalistes et les écrivains français, tels Maurice Barrés (un ancêtre du national-socialisme) et Hallay.
En France, les poésies, les chansons et même les manuels scolaires distillaient le mépris et la haine à l’égard de l’Allemagne, exaltaient la guerre de revanche, présentaient l’acceptation du traité de 1871 comme une lâcheté à réparer.
En 1894, dans Christianisme et Patriotisme, Tolstoï s’étonnait déjà de l’esprit belliciste des livres en Russie et en France : «Tandis que dans les discours officiels, on parle sans cesse de paix, on fait entrer dans la tête du peuple, des jeunes générations, de tous les Russes et de tous les Français, l’idée que la guerre est nécessaire, qu’elle est juste, qu’elle est utile, oui, qu’elle est une chose glorieuse. Nous ne pensons pas à la guerre, nous ne nous préoccupons que de paix ! Qui diable trompe-t-on ici ?»
La caserne amplifiait naturellement l’intoxication commencée à l’école. Le but de tout soldat français ne pouvait être que la reconquête de l’Alsace-Lorraine. Le Petit Livre du Soldat regrettait que les circonstances n’aient point encore permis de déclarer la guerre à l’Allemagne, tandis que le Manuel Patriotique du Citoyen et du Soldat affirmait sereinement qu’une agression allemande serait de nature à réjouir les Français, parce qu’elle offrirait l’occasion de la revanche.
En fait, avant d’arriver à cette éventualité, deux solutions pouvaient être envisagées : le référendum et l’échange colonial.
Certains, tels Novicow, préconisaient un référendum qui permettrait à l’Alsace-Lorraine de disposer d’elle-même conformément au droit des peuples. Mais les Allemands récusaient une procédure qui jetterait le doute sur la légalité de leur conquête, tandis que les Français n’étaient pas assez certains que le plébiscite tournerait en leur faveur, surtout depuis que les «optants» avaient été relayés par des Alt-Deutsche entre Rhin et Vosges.
La seconde solution consistait à offrir des territoires coloniaux en compensation de l’Alsace-Lorraine. Ce marchandage avait des antécédents. En 1890, l’Angleterre avait échangé avec l’Allemagne l’île de Heligoland contre l’île de Zanzibar, et le 4 novembre 1911, la France accordait à l’Allemagne d’importants territoires au Congo (le nouveau Cameroun) contre l’établissement de son protectorat sur le Maroc. Mais toutes les velléités d’arrangement diplomatique et d’échange territorial, même partiel, échouèrent.
Restait la violence guerrière. Elle existait et prenait malheureusement de plus en plus d’ampleur. En 1913, Jeanne et Frédéric Régamey publiaient à Paris L’Allemagne Ennemie. A la page 300, on peut lire cet appel au génocide : «Il faut que tout le monde en soit convaincu chez nous, et il faut qu’au dehors les nations comprennent, qu’à l’heure actuelle, le tragique problème se pose ainsi : il y a en Europe vingt millions d’Allemands de trop ; l’Europe ne pourra vivre en paix que lorsqu’elle aura été débarrassée de ces vingt millions d’Allemands d’une façon ou d’une autre».
Il importe de dire que le peuple alsacien-lorrain, et c’est tout à son honneur, rejetait fermement une guerre qui ne pouvait qu’être désastreuse pour lui, qui ne lui apporterait que misères et souffrances. L’Alsace-Lorraine gémissant sous l’oppression de la botte prussienne était une image mensongère créée par les écrivains, les journalistes et les conférenciers avides de popularité et cherchant à justifier le désir de revanche militaire de la France humiliée par 1870. L’Alsace-Lorraine était alors foncièrement pacifiste et ne demandait qu’à continuer de vivre en paix.
Son aspiration pacifiste s’exprimait d’abord par des articles de journaux et dans des discours, aussi bien de l’abbé Haegy que d’Auguste Lalance. En octobre 1912, dix Alsaciens-Lorrains avaient été délégués aux grandes assises pacifistes tenues à Heidelberg par le Verband fur Internationale Verständigung ou Association pour la Concorde Internationale.
Le 9 mars 1913, le démocrate Drumm et le pasteur Scheer tinrent un congrès à Mulhouse ; à cette occasion ils firent une proclamation au peuple alsacien-lorrain où ils préconisaient une entente franche et honnête entre la France et l’Allemagne ; mais le Journal d’Alsace-Lorraine, qui travaillait pour la France, critiqua vivement cette proclamation qui semblait «approuver l’acte de folie allemand et désapprouver l’acte de raison français» (sic). Le 13 mars suivant, dans un important meeting où fraternisaient catholiques et protestants, libéraux et socialistes, centristes et démocrates, les Alsaciens-Lorrains adoptèrent à l’unanimité une motion qui affirmait leur nationalité propre et leur volonté de servir de trait d’union entre la France et l’Allemagne.
Le 6 mai, toujours de l’année 1913, le Landtag Elsass-Lothringens invitait officiellement le Statthalter Karl von Wedel à instruire les représentants d’Alsace-Lorraine au Bundesrat pour que celui-ci examine les voies et les moyens susceptibles d’amener un rapprochement entre la République française et l’Empire allemand.
Enfin, le 11 mai 1913, le Dr Ricklin, président du Landtag Elsass-Lothringens, et un certain nombre de ses collègues se rendirent à la Conférence interparlementaire franco-allemande tenue à Berne à l’instigation de quelques membres du Conseil National Suisse ; les Français y étaient représentés par 164 députés et 21 sénateurs. Jean-Jaurès, vice-président de la réunion, fit adopter la déclaration suivante : «La première conférence des parlementaires français et allemands… s’engage à une action incessante pour dissiper les malentendus, prévenir les conflits, et elle remercie de tout cœur les représentants de l’Alsace-Lorraine d’avoir facilité par leurs nobles déclarations, votées à l’unanimité, le rapprochement des deux pays pour une œuvre commune de civilisation». Déçus par cette condamnation de la guerre, les «patriotes» de la délégation française quittèrent la salle sans voter.
Cependant, la folie meurtrière entraînait inexorablement l’Europe au massacre et à la destruction collective. Les esprits étaient tendus ; les provocations chauvines des Français déclenchaient des réponses pangermanistes non moins passionnées ; partout retentissait le cliquetis des armes que l’on apprêtait. Le moindre incident, telle une injure lancée à une jeune recrue dans une caserne à Saverne, prenait des proportions stupides et insensées. L’on voulait la guerre, et de part et d’autre, l’on fit tout pour qu’elle éclate.

2. Les débuts de la guerre en Alsace-Lorraine

Lorsque le 26 juin 1914 les journaux annoncèrent la nouvelle de l’attentat de Sarajevo qui coûta la vie à l’archiduc d’Autriche, François-Ferdinand, et à son épouse, personne ne voulait cependant croire qu’une guerre mondiale sortirait vraiment d’un assassinat politique 1.
Mais rapidement, comme la Russie, alliée à la France depuis 1892-1893 par une convention secrète, soutenait énergiquement la Serbie responsable du crime, et que l’empire allemand accordait son appui à l’empire austro-hongrois désireux de donner une leçon aux fauteurs de troubles, les populations se demandaient avec une angoisse croissante si la guerre n’allait point éclater.
L’activité industrielle se mit au ralenti et les transactions commerciales s’emballèrent. Les familles se précipitaient dans les banques pour retirer tout ce qu’elles pouvaient et stockaient les denrées de première nécessité. L’or, l’argent et la monnaie métallique disparurent.
La riche bourgeoisie crut bon de se mettre à l’abri en Suisse. La plupart des instigateurs du parti pseudo-autonomiste, l’Elsass-Lothringischer Nationalbund, avertis à temps, quittèrent en toute hâte l’Alsace-Lorraine à partir du 23 juillet 1914, date d’envoi de l’ultimatum autrichien à la Serbie.

1. Les membres du commando de la Main Noire qui avaient perpétré l’assassinat avaient été entraînés en France, près de Bordeaux.
Ni la France ni la Russie ne mobilisaient encore, que déjà l’abbé Wetterlé (dont la seule crainte était que la guerre n’eût point lieu !) se sauvait en automobile vers la Suisse par Saint-Louis, trahissant son double mandat de député au Reichstag et au Landtag. Le Dr Pierre Bücher s’installa à Réchézy, commune-frontière entre l’Allemagne, la Suisse et la France, d’où il continua durant toute la guerre son travail d’espion et d’agent de renseignement français.
Le vendredi 31 juillet 1914, l’Allemagne lançait un double ultimatum : le premier demandait aux Russes de démobiliser, le second réclamait, en gage de la neutralité française, l’occupation de Toul et de Verdun tant que durerait la tension internationale. Ce même soir, la population allemande apprenait la proclamation de l’état de guerre ou Erklärung des Kriegszustandes, ce qui signifiait pour toute l’Allemagne, à l’exception de la Bavière, état de siège, censure militaire, contrôle par l’armée des voies de communication.
L’état-major allemand ne croyait pouvoir vaincre les Russes qu’à la condition d’être chaque fois en avance sur eux d’une étape. Si les Russes procédaient à une mobilisation partielle, les Allemands devaient procéder à une mobilisation générale ; si les Russes faisaient la mobilisation générale, les Allemands devaient ouvrir les hostilités…
Or les Russes maintenaient l’ordre de mobilisation générale, et les Allemands se crurent obligés de leur déclarer la guerre. Le 1er août 1914 à 18 heures, dans toute l’Alsace-Lorraine, les cloches sonnèrent pour annoncer le fléau. Partout on affichait l’ordre de mobilisation ou Mobilmachung, et à partir de minuit, les réservistes alsaciens-lorrains commençaient à rejoindre leurs unités.
A la campagne, la population, calme et résignée, recevait les ordres avec sérieux et silence. Par contre, les villes de garnison étaient la proie du vacarme. Les rues étaient pavoisées, et à Strasbourg, la grand-rue résonnait d’une interminable «Wacht am Rhein» :

Lieb’Vaterland magst ruhig sein ; (bis)
Fest steht und treu die Wacht,
Die Wacht am Rhein !
Fest steht und treu die Wacht,
Die Wacht am Rhein !

Les moyens de communication étaient bondés, et dès la première nuit, les projecteurs balayaient le ciel à la recherche d’éventuels avions ennemis. On enrôla ensuite les territoriaux de la Landwehr, de 17 à 20 ans, et de 38 à 48 ans, pour les travaux de fortification. Chevaux et voitures étaient réquisitionnés, partout l’intendance militaire achetait bétail et fourrage.
Tohu-bohu, insécurité, angoisse régnaient sur l’ensemble de l’Alsace-Lorraine dont la population était persuadée qu’elle aurait à supporter le principal champ de bataille. Dès le 2 août, des patrouilles allemandes opéraient en territoire français du côté de Suarce et de Joncherey, et des patrouilles françaises en territoire allemand du côté de Sainte-Marie, Orbey, Montreux-Vieux et sur le Hohneck.
Finalement, le 3 août 1914, l’Allemagne déclarait la guerre à la France ; le lendemain, elle commença l’invasion de la Belgique et du Luxembourg. Contrairement aux appréhensions populaires et aux prévisions de l’état-major français, les principaux combats ne devaient point se livrer en Alsace-Lorraine, dont le territoire se trouvait trop étroit pour les armées modernes, mais dans la grande plaine du Nord de la France.
Le plan d’invasion de l’armée française, appelé Plan XVII, prévoyait l’attaque et l’occupation immédiate de l’Alsace-Lorraine. Le général Joffre avait concentré ses meilleures troupes (11 corps d’armée, 6 divisions de cavalerie, 4 divisions de réserve) entre Epinal et Mézières : il pensait livrer à partir du 14 août la bataille décisive en Lorraine, entre Metz et Sarrebourg.
A cet effet, son aile droite (5 corps d’armée, 2 divisions de cavalerie),sous la direction du général Dubail, devait préalablement s’emparer de l’Alsace, dont on escomptait une révolte spontanée.
La veille de la déclaration de guerre, le 2 août 1914, le général Bonneau avait reçu l’ordre de se préparer à franchir les cols vosgiens, à s’emparer de Mulhouse, Colmar et Sélestat, à détruire les ponts sur le Rhin et à prendre le contrôle de Neuf-Brisach en vue d’établir une tête de pont sur le fleuve. Sur le flanc gauche de Dubail, le général de Castelnau devait marcher à travers la Lorraine sur Sarrebruck. Enfin, renforcées par les réservistes, les troupes devaient s’emparer de Strasbourg.
A l’aube du 7 août 1914, 40 000 soldats français brisèrent les poteaux-frontières. Menacées d’encerclement, les troupes de couverture allemandes battirent en retraite sous un tir de 75 meurtrier. Le lendemain, comme prévu, Bonneau pénétrait dans Mulhouse au son de «Sambre-et-Meuse». Joffre y fit placarder une proclamation qui célébrait «la grande œuvre de la Revanche» et «les noms magiques de Droit et de Liberté inscrits dans les plis du drapeau tricolore (in den Falten ihrer Fahne stehen mit Zauberkraft die Namen von Recht und Freiheit geschrieben)». Des avions larguaient des drapeaux bleu-blanc-rouge et des tracts bilingues de la proclamation Joffre.
Bonneau établit son Q.G. à Galfingen, et déjà ses soldats parlaient de marcher sur Berlin. Mais dans l’après-midi du 9 août, les Allemands de von Deimling contre-attaquèrent à Cernay et rejetèrent les envahisseurs sur Thann et Aspach, tandis que von Heeringen engageait un nouveau combat inopiné à six heures du soir, qui le conduisit le lendemain à reprendre Mulhouse abandonné par les Français. Pour éviter l’encercle­ment, Bonneau avait dû battre en retraite et évacuer le Sundgau. La pre­mière bataille de Mulhouse était terminée.
Pourtant Joffre, qui dormait 10 heures par jour, persistait toujours à vouloir attaquer en Lorraine le 14 août. Il réunit immédiatement 150 000 hommes échelonnés de la frontière suisse au col de la Schlucht, et il confia cette armée d’Alsace au vieux général Pau, avec mission de reprendre le plan abandonné par Bonneau. De leur côté, les Allemands dégarnissaient encore le Sundgau pour remonter leurs troupes d’activé vers le Nord-Ouest, de sorte que la Haute-Alsace n’était guère protégée que par un mince réseau de Landwehr.
Comme prévu, le 14 août 1914, les Français passaient à l’offensive. Avec leur artillerie de campagne, ils écrasèrent leurs adversaires dans la vallée de la Bruche à Saint-Biaise. Les vaincus (le 132ème Wurtembergeois caserne à Strasbourg), abandonnèrent 537 prisonniers, 12 canons, 8 mitrailleuses et un drapeau rouge-framboise frappé d’une croix blanche de St André et bordé de noir, considéré à tort par les Français comme étant un drapeau alsacien-lorrain.
Au Sud, le 16 août, le général Pau atteignait Guebwiller, Cernay, Dannemarie ; le 19, il arrivait devant Altkirch, Zillisheim et Mulhouse. La bataille fit rage. Finalement, le général von Gaede battit en retraite et se replia sur la forêt de la Hardt après avoir perdu 24 canons et 2 400 blessés ou tués.
La veille, le 18 août, les troupes françaises avaient occupé la vallée de Munster après leur victoire de Wihr-au-Val : la route de Colmar était ouverte, et après les combats d’Ingersheim, les premières patrouilles entraient dans les faubourgs du chef-lieu de la Haute-Alsace, le 23 août 1914. Pratiquement tout le Sundgau était envahi.
Avec un peu de retard sur le plan prévu, le général de Castelnau avait bien attaqué le 20 août, mais son centre buta sur les forêts et les étangs devant Sarrebourg, entraînant l’échec final du Plan XVII. Les Allemands de la Vlème armée passèrent alors à l’offensive sur tout le front d’Alsace-Lorraine. Le général de Calstelnau fut rejeté sur Nancy et Lunéville ; la vallée de la Bruche fut libérée, le Donon reconquis, Weiler incendié. Les Allemands menaçaient Saint-Dié tandis que les Bavarois franchissaient le col Sainte-Marie.
Le 22 août 1914, von Eichhorn contre-attaquait sans résultat sur la Fecht, ne prenait Wettolsheim que le 28 à midi et Wintzenheim une heure plus tard. Le 1er septembre, il pénétrait dans la vallée de Munster, réoccupait Les-Trois-Epis, se retranchait au Barrenkopf, au Lingenkopf et au Schratzmännele. Dès le 24 août, l’armée d’Alsace avait évacué Mulhouse pour la seconde fois : la vallée de Guebwiller repassait en grande partie aux Allemands, mais non la vallée de Saint-Amarin avec Thann.
Puis, pour quatre années, avec parfois des combats violents comme ceux de février-mars 1915 au Hartmannswillerkopf ou ceux de juin 1915 autour de Metzeral, le front se stabilisa le long d’une funeste ligne de feu qui, après avoir longé la frontière lorraine, pénétrait en Alsace par le col de Sainte-Marie, d’où elle descendait perpendiculairement à travers les Vosges jusqu’à la frontière suisse vers Pfetterhouse, laissant sous contrôle française la future route des Crêtes, Saint-Amarin, Thann, Massevaux et Montreux-Vieux.
L’invasion du Nord de la France révélait à l’état-major français qu’il venait de tomber dans le piège et, qu’en s’acharnant sur l’Alsace-Lorraine, il faisait le jeu de l’armée allemande. Sans la victoire française de la Marne les 6-9 septembre 1914, devenue possible grâce à l’attaque des Russes sur la Prusse Orientale, l’erreur du général Joffre se transformait en désastre irréparable.

3. Les souffrances du peuple

Alors que les soldats alsaciens-lorrains combattaient sur tous les fronts, en 1914 à Mulhouse, Sarrebourg, Craonne, et au Chemin des Dames ; en 1915 à Ypres ; en 1916 à Verdun (Fort de Vaux), sur la Somme, en Pologne, en Biélorussie, mais aussi sur les océans dans la Kriegsmarine1, la population restée au pays se montrait loyale à l’égard de l’empire allemand ; le soulèvement attendu en 1914 n’eut point lieu ; incapable d’agir sur l’Histoire dont elle était la victime depuis des siècles, elle était résignée à son sort.
Aux soldats allemands qui montaient exténués vers le front, elle apportait, sérieuse et soucieuse, des vivres et à boire. Mais quand les cloches sonnaient une victoire, elle ne faisait point claquer des drapeaux aussi nombreux qu’à l’intérieur de l’Allemagne ; c’était prudence et méfiance en un temps où personne ne pouvait affirmer qui sortirait vainqueur de cette boucherie européenne.
Une telle réserve ne faisait qu’aggraver la désertion d’un certain nombre de personnalités alsaciennes-lorraines, tels les députés au Reichstag et au Landtag Elsass-Lothringens Emile Wetterlé et Daniel Blumenthal qui s’étaient enfuis en France, d’où ils menaient une violente campagne contre l’Allemagne.

1. Le 7 mai 1915, lorsque l’U-20 coula le navire britannique Lusitania, Charles Voegele, de Strasbourg, se trouvait être quartier-maître à bord.

Le comportement de l’espion Pierre Bücher à Réchézy était connu ; ainsi il avait fait déposer par avion, au grand duché de Bade un jeune Alsacien de 21 ans originaire de Guebwiller afin de se procurer des renseignements militaires ; le jeune David Bloch fut arrêté et fusillé le 1er août 1916.
La propagande française faisait grand tapage autour de quelques transfuges ; du reste, elle transformait facilement les prisonniers alsaciens-lorrains en déserteurs, ce qui au fond permettait souvent au jeune soldat de s’en tirer au meilleur compte. Des milliers d’Alsaciens-Lorrains (13 000 d’après Wetterlé) avaient été surpris en France par la déclaration de guerre au mois d’août 1914 ; ils furent mis devant le choix suivant : ou être internés dans un camp de concentration, ou s’engager dans l’armée française comme volontaires ; ceux-là aussi, la propagande française les transformait en déserteurs allemands. Enfin, l’accueil favorable que les habitants du Sundgau auraient fait aux troupes françaises était présenté comme «acclamations et manifestations triomphales», comme l’expression d’un sentiment anti-allemand. Comment discerner le vrai et le faux, le fait authentique et sa déformation mensongère, le héros et la victime ? Assurément, les Alsaciens-Lorrains étaient suspects pour les habitants de l’Allemagne intérieure ; ce qui était simple opposition interne sur la rive droite du Rhin devenait automatiquement trahison sur la rive gauche. Et après tout, la seule portion du territoire allemand occupé par l’ennemi, n’était-ce pas en Alsace-Lorraine ?
Précisément et paradoxalement, dans ce millier de kilomètres carrés, la population «formée uniquement de femmes, de vieillards et d’enfants» n’était pas moins suspecte aux soldats français. Une publication militaire faite à Thann en 1917 explique : «On a dit que les Français avaient été surpris de la froideur et de la réserve de certains Alsaciens-Lorrains ; on a même raconté qu’au moment où nous dûmes évacuer Mulhouse, des civils tirèrent sur les troupes en retraite… Ce qui a fortifié cette détestable légende reconnue controuvée, c’est le préjugé populaire qui s’obstine à voir dans le langage le signe même de la nationalité. L’Alsacien qui ne sait pas le français est un «boche», axiome monstrueux, qui a fait commettre de cruelles erreurs».
L’espionnite régnait dans toute la zone occupée ; des crapules dénonçaient comme espions aux autorités militaires françaises leurs ennemis personnels, leurs créanciers ou tout simplement quiconque leur était antipathique. E. Nussbaum nous renseigne tristement sur les traitements dont furent victimes les malheureux Alsaciens déportés en France : «Des vieillards impotents, des femmes malades ou enceintes, des enfants élevés au sein, furent emmenés impitoyablement en captivité. Beaucoup moururent en exil et bien d’autres sont décédés après leur libération des suites de leur internement. Pendant leur évacuation, ces innocentes victimes sans défense subirent toutes les horreurs de la faim et de la soif, car on leur refusa à manger et à boire, en les traitant comme de vrais brigands. Des captifs alsaciens-lorrains furent emmenés enchaînés, pieds nus, la corde au cou et attachés aux chevaux de leur escorte. Ces malheureux innocents furent piqués avec des lances jusqu’à ce qu’ils tombent d’inanition. En cours de route, la populace ameutée contre eux leur jetait des pierres, des bouteilles ; il y en a qui furent assommés avec des matraques, d’autres reçurent des coups de couteau. Un grand nombre d’entre eux furent maltraités dans les prisons et les camps de concentration, notamment à la maison d’arrêt de Belfort, où le gardien-chef les assommait avec un gourdin ou les frappait à la tête avec une grosse clef jusqu’à ce qu’ils tombent baignés dans leur sang. En d’autres endroits, des femmes qui ne voulaient pas se soumettre à la lubricité de leurs gardiens furent violées. Des internés alsaciens-lorrains, soumis à un traitement inhumain, furent obligés de travailler comme des forçats au début de leur arrestation arbitraire. Beaucoup moururent en captivité, à la suite des maladies contractées pendant leur séjour dans les prisons et les camps, faute de soins. Nous avons vu des gendarmes, des policiers et des fonctionnaires, soustraire à leur profit des objets de valeur, de l’argent appartenant à nos chers compatriotes arrêtés comme nous»1.
Dans ces camps de déportation, les autorités parquèrent également tous les Alsaciens-Lorrains qui en août 1914 se trouvaient en France et qui avaient refusé de s’engager comme «volontaires» dans l’armée française. Sur environ 65 000 internés, on comptait de 10 000 à 15 000 Alsaciens-Lorrains, et de ce fait, les autorités allemandes avaient grandement tort de tant suspecter la loyauté des Alsaciens-Lorrains, puisque souvent, isolés par le blocus, ils n’avaient le choix qu’entre l’internement et l’engagement volontaire.
L’on comptait 153 camps de prisonniers et de concentration en France durant la guerre de 1914-1918. Les principaux étaient : Moulins-sur-Allier, Cerlois, Carnac, l’île de Sainte-Croix, Luçon, Paray-le-Monial, Clermont-Ferrand, Annonay, Angers, Ornans, Issoire, Collioure, Montélimar, le fort Saint-Nicolas de Marseille, le château d’If, l’île Frioul, la Corse, Béziers, Garaison, Saint-Rémy-de-Provence, Vire, la Chartreuse- près-le-Puy, St-Michel-de-Frigolet, St-Maximin, Viviers. En outre, il y avait trois camps disciplinaires : Aurec, Ajain et Précigné.

1. Lettre du 28 avril 1921 envoyée à tous les députés par Nussbaum au nom de l’«Association des Alsaciens-Lorrains anciens internés civils en France».

L’abbé Wetterlé visitait ces camps pour y recruter des «volontaires» pour l’armée française. Afin de distinguer les vrais Alsaciens-Lorrains des autres Allemands, il leur montrait son parapluie et leur demandait de le désigner ; ceux qui disaient Regenschirm étaient les Allemands, et ceux qui disaient Barabli étaient les Alsaciens-Lorrains1. Ces derniers étaient alors dirigés sur trois camps spéciaux réservés aux seuls Alsaciens-Lorrains : Monistrol, St-Rambert-sur-Loire et Lourdes.
E. Nussbaum décrit aussi les conditions de vie dans ces camps de prisonniers qui violaient «avec un cynisme révoltant» les conventions internationales signées par la France : «Les internés subirent un régime alimentaire infect et insuffisant. Ils étaient obligés de coucher sur un peu de paille sans couverture ou sur de vieilles paillasses avec une couverture usagée, remplie de la plus repoussante vermine. Les plus cruelles humiliations furent imposées à ces malheureux».
En Alsace même, les soldats français fusillaient tout propriétaire qui cachait un blessé ou un soldat allemand dans sa maison. Enfin, quiconque assurait un service officiel et public, comme les instituteurs, les curés, les cheminots, les postiers, les maires, était considéré à priori comme otage.
C’est surtout lors des deux offensives d’août 1914 en Alsace que les militaires français s’emparèrent de nombreux otages ; du reste, ils confondaient les uniformes des cheminots, gardes-forestiers, postiers, avec les uniformes militaires. Dans des wagons de marchandises portant les inscriptions «Pillards des champs de bataille», «Espions d’Alsace», les Français déportèrent environ 3 200 personnes «suspectes» des vallées de Saint-Amarin et de Massevaux, plus 559 personnes du canton de Dannemarie et 4 200 d’autres localités. Certains Alsaciens avaient été engagés pour faire les moissons dans le Sud-Ouest et ils furent rapidement traités en otages.

1. Ce test était valable pour la région de Colmar, mais non pour la Basse-Alsace.

Bien qu’ayant trahi l’Alsace-Lorraine, l’abbé Emile Wetterlé dut confesser en 1915 : «On a souvent traités nos compatriotes résidant en France et ceux qui ont été recueillis dans les communes d’Alsace-Lorraine occupées par les troupes françaises, comme de véritables ennemis, parce qu’il ne parlaient pas français ou le parlaient mal». On aura relevé l’euphémisme ont été recueillis pour ont été déportés !
Français et Allemands tenaient à jour des listes noires, où les «bons» et les «sûrs» des Allemands devenaient automatiquement les «mauvais» et les «traîtres» des Français, et vice versa. La population se trouvait ainsi entre le marteau et l’enclume. Les Français comme les Allemands exer­çaient des représailles ; emprisonnement, déportation, maisons brûlées, villages incendiés, sanctionnaient toute action jugée à tort ou à raison, hostile par les militaires en place, quel que fût leur camp.
Ainsi, Médard Brogly, député au Landtag Elsass-Lothringens, était condamné à 10 ans de travaux forcés : il aurait renseigné un officier français lors des combats dans le Sundgau. Ailleurs, les Rédemptoristes étaient arrêtés parce qu’ils avaient fait passer comme blessés des Français recouverts de pansements sanguinolents. A Schweighausen, le séminariste Türk était pris pour un espion français et abattu sur le pas de sa porte. Arnold Kielholz, Victor Rieder, Loewengerth étaient fusillés comme agents de renseignements français ; d’autres seront fusillés sous différents prétextes, tels Kaeufling, Alfred Meyer, etc. Le village de Willern (Romagny), dont le maire avait faussement soutenu qu’il était inoccupé par les Français, fut gravement endommagé par un tir de représailles ; à Burzweiler, 56 maisons furent systématiquement incendiées. Environ 5 000 Alsaciens-Lorrains végétaient en détention préventive en Allemagne intérieure ou étaient interdits de séjour dans leur Heimat.
Par suite du front qui traversait l’Alsace-Lorraine, 99 villages durent être évacués par leurs habitants (47 villages dans dans le Kreis Altkirch, 20 villages dans celui de Thann, 11 villages dans celui de Guebwiller, 11 villages dans celui de Colmar et 4 villages dans celui de Ribeauvillé). Les réfugiés, près de 70 000, ne disposaient souvent que de 24 à 48 heures pour préparer un maigre bagage.
Le chanoine Eugène Müller décrit au Landtag un convoi d’expulsés formé de Lorrains suspects, qui ressemble comme un frère aux convois de déportation du côté français :
«Je sais qu’en Lorraine on a transporté des déportés dans des wagons sur lesquels on avait écrit «Espions». Ces malheureux furent insultés, frappés avec des cannes. On leur jeta des pierres et de la boue partout où ils passèrent. On les entassa dans des casemates à Ehrenbreitstein en compagnie de bagnards et ils furent dévorés par la vermine. Les femmes étaient enfermées avec les prostituées. On ne leur donna même pas de fourchettes et de cuillers ; les infortunés durent manger leur maigre pitance avec les doigts. Ils dormaient sans matelas sur la terre nue. Des soldats, baïonnette au canon, les accompagnaient aux W.C. Et il y avait parmi eux des gens de la meilleure compagnie».
Ainsi, les Lorrains francophones n’étaient pas moins suspects aux Allemands que les Alsaciens germanophones ne l’étaient aux Français.
Dans tout le Land Elsass-Lothringen, les paysans étaient en butte aux réquisitions militaires. Les cartes de ravitaillement firent leur apparition et engendrèrent le marché noir. Toutefois, à Strasbourg, les jeunes mariés avaient droit à une carte spéciale, artistiquement décorée.
Un mélange de plus en plus douteux de farine et de pommes de terre servait à fabriquer le Kriegsbrot et tout le monde n’en mangeait point à sa faim ! A partir de 1916 la viande se raréfia. Il fut défendu aux restaurants d’en servir les lundis et jeudis, sans parler du vendredi. Selon les lieux, la ration hebdomadaire oscillait entre 100 et 400 grammes de viande par per­sonne.
La graisse surtout faisait défaut. Des collectes de corps gras étaient organisées à partir de l’automne 1917. Comme leur rendement s’avéra très faible, on contraignit tous ceux qui abattaient un porc à livrer une portion de lard, le Hindenburg-Speck.
Au fur et à mesure que le blocus établi par les flottes britanniques et françaises contre les Empires Centraux dégradait le ravitaillement des masses populaires, le peuple affamé d’Alsace-Lorraine souhaitait plus vivement la paix : il se prit à rêver au pain blanc et au «pinard» rouge des Français bien nourris…

4. La dictature militaire

Le 31 juillet 1914, «die Verhängung des Kriegszustandes» suspendait l’application normale de la Constitution de l’Alsace-Lorraine octroyée le 31 mai 1911 et instaurait l’état de siège selon des lois militaires datant du 4 juin 1851. Et l’année 1851, en Allemagne comme du reste en France, était une année de dictature. Au surplus, ces lois étaient des lois d’exception votées pour une durée maximale de 3 mois !…
Ce ne fut que le 4 décembre 1916 que le Reichstag se décida à remplacer ce provisoire, qui durait depuis 65 années, par une nouvelle loi, en pratique simple mise à jour juridique de l’ancienne législation. La dictature militaire pesa donc durement et trop longuement sur tous les peuples allemands, et il n’est point téméraire de lui attribuer une part déterminante dans la révolution qui en 1918 emporta le Kaiserreich.
Toutefois, c’est en Alsace-Lorraine, dernier Etat rattaché à l’empire allemand, frontière avec la France revancharde et la Suisse neutre, seul territoire où les opérations militaires se déroulaient sur le sol allemand, que la dictature militaire se montra la plus méfiante et la plus sévère, en dépit de l’action modératrice du Statthalter von Dallwitz, qui le 1er mai 1914 avait remplacé von Wedel démissionnaire, et du courage des représentants de l’Alsace-Lorraine au Landtag et au Reichstag restés au milieu de leur population.
L’état de siège suspendait les libertés de la presse, des réunions, des personnes ; les domiciles n’étaient plus protégés par l’inviolabilité.
Le Nouvelliste de Colmar de l’abbé Wetterlé et le Journal d’Alsace-Lorraine de Léon Boll étaient supprimés dès le début de la guerre, non pas tant parce que ces journaux étaient entièrement publiés en français, mais parce que leurs directeurs s’étaient enfuis en France, touchaient des subventions de Paris (Combes avait fait financer le journal de Boll de 1904 à 1906 au moins), faisaient campagne contre l’Allemagne et assistaient à partir de 1915 aux réunions de la Conférence d’Alsace-Lorraine à Paris. Ces deux interdictions semblaient donc normales. D’autres journaux, tels le Volksfreund, l’EIsässer et l’EIsässer Kurier n’échappèrent que de justesse à la suppression.
La censure contrôlait sévèrement les épreuves de la presse ; et gare aux fautes d’impression ! Pour avoir imprimé le 4 avril 1916 : «Drei Luftschiffe kehrten unversehrt zurück» (Trois Zeppelins revinrent indemnes) au lieu de «Die Luftschiffe…» (Les Zeppelins…), l’EIsässer Kurier fut suspendu deux semaines, auxquelles s’ajoutèrent deux semaines supplémentaires quand le journal osa dire à ses lecteurs la cause de cette interruption : il avait donné la bonne version de l’événement !
La correspondance privée était soigneusement contrôlée. Sur ordre du général von Gaede, les lettres devaient être remises ouvertes au guichet de la poste, ne point dépasser quatre pages, être bien lisibles et sous enveloppe non doublée.
Certaines mesures concernaient les animaux. Non seulement il fallait dès le début des hostilités abattre tous les pigeons, ce qui se comprend, mais il fut même interdit d’aller à la chasse aux grenouilles ! A partir du 22 juin 1915, on ne devait plus mener à l’abreuvoir chevaux, bœufs et vaches qu’isolément ou tout au plus deux par deux.
A proximité du front, les déplacements des personnes durant la journée étaient soumis aux visas de passage. La nuit, seuls les curés, les sages-femmes et les médecins pouvaient quitter les villages, et encore après autorisation exceptionnelle. A la suite de nombreux incidents purement fortuits, la sonnerie des cloches fut strictement réglementée, voire même interdite complètement dans les zones stratégiques. Par contre, toutes les victoires, même de peu d’importance, étaient obligatoirement carillonnées partout.
Les tribunaux étaient prévenus contre les Alsaciens-Lorrains. Pour avoir osé envoyer au chancelier Theobald von Bethmann-Hollweg un Mémoire sur les abus exercés au cours de l’évacuation des villages, l’abbé Xavier Haegy, député de Sélestat au Reichstag depuis le 16 septembre 1912, fut d’abord vertement rappelé à l’ordre ; comme il récidivait, il fut mobilisé du 4 mai 1916 à l’automne 1917 et dirigé sur le front russe en Pologne.
Dans le climat de méfiance qu’alourdissaient de jour en jour les déclarations fracassantes des nationalistes français sur le sort futur de l’Alsace-Lorraine, l’autorité militaire allemande attaqua de front ce qui, dans la spécificité alsacienne-lorraine, relevait des traditions françaises. Le cri séditieux de «Vive la France !» valait à son auteur au minimum un mois de prison.
A l’école primaire, la langue française vit son usage se restreindre progressivement. Des formules aussi courantes, même à Mayence et à Darmstadt, que «Bonchour», «Adié», «Au revoir», furent interdites sinon sanctionnées. Il fallut traduire les enseignes commerciales à résonances françaises. Le 2 septembre 1915, les noms de 247 lieux furent débaptisés : le Climont devint le Winberg, et le Nationalberg devint le Volksberg.
Les langues employées dans les offices cultuels furent l’objet de sévères réglementations. La soutane et le rabat ecclésiastique, qui évoquaient l’abbé Wetterlé, le député transfuge, étaient mal vus des autorités militaires. Bien que d’origine allemande, les évêques de Strasbourg et de Metz, Mgr Fritzen et Mgr Benzler, membres de droit de la Première Chambre du Landtag Elsass-Lothringens, défendaient courageusement leur clergé alsacien-lorrain et s’opposaient aux exigences de l’armée.
Les Bezirkstage (conseils généraux) ne furent plus convoqués jusqu’en 1916. A partir de cette date, souvent réduits à l’état de «Conseils Croupions», ils durent se borner aux affaires strictement budgétaires. Les assemblées au Landtag Elsass-Lothringens, au niveau de la Commission des Finances qui s’était arrogé un droit de remontrance, étaient nettement plus houleuses, bien que l’autorité militaire cherchât par tous les moyens à les réduire au rôle de «béné-oui-oui» serviles prêtes à voter tout budget proposé. Les critiques du Landtag étaient parfois très mordantes.
Assurément, les dehors étaient respectés : le service religieux ouvrait toujours les sessions, et si les réunions se tenaient désormais au Palais du Statthalter, c’était tout simplement parce que le Palais du Landtag, comme le Kaiserpalast (actuellement Palais du Rhin), avait été transformé en hôpital. En 1917, la convocation du Landtag se fit attendre : il fallut en appeler au chancelier von Bethmann-Hollweg. L’année était cruciale. Au milieu du découragement des soldats des deux camps et des révolutions russes, les négociations de paix soulevaient le sort de l’Alsace-Lorraine, non seulement dans ses limites de 1871, mais encore de 1790, c’est-à-dire avec le Saargebiet et Landau.
En effet, en janvier-février 1917, le ministre des Colonies et futur Président de la République Française Gaston Doumergue signait des accords secrets avec la Russie : la Russie devenait libre de déterminer sa frontière avec l’Est de l’Allemagne ; en retour, la France obtiendrait l’Alsace-Lorraine, la Sarre et Landau sans plébiscite ; la rive gauche du Rhin serait séparée de l’Allemagne et deviendrait un protectorat français, sous la forme d’une république autonome et neutre.
D’autres tractations secrètes avaient lieu à Paris entre émissaires français et allemands. Au printemps de 1917, la comtesse de Mérode faisait savoir qu’en retour de la paix, le général von Ludendorff serait prêt à rendre à la France la partie francophone de la Lorraine et la frange territoriale occupée par l’armée française dans le Sud-Ouest de l’Alsace. Les négociations continuèrent ensuite avec les barons Coppée. Et au mois de septembre de la même année 1917, Aristide Briand, Président du Conseil et ministre des Affaires Etrangères jusqu’en mars, déclarait au journaliste Recouly : «L’Allemagne est prête à nous rendre la Lorraine ; elle consent à l’autonomie de l’Alsace, et pour cette dernière, nous pourrons peut-être obtenir mieux». Briand avait cru comprendre que Guillaume II ferait de l’Alsace un Etat indépendant neutre et rendrait la Lorraine à la France, qui pourrait peut-être obtenir le protectorat de l’Etat Alsacien1.
C’est dans ce contexte de diplomatie secrète que se placent les votes des deux chambres du parlement français.
Le 5 juin 1917, par 467 voix contre 52, les députés français avaient voté une résolution réclamant «le retour de l’Alsace-Lorraine à la mère-patrie». Le lendemain, le Sénat votait à l’unanimité une motion allant dans le même sens, mais avec encore plus de virulence. Ces votes devaient annuler ceux de février, mars et mai 1871 qui avaient livré l’Alsace-Lorraine à l’empire allemand et ils dénonçaient ainsi le traité de Francfort, qui avait pourtant été signé avec toutes les garanties du droit international d’alors.
Ce même 5 juin 1917, comme le gouvernement allemand s’était cru obligé de demander au Landtag Elsass-Lothringens une déclaration de loyauté à l’égard de l’Empire, le président de la Deuxième Chambre, le Dr Eugène Ricklin déclarait :
«Nous bénissons toute action capable d’abréger, ne serait-ce que d’un seul jour, les misères de la guerre, et nous rejetons toute tentative qui prétend modifier notre sort et qui en réalité ne fait que prolonger la guerre et nos souffrances. Le peuple d’Alsace-Lorraine, dans son écrasante majorité, n’a voulu aucune guerre, ni cette guerre.

1. Alexandre Ribot, qui avait remplacé Briand comme Président du Conseil, note dans son journal qu’en juillet 1917 il était question que l’Allemagne rétrocède la Lorraine à la France et fasse de l’Alsace un nouveau Luxembourg.

Ce qu’il veut, c’est achever l’élaboration d’un Etat de plein droit au sein de l’Empire Allemand, et pour le reste, vaquer à ses activités pacifiques. (Was das elsass-lothringische Volk wollte, war, den Ausbau seiner staatsrechtlichen Stellung in seiner Zugehörigkeit zum Deutschen Reich zu vollenden und im übrigen seiner friedlichen Arbeit nachzugehen)».
Comme les journaux internationaux avaient largement reproduit les votes de la Chambre des députés et du Sénat, le Dr Ricklin estima nécessaire de donner une réponse au chef du gouvernement français, Alexandre Ribot. Le 12 juin 1917, le président du Landtag clôtura donc la session par une nouvelle déclaration :
«Les courageux fils de notre Land, notre fierté et notre espérance, combattent et meurent sur le front, non seulement pour le salut et l’existence de l’Empire Allemand, mais encore pour leur propre but de guerre : ils luttent pour obtenir à leur Heimat l’égalité légitime et juridique avec les autres Etats fédérés ; le peuple allemand ne pourrait exprimer plus dignement et plus noblement sa gratitude à ces braves héros qu’en leur permettant, une fois la paix revenue, de retourner chez eux en tant que citoyens de plein droit, égaux aux autres Allemands (Die im Felde stehenden tapferen Söhne unseres Landes, — unser Stolz und unsere Hoffnung, — kämpfen und sterben nicht nur fur die Rettung und den Bestand des Deutschen Reiches, sie haben noch ein eigenes, besonderes Kriegsziel : sie erkampfen ihrem Heimatland die Gleichberechtigung und Gleichstellung unter den deutschen Bundesstaaten, und das deutsche Volk kann diesen tapferen Helden seinen Dank auf keine würdigere und edlere Weise abstatten, als dass es sie nach erkämpftem Frieden als gleich- und vollbe-rechtigte Staatsbürger in ihre Heimat zurückkehren lasst)».
Les vifs applaudissements du Landtag qui accueillirent cette déclaration capitale montraient bien que l’Alsace-Lorraine ne souhaitait pas alors revenir à la «mère-patrie» française, mais qu’elle aspirait au contraire à accéder à sa maturité politique en devenant un Etat fédéré de l’empire allemand, égal aux 25 autres Etats fédérés, dans la liberté et l’égalité des droits.

5. Menaces contre Elsass-Lothringen

Le désir profond de l’Alsace-Lorraine de devenir un Etat fédéré Allemand de plein droit se heurtait à une double opposition : celle de la France assimilatrice, d’une part, celle de l’Allemagne méfiante d’autre part.
Pour la France, la reconquête de l’Alsace-Lorraine était le premier et principal but de guerre. Six mois à peine après le début des hostilités, le gouvernement français avait constitué à Paris une Conférence d’Alsace-Lorraine, qui tint sa première séance le 10 février 1915 sous la direction de l’ancien Président du Conseil, Louis Barthou. A l’origine, cette Conférence était composée de 16 membres : 12 Français parmi lesquels Maurice Barrés, et 4 Alsaciens-Lorrains fugitifs. Ces 4 Alsaciens-Lorrains étaient du reste d’anciens agents français. Georges Weill, né en 1882, avait fait un séjour à Paris où ses deux sœurs étaient établies comme professeurs ; en 1912, Metz l’envoyait comme député socialiste au Reichstag, mais il s’enfuit en France en 1914. L’Abbé Emile Wetterlé, déjà souvent cité, député à la fois au Landtag et au Reichstag, fondateur-directeur du journal français Le Nouvelliste de Colmar, était le fondateur et le président du parti pseudo-autonomiste, l’Elsass-Lothringischer Nationalbund ; il se mit à l’abri auprès de ses bailleurs de fonds dès le 25 juillet 1914. Victor Laugel était un ancien membre du Landesausschuss Elsass-Lothringens, signataire avec Wetterlé du manifeste pseudo-autonomiste du Nationalbund, mais il avait été battu aux élections de 1911 au Landtag. Enfin Albert Helmer, né en 1874, ami de Wetterlé, rédacteur du manifeste, battu aux élections de 1911 au Landtag, avait également pris le large dès l’été de 1914.
A ces quatre Alsaciens-Lorrains fugitifs s’ajoutèrent bientôt deux autres transfuges, également membres de l’Elsass-Lothringischer Nationalbund de Wetterlé : le socialiste Léon Boll, directeur du Journal d’Alsace-Lorraine écrit en français et financé par Paris, et Daniel Blu-menthal, ancien député anticlérical au Reichstag, dont le père était un juif émigré de Lituanie.
Telle était donc la composition de cette fameuse Conférence d’Alsace-Lorraine qui prétendait représenter le Volkstum Elsass-Lothringen, parler en son nom et prendre des dispositions qui allaient peser lourdement sur l’histoire de notre pays.
Le peuple français, traumatisé par le souvenir de 1870, fortement conditionné par les manuels scolaires et par toute une littérature aussi haineuse que méprisante à l’égard de l’empire allemand, était incapable de discerner les mensonges de la propagande chauvine. Et quand au cours de ses tournées de conférences à travers la France, l’abbé Wetterlé, s’agitait en soutane et rabat gallican sur un podium pavoisé de bleu-blanc-rouge, flanqué de jeunes filles déguisées en Alsaciennes et en Lorraines, et glapissait que la pauvre Alsace-Lorraine était écrasée par la botte prussienne et n’avait qu’un rêve, celui de revenir sous la coupe de la «mère-patrie» française, comment ces Français n’y auraient-ils pas cru ?
Imbue donc de la grandeur de sa mission, la Conférence d’Alsace-Lorraine jetait à Paris, quatre années avant le traité de paix, les bases, les principes et les modalités de la réannexion de l’Alsace-Lorraine à la France. A côté de mesures assimilatrices comme l’introduction immédiate de la législation scolaire laïque et des programmes français en Alsace-Lorraine, avec des manuels français, elle posa ce principe fondamental : l’administration de l’Alsace-Lorraine ne devra pas dans l’avenir former une exception au régime général de la France. La France refusait un droit naturel, celui d’être différent des autres et de rester soi-même. Si donc le sort des armes se terminait en faveur de la République française, c’en était fait des libertés ethniques et de la spécificité culturelle des Alsaciens-Lorrains.
Menacée d’assimilation par la France jacobine, l’Alsace-Lorraine n’était pas moins menacée par une Allemagne méfiante et militariste.
Dès le 31 octobre 1914, le Statthalter von Dallwitz avait rédigé un rapport secret directement adressé à l’Empereur. Il proposait de reprendre le projet rejeté au Reichstag en 1871, la partition en trois de l’Alsace-Lorraine : la Haute-Alsace serait donnée au grand-duché de Bade, la Basse-Alsace serait rattachée au Palatinat qui appartenait déjà au royaume de Bavière, et la Lorraine serait offerte à la Prusse rhénane.
Guillaume II acquiesça, mais une enquête de 1915 révélait que la meilleure solution pour l’Allemagne serait l’annexion pure et simple du Reichsland Elsass-Lothringen, dans son intégralité, au royaume de Prusse, comme du reste cela avait également été un moment projeté en 1871. Seul, le ministre catholique de l’Economie s’y opposa : il objectait que du point de vue religieux, il était préférable que l’Alsace-Lorraine fût intégralement rattachée au royaume de Bavière. Les traditionnelles rivalités religieuses et politiques entre les Etats du Sud et la Prusse firent échouer cette solution.
Malgré le caractère secret de ces tractations, le Landtag Elsass-Lothringens en eut connaissance. Profondément émus par cette nouvelle menace de démantèlement, les centristes Ricklin et Karl Hauss protestèrent énergiquement :
«Une fois de plus, l’on disposera du destin de l’Alsace-Lorraine sans demander l’avis de la population. Le vœu du peuple n’est point le morcellement, mais l’érection d’un Etat fédéré entièrement autonome. Cette demande est celle de tous les partis politiques locaux… Si contrairement à notre volonté et sans notre accord, l’Alsace-Lorraine devait être partagée, nous supplions le gouvernement bavarois de faire en sorte que l’Alsace ne soit pas ainsi partagée, mais qu’elle puisse, comme un tout, passer à la Bavière. Nous nous sentons obligés de nous opposer énergiquement à toute incorporation à la Prusse (…Der Wunsch der Bevölkerung sei nicht auf eine Zerstückelung gerichtet, sonder auf die Ausgestaltung Elsass-Lothringens zu einem vollberechtigten Bundesstaat. Diese Forderung sei Gemeingut aller politischen Parteien… Einer Einverleibung in Preussen mussen wir uns mit aller Energie widersetzen)».
Le Premier ministre de Bavière, le comte von Hertling, en avisa le roi Louis III qui, enchanté de la proposition, tenta d’utiliser ses troupes cantonnées en Alsace pour fraterniser avec la population et préparer le rattachement ; Sa Majesté se rendit elle-même en Alsace.
Par une indiscrétion peut-être voulue, la Frankfurter Zeitung écrivait le 10 novembre 1915 qu’un rattachement de l’Alsace à la Bavière serait dangereux, tandis que son annexion à la Prusse n’offrirait que des avantages. C’est alors que le parti social-démocrate d’Allemagne vola au secours de l’Alsace-Lorraine ; il soumit, le 15 décembre 1915, à la Commission de l’Intérieur du Reichstag, la proposition d’abandonner les projets de démantèlement du Land Elsass-Lothringen et de l’ériger plutôt en Etat autonome de plein droit, exactement comme tous les autres Etats de la Fédération allemande. Les voix de la Commission se partagèrent à l’égalité : 18 pour et 18 contre.
La discussion rebondit dans les journaux à l’époque de la bataille de Verdun. Les 8 et 9 mars 1916, la Kölnische Volkszeitung publia deux articles qui suggéraient le rattachement total d’Elsass-Lothringen à la Bavière. Le 14 mars, un troisième article exposait la nécessité du statu quo. Dès lors, toute la presse de l’empire allemand s’empara du problème. Politiciens, généraux, professeurs, y allèrent de leurs articles et de leurs études. Toute la presse allemande ? Non ! Une fois de plus, l’Alsace-Lorraine faisait exception ; le 19 avril 1916, la censure militaire lui imposait le silence sur son propre sort !
Pourtant, le 9 mai 1916, la commission budgétaire du Landtag put exprimer l’opinion du peuple par la bouche du centriste Karl Hauss, du social-démocrate Peirotes et du progressiste Georges Wolf.
Karl Hauss présenta les vœux du Zentrum Elsass-Lothringen qui visaient à la fondation d’un royaume héréditaire d’Alsace-Lorraine : «Je dois déclarer que mes amis politiques sont unanimes, tant au Landtag qu’au Reichstag, pour réclamer l’entière réalisation de l’Etat fédéré alsacien-lorrain avec une dynastie héréditaire issue d’une maison souveraine qui posséderait le caractère des Allemands du Sud et pratiquerait une religion correspondant à celle de la grande majorité du peuple alsacien-lorrain (…Elsass-Lothringen zu einem Bundesstaat auszubauen mit erblicher Monarchie, und zwar einem Herrscherhause, dem süddeutsches Wesen eigen ist und das in religiöser Beziehung dem Glaubensbekenntnis der überwiegenden Mehrheit des elsass-Lothringischen Volkes angehört)».
Peirotes exprima le désir de son groupe de voir l’Alsace-Lorraine deve­nir un Etat fédéré allemand avec une constitution républicaine : ce serait la République d’Alsace-Lorraine. Enfin, Georges Wolf expliqua que le parti libéral-progressiste était partagé entre la solution royaliste des centristes et la formule républicaine des socio-démocrates, mais que de toute façon, ii aspirait aussi à l’autonomie pleine et entière de l’Alsace-Lorraine.
Le 28 septembre 1917, cinq députés alsaciens-lorrains, parmi lesquels Karl Hauss et l’abbé Haegy, déposèrent une proposition sur le bureau de la commission principale du Reichstag :
«Le Reichstag doit décider de requérir du Chancelier :
1°) Qu’un projet de loi soit soumis immédiatement au Reichstag pour élever le Reichsland Elsass-Lothringen au niveau d’un Etat fédéré autonome, muni de la garantie d’égalité constitutionnelle avec les autres Etats fédérés.
2°) Que soit convoqué sur-le-champ le Landtag Elsass-Lothringens pour fixer les détails de ce projet de loi».
Dès le lendemain, un télégramme du chancelier Michaelis (il avait remplacé Bethmann-Hollweg le 14 juillet précédent et il se montrait favorable à l’Alsace-Lorraine) accordait une audience aux représentants d’Elsass-Lothringen. Le Bundesrat fut saisi de la proposition le 1er octobre 1917, et l’autonomie de l’Alsace-Lorraine prenait une tournure favorable, lorsque le 9 octobre 1917, à la surprise générale, le comte von Hertling se prononçait au Landtag de Munich pour la partition du pays alsacien-lorrain. Le surlendemain, les députés de la social-démocratie repoussèrent les prétentions bavaroises au milieu d’un tumulte indescriptible et le Reichstag se disposait à voter le plus rapidement l’autonomie complète de l’Alsace-Lorraine.
Une fois de plus, le projet échoua ! En effet, deux semaines plus tard, le chancelier Michaelis était remplacé précisément par l’ancien ministre bavarois von Hertling ; or celui-ci se montrait très soumis aux exigences des militaires. En décembre, von Hertling provoquait une enquête administrative sur l’avenir de l’Alsace-Lorraine ; le résultat fut entièrement défavorable !
Le Statthalter von Dallwitz fit connaître son opinion le 19 décembre 1917 : selon lui, l’autonomie actuelle du Reichsland Elsass-Lothringen ne pourrait que renforcer l’influence française. Le secrétaire d’Etat à l’Intérieur, von Wallraf, répondit le 29 décembre 1917 : pour lui, l’autonomie totale de l’Alsace-Lorraine dans les circonstances actuelles serait interprétée comme un signe de faiblesse de l’empire allemand et constituerait le dernier maillon d’une longue chaîne d’erreurs. Deux jours plus tôt, le maréchal von Hindenburg avait déjà formellement rejeté l’autonomie pour des motifs identiques. Le Dr Rudolf Schwander, natif de Colmar et maire de Strasbourg, était prêt lui-même à accepter la totale incorporation au royaume de Prusse, afin de mettre fin à l’intolérable dictature militaire qui régnait en Alsace-Lorraine depuis 1914.
Mais le destin du Reichsland Elsass-Lothringen était-il encore entre les mains de l’empire allemand ?

KAMERAD, NUN LASS DIR SAGEN

Kamerad, nun lass dir sagen,
Kamerad, es ist schon Zeit.
Horch, die Trommel wird geschlagen :
Sei bereit, sei bereit !
Aus ist der Traum,
Es heisst marschieren,
Heisst sein weniges Leben verlieren,
Rot ist jeder Wolke Saum.

Rot und das soll Tod bedeuten,
Kamerad, so denk daran !
Gilt das allen jungen Leuten,
Ob der Bahn, ob der Bahn ?
Was meinst du,
Wen wird es kerben ?
Ist ganz gleich ; wer da muss sterben,
Hat für immer seine Ruh.
Darum lass die Sorgen springen,
Lass die Trauer Trauer sein !
Hort der Wirt dein Silber klingen,
Bringt er Wein, bringt er Wein.
Zecher heran,
So lieb ich‘s eben ;
Kamerad, wie süss ist das Leben,
Wenn man es noch leben kann !

EH BIEN CAMARADE, LAISSE-TOI DIRE

Eh bien camarade, laisse-toi dire,
camarade, que le temps est venu !
Ecoute, on bat le tambour :
sois prêt, sois prêt !
Fini le rêve,
il s’agit de marcher,
il s’agit de perdre son peu de vie :
rouge est le bord de chaque nuage.

Rouge, et cela signifie la Mort ;
alors camarade, pense-y !
Elle vaut pour tous les jeunes gens,
peu importe leur route, peu importe leur route ?
Qui crois-tu
Qu ‘elle va marquer ?
Je m’en fiche ; quiconque doit mourir ici,
aura pour toujours son repos.

C’est pourquoi, abandonne les soucis,
laisse la tristesse rester tristesse !
Dès que l’aubergiste entend sonner ton argent,
il apporte du vin, il apporte du vin.
«Ici, buveurs !
«C’est ainsi que j’aime la vie !»
Camarade, que la vie est douce,
quand on peut encore la vivre !

Oscar Woehrle (Saint-Louis 1890 — Freiburg 1946).

D’abord engagé dans la Légion Etrangère française qu’il déserta avant 1914, cet Alsacien du Sundgau fit ensuite la première guerre mondiale comme volontaire dans l’armée allemande sur le front russe ; il y composa des chansons militaires rapidement célèbres et qui furent imprimées durant la guerre sous le titre Kamerad im grauen Heer.

KAPITEL IV : LE DÉSARROI D’ELSASS-LOTHRINGEN EN 1918

TABLE DES MATIERES

Posted on janvier 13th, 1979 by Klapperstein

TABLES DES MATIERES

1. DES DÉPARTEMENTS AU REICHSLAND…3

L’Alsace et l’opinion britannique – L’Alsace et l’Assemblée Nationale -Das Reichsland Elsass-Lothringen – «Mein Elsass deutsch !» – «An die Franzosen im Elsass» (K. Hackenschmidt).

2. DU REICHSLAND AU BUNDESSTAAT …17
La «Protestation» – Le premier autonomisme – Les premiers Statthalter – La Constitution de 1911 –
Partis politiques et élections au Landtag- «Elsaessisches Fahnenlied» (Emil Woerth).

3. L’ALSACE-LORRAINE ET LA GUERRE DE 1914-1918 …43
Les prodromes – Les débuts de la guerre en Alsace-Lorraine – Les souffrances du peuple – La dictature militaire – Menaces contre Elsass-Lothringen – «Kamerad, nun lass dir sagen» (Oskar Woehrle).

4. LE DÉSARROI D’ELSASS-LOTHRINGEN EN 1918 …67
L’Elsaesser-Bund – Le gouvernement Schwander/Hauss et le plébiscite – La révolution de 1918 et le Mouvement Neutraliste – Le Nationalrat – «Totenweihe im Wasgenwald» (Alfred Kast 1er).

5. ENTRE L’ARMISTICE ET LE TRAITÉ DE PAIX…93
La grave désunion du Nationalrat – L’entrée des armées françaises en Alsace-Lorraine – Les débuts de l’administration française – La mort du Nationalrat – Le racisme français et les Commissions de Triage – « Waer es nicht moeglich» (Josef Bergel).

6. LE TRAITÉ DE VERSAILLES ET SES CONSÉQUENCES …121
Les prétentions territoriales de la France – Le Traité de Versailles – Les «Revenants» et leur politique d’assimilation «à chaud» – Le Commissariat Général de la République à Strasbourg – L’étouffement du Commissariat Général – «Heimkehr» (Bernd Isemann).
7. PRODROMES D’UN NOUVEL AUTONOMISME…153
Reconstruction des partis politiques – Les nouveaux partis autonomistes de 1919 – Elections législatives du 16 novembre 1919 – Le mouvement neutraliste du «Trio Badois» – Associations d’Alsaciens-Lorrains en Allemagne – Synthèse du chapitre – « Verlorene Heimat» (Quirin Engasser).

8. LE «MALAISE» DES OUVRIERS ET DES FONCTIONNAIRES…197
La situation socio-économique en Alsace-Lorraine – L’autonomisme et les ouvriers – Dans la foulée des mouvements sociaux – «Heimatfarben» (Auguste Arnoldy).

9. L’ALSACE-LORRAINE CHRÉTIENNE CONTRE LE LAÏCISMEFRANÇAIS…221
La déclaration gouvernementale d’Edouard Herriot – Mgr Ruch, évêque de Strasbourg – L’Alsace-Lorraine chrétienne contre Paris – La lutte scolaire pour le maintien de la loi Falloux – «Er» (Paul-Georges Koch).

10. LE MOUVEMENT DE LA «ZUKUNFT»…263
Le concept «Minorité Nationale» – Prise de contact entre les Alsaciens-Lorrains départ et d’autre du Rhin – Die Zukunft – Le Mouvement de la Zukunft – La Zukunft et la Volkspartei (UPRA) – Nouveau programme politique de la Volkspartei – Réorganisation du Mouvement de la Zukunft
- «Schollenspruch» (Louis-Edouard Schaeffer).

11. DER HEIMATBUND…303
Joseph Rossé (1892-1951) – Création du Heimatbund – Réactions à la publication du Manifeste – La Volkspartei et le Heimatbund – L’autonomisme des communistes de Charles Hueber – Le Front Unique des autonomistes et des communistes – Im «Dimanche Sanglant» (22 août 1926) – «Die Waise» (Joseph Reithler).

12. DANS LES REMOUS DU HEIMATBUND…359
Fondation de l’Elsaessische Fortschrittspartei – Le «Code des autonomistes» – Le dossier France/Alsace-Lorraine – La question linguistique à l’école – Lutte des communistes contre les sanctions – Mgr Ruch contre les autonomistes qui en appellent au Pape – «Niemandsland» (Raymond Buchert).
13. DU HEIMATBUND A LA LANDESPARTEI…401
Organisation du Heimatbund – La crise du Heimatbund – Fondation du Parti Autonomiste d’Alsace-Lorraine – Le Comité Central des Minorités Nationales de France -L’Elsaessischer Oppositionsblock et la Wahrheit du baron Zorn von Bulach – L’Unabhängige Landesparlei – «Elsaessisches Trutz – und Kampflied» (Dr Karl Roos).

14. L’ÈRE DES PROCÈS…445
Les procès de 1926-1927 – Les procès de Colmar – Au lendemain des procès de Colmar – Retour du Dr Karl Roos en Alsace – Le procès de Besançon – Le triomphe du retour – «Vor dem Südportal des Strassburger Munsters» (Anton Sandauer).

15. EINHEITSFRONT, LE FRONT UNIQUE ALSACIEN…497
Les élections législatives de 1928 et la création de la Christlich-Soziale Volkspartei – Les élections cantonales et la fondation de l’Action Populaire Nationale d’Alsace (APNA) – Le débat parlementaire sur l’Alsace-Lorraine – Le nouveau programme de la Fortschrittspartei – Communauté de travail entre la Landespartei et la Fortschrittspartei – Elections municpales et fondation de la Kommunistische Partei-Opposition – « Wasgau und Schwarzwald» (Auguste Stoeber).

16. SOUS L’ÉGIDE DE LA VOLKSFRONT OU FRONT POPULAIRE ALSACIEN (1930-1932…543
Un Soldatenbund ? – La Volkspartei jusqu ‘aux élections de mai 1932 – La Fortschrittspartei jusqu’aux élections de mai 1932 – Les communistes jusqu’après les élections législatives – La Landespartei jusqu’à la fin de 1932 – Bongartz, Neff, Schneider et Baumann – «Mein Bitscherland» (Victor Ast).

17. LES MOUVEMENTS DE JEUNESSE…587
Les vides – Les Jungkreuzfahrer/Hohenburger de l’abbé Eugène Arnold (1887-1976) – Le Bund Erwin von Steinbach et Fritz Spieser – Les Associations d’Etudiants Universitaires – Jung- Volkspartei et Jung-Lothringen – La Jungmannschaft de Hermann Bickler – «Jungmannschaft» (Hermann Bickler).

18. DE LA HEIMATFRONT A LA MORT…633
La Landespartei jusqu’en 1936 – L’Alsace-Lorraine contre le gouvernement Blum – Dernières manifestations autonomistes – Le chemin de croix des chefs autonomistes – «Jérémie».

19. ÉPILOGUE…681

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XIX

Posted on janvier 13th, 1979 by Klapperstein

Kapitel XIX

ÉPILOGUE

Par peur du bolchevisme, la France avait avancé des dizaines de milliards de francs depuis 1923 à Adolf Hitler et elle avait rendu possible la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne1. De cette aide, Hitler savait gré à la France, notamment en renonçant à revendiquer l’Alsace-Lorraine, alors que l’abrogation des traités de Versailles et de Saint-Germain constituait depuis 1920 le second des 25 points du programme de la NSDAP. Aussi dès 1926, Hitler affirmait dans Mein Kampf que rendre à l’Allemagne ses frontières de 1914 serait un crime.
Après son arrivée à la chancellerie, Hitler ne changea point d’opinion au sujet de l’Alsace-Lorraine ; à l’ambassadeur de France à Berlin, François Poncet, il déclarait le 25 septembre 1933, qu’une question d’Alsace-Lorraine n’existait absolument pas pour les nazis : «Au cours de cinquante années, nous avons fait notre expérience avec les Alsaciens-Lorrains ; nous la souhaitons maintenant de bon cœur aux Français !»
De mentalité jacobine comme le gouvernement français, Hitler était comme lui un adversaire des autonomistes ; son putsch manqué des 8-9 novembre 1923 était d’abord dirigé contre von Kahr et les autonomistes bavarois. C’est ainsi que les nazis avaient aussi ouvert une enquête contre le Dr Robert Ernst, chef des Alsaciens-Lorrains en Allemagne, et ce ne fut que par l’entremise du Dr Goebbels et la grande compréhension de Rudolf Hess que cette affaire fut classée. Même si le Dr Ernst avait cru prudent de se faire inscrire à la NSDAP, il devait se tenir soigneusement sur ses gardes.

1. L’on sait que la France avait aussi financé Mussolini, et cela depuis 1913.

Assurément, l’on pouvait trouver des revendications nazies sur l’Alsace, mais elles ne provenaient que d’initiatives locales et de provocations, comme ces papillons collés sur les wagons ou le long des routes frontalières du Nord de l’Alsace :

Grüssen Sie bitte das Strassburger Münster.
Wir holen heim geraubtes Land.
Auch das Elsass wird wieder deutsch.
Heil Hitler !

(Saluez s.v.p. la cathédrale de Strasbourg. Nous ramènerons à la maison le pays volé. L’Alsace aussi redeviendra un jour allemande. Vive Hitler !)

De telles gamineries ne faisaient pas le poids avec des traités comme celui qui fut signé le 6 décembre 1938 à Paris entre von Ribbentrop pour l’Allemagne et Georges Bonnet pour la France. L’article 2 déclarait : «Les deux gouvernements constatent qu’il n’existe plus aucune question d’ordre territorial entre leurs deux pays et ils reconnaissent solennellement comme définitivement valables les frontières telles qu’elles sont tracées actuellement entre les deux pays».
Néanmoins, la France déclara la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939, c’est-à-dire moins d’un an plus tard. Après la défaite de la Pologne, Hitler fit des propositions de paix à la France du 6 au 8 octobre 1939 uniquement sur la base de la rétrocession des colonies allemandes annexées par les Alliés en 1919. Le rejet des propositions de paix allemandes entraîna un changement de politique et Hitler dut envisager le cas d’une victoire contre la France. Le gouvernement de Berlin demanda donc au Dr Robert Ernst, chef des Alsaciens-Lorrains installés en Allemagne, de se tenir prêt à toute éventualité, sans autre précision. Le Dr Ernst se rendit donc au château de Bellevue auprès de l’Alsacien Otto Meissner, né à Bischwiller le 13 juillet 1880, et qui depuis 1923 avait trouvé le moyen d’être membre de tous les gouvernements allemands jusqu’à la chute de Hitler en 1945, avec le titre de Präsidialkanzler (Chancelier de la Présidence) de 1934 à 1945, et le rang de ministre d’Etat depuis 1937.
Dans une libre discussion en dialecte alsacien, les deux hommes envisagèrent l’érection de l’Alsace-Lorraine en un Etat «Elsass-Lothringen» autonome, placé sous le protectorat de l’Allemagne, un peu à la manière du protectorat de Bohème-Moravie instauré en mars 1939. Le ministre d’Etat Otto Meissner serait proclamé «Protecteur d’Elsass-Lothringen» et continuerait à siéger au gouvernement central de Berlin ; mais il déléguerait sur place pour y exercer les fonctions réelles le Dr Robert Ernst. A Strasbourg, le Dr Ernst formerait un gouvernement autonome d’Alsaciens-Lorrains, avec par exemple Hermann Bickler comme ministre de l’Intérieur et Joseph Rossé comme ministre des Cultes, étant bien entendu que ces prisonniers ne seraient point fusillés et qu’ils pourraient être libérés à temps !
Au delà d’Elsass-Lothringen, le Dr Ernst rêvait d’une confédération d’Etats autonomes d’environ 17 millions d’habitants, placée sous protectorat allemand. Cette confédération, qu’il appelait «Westliche Vorlande» (Avant-Pays de l’Ouest), pourrait comprendre le nouvel Etat Elsass-Lothringen, le Luxembourg, la Hollande, les Flamands de Belgique et du Nord de la France, la Suisse alémanique et le Liechtenstein.
Du 3 au 5 juin 1940, au moment où s’achevait la bataille de Dunkerque, une conférence d’experts fut réunie à Berlin pour discuter sur les possibilités de restauration, soit de l’ancienne Lotharingie carolingienne, qui n’avait duré que le temps d’un éclair mais dont le souvenir hantait toujours l’esprit des populations rhénanes, soit du Grand Duché d’Occident de Charles le Téméraire.
La veille de la signature de l’armistice, un entretien entre Hitler et Goering amena sur le tapis la question du retour au Reich d’Elsass-Lothringen, du Luxembourg, le rattachement de la Norvège, la résurrection d’un Etat breton et même d’un Etat bourguignon. Finalement, lorsque les accords d’armistice furent signés le 22 juin 1940, ils ne comportaient pas la moindre allusion à l’Alsace-Lorraine.
Le Dr Robert Ernst, qui venait de s’installer aux Trois-Epis (Drei-Aehren) demeurait toujours dans le vague au sujet de sa mission, lorsqu’un coup de téléphone, le soir du 20 juin, lui apprit que Hitler avait soustrait aux autorités militaires l’administration de l’Alsace, non point pour la confier au ministre alsacien Otto Meissner, ni à lui-même, mais au Gauleiter de Bade, Robert Wagner ; la Moselle était confiée au Reichsstatthalter de Vienne, Josef Bürckel, à qui revenait encore le Palatinat. C’était une première déception. Non seulement Elsass-Lothringen allait se trouver disloqué et partagé entre deux Gaue voisins, mais Hitler montrait nettement qu’il continuait à se méfier des autonomistes et qu’il leur préférait les vieux compagnons de la première heure de l’aventure nazie.
Entre temps, vers le 19 juin 1940, la Wehrmacht put libérer les centaines de détenus au camp de concentration d’Arches près d’Epinal, tandis qu’un commando spécial de recherche fut constitué sous la direction du Major Dehmel et lancé à le recherche des prisonniers survivants de Nancy. En application de l’article 19 de la Convention d’Armistice, qui demandait la libération des prisonniers militaires et civils allemands, le gouvernement français accepta de relâcher les prisonniers autonomistes alsaciens-lorrains ; ceux de Privas furent libérés le 14 juillet 1940, et ceux de Carcassonne le lendemain. Ainsi, la France semblait reconnaître implicitement que l’Alsace-Lorraine était redevenue allemande. Pour ce même motif, les soldats alsaciens-lorrains faits prisonniers furent aussi libérés et rendus à leurs foyers.
Ce comportement ancra l’illusion, qu’il existait des articles secrets, dont l’un proclamait précisément le retour de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne.
Le 17 juillet 1940, les 15 rescapés de la prison de Nancy, désormais appelés «Nanziger», se trouvaient réunis aux Trois-Epis (Drei-Aehren) ; c’étaient outre les trois députés Joseph Rossé, Marcel Stürmel et Jean-Pierre Mourer, les avocats Hermann Bickler et Peter Bieber, l’abbé Brauner, l’ancien député René Hauss, le directeur des Hôpitaux Civils de Strasbourg, Oster, Edmond Nussbaum, Camille Meyer, Jean Keppi, les conseillers généraux ou conseillers municipaux, Victor Antoni, Paul Schall, René Schlegel, et le dentiste Rudi Lang. Le soir même, le Dr Robert Ernst leur fit connaître la dislocation de l’Alsace-Lorraine, l’interdiction de former un gouvernement autonome, et qu’enfin lui-même était le Generalreferent de l’Alsace, c’est-à-dire le conseiller du Gauleiter Wagner pour les affaires alsaciennes. La situation s’annonçait mauvaise.
Le 1er juillet 1940, Hitler avait finalement pris la décision d’annexer l’Alsace au IIIème Reich, et comme il devait prononcer un important discours au Reichstag le 19 juillet, l’on était persuadé qu’à cette occasion serait aussi proclamée l’annexion de l’Alsace. Ordre avait même déjà été donné de préparer les festivités. Il fallait faire vite et prendre position. Afin de ménager un minimum d’autonomie dans l’avenir, le Dr Robert Ernst crut habile de faire remercier Hitler d’avoir épargné à l’Alsace les destructions que laissait craindre la Ligne Maginot, et de faire demander le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne, puisque de toute manière le gouvernement français semblait l’avoir accepté par un article secret de la convention d’armistice.
Au cours des discussions relatives à l’établissement du texte de ce que l’on appellera dans la suite bien improprement le «Manifeste des Trois-Epis», plusieurs projets avaient été rédigés. Joseph Rossé obtint la radiation des expressions trop violentes contre la politique française et la prise en considération de trois conditions préalables au rattachement :
1 — l’Allemagne devra obtenir de la France une renonciation formelle et publique à l’Alsace-Lorraine ;
2 — l’Alsace-Lorraine jouira du droit au plébiscite, à l’autodétermination, afin qu’elle puisse disposer librement de son destin ;
3 — l’Allemagne s’interdira de toucher aux droits religieux en usage en Alsace-Lorraine. Le 18 juillet 1940, à 16 heures, le Dr Robert Ernst faisait remettre à Berlin le texte définitif, pour être transmis à Hitler. Mais à la grande déception de tout le monde, une fois de plus, Hitler ne souffla mot de l’Alsace-Lorraine. Quant au texte original du «Manifeste des Trois Epis», il a disparu depuis ; de toute façon, il n’avait servi à rien et il ne fut jamais employé par les Allemands.
Le 25 septembre 1940, Hitler tenait une importante conférence politique à la chancellerie de Berlin. Le secrétaire d’état, le Dr Stuckart, nota : «… En outre, le Führer a donné les directives générales suivantes… L’Alsace et la Lorraine doivent en l’espace de dix années devenir des régions complètement allemandes. Quoique leur annexion n’ait pas encore été réalisée en droit public, l’Alsace et la Lorraine doivent être traitées comme si elle avait déjà eu lieu. Les autorités militaires doivent traiter l’Alsace et la Lorraine non pas comme un pays occupé, mais comme un territoire national allemand…». Il fallait donc entièrement renoncer à voir Hitler accorder la moindre autonomie à l’Alsace et à la Lorraine. Que faire ?
En refusant le plébiscite, Hitler refaisait exactement la même erreur qu’avait commise la France en 1918 ! Rien n’était donc réglé, et tout était à recommencer. Or, depuis les dissolutions décrétées par Daladier et les arrestations opérées par la police, il n’existait plus ni mouvements ni partis politiques autonomistes ; c’était donc à titre uniquement personnel que désormais les autonomistes devaient prendre ou refuser leurs engagements. Ils le firent selon deux tendances différentes.
Les uns, surtout les anciens de l’Elsass-Lothringer Partei et de l’Elsass-Lothringische Arbeiter- und Bauernpartei, estimèrent que dans les circonstances du moment, alors que l’Allemagne apparaissait comme le vainqueur définitif de la guerre, mieux valait collaborer ouvertement, puisqu’au moins une des revendications primordiales, celle concernant l’usage officiel de la langue allemande, se trouvait satisfaite. Il importait aussi que des Alsaciens-Lorrains occupent, de préférence à des émigrés, les positions importantes dans l’administration de l’Alsace et de la Lorraine, car en dehors de protestations formelles, platoniques et secrètes, le gouvernement français de Vichy avait abandonné l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne. Le député Jean-Pierre Mourer, redevenu Hans-Peter Murer, fut donc nommé Kreisleiter de Mülhausen (Mulhouse) ; Hermann Bickler, Kreisleiter de Strassburg (Strasbourg) ; Rudi Lang, Kreisleiter de Zabern (Saverne), remplacé plus tard par Rainer (René) Schlegel ; Renatus (René) Hauss, Kreisleiter de Haguenau ; le Dr Alexander Kraemer, Kreisleiter de Gebweiler (Guebwiller) ; Edmund Nussbaum, Kreisleiter à Molsheim, où il fut ensuite remplacé par Paul Schall. Mais rapidement, ces fonctions et les grades qui leur étaient adjoints s’avérèrent insuffisants pour influencer efficacement la politique et l’administration assez arbitrairement conduites par les dignitaires du parti nazi, qui se hâtèrent de recommencer toutes les injustices opérées en sens inverse par l’administration française après 1918. Pourtant, l’option collaboratrice de ces autonomistes semblait corroborée par le chef du Gouvernement de Vichy, l’amiral Darlan, qui en février 1942 voulait régulariser en droit international l’annexion de l’Alsace-Lorraine au Illème Reich ; en échange de l’Alsace-Lorraine, la France recevrait la Wallonie belge, que Mussolini voulait de son côté plutôt échanger contre la Savoie, Nice et la Corse.

D’autres, tels les députés Joseph Rossé et Camille Dahlet, ne pouvaient admettre que la création du «Gau Oberrhein» et du «Gau Westmark» pût constituer une alternative à l’autonomisme alsacien-lorrain. Dès 1941 au moins, ils reprenaient la lutte clandestine en faveur d’une authentique autonomie. Dans son livre «A mort !» (1946), Robert Heitz indiquait : «Les autonomistes cléricaux s’étaient retirés sous leur tente après quelques semaines d’occupation allemande. Il semble qu’ils ont volontiers laissé propager la rumeur de leur désaccord et de leurs démarches en faveur de leurs compatriotes. Dans cet ordre d’idées, il faut mentionner un fait bien suggestif. Depuis des mois, on apprenait que Rossé avait entrepris dans sa circonscription de Colmar et plus généralement dans le Haut-Rhin une campagne pour une Alsace «autonome et neutre»… Fin juin 1941, il convoquait à Colmar une réunion des parlementaires et conseillers généraux actuellement présents en Alsace». Du reste, Rossé était traité en indésirable, sinon en suspect, par les nazis.
De par ses fonctions de directeur des Editions Alsatia et de par sa qualité de député français, Joseph Rossé circulait assez facilement en France, aussi bien en zone occupée qu’en zone libre. Il put ainsi informer le gouvernement de Vichy et le Vatican de la situation en Alsace et des avantages de son autonomie. Un écho de cette politique autonomiste se trouve dans le rapport rédigé en septembre 1942 par l’ancien secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Pierre Pucheu :
«… Certes, les positions individuelles diffèrent profondément d’un Allemand à un autre ; mais comment négliger d’inquiétantes confidences de personnages également qualifiés : tel prévoit l’annexion plus ou moins déguisée de la Scandinavie, tel n’admet que l’annexion pure et simple de la Hollande, tel préconise un protectorat d’apparence flamande sur la Belgique, tel enfin envisage un contrôle politique, économique, idéologique de très longue durée sur la France à travers des hommes de paille interposés. Et, au delà des articles de journaux ou de revues et des paroles rassurantes ou inquiétantes, l’annexion unilatérale de l’Alsace et de la Lorraine s’inscrit dans les faits depuis deux ans, avec son cortège d’expulsions, de spoliations, de déportations organisées. Il faut le dire nettement, il n’y aura jamais de règlement définitif dans l’esprit des deux peuples si quelque chose de leur chair leur paraît sacrifié. Les peuples de l’Europe occidentale ont marqué les terres qu’ils occupent depuis des siècles de leurs cultures, de leurs civilisations particulières, et nul d’entre eux ne peut, sans péché mortel contre l’esprit, ni chercher à s’avancer, ni accepter de reculer. C’est pourquoi, la question d’Alsace-Lorraine est le seul chapitre extrêmement difficile à écrire d’un règlement franco-allemand. Si le peuple allemand lui attache vraiment, comme le peuple français, un intérêt passionné, il n’existe pour l’honneur et la satisfaction des deux pays qu’une seule solution correcte : laisser les Alsaciens-Lorrains se prononcer eux-mêmes en toute liberté. Alors seulement chacune des deux nations pourra définitivement accepter leur verdict»1.
De son côté, le député Camille Dahlet, redevenu pharmacien, rêvait toujours de l’autonomie de l’Alsace. Un jour, c’était en 1941, il demandait à Robert Heitz :
— Avez-vous des contacts avec Londres ?
— Si j’en avais, ce n’est pas à vous que je le confierais. Pourquoi ? Que voulez-vous à Londres ?» Et Dalhet de répondre : «Il faudrait absolument que la BBC garantisse solennellement l’autonomie de l’Alsace après la victoire des Alliés ! »2.
A Vichy, par l’intermédiaire du nonce Mgr Valerio-Valeri, Joseph Rossé contacta l’ambassadeur des U.S.A., lequel finit par convaincre en 1943 le président Roosevelt «de créer un Etat nouveau, la Wallonie, constituée par les zones wallonnes de Belgique, le Luxembourg, l’Alsace-Lorraine et une partie du Nord de la France»3. Ce même projet réapparaissait dans le «rapport Strang» : «Le président (Roosevelt) avait aussi parlé de détacher une région du Nord-Est de la France comprenant l’Alsace-Lorraine et de l’incorporer dans un nouvel Etat tampon qui serait nommé Wallonie»4.
Dès 1943, Joseph Rossé avait noué des contacts avec le groupe anti-nazi de Klaus von Stauffenberg, Goerdeler, von Beck, Canaris et autres, qui cherchaient à éliminer Hitler par un attentat. Des réunions clandestines avaient été organisées par Rossé à Colmar, auxquelles participèrent notamment les sénateurs Médard Brogly et Joseph Brom, les abbés Gromer et Zemb, Jean Keppi, Hincker et Sorgus. Il avait été décidé qu’immédiatement après la réussite de l’attentat et du putsch, les conseillers généraux de l’Alsace s’empareraient de l’administration conformément à la loi du 15 février 1872 et proclameraient l’indépendance de l’Alsace, tandis que les troupes allemandes se retireraient d’elles-mêmes. Puis, lors d’un traité de paix séparée avec les Alliés et la France, l’Alsace indépendante et auto-libérée négocierait d’égal à égal son retour à la France, mais en obtenant toutes les garanties légales pour sauvegarder dans le «cadre de la France» l’autonomie de l’Alsace, sa langue, sa culture, sa législation religieuse et scolaire, ses richesses ethniques et économiques. Bref, la réalisation du «Manifeste du Heimatbund» de la Pentecôte 1926. Mais le 20 juillet 1944 le putsch libérateur de l’Alsace échouait à Rastenburg.

1. La Revue Universelle des Faits et des Idées, n° 10 (avril 1975) «A l’heure où le destin change de chevaux : le problème franco-allemand», p. 86-87 (595-596).
2. Robert Heitz : Souvenirs de Jadis et de Naguère, p. 98.
3. Mémoires d’A. Eden, t. II, p. 376.
4. Nouvelle Revue des Deux-Mondes (février 1972), chronique de F. Seydoux. Le rapport Strang, in Sir Llewellyn Woodward.

Pourtant, au cours de l’hiver 1944-1945, les autorités américaines se réservèrent le droit de décider du sort de l’Alsace. Dans le règlement final, elles voulaient arbitrer à son sujet entre la France et l’Allemagne, probablement avec la solution autonomiste proche des projets de Rossé. En effet, «les autorités américaines avaient refusé en bloc tous les laisser-passer aux autorités françaises, commissaires de la République, évêques, préfets et recteur»1.
Comme en 1918 et en 1940, une fois de plus l’Alsace ratait en 1945 son autonomie. Et pas plus alors que maintenant, la question de l’Alsace-Lorraine ne semble réglée.
Tant que l’Alsace-Lorraine demeurera la Nation Interdite !…

1. Pierre Marthelot : Page d’Histoire d’Alsace 1944-1945. Elan, février 1974, p. 3.

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XVIII

Posted on janvier 13th, 1979 by Klapperstein

Kapitel XVIII

DE LA HEIMATFRONT A LA PRISON ET A LA MORT

A la Chambre des Députés, le grand événement de l’année 1933 avait été les deux discours prononcés par Camille Dahlet et Maurice Thorez le 3 avril. Le député de Saverne dénonçait l’utilisation éhontée, par le gouvernement, des fonds secrets afin de combattre les légitimes tendances autonomistes de l’Alsace-Lorraine. l’Elsaesser Bote à lui seul empochait 130 000 francs par mois, soit 1 560 000 francs par an, pour soutenir la politique assimilatrice et destructrice de Paris.
Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français, appuya énergiquement Dahlet, dénombrant les 2 000 chômeurs du Bas-Rhin, les 8 000 du Haut-Rhin, critiquant la politique impérialiste et linguistique de la France ; il réclamait : «que l’école alsacienne soit débarrassée du représentant de l’impérialisme français et qu’elle soit confiée à l’instituteur laïque de nationalité alsacienne (sic)…, l’indépendance absolue et inconditionnée du peuple d’Alsace et de Lorraine,… le retrait immédiat de tous les corps de troupes d’occupation et de tous les fonctionnaires français d’Alsace-Lorraine… Nous estimons que l’autonomie n’est pas une revendication suffisante. Dans le cadre de la France, elle laisse subsister la domination impérialiste…». Et Maurice Thorez terminait par ce cri : «Vive la libre disposition du peuple d’Alsace-Lorraine jusques et y compris sa séparation d’avec la France !»

1. La Landespartei jusqu’en 1936

Mais en Alsace-Lorraine, la situation des autonomistes était plutôt médiocre, et cela en dépit de leur succès électoral de mai 1932. La Landespartei subissait une période de dépression et donnait des signes de fatigue. En dehors des articles de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), à la direction tiraillée par des forces diverses, et à côté de ses réunions plus ou moins clandestines à la «Dicke Marie» ou restaurant du Pigeon, elle n’avait point cherché à toucher les masses.
Le maire Charles Hueber avait licencié de la Bibliothèque de la ville de Strasbourg l’artiste Henri Solveen et le cheminot signataire du Heimatbund Julien Marco ; d’autres comme North et le dentiste Alphonse Mat-ter se sentaient lésés dans leurs intérêts matériels ; à ces querelles financières et professionnelles s’ajoutaient les dissentions d’ordre politique entre la Landespartei et ses alliés de la Volksfront. La Landespartei était réduite à la défensive, face à une partie de la Volkspartei du Bas-Rhin qui se rapprochait des républicains-démocrates et était en butte aux attaques des communistes-opposition. Charles Hueber, comme Michel Walter, lui reprochait une trop grande sympathie à l’égard de ce qui se passait en Allemagne. Camille Dahlet et la Fortschrittspartei prenaient leurs distances et le député de Saverne quittait l’Elsass-Lothringer Zeitung pour se contenter de la Neue Zukunft.
A ces crises s’en ajoutait une autre encore plus insidieuse provenant du mouvement de jeunesse du parti. Les jeunes Stürmer de la Jungmannschaft de Hermann Bickler poussaient les anciens vers un certain extrémisme et un certain radicalisme autonomiste, cherchant à évincer les chefs traditionnels du mouvement. Les membres de la Jungmannschaft voyaient avec satisfaction le relâchement des liens qui unissaient depuis 1930 la Landespartei, la Fortschrittspartei, la Volkspartei et la Kommunistische Partei-Opposition au sein de la Volksfront. Ils voulaient épurer le parti des éléments peu sûrs, des hommes capables un beau jour de se rallier aux nationalistes assimilateurs si les circonstances s’y prêtaient.
Le Dr Roos devait faire face à toutes les difficultés à la fois. L’artiste Solveen fut recasé comme professeur à l’Ecole des Arts Décoratifs de la ville de Strasbourg ; Julien Marco reçut un emploi aux Hospices civils de la ville. Plus délicates étaient les situations d’Alphonse Matter et de North. Matter avait mal géré la caisse du parti ; il était accusé de détournement de fonds, ce qui avait créé un véritable malaise ; il donna sa démission et l’on renonça à porter plainte contre lui ; l’on dut établir un système de comptabilité double et secrète. Le quatrième boulet du Dr Roos et de Paul Schall était l’éternel mécontent, North, responsable de la publicité dans l’Elsass-Lothringer Zeitung ; on ne le congédia point et l’on continua de lui allouer un salaire de 1 100 francs par mois pour une sinécure.
Il fallut aussi songer à réorganiser sérieusement le parti. En l’absence du Dr Karl Roos parti en voyage d’information en Europe centrale, ce fut Paul Schall qui procéda à la réforme interne. Jusqu’alors, la Landespartei n’avait pas vraiment de sections ni de sous-sections ; elle était essentiellement constituée par des membres inscrits, disséminés à travers les trois départements d’Alsace-Lorraine, payant plus ou moins régulièrement leurs cotisations. L’on se retrouvait bien au cours des assemblées générales, mais les délégués ne représentaient trop souvent que leur seule personne. L’on comptait essentiellement sur les sympathisants et les lecteurs de l’Elsass-Lothringer Zeitung lors des consultations électorales. La réorganisation était devenue d’autant plus urgente que le mouvement de jeunesse, la Jungmannschaft, présentait une organisation claire et ferme, et que cette dernière constituait l’élément le plus dynamique et le plus idéaliste.
Paul Schall créa donc les sections et les sous-sections ; il mit à leur tête des Vertrauensleute (des hommes de confiance), triés sur le volet et soumis à l’agrément du Dr Karl Roos. Les Vertrauensleute étaient convoqués à des réunions spéciales au cours desquelles seraient traitées les questions délicates et confidentielles. Persuadés que ces Vertrauensleute exerceraient une plus grande influence que le journal, Paul Schall et Karl Roos leur remirent le Mémoire suivant qu’il fallait conserver soigneusement, et toujours relire en vue d’une propagande efficace :
« 1 — Pour qu’une idée politique fasse son chemin, il faut continuellement faire de la propagande.
« 2 — C’est principalement aux Vertrauensleute (hommes de confiance) qu’échoit ce travail ; de leur activité dépend en grande partie le succès du mouvement.
« 3 — Les Vertrauensleute doivent continuellement penser à la propagande et se demander : Que pourrait-on faire à tel ou tel endroit, dans telle ou telle situation, pour servir notre idée ? Les Vertrauensleute ne doivent jamais venir à la réunion sans s’y être préparés. Cette préparation portera sur les points suivants :
« 4 — Pour faire une bonne propagande, il faut avant tout connaître l’état d’esprit de la population. Aussi les Vertrauensleute de l’Unabhängige Landespartei étudieront-ils cet état d’esprit pour en connaître l’origine et les causes, ce qui leur permettra de comprendre les effets.
«5 — Très importantes sont les observations que l’on peut faire journellement au bureau, à l’atelier, dans ses relations avec les clients, à l’école ou à l’église. On arrive à y faire des constatations très intéressantes qui permettent de se rendre compte si le terrain est propice à nos idées. Il est préférable de noter les constatations faites (même si on n’aime pas écrire) : tout est possible lorsqu’on a surmonté les débuts. Ces notes seraient apportées à l’Elsass-Lothringer Zeitung qui pourra en exploiter certains cas particulièrement intéressants.
« 6 — La meilleure propagande est le «petit travail». On entend par là une propagande d’homme à homme. C’est à ce travail que les Vertrauensleute doivent s’attacher tout particulièrement et inviter les membres et sympathisants à faire de même. Si l’on se trouve par exemple en face d’un adversaire politique, il ne faut pas se figurer qu’il sera convaincu du premier coup. Certaines personnes devront être amenées tout doucement à reconnaître le bien-fondé de notre idée.
« 7 — Très important est également le travail de propagande dans les sociétés. Là, il ne s’agit pas de faire de la politique, mais de contredire simplement certaines personnes qui y font une politique chauvine, quand ce ne serait que pour obtenir une décoration.
« 8 — Parlez souvent avec d’autres membres de notre mouvement ; vous ne perdrez pas votre temps ; au contraire, vos conceptions politiques s’élargiront en se perfectionnant. Cela vous servira beaucoup pour la propagande.
« 9 — Lisez souvent notre journal, l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ). Si vous y découvrez un article qui pourrait avoir une certaine influence, demandez sur le champ, aujourd’hui et pas demain ! quelques numéros du journal qui sont fournis gratuitement, et distribuez-les aux personnes que vous jugerez pouvoir s’y intéresser. Si Y Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) écrit par exemple un article sur les employés du Tramway, vous vous arrangerez pour que tous les employés de tramway que vous connaissez directement ou indirectement lisent cet article. Il est recommandé de souligner en rouge les articles devant attirer l’attention du destinataire.
«10 — De toute façon, il est à remarquer que la propagande par l’écrit est la plus efficace. Mais les bulletins n’ont de nos jours plus grande valeur, à moins d’être illustrés. Le tract par contre est encore un bon moyen de propagande, à condition qu’il ne contienne qu’un texte très court. Le moyen le plus efficace consiste à déposer le dimanche matin dans les boîtes à lettres des tracts ou des numéros de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), afin que les destinataires puissent les lire en prenant leur petit déjeuner. Par conséquent, il est recommandé que les hommes de confiance, accompagnés d’autres membres, fassent de temps à autre de la propagande de maison à maison pour l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ).
«11 — Il est important d’obtenir que tous les membres et sympathisants fassent leurs achats dans les magasins qui font paraître des annonces dans l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) et boycottent les magasins qui ne s’intéressent pas à notre mouvement. Cette question devrait être soulevée dans chaque réunion des Vertrauensleute.
«12 — La propagande n’a de valeur que si elle est faite avec conviction et énergie. Venez régulièrement aux réunions des Vertrauensleute. Ce que vous ferez, aucun ne le fera à votre place !» Le 2 juin 1933, la section strasbourgeoise de la Landespartei réunissait une cinquantaine de militants dans une salle de la «Dicke Marie» sous la présidence du conseiller général, Karl Roos. L’architecte auxiliaire de la ville de Strasbourg, Albert Reithler, et le conseiller général, adjoint au maire de Strasbourg, Charles-Philippe Heil, firent un exposé sur l’acquisition, l’aménagement et l’aliénation des terrains de la zone militaire déclassée, de l’ancienne enceinte fortifiée. Le conseiller municipal Paul Schall donna connaissance de cinq nouvelles admissions, dont il ne livrait pas les noms, n’en ayant pas encore la demande écrite ; l’admission fut décidée sous réserve de l’approbation par le comité directeur du Parti.
L’ancien chef de gare, Eugène Sigrist, présenta une motion demandant à la Landespartei de préciser son attitude à l’égard du député Camille Dahlet, directeur politique de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), à la suite de son article du 13 mai 1933 qui avait provoqué des protestations : «L’Angleterre et le cousin allemand». Or Dahlet y écrivait : «… Le revirement d’opinion qui s’est accompli en Angleterre, en Amérique et dans d’autres pays n’est, bien entendu, pas resté inaperçu en Allemagne où le rôle d’information de l’opinion publique convient mal à une presse muselée par la «Gleichschaltung» (Egalisation). Les fanfares de l’autre côté du Rhin font entendre déjà un ton moins provoquant. On jongle moins avec la force. Cependant un beau jour, comme en 1914, le peuple allemand pourrait, s’il ne devient plus clairvoyant, se réveiller désagréablement de son utopie et se frotter les yeux avec étonnement en constatant qu’il est complètement entouré d’ennemis !». Hermann Bickler, chef de la Jungmannschaft, prit la parole pour faire remarquer que l’article de Dahlet était germanophobe et qu’il avait été repris partiellement par les revues et les organes anti-autonomistes et nationalistes. Camille Dahlet donnait l’impression depuis un certain temps de chercher à vouloir occuper une place prépondérante à l’Elsass-Lothringer Zeitung ; il aurait même intrigué contre le rédacteur en chef, Paul Schall, qu’il voulait «débarquer» ; il importait de savoir si la Landespartei approuvait ou condamnait cette attitude. Sigrist et North partagèrent le même point de vue que Hermann Bickler et prirent vivement à partie le député Dahlet. Après discussion, l’on adopta une résolution qui renouvelait toute la confiance de la Landespartei à Paul Schall, mais abandonnait à une assemblée extraordinaire le soin de trancher ce qui concernait le député de Saverne.
La réunion du 7 juillet 1933 était présidée par l’architecte Albert Reithler. Paul Schall commença par brosser un tableau d’ensemble de l’évolution politique de l’Allemagne depuis l’avènement, le 30 janvier précédent, du chancelier Adolf Hitler. Il souligna que Hitler réalisait son programme avec logique et obstination : le chômage diminuait sensiblement, l’ordre était rétabli. Puis il passa rapidement en revue les différents mouvements fascistes qui se dessinaient en Europe, en Belgique, en Italie, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en Autriche, en Suisse surtout, et naturellement en France avec les Camelots du Roy, les Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger (1924), le Faisceau de Georges Valois, les Croix de Feu du colonel de La Rocque. Et Paul Schall suivait attentivement cette évolution politique vers une Europe nationale-socialiste, car «à la faveur d’un mouvement général de ce genre, l’Alsace-Lorraine ne pourrait que profiter des troubles éventuels pour réaliser enfin son indépendance».
Cette dernière déclaration de Paul Schall le 7 juillet 1933 montre très clairement que la Landespartei n’était point un parti irrédentiste qui aurait travaillé à ramener l’Alsace-Lorraine dans le sein de l’Allemagne. Comme les jeunes de la Jung-Volkspartei ou de la Jungmannschaft, les membres de la Landespartei étaient persuadés de la Fin du monde politique d’alors ; et, puisque la France se refusait d’abandonner sa politique d’assimilation et de destruction ethnique, ils espéraient parvenir à une indépendance complète, tant par rapport à la France que par rapport à l’Allemagne, grâce à une révolution européenne qui balayerait le capitalisme, le libéralisme et le chauvinisme en unissant le nationalisme ethnique (et non pas le nationalisme statocratique) au socialisme à visage humain dans le vaste cadre d’une fédération européenne qui pourrait donner la grande chance à l’Alsace-Lorraine en lui conférant le privilège de centre culturel et économique, peut-être même administratif, pratiquement à égale distance de la Mer du Nord et de la Méditerranée, de l’Atlantique et de l’URSS.
Du reste, une activité irrédentiste aurait été parfaitement illusoire après 1933 en Alsace-Lorraine, puisque c’étaient les finances de cette France anti-autonomiste qui précisément avaient permis à Adolf Hitler d’arriver finalement au pouvoir en Allemagne ; ce dernier en savait gré à la France. Sans doute, en novembre 1926, Adolf Hitler écrivait dans Mein Kampf que la France «soit dit en passant, nous a volé l’Alsace et la Lorraine», mais un peu plus loin il ajoutait : «La prétention de rétablir les frontières de 1914 est une insanité politique par ses proportions et ses conséquences qui la révèlent comme un véritable crime».
Paul Schall continuait ensuite sa conférence en abordant les questions d’ordre intérieur à la Landespartei ; il annonça la création d’un «Parteisekretariat» (Secrétariat du Parti) installé au 17 de la Knoblochgasse (rue de l’Ail)1 à Strasbourg, dans un local contigu à celui de la rédaction de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), et sous la direction de Hasselmann, par ailleurs déjà rédacteur au journal du parti. Hasselmann était occupé au classement des fiches de chaque membre ainsi qu’à la révision des listes des Vertrauensleute, des adhérents et des sympathisants de la Landespartei. Après les vacances d’été, à partir d’octobre, la campagne de propagande devait être reprise avec plus d’intensité ; les réunions mensuelles deviendraient moins strictement privées, plus ouvertes ; pour y être admis, il ne serait plus nécessaire d’être inscrit comme membre du parti ; une recommandation par un «ancien» suffirait. En conséquence, l’on ne soulèverait point dans ces réunions les questions internes au parti ou concernant l’Elsass-Lothringer Zeitung ou touchant les dirigeants de la Landespartei et de la Jungmannschaft. Les Vertrauensleute seraient convoqués dans des assemblées spéciales pour traiter à huis clos de ces problèmes.
La discussion des «questions diverses» donna lieu à un vif échange à propos des soumissions de construction d’immeubles aux frais de la ville de Strasbourg. Le dessinateur Bauer (successeur de René Schlegel au 8 quai des Pêcheurs) et l’architecte Albert Reithler se plaignirent de ce que des architectes et des entrepreneurs, tels que Nadler et Maulbecker, eussent été favorisés ; ils allèrent jusqu’à suggérer que Karl Roos aurait accepté des pots de vin. Ils accusèrent amèrement la municipalité de Strasbourg de ne point leur attribuer de travaux et de favoriser toujours les mêmes, savoir les architectes Luft et Krebs, ou l’électricien Jean Schmitt, qui ne venaient jamais aux réunions et ne faisaient, aucun sacrifice pour le parti. Albert Reithler déclara que les dirigeants de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), Roos, Hauss et Schall, avaient confié la construction des nouveaux locaux devant abriter les bureaux de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) aux entrepreneurs anti-autonomistes Risch et Hervé, et que dans ce cas aussi, l’on avait préféré faire une «bonne affaire» plutôt que de favoriser les membres du parti.

1. La francisation des noms de rue en Alsace a toujours été un bon test pour révéler l’ignorance et la bêtise de ceux qui s’y livraient. Ainsi, dans Knoblochgasse, le mot Knobloch ne renvoyait pas à un légume, l’ail, mais à une famille de pionniers de l’imprimerie, Heinrich Knobloch (imprimeur strasbourgeois de 1477 à 1483) et son fils Hans. On a vu qu’au procès de Colmar en mai 1928, la police française voulait arrêter Albrecht Dürer, mort en 1528, dont elle avait déjà les empreintes digitales !…

Si ce comportement de la Landespartei tournait finalement à son honneur, en ce qu’elle se refusait à faire une «magouille» en faveur des membres du parti, il n’en demeurait pas moins que cette discussion embarrassait visiblement Paul Schall, d’autant plus que la présidence de l’assemblée appartenait précisément au plaignant. Schall donna donc quelques vagues explications, soulignant que les soumissions avaient été régulièrement réalisées, avec le concours de la Caisse d’Epargne qui accordait d’importants prêts hypothécaires ; puis il mit brusquement fin à la discussion en levant la séance. Toutefois, avant la séparation, Paul Schall recommanda vivement l’adhésion au «Bund der Wanderfreunde» qu’il venait de fonder.
Effectivement, comme prévu, le 11 juillet 1933, une importante assemblée se tenait, toujours à la «Dicke Marie» de la Küfergasse, à Strasbourg. L’on notait la présence, à côté de Paul Schall, de Mesdames Reisa-cher, Hentches, Marckgraf, de Mademoiselle Hampe, et de Messieurs Hartelmeyer, Schlegel, Fix, Hasselmann, Hollweck, Metz, Thomann, le poëlier Conrad (ancien membre de la Schutztruppe du Heimatbund, arrêté puis libéré avant le Komplott-Prozess comme innocent), Heck, Obergsell, Hollaender, Brumbder, Schmitt, Hey, Xavier Gillig, Oscar Stolz, Rudi Lang, Walter (employé à l’hôpital civil), Gasser (mécanicien au même hôpital), Julien Marco, Madame Woerner et Claire Jocobowsky, la première employée, la seconde secrétaire à l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ).
Paul Schall souhaita la bienvenue et annonça que le «Bund der Wanderfreunde» (Association des Amis des Excursions) comptait déjà 87 membres ; il se félicitait du succès obtenu et retraça les buts de l’association : faire connaître et aimer l’Alsace, propager les idées autonomistes tout en se livrant au sport. Il présenta ensuite un projet de fanion esquissé par l’architecte Albert Reithler, puisque la Jungmannschaft interdisait l’utilisation de la Wolfsangel rouge sur fond noir. Ce fanion triangulaire était aussi inspiré de la Guerre des Paysans (Bauernkrieg) du début du XVIème siècle : il était noir et portait en rouge un Bundschuh, un soulier à lacet, symbole du peuple révolté contre l’oppression féodale. Le revers portait en lettres gothiques rouges l’inscription : «Elsaesser Wanderbund» (Association alsacienne d’excursionnistes). Ce fanion serait porté, non seulement par les excursionnistes à pied, mais aussi par les cyclistes dont une section était en voie de formation. La broderie de ces fanions serait effectuée par les dames du Wanderbund.
Hasselmann, secrétaire général du parti, donna ensuite lecture des statuts provisoires, qui furent adoptés, et proposa que l’on n’inscrive point sur le Registre des Sociétés le Wanderbund pour éviter que la police spéciale d’Alsace et de Lorraine n’y mette son nez, proposition qui fut aussi adoptée. L’on élut alors le comité directeur définitif du Bund der Elsaessischen Wanderfreunde, savoir Paul Schall comme président, Hasselmann comme vice-président, et comme assesseurs Haertelmeyer, Fix, Schlegel, Claire Jacobowsky, Stolz, Julien Marco, Heck, Hollaender.
Hasselmann reprit la parole pour annoncer le prochain voyage au Schwarzwald, en Forêt Noire, «pour faire enrager les chauvins français» et invita les assistants à y participer, en leur recommandant de se munir soigneusement d’un passeport ou d’une carte de frontalier. Et puisque le Dr Fritz Spieser avait construit une Jugendherberge (Auberge de Jeunesse) à la Hünenburg, des contacts avaient été établis avec le Bund Erwin von Steinbach. Madame Reisacher proposa alors un autre rapprochement, avec l’association Vogesenfriend (Amis des Vosges) fondée en 1927, mais Hasselmann s’y opposa vivement en déclarant que cette dernière était «une société de mouchards», présidée par l’inspecteur de police Henny. L’on décida encore que l’Institution Meyer à Schiltigheim serait l’école de chant pour apprendre aux membres nos chansons populaires allemandes. En attendant, une excursion était prévue le dimanche 16 juillet pour la visite des châteaux d’Ottrott (le Dr Spieser habitait encore à Ottrott) ; ce serait l’occasion de la première sortie pour la section des cyclistes.
La première réunion des Vertrauensleute de l’Unabhängige Landespartei eut lieu le 29 septembre 1933, au local habituel de la «Dicke Marie». Comme hommes de confiance, Paul Schall avait convoqué Hunsinger, Hentches, Fix, Barth, Metz, Schmitt, Thomann, Walter et Julien Marco. La discussion porta sur l’organisation des cellules et sur l’adoption des «idées nouvelles» qui unissaient le nationalisme ethnique au socialisme, idées qui sauveraient l’Europe. Les Vertrauensleute étaient les agents de confiance qui assureraient la liaison entre le comité directeur et la masse des membres ; agréés par Karl Roos, ils pourraient présenter des résolutions au comité directeur.
La seconde assemblée des hommes de confiance se tint le 13 octobre 1933. Schmitt fut nommé secrétaire et Marckgraf secrétaire adjoint. Il fut décidé que pour garantir le caractère secret des réunions des Vertrauensleute, elles ne seraient plus annoncées dans la presse.
Hunsinger engagea une discussion au sujet du vrai rôle des Vertrauensleute et des cellules autonomistes. Il réclama une sévère discrimination entre les personnes auxquelles le parti et ses alliés accordaient des emplois à la mairie de Strasbourg et des mesures pour empêcher que les employés municipaux nationalistes et chauvins ne chicanent leurs collègues autonomistes. Il se plaignait que le maire de Strasbourg, Charles Hueber, et ses adjoints, fussent sans pouvoir sur les chefs de division et que l’on manquât de respect à leur égard ; l’architecte Reithler et l’ingénieur Brumbder, qui exerçaient des fonctions d’auxiliaires à la mairie, étaient discrédités par les vieux employés non-autonomistes ou anti-autonomistes. Schall promit de remédier à la situation : il proposerait que l’on n’engageât plus à l’avenir que des autonomistes à 100 %, capables de surveiller les services municipaux. Schuster s’étonna de ce qu’on eût engagé à la mairie Herrmann, membre des «Jeunesses Patriotes» de Pierre Taittinger, et Nester, un royaliste convaincu ; Schuster demandait une épuration des employés municipaux en faveur des autonomistes.
La troisième réunion des Vertrauensleute eut lieu le 27 octobre 1933. La situation interne du parti fut d’abord l’objet d’un examen approfondi. Schall donna lecture de la liste expurgée des membres de la Landespartei et développa sa manière de comprendre le fonctionnement des cellules, en partageant par exemple Strasbourg en quatre cellules : Nord, Est, Sud et Ouest. Il rendit aussi compte de l’apparition d’un nouveau parti fasciste en Alsace, «La Force Nouvelle», dont Schmitt-le-Roi, membre de l’Action Populaire Nationale d’Alsace (APNA) et président des Jeunesses Patriotes fascistes, serait l’instigateur. A côté de la Jung-Volkspartei, mouvement de jeunesse de la Volkspartei, et de la Jungmannschaft, mouvement de jeunesse de la Landespartei, La Force Nouvelle apparaissait comme le mouvement de jeunesse de l’APNA. Le nouveau venu, serait-il un allié ou un concurrent ? La question restait en suspens et elle fut renvoyée à plus tard pour permettre plus ample information.
L’on se préoccupa alors de trouver des Vertrauensleute qui puissent être placés dans les différents secteurs de l’industrie, du commerce, de l’administration, etc. Klein fut désigné comme Vertrauensmann (homme de confiance) pour les hospices civils de Strasbourg, et Deutz comme Vertrauensmann dans les Tramways de cette ville. L’on étudia également les possibilités de pénétration dans les services de la police spéciale d’Alsace et de Lorraine, où les chances étaient pratiquement nulles ; mais Schall fit remarquer que la situation était différente dans la police d’Etat où la Landespartei avait déjà ses Vertrauensleute. L’on examina finalement la demande d’admission de Charles Baumann, qui l’année précédente avait essayé de fonder le parti extrémiste de la National-Elsaessische Volkspartei, dont il a été question à la fin du chapitre XVI ; la candidature fut rejetée.
Pendant que Paul Schall réorganisait la Landespartei, le président du parti, Karl Roos, se trouvait en voyage d’information auprès des différentes organisations de Minorités Nationales en Europe centrale, comme auprès des habitants du Tyrol rattaché à l’Italie en 1919 ou des habitants des Sudètes rattachées à la Tchécoslovaquie en 1920, et il s’était entretenu avec leurs dirigeants. Il en profita, comme les 100 000 pèlerins alsaciens à Trêves, pour se faire une idée personnelle et directe sur le national-socialisme de Hitler et de ses partisans, pour savoir ce qui se passait exactement en Allemagne. Pour cela, il rendit visite à son ami Haltenhoff, plutôt conservateur et plus que réservé par rapport au nazisme, maire de la grande ville de Hanovre. Durant le repas, Haltenhoff raconta à son ami qu’il était désormais obligé de porter l’uniforme brun du parti, die Amtsträgeruniform, dans ses fonctions officielles de maire. L’uniforme amusa le Dr Karl Roos ; pour rire, il l’enfila, se coiffa de la casquette avec l’aigle aux ailes déployées, se plaça devant un grand miroir, et leva son bras pour saluer à la manière d’Adolf Hitler. Le maire de Hanovre se divertit à photographier son ami ainsi déguisé et dans cette posture ; Karl Roos commit l’imprudence d’emporter une épreuve de cette photo pour amuser ses amis : il était alors loin de se douter que cette plaisanterie pouvait un jour lui coûter la vie…
Le président de la Landespartei se trouvait de retour en Alsace pour la Toussaint ; le 3 novembre 1933, il présidait la réunion publique à la «Dicke Marie». La Jungmannschaft y était aussi représentée. Roos commença par raconter son long voyage d’information auprès des minorités nationales, s’attardant surtout sur le Tyrol, les Sudètes et sur les relations amicales qu’il y avait nouées avec les dirigeants. Puis, Schall fit l’historique du fascisme italien et du nazisme allemand, soulignant que les deux systèmes politiques avaient sorti leur pays du chaos et de la ruine. En troisième orateur, Hermann Bickler parla du mouvement fasciste en Alsace, notamment de La Force Nouvelle dont Schmitt-le-Roi, président des Jeunesses Patriotes, était l’inspirateur. Bickler recommanda à la Landespartei d’observer une attitude réservée à son égard ; si la Landespartei était sollicitée d’adhérer à ce groupement, elle devait préalablement s’assurer que La Force Nouvelle s’engageait à défendre et à sauvegarder les droits ethniques de l’Alsace. Le chef de la Jungmannschaft termina son exposé en déclarant qu’un gouvernement fasciste en France serait l’adversaire du mouvement autonomiste et dans cette éventualité, ses dirigeants seraient à nouveau l’objet de poursuites et même collés au mur ! Joseph Weisshaar critiqua ensuite l’attitude des députés alsaciens-lorrains qui, à la Chambre, ne tenaient pas compte des doléances et des droits ethniques de leurs électeurs. Vers 23 h 30, la réunion prit fin avec le chant de la Landespartei :

Wir wollen keine Knechte sein,
Dir Heimat gehört unser Herz allein !

(Nous ne voulons pas être des domestiques ; à toi Alsace-Lorraine appartient seul notre cœur !)

Six jours plus tard, le 9 novembre 1933, Paul Schall convoquait pour la quatrième réunion les Vertrauensleute. Contrairement à l’accoutumé, la conférence se tint au restaurant de L’Hommelet Rouge. Schall exposa à nouveau son point de vue sur le mouvement fasciste La Force Nouvelle de Schmitt-le-Roi, mouvement qui à son avis prenait des proportions inquiétantes en Alsace. Il estima qu’il fallait à tout prix s’opposer à son extension, ou du moins essayer de profiter du nouvel état d’esprit en Alsace pour l’avantage du mouvement autonomiste.
Hasselmann rendit compte de la nouvelle orientation que semblait prendre la Komrhunistische Partei-Opposition de Mourer et de Hueber ; de plus en plus, leur journal Die Neue Welt promouvait des idées politiques peu dignes d’un parti allié et ami, membre de la Volksfront. L’explication, Hasselmann la trouvait dans l’action de la police spéciale d’Alsace et de Lorraine qui avait réussi à introduire dans ce parti à Strasbourg des réfugiés allemands qui avaient fui le nazisme, Brandler et Thalheimer, avec pour mission secrète de détacher les communistes des autonomistes, sous le couvert de l’anti-hitlérisme. L’on se demanda si devant la menace fasciste de La Force Nouvelle, il ne serait pas mieux de changer le programme de la Landespartei dans un sens franchement national-socialiste ; faudrait-il prôner un antisémitisme officiel ? Faudrait-il d’autre part rejeter plus visiblement l’athéisme et essayer de rallier davantage les chrétiens, tous les chrétiens ? Dans ce dernier cas, il serait utile de se détacher de tous les alliés peu sûrs, à commencer de la Fortschrittspartei de Camille Dahlet, dont le journal, Die Neue Zukunft, ne tarderait guère à disparaître.
En réalité, la Landespartei était inquiète devant les distances que prenaient ses alliés de la Volksfront. Michel Walter entraînait de plus en plus la Volkspartei du Bas-Rhin vers les républicains démocrates. Le 28 février 1934, la Fortschrittspartei de Camille Dahlet dissolvait l’Autonomistische Arbeitsgemeinschaft (Communauté autonomiste de Travail) qui la liait depuis novembre 1929 à l’Unabhängige Landespartei pour reprendre sa complète liberté d’action, tout en prétendant continuer à lutter aux côtés de la Landespartei dans le cadre de la Volksfront créée à la fin de l’année 1930.
Quand aux communistes-opposition, ils traitaient le Illème Reich d’Etat meurtrier, attaquaient l’esprit hitlérien dans la Neue Welt du 15 septembre 1933, demandaient le 5 janvier 1934 une révision du problème des droits ethniques et cinq jours plus tard suggéraient la réunification des deux partis communistes d’Alsace-Lorraine, le Parti communiste français et la Kommunistische Partei-Opposition, pour instaurer en France la République des Soviets qui serait seule en mesure d’accorder l’autonomie à l’Alsace-Lorraine sous forme d’une République fédérée. Finalement, les 27-28 janvier 1934, Charles Hueber convoquait les délégués de son parti en congrès à Strasbourg ; par 53 voix contre 2 et 7 abstentions, les délégués décidèrent de ne point rompre avec la Landespartei et de continuer la politique de la Volksfront (Front Populaire Alsacien) comme auparavant. Le congrès de la Kommunistische Partei-Opposition s’acheva par le vote d’une résolution en faveur du «combat de libération des Minorités Nationales opprimées» et promit de s’y tenir «à l’avenir en première ligne».
En mai 1934, afin de renforcer la Volksfront plutôt branlante et pour préparer les élections cantonales, le Dr Karl Roos proposa une action commune en faveur de la langue allemande au sein du Conseil Général du Bas-Rhin ; comme organes communs de la Volksfront, il suggéra la créa­tion d’un Comité de Coordination pour les Entreprises Ethniques et l’établissement d’un Comité de Presse. Ces projets furent approuvés par la Fortschrittspartei et la Kommunistische Partei-Opposition (KP-O), mais rejetés par la Volkspartei qui doutait de la loyauté de la Landespartei vis-à-vis de l’Etat français et la trouvait trop favorable au national-socialisme. Lors des élections cantonales des 7 et 14 octobre 1934, les membres de la Volksfront s’opposèrent à Bischwiller (Paul Schall contre Michel Walter) et à Seltz (René Hauss contre Bisch). Finalement, Paul Schall, René Hauss, Camille Dahlet et Joseph Rossé étaient battus et perdaient leur mandat de conseiller général.
Ces élections furent assurément un cuisant échec pour la Volksfront dans la mesure où elle existait encore, mais non un échec pour les autonomistes, surtout au sein de la Volkspartei victorieuse sans conteste. En effet, sur 32 mandats renouvelés, les autonomistes avaient emporté 20 sièges (12 dans le Bas-Rhin et 8 dans le Haut-Rhin) contre seulement 6 nationalistes assimilateurs (3 dans chaque département) et 6 indépendants (3 dans chaque département). Dans les deux conseils généraux, les autonomistes gardaient la majorité ; ils étaient dans le Bas-Rhin 19 contre 14 nationalistes assimilateurs plus 3 indépendants, et dans le Haut-Rhin 13 contre 10 nationalistes assimilateurs plus 3 indépendants. Au total, sur 62 conseillers généraux, l’on comptait 32 autonomistes, 24 nationalistes assimilateurs et 6 indépendants.
Aux élections municipales de Strasbourg, au second tour le 12 mai 1935, la Volksfront sans la Volkspartei avait recueilli 46 % des voix et 16 sièges, savoir 10 de la Kommunistische Partei-Opposition (Hueber, Mourer, Muerschel, Schluck, Heck, Hincker, Heysch, Hengstler, Gantzer et Ferrenbach), 4 de la Landespartei (Roos, Schall, Hauss, Schlegel) et 2 de la Fortschrittspartei (Dahlet et Klein). La Volkspartei avait recueilli 14,30 % des voix et 5 sièges (Michel Walter, l’abbé Schies, Merckel, Spiesser, et Wach). Les autonomistes avaient donc obtenu 60,30 % des voix et 21 mandats contre 39,70 % des voix et 15 sièges aux nationalistes ; mais les cinq membres de la Volkspartei étaient les arbitres du jeu. Le samedi 18 mai 1935, pour l’élection du maire, Michel Walter et ses quatre collègues de la Volkspartei trahirent la Volksfront et votèrent avec les nationalistes assimilateurs en faveur du républicain démocrate Charles Frey, qui fut élu maire par 20 voix contre 16 à Charles Hueber maire sortant. Puis, Michel Walter fut élu en récompense de sa trahison premier adjoint, le socialiste Naegelen deuxième adjoint, le démocrate Maechling troisième adjoint, l’abbé Schies de la Volkspartei quatrième adjoint et le démocrate Garcin cinquième adjoint. Ainsi, à la suite de cette machination, Strasbourg qui avait voté à 60,30 % autonomiste, se retrouvait avec un maire nationaliste ; quant au 46 % des voix de la Volksfront, ils n’avaient reçu pas un seul siège d’adjoint ! La Volksfront était bel et bien morte.
Ce comportement politique faillit provoquer non seulement la séparation de la Jung-Volkspartei d’avec la Volkspartei, mais encore l’éclatement de la Volkspartei elle-même : d’un côté ceux qui entendaient rester fidèles à la Volksfront et au peuple, savoir la Volkspartei du Haut-Rhin et le groupe de Haguenau autour de Jean Keppi et de l’abbé Gromer ; de l’autre côté, essentiellement la Volkspartei du Bas-Rhin, qui pataugeait de plus en plus dans la mare bourgeoise des nationalistes. Seule la défense des intérêts religieux menacés par la victoire électorale du Front Populaire au printemps de 1936 sauva l’Elsaessische Volkspartei de ce nouvel éclatement.

2. L’Alsace-Lorraine contre le gouvernement Léon Blum

Le 6 février 1934, les Ligues de Droite, fascisantes, anti-parlementaires, antisémites, adeptes de la force et de l’autorité, manifestaient contre le gouvernement Daladier à Paris : 15 à 25 morts, 1 500 à 2 300 blessés. Le scandale de Stavisky et le limogeage du préfet de police Chiappe avaient fait déborder un vase déjà trop plein des scandales de la Gazette du Franc, de la banque Oustric et de l’Aéropostale. La «République des Camarades» politicards s’effondrait.
Le 9 février 1934, une contre-manifestation de gauche fit encore 20 morts. Le 5 mars, radicaux, socialistes et communistes créaient le Comité d’Action Anti-Fasciste et de Vigilance. Le 14 juillet 1935 se forma le «Front Populaire du Travail, de la Liberté et de la Paix». La CGT, divisée depuis fin 1920, se réunifiait ; en janvier 1936 était établi un Programme Commun entre les trois partis de gauche et le 3 mai, le Front Populaire sortait victorieux de la consultation électorale : la France envoyait 66 % de députés de gauche à la Chambre, 386 mandats du Front Populaire contre 222 mandats nationaux. Le 4 juin 1936, Léon Blum, secrétaire général de la SFIO, formait son premier gouvernement.
Les élections législatives en Alsace-Lorraine, comme cela avait déjà été le cas en 1924, s’étaient faites en sens inverse de celles de la France. Même si l’unité ne régnait pas dans le camp des autonomistes, même si dans certaines circonscriptions, la Volkspartei s’opposait à ses anciens alliés de la Volksfront pour des motifs religieux, il n’en demeurait pas moins que les autonomistes sortaient grands vainqueurs de la consultation électorale, avec une nette domination des autonomistes cléricaux. Significatif fut aussi le fait que la Kommunistische Partei-Opposition avait coupé ses références communistes à Moscou pour privilégier le caractère autonomiste alsacien-lorrain ; le parti changea de nom et s’appelait désormais «Arbeiter- und Bauernpartei» (Parti Ouvrier et Paysan).
Il importe de ne point confondre l’Arbeiter- und Bauernpartei de Hueber et de Mourer avec l’Elsass-Lothringischer Bauernbund, la Ligue des Paysans d’Alsace-Lorraine, fondée par Joseph Bilger d’après les idées et le mouvement de Henri d’Halluin, dit Dorgères. Cette ligue paysanne comptait dans ses rangs, au moment de sa première apparition vers la fin de 1929, des personnalités telles que René Beyer, vigneron à Eguisheim et vice-président du syndicat des vignerons ; Joseph Heitzler, maire de Wolfganzen ; Jean Kampf, maire de Sulzeren ; Eugène Mergel, président des maraîchers de Colmar, etc. En 1935, la Ligue Paysanne (Bauernbund) avait adopté une dimension politique et se réorganisait ; ses membres revêtirent comme uniforme une chemise verte (die Grünhemden) et saluaient le bras levé à la manière fasciste. Ils se proclamaient nationalistes sous la bannière d’une bergère du Barrois, sainte Jeanne-d’Arc, canonisée en 1920. Hostiles à la guerre et au séparatisme, ils prônaient un régionalisme autonomisant qui débordait l’Alsace-Lorraine pour englober tout l’Est de la France. Leur idéal : «Travailler dans le cadre régional pour l’intérêt de la nation tout entière, chaque région étant à traiter différemment suivant ses ressources, ses intérêts, son caractère». Ils attaquaient vivement la Volkspartei qu’ils trouvaient trop tiède et trop gouvernementale à leur gré. Ils avaient présenté deux candidats aux élections législatives de 1936, remportèrent un certain succès qui surprit, mais n’enlevèrent en Alsace aucun siège de député. Partisans de la manière forte, ils provoquèrent de grandes manifestations le 18 décembre 1936 et le 2 février 1937, qui les opposèrent violemment aux forces de police. En avril 1938, la Sûreté Générale caractérisait le Bauernbund de «régionalisme corporatif à tendances fascistes».
Les élections du 3 mai 1936 n’apportèrent aucun renversement politique en Alsace-Lorraine ; les nationalistes perdirent encore deux sièges occupés précédemment par un socialiste et un républicain-démocrate ; ces sièges passèrent aux communistes, l’un aux communistes français, l’autre aux communistes alsaciens-lorrains de l’«Arbeiter- und Bauernpartei».
A l’époque de la victoire du Front Populaire, le camp autonomiste en Alsace comptait 12 députés sur 16 ! D’abord 9 autonomistes «noirs» ou cléricaux de la Volkspartei : Thomas Seltz, Michel Walter, Henri Meck, Charles Elsaesser, Edouard Fuchs, Joseph Gullung, Charles Hartmann, Joseph Rossé et Marcel Stürmel. Puis venaient les deux députés de l’autonomisme «rouge», ceux de l’Arbeiter- und Bauernpartei : Charles Hueber qui battit le socialiste Georges Weil, et Jean-Pierre Mourer qui fut réélu. Enfin, 1 membre de la Fortschrittspartei, Camille Dahlet. On pourrait aussi y ajouter avec des restrictions le communiste français, Alfred Daull, adversaire des autonomistes mais partisan du droit d’autodétermination de l’Alsace-Lorraine, qui battit le maire de Strasbourg, le républicain-démocrate nationaliste Charles Frey. Il n’y avait donc véritablement que trois députés anti-autonomistes, l’indépendant Maurice Burrus, le républicain-démocrate Alfred Wallach et Alfred Oberkirch de l’APNA (Action Populaire Nationale d’Alsace).
En Lorraine, les indépendants enlevèrent 6 mandats (dont un pour l’Elsass-Lothringischer Bauernbund de Joseph Bilger) sur 9 ; les 3 autres allèrent à la Lothringische Volkspartei (Union Populaire des Républicains de Lorraine). Sur ces 9 députés lorrains, deux pouvaient être considérés comme des autonomistes modérés, dont Robert Schuman.
En mai 1936, la France avait voté à 65,3 % en faveur du Front Populaire, mais l’Alsace-Lorraine avait voté à 84 % contre ce même Front Populaire. Le scrutin révélait clairement que l’Alsace-Lorraine constituait une authentique Minorité Nationale aux réactions complètement opposées à celles de l’Etat auquel le sort de la guerre de 1914-1918 l’avait livrée. Les députés de l’Alsace-Lorraine en eurent nettement conscience et au lieu de se rattacher à un groupe parlementaire hexagonal, ils formèrent un groupe particulier, le «Groupe Indépendant d’Action Populaire», auquel adhérèrent les 12 députés autonomistes alsaciens, savoir les 9 de la Volkspartei (Seltz, Walter, Meck, Elsaesser, Fuchs, Gullung, Hartmann, Rossé et Stürmel), les 2 de l’Arbeiter- und Bauernpartei (Hueber et Mourer) et un de la Fortschrittspartei (Camille Dahlet). S’y adjoignirent encore 4 députés lorrains (dont Robert Schuman) et 9 autres députés de France. Il existait donc désormais à la Chambre un front autonomiste, une Heimatfront de 25 députés, qui dans l’article 4 de son programme de travail revendiquait «une politique de développement progressif suivant le principe régionaliste et une large décentralisation administrative». Ainsi, les députés alsaciens-lorrains de 1936 à la Chambre française retrouvaient le réflexe des députés de 1912 au Reichstag allemand. Elus en mai 1936, ces députés le resteront jusqu’au 1er juin 1942 par suite du décret du 29 juillet 1939 sur la prorogation des pouvoirs des membres de la Chambre des Députés.
Dans le but de dissuader le gouvernement du Front Populaire de reprendre à l’égard de l’Alsace-Lorraine la politique du Cartel des Gauches en 1924, le Comité d’Action pour la Défense des Libertés et des Traditions Religieuses en Alsace commença une vive campagne de manifestations : le 13 septembre 1936, le congrès de l’Action Catholique à Strasbourg avait réuni 60 000 personnes et la fête du Christ-Roi à Mulhouse le 25 octobre de la même année, 100 000.
Le président du conseil, Léon Blum, était trop malin pour attaquer la religion catholique de front et préféra passer par le biais discret de l’école. Les lois du 9 et 11 août 1936 prolongèrent et sanctionnèrent l’obligation scolaire jusqu’à l’âge de 14 ans dans toute la France. L’article 14 de la loi du 11 août stipulait : «Des décrets détermineront les conditions d’application de la présente loi et de la loi modifiant la loi du 28 mars 1882 relative à la prolongation de l’obligation scolaire, dans les départements de la Moselle, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, ainsi que dans l’Algérie».
Par la prolongation de la scolarité obligatoire d’un an, le gouvernement espérait limiter les progrès du chômage : les jeunes en âge de travailler étaient placés au parking scolaire. En Alsace, cela ne changeait rien pour les garçons puisque depuis le 18 avril 1871, le gouverneur Graf von Bismarck-Bohlen leur avait déjà imposé la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans ; la loi ne semblait dès lors ne concerner en Alsace-Lorraine que les filles qui voyaient leur scolarité alignée sur celle des garçons et prolongée d’un an. Personne n’y trouva à redire, l’on attendit tranquillement les décrets d’application à l’Alsace-Lorraine.
Le 22 octobre 1936, alors que l’année scolaire était commencée, le Journal Officiel publiait les deux décrets d’application des lois d’août à l’Alsace-Lorraine, signés par le Président de la République Albert Lebrun le 10 octobre précédent. L’article 2 du premier décret stipulait : «L’admission à l’examen de libération de l’instruction primaire obligatoire ne peut avoir lieu qu’à l’âge de 15 ans révolus pour les garçons et à l’âge de 14 ans révolus pour les filles».
L’article 135 du code industriel local du 26 juillet 1900, modifié par la loi locale du 28 décembre 1908, était modifié comme suit :
«Les enfants ne peuvent être employés ni être admis dans les établissements industriels ni commerciaux et leurs dépendances, de quelque nature qu’ils soient, publics ou privés, laïcs ou religieux, même s’ils ont un caractère d’enseignement professionnel ou de bienfaisance, avant l’âge de 15 ans pour les garçons et de 14 ans pour les filles. Cette disposition est applicable aux enfants placés en apprentissage dans un de ces établissements…»
Le second décret remplaçait simplement l’ensemble des règlements locaux concernant les sanctions de l’obligation scolaire par les dispositions de la loi du 11 août 1936.
La stupeur que provoquèrent ces deux décrets était d’autant plus intense que la population sentait confusément que cette prolongation de l’obligation scolaire qui frappait l’Alsace-Lorraine était une pénalisation de son enseignement de la religion et d’un peu d’allemand. Les sénateurs alsaciens réagirent immédiatement ; le comte d’Andlau, le comte de Leusse, le chanoine Eugène Müller, Sigrist, Urban, Brogly, Brom, Ostermann, Jourdain protestèrent :
«Les sénateurs du Bas-Rhin et du Haut-Rhin et les groupes intéressés de l’agriculture, du commerce et des métiers, protestent contre la tendance de ce décret, et ils se trouvent dans l’obligation de demander très énergiquement au gouvernement de tenir compte du désir de notre population, tel qu’il a été présenté lors de la séance du Sénat, le 30 juillet 1936, par le sénateur Eugène Müller. Le décret que vous venez de prendre se trouve en contradiction complète avec ce que le gouvernement faisait prévoir lors des débats de cette séance. En plus, ce décret a été pris sans consultation préalable des corps élus, des organisations professionnelles et des représentants des cultes. Rien dans la déclaration du gouvernement ne laissait prévoir la possibilité d’une telle transformation de la loi en vigueur dans les trois départements recouvrés».
Une vague de protestation secoua le pays : protestèrent, la Chambre de Commerce de Strasbourg, les Chambres de Métiers des trois départements d’Alsace-Lorraine, les conseils généraux (à Metz et à Colmar les préfets quittèrent la séance), les députés au cours de la séance du 11 décembre et les sénateurs à nouveau le 29 décembre 1936.
Dans Le Lorrain du 30 octobre, Paul Durand soulignait les conséquences de ces décrets : «… Pendant que les parents d’Alsace et de Lorraine s’inquiéteront de trouver une situation à leurs enfants qui traînent leur quinzième année sur les bancs de l’école, nos petits voisins de Joeuf, Briey, Homécourt ou d’ailleurs, libérés un an plus tôt, auront toute latitude s’ils ne trouvent rien chez eux, pour occuper les emplois vacants dans nos départements. De quel droit, en effet, empêcherait-on un enfant de Joeuf de venir travailler à Moyœuvre ? Pourquoi un petit Nancéien ne viendrait-il pas faire son apprentissage dans un atelier, une pâtisserie ou un bureau de Metz ? Le placement de nos enfants, déjà si difficile depuis plusieurs années, va se compliquer encore, et le père de famille se demande ce qu’il fera d’un garçon qui quitte l’école communale à un âge où d’autres sont à la veille de passer leur baccalauréat. C’est là qu’apparaît le mieux la stupidité d’un décret qui se contente de mettre une rallonge à l’obligation, sans s’inquiéter de la réforme de l’enseignement primaire…»
De son côté, la Chambre de Commerce de Strasbourg déclarait : «… Les jeunes gens qui quitteront l’école primaire entre 15 et 16 ans et qui effectueront ensuite un apprentissage de 3 ou 4 années entreront à peine dans la vie active quelques mois avant leur service militaire, et l’économie de notre région se trouvera ainsi privée d’une partie du personnel qu’elle utilise et qui est d’ores et déjà considéré numériquement insuffisant».
«Hélas, notait l’EIsaesser Kurier du 21 novembre 1936, toutes ces protestations n’auront pas auprès de notre gouvernement l’effet que produit infailliblement le moindre télégramme de félicitations envoyé par la Société des Cyclistes Libres-Penseurs, après des agapes prolétariennes». Enfin, le 21 décembre 1936, au nom de 36 députés et sénateurs sur les 39 d’Alsace-Lorraine, Robert Schuman déposait auprès du Conseil d’Etat une requête en annulation des décrets d’octobre pour excès de pouvoir.
Le 20 janvier 1937, 30 des 39 parlementaires alsaciens-lorrains se rendirent auprès du chef du gouvernement pour réclamer oralement le retrait des décrets dictatoriaux ; Blum ne répondit que par écrit, dix jours plus tard, dans une lettre au sénateur et chanoine Eugène Müller. Dans cette lettre du 30 janvier 1937, Blum donnait un rapide résumé de l’évolution de la situation scolaire et notamment du maintien après 1919 d’une année supplémentaire par rapport à la France de l’obligation scolaire en Alsace-Lorraine : «… Cet écart avait été maintenu au retour à la France des provinces désannexées, car il est bien évident que dans un même laps de temps, on ne peut songer à donner aux petits Alsaciens, aux petits Lorrains, à la fois les mêmes connaissances en français, en histoire, en géographie, en arithmétique, etc. qu’aux autres petits Français de leur âge, et en outre, leur enseigner une seconde langue, l’allemand grammatical, et ;- leur donner chaque semaine plusieurs heures d’instruction religieuse obligatoire. La loi du 9 août ayant prolongé d’un an la scolarité dans le reste de la France, devait forcément s’accompagner d’une mesure analogue pour l’Alsace et la Lorraine, car le maintien d’un programme plus chargé implique nécessairement le maintien d’une scolarité plus longue, si l’on ne veut pas aboutir à la fois au surmenage des enfants et au fléchissement du niveau de leurs études. Tel est l’objet du décret du 10 octobre que vous me demandez aujourd’hui de rapporter.
«Quoi qu’il en soit, vous estimez aujourd’hui, avec un certain nombre de vos collègues, que nous nous sommes mépris sur la nature de vos intentions et le fond de votre pensée. Il n’est point dans mes habitudes d’accepter même l’apparence de jouer sur des équivoques et de mettre à profit des malentendus. J’ai donc l’intention de soumettre dans le plus bref délai au Parlement un projet de loi relatif au régime scolaire des départements recouvrés. Au cours des amples débats auxquels la discussion de ce projet donnera lieu, dans l’une et l’autre assemblée, chacun des représentants du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle pourra faire connaître individuellement et publiquement s’il est partisan, comme le gouvernement l’avait cru, du maintien du statut scolaire actuellement en vigueur, c’est-à-dire du maintien du bilinguisme et de l’enseignement religieux, avec le corollaire nécessaire du maintien d’une scolarité plus longue que dans les anciens départements, ou si, au contraire, il demande la même durée de scolarité, et partant les mêmes programmes que dans le reste de la France».
Du coup, du domaine technique, Léon Blum portait le conflit sur le terrain religieux et achevait de se donner le caractère d’un provocateur. Le chanoine Ritz, conseiller général de la Moselle et directeur du Lorrain réagit immédiatement ; le 3 février 1937 il publia un long article :
«Tel est l’horrible cas de conscience en face duquel sont placés les parents croyants de nos départements recouvrés. Parents alsaciens et lorrains, leur dit aujourd’hui M. Blum, si vous voulez garder pour vos garçons l’école confessionnelle héritée de la France dont vous fûtes séparés en 1871, ils devront fréquenter l’école jusqu’à l’âge de 15 ans pour rattraper le temps perdu à apprendre le catéchisme et, pour ceux qui sont de langue allemande, les premiers éléments de leur langue maternelle. Mais si vous voulez que vos garçons, comme ceux de l’autre côté de l’ancienne frontière, quittent l’école à l’âge de 14 ans, vous devrez accepter l’école laïque où l’on ne perd pas son temps à apprendre le catéchisme et, vous qui êtes de langue allemande, renoncer à l’étude de la langue maternelle pour vos garçons… C’est tout le problème de la parole donnée par Joffre, Poincaré et Millerand qui se pose. La parole de la France dont il faudrait douter !… C’est tout le problème (et cet argument pour nous est l’essentiel) de la population qui, si nous devons la consulter, répudiera les lois laïques, et dont n’a pas le droit de disposer une majorité parlementaire… Si on nous jette le gant, nous saurons le relever. Et nous déclarons d’avance que nous répudions toute responsabilité dans les conséquences de la lutte, si elle doit s’engager».
Ce même 3 février, l’Elsaesser Kurier publiait un article : «Léon Blum jette le masque» et le lendemain il menaçait : «… Non, nous n’accepterons pas de marché de Juif… Le traitement d’une effronterie sans limite infligé à notre représentation populaire est unique dans l’histoire de notre pays… La gloire de traiter ainsi nos parlementaires revient au premier Président du Conseil juif que la France s’est donné (citation de Xavier Vallat, du 6 juin 1936)».
Le 4 février 1937, tous les députés et sénateurs d’Alsace-Lorraine, à l’exception des communistes français Daull et Béron, envoyèrent une lettre collective pour signifier le refus de ce «marchandage indigne et immoral». Le 5 février 1937, Mgr Ruch ordonna à la Ligue des Catholiques d’Alsace d’organiser dans chaque paroisse des réunions terminées par un vœu en faveur du maintien de l’école religieuse existante et de lancer une pétition par laquelle tous les catholiques majeurs, hommes et femmes, sont invités à faire savoir dans le plus bref délai ce qu’ils préfèrent. En outre, l’évêque de Strasbourg faisait lire le dimanche 7 février 1937 une lettre pastorale contre l’école laïque française :
«… Catholiques, on vous propose l’école laïque. Avant tout il faut savoir ce qu’elle est. La voici, d’après ce que j’ai vu moi-même de mes propres yeux durant de nombreuses années, telle qu’on la trouve dans toutes les communes du pays, hors de l’Alsace et de la Lorraine recouvrées, telle que l’organisent lois, décrets, circulaires et autres décisions officielles qui la régissent. L’école laïque, c’est le Crucifix enlevé de la maison où est préparée à la vie la jeunesse… L’école laïque, c’est la prière supprimée avant et après la classe… L’école laïque, c’est la suppression en toute commune du régime scolaire confessionnel… L’école laïque, c’est partout, même dans les communes les plus catholiques, la possibilité pour les parents d’avoir pour collaborateur quotidien et intime un maître étranger ou hostile à leur foi religieuse, parfois un instituteur qui la méprisera et l’aura en exécration. L’école laïque, ce sont les religieuses de Ribeauvillé, de St-Jean-de-Bassel, Alsaciennes ou Lorraines elles-aussi et peut-être unies à vous par les liens du sang… expulsées de leurs chaires, déchues de leur droit d’enseigner, dépouillées des biens de leur congrégation et condamnées ou à défroquer ou à cesser leur bienfaisant ministère ou à prendre le chemin de l’exil. L’école laïque, c’est celle où l’on ne parle pas plus de Dieu que s’il n’existait pas… L’école laïque, c’est six heures par jour dans un milieu où il est défendu au prêtre de pénétrer, tout l’enseignement séparé du christianisme, et l’attention de l’enfant attirée uniquement sur ce qui n’est pas Dieu ; donc après huit ans de ce régime, c’est l’homme exposé, habitué à vivre sans religion et à se passer d’elle entièrement. L’école laïque, c’est celle qui, de l’avis de tous les philosophes spiritualistes et de tous les chrétiens, se met dans l’impossibilité d’enseigner à ses élèves une morale complète, précise, efficace, non seulement sur une élite, mais sur les masses… L’école laïque, c’est celle où le Décalogue et l’Evangile seront proscrits… L’école laïque,… c’est alors celle où le professeur d’irréligion peut essayer de former un peuple de libres-penseurs ou d’athées…».
Le Comité d’Action de la Défense des Libertés et des Traditions Religieuses d’Alsace se réunit le 8 février 1937 et décidait de «faire prendre dans toutes les communes les dispositions nécessaires afin qu’une main athée ne vienne pas arracher le crucifix de nos écoles». Dans sa longue résolution, il déclarait notamment : «… Le Comité de Défense Religieuse oppose à la proposition de M. le Président du Conseil un non catégorique et définitif. Il adresse au gouvernement français et au Parlement un solennel appel à la sagesse et au bon sens et les supplie de ne pas provoquer sur les Marches de l’Est une population qui ne demande qu’à vivre paisiblement dans ses traditions de liberté et de tolérance religieuse… L’Alsace ne reculera devant aucun effort et aucun sacrifice pour défendre les droits et les libertés des croyants. Le Comité refuse d’admettre que le gouvernement français, particulièrement en une heure où les problèmes les plus graves se posent à la nation, ne respectera pas la parole de la France maintes fois et solennellement donnée».
Le 13 février 1937, un véritable Parlement Alsacien-Lorrain se réunissait à Metz : 101 sénateurs, députés et conseillers généraux représentants 123 sur 136 mandats des trois départements ! La Heimatfront d’Alsace-Lorraine disait non au Front Populaire de Paris. Robert Schuman prouva l’inutilité de cette prolongation de l’obligation scolaire, car d’après les statistiques officielles de 1931, il n’y avait dans le Bas-Rhin que 0,6 % d’analphabètes masculins et 0,5 % d’analphabètes féminins ; dans le Haut-Rhin, seulement 1,1 % d’analphabètes masculins et 0,8 % d’analphabètes féminins ; dans la Moselle, 2,5 % d’analphabètes masculins et 1,5 % d’analphabètes féminins. Or le Bas-Rhin, qui pratiquement était totalement germanophone, occupait la première place de la France entière, le Haut-Rhin la deuxième place et la Moselle la treizième place sur 89 départements, sous le rapport du plus faible pourcentage d’analphabètes ! Le taux d’illettrés du département d’origine de Léon Blum, l’Aude, était de 5,2 %… ! Logique, Robert Schuman réclamait la suppression des décrets Blum, même au cas où le Conseil d’Etat reconnaîtrait leur validité.
Le député Jean-Pierre Mourer (Arbeiter- und Bauernpartei) insista davantage sur le droit moral que possède l’Alsace-Lorraine sur le bilinguisme et l’école confessionnelle ; il laissa deviner que la violation des droits sacrés pourrait donner naissance à une résistance qui ne se limiterait pas nécessairement aux questions linguistiques et religieuses, mais qui pourrait poser la question de l’appartenance de l’Alsace-Lorraine à la France : «Il faut le dire : un gouvernement qui se permettrait de renier les promesses de 1914/1915 et de 1918, promesses souvent répétées depuis, soulèverait à nouveau et d’un seul coup toute la question du rattachement et prendrait sur lui l’entière responsabilité de toutes les conséquences qui en découleraient, qu’elles fussent d’ordre national ou d’ordre international !». L’esprit de Guillaume Tell soufflait visiblement sur le «Parlement Alsacien-Lorrain» de Metz !
Le député Thomas Seltz (Volkspartei) prit ensuite la parole : «J’appartiens, dit-il, au nombre de ceux qui en 1917 aidèrent à étouffer la propagande neutraliste en Alsace-Lorraine. En 1918 et en 1919, j’ai aussi combattu le plébiscite. J’ai donc endossé une responsabilité. Eh bien, dans le cadre de cette responsabilité, je déclare : si l’on veut revenir sur le problème, il ne faudra point se borner à la question linguistique et religieuse, mais c’est sur le problème dans sa totalité qu’il faudra revenir !». A bon entendeur, salut !
Le dimanche 21 février 1937, d’imposantes manifestations soulevaient les populations des principales villes alsaciennes ; à Strasbourg parlèrent Meck, Oberkirch et le chanoine Hincky, directeur des œuvres diocésaines ; à Colmar, c’étaient Rossé et l’abbé Billing. Désormais, dans chaque village se déroulaient meetings ou réunions : la campagne de pétition battait son plein. Ordinairement, la manifestation débutait par une ou deux heures d’adoration et de prière à l’église afin que Dieu conduise le destin de l’Alsace-Lorraine dans le bon chemin. De Wissembourg à Bâle, les cloches sonnaient de 15 à 30 minutes : c’était le tocsin qui appelait à la lutte pour la vie ou la mort de la Heimat.
Cependant, «das Komitee zur religiösen Verteidigung» (Comité d’Action de Défense Religieuse) et le Lothringer Volksbund (Action Catholique Lorraine) avaient achevé la campagne de pétitions : 71,3 % des électeurs de la Haute-Alsace, 72,5 % des électeurs de la Basse-Alsace et 73,7 % des électeurs de la Moselle avaient réclamé le maintien intégral du système scolaire alsacien-lorrain, tant en ce qui concernait le bilinguisme qu’en ce qui concernait l’enseignement de la religion à l’école. Partout, les résultats dépassaient ceux de 1924 : de 6,8 % en Haute-Alsace, de 36,6 % en Basse-Alsace et de 14,9 % en Lorraine mosellane. Le statut religieux et scolaire était devenu en quelque sorte le symbole de l’originalité ethnique de la nation d’Alsace-Lorraine.
Les protestants de leur côté ne restèrent point inactifs. Le 25 février 1937, l’Association Protestante d’Alsace et de Lorraine s’était réunie à Strasbourg avec la Ligue Populaire Evangélique, la Ligue Luthérienne des Hommes Evangéliques, l’Association des Pasteurs d’Alsace et de Lorraine, bref toutes les Eglises protestantes et tout le peuple protestant sous la présidence de G. de Schlumberger ; ils prirent une longue et grave résolution :
«Ils repoussent énergiquement l’alternative posée par M. le Président du Conseil invitant à choisir entre le maintien des décrets scolaires et le maintien de l’instruction religieuse avec l’enseignement de la langue allemande, proposition que rien ne justifie et qui équivaut à une menace d’intimidation ; ils se prononcent énergiquement pour le maintien de l’instruction religieuse et de l’enseignement de la langue allemande dans le programme de nos écoles primaires ; ils contestent la légalité des décrets du 10 octobre 1936, d’accord avec la plus grande partie de la population et avec la quasi unanimité des représentants du peuple ;… ils déclarent qu’ils souhaiteraient vivement un texte de loi qui confirmerait définitivement l’existence indestructible de l’enseignement religieux et de la langue allemande dans le programme des écoles primaires d’Alsace et de Lorraine…»
Ce même 25 février 1937, Madame Léon Brunschwig, sous-secrétaire d’Etat à l’Education Nationale, voulait faire une conférence à la Salle Pasteur de l’université de Strasbourg sur ses «Huit mois d’activités socia­les au ministère». A peine fut-elle entrée accompagnée du préfet Roblot, du gouverneur militaire, du recteur, du doyen, et de «tutti quanti», que les étudiants déchaînèrent un ouragan où les injures s’entrecroisaient avec les encriers. Les illustres hôtes battirent en retraite et renoncèrent à leur programme.
Le 15 mai 1937, les parlementaires d’Alsace-Lorraine renouvelèrent leur assemblée de Metz du 13 février précédent, mais cette fois à Strasbourg, et intentionnellement dans les bâtiments de l’ancien Landtag Elsass-Lothringens. Ils étaient plus de cent sénateurs, députés et conseillers généraux, représentant 126 mandats sur les 136 d’Alsace-Lorraine, c’est-à-dire pratiquement la totalité. La presse invitée occupait les tribunes, le public s’écrasait dans les fonds et les bas-côtés. Sur le podium, une grande table verte, avec fauteuil présidentiel pour Michel Walter. Parmi les parlementaires, les sénateurs von Andlau, Eugène Müller, Médard Brogly et Joseph Brom, anciens membres du Landtag Elsass-Lothringens…
La séance débuta à 14 h 30 par un discours de Robert Schuman, mais ce fut l’intervention de Camille Dahlet qui fut la mieux remarquée : «… Au nom des populations que nous avons l’honneur de représenter, nous déclarons que notre pays ne lâchera pas dans une affaire où le bon droit est de notre côté. Aux illégalités, nous répondrons d’abord par des moyens légaux, et s’il le faut, aussi par des moyens illégaux. La mesure est pleine ! Nous avertissons le gouvernement : on ne s’amuse pas avec l’Alsace-Lorraine !»
Thomas Seltz de la Volkspartei prit aussi la parole et fit allusion à une éventuelle autodétermination de l’Alsace-Lorraine : «En ce qui me concerne, je tiens à déclarer que je serai aussi d’accord avec des décisions ultérieures qui devront être prises si le gouvernement persiste à ne point nous comprendre, — étant bien entendu que ces décisions ultérieures à prendre alors dépasseront dans la logique de celles d’aujourd’hui les dernières possibilités !». Il y eut un moment de silence lourd de pensées que rompit l’éclatement d’une tempête d’applaudissements.
Dans la suite, Paul Schall et la Landespartei cherchèrent à créer un Front d’Alsace, «eine Elsass-Front», alors que Michel Walter et la Volkspartei de la Basse-Alsace proposaient un Bloc Populaire Alsacien, «ein Elsaessischer Volksblock». Quant à Léon Blum, ayant échoué dans sa politique financière, il démissionnait le 21 juin 1937. Son successeur, Camille Chautemps transmit la demande d’annulation des décrets Blum déposée par les parlementaires Alsaciens-Lorrains au Conseil d’Etat qui les annula le 3 décembre 1937.

3. Dernières manifestations autonomistes

L’une des premières réalisations du Front Populaire fut la dissolution des Ligues de Droite, le 18 juin 1936. Cette interdiction entraîna la transformation de la Jungmannschaft, qui s’était émancipée de la Landespartei un an plus tôt, en parti politique, «die Elsass-Lothringer Partei», le Parti Alsacien-Lorrain. Ce nouveau parti, que son intransigeance situait maintenant à la pointe du combat autonomiste, organisait le 10 juillet 1937 une cérémonie d’hommage en l’honneur du soldat le plus inconnu au monde, «der Unbekannteste Soldat», le soldat alsacien-lorrain de l’armée allemande de 1914-1918.
Ces «Feldgraue» alsaciens-lorrains avaient lutté et étaient morts, comme l’avait déclaré le Dr Eugène Ricklin, président de la Deuxième Chambre du Landtag, en pleine séance le 12 juin 1917, non seulement pour la défense du Kaiserreich, mais aussi et surtout pour obtenir à l’Alsace-Lorraine la plus complète autonomie d’un Etat fédéré, d’un Bundesstaat.
Or, en 1937, le gouvernement Léon Blum avait projeté de supprimer la pension d’ancien combattant aux Alsaciens-Lorrains qui s’étaient portés volontaires dans l’armée allemande, comme si la pension de combattant n’était qu’un acte de générosité de Paris et non un devoir d’honneur. En plus, dans tous les pays, les combattants étaient honorés par les survivants pour leur courage et leur esprit de sacrifice, qu’ils aient donné leur vie, leur santé ou une partie d’eux-mêmes pour défendre leur peuple. Partout, sauf en Alsace-Lorraine, où n’avaient droit aux honneurs que ceux qui avaient combattu dans les rangs de l’armée française précisément contre les Alsaciens-Lorrains ! Et comble d’ironie et d’humiliation, ces derniers se voyaient obligés de participer aux fêtes officielles derrière le drapeau tricolore qui n’avait point été le leur et qu’ils avaient combattu.
La cérémonie d’hommage aux Feldgrauen d’Alsace-Lorraine se déroula dans la nuit du 10 au 11 juillet 1937 au château de la Hünenburg, où s’élevait déjà l’Auberge de Jeunesse du Bund Erwin von Steinbach, et où Fritz Spieser et la comtesse von und zu Dohna-Schlobitten se préparaient à construire la «Tour de la Paix», le «Friedens-Turm». A la Hünenburg, l’Alsace et la Lorraine semblaient se donner une main fraternelle.
A l’insu des forces de police, plus de 700 membres de l’Elsass-Lothringer Partei de Hermann Bickler s’étaient portés au rendez-vous, à pied, à bicyclette, en train ou en camion. Lorsque la nuit fut enfin complètement tombée, les participants formèrent un immense carré sur l’esplanade de la Hünenburg ; le côté qui permettait d’embrasser du regard l’immense plaine du Rhin resta d’abord libre et ouvert ; dans chaque coin se tenaient des porteurs de flambeaux. Sous un lent roulement de tambours furent alors apportés les drapeaux noirs frappés de la Wolfsangel rouge, encadrés de porteurs de flambeaux ; ils vinrent fermer le quadrilatère. Une musique joua ensuite le chant mélancolique, pris alors comme hymne autonomiste : «O Strassburg, o Strassburg, du wunderschöne Stadt !» pendant qu’un grand drapeau ethnique, «Rot un Wiss» (rouge et blanc) frappé de la Croix de Lorraine jaune, montait le long d’un beau mât. Et tandis que quatre porteurs de flambeaux mettaient le feu à un gigantesque bûcher dressé au centre, dont les flammes s’élançaient en tourbillonnant dans la nuit profonde, et que flamboyaient les Wolfsangel rouges des drapeaux noirs, retentit le salut aux couleurs :

Flamme empor !
Lodere durch die Nacht
Unseren Toten zur Wacht !
Flamme empor !

(Monte, flamme ! Flamboie dans la nuit pour la garde de nos morts ! Monte, flamme !)

Le jeune président du parti, Hermann Bickler, prit alors la parole pour expliquer le sens et la portée de la manifestation : «Cette cérémonie silencieuse en l’honneur de nos morts de la guerre est en faveur de la paix et de notre Heimat ! Nous n’avons pas à examiner les sentiments qui animaient ces morts lorsqu’ils étaient au front, s’ils acceptaient en connaissance de cause leur service, ou bien s’ils le ressentaient comme une nécessité dure et sans pitié. Pourtant, nous croyons qu’ils nourrissaient tous une grande espérance, celle que leur combat contribuerait à donner enfin la paix à notre Heimat… Nous ne sommes pas habilités à utiliser ces morts pour telle couleur ou telle idéologie politique. Il nous suffit de savoir qu’ils avaient rempli leur devoir et qu’ils avaient persévéré jusqu’au dernier sur leurs positions, qui tel un gigantesque mur, avaient protégé notre pays durant quatre ans et demi contre les vagues extérieures de la rage destructrice de la guerre. Pour cet exploit, nous ne saurions jamais assez les honorer. C’est pourquoi, ils sont nos morts ! Nous serions une race indigne, si nous négligions ce devoir de reconnaissance à leur égard.
«… Et c’est pourquoi il est naturel qu’aujourd’hui nous honorions nos morts de la grande guerre, comme nous sommes aussi fiers de tous ceux qui à travers les siècles donnèrent ce qu’ils avaient de plus cher pour procurer à notre peuple, dans ce pays malgré tout béni par Dieu, un foyer (eine Heimstätte) ; fiers aussi de tous ceux qui ont construit et défendu nos belles villes libres ; fiers de tous les paysans qui, sous les drapeaux et les emblèmes que nous avons repris, ont combattu il y a plus de quatre siècles pour l’honneur et la dignité de l’homme laborieux, et qui non loin d’ici furent misérablement massacrés…
«Faisons en sorte de n’avoir pas à rougir devant eux ! Nos soldats sont morts pour que vive notre Heimat ! Jamais on ne les en remerciera assez. Et nous ne pourrons solder une partie de notre dette à leur égard que si en cette heure nous faisons le serment solennel de protéger fidèlement et de ne jamais trahir notre peuple tel que l’ont fait les siècles et tel que nos morts l’ont connu, et de nous vouer avec toutes nos forces à notre Heimat ! Et que Dieu nous soit en aide !»
Hermann Bickler n’avait même pas 14 ans au moment de l’armistice ; il fallait donc qu’un ancien Feldgraue de la grande guerre puisse s’exprimer. Ce fut le Dr Louis Benmann (1893-1966), médecin pédiatre, qui parla au nom de ses camarades de guerre :
«… Si dans tous les pays civilisés du monde l’on a pensé aux morts de la grande guerre, personne jusqu’ici n’a encore officiellement rendu hommage aux nôtres : on les a oubliés comme s’il y avait lieu d’en avoir honte ! Evidemment, pour leurs proches ils n’étaient et ne sont pas oubliés… Mais les autorités, dont c’était le devoir de garder vivant le souvenir de nos morts, ont failli. C’était à d’autres morts qu’elles rendaient hommage en d’innombrables cérémonies, et ceux que notre propre sol avait portés, sur ce même sol elles les avaient reniés ! C’est pourquoi, nous les vieux soldats qu’un sort différent de celui de nos camarades morts a frappé, nous sommes remplis d’une joie mêlée de mélancolie, parce qu’une imposante troupe de jeunes gens a considéré de son devoir de consacrer, maintenant et régulièrement dans l’avenir, une digne cérémonie commémorative à ceux qui jadis marchèrent avec nous au même pas, persévérèrent avec nous dans la boue des tranchées et des entonnoirs, et qui avec nous furent exposés aux pluies de feu des mitrailleuses et des obus. Pour ces morts qui ne peuvent plus parler, nous vous disons notre gratitude, chers et jeunes camarades !…
«Cependant, comme sur le champ de bataille les brèches faites par le tir ennemi étaient comblées par les survivants, nous devons continuer de le faire. Le devoir à l’égard de l’Alsace-Lorraine, pour laquelle ils laissèrent leur vie, nous avons à continuer de l’accomplir dans leur esprit. C’est l’héritage qu’en cette heure solennelle chaque ancien soldat doit avoir devant les yeux, héritage que nous ont légué ceux qui marchèrent à nos côtés au même pas et que les balles arrachèrent à notre amitié».
Il y eut un moment de silence et de réflexion ; les drapeaux noirs aux Wolfsangel rouges s’inclinaient ; un tambour roulait lentement et sourdement. Une nouvelle minute de silence fut rompue par le chant alémanique, grave et mélancolique, vieux de plus de 100 ans, celui du «Bon Camarade» :

Ich hatt’ einen Kameraden,
Einen bessern findst du nit.
Die Trommel schlug zum Streite
Er ging an meiner Seite
In gleichem Schritt und Tritt. (bis)1

Et pendant que le chant viril et émouvant finissait de résonner dans les échos de la montagne, sonna le couvre-feu allemand du haut d’un rocher éloigné, comme un salut et une réponse des soldats morts.
L’Elsass-Lothringer Partei de Hermann Bickler se développait puissamment parmi les jeunes ; en avril 1938, elle constituait un véritable parti-cadre qui s’étendait sur toute l’Alsace-Lorraine, avec 116 Ortsgruppen (groupes locaux) et plus de 1 000 membres bien entraînés. Ces jeunes, qui reconnaissaient sincèrement les réalisations nazies, gardaient néanmoins un profond attachement à leur foi chrétienne, et bien que beaucoup d’entre eux fussent membres de familles de pasteurs protestants, ils considéraient le catholicisme au même titre que le protestantisme comme des éléments constitutifs de la tradition alsacienne-lorraine ; à l’occasion, ils ne manquaient pas de critiquer l’Allemagne hitlérienne pour prendre la défense des victimes de la persécution anti-religieuse nazie.

1. Paroles de Ludwig Uhland (1787-1862), musique de Friedrich Silcher en 1827.

Certes, ils trouvaient normal le rattachement de l’Autriche et des Sudètes à l’Allemagne, mais ils s’opposaient vivement à l’annexion de la Bohême et de la Moravie en mars 1939. D’autre part, Hermann Bickler, par la Jungmannschaft d’abord, par l’Elsass-Lothringer Partei ensuite, s’opposait radicalement à l’assimilation linguistique de l’Alsace-Lorraine, parce que la langue allemande en Alsace-Lorraine faisait pour lui partie de l’ordre mondial voulu par Dieu et réalisé par la nature ; au cas où le gouvernement français aurait continué à détruire les richesses linguistiques et à assassiner l’âme du peuple alsacien-lorrain, il était prêt à en tirer les conséquences jusqu’à la séparation de l’Alsace-Lorraine d’avec la France ; mais nulle part, il ne réclamait son rattachement à l’Allemagne.
Cela ne signifiait évidemment pas qu’un pareil souhait, qui pour un membre de la nation alémanique ne pouvait rien avoir d’anormal en dépit des frontières artificielles, n’existât point ouvertement chez tel ou tel membre influent de l’Elsass-Lothringer Partei. Le Dr Louis Benmann, membre du comité de direction, avait ainsi fortement critiqué le renoncement de Hitler à l’Alsace-Lorraine le 12 septembre 1938 ; il estimait que c’était le sacrifice d’un droit consenti en vue de l’amélioration des relations franco-allemandes, mais qu’une renonciation consentie même par l’autorité la moins contestée n’enlevait pas le droit vital aux peuples. Il est vrai que cet article avait été publié, non point dans la presse du parti de Hermann Bickler, mais dans les Strassburger Monatshefte de Fritz Spieser, en tant qu’article de réflexion et de discussion.
Il ne pouvait donc pas être question de réclamer et d’obtenir une déclaration de loyauté de l’Elsass-Lothringer Partei à l’égard de la France. Par contre, les défis spontanés à la France de la part d’un parti de jeunes étaient fréquents, qu’il s’agisse du refus de jouer la Marseillaise par la fanfare de Saverne lors de la venue du sous-préfet, de l’enlèvement du drapeau tricolore à Hirschland le 14 juillet 1937, ou encore du chant du «Deutschland über alles» ce même 14 juillet à Diemeringen.
Fin 1936, l’Elsass-Lothringer Partei avait fondé un nouveau journal de combat, Frei Volk (Peuple Libre) ; le titre était emprunté au salut des membres : «Frei Volk ! — In eignem Land !» (Peuple Libre ! — En son propre pays !) D’abord bimensuel, le journal devint hebdomadaire en 1938 ; son rédacteur en chef était le professeur d’histoire et poète, Dr Fritz Eyer, né et enterré à Haguenau (1907-1978).
L’Elsaessische Volkspartei, qui dominait littéralement la vie politique en Alsace, prenait beaucoup plus ses distances avec le Illème Reich, auquel elle reconnaissait assurément le droit de rattacher l’Autriche et les Sudètes, et le droit à l’espace vital ; par contre, elle critiquait le néo-paganisme nazi et la persécution religieuse comme du reste l’absence d’esprit et de comportement démocratique. Mais elle critiquait également la politique assimilatrice et laïque de la Illème République Française.
En juillet 1938, le député Henri Meck déposait sur le bureau de la Chambre un projet de loi pour garantir légalement le bilinguisme à l’Alsace-Lorraine :
«1 — La langue allemande doit constituer la langue de base du premier enseignement dans toutes les écoles d’Alsace-Lorraine et à côté du français, auquel priorité sera accordée dans les années suivantes, elle doit être étudiée au cours de la scolarité entière.
«2 — Les accusés et les témoins ont le droit de s’exprimer en dialecte devant le tribunal.
«3 — Toutes les communications administratives doivent être rédigées dans les deux langues. Sur demande, il faut répondre à chaque citoyen alsacien-lorrain en allemand». Lors du congrès des délégués de la Volkspartei à Strasbourg, les 10 et 11 décembre 1938, la résolution finale déclarait : «Le caractère du peuple, la mentalité et la langue, la législation et l’organisation du pays diffèrent de beaucoup de manières de la situation des autres provinces de France. L’Elsaessische Volkspartei souhaiterait dans l’intérêt de sa collaboration pacifique avec l’administration et le gouvernement, que cette situation particulière de l’Alsace-Lorraine fût ancrée dans la Constitution Française et fût assurée contre toutes les attaques quelles qu’elles soient». En 1939, après l’annexion le 15 mars de la Bohême et de la Moravie par Hitler, contrairement au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la Volkspartei s’opposa franchement à l’Allemagne nazie et proclamait la volonté des Alsaciens-Lorrains de se comporter en citoyens français loyaux. Le Illème Reich ne pouvait absolument pas constituer une alternative à la Illème République»! Entre deux maux, il fallait se résigner au moindre.
Le problème de l’attraction des idées national-socialistes provoqua l’éclatement de la Fortschrittspartei en deux fragments, l’un autour de l’avocat Klein et de quelques pasteurs protestants qui se montrèrent plutôt favorables aux nouvelles conceptions politiques, l’autre autour de Camille Dahlet qui se cramponnait aux principes démocratiques et bon gré mal gré à la France. Au cours de la session d’automne 1938 au conseil général du Bas-Rhin, Dahlet fit adopter un «vœu» en faveur de la langue allemande :
«… Les événements européens des derniers temps ont montré combien il est dangereux pour l’Etat de négliger les justes réclamations de ses minorités linguistiques. Nous pensons qu’il est grand temps de changer de méthode en Alsace-Lorraine. La situation économique est pratiquement sans issue. On ne doit pas laisser à ceux qui seraient tentés d’utiliser cette situation un argument aussi efficace que la méconnaissance systématique d’un droit naturel qui se trouve aujourd’hui en passe de devenir un élément constitutif du nouvel ordre européen, voire même du nouvel ordre mondial. C’est pourquoi nous réclamons la révision de la politique linguistique pratiquée depuis vingt ans en Alsace et en Lorraine et insistons sur la nécessité d’une rapide solution satisfaisante de ce problème».
Comme tous les vœux similaires des conseils généraux, celui-là ne trouva pas davantage grâce devant l’injuste impérialisme linguistique de l’Etat français.
Le 4 janvier 1938, l’Unabhängige Landespartei faisait le bilan de la politique française en Alsace-Lorraine depuis le Komplott-Prozess de Colmar (mai 1928) :
«… Il demeure l’iniquité de la politique linguistique de Paris qui refoule notre langue et la méprise ! Il demeure l’iniquité du système scolaire qui n’éduque pas à partir de la langue maternelle… Il demeure la mentalité paternaliste qui défavorise toujours un grand nombre d’Alsaciens-Lorrains et qui dans l’administration comme dans les entreprises privées garantit aux forces étrangères les postes importants que les indigènes sont au moins aussi capables d’occuper. Il demeure la lenteur et en partie l’incapacité d’une administration qui semble combattre les intérêts qu’elle devrait au contraire promouvoir. Il demeure les impositions spéciales qui pèsent sur notre économie, par suite des impôts trop élevés et du refus de l’Etat à prendre à son compte une partie des charges qui ne servent pas uniquement les intérêts de nos communes».
Ainsi, depuis 1928, rien, absolument rien n’avait changé dans le comportement figé du gouvernement français. Et puisque la France continuait à violer superbement les droits justes et sacrés de la Minorité Nationale d’Alsace-Lorraine, beaucoup de membres de la Landespartei (et aussi en-dehors de la Landespartei !) caressaient le rêve d’un retour à l’Allemagne ; mais il faut ajouter que ce rêve restait au niveau du sentiment au demeurant tout à fait légitime, sans qu’aucune action ne fût entreprise pour assurer sa réalisation.
Le 22 mai 1938, à l’occasion du dixième anniversaire du Komplott-Prozess de Colmar, la Heimatfront issue de la lutte contre les décrets Blum se réunissait pour la dernière fois à Strasbourg, au Théâtre de l’Union. A la tribune étaient assis trois membres de la Landespartei (Roos, Schall, Hauss), deux membres de l’Arbeiter- und Bauernpartei (Hueber et Mourer), un membre de la Fortschrittspartei (Klein), un membre de l’Elsass-Lothringer Partei (Bickler) et un membre de la Christlich-Soziale Volkspartei Lothringens (Antoni). Manquaient Dahlet et surtout les membres de l’Elsaessische Volkspartei (même Rossé était absent) qui refusèrent l’invitation parce qu’ils estimaient que la Landespartei et l’Elsass-Lothringer Partei affichaient trop de sympathies pour l’idéologie national-socialiste.
Au moment du congrès de Munich, la police reprit ses perquisitions chez les principaux membres de l’Elsass-Lothringer Partei, c’est-à-dire chez Hermann Bickler, Fritz Eyer, Rudi Lang, Alexander Kraemer, Fritz Spieser, etc. comme dans les locaux de Frei Volk ; c’était du 28 septembre au 6 octobre 1938. Suivirent des convocations et des interrogatoires dans les commissariats de police. Le climat politique s’alourdissait rapidement et l’on sentait partout que quelque chose allait se passer.
Mais Karl Roos continuait tranquillement ses activités. Sa dernière création était en automne 1937 un genre d’Université Populaire, le «Volksbildungsverein». La politique pure s’avérait insuffisante et la formation intellectuelle restait l’apanage de la bourgeoisie. Le peuple alsacien-lorrain, à qui on arrachait sa langue et dont on méprisait la culture traditionnelle, avait été complexé par l’école, l’administration, les mass média et la politique française. Il fallait absolument commencer par arracher le peuple au complexe d’infériorité que le vainqueur avait su inoculer aux vaincus. Le Dr Karl Roos s’en expliquait dans un prospectus :
«L’Elsaessischer Volksbildungsverein veut fortifier dans notre peuple le sentiment de la sécurité morale. Au sentiment déprimant d’une soi-disant infériorité alsacienne, qui fait souffrir, doit se substituer chez tous la conscience exaltante de l’équivalence alsacienne. L’Elsaessische Volks­bildungsverein s’adresse à l’ensemble du peuple alsacien, de la ville et de la campagne, à tous les travailleurs, hommes et femmes, et avant tout à notre jeunesse. L’Elsaessischer Volksbildungsverein ne tient compte ni des classes sociales, ni des richesses ni des études antérieures. Il veut être une authentique société populaire et s’efforce comme telle d’unir tous ceux qui partagent ses buts et qui se reconnaissent sans peur comme Alsaciens».
«L’Elsaessischer Volksbildungsverein n’est au service d’aucun parti politique et laisse à chacun ses conceptions politiques et ses manières de voir ; il demande aussi le respect qui convient aux confessions religieuses et encourage par raison de justice et d’équité la reconnaissance sans restriction des droits de la communauté alsacienne».
Pour cette université populaire alsacienne, Karl Roos obtint le concours d’Albert Goetz, directeur de l’orphelinat de la ville ; du Dr Joseph Brauner (1892-1945), prêtre et directeur des archives de la ville de Strasbourg ; du Dr Joseph Lefftz (1888-1977) ; du médecin Kissel ; de l’architecte Albert Reithler, etc. Le succès de ces soirées culturelles populaires fut immédiat.
Fin janvier 1939, Karl Roos tenait sa dernière conférence populaire. Brusquement, il fit un écart dans le domaine politique : «Qu’on ne nous prenne pas toujours pour le Hans em Schockeloch qui ne sait pas ce qu’il veut. Nous savons fort bien ce que nous voulons. Nous pouvons attendre !». Et la salle de la Mauresse (zum Mohren) croula sous les applaudissements. Quelques jours plus tard, le 2 février, il était convoqué à la direction de la police à Strasbourg ; le 4 février 1939 la police venait l’arrêter sous l’accusation d’espionnage.
Quant à l’Elsass-Lothringer Partei, elle avait publié le 8 novembre 1938 un programme d’urgence, «ein Sofortprogramm», qui réclamait l’égalité de traitement de la langue allemande avec la langue française, l’autonomie politique de l’Alsace-Lorraine, la rétrocession des richesses minières au peuple alsacien-lorrain, et la création d’une authentique communauté populaire par l’élimination des éléments étrangers.
Quelques mois avant la victoire du Front Populaire, le Parlement Français avait voté la loi du 10 janvier 1936 contre les groupes de combat et les milices privées de caractère plus ou moins fascisant du genre Camelots du Roy, Jeunesses Patriotes, le Faisceau, le Francisme, etc. Le gouvernement de Pierre Laval en avait profité pour insérer un paragraphe 3 qui permettait d’appliquer la dissolution par décret aux associations ou groupements de fait qui auraient pour but «de porter atteinte à l’intégrité du territoire national».
En vertu de cette loi du 10 janvier 1936, le gouvernement Daladier interdit par décret, le 21 avril 1939, l’Elsass-Lothringer Partei de Hermann Bickler, le Bund Erwin von Steinbach, et l’Elsaessischer Volksbildungsverein du Dr Karl Roos déjà en prison, avec la justification suivante :
«Un certain nombre de groupements se sont formés dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, qui sous couleur de rechercher avec un pays étranger des relations culturelles ou de préconiser une réforme administrative locale, s’efforcent en réalité de détacher moralement de la France les populations de ces départements et de préparer ainsi leur séparation de fait, et éventuellement de droit, du reste de la patrie. Leur action… n’en présente pas moins un danger public, tant par les craintes qu’elle suscite chez les uns, que par les espoirs, d’ailleurs vains, qu’elle éveille chez les autres. Etant donné qu’il est constant que leur but réel est de porter atteinte à l’intégrité du territoire national, nous avons estimé qu’il y avait lieu de dissoudre les divers organismes».
Le préambule du décret Daladier de ce 21 avril 1939 révèle brutalement l’opposition entre le mythe jacobin officiel d’une nation française supposée uniforme et identique en tous ses éléments constitutifs — mythe tragique chevauché par tous les gouvernements français depuis la Révolution — et la réalité objective d’une France multinationale, composée d’environ huit nations ou fragments de nations que nous appelons pour faire court «ethnies». Pour le mythe jacobin, le Rhin est une frontière naturelle, décrétée au premier siècle avant notre ère par un conquérant sans scrupules, Jules César ; et une frontière qui sépare. Pour l’ethnie alémanique, au contraire, le Rhin est un lien qui unit les Alamans d’Alsace aux autres Alamans de Suisse, du territoire de Bade, du Liechtenstein et du Vorarlberg autrichien. Pour le mythe jacobin, les Alamans de la rive orientale et méridionale du Rhin sont des étrangers. Pour l’ethnie alémanique, au contraire, ces Allemands et ces Suisses sont des frères de race et de culture, issus du même «alemannischen Stamm» ; et s’il faut absolument trouver des étrangers ethniques, c’est à Paris qu’ils se trouvent. Enfin, pour le mythe jacobin officiel, l’Alsace est de culture française, alors qu’en réalité, sa culture naturelle et normale est une culture germanique rhénane ; en Alsace la culture française est le résultat de la violence scolaire et administrative d’un Etat qui n’a jamais voulu reconnaître à sa population le droit de disposer d’elle-même.
Ainsi, la cause fondamentale de tous les malheurs et de toutes les souffrances, comme de toutes les perversions intellectuelles et sentimentales des masses populaires alsaciennes, se trouve dans le mythe officiel jacobin d’une pseudo-France uniforme, limitée par des frontières providentielles et naturelles, alors qu’en réalité la France est une construction artificielle réalisée par le feu et le sang, et dont les frontières tranchent partout à vif à travers les ethnies naturelles, qu’il s’agisse des Flamands, des Wallons, des Franciques, des Alamans, des Franciens du Jura suisse, des Franco-Provençaux de Neuchâtel, de Vaud et du Val d’Aoste, des Occitans du versant italien des Alpes, des Catalans du Roussillon, des Occitans du Val d’Aran et des Basques d’Euzkadi.
Que les réalités naturelles et géopolitiques ne correspondaient point au mythe officiel de la France jacobine, beaucoup d’Alsaciens en avaient conscience et quelques-uns osaient le dire. Par exemple lors d’une réunion de la Landespartei, le 30 décembre 1933, Paul Schall, après avoir parlé du «péril jaune japonais», distinguait «Vaterland» (= «Patrie»), et «Heimatland», mot qui n’a pas d’équivalent en langue française (mais chez les Bretons) et qui indique le pays d’un Stamm, d’une tribu. Schall ajoutait : «L’Alsacien n’a pas de Vaterland pour le moment ; il n’a qu’un Heimatland, l’Alsace-Lorraine. Nous sommes des patriotes alsaciens-lorrains et nous ne pouvons reconnaître la France comme étant notre patrie !» Il fut alors interrompu par Metz : «Notre Vaterland est l’Allemagne. Au cours de la prochaine guerre, cette situation devra être mise au clair et ce sera le devoir de tout Alsacien d’y contribuer».
Pour ces mêmes motifs, l’on oblige les Alsaciens à proclamer à temps et à contre-temps qu’ils sont Français ; ils doivent manifester continuellement cette appartenance par une saturation de cérémonies patriotiques franchement ridicules. La France conquérante et assimilatrice agit suivant la méthode Coué ; ces manifestations, épaulées par la déculturation scolaire et les mass média (journaux, radio), doivent effacer la réalité ethnique grâce à l’autosuggestion, et renforcer le mythe jacobin d’une France uniforme, uniformité qui justifierait sa centralisation dictatoriale.
Après le décret du 21 avril 1939, les événements se précipitèrent. L’imprimerie de Fret Volk fut confisquée et le journal de l’Elsass-Lothringer Partei cessa de paraître avec son dernier numéro du 6 mai 1939. En juillet furent interdits les Strassburger Monatshefte du Dr Fritz Spieser ; l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) fut interdite à son tour le 31 août 1939. En juillet, l’Unabhängige Landespartei, désormais dirigée par Paul Schall, fusionnait avec l’Arbeiter- und Bauernpartei de Mourer et de Hueber pour constituer l’Elsass-Lothringische Arbeiter- und Bauernpartei, qui fut interdite le 31 octobre 1939.
Mais la guerre était déclarée depuis deux mois. Malgré le traité d’amitié et de non-agression signé à Paris entre l’Allemagne et la France le 6 décembre 1938, la France proclamait la mobilisation générale le 1er septembre 1939 et déclarait la guerre aux Allemands le 3 septembre, six heures après le Royaume-Uni.
En 1794, la Révolution Française avait imaginé la déportation d’une «bonne partie des Alsaciens dans des lieux où il faudra qu’ils deviennent Français, et on laissera l’autre pour se franciser avec la colonie qu’on appellera de l’intérieur de la République, en l’occurrence les Vendéens que l’on déportera sur le Rhin». Le gouvernement français reprenait une politique analogue. Dès le 2 septembre 1939, et en quelques heures, Strasbourg fut vidé de sa population qui n’avait le droit d’emporter que le strict nécessaire. 25 000 Strasbourgeois furent déportés dans l’Indre, 80 000 dans la Dordogne, plus de 11 000 dans la ville de Périgueux. Un plan d’évacuation totale de l’Alsace était prévu, avec la dispersion des Alsaciens au sud de la Loire. Le premier tiers, situé sur la Ligne Maginot, avait été transplanté de suite ; les deux tiers restants devaient suivre plus tard. 127 000 hectares de terres cultivées étaient livrés à l’abandon ; tous les bestiaux et toutes les bêtes domestiques étaient lâchés dans la nature et désemparés erraient au hasard.
Loyaux envers l’Etat français, les autonomistes mobilisés avaient rejoint leurs casernes et les autres accomplissaient correctement leurs devoirs civiques. En quelques jours, les principaux responsables de l’Alsace authentique étaient arrêtés, les plus dangereux transférés à Nancy ; plus tard, en mai 1940, les autres, des centaines d’hommes et de femmes, étaient internés dans le camp de concentration d’Arches près d’Epinal ».1

1. Le commandant du camp de concentration d’Arches avait ordre de le faire bombarder par l’artillerie s’il risquait d’être délivré par les Allemands. Le Dr Louis Benmann parvint à obtenir du commandant la non-exécution de cet ordre criminel.

A la prison militaire de Nancy où se trouvait depuis sept mois le Dr Karl Roos, furent incarcérés cinq membres de l’Elsaessische Volkspartei, savoir les députés Joseph Rossé et Marcel Stürmel, le directeur des hôpitaux civils de Strasbourg, Joseph Oster, l’abbé Joseph Brauner (archiviste de la ville de Strasbourg), Jean Keppi (secrétaire général de la mairie de Haguenau) ; six membres de la récente Elsass-Lothringische Arbeiter- und Bauernpartei, savoir le député Jean-Pierre Mourer, les trois conseillers municipaux de Strasbourg Paul Schall, René Hauss et René Schlegel, le journaliste Camille Meyer et la secrétaire du Dr Roos, madame Woerner ; quatre membres de l’Elsass-Lothringer Partei, savoir les avocats Hermann Bickler et Peter Bieber, le dentiste Rudi Lang et Edmond Nussbaum ; un membre de la Christlich-Soziale Volkspartei Lothringens, le conseiller général Victor Antoni ; un membre de l’Elsaes-sischer Volksbildungsverein, Joseph Lefftz.
En quelques jours, toutes les structures ethniques se trouvaient détruites et le peuple menacé d’une «déportation à Babylone»… La France jacobine appliquait à sa manière la belle devise : Liberté, Egalité, Fraternité !

4. Le chemin de croix des chefs autonomistes

Jusqu’à la loi du 10 janvier 1936, il n’existait aucune loi interdisant les activités autonomistes en France ; mais cette loi ne permettait que la dissolution par décret-loi des mouvements autonomistes qui porteraient atteinte à l’intégrité du territoire national.
C’était beaucoup trop insuffisant pour les services spéciaux français, c’est-à-dire l’espionnage et le contre-espionnage ; ils firent donc pression sur le gouvernement Daladier pour l’amener à instaurer dans le pays une véritable terreur policière. Paul Paillole harcela Corvisy, haut fonctionnaire du ministère de la Justice, pour lui faire admettre qu’il fallait enlever à l’espionnage son caractère politique, faire des «crimes contre la sûreté extérieure de l’Etat» des infractions de droit commun ; si l’auteur de ces infractions est Français, c’est un «traître» ; s’il est étranger, c’est un «espion». On exhibe de l’Ancien Régime le crime de lèse-majesté contre les rois de droit divin, et on en fait un crime de «lèse-nation» contre la nation française de droit divin, donc un crime punissable en tout temps de la peine de mort !
Et sans passer démocratiquement par les débats parlementaires, un décret-loi est pris le 24 mai 1938, contre-signe, comme l’on signerait une vulgaire carte postale, le 17 juin suivant par le Président du Conseil, Edouard Daladier. Les responsables du contre-espionnage français, surtout Schlesser et Paillole, sont heureux : ils ont obtenu ce qu’ils souhaitaient depuis longtemps, une nouvelle «Loi des Suspects», qui permettrait comme au bon vieux temps de la terreur de Robespierre d’envoyer à la mort des innocents, coupables d’être suspects d’espionnage ou coupables de ne pas admettre le dogme infaillible d’une France Uniforme, d’un Etat impérialiste qui aurait toujours le droit d’annexer de nouveaux territoires et de nouvelles colonies, mais jamais d’en perdre !
L’inique décret-loi du 17 juin 1938 fut complété le 29 juillet 1939 par un second décret-loi qui reprenait le précédent ; il l’introduisait dans l’article 80 du Code Pénal et codifiait la notion de «secret de la Défense Nationale» dans les termes mêmes proposés par les Services Spéciaux français : «Sont secrets : les renseignements ou documents d’ordre militaire, diplomatique ou industriel qui, par leur nature, ne doivent être connus que des personnes qualifiées pour les détenir et doivent dans l’intérêt de la Défense Nationale être tenus secrets à l’égard de tout autre personne».
Les effets de la nouvelle législation terroriste furent immédiats : en 1938, la police arrêtait 274 «traîtres» ou «espions», et dans les cinq premiers mois de 1939, plus de 300 ! En moyenne, plus de deux traîtres ou espions par jour ! Pour sentir tout le ridicule et tout l’odieux de ces mesures, il faut savoir que la construction de la Ligne Maginot employait 45 % d’étrangers à la France, parmi lesquels des chefs de chantier «100 % allemands, aryens pur sang, dont la famille habite l’Allemagne». En 1938, «on se promène librement sur la Ligne Maginot. Sous prétexte de visites à leurs cimetières voisins, les anciens combattants allemands, leurs familles… et les agents de l’Abwehr arrivent en cars, sans contrôle, questionnent, photographient…»1. Les plans de la Ligne Maginot à Thionville, centre stratégique de toute la ligne de fortifications, traînent sur les tables et quiconque possède assez de sang-froid peut s’en emparer. Bien plus, lorsque les Allemands entrent à Prague en mars 1939, ils trouvent tous les plans de la Ligne Maginot dans les placards de l’état-major !

1. Paul Paillole : Services Spéciaux 1935-1945 ; p. 90.

Depuis avril 1939, les Italiens alliés de Hitler disposent de tous les codes militaires secrets, à l’exception des codes de l’URSS et du Japon ! C’est encore la firme berlinoise «Siemens» qui avait réalisé l’installation électrique de la Ligne Maginot ! Un sous-officier vendait le nouveau fusil-mitrailleur français aux Allemands ; des agents allemands travaillaient dans les usines d’armement, comme dans l’usine qui construisait les chars «Somua» ; un inspecteur de police de Longwy était un espion allemand ; les délibérations ultra-secrètes de la Commission des Affaires Etrangères au Sénat étaient connues dans tous leurs détails dès le lendemain par les Allemands, et les rapports des réunions à huis clos de la Commission de la Défense Nationale à la Chambre des Députés n’avaient plus guère de secrets pour les Allemands. Du reste, le Journal Officiel apportait à lui seul une foule de renseignements militaires ! Et quand enfin la Wehrmacht lancera la grande offensive du 10 mai 1940, ce ne sera que 40 minutes après le début des opérations que le Service de Renseignements français annoncera : «Alerte ! Invasion du grand-duché par les troupes allemandes»1.
Si les mesures draconiennes prises par le gouvernement français sous la pression des services spéciaux se révélèrent incapables de sauver la France de la défaite, elles servirent par contre à emprisonner et à tuer bien des innocents !
Le nouveau procès du Dr Karl Roos débuta le 23 octobre 1939 devant le tribunal militaire de Nancy et s’acheva le 26 par sa condamnation à mort. Pour sa défense, l’accusé avait demandé trois avocats : le premier fut mobilisé, le second, Me Klein, qui avait défendu Rossé et Wtlrtz en 1928 au Komplott-Prozess, ne dut qu’à la fuite de ne pas être arrêté lui-même ; finalement, le Dr Roos ne pouvait disposer que de Me Berthon, son défenseur de Colmar et de Besançon, qui avait le double tort d’être du barreau de Paris et non de Nancy, et surtout d’avoir été communiste alors que le gouvernement venait de dissoudre le PCF. L’avocat Peter Bieber, qui s’était spontanément offert pour aider la défense, fut arrêté au moment même où il se présentait et jeté immédiatement en prison. En outre, toutes les pièces de l’accusation n’étaient pas soumises à la défense qui se trouvait par là incapable de les réfuter.
Dans son ouvrage «Services Spéciaux 1935-1945», Paul Paillole se félicite d’avoir fait arrêter «le chef le plus en vue du mouvement autonomiste alsacien» comme espion. La preuve de son espionnage ? «En examinant un carnet trouvé sur lui, notre section allemande du Contre-Espionnage remarque qu’une page en a été mal déchirée, sans doute à la hâte. La page blanche suivante, expertisée par nos services techniques, relève les traces de l’écriture de la page arrachée. La limaille de plomb répandue sur cette page blanche fait apparaître deux numéros de téléphone en Suisse écrits de la main même de Karl Roos. Nous les connaissons. Ce sont ceux donnés par l’antenne de Francfort à ses agents pour n’être utilisés qu’en cas de guerre».

1. Jean Vanwelkenhuyzen : La surprise du 10 mai 1940 (Le Monde du 11 mai 1977).

Ce n’était un secret pour personne que Karl Roos avait de nombreuses relations parmi les Allemands ; il avait été longtemps professeur à Bochum et à Cologne, il avait été inspecteur français en Sarre ; il avait surtout des relations avec les rives orientales et méridionales du Rhin, c’est-à-dire avec les Alamans du territoire de Bade et de Suisse ; il avait fait une partie de ses études universitaires en Forêt Noire, à Fribourg-en-Brisgau, et il avait séjourné en Suisse. Volontiers il aimait échapper à l’atmosphère étouffante du Strasbourg d’avant-guerre pour aller déguster une bière et fumer un cigare dans une ambiance alémanique.
Parmi ses relations, il y avait notamment l’ancien professeur de Colmar, Bongartz, journaliste mais malheureusement aussi agent de renseignements allemand ; à cet ami, il envoyait les coupures de journaux ou de petits renseignements politiques, militairement sans valeur ; bref, les relations Roos-Bongartz étaient des relations journalistiques et amicales, mais absolument pas d’espions ! D’autre part, en tant que responsable autonomiste du peuple d’Alsace-Lorraine, le Dr Roos estimait de son devoir politique d’être exactement renseigné en cas de besoin, notamment en cas de guerre, puisque d’après les conceptions mêmes de la France, l’Alsace-Lorraine devait en être le principal champ de bataille. Que Bongartz indiquât alors au chef autonomiste les deux numéros de téléphone suisses était parfaitement naturel : on ne voit pas pourquoi Paillole ou d’autres avaient seuls le droit de connaître la vérité pour la déformer ensuite à l’usage des populations ! Du reste, ces relations du Dr Roos avec Bongartz, la police les connaissait dès le procès de 1929 ; or précisément Bongartz s’était déplacé à Besançon pour se mettre à la disposition de la Cour d’Assises, qui curieusement refusa de l’entendre !
Karl Roos avait encore des relations avec un autre Alsacien, le Dr Robert Ernst, qui de son côté, après avoir choisi en 1918 de se retirer en Allemagne, travaillait à la conservation des droits ethniques de sa Heimat. Or, comme le déclarait le Dr Roos lui-même à son compagnon de cellule, le journaliste allemand Baron : «Sur toutes les rumeurs de soi-disant atteintes à la sûreté de l’Etat que j’aurais manigancées avec le Dr Ernst, nous n’avons absolument pas besoin de nous entretenir. Les Français devront s’habituer à ce que les Alsaciens conscients de leur appartenance ethnique (et cela veut dire une fois pour toutes que les Alsaciens font par tie du monde allemand) forment et demeurent une unité ethnique qui demeure, quel que soit le coin du monde où ils se trouvent».
Or, au procès de Nancy contre le Dr Roos, tout Allemand passait pour espion ; du coup, toute relation avec un Allemand, de quelque nature qu’elle fût, était considérée comme de l’espionnage. A charge de l’inculpé de prouver qu’effectivement, il n’avait jamais espionné ! Preuve qu’il était pratiquement impossible de fournir. Lorsque le conseiller général du Bas-Rhin, l’abbé Gromer, vint témoigner à Nancy : «Je ne tiens pas Roos pour espion ; il n’est vraiment pas doué pour ce genre d’activité», le président du tribunal militaire lui rétorqua : «Pouvez-vous prouver que Roos n’a pas espionné ?» Et comme le témoin déclara que cela lui était naturellement impossible, il fut remercié : «Bien, alors vous pouvez partir». Le système judiciaire était renversé : à priori, le Dr Roos était un espion ; à lui de prouver qu’il était innocent !
Pour donner à l’opinion publique l’impression que non seulement le Dr Karl Roos était un espion, mais qu’il dirigeait en plus un réseau d’espionnage, l’accusation versa dans le même procès les cas d’un jeune soldat, Lobstein, et de son compagnon Kauffmann ; ils avaient fourni quelques renseignements anodins aux Allemands. Mais le tribunal dut rapidement se persuader que le Dr Roos ne connaissait ni Lobstein ni Kauffmann ! On y mêla encore le cas du Dr Alfred Hanauer qui avait commis le crime abominable d’avoir essayé de fonder un mouvement de jeunesse et chez qui la police avait découvert quelques images de Hitler ! Mais cela n’avait rien à voir avec le Dr Roos.
Finalement, l’argument capital contre le Dr Roos était fourni par Julien Marco, membre de la Landespartei et souvent chauffeur particulier de l’accusé. Marco était le fils d’un instituteur assez sévère à qui le comportement de son fils apporta bien des déceptions. Cheminot à Strasbourg-Neudorf, Julien Marco avait signé le Manifeste du Heimatbund le jour de la Pentecôte de 1926 et pour ce motif, il avait été injustement révoqué. Ayant donc perdu sa place, il travailla un moment à l’imprimerie Erwinia avec Jean Dumser, puis le Dr Roos lui avait trouvé un emploi de bibliothécaire auxiliaire d’où il fut renvoyé par Charles Hueber, maire de Strasbourg. Le Dr Roos, grâce aux relations amicales qui le liaient au Dr Oster, put à nouveau lui fournir un emploi aux hôpitaux civils de la ville de Strasbourg. Julien Marco avait un sale caractère et se plaisait à calomnier, de sorte qu’il n’avait point d’amis. Il se rattrapait alors sur les amies, pour lesquelles il fallait de l’argent. A cette fin, il était entré en relation avec la Gestapo de Kehl où les services spéciaux avaient introduit un espion français depuis 1931, c’est-à-dire immédiatement après l’évacuation de la tête de pont en face de Strasbourg.
A la Gestapo, Marco n’apportait que des renseignements que n’importe quel touriste allemand du dimanche aurait pu fournir, mais son intérêt était ailleurs, dans ses relations avec les autonomistes, notamment avec Karl Roos qui, voyant en lui un homme très malheureux, s’évertuait à se montrer paternel à son égard et l’aidait dans toute la mesure du possible. Lorsque les services spéciaux jugèrent le moment venu d’écraser les autonomistes alsaciens-lorrains, ils se saisirent de Julien Marco, lui faisant connaître qu’il avait à choisir, ou bien le poteau d’exécution, ou bien la perte du Dr Roos par des témoignages appropriés. Devant ce chantage, angoissé par la mort, Julien Marco pensa qu’il était encore jeune, tandis que Karl Roos avait déjà la plus belle partie de sa vie derrière lui ; il accepta donc le chantage policier et le rôle de Judas.
Julien Marco avait subtilisé au Dr Roos la photo de Hanovre où en 1933, par plaisanterie, Roos s’était déguisé avec l’uniforme officiel de maire du Illème Reich, saluant le bras levé. Cette photo devenait pour les besoins de la cause celle du Dr Roos en uniforme de S.A. en Allemagne, s’entraînant à jouer le Konrad Henlein d’Alsace, assuré d’être nommé Gauleiter d’Alsace ; du reste ses amis auraient déjà en poche la nomination à des postes importants ! Marco déclarait encore que Roos l’avait chargé de faire de l’espionnage militaire au bénéfice de l’Allemagne ; le Dr Roos avait beau expliquer les faits falsifiés et déformés, nier les accusations fantaisistes et calomnieuses de son ancien compagnon terrifié par le chantage policier ; le professeur Goosz, beau-frère du Dr Roos, et Madame Woerner, sa secrétaire (à qui on avait eu soin d’annoncer avant sa déposition qu’elle allait aussi être arrêtée), avaient beau confondre Marco et montrer l’inanité de ses faux témoignages. En vain ! Le tribunal, qui voulait absolument la peau du chef de l’autonomisme alsacien-lorrain, n’entendait et ne croyait que le faux témoin.
Les trois commissaires de la police spéciale de Strasbourg, Monnard, Becker et Léonard, jubilaient. Monnard accusait Roos d’être responsable de ce que certains Alsaciens mettaient encore leurs espoirs dans l’Allemagne ; le peuple alsacien, déclarait ce Français, exigeait la mise à mort de Roos. Le commissaire Antoine Becker (celui-là même qui possédait les empreintes digitales du grand graveur Albrecht Durer mort en 1528, qu’il avait été sur le point d’arrêter à Berlin en 1928), se réjouissait sadiquement d’être, après 15 années d’efforts, arrivé à son but, celui de la mort de Roos et de l’extermination de «la peste autonomiste» ; enfin seraient réparées les erreurs judiciaires de Colmar et de Besançon !
Le colonel Marcy, procureur général, traita Roos de «mauvais berger», déclara que l’Allemagne était entrée en guerre parce qu’elle espérait une révolte de la population alsacienne (comme si ce n’était pas la France qui avait déclaré la guerre à l’Allemagne !) et qu’il importait absolument d’intimider par l’exécution de Roos les Alsaciens, tant ceux qui étaient encore en Alsace que ceux qui avaient été déportés au sud de la Loire. Mais ni le juge d’instruction Laroubine, ni le procureur général Marcy, ni aucun témoin à charge, ne purent apporter la moindre preuve réelle que le Dr Roos ait été un espion ; personne, sauf le malheureux Julien Marco manœuvré par la police, qui n’apportait que de faux témoignages.
Le 26 octobre 1939, à 12 h 30, Karl Roos était condamné à mort en même temps que le soldat alsacien Lobstein, Kauffmann, Hanauer et Marco s’en tiraient avec 5 années de détention ; mais à Marco, Laroubine et Marcy avaient fait savoir qu’en retour de ses bons services, il serait rapidement remis en liberté.
Dès son retour en prison, Roos fut conduit dans la cellule réservée aux condamnés à mort, en compagnie de Lobstein ; il dut revêtir les habits spéciaux et sales ; ses pieds restaient jour et nuit entravés par une chaîne lourde de 5 livres, mais les mains n’étaient enchaînées que pour la nuit. Au bout de trois mois, le Dr Roos avouait qu’à la longue, l’on arrivait à s’habituer aux chaînes des pieds, alors que les chaînes des poignets empêchaient toujours de dormir correctement et qu’à chaque faux mouvement elles tailladaient les chairs.
Le condamné avait conscience de son innocence, de l’iniquité de la sentence du tribunal militaire, du chantage policier qui pourrit la justice. Déjà au cours de l’instruction du procès, le juge Laroubine et d’autres complices lui avaient promis la vie sauve avec une haute récompense, s’il acceptait de les aider à faire condamner les autres autonomistes que l’on était en train d’arrêter et dont la police spéciale réclamait la peau. Il leur avait répondu : «Plutôt mourir que mentir !» Dès le lendemain de la condamnation, le 27 octobre 1939, le directeur de la prison de Nancy, Guichard, vint lui rendre visite :
— Ça va, Roos ? Le moral est bon ?
— Il pourrait être meilleur.
— Il ne tient qu’à vous. Vous savez tout. Vous pouvez vous sauver. Mais il faut causer, il faut causer… Je reviens un de ces jours.
Quinze jours plus tard, Guichard réapparaissait devant la cellule du condamné à mort :
— Ça va, Roos ? Vous connaissez Mourer ?
— Oui.
— Mourer vous a remplacé ?
— Non, Mourer est plus que moi, il est député.
— Non, Roos, vous étiez le chef. Vous savez tout. Il faut causer.
— Je ne sais rien !
— Vous pouvez vous sauver. Faites comme l’autre. Vous pouvez sortir d’ici. En deux ans ou même en six mois, vous serez libre !
— (Roos ne répondit point, regarda avec mépris son interlocuteur et lui tourna le dos).
— Alors, je reviens encore une fois. Guichard revint quatre semaines plus tard :
— Ça va Roos ?
— Oui, ça va.
— Alors la cassation ? Il ne faut pas trop y compter. En général elle est rejetée. Et vous savez un soir, vers dix heures, je reçois un télégramme. Pendant que vous sommeillez tranquillement, j’ai beaucoup de travail. Je dois me mettre en règle avec mes livres. Je dois informer l’aumônier, chercher vos affaires, etc. Et le matin, il y a là-bas, au dehors, douze soldats, baïonnette au canon. On vous cherche, et après…
Roos garda le silence et tourna le dos. Guichard resta encore un moment immobile devant la grille, ricana nerveusement, et disparut.
Le jour même de sa condamnation à mort, le 26 octobre 1939, le Dr Karl Roos, conseiller général du Bas-Rhin et conseiller municipal de la ville de Strasbourg, s’attendait à être rapidement fusillé. A sa sœur et à son beau-frère venus le voir dans l’après-midi, il avait déclaré : «Je n’ai maintenant plus de temps pour vous parler, je dois me préparer à la mort». Mais au fur et à mesure que le temps passait, qu’il en avait appelé à la Cour de Cassation, puis qu’il avait signé son recours en grâce, il s’était remis à espérer sa grâce, d’abord pour Noël, puis pour le Nouvel An. En vain ! L’aumônier de la prison, le R.P. Brandicourt, s.j. entra alors en jeu. Il demanda à Roos d’oublier la «justice» humaine et de se mettre dans la peau du Christ qui, innocent, fut condamné et crucifié. En outre, l’occasion se présentait pour lui de devenir un saint.
Un saint ? Roos était perplexe. Sûrement il n’avait point vécu en saint ; cela on le savait en Alsace, et ses adversaires ne manquaient pas de le faire passer pour anticlérical, communiste, et tout le reste… Roos réclama donc des livres religieux, et très méthodiquement, suivant le caractère germanique, il se mit à étudier les dogmes et la morale chrétienne. Une difficulté : la confession ; elle lui pesait comme un énorme caillou sur la conscience. Le R.P. Brandicourt lui prêta alors l’Examen de Conscience de Charles Péguy, et cette lecture l’enthousiasma au point que bientôt il fit sa confession générale ; les larmes aux yeux, il embrassa son confesseur après l’absolution.
Deux Alsaciens-Lorrains avaient été fusillés près de Nancy en 1939 : Franz-Helmuth Grüneberg, le 18 avril, et Lucien Frank, le 21 juillet ; ce dernier n’avait jamais bien su pourquoi ! Et depuis le 31 janvier 1940, quatre autres condamnés à mort attendaient leur exécution : les deux Alsaciens condamnés le 26 octobre 1939, Karl Roos et le soldat Lobstein ; et deux journalistes allemands de Paris, Baron et Klein1.
Il était interdit aux autonomistes de la prison de Nancy de communiquer entre eux et de se voir. Pourtant, grâce à l’humanité d’un gardien, au cours d’une «promenade», le Dr Roos put s’entretenir un instant à travers un trou d’observation avec l’ancien député de Colmar, René Hauss, qui lui demandait comment il allait. «Tu vois bien ! Mais j’ai déjà trop souffert pour ressentir encore quelque chose ! C’est même un miracle si je vis encore !». Et comme Hauss lui indiquait que personne n’avait encore été interrogé par le juge d’instruction, Roos répliqua : «Résistez et tenez bon ! Vous pouvez compter sur moi comme je compte sur vous ! »
Le Mardi-Gras 6 février 1940, le Dr Roos demandait à l’aumônier de lui expliquer l’état de l’âme après la mort. C’était une question à laquelle il était d’autant plus difficile de répondre qu’elle venait de la part d’un homme qui attendait son exécution d’un moment à l’autre. Le R.P. Brandicourt lui proposa donc de traiter ce sujet plus tard. Pourtant, la soirée du Mardi-Gras se passait gaiement dans l’étroite cellule des quatre condamnés à mort ; ils se racontaient leurs souvenirs de jeunesse et d’études. Soudain, ils aperçurent l’ombre de Guichard, chef de la prison de Nancy, qui les épiait depuis un moment : «Aha ! s’écria-t-il quand il se vit découvert, vous vous amusez ! Il y a bonne ambiance et sûrement vous avez la conscience tranquille ?» Il fixa l’un après l’autre chacun dans les yeux, et se tournant vers Roos, il demanda :
— Et vous Roos, désirez-vous quelque chose ?
— Ma liberté ! répliqua ce dernier avec une telle violence qu’involontairement tous le regardèrent.
— La liberté ? reprit Guichard, elle finira bien par venir, d’une manière ou d’une autre ! Et, se retournant pour s’en aller, il ajouta à voix basse mais suffisamment claire pour être entendu : «Et puis, c’est l’autre manière…»
L’envie de rire se dissipa immédiatement et le Dr Roos demanda au gardien qui les surveillait jour et nuit, de lui expliquer comment cela se passait lorsqu’on fusillait quelqu’un. Après les explications, il déclara : «Eh bien ! Si je dois mourir, je suis prêt». Puis, tous les quatre firent leur prière du soir en commun, et à la fin, Roos leur dit : «A partir de maintenant, appelez-moi père». Les trois autres lui répondirent : «Ja, du bist unser Vater (Oui, tu es notre père)». Le Dr Karl Roos, qui appartenait à une famille de six enfants et qui lui-même s’était marié trois fois, n’avait jamais eu d’enfants ; et voici que quelques heures avant sa mort, des profondeurs de l’instinct montait en lui un puissant désir nostalgique d’une paternité qui lui avait toujours été refusée.

1. Au premier juillet 1937,16 987 Allemands vivaient à Paris contre seulement 488 Français à Berlin !

Le lendemain matin, Mercredi des Cendres, le 7 février 1940, vers les six heures du matin se tenait devant la grille des condamnés le président du tribunal militaire de Nancy, le képi doré sur la tête. Exceptionnellement, Roos ne s’était pas encore réveillé et il dormait profondément. On dut le secouer : «Roos ! Soyez courageux ! Votre heure est venue !» «Déjà ?», s’écria la victime brutalement tirée du sommeil ; «Je proteste ! Vous savez fort bien que je suis innocent !». Le R.P. Brandicourt se précipita alors dans la cellule pour lui offrir la croix à baiser : «Mon ami ! hier vous m’aviez demandé de vous expliquer comment sera l’âme après la mort ; dans quelques instants, vous en saurez davantage là-dessus que tous les théologiens au monde !»
En même temps, l’autorité judiciaire annonça que la veille le président Lebrun avait gracié Lobstein, mais qu’il demandait qu’en ce qui concernait Roos, la justice poursuive son cours. En pleurant, le gardien enleva aux deux hommes les lourdes chaînes qu’ils traînaient depuis trois mois, puis Roos assista avec une profonde dévotion à la messe «Pour obtenir une Bonne Mort», à laquelle il communiait pour la dernière fois. Durant cette messe, le prêtre prononça quelques prières en français et insista sur cette parole du Christ : «Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés !». A la conciergerie, le Dr Roos but tranquillement le petit verre de «mirabelle» offert par le R.P. Brandicourt, et trinqua avec les gardiens en signe d’amitié et de reconnaissance pour tout le bien qu’ils lui avaient fait. Et toujours aussi calme et maître de lui, il monta dans la voiture cellulaire en compagnie de l’aumônier, en récitant le chapelet.
Après un voyage d’une vingtaine de minutes, au petit matin, le cortège arriva au lieu dit «La Petite Malepierre» de la commune de Champigneulles, où se dressait déjà le poteau. Roos remercia le prêtre et ajouta : «Je meurs fidèle à ma foi en l’Incarnation, la Rédemption et la Résurrection ; je meurs fidèle à ma Heimat et à mes amis». Deux soldats se saisirent de lui, lui bandèrent les yeux, l’obligèrent à s’agenouiller dans la neige et lui attachèrent les mains derrière le poteau. Une dernière fois, Roos priait le «Notre Père» : «Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés…» et le souvenir de Julien Marco qui l’avait livré lui glissa à travers l’esprit. Il récita ensuite le «Je vous salue» : «Priez pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort». Brusquement, un cri d’angoisse : «Père ! je ne vous entends plus !» «Si, lui répondit le prêtre, je suis toujours là».
Il y eut une longue seconde de silence. Soudain, au milieu de l’émotion générale, s’éleva la voix du Dr Karl Roos, chef des autonomistes Alsaciens-Lorrains ; une voix extraordinairement sereine, claire et forte : «Jésus ! à toi ma vie ! — Jésus ! à toi ma mort !» Il ne put ajouter la troisième partie de la célèbre prière d’Alsace-Lorraine : «Jesu, dein bin ich tot und lebendig ! — Jésus, je suis à toi vivant et mort !». Une salve de douze balles venait de cribler la poitrine de la victime, douze balles qu’à dessein tirèrent douze soldats alsaciens… 1. La tête bascula en avant, et après l’inutile coup de grâce dans la nuque donné par l’officier qui commandait le peloton, le médecin capitaine Wolf dressa l’acte de décès. Autour du cadavre, le sang vif rougissait la neige immaculée : «rouge et blanc», les couleurs de l’Alsace !…
Lorsqu’au retour à la prison, le P. Brandicourt revint chercher ses livres prêtés au Dr Karl Roos, il trouva sous l’oreiller le livre du Père Henri de Lubac : «Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme». Il l’ouvrit machinalement ; le signet marquait le milieu du chapitre IV : «La Vie Eternelle : dans l’attente de la vision».
Le vendredi 9 février 1940, Paris-Soir tirait à «la une» : «Ainsi mourut hier à l’aube Roos, traître et espion. En quatre minutes justice fut faite». Et en page 3, le lecteur pouvait lire cette version journalistique de la tragédie alsacienne :
«Lobstein dort quand l’aumônier et Me André Berthon pénètrent dans la cellule où reposent les deux condamnés à mort. Il faut le réveiller pour lui apprendre qu’il a la vie sauve. Mais Roos, lui, a les yeux grands ouverts. Il apprend la nouvelle sans manifester la moindre émotion. Tandis qu’il s’habille, un fourgon cellulaire encadré par quatre motocyclistes de l’armée se range devant la prison et pénètre dans la cour intérieure. Deux autos le suivent. De la première descendent le commissaire du gouvernement, le juge d’instruction et son greffier. Dans la seconde ont pris place des officiers d’état-major. Une porte s’ouvre. Une fenêtre s’éclaire. Roos est à la chapelle. Au loin, les cloches sonnent les matines.
«Les portes de la prison se rouvrent, et le fourgon, où l’aumônier a pris place au côté de Roos, surgit. Il part à très vive allure, suivi de trois voitures. C’est un lugubre cortège qui traverse les faubourgs de Nancy et s’éloigne dans la banlieue. Il est 6 h 40. Le jour s’est levé. Le ciel, chargé de nuages, éclaire d’une lumière gris-bleu les talus couverts de neige et les taillis rouilles. Toute la campagne est blanche. Le convoi s’étire, se resserre. Les motocyclettes qui encadrent le fourgon dérapent sur le verglas. Les voitures s’arrêtent. C’est là. Un vaste terrain vallonné, bordé de taillis.

1. Parmi les Alsaciens qui fusillèrent le Dr Karl Roos, Camille Wolff a poussé son abjection jusqu’à s’en vanter en 1945 dans un tract électoral.

«Douze hommes sont alignés en peloton, l’arme au pied. Roos est descendu du fourgon. Les yeux bandés, il est conduit au poteau. L’officier qui commande l’exécution faire lire l’acte d’accusation. Puis des ordres brefs se succèdent : «En joue ! — Feu !» Une seule détonation retentit. L’homme s’affaisse. Un dernier claquement. C’est le coup de grâce. Roos a expié ses crimes. Le corps est déposé dans un cercueil. Le cercueil est hissé dans le fourgon. Une sonnerie de clairon rassemble les hommes. Justice est faite. Il est 6 h 58. L’exécution a duré 4 minutes… Et tandis que dans tous les cantonnements des environs des Français se lèvent pour servir la France, le corps de l’homme qui a trahi son pays est transporté quelque part, loin d’ici, dans l’ignorance et le silence. Jean Laubespin».
Le 10 février 1940, le gouvernement allemand communiqua cette note à la presse : «L’Alsacien Roos ne s’est trouvé à aucun moment en relation avec un poste de renseignement allemand. L’affirmation qu’il avait fourni des agents allemands et des renseignements sur les mesures de sécurité françaises ou sur d’autres questions militaires est de ce fait pure invention et pur mensonge. Il faudra que le gouvernement français trouve une autre justification au meurtre de ce chef alsacien depuis longtemps connu comme autonomiste, et qui était devenu insupportable à cause des critiques que les Alsaciens déportés dans le centre de la France ont porté sur les circonstances inouïes de cette mesure».
Que le Dr Karl Roos ait été un espion, les juges eux-mêmes ne le croyaient pas. Le juge d’instruction Laroubine, celui-là même qui avait déjà instruit le cas «Schlageter» dans la Ruhr, l’avait du reste formellement avoué : «Juridiquement cette affaire ne tient pas. Mais Roos a fait tant de mal à la France que nous avons voulu l’éliminer».
Cependant, la Wehrmacht passait à l’offensive le matin du 10 mai 1940 ; en quelques semaines, l’armée française était complètement écrasée. Le 11 juin, le gouvernement ordonnait à tous les Alsaciens de 17 à 55 ans de rejoindre l’Intérieur ; le 14 juin, les fonctionnaires français s’éclipsaient ; le 15 juin, les «Sturmboote» traversaient le Rhin près de Neuf-Brisach ; les Allemands entraient le 17 juin à Colmar et le 19 à Strasbourg où ne restaient qu’environ 300 personnes. Un adjudant, dont le père avait été chassé d’Alsace-Lorraine en 1918, fixa la Reichsflagge au sommet de la cathédrale de Strasbourg.
Lorsque l’on apprit que le 14 juin 1940 la Wehrmacht avait déjà traversé la Seine, le directeur de la prison de Nancy forma un convoi de trois autobus pour les autonomistes alsaciens-lorrains ; et en route vers le Sud ! Ils roulèrent toute la nuit pour s’arrêter finalement le 15 juin à 7 heures du matin dans la cour de la prison de Dijon ; le soir, sales, non rasés, en habits hétéroclites mi-civils mi-militaires, avec de vraies figures de bandits, ils étaient répartis entre les prisons St-Paul et St-Joseph de Lyon. Les badauds s’étaient attroupés, injuriaient et criaient : «Il faut les griller comme des rats !» Durant plusieurs heures, les autonomistes alsaciens-lorrains étaient plaqués debout, face aux murs de la cour, avant d’être entassés dans des cellules dégoûtantes et grouillantes de vermine. Le lendemain, la plupart des prisonniers partaient pour la prison de Privas, tandis que Bickler, Schall, Schlegel et Hauss étaient dirigés sur Valence, Tarascon, Nîmes et finalement Carcassonne.
Les autorités françaises avaient dessein de les embarquer pour l’Algérie afin de les y faire condamner à mort et exécuter ; mais le navire qui devait les transporter en Afrique avait été torpillé par les Italiens. Les autonomistes Alsaciens-Lorrains furent donc mis au secret en attendant que l’on trouve une solution pour en finir avec eux.
Le 22 juin 1940, l’armistice franco-allemand était signé pour entrer en vigueur le 25 juin à 1 h 35.

LESUNG AUS DEM BUCH JEREMIA

«Ich hörte das Finstern der Vielen : Grauen ringsum ! Zeigt ihn an ! Wir wollen ihn anzeigen ! Meine nächsten Bekannten warten alle darauf, dass ich stürze : Vielleicht lässt er sich betören, dass wir ihm beikommen und uns an ihm rächen. Doch der Herr steht mir bei wie ein gewaltiger Held. Darum straucheln meine Verfolger und kommen nicht au/. Sie werden schmählich zuschanden, da sie nichts erreichen, in ewiger, unvergesslicher Schmach».
(Jer. XX, 10-13)

LECTURE DU LIVRE DE JÉRÉMIE

«Moi, Jérémie, j’ai entendu les menaces de la foule : «Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, l’homme qui voit partout la terreur !» Mes amis eux-mêmes guettent mes faux pas et ils disent : «Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons notre revanche !» Mais le Seigneur est avec moi, comme un guerrier redoutable : mes persécuteurs s’écrouleront, impuissants. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable».
(Jér. XX, 10-13)

KAPITEL XIX : EPILOGUE

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XVII

Posted on janvier 13th, 1979 by Klapperstein

Kapitel XVII

LES MOUVEMENTS DE JEUNESSE

Progressivement, la vieille garde du combat autonomiste payait son tribut à la mort ou à la vieillesse. Karl Hauss (1871-1925), le dernier chef du gouvernement d’Elsass-Lothringen, et l’abbé Charles Sigwalt étaient morts en pleine crise d’opposition religieuse de l’Alsace-Lorraine au gouvernement anticlérical français. A dix mois d’intervalle, deux autres combattants disparaissaient, les abbés Emile Wetterlé (1861-1931) et Xavier Haegy (1870-1932).

1. Les vides

Le premier était mort à Lausanne (Suisse) le 24 juillet 1931 ; il avait mené le combat autonomiste avant 1914, un combat au demeurant fort ambigu, et après 1914, il versa complètement du côté nationaliste et assimilateur. Dans les Elsass-Lothringische Mitteilungen du 2 août 1931, Erwin Gadomsky lui consacra un article nécrologique :
«… Bien que la famille du père de Wetterlé soit originaire du Wurtemberg, il n’a jamais parlé de cette origine et les glorificateurs de son œuvre comme de sa personne n’en ont jamais fait mention. Il lui devait cependant sa ténacité, sa bonne tête qui savait se dominer malgré ses emportements intérieurs. Il lui devait encore son application au travail, son désir de s’instruire et aussi cette préférence marquée pour les joies de la vie. Il subit l’influence de sa mère, d’origine alsacienne, qui était animée d’un amour passionné pour la France.
«Wetterlé obtint l’autorisation de fonder un journal français qui n’était d’ailleurs pas nécessaire. Cette feuille, Le Journal de Colmar, fut le début de sa carrière politique. Né Français, Wetterlé fut naturalisé Allemand (vers 1890) sur la chaude recommandation de la princesse Léonville-Wittgenstein, proche parente du Statthalter, le prince de Hohenlohe-Schillingsfurst. A partir de ce moment, il commença la lutte. Elle ne pouvait être plus perfide. Il maniait sa plume imprégnée de fiel avec élégance et esprit. Ce n’étaient que ruses, intrigues et sarcasmes. Son but était de placer au premier plan l’idée d’une Alsace Française, de poser constamment la question de l’Alsace-Lorraine et de tenir en agitation le pays et les gens. Pour cela, tous les moyens étaient bons et il acceptait n’importe quelle opinion politique…».
Comme exécuteur testamentaire, l’abbé Wetterlé avait désigné le journaliste Paul Bourson, son ancien collaborateur. Ce dernier rêvait de lui élever un monument, mais il dut renoncer rapidement à son projet. En effet, l’érection d’un monument à la gloire de Turenne, proposé par les sénateurs Pfleger et Robert Bourgeois, l’ancien député Baradé et J.J. Waltz (Hansi), et dont l’inauguration eut lieu le 18 septembre 1932 dans la ville même que le maréchal avait barbarement détruite en 1675, était déjà une monstruosité suffisamment perverse pour émouvoir une opinion publique encore saine. Il importait de ne pas récidiver.
Quant à l’abbé Haegy, il s’était fortement dépensé pour assurer le triomphe des candidats de la Volkspartei et de la Volksfront : sur sept circonscriptions dans le Haut-Rhin, cinq furent emportées par ses candidats les 1er et 8 mai 1932. Il eut notamment la grande joie de voir son disciple (et successeur à la tête de l’EIsaesser Kurier) Joseph Rossé élu à Colmar. Trois jours plus tard, une attaque le terrassait et il mourut subitement.
Son enterrement le 16 mai 1932 à la collégiale Saint-Martin de Colmar fut un triomphe et dura quatre heures et demie, de 10 h à 14 h 30. Parmi les orateurs l’on remarquait aussi bien Karl Roos que le Lorrain Victor Antoni. Les étudiants de l’association «Alsatia» y assistaient «en couleurs». Après la cérémonie, le corps fut inhumé à Huningue, sa ville natale. Il aimait répéter :

Ich trage still – was Jésus will,
und schaue in sein Herz hinein ;
und jage nicht – und Klage nicht :
Sein Wille ist mein Seligsein

Le décès de l’abbé Haegy fut particulièrement ressenti par le Dr Eugène Ricklin, alors âgé de 70 ans. Le Dr Ricklin et le Dr Haegy avaient été les derniers Alsaciens-Lorrains à parler comme députés au Reichstag. On a vu que les 23 et 25 octobre 1918, ils avaient commis une grave erreur : ils avaient imaginé une France meilleure qu’elle ne l’était réellement, comme d’autres en 1940 imaginèrent aussi une Allemagne meilleure. Si l’erreur est le fait de l’homme, elle est deux fois celui de l’Alsacien ! Toujours est-il que les deux hommes se sacrifièrent littéralement pour essayer de réparer la faute stratégique. Après le décès de Haegy, Ricklin se retira de la politique, laissant les mains libres à son successeur, Marcel Stürmel. Le Dr Ricklin mourut à son tour en 1935.
Le combat ethnique en faveur de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine demandait une résistance physique et surtout morale hors du commun, souvent aux limites humaines. Quelques-uns des meilleurs finirent par succomber, tels Jean Dumser et Emile Pinck (1872-1931). On a vu qu’écrasé par les difficultés financières de la maison d’édition Erwinia et piégé dans les filets royalistes, Jean Dumser avait fini par devenir dangereux et nuisible pour les autonomistes contre lesquels il entra en lutte à partir de 1929. Lié à Emile Pinck, il exerça bientôt sur ce dernier une influence néfaste.
Emile Pinck avait été l’un des principaux, sinon le principal acteur du réveil ethnique soutenu par la Zukunft-Bewegung en 1925. II se trouvait en Allemagne à l’époque des perquisitions domiciliaires de décembre 1927 et le 12 juin 1928 il avait été condamné par contumace à 15 ans de détention, en même temps que les Dr Roos et Ernst. A la suite des manœuvres de Dumser, Pinck se mit à attaquer violemment dans les journaux anti-autonomistes ses anciens amis devenus ses ennemis, notamment Fashauer et Rossé. Les Alsaciens-Lorrains d’Allemagne vinrent d’abord au secours de Pinck exilé en lui assurant 500 à 600 marks par mois ; le chancelier Brüning, le secrétaire d’Etat Punder et l’ancien Alsacien devenu député au Reichstag, Joos, se démenaient pour essayer de lui trouver dans l’administration allemande une fonction convenable, mais tous les essais échouèrent devant l’opposition du ministère des Affaires Etrangères allemand. Malade, déprimé, il rendit Robert Ernst responsable de ses malheurs, le fit attaquer dans les journaux nationalistes d’Alsace-Lorraine, et finalement, complètement découragé, il se constitua prisonnier à la frontière française le 10 juillet 1931. Libéré en septembre, il s’installa à Homburg-an-der-Höhe et préparait son retour définitif en France, réconcilié avec sa famille qui l’avait renié, et assuré de la haute bienveillance de la Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine en même temps que de la grande indulgence de la justice française. En effet, la police pensait l’utiliser dans la lutte anti-autonomiste, et Pinck avait proposé d’écrire un livre pour compromettre les chefs de l’autonomisme alsacien-lorrain, lorsqu’il mourut quelques semaines plus tard.
A la même époque, l’abbé Joseph Schmidlin (1876-1944), professeur à l’université de Munster (Westphalie), spécialiste de l’histoire des Missions Catholiques et des papes, qui avait été condamné par contumace au procès de Colmar à 10 ans de détention le 12 juin 1928, fut arrêté le 8 septembre 1931 à Hagenthal-le-Bas près de Bâle au cours d’un séjour en famille. N’ayant point repris le procès de Colmar à propos de Pinck, condamné plus sévèrement, la justice française pouvait difficilement le rouvrir à propos du Dr Schmidlin, écrivain déjà célèbre ; au bout de quelques semaines, tout s’arrangea pour le mieux, et le professeur put retourner libre en Allemagne. Après la prise du pouvoir par Hitler, Schmidlin attaqua le paganisme du nazisme. Mis à la retraite, puis emprisonné successivement à Fribourg-en-Brisgau et à Offenbach, il mourut finalement au Bunker de Schirmeck, âgé de 68 ans, le 10 janvier 1944.
Le pasteur Hirtzel, signataire du Heimatbund, autre acteur important de la Zukunft-Bewegung, condamné par contumace au Komplott-Prozess de Colmar le 12 juin 1928 à 10 ans de détention comme l’abbé Joseph Schmidlin, s’était fixé au Wurtemberg où il reçut la paroisse d’Elpersheim. Il était perdu pour le combat autonomiste sur place en Alsace-Lorraine, au même titre que le pasteur Georges Wolf qui avait définitivement abandonné la politique en 1928 pour les activités pastorales.
Ainsi, pendant que les premiers champions de la noble cause ethnique quittaient de gré ou de force le devant de la scène politique, d’autres se préparaient à la relève dans les différents mouvements de jeunesse, qui, s’ils se voulaient tous «éducatifs» au sens complet du terme, étaient pourtant à dominante spirituelle chez les Jungkreuzfahrer, à dominante culturelle dans l’Erwinbund, à dominante corporative dans les associations d’étudiants de l’université de Strasbourg, à dominante politique dans la Jung-Volkspartei et la Jungmannschaft.

2. Les Jungkreuzfahrer de l’abbé Eugène Arnold (1887-1976)

Le mouvement des Jungkreuzfahrer (Jeunes Croisés) demeure intimement lié au nom de son fondateur, l’abbé Eugène Arnold (1887-1976). Il était né à Mitzach, petite localité au fond de la vallée de St-Amarin, le 13 juillet 1887, dernier enfant d’une famille de cinq. Le père était ébéniste et adjoint au maire de la commune. Comme le jeune Eugène avait exprimé le désir de devenir prêtre, son curé, l’abbé Schacherer, lui obtint une bourse importante de Mgr F.X. Lender, fondateur-propriétaire à Sasbach, dans l’archidiocèse de Fribourg-en-Brisgau, d’une institution scolaire, la «Lendersche Lehranstalt», qui s’appelle actuellement «Heimschule Lender». En 1900 il y entrait directement en classe de quatrième et fut un élève si brillant que le directeur de l’établissement lui offrit la gratuité de toutes ses études ultérieures, universitaires comprises, s’il acceptait d’entrer au service du diocèse de Fribourg.
Mais le curé de Mitzach entendait conserver le brillant jeune homme au diocèse de Strasbourg, et il obtint de l’évêque auxiliaire Mgr Zorn von Bulach une bourse pour permettre à Eugène Arnold de poursuivre ses études au collège épiscopal de Zillisheim qu’il fréquenta de 1904 à 1908, c’est-à-dire jusqu’à l’Abitur (Baccalauréat) classique (latin et grec). A l’oral, l’examineur ne put s’empêcher de s’écrier : «Doch, doch ! dieser junge Mann beherrscht die deutsche Muttersprache ! (Oui, oui ! ce jeune homme maîtrise la langue maternelle allemande !)» et il le dispensa de l’interrogation de français ! Ce qui était alors une grande faveur.
Au grand séminaire de Strasbourg, dirigé de 1908 à 1921 par le «Regens» F.X. Mathias, célèbre compositeur de musique religieuse, Eugène Arnold créait le Cercle St Jean-Baptiste d’une trentaine de membres qui s’engageaient à ne point boire d’alcool. En effet, il existait à cette époque de nombreuses ligues de jeunes gens qui s’abstenaient d’alcool et de tabac. Il eut tôt fait de fonder une autre association anti-alcoolique parmi les «Menschterspàtze», c’est-à-dire parmi les élèves de la Manécanterie de la cathédrale. Il fut ordonné prêtre par Mgr Fritzen en 1913.
Précisément cette même année 1913, les 13-14 octobre, un grand congrès rassemblait sur le «Hohe-Meissner» près de Kassel, les différentes branches du célèbre mouvement de jeunesse allemand, le «Wandervogel», né à Berlin en 1896. Au cours de ce congrès, les jeunes fondèrent une organisation fédérative de la jeunesse, la «Freideutsche Jugend» (Jeunesse Allemande Libre), dont la célèbre formule s’énonçait : «La Freideutsche Jugend veut former elle-même sa vie d’après ses propres idéaux, sous sa propre responsabilité, et dans son authenticité intérieure ; pour cette liberté de conscience, elle s’engage unanimement, quoi qu’il arrive !» L’année suivante, au congrès de Marburg, la formule fut complétée par la phrase : «La Freideutsche Jugend, c’est l’union des Associations de Jeunesse qui ont été créées par la jeunesse et qui veulent que leur communauté soit représentée par la jeunesse». En somme, après l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes, et avant l’émancipation des femmes par elles-mêmes, c’était l’émancipation des jeunes par eux-mêmes.
Les catholiques, beaucoup moins libéraux que les protestants, fondèrent des mouvements de jeunesse du même type, mais avec des responsables adultes au sommet. C’est ainsi qu’un prêtre silésien avait créé le mouvement «Quickborn» (Fontaine Vive) en 1900 en partant des groupes d’écoliers et d’élèves abstinents, c’est-à-dire anti-alcooliques. Non sans hésitations ni restrictions intérieures, le Quickborn adhéra néanmoins à la formule du Hohe-Meissner et donc à la Freideutsche Jugend.
Cependant, après son ordintion de 1913, l’abbé Eugène Arnold était envoyé comme neuvième et dernier vicaire dans la paroisse Saint-Etienne de Mulhouse. Un de ses premiers soucis fut d’ériger des groupes d’élèves abstinents dans les établissements de la ville. Il écrivit aussi à l’Oberschulrat (Conseil Supérieur de l’Instruction) à Strasbourg pour obtenir l’autorisation de fonder des groupements analogues dans tous les établissements secondaires d’Alsace : Gymnasien, Realschulen et Mittelschulen. Proviseurs catholiques comme proviseurs protestants l’invitaient à prendre la parole devant les élèves et même devant le corps professoral ! Pour les écoles primaires (Volksschulen), l’abbé Arnold créa le «Schutzengelbund» (Ligue de l’Ange Gardien) ; rien qu’à Mulhouse, le Schutzengelbund comptait plus de 1 000 écoliers ! Pour eux il éditait un bulletin de liaison : «Der Schutzengel» (L’Ange Gardien).
La première guerre mondiale apporta aux deux groupements un vaste champ d’action. La ville de Mulhouse avait été prise deux fois et perdue deux fois par les soldats français en août 1914, et durant toute la guerre, la ville était proche du front, c’est-à-dire qu’elle était pleine de soldats allemands d’Alsace, de Bade et du Wurtemberg, mais aussi de Bavarois. Et c’est dans ces conditions qu’il fallait quand même éduquer et amuser les jeunes.
Pour quartier général de ses mouvements de jeunesse, l’abbé Arnold avait jeté son dévolu sur une chapelle de couvent. Il était impossible que les enfants ne jouassent point aux soldats, mais ces «Kriegsspiele» se terminaient comme le «Jeu des Numéros» non point dans les hôpitaux et les cimetières, mais devant une grosse marmite de soupe fumante et consistante ! Pour les blessés et les nécessiteux, les jeunes organisèrent des «galas» : le «Quickborn-Zirkel» des garçons exhibait un excellent orchestre de trente instrumentistes dirigés par l’élève Emde ; le «Quickborn-Zirkel Herrad», qui groupait les jeunes filles, présentait sa belle chorale. Certains récitaient le difficile poème de Schiller : «Die Schlacht», d’autres jouaient les scènes maîtresses du «Marchand de Venise» de Shakespeare, etc. Bien que le théâtre paroissial comptât 1 000 places, il fallut reprendre quatre fois la même séance devant une salle toujours comble et complice ; au nom de ces jeunes, l’abbé Arnold put offrir 1 000 marks aux blessés et aux pauvres.
Frappé de tuberculose et de la fameuse «grippe espagnole» dans l’hiver 1917-1918, le jeune vicaire dut se rendre en Forêt-Noire, mais le sanatorium de Sankt-Blasien était archi-plein, et il se réfugia chez les Franciscaines d’Erlenbad. Pratiquement condamné, Eugène Arnold guérit comme par miracle, et en 1918, juste avant que les Français ne ferment la frontière rhénane, il put rentrer en Alsace.
Après un bref séjour à la cure de Strasbourg-Koenigshofen, l’abbé Arnold fut chargé des Religieuses de Sainte-Croix, d’où il pouvait plus facilement s’occuper de ses cercles Quickborn. C’était l’époque de la dépersonnalisation de l’Alsace et de la francisation à outrance ; l’abbé Arnold se lança dans le combat de la défense ethnique. Sur la demande du député Thomas Seltz et sous le prudent pseudonyme «Nobilis a Monte», il fit paraître en 1922 une série d’articles dans l’Elsaesser pour défendre les droits de la langue allemande. Longtemps, Mgr Ruch essaya vainement d’en découvrir l’auteur, mais il ne l’identifia que deux années plus tard, en 1924. L’évêque de Strasbourg convoqua l’abbé Arnold à son bureau, le tança, lui interdit d’écrire durant deux années dans les revues et les journaux, puis le déplaça dans une petite paroisse à la frontière suisse, à Folgensbourg. Bref, le sort de l’abbé Perrot en Bretagne ! Or, le chanoine et député Eugène Müller, son protecteur, avait voulu en faire un professeur de l’université de Strasbourg…
A l’occasion de ses catéchismes paroissiaux à Folgensbourg, l’abbé Arnold consacrait soigneusement un instant à l’enseignement de la langue catéchétique, l’allemand, et faisait apprendre les beaux cantiques traditionnels. Il entra aussi en correspondance avec l’inspecteur d’académie de Mulhouse, et l’abbé Haegy estima fort instructif de publier ces lettres et mémoires dans sa revue Die Heimat. Lors des tournées de confirmation, il ne manquait jamais de remettre avec persévérance à Mgr Ruch une motion contresignée par tout le clergé du canton, pour demander que l’Eglise catholique n’utilise point son influence et son action au bénéfice de l’impérialisme de la langue française et au détriment de la langue indigène allemande. En vain !
Finalement, excédé par le culte idolâtrique rendu par les plus hauts responsables de l’Eglise catholique en Alsace-Lorraine à l’Etat Français, surtout après le Komplott-Prozess de Colmar, l’abbé Eugène Arnold demanda asile en 1931 au diocèse de Bâle, où il fut régulièrement incardiné en 1934, et devint successivement vicaire à la St Josefs Pfarrei (Bâle), curé d’abord à Grellingen, puis à Dittlingen ; il ne devait rejoindre l’Alsace qu’en 1950.
Malgré ses difficultés personnelles et professionnelles, en dépit de ses démêlés avec les autorités tant religieuses que profanes, l’abbé Eugène Arnold continuait à s’occuper de ses mouvements de jeunesse, en liaison avec le Quickborn allemand, que dirigeaient alors le célèbre théologien Romano Guardini et J. Aussem ; il groupait près de 5 500 membres et publiait un bulletin : Die Schildgenossen. Lorsqu’après l’armistice de 1918, le Quickborn acquit le château féodal de Rothenfels-am-Main pour y installer ses quartiers généraux et sa direction, l’abbé Arnold y assistait. Le mot Quickborn sonnait un peu étrangement aux oreilles alsaciennes : il fut remplacé dès 1920 par celui de «Jung-Elsass» (Jeune Alsace).
Seulement, quand le mouvement «Jung-Elsass» se rendait en Forêt-Noire pour rencontrer d’autres groupes «Quickborn», la police spéciale d’Alsace et de Lorraine commençait à s’émouvoir de cette fraternisation des jeunes par-delà la sacro-sainte frontière qui coupait le peuple alaman en deux ! Aux yeux des autorités françaises c’était un crime, et l’abbé Arnold fut l’objet de critiques malveillantes ; au Komplott-Prozess, l’on évoqua la fraternisation de «Jung-Elsass». L’on jugea alors plus prudent de changer encore le nom, en faisant un pas dans le sens de l’évêque qui patronnait les «Croisés» français ; l’on adopta alors le terme de «Jungkreuzfahrer» (Jeunes Croisés). Enfin, lorsqu’en 1928 le mouvement abandonna les prescriptions interdisant les boissons alcoolisées dans un pays célèbre par ses bons vins, les «Jungkreuzfahrer» se dénommèrent «Bund Hohenburg» (Ligue de Hohenburg), du nom de la montagne qui porte le couvent du Mont Sainte-Odile.
Pour 1 000 francs, l’abbé Eugène Arnold avait acheté en 1922-1923 une petite maisonnette délabrée, au lieu-dit «Champagne», annexe du village de Lichtenberg. Retapée avec l’enthousiasme de la jeunesse, la masure devint la «Wanderherberge der Jungkreuzfahrer» (L’Auberge de Jeunesse des Jeunes Croisés), qui fut transférée après 1930 à St-Petersholz (St-Pierre-Bois) dans le Val de Ville (Weilertal).
L’abbé Arnold laissait une très grande liberté à son mouvement de jeunesse qui prenait les initiatives en toute responsabilité. Il est vrai qu’il avait la chance de disposer d’un collaborateur capable et exemplaire auquel il faisait entièrement confiance, Paul Hauss, surnommé Saul, né le 14 février 1905 à Bergheim et dont le père était contrôleur des contributions indirectes. Paul Hauss cumulait du reste de multiples fonctions, à la fois étudiant en droit, secrétaire de l’association estudiantine Alsatia, bras droit de l’abbé Arnold pour les Jungkreuzfahrer/Hohenburger, et de surcroît chef de patrouille chez les Eclaireurs Unionistes, c’est-à-dire qu’il commandait une patrouille de catholiques dans un mouvement protestant. En effet, il n’y avait pas encore de scouts catholiques en Alsace.
L’abbé Arnold et Hauss tentèrent de combler cette lacune, mais il existait alors de fortes préventions de la hiérarchie catholique contre un mouvement de jeunesse que non seulement elle n’avait pas fondé, mais qui venait des protestants et des francs-maçons ! L’évêché de Strasbourg ne voulut donc point les écouter, pas plus que le père d’un éclaireur «catholique» qu’on lui envoya dans la suite ; de plus, le directeur des œuvres diocésaines craignait une concurrence. Quelque temps après, la femme du général de la garnison de Strasbourg se plaignit auprès de l’évêque de ce que ses deux garçons se trouvaient nécessairement dans une organisation protestante. Ce que Mgr Ruch refusait à ses prêtres ou à ses diocésains, il ne pouvait le refuser à la femme d’un général français, et il l’adressa à l’abbé Arnold entre les mains de qui se trouvait cette question. L’abbé Arnold accepta cette mission, mais à condition que le bulletin diocésain annonce officiellement la fondation en Alsace d’un mouvement de Scouts catholiques et qu’un aumônier militaire, grand blessé de guerre, en fût nommé directeur spirituel. Ce fut dans ces circonstances que prit naissance le mouvement scout catholique en Alsace.
Les Jungkreuzfahrer eurent encore une influence sur les «Cadets» du R.P. Doncoeur et sur les Scouts français en général. Vers 1927, le père Doncoeur et l’abbé Arnold avaient organisé un camp commun à leurs mouvements à travers les Vosges, l’Alsace et la Sarre. L’écho que chants et danses populaires rencontraient auprès des populations rurales attira l’attention du Jésuite sur l’intérêt et l’importance de la culture orale populaire. Cette richesse, qui existait aussi en France, il fallait la sauver à tout prix. Avec ses jeunes, le père Doncoeur se mit au travail, et le premier résultat fut la publication de son recueil de chansons «Roland». Dans la préface, le Jésuite rappelait d’abord qu’il fut emmené prisonnier à Noyon en octobre 1914 :
«A la nuit, chaque nuit, la fusillade éclate tout autour de la ville et s’étend comme un crépitement d’incendie ; le sang nous battant à la gorge, nous guettons aux lucarnes des toits les lueurs du combat qui, semblant approcher, affole nos espoirs, tous les soirs aussi fous, aussi vains ; car de même, chaque nuit, le rythme enfin se ralentit : le tir, tout à l’heure déchaîné, se disperse ; il s’éloigne, et finalement s’éteint, tandis que sourd et régulier monte le battement du pas des fantassins allemands qui rentrent en ville : puis, une voix jaillit, une seule, la compagnie tout entière qui scande ou balance son chant de guerre, tour à tour fière ou tendre mélodie qui se développe et emplit les rues. Rien ne m’a inspiré plus d’angoisse que ces chants de relève, expression formidable de discipline, de force et de foi. Lorsque dans la nuit du 20 octobre 1914, passant la frontière allemande, nous entendîmes monter de tout le train, glissant lentement dans la neige, la lente et poignante mélopée : «Ich hatt’ einen Kameraden», nous pûmes mesurer les énergies secrètes d’une armée dont la puissance matérielle ne nous avait point émus. Tous ceux qui ont vécu ces heures comprennent pourquoi, voulant refaire une race belle et forte, nous nous sommes promis de lui réapprendre à chanter, et à chanter autre chose que des «Marseillaises» braillardes ou de souillonnes «Madelons»…
«C’est parce que j’ai eu le cœur noyé dans la même tristesse qu’Ernest Psichari, mordu par la même douleur, chaque fois que d’Italie, de Suisse ou d’Allemagne, d’Allemagne surtout, je suis rentré en France, c’est pour cela que je vous présente aujourd’hui, fils de France, ces chansons. Il y a trois ans, au cours d’une soirée passée chez de jeunes catholiques du Quickborn Sarrois, nos hôtes nous prièrent de leur faire entendre quelques beaux chants de France. C’est à peine si nous pûmes leur chanter la ballade d’Anne de Bretagne ! Et comme nous feuilletions ce trésor qu’est leur «Spielmann» : «Nous n’avons rien de ce genre, dûmes-nous confesser. On n’a jamais beaucoup chanté en France». «Comment, répondit un jeune ouvrier sarrois, mais nous connaissons de vieux chants français et très beaux… Envoyez-nous ceux que vous trouverez». Sur quoi, le jeune ouvrier nous offrit son «Spielmann», mais il attend encore notre envoi d’échange et ce sera notre Roland…».
Agés de 10 à 24 ans, garçons et filles Jungkreuzfahrer/Hohenburger cultivaient ainsi le Volkslied et les danses populaires. Dans les villages, ils organisaient des «Elsasser-Owe», et la population s’assemblait pour chanter avec eux dans la fraternité ethnique. Il n’existait entre les jeunes aucune hiérarchie officielle, mais uniquement des fonctions bien déterminées. Paul Hauss, le chef d’état-major de l’abbé Arnold, était assisté d’Albert Guggenbühl, responsable et guide des randonnées ; de Joseph Reithler, ménétrier qui jouait du luth et de la guitare ; de Franz Klee (1910-1974), responsable des séances musicales, et dont le frère, Raymond-Lucien Klee, professeur de philosophie, arrêté en 1943, sera tué par un Français au camp de Schirmeck à coups de planche en avril 1944. Les sketches et le théâtre étaient la spécialité d’Emile Schaeffer, dit «Max», et de René Meussner, dit «Moritz» ; à eux deux ils formaient un couple d’un comique irrésistible : «Max und Moritz» ; et pourtant, le comique «Max» jouera plus tard, de 1936 à 1968, le rôle central du Christ à la perfection dans le célèbre «Passionsspiel» de Koenigshofen. Parmi les figures légendaires du groupe, il faut encore mentionner Charles Zents, dit «Absalon», skieur de valeur internationale, Henri Mourton et E.A. Usselmann, devenu médecin et poète sous le pseudonyme d’Anton Sandauer.
La «Wanderherberge» de Lichtenberg d’abord, puis celle de St-Petersholz (St-Pierre-Bois), convenaient à merveille, soit pour un séjour de deux jours, soit même pour des sessions prolongées. De là, les jeunes rayonnaient dans les bois et les monts, admirant les beautés et les lois de la nature, organisant parfois des randonnées nocturnes pleines de mystères ; l’on chantait les vieilles chansons populaires, dont la plus appréciée était peut-être : «Auf ! du junger Wandersmann !», un chant de compagnonnage.
Les jeunes vivaient leur enracinement dans le pays et son peuple : «Nous connaissions tous notre Alsace, son histoire et son peuple, écrit l’un des survivants ; il existe peu de villages où nous n’avions pas passé une nuit dans une grange après avoir réappris aux habitants leurs vieilles chansons populaires. Et c’était merveille de constater comment progressivement les assistants participaient aux chansons, mêlaient leur voix à celle des jeunes pour se réjouir des anciennes richesses du patrimoine ethnique».

3. Le Bund Erwin von Steinbach et Fritz Spieser

Comme le mouvement de jeunesse de l’abbé Arnold, qui fut le premier mouvement alsacien, ne concernait que les catholiques, il fut doublé à partir de 1926 par un mouvement inter-confessionnel à large dominante protestante, le «Bund Erwin von Steinbach», en souvenir du célèbre architecte de la cathédrale de Strasbourg. Il était une création de Fritz Spieser.
Fritz Spieser était né à Waldhambach, le 1er octobre 1902, où son père Hans Spieser était pasteur. Hans Spieser lui-même était originaire de la vallée de Munster et avec Ernst Martin et Hans Lienhart, il avait collaboré au célèbre dictionnaire alsacien : «Wörterbuch der elsaessischen Mundarten» ; il avait aussi rédigé une méthode pour lire et étudier le Hoch-Deutsch en partant, comme l’actuelle méthode Holderith, de l’alémanique alsacien. Le jeune Fritz, qui était le quatrième enfant sur cinq (Hilda, Erich Hedwig, Fritz et Willy), avait de qui tenir !
Et il le montra dès 1918. Un de ses professeurs du lycée de Saverne avait été responsable de la formation pré-militaire allemande ; au moment de l’armistice, il allait déployer d’autant plus visiblement un zèle francophile, et, avant toute notification officielle, exigea de ses élèves des devoirs uniquement en langue française. En guise de devoir français, Fritz Spieser lui remit le célèbre poème de Schenkendorf que le même professeur lui avait fait apprendre peu auparavant :

Muttersprache, Mutterlaut,
Wie so wonnesam, so traut !…
O wie trüb ist meinem Sinn,
Wenn ich in der Fremde bin,
Wenn ich fremde Zungen üben,
Fremde Worte brauchen muss,
Die ich nimmermehr kann lieben,
Die nicht klingen wie ein Gruss !

(Langue maternelle, sons maternels : quels délices, quelle intimité !… Comme mon esprit est triste lorsque je suis à l’étranger, que je suis obligé d’utiliser une langue étrangère, d’employer des mots étrangers que jamais je ne pourrai aimer, qui ne résonnent pas comme un salut !) Et le jeune Spieser fut mis à la porte du lycée.
Après un bref passage au Gymnase protestant de Strasbourg, son père l’envoya en avril 1920 en pays souabe, à Kirchheim-unter-Teck, où l’écrivain alsacien Bernd Isemann tenait une institution privée. Le décès de son père en 1922 le rappela en Alsace, et, pour gagner sa vie en même temps que pour apprendre le français, il alla exercer le métier de surveillant à l’Institut Ritz situé à Glay, petit village du pays de Montbéliard; mais dès le 10 mai 1923, il était appelé à faire son service militaire au 507ème Rgt. de chars de combat à Metz. Réformé temporairement le 26 octobre de la même année pour arthrite chronique, il put retourner en Allemagne où le poète Friedrich Lienhard lui avait facilité l’admission au Realgymnasium protestant de Stuttgart ; il y passa l’Abitur (Baccalauréat) le 4 mars 1926.
Il devait y subir la profonde influence du mouvement de jeunesse «Wandervogel» local, le «Bund der Köngener». Primitivement, ce mouvement était un cercle d’études bibliques, un «Schillerbibelkreis» (B.K.) qui travaillait à christianiser la vie scolaire. En 1919-1920, une crise interne avait abouti à l’abandon de la référence confessionnelle et biblique et à la naissance du «Köngener Bund» (K.B.), d’après le nom d’une ville des environs de Stuttgart. Sous la direction de J. Boeckh et du professeur J.W. Hauer, le Köngener Bund éditait un bulletin : Unser Weg (Notre chemin). Dans son ouvrage Tausend Brücken, Fritz Spieser écrivait lui-même : «Je fus saisi par la vague pure de ce mouvement de jeunesse alors à son apogée, qui des profondeurs de la vie populaire montait jusqu’à notre temps, de sorte que durant une période, toute mon âme en était submergée. Son contact m’apprit une chose importante : seule une élite était capable de se mouvoir à cette altitude, pouvait garder pur le temple et le feu qui cachait le Saint, qui ainsi valait pour tous» (p. 108).
Au cours de l’été de 1925, Fritz Spieser avait participé au voyage du Versöhnungsbund ou Mouvement International Pacifiste de la Réconciliation, qui donna lieu à de nombreuses rencontres avec d’autres groupes de Wandervogel. Il regrettait en Alsace l’absence d’un mouvement similaire et cherchait le moyen d’en créer un. Durant l’hiver de 1925-1926, en pleine Zukunft-Bewegung, il réunit les Alsaciens du Versôhnungsbund avec d’anciens membres du Wanderwogel d’Alsace-Lorraine et leur adjoignit des jeunes gens qui avaient épousé l’esprit de la Jugendbewegung. L’on chanta des chansons puisées dans le Zupfgeigenhansl, le célè bre recueil du Wandervogel ; dans la chaude ambiance de l’amitié juvénile, des plans s’échafaudèrent, et déjà les esprits ardents rêvaient de reconstruire, à l’instar des mouvements de jeunesse allemands, une «Jugendburg», un Château de la Jeunesse. Au début de 1926, ils organisèrent une randonnée dans les Vosges du Nord et entraient en relations avec les Jungkreuzfahrer/Hohenburger de l’abbé Arnold à Lichtenberg. Les explorations préliminaires étaient terminées.
La réunion constitutive de l’Erwinbund ou «Bund Erwin von Steinbach (Elsaessische Jugendwanderer)» avait été fixée au dimanche d’après Pâques, le 11 avril 1926 à Aubure près de Ribeauvillé où un pasteur lui avait trouvé un abri. Tard dans la nuit étoilée du samedi au dimanche résonnèrent autour du feu de camp les chants des garçons et des filles soutenus par la guitare. L’on adopta comme insigne distinctif la marque d’un tailleur de pierre de la cathédrale de Strasbourg, emblème rouge sur fond blanc. Et l’on établit les statuts suivants :
«La ligue Erwin von Steinbach (Bund Erwin von Steinbach) est une ligue interconfessionnelle de la jeunesse d’Alsace. Elle a pour but l’éducation morale de ses membres et, avant tout, de renforcer en eux le sentiment du vrai et du pur. Toute action ou immixtion politique est interdite. Par contre, le Bund Erwin von Steinbach s’emploiera à rapprocher les différences confessionnelles, sociales ou nationales. Il désapprouve énergiquement toute intolérance en ces domaines. Par l’organisation d’excursions et de soirées, il entretiendra les traditions ethniques.
«L’insigne de l’Erwinbund est un insigne rouge représentant la marque d’un tailleur de pierre qui figure au grand portail de la cathédrale de Strasbourg. Le Bund Erwin von Steinbach se compose de groupements locaux qui comprennent des sections de jeunes gens et de jeunes filles (Nester). A la tête de chaque groupe se trouve un chef. Les chefs de groupe se réuniront tous les mois pour discuter avec le Comité sur les questions intéressant le Bund. Le Comité se compose d’un président, d’un secrétaire, d’un agent de conciliation. Ce dernier s’occupe du comportement d’éventuels perturbateurs et en informe le Comité.
«Un nouveau groupe ne pourra être admis définitivement qu’à la suite d’une décision des chefs et après un stage d’un an qui pourra éventuellement être prolongé. Pour être admis, un candidat devra adresser une demande au groupe local. S’il est âgé de plus de 12 ans, il devra être recommandé par deux membres, dont le chef de groupe, autant que possible. L’admission provisoire sera prononcée à la majorité des voix et après deux tours de scrutin. L’admission définitive devra réunir les deux tiers des voix après un stage de deux mois.
«Les groupes comprennent : Pour les jeunes gens de 8 à 12 ans : les Roitelets (Zaunkönige) ; de 12 à 18 ans : les Ecuyers (Knappen) ; de 18 à 27 ans : les Chevaliers (Ritter). Pour les jeunes filles de 8 à 12 ans : les Roitelets (Zaunkônige) ; de 12 à 17 ans : les Hirondelles (Schwalben) ; de 17 à 27 ans : les Faucons (Falken). Les membres plus âgés ou mariés font partie de l’Otfriedgilde. Les «Zaunkönige» forment des nichées (Nester) de 12 membres au plus, sous la conduite des «Ritter» ou des «Falken».
Les «Knappen» forment des faisceaux de 12 membres au plus, sous la conduite d’un «Ritter».
Les «Schwalben» forment des nichées (Nester) de 12 membres au plus, sous la conduite d’un «Falke».
«Zaunkönige», «Knappen» et «Schwalben» se réuniront toutes les semaines. «Ritter» et «Falken» tous les quinze jours.
«L’usage de l’alcool et du tabac est interdit au cours des excursions et des réunions. Les membres se tutoient, sauf les membres de l’Otfriedgilde qui devront être consultés à ce sujet. La cotisation annuelle est de 1 franc pour les membres de 8 à 12 ans ; de 5 francs pour les membres de 12 à 17 ans ; et de 8 francs pour ceux de 17/18 à 27 ans. La cotisation de l’Otfriedgilde est de 20 francs.
«Les membres qui veulent quitter le Bund Erwin von Steinbach doivent adresser une demande motivée ; une décision sera prise à la majorité. Peuvent être exclus du Bund les membres qui lui portent préjudice ou qui ne se soumettent pas à ses statuts. L’exclusion sera prononcée par le groupe local à la majorité des deux tiers. L’exclusion d’un groupe local sera prononcée au cours d’une réunion des chefs, à la majorité des trois quarts ; l’on pourra faire appel au président dans un délai de huit jours. Chaque groupe particulier (Zaunkönige, Knappen, Schwalben) a sa propre juridiction présidée par le chef de la nichée. Les «Ritter» et les «Falken» jugeront eux-mêmes leurs différends sous la présidence de leur chef. L’insigne doit être restitué en cas de démission ou d’exclusion».
Un prospectus fut également rédigé et diffusé :
«La révolte contre la domination du matériel sur le spirituel a provoqué dans la jeunesse un mouvement général. Le Bund Erwin von Steinbach a pris naissance parmi la jeunesse alsacienne. C’est la ligue des jeunes gens qui aiment leur pays, qui éprouvent le besoin de connaître davantage leur pays et son peuple.
«Au cours d’excursions, ils pourront découvrir les beautés de l’Alsace. Ils chanteront des chants populaires. Ils auront l’occasion d’apprendre à connaître au cours des soirées, le passé et l’histoire de l’Alsace, les principaux héros, l’apogée de son art et de sa vie spirituelle.
«Le Bund Erwin von Steinbach contribuera aussi à rapprocher, autant que faire se peut, les différences et les oppositions confessionnelles et nationales. Il veut créer une communauté de jeunes gens qui tendent vers tout ce qui est vrai et pur, vers une humanité généreuse».
L’année suivante, en 1927, Fritz Spieser éditait à ses propres frais une brochure de 24 pages : «Bund Erwin von Steinbach (Elsaessische Jugend-wanderer)», dans le style créé par le mouvement Wandervogel et portant en dédicace ces quatre vers de Müller :

Es ist das kleinste Vaterland
Der grössten Liebe nicht zu klein,
Je enger es dich rings umschliesst,
Je näher wird’s dem Herzen sein.

(La plus petite patrie
n’est pas indigne du plus grand amour ;
plus ses limites te serrent de près,
plus elle est proche de ton cœur).

Dans un langage très poétique, Spieser expose les avantages des excursions qui éloignent des atmosphères enfumées et des montagnes de verres des dimanches après-midis passés au bistrot, mais rapprochent de la saine nature ; il décrit les éléments, les instruments et les phases d’une excursion, les aspects psychologiques de l’excursion en groupe (Zusammenwandern) et leur évolution selon les âges ; il étudie les richesses du Volkslied (chanson populaire), les chorales, les rondes, les mystères imités du Moyen Age ; il prêche la réconciliation entre les classes sociales et les nations, évoque le congrès pacifiste de la jeunesse européenne à Bierville dans le parc de Marc Sangnier et achève par une courte conclusion sur la finalité du mouvement :
«Peut-être la prétention de la jeunesse à se former elle-même pourrait-elle paraître quelque peu comme une outrecuidance. Mais n’est-elle pas un trait de lumière pour tous ceux dont le cœur a été étreint par l’annonce du déclin de l’Occident qui a assombri leurs espérances1 ? Mais ce n’est point un déclin, il s’agit d’une rénovation culturelle ! Quoi qu’il en soit, la question se pose de savoir quelles sont les forces les plus puissantes, celles de la destruction et du déclin, ou celles de la reconstruction. Dans sa grande majorité (pas tous !), la jeunesse se trouve déjà entraînée dans les tourbillons de la décadence, ou bien elle dort, douillettement protégée par des associations étroites sans se soucier du monde dans lequel devrait pourtant retentir sa voix ! Que nous reste-t-il encore de vivant de ce que nous voulions ici entreprendre ? Tout effort s’affadit dans le comporte ment actuel de l’arrivisme. L’esprit du temps ne veut faire de nous que des spécialistes et de froids gagneurs d’argent. L’effort de l’intériorisation et de la formation d’authentiques hommes civilisés doit être le nôtre. Alors seulement nous serons mûrs pour le service du peuple et en fin de compte de l’humanité, service auquel nous sommes tous destinés».

1. Allusion au célèbre livre d’Oswald Spengler : Der Untergang des Abendlandes (Le Déclin de l’Occident) publié en 1918, et qui a fortement ému les hommes dans l’entre-deux-guerres.

Dans l’organisation et la direction de son Erwinbund, Fritz Spieser disposait de précieux collaborateurs, notamment de Haug, Brum et Haas pour les garçons, des sœurs Sieffert, et plus tard de Baer, pour les filles.
Eduard Haug était né le 24 septembre 1907 à Habsheim ; son père receveur de l’enregistrement (Rentamtmann), mourut en 1922. Après des études secondaires à Strasbourg, et des cours à l’université de la même ville, il passa sa licence et en juillet 1929 son agrégation. Le 15 avril 1930, il était incorporé au 508ème régiment de chars de combat, et à la fin des EOR, en avril 1931, promu sous-lieutenant de réserve, traducteur-interprète au 2ème Bureau à Belfort. Malheureusement, le 20 mai 1931, il perdit une jambe dans un accident de tramway au Brandtplatz de Strasbourg. Démobilisé, il reçut un poste de professeur au lycée de Vesoul. Eduard Haug était membre fondateur de l’Erwinbund et appartenait au Heimatbund.
Werner Brum, né à Lorenzen le 6 juin 1903, fils de .pasteur et pasteur lui-même en 1931 à Niederroedern, avait fait ses études à l’Institut Ritz de Glay (Doubs), au séminaire protestant et à la faculté de Théologie de l’université de Strasbourg d’abord, puis de Genève. Lui aussi était au temps de ses études, membre fondateur de l’Erwinbund.
Albert-Frédéric Haas était né le 26 septembre 1907 dans une famille d’artistes à Strasbourg, et avait fait des études scientifiques à l’université de cette ville. Dès son incorporation au 67ème régiment d’infanterie à Soissons le 15 octobre 1931, il devint Maître de Musique et de Danse du mouvement.
Marie, Marguerite et Jeanne Sieffert étaient nées respectivement le 20 mai 1905, le 28 mars 1906 et le 26 août 1907 à Colmar. Marie fit des études religieuses à la faculté de Théologie de Strasbourg, Marguerite des études d’infirmière pour enfants et Jeanne alla aider un temps le Dr Albert Schweitzer à Lambaréné, au Cameroun. Ces trois sœurs mirent sur pied la branche féminine du Bund Erwin von Steinbach dont Marthe Baer, né à Strasbourg le 12 août 1909, fut un peu la cheville ouvrière.
Après son Abitur passé l’année même de la fondation de l’Erwinbund, et pour lequel il avait reçu l’équivalence du baccalauréat le 10 janvier 1927, Fritz Spieser s’était fait inscrire à la faculté des Lettres de Strasbourg, lorsque la maladie l’obligea à se rendre dans les Alpes, à Grenoble, où il réussit sa licence es Lettres. En novembre 1929, il retournait en Allemagne, d’abord à l’université de Goettingen, puis à celle de Mar- burg où il passa sa thèse de doctorat, imprimée en 1934 : Das Leben des Volksliedes im Rahmen eines Lothringerdorfes : Hambach (Kreis Saargemünd) (La vie du chant populaire dans le cadre d’un village lorrain : Hambach, arrondissement de Sarreguemines). A l’université de Goettingen il rencontra sa femme, une comtesse de vieille noblesse, Burggräfïn Amalia-Agnès von und zu Dohna-Schlobitten, avec qui il se maria civilement à Strasbourg le 24 août 1931 et religieusement quelques jours plus tard au château de Schlobitten, en Prusse-Orientale. Puis le couple vint se fixer dans une villa entre Ottrott et Saint-Nabor, au pied du Mont-Sainte-Odile.
Comme les Jungkreuzfahrer/Hohenburger de l’abbé Arnold, qui avaient une «Wanderherberge» d’abord à Lichtenberg, puis à St-Petersholz, le Bund Erwin von Steinbach avait acheté en 1926, par l’intermédiaire du pasteur Klein, beau-frère de Fritz Spieser, une vieille demeure paysanne appartenant à Madame Christine Müller, dans la forêt de Hanau, à Obermühltal près de Baerenthal. Restauré et équipé d’une vingtaine de lits de camp, ce «Landheim» ou «Foyer» restait ordinaire­ment sous la surveillance de Bernhard Christian, cultivateur voisin.
En dehors des week-ends et autres petites vacances, le «Landheim» d’Obermühltal servait à des sessions de formation pour les membres du Erwinbund au cours des vacances d’été. Par groupes de 15 à 20, jeunes gens et jeunes filles venaient y séjourner deux à trois semaines. Garçons et filles avaient des chambres séparées ; une cuisine fonctionnait à l’intérieur par mauvais temps ; par beau temps, l’on préférait la cuisine de camping aux environs. A certaines époques, le «Landheim» se trouvait insuffisant et les garçons devaient coucher dans la grange, c’était le cas lors des sessions de chants qui rassemblaient de 30 à 40 jeunes. Les répétitions se faisaient dans les petites vallées adjacentes, au milieux de petites clairières aux résonances extraordinaires. Généralement, Albert Haas venait préparer les chants et les danses ; parfois, le musicien-compositeur de Colmar, Josef Simon, prenait la baguette, aussi bien au Mühltal qu’à la Hunenburg plus tard.
Le recueil des chants de base pour le Bund Erwin von Steinbach était depuis 1928, non plus le célèbre «Zupfgeigenhansl», mais «Frau Nachtigall» qui regroupait des Volkslieder du Xllème au XXème siècle. Ce recueil, édité par Lamy, avait été préparé par Fritz Spieser et un instituteur de la Volksschule de la Ruprechtsau, le musicien-compositeur Carl Reysz, né à Strasbourg le 13 novembre 1889. Les danses populaires se déroulaient en costume folklorique, les filles en robes rouges, les garçons en culottes grises et gilets verts. L’orchestre était assuré par des flûtes, des clarinettes, des violons et naturellement des guitares.
La Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine épiait soigneusement les faits et gestes du Landheim d’Obermuhltal ; en 1929, elle relevait que la lettre «o» de Wasenbourg avait été grattée dans la forêt d’Oberbronn : «Il est à présumer, écrivait le Commissaire de Police de Haguenau, que le ou les auteurs ne peuvent être que les étudiants membres de l’Erwinbund, dont la lettre «o» du mot Wasenbourg choque les sentiments allemands». De son côté, le commissaire spécial de Strasbourg avait fait espionner l’intérieur du Landheim et faisait surveiller la correspondance d’Obermuhltal pour y découvrir les sentiments des jeunes. Le 22 août 1932 il envoyait par exemple un rapport au préfet du Bas-Rhin, dans lequel il déclarait :
«Si la conduite de ces jeunes gens et jeunes filles, qui sont presque tous des enfants de pasteurs protestants, de pharmaciens ou de médecins, n’a pas jusqu’à présent retenu particulièrement l’attention au point de vue tenue, politesse, etc., il n’en est pas de même quant aux sentiments qui paraissent les animer. En effet, ils conversent uniquement en Hochdeutsch1 et ne chantent que des chansons allemandes. Dans la maison même règne la discipline allemande. Dans la cuisine, sur le tableau des corvées, toutes les inscriptions sont rédigées en allemand. On peut relever sur ce tableau des prénoms de jeunes filles tels Elfriede, Hertha. Certaines adresses des correspondances que reçoivent les intéressées sont rédigées en allemand pur, telle que la suivante : Fräulein Brumbder, Landhaus Obermühltal, Baerenthal. M. le commissaire spécial de Bitche qui m’a fourni les éléments de ces renseignements, conclut ainsi : En résumé, pour toute personne se rendant dans ce hameau d’Obermuhltal et qui est témoin de la façon dont est dirigée cette colonie de vacances et de l’esprit qui semble y régner, il peut subsister des doutes à savoir si l’on se trouve réellement sur le territoire français».
Visiblement, les autorités françaises et la police spéciale étaient imprégnées du mythe d’une pseudo-Alsace française germanisée après 1871. Un autre exemple de cette mentalité erronée des Français de l’Intérieur et des Fonctionnaires apparaît dans le rapport écrit le 27 octobre 1928 par le commissaire de la police spéciale de Haguenau : «Je signale à toutes fins utiles que l’Elsaessische Jugendwanderer, Bund Erwin von Steinbach (genre boy-scouts) a donné ces jours-ci une soirée de famille dans la salle de la douane à Haguenau. Le programme comportait des chansons populaires allemandes, des danses et rondes anciennes en costume souabe (allemand). La présence d’un grand nombre d’autonomistes, le programme développé et l’article paru dans un journal local à ce sujet, permettent d’affirmer que les tendances de cette association ne sont pas faites pour favoriser le développement de l’idée française en Alsace… J’ajoute que le programme a été signé par un nommé Fritz Spieser et imprimé à la firme Ch. Hauss, rue de l’Ail, à Strasbourg».

1. En fait, les membres du Bund Erwin von Steinbach s’exprimaient surtout en dialecte alémanique ou francique d’Alsace ; ils passaient tout naturellement au Hochdeutsch lorsque la situation l’exigeait.

Les chants étaient des plus variés. Il y avait des chansons de lansquenets comme «Und unser liebe Frauen vom kalten Bronnen», des chansons de tisserands comme «Ei, wie so töricht», des chansons typiquement alsaciennes comme «O Strassburg» ou bien «Zu Strassburg auf der Schanz», des chansons montagnardes comme «Da droben auf jenem Berg», des chansons d’excursionniste comme «Auf ! Auf ! ihr Wandersleut !», des chansons de chasse comme «Der Jager in dem grûnen Wald», des chansons de veilleur de nuit comme «Hört ihr Herrn und lasst euch sagen», des cantiques de Noël comme «Es ist ein Ros’ entsprungen» ou bien «Vom Himmel hoch», des chansons du recueil de l’abbé Louis Pinck comme «O du schöner Rosengarten». L’un des chants préférés de l’Erwinbund était le traditionnel «O ich armer Lothringer Bur !».
Au programme des danses figuraient notamment les pas suédois de Westgötha et d’Ostgötha, le Drei-Burschen-Tanz, le Schwedisch-Schottisch, le Spinnradl. Les valses et les polkas n’étaient point exclues, mais les Erwinbündler ne les dansaient qu’aux «Messti» (d’Uhrwiller et d’Engwiller par exemple).
Jamais l’Erwinbund ne manquait au «Bürefàsenàcht» de rehausser la fête populaire du «Schiwesschlàwe» d’Offwiller. Cette authentique coutume renvoyait à un très ancien culte solaire de l’équinoxe du printemps que l’Eglise avait toléré. Armés de longs bâtons, les jeunes gens postés sur un abrupt du Scheibenberg (Montagne des disques) projetaient des disques de bois enflammés par-dessus la vallée en frappant un rocher.
A pied, à bicyclette, les groupes du Bund Erwin von Steinbach sillonnaient l’Alsace pour animer la vie culturelle traditionnelle du peuple des villages et même des villes ; ils organisaient ainsi des séances à Ingolsheim, Hunspach, Birlenbach, Rotbach, Keskastel, Bütten, Petersbach, Büst, Eywiller, Adamswiller, Durstel, Kirchberg, Offwiller, Ottwiller, Wolfskirchen, Uhrwiller, Engwiller, Munster, Colmar, etc.
Les Elsass-Lothringen/Heimatstimmen avaient ainsi décrit dans leur numéro du 15 mai 1930 les activités de l’Erwinbund : «La jeunesse alsacienne s’occupe depuis quelque temps de son avenir culturel. Les membres d’une ligue de Strasbourg se déplacent dans le pays pour donner des représentations populaires. On n’est pas accoutumé à ces manifestations de la jeunesse, bien connues ailleurs. Toutefois celles du Bund Erwin von Steinbach ont trouvé un certain écho. Le groupe chante et danse. Il réunit les mélodies populaires aux danses populaires, le chant au mouvement. Le Bund Erwin von Steinbach veut servir le pays et contribuer au relèvement culturel de la jeunesse».
En septembre 1931, le Bund Erwin von Steinbach publiait le premier numéro de son bulletin de liaison, Der Wanderfalke (Le Faucon Pèlerin), édité chez Sohn et Robitzer de Saverne, ancien imprimeur de la Zukunft. La publication était prévue tous les deux mois, donc six fois par an. Le second numéro, de 30 pages et tiré à 1 500 exemplaires en janvier 1932, devait servir de numéro de propagande.
Le gérant du Wanderfalke était Fritz Ihme, né le 2 avril 1910 à Fénétrange en Lorraine, et fils du pasteur d’Offwiller. Après ses études au collège de Bouxwiller, il se rendit le 4 novembre 1929 à Strasbourg pour ses études de théologie, mais il dut quitter la ville pour Montpellier, le 24 mars 1930, à cause de sa santé, puis revint à Strasbourg comme boursier et interne du Thomasstift au printemps de 1931.
Dès la parution du numéro 2 du Wanderfalke, la presse assimilatrice et anti-autonomiste se déchaîna. Le journal radical et gouvernemental La République écrivait par exemple le 9 janvier 1932 : «Le Colportage Evangélique qu’Ernst fonda pour M. Würtz de Dorlisheim cherche à prendre contact à nouveau avec la jeunesse. Non, M. Würtz ! Cette fois-ci ça ne prendra pas ! Nous ne supporterons pas que l’on intoxique la jeunesse, et devant la carence des autorités, nous portons le cas devant l’opinion publique. Notre jeunesse grandit dans l’esprit français et doit croître dans la culture française ; nous ne supporterons pas qu’un Robert Ernst avec quelques pasteurs d’esprit prussien détourne la jeunesse de son véritable avenir et de ses vrais buts. Tel est notre devoir en notre qualité d’Alsaciens français et d’Européens qui ne veulent pas voir la paix de leur patrie mise en danger pendant des années à cause de quelques trublions».
Le recteur de l’académie de Strasbourg avait donné ordre à M. Strohl, doyen de la faculté de Théologie protestante, de convoquer le jeune Ihme pour le blâmer et l’inciter à arrêter la publication du Wanderfalke. Fritz Ihme avala le blâme, ne promit rien et continua comme avant. En juin 1932, les sanctions fondirent sur le «criminel» ; il perdit sa bourse et fut exclu du Thomasstift dont le directeur, le pasteur Christian Brandt, un patriote «cabochard», justifia son expulsion : «D’après le jugement porté par la presse sur cette revue, Der Wanderfalke, il résulte qu’il s’agit d’une feuille politique et à cette occasion les journaux ont parlé défavorablement du protestantisme. Il y a assez d’affaires politiques au Thomasstift !». Christian Brandt ne jugeait qu’à travers les journaux pro-gouvernementaux !… Quant au Directeur du Consistoire Supérieur de la confession d’Augsbourg, Ernwein, il ajouta : «L’étudiant en question n’a pas suivi les conseils des professeurs qui lui ont demandé de cesser ses fonctions de rédacteur de la revue Der Wanderfalke». La revue n’en continua pas moins à paraître régulièrement jusqu’en 1937 où elle fut remplacée par les Strassburger Monatshefte.
En 1932, le grand directeur commercial Alfred Toepfer, ancien Wan-dervogel, fit don de 100 000 francs pour l’érection à Sesenheim d’une Auberge de Jeunesse à l’occasion du centenaire de la mort de Goethe. En effet, c’est à Sesenheim que Goethe était tombé amoureux de la fille du pasteur, Frederike Brion, et qu’il devint un grand poète lyrique européen. Mais Robert Ernst intervint alors pour proposer la reconstruction d’un château médiéval, à l’instar de ce qui se pratiquait dans les mouvements de jeunesse allemands, où le Wandervogei avait restauré Burg Ludwigstein-an-der-Werra, le Quickborn Burg Rothenfels-am-Main, les Pfadfinder Burg Waldeck. Il valait mieux fonder une «Jugendburg» (château de la jeunesse) qu’une «Wanderherberge» (auberge de la jeunesse).
Alfred Toepfer acquiesça et l’exécution du projet fut confiée au Dr Fritz Spieser qui jeta son dévolu sur les ruines de la Hünenburg au nord de Saverne. Les travaux de construction de l’Auberge de Jeunesse commencèrent immédiatement et le bâtiment fut inauguré solennellement avec la participation des directeurs des Œuvres des Auberges de Jeunesse de France et d’Allemagne. Puis, avec une partie du patrimoine de son épouse, Agnès von und zu Dohna-Schlobitten, le Dr Spieser fit élever une grande bâtisse seigneuriale pour servir de Centre Culturel Alsacien, lieu de discussions et de rencontres, et haut-lieu artistique et musical. Les travaux durèrent de 1932 à 1944, date à laquelle ils furent interrompus. L’architecte en était Erich Loebell, l’entrepreneur Victor Bottlaender, le sculpteur Alphonse Rompel, les tailleurs de pierre Briwa et Trummer, le charpentier Fritzinger et le maître-forgeur Adolf. En 1938, à la place du donjon, le Dr Spieser fit élever un «Friedensturm» (Tour de la paix), dédié aux Alsaciens-Lorrains morts durant la guerre de 1914-1918 et renfermant un sarcophage rempli de la terre prélevée sur tous les champs de bataille où se sacrifièrent les «Feldgraue» alsaciens-lorrains.
Le Dr Fritz Spieser avait une conception aristocratique et élitaire de la société. Son but à court terme était la formation d’une élite politique et intellectuelle, qui par son existence même et son propre style de vie, puisse développer assez de forces attractives pour attirer le peuple et lui indiquer clairement la bonne voie à suivre. Toutes les femmes, et les hommes qui possédaient une instruction moyenne, devaient dans un second temps être engagés dans la lutte contre l’assimilation destructrice du Volkstum alsacien-lorrain. «Tout notre travail, écrivait-il vers 1934, ne consiste qu’à enraciner à leur insu ces gens dans leur sentiment naturel d’appartenance ethnique. Au contact de leur Heimat, de leurs maisons, de leurs chants, de leur beau dialecte, de leurs danses, doit jaillir un beau jour un sentiment inébranlable de différence par rapport aux immigrés Welsches».
C’est pourquoi, l’Erwinbund engageait les jeunes étudiants à se mettre en relation surtout avec les paysans, «matière première du peuple alsacien», et dont les villages offraient encore l’image non altérée, authentique, de la vie populaire et de la pure culture alsacienne. C’était aussi aux paysans que s’adressait en priorité l’almanach que Fritz Spieser publiait depuis 1936 : Elsass-Lothringen. Neuer Heimatkalender. Cet almanach présentait de belles reproductions de ruines médiévales, d’anciennes églises, de «Fachwerkhäuser» (maisons traditionnelles), de monuments historiques, de costumes et de scuptures qui renvoyaient au passé germanique de l’Alsace et soulignaient le caractère étranger des apports français. Le tout était mêlé de proverbes, de courts récits historiques, de légendes, etc. Le Dr Spieser ne réclamait pas seulement «le droit à la différence», il rendait cette différence tangible et visible.
Enfin en 1937, il lançait les Strassburger Monatshefte à dominante littéraire et artistique, avec l’espoir que l’enracinement dans le pays, dans son paysage et dans sa langue, indiquerait le chemin à suivre. Dans le comité de rédaction figuraient le peintre Lucien Bienaepfel qui avait écrit la préface du premier numéro, le psychiatre Rodolphe Schneider et René Schickele (1883-1940). La publication provoqua une contre-revue nationaliste, la Revue du Rhin, dirigée par Lucien Minck, anti-autonomiste, directeur des journaux français (bien écrits mais sans lecteurs), La République et La Dépêche.

4. Les associations d’étudiants universitaires

L’une des originalités qui caractérisaient les universités allemandes provenait de l’existence d’associations corporatives d’étudiants, issues des «nations» universitaires et des «Landmannschaften» populaires du Moyen Age, à travers la «Burschenschaft» et les «Korps». En Alsace s’étaient ainsi constituées dès avant 1870 deux corporations à l’université de Strasbourg, en 1855 la «Wilhelmitana» et en 1857 l’«Argentina».
Mises en veilleuse après 1918, elles reprirent vigueur et influence vers 1925, dans le sillage de la Zukunft-Bewegung. Les étudiants de la Wilhelmitana et de l’Argentina arborèrent à nouveau leurs «couleurs» et leurs uniformes (Wichs), mais les difficultés de l’après-guerre les préservèrent de certains excès dans lesquels tombaient facilement les étudiants d’outre- Rhin. Parmi les quatre corporations existantes à l’université de Strasbourg, la Wilhelmitana, l’Argentina, l’Alsatia et la Nideck, la plus dynamique semble avoir été l’Argentina, dont les Alt-Herren (les Anciens) étaient présidés par le pasteur Eberhard Stricker, signataire de l’Elsaesser-bund en 1918. Le président des «membres actifs» était en 1927 Werner Brum, membre fondateur du Bund Erwin von Steinbach ; en 1929, c’était Charles-Richard Guerrier, né à Windstein le 7 janvier 1906, matraqué à Colmar au cours du «Dimanche Sanglant» du 22 août 1926.
Les quatre corporations avaient formé une Fédération Corporative des Etudiants de Strasbourg, à la tête de laquelle se trouvait en 1929 Werner Brum. Le 17 novembre 1929, il assistait à ce titre au banquet qui suivait l’inauguration de la statue du «Meiselocker» qui remplaçait le célèbre et romantique «Vater Rhein» expulsé outre-Rhin et paradoxalement envoyé à Munchen en Bavière ! A la fin du banquet, Brum prononça un discours dans lequel il soulignait que cette fête avait permis pour la première fois de déployer publiquement les couleurs et les drapeaux des quatre corporations (Wilhelmitana, Argentina, Alsatia et Nideck).
Deux semaines plus tard, le 4 décembre 1929, sur l’initiative du pasteur Stricker et de Guerrier, l’Argentina organisait une «Friedrich Lienhard Gedenkfeier» (Hommage à Frédéric Lienhard). En ouvrant la séance, le pasteur Stricker fit l’éloge de Lienhard, poète alsacien, né le 4 octobre 1865 à Rothbach (Bas-Rhin), membre de l’Argentina et mort le 30 avril 1929 à Eisenach en Allemagne. Il fit partie de ces intellectuels alsaciens-lorrains qui s’exilèrent volontairement en Allemagne après l’armistice, de manière à pouvoir continuer leur œuvre littéraire en toute quiétude. Puis commença la seconde partie du programme, animée par le beau-frère du député René Hauss, Lorentz Karl, basse chantante à l’opéra de Würtzburg en Allemagne. Il déclama quelques poésies de Fritz Lienhard, comme «Sommerdorfchen», «Sontagsmorgen auf dem Odilienberg», «Die schöne Barbel», «Woher ?», «Letzte Fahrt», «Heim-weh», «Ihr Liebesbrief», «Herzeneinsamkeit», «Trotz», «Jugendland», «Wiederverkörperung», «Die Sonntage von Einst», «Meiner toten Mutter», «Das klassische Weimar-Schloss». Au cours de la troisième partie, la jeune Jeanne Forstler de Mulhouse, élève au conservatoire de Strasbourg, chanta des romances de Lienhard, accompagnée au piano par Juliette Nussbicker de Strasbourg : «Heilige Frau von Odilia», «Sommerwald», «Waldgruss», «Silberne Glocken», «Heilige Frau», «Glaube» et «Abendrot». La séance s’était déroulée dans la Salle Berlioz du conservatoire, ex-Palais du Landtag Elsass-Lothringens, devant un parterre de 200 personnes admises seulement sur présentation de la carte d’invitation.
La seconde corporation la plus importante par son dynamisme était «Alsatia- Argentoratum-Katholische Studentenverbindung». Elle avait été fondée en avril 1926, donc avant le Heimatbund, sur la proposition du député de la Volkspartei (UPRA) Michel Walter, de Jean Keppi alors secrétaire général de la mairie de Haguenau et adjoint au maire de Strasbourg de 1919 à 1925, de l’abbé Julien Schies, directeur de l’Elsaesser et du professeur de lycée Pierre Paulin. Son siège social était au 19 rue Jeanne d’Arc, à Strasbourg-Robertsau, mais ses 25 premiers membres se réunissaient volontiers aussi à «La Licorne», 40 rue du Vieux Marché au Vin.
Les membres d’Alsatia étaient tous catholiques et fréquentaient les établissements supérieurs de la ville. Parmi les buts corporatifs et moraux, communs à toutes les corporations d’étudiants, figurait formellement le devoir de cultiver l’histoire et les traditions de l’Alsace. La devise était : «In Fide, Virtus et Amicitia» (IFVA) (c’est-à-dire la vertu et l’amitié dans la Foi chrétienne). Ses membres utilisaient le Kommersbuch ou recueil de chants des étudiants allemands ; entre eux, ils s’exprimaient exclusivement en Hochdeutsch ou en dialecte alémanique d’Alsace.
En 1926, son premier président fut Alphonse Barthelmé ; le vice-président était Henri Pinck, neveu du banquier lorrain Emile Pinck, l’un des chefs de la Zukunft, et de l’abbé Louis Pinck, spécialiste du chant populaire lorrain ; en outre, Henri Pinck était assistant à l’Institut de Chimie à l’Université. Le secrétaire général était Paul Hauss, qui avait commencé ses études de droit en 1923 et qui était le bras droit de l’abbé Arnold dans la direction des Jungkreuzfahrer/Hohenburger ; la Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine le surveillait comme autonomiste. Le trésorier d’Alsatia était Emile Keller. Le 11 mai 1932, Alsatia assistait «en couleurs» et avec son drapeau à l’enterrement de l’abbé Xavier Haegy à Colmar.
Les liaisons de ces corporations d’étudiants avec les mouvements de jeunesse étaient visibles, notamment celles qui unissaient l’Argentina au Bund Erwin von Steinbach du Dr Fritz Spieser, et celles qui unissaient l’Alsatia aux Jungkreuzfahrer/Hohenburger de l’abbé Arnold. D’autre part, leurs relations avec les partis autonomistes étaient aisées à supposer, et si la police spéciale les surveillait, c’est qu’elle craignait que ces corporations ne soient utilisées dans les réunions publiques organisées par le Heimatbund.
Cependant, Jungkreuzfahrer/Hohenburger, Bund Erwin von Steinbach, Argentina, Alsatia, Wilhelmitana, Nideck, étaient exclusivement des mouvements alsaciens et autonomistes s’adressant à la fraction de la bourgeoisie encore consciente de son identité. Comment engager la grande masse des jeunes du peuple ? La réponse, c’étaient la Jung-Volkspartei, Jung-Lothringen et la Jungmannschaft qui essayèrent de la donner.

5. Die Jung- Volkspartei

Professeur injustement révoqué en 1926 pour avoir signé le Manifeste du Heimatbund (condamnation annulée le 3 mars 1933 comme illégale et abusive par la Cour de Cassation), député élu et invalidé en 1928, conseiller général élu en 1928 et invalidé en 1929, conseiller municipal de Colmar élu et invalidé en 1929 (invalidé chaque fois parce que iniquement condamné au Komplott-Prozess de Colmar en mai 1928), Joseph Rossé (1892-1951) sentait toute l’importance que représentait la création d’un mouvement de jeunesse recruté dans cette fraction du peuple encore préservée de la déculturation française et qui, dans sa grande majorité, avait su demeurer authentique et fidèle. C’était grâce à ces Alsaciens véritables qu’il lui paraissait possible de neutraliser les effets nocifs et délétères d’une certaine bourgeoisie qui bradait l’héritage ethnique par arrivisme social au détriment des masses et du Volkstum, qu’elle avait pourtant mission de protéger et de guider.
La «déchéance politique de la haute bourgeoisie alsacienne» avait été brillamment analysée par le royaliste A.E. Kuhlmann, dans la. Revue Universelle du 1er mars 1930. Après un bref rappel de la bourgeoisie de la Décapole qui s’était francisée à partir du XVIIIème siècle sans renier son héritage germanique naturel, et après la période allemande de 1871-1918, l’auteur en arrivait à l’après-guerre :
«Au lieu de l’idéal qu’il espérait, ce peuple à l’âme comprimée allait se trouver devant une vulgaire réalité. On sait le reste ; au lieu de la France rêvée, ce fut Marianne ; au lieu des Français de légende, des hommes comme les autres ; et puis, de nouveau, les misères habituelles. Les illusions ne furent pas épargnées non plus aux classes supérieures, car partageant l’illusion de tant de Français, elles crurent qu’à leur exemple le peuple se franciserait comme par enchantement… L’on crut qu’il suffisait de désirer pour vouloir, de vouloir pour réussir, et, — folie ! — on crut que les grandes masses populaires y parviendraient… Or, bien que par une sorte de clause de style on reconnût qu’il convenait de laisser agir le temps, des deux côtés des Vosges on voulait tant cette francisation du peuple qu’on se figura qu’elle était faite.
«La haute bourgeoisie surtout avait besoin d’y croire, car sans cette francisation, il ne lui était guère possible de reprendre son office de direction politique. Pendant une vingtaine d’années, elle s’était trouvée à mi-chemin entre le peuple alsacien, la puissance allemande et le souvenir français. Cette position lui avait laissé quelque raison de jouer un rôle et, maintenant que deux termes du problème subsistaient seuls, le peuple alsacien dans son originalité propre et la France qui allait l’absorber, ce rôle de la haute bourgeoisie pouvait redevenir prépondérant ; mais à cela il y avait deux conditions : qu’elle fût fermement française et qu’elle fût en parfaite communion avec le peuple.
«Or, il est un fait que chacun peut apercevoir, c’est que depuis la paix de 1918, la position de la haute bourgeoisie d’Alsace tend à devenir celle d’une caste de plus en plus étrangère à la masse du peuple. Elle s’est francisée complètement, elle se mélange aux Français de l’Intérieur, tandis que les gens du peuple ne changent rien encore à leurs allures et se tiennent même assez jalousement entre eux ; et le mouvement de la vie emporte les deux classes vers des pôles opposés ; le lien se relâche entre elles ; on court à un divorce. Certaines gens des hautes classes affectent volontiers du dédain pour ce que les plus écervelés d’entre eux appellent criminellement la «bocherie» du plébéien qui n’a pas su se teindre en Français. Celui-ci n’est pas comme tant de grands messieurs, hier flagorneurs d’Allemands, mués aujourd’hui en patriotes tapageurs. On rencontre parmi ceux-ci des gens qui se font une gloire d’avoir désappris l’allemand, que dis-je, qui oublient jusqu’au dialecte qu’ils ont parlé ! S’étonnera-t-on dès lors, que beaucoup d’Alsaciens se sentent froissés jusqu’au tréfonds de ce cœur qu’ils avaient naïvement apporté à la France et que, rebutés, mais rudes et fiers et d’esprit contradicteur, ils se jettent en arrière, se complaisent dans tout ce qui fait leur particularisme : leur dialecte, leurs coutumes, et confondent dans une même désaffection la France et ses flatteurs. Ceux-ci et par extension leurs pairs de la haute classe, et tous les Alsaciens de langue et de formation françaises, leur paraissent en bloc plus irritants que de vrais étrangers, parce qu’étant des leurs, ils font figure de transfuges. Ce sont des chefs qui ont fait faillite à leur mission.
«On ne peut dès lors s’étonner de la diffusion des idées autonomistes, même dans les profondeurs des classes populaires qui cependant ne se soucient guère en général d’idées ou de doctrines. Vu sous cet angle, l’autonomisme apparaît comme une forme de la lutte des classes ; c’est un tissu complexe d’envie sociale, de dépit, de patriotisme rebuté ou aigri. Mais que devient dès lors la bourgeoisie ? Une caste, et la plus anachronique qui soit, car elle ne s’appuie ni sur la force ni sur la fortune. Elle ne se soutient que par sa différence. L’ampleur que prend par là le mouvement autonomiste exaspère par un choc en retour la colère des hautes classes, de sorte que, entre les deux camps, la fissure s’accroît chaque jour. Le peuple livré à lui-même devient une plèbe, et son autonomisme une virulente démagogie.
«L’action politique de la haute bourgeoisie depuis l’armistice a été également fâcheuse. En amateurs souvent, ses membres prêtèrent leurs concours à la propagande officielle. On sait ce que signifie chez nous ce mot délicieux en sa naïveté : une sage petite bureaucratie s’installe ici et là, paisible, bien en évidence ; elle compose des brochures orthodoxes, fait donner des conférences, des soirées de cinéma, où l’on sait d’avance que tout sera optimisme et louange ; elle publie des journaux cousus de fil blanc, en un mot elle s’étale avec candeur là où tout devrait être imprévu, souterrain, caché, dosé. Tout cela a bien des chances de n’atteindre jamais que des publics convaincus d’avance. De leur côté, les partis gouvernementaux font aussi paraître à grands frais des journaux parfois fort bien rédigés, composés dans le style du Temps et que ne peuvent lire, bien entendu, que des bourgeois «bien», ceux-là même qui les subventionnent.
«D’autre part, jamais on ne verra un grand bourgeois se dresser et prendre la parole en dialecte dans une assemblée populaire. Il est juste cependant de reconnaître que les femmes ont agi avec plus de discernement et d’énergie, et c’est un vrai plaisir de citer ces dames courageuses de la société élégante de Strasbourg, qui aux dernières élections législatives firent de leur personne et en alsacien une utile campagne pour les candidats patriotes. Mais pour un acte d’énergie, combien de faiblesses ! L’on aime mieux se draper dans sa dignité et décocher des sarcasmes, se perdre en criailleries, agonir les «sales Boches». La série des élections de 1928 et 1929 a fait ressortir non seulement l’impuissance de cette classe, mais vraiment sa nocivité politique. Elle ouvre trop souvent le chemin aux ennemis de la France qui sont en même temps ses ennemis de classe…».
Joseph Rossé, Marcel Stürmel et leurs amis d’une Volkspartei délestée des bourgeois nationalistes par la création de l’APNA, se tournèrent donc résolument vers le peuple et en 1929 ils commencèrent à mettre en route le mouvement de Jeunesse de la Volkspartei sous le nom de «Jung-Volkspartei». C’était à Colmar et cette première section ne comptait alors que huit membres. Progressivement, la Jung-Volkspartei se développait de sorte que le 16 août 1931, Joseph Rossé et le chapelain du pèlerinage de Notre Dame de Dusenbach purent organiser le premier congrès du mouvement dans une clairière à l’ouest de Ribeauvillé, la «Glashütte» (La Verrerie).
Une centaine de jeunes gens, dont un tiers de jeunes filles, encadrés d’une dizaine d’aînés de la Volkspartei, se rassemblèrent au Herrengarten de Ribeauvillé, où se forma le cortège officiel pour la Glashütte. Deux pancartes précédaient, avec l’inscription «Plus jamais de guerre» et le dessin d’un fusil brisé, puis une fanfare aux cuivres. Sur une grande estrade et devant un autel pavoisé aux couleurs tricolores, le chapelain de Dusenbach célébra la grand-messe en présence de l’abbé Haegy, puis il bénit le drapeau «rot un wiss» (rouge et blanc), drapeau de l’Alsace. Le jeune Weiss, chef de la section de Colmar, prononça une courte allocution d’ouverture pleine d’enthousiasme, suivie de la sonnerie du «salut au drapeau» et de la remise solennelle du drapeau par le député Marcel Stürmel, qui expliqua la signification des couleurs «rouge et blanc», symbole de l’amour à l’égard de l’Alsace, et le sens de la cravate tricolore fixée à la hampe, symbole de la loyauté de la Jung-Volkspartei à l’égard de l’Etat français. «Le grand drapeau blanc et rouge, le petit nœud tricolore : le grand symbole, les petits devoirs !…» commentait ironiquement la France de l’Est du 18 août 1931. L’on procéda ensuite à la remise de trois écharpes, la première par Weber de Mulhouse au nom de la Volkspartei du Sundgau ; la seconde aux couleurs «rouge et vert» de la ville de Colmar par le conseiller municipal Haag au nom de la Volkspartei de Colmar ; la troisième par le trésorier Schillinger d’Ensisheim, aux couleurs locales «bleu et blanc».
Le repas champêtre fut suivi par une séance de travail, au cours de laquelle Joseph Rossé exposa les devoirs actuels de la jeunesse chrétienne d’Alsace ; l’on discuta les statuts provisoires de l’union régionale des sections de la Jung-Volkspartei, et l’on désigna un comité directeur provisoire comprenant Joseph Rossé, Marcel Stürmel, Eugène Hertzog (maire de Colmar), Vogel (adjoint au maire de Colmar), Barthel de Ribeauvillé, Schillinger d’Ensisheim (trésorier), Soszler de Guebwiller et Weber de Mulhouse. La réunion s’acheva vers 17 heures, après le vote de deux résolutions ; la dernière était un salut au chanoine sénateur Eugène Millier, président de la Volkspartei, et à l’abbé Xavier Haegy, pour les appuyer dans leur opposition au chanoine Didio qui rêvait alors de réunir l’APNA à la Volkspartei ; la première s’exprimait comme suit :
«La Jung-Volkspartei, à l’occasion de son premier congrès régional tenu le 16 août 1931 à la GlashUtte à Ribeauvillé, constate avec satisfaction que le programme de la Volkspartei (UPRA) est approuvé par la jeunesse alsacienne qui le soutient à bloc. Cette jeunesse appuie particulièrement les revendications suivantes :
1 — l’organisation de toute la vie publique d’après les principes chrétiens ;
2 — la lutte contre la haine entre les peuples et pour le développement de l’entente entre les Etats, particulièrement entre la France et l’Allemagne ;
3 — des réformes radicales dans le domaine social et économique, tendant à procurer à toutes les classes, notamment aux ouvriers, la situation à laquelle ils peuvent prétendre en tant qu’hommes, chrétiens et citoyens ;
4 — la réalisation prévue dans le programme de notre parti en 1919 et conforme aux intérêts de notre région, d’une autonomie administrative, d’un budget particulier, et d’une représentation régionale (Landtag), seule capable d’assurer la vie de notre Heimat au mieux des intérêts de l’Alsace, de la paix mondiale et de la France.
«La Jung-Volkspartei salue avec respect et reconnaissance les chefs du parti ; elle s’engage à se montrer digne de ses aînés et à travailler sans repos pour le bien de la Volkspartei».
En attendant que la Jung-Volkspartei puisse disposer d’un journal particulier, elle s’exprimait dans La Voix d’Alsace d’Oscar de Férenzy, notamment sous la plume du jeune Georges Spitz, âgé de 17 ans, fils du boulanger de Bergheim, qui était déjà le village natal de Paul Hauss, chef des Jungkreuzfahrer/Hohenburger et secrétaire de l’Alsatia. Dès le 8 août 1931, Georges Spitz avait publié un article qui attira l’attention et qui s’achevait par ces mots : «Nous sommes des Français, nous sommes de bons Français, mais des Français avec restriction !… Et cela tant que le peuple n’aura pas casé à sa vraie place la bande infâme qui le tyrannise !».
Le samedi 26 février 1932, la section Jung-Volkspartei de Bergheim tenait sa réunion pour écouter M. Wendling amené par le conseiller général de Ribeauvillé, Sipp, et surtout pour préparer la campagne des élections législatives de mai. Le président d’honneur de la Jung-Volkspartei de Bergheim était l’adjoint au maire, Ignace Mahler ; le président, Paul Hugg ; le vice-président, Georges Spitz, étudiant en droit à Strasbourg ; le secrétaire, Charles Bass, également étudiant. Parmi les membres figuraient Julien et René Hugg, Joseph et Charles Dillenseger, Stephan, Eugène Maiblum, Laurent Bohn, Robert et Joseph Feiss, enfin Buecher.
La Jung-Volkspartei se trouvait bientôt fortement implantée en Haute-Alsace, notamment à Colmar (président A. Weiss), à Mulhouse (président Fuchs), à Ribeauvillé (président Vonfeld), à Bergheim (président Hugg) à Rodern, Husseren-les-Châteaux etc., mais aussi en Basse-Alsace à Strasbourg, Schiltigheim, Illkirch-Grafenstaden, Saverne, Erstein, Molsheim, Benfeld et Hüttenheim.
Le comité directeur de la Volkspartei s’était réuni au Münsterhof à Strasbourg le 13 juin 1932 pour étudier les résultats des élections et la situation du mouvement de jeunesse. Le député Michel Walter déclara que l’«Arbeitsgemeinschaft», la communauté de Travail avec la Volksfront (Front Populaire Alsacien) devait être maintenue — c’est-à-dire la collaboration avec la Landespartei, la Fortschrittspartei et la Kommunistische Partei-Opposition — aussi longtemps que la sauvegarde des intérêts particuliers de l’Alsace ne serait point garantie. Il signala que les différends entre la Volkspartei et la Landespartei, manifestés au lendemain des élections législatives de mai, étaient aplanis est que l’entente régnait à nouveau. Puis, l’abbé Schies insista fortement sur la nécessité d’implanter partout des sections de Jung-Volkspartei et le rédacteur à VElsaesser, Rei-bel, fit alors un exposé détaillé sur la situation de ce mouvement de jeunesse. Il annonça que de nouveaux groupements de Jung-Volkspartei étaient en formation à Bischheim, Hochfelden, Strasbourg-Neudorf, Strasbourg-Kronenbourg, Bischwiller, Uttenheim, Bolsenheim, Wasselonne (Wasselnheim) et Truchtersheim. Il remercia le député Seltz pour les efforts qu’il déployait en vue de la création de sections de Jung-Volkspartei dans tout son arrondissement d’Erstein. Le député Meck fit également l’éloge du mouvement de jeunesse et demanda qu’il soit développé le plus possible.
Au congrès des délégués de la Jung-Volkspartei, le 22 octobre 1933, le député Marcel Stürmel exposa ainsi les caractéristiques du mouvement :
«La jeunesse d’Alsace s’engage en faveur des traditions religieuses… Cette jeunesse alsacienne veut rester liée au sang, au sol et aux sentiments de la Heimat. Elle remplit loyalement ses devoirs à l’égard de l’Etat auquel elle appartient. Mais peut-être place-t-elle, au point de vue sentimental, la petite Heimat, où s’enracine la famille, à la place où d’autres peuples ont placé une patrie plus grande. Cette jeunesse, ouverte au monde, située entre deux cultures, touchée et fécondée par les deux, est disposée à prendre contact, à trouver un rattachement, avec tous ceux qui pensent comme elle. L’étude de la langue française dans notre pays de frontière ne trouve point d’adversaire chez nous, mais cette langue ne doit pas servir d’arme contre la langue maternelle allemande !»
Pour ses congrès annuels, la Jung-Volkspartei pouvait désormais réunir environ 5 000 jeunes gens de 18 à 28 ans dans une atmosphère de dynamisme enthousiaste. Au quatrième congrès de Haguenau le 12 mai 1934, elle prit la résolution suivante :
«Nous rejetons toute assimilation qui veut étrangler notre particularisme et qui veut nous déraciner. Car plus que jamais, les faits démontrent que seul un développement édifié sur les fondements traditionnels, naturels et historiques (dass nur eine bodenständige, auf den natürlichen und geschichtlichen Grundlagen aufgebaut) est capable de tenir tête aux assauts répétés.
«Sur les ruines du socialisme et du libéralisme qui s’effondrent autour de nous, nous voulons créer une société nouvelle, qui ne connaisse plus aucun capitalisme exploiteur d’homme, mais qui assure au plus pauvre de nos compatriotes une existence digne, aux professions la collaboration de droit au destin du pays, et qui enchaîne au Bien Général l’arbitraire économique des individus et des groupes de pression».
Le ton de la Jung-Volkspartei était devenu plus révolutionnaire sous l’influence de la victoire du nazisme en Allemagne. Hitler avait signé un concordat avec le Vatican ; le nonce apostolique à Berlin était le futur Pie XII, Mgr Pacelli ; «Die Nacht der langen Messer» (la Nuit des Longs Couteaux) n’avait pas encore rougi les mains du chancelier Hitler ni terni le blason de la croix gammée ; à l’occasion du 19ème centenaire de la mort du Christ, la ville de Trêves avait exposé la Sainte Tunique qui avait attiré plus de 100 000 pèlerins d’Alsace, stupéfaits de la gentillesse de l’accueil, de la propreté des rues, de l’ordre social et du travail des Allemands. Par contre, le libéralisme et la démocratie parlementaire française corrompue et éclaboussée par les scandales à répétition, donnaient l’impression que l’on assistait à la fin d’une civilisation et à l’avènement d’un monde nouveau, jeune, beau, ordonné, généreux et dynamique, dont l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie semblaient alors offrir un avant-goût de paradis.
Il faut tenir compte de ces circonstances pour comprendre l’article que Joseph Rossé, président de la Jung-Volkspartei, écrivait précisément la veille et en préparation du congrès de Haguenau, et dans lequel il déclarait : «Les grands mots de progrès, de liberté, d’accroissement de la production, ont perdu leur dynamisme… Un progrès sans frein a souvent donné le travail à la machine, auquel jeunes et vieux doivent assister en chômeurs. Le libéralisme doit céder le pas à l’autorité, la liberté à la discipline, le matérialisme à la domination de l’esprit».
Entre temps, le mouvement s’était doté d’un hebdomadaire de quatre pages qui s’appelait simplement Jung-Volkspartei, portait les armes et le drapeau de l’Alsace dans le titre avec la croix lorraine et la devise : «Für Gott, Volk und Heimat» (Pour Dieu, le Peuple et l’Alsace). Dans le numéro du samedi 3 novembre 1934, ce journal annonçait entre autre la création, le 28 octobre précédent, de deux nouvelles sections de Jung-Volkspartei, l’une à Kutzenhausen avec la participation du député Elsaesser, l’autre à Eguisheim au restaurant Schreiner, sous la présidence de Hausherr, avec la participation du député Joseph Rossé et de A. Weiss. On annonçait aussi, pour le lendemain 4 novembre, le congrès des délégués de la Jung-Volkspartei à Sélestat avec une messe à la mémoire de l’abbé Haegy et un programme très chargé où figurait en bonne place le discours du député Rossé : «Quelles leçons tirons-nous de l’expérience acquise avec et dans la Jung-Volkspartei ?». On y trouvait encore le projet de Wallach de créer un Mouvement de Jeunesse Démocrate et la nouvelle que même les Anciens Combattants avaient créé des «Jeunesses UNC» alimentées par les caisses de l’Etat !
A l’imitation de l’Elsaessische Volkspartei, la Christlich-Soziale-Volkspartei (Union Chrétienne de Lorraine) fondait à Sarreguemines, le 3 février 1935, son propre mouvement de jeunesse, «Jung-Lothringen» (Jeune Lorraine) qui de suite entra en relation avec la Jung-Volkspartei dont elle suivait les mots d’ordre et l’évolution. Au congrès de Colmar le 7 Juillet 1935, ce fut dans l’enthousiasme du souvenir d’Elsass-Lothringen qu’une délégation de 50 jeunes Lorrains était accueillie.
A la veille de la guerre, la jeunesse était persuadée que le salut se trouvait uniquement en Alsace et que tous les maux venaient de Paris. La France mythique de 1918 s’était muée en repoussoir ! Et la Heimat, sous le pseudonyme de Hans Mörsperg, posait cette question qui sonnait comme un adieu : «Nous interrogeons le pays, qui de toute façon n’est pas le pays que nous avons choisi : où sont les grands porte-drapeau de la culture de l’âme et du cœur qui jadis avaient fourni à la nation française enthousiasmée de sa civilisation les plus grandes et les meilleures traditions ? La France est-elle épuisée et n’a-t-elle plus rien à dire ?»

6. La Jungmannschaft de Hermann Bickler

La Jungmannschaft (Equipe de Jeunes) était intimement liée à la personne de l’avocat strasbourgeois Hermann Bickler, né le 28 décembre 1904 dans une ferme lorraine du pays de Bitche (Bitscherland) à Hottwiller. Il perdit tôt son père et fut surtout élevé par sa famille maternelle. Durant ses études de droit, il s’intéressa beaucoup à la Heimatbewegung et à la question des Minorités Nationales. En 1927, avec Paul Schall, il représentait l’Alsace-Lorraine au congrès autonomiste breton de Rosporden, et le 12 septembre 1927, il assistait à Quimper à la fondation du Comité Central des Minorités Nationales de France.
A l’université de Strasbourg, il avait regroupé dès 1924 les militants les plus actifs de la Wilhelmitana et de l’Argentina en une association autonomiste, le Heimatbund, qui, l’année suivante, propageait la Zukunft dans les milieux estudiantins. Lors de la création du grand Heimatbund à la Pentecôte 1926, le groupement s’y affilia, et pour éviter toute confusion adopta le nouveau nom de «Wasgau» (Vosges). En 1927, le groupe Wasgau suivit Karl Roos dans la fondation de l’Unabhangige Landespar-tei. A partir de janvier 1931, Hermann Bickler obtint une page à l’intérieur de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), qu’il intitula Jungmannschaft (L’équipe des Jeunes). Il y publiait des textes sans compromissions et sans ambiguïtés. Par exemple, le 21 février 1931, il écrivait un article linguistique : «Unsere Sprache» (Notre langue) ; il ne reconnaissait qu’une seule langue légitime, l’allemand ; toutes les autres langues étant des langues étrangères : «En soi, la langue française nous est aussi étrangère que l’ita­lien ou l’espagnol. Nous apprenons plus facilement l’anglais que le français, parce que l’anglais se rapproche davantage de l’allemand… En allemand, langue nationale signifie langue du peuple». Et Hermann Bickler réclamait une étude approfondie de la langue allemande pour les Alsaciens-Lorrains, car «chaque peuple ne possède qu’une seule langue (Jedes Volk hat nur eine Sprache)». Logique avec lui-même, il ne parlera que le Hochdeutsch dans sa famille et avec ses enfants.
Le 8 novembre 1931, la faculté de Droit de Strasbourg était en émoi à cause d’un tract en allemand rédigé par un étudiant appartenant au groupe de Hermann Bickler, Peter Bieber : «Aux étudiants d’Alsace-Lorraine !». Il disait notamment :
«Vous êtes étudiants ! Comme tels, vous êtes appelés à devenir plus tard le modèle et le guide de votre peuple. Comme tels, vous avez le devoir de clarifier votre comportement intime à l’égard de votre peuple, et cela librement, sans vous laisser tromper par les slogans politiques, et indépendamment des vues officielles et des finalités de l’école… Avez-vous déjà pensé que vous appartenez à un peuple dont la langue de toujours a été l’allemand ? Avez-vous honte de la langue de vos pères ? Si non, trouvez-vous juste que cette langue ne doive plus être valable en Alsace et en Lorraine ?… Si une langue n’est plus étudiée à l’école et à l’Université, si elle n’est plus employée que sous sa forme dialectale, elle perd sa capacité d’exprimer les réalités abstraites et dépérit. Votre langue n’est étudiée à l’école que comme langue étrangère ; est-ce juste ? On vous enseigne les connaissances scientifiques dans une langue qui n’est pas la vôtre et que seule l’école vous fabrique ; est-ce juste ? Avez-vous conscience que celui qui change de langue fait violence à son âme ?… Nous Alsaciens-Lorrains, nous sommes nos pires ennemis si nous méprisons ce que nos ancêtres nous ont transmis et si nous nous attachons aux choses étrangères. Méditez cela en silence et parlez-en entre vous. Et alors, laissez la langue welche. Parlez allemand, gardez en honnête homme le caractère sans équivoque et authentique de votre peuple. Car sachez-le : toute langue vient de Dieu, mais une seule est pour vous seuls. Gardez la langue sacrée ! (Gottes ist jede Zunge. Aber Eine für Euch allein. Hütet den heiligen Laut)».
Le conseil de l’université exigea une manifestation publique de protestation ; les journaux à la solde du gouvernement tirèrent à boulets rouges sur cet «attentat contre la France» (!), et comme les autorités n’arrivèrent à découvrir ni l’auteur Bieber, ni le diffuseur Krämer, elles accusèrent injustement un auditeur libre allemand, nommé Hartmann, qui travaillait à une thèse de doctorat sur le Droit administratif en Elsass-Lothringen ; et l’étudiant innocent fut expulsé de France !
D’autre part, le supplément Jungmannschaft avait provoqué bien des remous chez les lecteurs de l’Elsass-Lothringer Zeitung, de sorte que la rédaction du journal lança le 20 novembre 1931 une enquête. Elle signalait que Jungmannschaft avait recueilli de vifs éloges, mais avait aussi fait l’objet de sévères critiques ; du reste, plutôt qu’un supplément, il ne s’agissait que d’une «tribune libre» mise à la disposition du groupe de jeunes. Leurs idées avaient été approuvées par les uns, condamnées par les autres. Pourtant il était nécessaire que ces idées fussent exprimées au moins une fois, «parce que nous, autonomistes, nous ne voulons pas nous atrophier dans notre tour, mais nous voulons prendre part au développement intellectuel du monde entier. Nous espérons d’ailleurs que nos amis de la Jungmannschaft continueront de collaborer à notre journal, même si nous devons renoncer à publier comme auparavant Jungmannschaft».
Ainsi que le laissait prévoir la note du 20 novembre 1931, le supplément Jungmannschaft fut supprimé, mais le nom resta. Assurément, Hermann Bickler et ses compagnons continuaient d’écrire dans l’Elsass-Lothringen Zeitung (ELZ)), mais à titre de simples rédacteurs. Par exemple le 9 janvier 1932, l’avocat Bickler revenait sur «le cas Hartmann» et s’en prenait à l’université de Strasbourg envahie et dominée par les étrangers ; elle n’avait plus rien d’alsacien ; par l’intermédiaire de l’Association Générale Fédérative des Etudiants, ces étrangers opprimaient intellectuellement et spirituellement les indigènes d’Alsace-Lorraine, et s’exprimaient à leur place dans un sens qui était celui des conquérants et non du Volkstum.
Le 29 mai 1932, après les élections législatives, Hermann Bickler était élu membre du comité directeur de l’Unabhängige Landespartei du Dr Karl Roos. Le 2 septembre suivant, au restaurant du Pigeon, la «Dicke Marie» des étudiants, la section de Strasbourg, débattit de la création d’un mouvement de jeunesse pour la Landespartei, analogue à celui de la Jung-Volkspartei qui venait de tenir son second congrès. Ce mouvement s’appela naturellement «Elsass-Lothringische Jungmannschaft» (Equipes de Jeunes d’Alsace-Lorraine) ; il fut confié à Hermann Bickler qui devait l’organiser et l’instruire en vue d’en faire les futurs piliers du mouvement autonomiste.
L’organisation interne du mouvement de jeunesse fut rondement menée d’après le principe de la camaraderie et de l’autorité (Führerprinzip), avec comme cadres, des hommes de confiance (Vertrauensleute), des cellules (Zellen) et des groupes (Ortsgruppen), comme cela se faisait dans les mouvements de jeunesse de la République de Weimar, la «Bündische Jugend». A la tête des Zellen et des Ortsgruppen se trouvaient des Ftihrer ou Guides, responsables non devant leurs équipiers mais devant la direction centrale du mouvement. Deux ou trois fois par an, les Ortsgruppenführer et les Vertrauensleute se réunissaient pour étudier la situation et fixer la ligne politique de la Jungmannschaft ; l’application des décisions était laissée au Rat der Leitung ou Conseil de direction. Au cours de ces réunions de guides, Vertrauensleute et Ortsgruppenführer exposaient leurs rapports dont les conclusions ne donnaient pas lieu à un vote ; la Direction prenait seule les décisions finales, éventuellement à rencontre des opinions ouvertement exprimées par la majorité de l’assemblée. Entre eux, du dernier à Hermann Bickler, les jeunes ne s’appelaient que «camarades».
Comme emblème le mouvement avait adopté la Wolfsangel, une vieille rune symbole de détresse, déjà utilisée aux Pays-Bas par Anton Mussert (1894-1946). Le drapeau était noir, frappé d’une Wolfsangel verticale rouge comme sang et feu. La devise résumait le but du mouvement : «Frei Volk in eigenem Land» (Peuple libre dans son propre pays). La Jungmannschaft se recrutait primitivement dans la paysannerie considérée comme partie encore saine du peuple, mais plus tard elle s’ouvrit également aux ouvriers. Le caractère rural de ce mouvement de jeunesse resta toujours dominant.
En 1932, la Jungmannschaft publiait un petit fascicule de propagande en dix points qui exprimaient son programme sous le titre : «Was wir wollen» (Ce que nous voulons) :
«1. L’Elsass-Lothringische Jungmannschaft, en tant que nouveau mouvement, veut regrouper tous les Alsaciens-Lorrains pour défendre efficacement leur identité ethnique (Volkstum) et leurs droits vitaux. Sa devise est : un peuple libre dans son propre pays ! Elle lève le vieux drapeau de la Guerre des Paysans avec la Wolfsangel rouge en signe de défi de notre résistance à toute violence injuste.
«2. Nous combattons dans le cadre légal, bien que depuis 1918 tous les gouvernements de Paris aient attaqué les droits vitaux (Lebensrechte) de notre peuple. Nous ne voulons pas porter atteinte à la France, mais nous n’aurons de cesse tant que l’existence spirituelle, intellectuelle et matérielle d’un million et demi d’Alsaciens-Lorrains ne sera pas assurée et jusqu’à ce qu’elle puisse se développer librement. Nous rejetons absolument toute assimilation.
«3. Nous ressentons comme la pire des injustices et le plus grave dommage l’oppression de la langue allemande par l’Etat Français. On nous demande de faire ce qui ne se fait nulle part : nous ajuster à ceux qui viennent chez nous ! Dans notre propre pays, notre langue doit être partout en première place, car les deux éléments) le pays et la langue, n’appartiennent qu’à nous seuls. L’oppression de notre langue maternelle est une attaque contre notre propre culture qui vaut bien celle de la France. Notre belle langue est parlée par plus de 100 millions de personnes au monde. En combattant notre langue allemande sous sa forme dialectale orale ou sous sa forme littéraire écrite, l’on méprise notre propre être, tel qu’il s’était constitué depuis mille ans, l’on nous vexe, nous et nos ancêtres. Lorsque nous ne pourrons plus utiliser notre langue allemande par la parole ou par l’écrit que difficilement, ou même plus du tout, nous serons devenus des handicapés intellectuels, incapables de soutenir le dur combat de l’existence. Nous devons nous-mêmes, chaque jour et partout, nous engager et combattre par les actes en faveur de notre belle langue allemande.
«4. Chaque peuple a le gouvernement qu’il mérite. Il est insensé d’injurier le gouvernement de Paris. Les Alsaciens-Lorrains sont eux-mêmes responsables de la situation ! Au lieu d’aller se lamenter et de parlementer à Paris, nous ne devons finalement compter que sur nous-mêmes. Nous n’avons pas seulement le droit, nous avons aussi le devoir de déterminer seuls notre propre destin. Notre destin ne se décidera que chez nous et seulement par nous. Nous disposons des moyens pour fixer le destin qu’il nous faut. Il suffit de le vouloir fermement. Dans le monde ne vaut et n’existe que ce qui s’obtient et se soutient courageusement. Et nous devons enfin nous unir.
«5. La multiplicité des partis politiques est un malheur… Nous sommes contre les partis politiques et pour l’unité du peuple d’Alsace-Lorraine. Peu importe si nous sommes catholiques ou protestants : nous sommes d’un même sang et nous avons à défendre des richesses communes. C’est folie que paysans, travailleurs manuels et intellectuels se divisent en classes qui se querellent mutuellement. Ne dépendent-ils pas tous les uns des autres et leur existence n’est elle pas également menacée par la force extérieure et la détresse intérieure ? D’abord nous sommes des Alsaciens-Lorrains ! Nous voulons réaliser la communauté de notre peuple. Il n’y a de vraie communauté du peuple que dans la mesure où nous nous soutenons fraternellement corps et âme. Dans notre mouvement, nous voulons donner la première preuve d’une authentique camaraderie.
«6. Qu’un peuple vive honnêtement ne dépend pas d’abord du régime de son Etat, mais de la mentalité de ses citoyens. Nous constatons que la Troisième République a failli à notre égard, mais une dictature à Paris n’y portera pas remède. Notre gouvernement doit être soutenu par la volonté du peuple d’Alsace-Lorraine et il doit d’abord être à son service. C’est pourquoi nous avons besoin de gens sans peur et sans reproche sortis de nos rangs ; eux seuls pourront faire une politique sans peur et sans reproche. Nous avons besoin d’ordre ; mais un ordre véritable ne règne que si les hommes qui commandent et administrent sont vraiment responsables. Et l’ordre, c’est-à-dire la vraie liberté, n’existe que si le principe supérieur de l’égalité régit les relations de citoyen à citoyen, de profession à profession, et d’Etat à citoyens.
«7. Nous luttons aussi pour notre sécurité ethnique et pour la libération sociale de notre peuple. C’est pourquoi nous plaçons le mouvement d’Alsace-Lorraine dans la grande révolution de notre temps qui doit permettre à chaque peuple de se construire un nouvel ordre particulier. Le système capitaliste ne connaît ni hommes ni peuples ; il ne connaît que le profit. Le système capitaliste a livré le monde aux plus téméraires brigands ; nous sommes ses ennemis. La propriété privée ne se justifie que par son service à la communauté tout entière. Ce ne sont point les propriétés qui doivent distinguer les gens, mais seulement les réalisations.
«8. Nous ignorons les classes sociales et nous rejetons la lutte de classes du marxisme athée et étranger au peuple. Mais il faut briser la puissance des bourgeois et de leurs satellites. Ils sont assis à la ville et à la campagne sur le dos du peuple des travailleurs, dont ils trahissent au surplus la langue et le caractère. La paysannerie de l’Alsace-Lorraine, qui représente le noyau et la fontaine de jouvence de notre peuple, est gravement menacée ; l’agriculture de l’Alsace-Lorraine se trouve dans une situation particulière et possède ses propres intérêts ; ceux-ci doivent être protégés par Strasbourg, sinon, notre paysannerie s’en ira à sa ruine. Nous réclamons le retour des richesses volées à notre pays : elles appartiennent à l’ensemble de notre peuple et doivent en premier lieu revenir aux travailleurs. Les ouvriers d’Alsace-Lorraine ne sont pas là pour être exploités par les étrangers et par ceux qui le sont devenus. Avec les autres professions, ils doivent soutenir la communauté ethnique dans le besoin et le danger, et de ce fait, ils doivent aussi avoir part au bonheur et à la paix du peuple.
«9. Nous considérons la politique extérieure française depuis 1918 comme désastreuse. La France s’est empêtrée dans un filet d’alliances qui pèse lourdement sur le pays, désagrège l’Europe encore un peu plus et de toute façon n’atteint point son but, puisque la France se trouve incapable de conserver le traité de Versailles. Tant que la question la plus importante, celle des relations de la France avec l’Allemagne, n’est point résolue, la paix ne sera pas assurée. Quant à nous, nous ne voulons pas la guerre qui transformerait demain en désert d’entonnoirs et no man’s land notre Heimat, que hier l’on a appelée un «beau jardin» et qui est devenue aujourd’hui un glacis de fortifications. Nous ne voulons pas la guerre qui risquerait de nous jeter en première ligne d’un combat insensé, tandis que loin des tirs, les provocateurs continueraient tranquillement comme la dernière fois à faire leur petit commerce.
«10. C’est ainsi que nous menons le juste et bon combat :
pour notre entité ethnique (Volkstum) et notre langue allemande ;
pour le retour sur nous-mêmes et notre autodétermination ; pour l’unité de l’Alsace-Lorraine ; pour la véritable communauté du peuple et la justice ;
pour un ordre nouveau ;
pour tous les travailleurs de la ville et de la campagne ; pour une paix véritable ;
pour un peuple libre dans son propre pays !».

Le mouvement de jeunesse Jungmannschaft offrait ainsi un vaste programme de réorganisation globale de la société, qui sur beaucoup de points ressemblait alors à celui de bien d’autres mouvements de jeunes d’Europe, à commencer par celui de la Jung-Volkspartei et de la Jung-Lothringen. Les réunions des membres de la Jungmannschaft revêtaient pourtant un caractère plus clandestin que celles des autres mouvements de jeunes au moins en Alsace. En effet, les réunions avaient lieu à la «Dicke Marie» (restaurant du Pigeon) dans la Kilfergasse, fenêtres et volets hermétiquement clos, les portes verrouillées. Les serveuses devaient frapper trois coups à la porte avant d’obtenir le droit d’entrer et en leur présence personne ne parlait. Un tel climat n’était assurément pas pour déplaire à la jeunesse toujours fascinée par un certain mystère et par certains rites. Un drapeau noir de 1 m sur 0,50 m, frappé de la Wolfsangel rouge, ornait sobrement le local. Les entretiens se faisaient exclusivement en Hochdeutsch et ne craignaient pas d’aborder les concepts les plus abstraits.
A la réunion du 12 juillet 1933 étaient présents, outre le président, l’avocat Hermann Bickler, le trésorier Alexander Kraemer, Maritz (employé aux Hospices Civils), Hanauer (étudiant en médecine), Michel (fils du pasteur de Mietesheim), Ihme (fils du pasteur d’Offwiller et membre important du Bund Erwin von Steinbach), Schmitt, Metz, Marckgraf, Oscar Stolz, Richert, Sur, Gustave et Richard Liebrich, etc. Hermann Bickler ouvrit la séance par l’étude du principe de la Gleichschaltung alors en cours en Allemagne, principe que sous le nom d’Egalité la France avait appliqué dès 1789 en détruisant les provinces et en les remplaçant par des départements. Il donna aussi lecture de quelques extraits de journaux, notamment du Voelkischer Beobachter au sujet du récent concordat signé entre Berlin et le Vatican ; comme l’Alsace-Lorraine vivait pareillement sous un régime concordataire, Ihme fut chargé de préparer une conférence sur ce sujet en vue de la réunion de septembre.
Après une petite discussion libre sur le Bund der Wanderfreunde (Ligue des Amis de l’Excursion), créé par Paul Schall, dont on craignait la concurrence, l’on décida de s’opposer à l’utilisation par cette nouvelle association du drapeau de la Jungmannschaft. En troisième partie de la réunion se plaçait la réception de cinq nouveaux membres : Gustave Liebrich, Oscar Stolz, Sur, Richert et Schmitt. Le président leur adressa une courte allocution, rappela les finalités du mouvement de jeunesse d’après la dernière circulaire du 1er juin précédent, puis prononça le serment de fidélité répété pour chaque candidat : «Tu dois rester fidèle à l’Alsace et tu dois combattre avec nous pour la libération de notre Heimat. Sur ton honneur et ta conscience, tu promets de mener cette lutte avec tes camarades. (Treu dem Elsass sollst du bleiben und mitkämpfen für die Befreiung unserer Heimat. Auf Ehr und Gewissen versprichst du diesen Kampf mit deinen Kameraden aufzunehmen)». Chaque fois, le candidat en question répondait par «Ja !» (Oui !) ; le président Bickler lui serrait la main et agrafait la Wolfsangel, insigne de la Jungmannschaft. Puis, il donna quelques nouvelles sur la marche du mouvement : le Dr Kirsch de Phalsbourg était sur le point de créer une section de Jungmannschaft avec l’aide de Victor Antoni ; à Offwiller, le contact avait été établi avec les Jeunesses Communistes en vue de s’en faire des alliés, etc.
Avant la séparation vers 23 heures, Hermann Bickler notait les adresses de personnes susceptibles de s’intéresser au mouvement, promettait de leur rendre visite personnellement et engageait les membres de la Jungmannschaft à faire du recrutement au cours des vacances. Enfin, sur proposition d’Ihme, Marckgraf fut chargé de dresser la liste des commerçants à recommander particulièrement au mouvement de jeunesse.
Durant les grandes vacances et à l’occasion de l’annexion de Bouxwiller-Ingwiller par la France dont le gouvernement fêtait le tricentenaire, les militants de la Jungmannschaft collèrent partout des papillons et distribuèrent des tracts de protestation. Le 7 septembre 1933, l’on discuta la conférence sur le Concordat et le 9 octobre suivant une importante assemblée réunissait notamment autour du président Hermann Bickler, Krieg, Kraemer, Michel, Hollweck, Marckgraf, Ihme, Stolz, Schmitt et Rudi Lang de retour de son service militaire à Rennes. Trois nouveaux adhérents furent acceptés : Ehrhardt, Stricker et Roos (employé à la Caisse d’Epargne de Strasbourg). L’absence de Sur, excusé, fit remettre le rapport politique de la quinzaine.
Hermann Bickler présenta ensuite le Jungmann Michel revêtu du costume adopté par le mouvement : anorak brun avec col fermé et une seule rangée de boutons ; knickerbocker (culotte de golf) de même couleur et ceinturon ; bref, le costume du sportif à la mode de l’époque. Mais pour les autorités françaises, c’était le costume des S.A. (Sturm Abteilung) !… La coupe du costume fut adoptée, mais des discussions et des oppositions apparurent au sujet de la couleur et la question ne fut point tranchée. La coiffure également resta encore au niveau des recherches. L’uniforme de la Jungmannschaft demeurait facultatif, et ceux qui voulaient le porter devaient se le faire confectionner à leurs propres frais.
La seconde partie de la réunion était consacrée à l’analyse politique des relations entre la Landespartei et la Volkspartei au conseil général du Bas-Rhin, aux oppositions entre Michel Walter et le Dr Roos, mais aussi à l’opposition entre les jeunes et les vieilles générations : «Il nous faut avant tout gagner les jeunes éléments de la Volkspartei, les Jungmannen de la Jung-Volkspartei, qui comme nous, aspirent à évincer de la direction du parti les vieux bonzes aux idées arriérées. En attendant, nous ne tiendrons plus compte comme par le passé, des contingences électorales et des considérations de pactes d’alliance. Le mouvement autonomiste ira son chemin en propageant «die neuen deutschen Ideen» (les nouvelles idées allemandes) seules capables peut-être de sauver l’Alsace».
La politique de rapprochement entre la Jung-Volkspartei et la Jungmannschaft s’expliquait non seulement parce que les deux mouvements de jeunesse avaient la même volonté de construire sur les ruines du capitalisme et du libéralisme un monde nouveau, mais aussi parce que Joseph Rossé, chef de la Jung-Volkspartei était sensible comme Hermann Bickler, chef de la Jungmannschaft, aux changements apportés par Hitler dans les premiers mois de son gouvernement. Le 21 juillet 1933, l’Elsaesser Kurier de Rossé écrivait : «…En Allemagne, le nouveau régime se prononce officiellement en faveur du christianisme. Le mouvement athée est écrasé. Les partis marxistes ainsi que le libéralisme sont détruits. En un clin d’œil, toute la littérature pornographique, toute l’industrie anticonceptionnelle a été liquidée, les kiosques et les vitrines sont nettoyées de ces saletés. L’école chrétienne est garantie par l’Etat. Les congrégations religieuses sont reconnues officiellement ; l’action catholique est placée sous la protection de l’Etat. Voilà des éléments dont Rome a pris note avec reconnaissance».
Le rapprochement de la Jungmannschaft avec la Jung-Volkspartei se doublait d’une séparation d’avec la Fortschrittspartei du député Camille Dahlet qui, en tant que co-directeur de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), se plaignait de ce que le journal autonomiste de la Landespartei, violemment aiguillonné par les jeunes de la Jungmannschaft, prît des positions extrémistes nuisibles à la politique électorale. Finalement, n’ayant pu obtenir gain de cause, Camille Dahlet quittait la direction politique de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) le 16 septembre 1933. Cette circonstance expliquait les attaques de la Jungmannschaft contre Dahlet ce 9 octobre 1933. «Nous ne pouvons pas suivre non plus, expliquait Hermann Bickler, nos anciens alliés de la Fortschrittspartei de M. Dahlet. Ce parti n’est qu’un «Spiessbürgerclub», un club petit bourgeois, de libre-penseurs et de francs-maçons. Il nous faut à nous un mouvement à base chrétienne large et susceptible d’englober le plus de monde possible». Et comme Camille Dahlet s’était rabattu sur l’hebdomadaire Neue Zukunft, l’orateur demanda à ses partisans de boycotter partout cette feuille.
Puis, Hermann Bickler rendit compte de la «fumisterie» officielle à l’occasion du tricentenaire de l’annexion de Bouxwiller-Ingwiller, regrettant que la police ait saisi et détruit une partie des tracts de protestation. Il annonça également la création d’une société de protection et d’aide, le «Bund der Freunde der Jungmannschaft» (Ligue des Amis des Equipes de Jeunes), qui comprendrait tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne voulaient ou ne pouvaient pas devenir membres actifs de la Jungmannschaft, tout en sympathisant avec elle. Les cotisations et autres dons en argent de cette nouvelle association devaient être versés au nom du trésorier de cette fondation, Marckgraf ; les bienfaiteurs seraient inscrits à l’aide d’un chiffre sur une liste particulière qui serait tenue encore plus rigoureusement secrète que les autres. Ces précautions étaient nécessaires, parce que la police était partout à l’affût.
Après l’approbation du projet précédent, Hermann Bickler donna connaissance de l’organisation de soirées d’éducation physique, de «Körperertüchtigungsabende», avec boxe, mouvements offensifs et défensifs ; les séances étaient prévues au siège de la Landespartei, 17 Knoblochgasse (rue de l’Ail), en attendant que l’on trouve mieux. Comme l’ex-boxeur Appel qui assurait ces cours l’année dernière ne voulait plus les reprendre, la direction technique de la gymnastique fut confiée au cordonnier Fix. Le président insista sur l’importance de la discipline, une discipline de fer à laquelle il fallait se soumettre de bon cœur, car tous les membres de la Jungmannschaft seraient astreints à cette éducation physique.
Avant la séparation, Hermann Bickler distribua sa 5ème Circulaire ; elle attaquait les «bonzes» des partis politiques qui exploitaient les masses qui leur avaient fait confiance, les conduisaient à la défaite en les faisant fouler aux pieds des chevaux de la gendarmerie et matraquer par les policiers. «Ces bonzes n’ont en vue que leur intérêt personnel et celui de leur parti… Il faut faire disparaître ce système et il disparaîtra». Dans cette même circulaire, Hermann Bickler envisageait une révolution sociale complète : «La Jungmannschaft ne lutte pas seulement pour l’existence de la nation alsacienne-lorraine, elle lutte aussi pour sa réorganisation sociale. Elle rejette la lutte des classes, car le peuple une fois débarrassé de ses parasites sera uni. Plus d’Internationale, mais un Etat dirigé par ceux qui travaillent… Un Etat dont le gouvernement se trouvera dans notre propre pays et non à Paris, et qui sera assez fort pour empêcher certaines classes de s’enrichir au détriment des autres…».
La circulaire n°5 faisait alors allusion aux difficultés du gouvernement français qui en cinquante mois, depuis le 29 juillet 1929, avait changé onze fois, et qui croyait régler les ennuis de la crise économique mondiale par des pourparlers avec les capitalistes et le matraquage policier des grévistes : «Nous devons condamner avec la dernière énergie l’intervention de la police et des mercenaires étrangers, qui chez nous ne connaissent pas notre langue et qui doivent donc se considérer chez nous comme en pays étranger. Leur intervention constitue une injure à l’égard de tout notre peuple. Ces mêmes mercenaires sont sans doute prêts à écraser sans pitié les indigènes alsaciens-lorrains au cas où ceux-ci voudraient manifester dans la rue pour la sauvegarde de leurs droits. Ne l’oublions pas. Peut-être certains Alsaciens n’ont-ils pas encore compris suffisamment depuis 1918 ce que signifie en réalité le mot de Liberté !… Si certains journaux policiers reprochent à la Jungmannschaft d’avoir fomenté les incidents qui se sont produits pendant la grève générale, cela ne nous touche guère : nous nous contentons de hausser les épaules et de sourire. Cela prouve en effet que beaucoup de personnes nous craignent. Chers camarades ! Si ces gens-là ne nous craignaient pas et ne nous haïssaient pas, nous devrions nous demander si nous sommes à la hauteur de notre tâche et si nous sommes sur la bonne voie !»
En janvier 1934, la Jungmannschaft se dotait d’un chant de marche : «Rouge flamboie sur drapeaux noirs le signe de la grande détresse, comme un appel des vieux ancêtres à la vie, au défi et à la mort !… Les anciennes puissances tombent, un temps nouveau est en train de naître… Côte à côte nous combattons pour les héritiers !» Les paroles étaient du président, Hermann Bickler, et la mélodie était empruntée au chant bien connu «Wir traben in die Weite, das Fähnlein weht im Wind» ; cette mélodie fut adaptée par Olier Mordrel pour les autonomistes bretons de Breiz Atao : «En avant les Bretons !». La même année, la Jungmannschaft ouvrait encore une librairie et une bibliothèque attenantes à son siège à Strasbourg, et l’avocat Peter Bieber sortait une histoire de l’Alsace-Lorraine populaire d’une centaine de pages : Geschichte von Elsass-Lothringen, vendue à plusieurs milliers d’exemplaires à travers l’Alsace-Lorraine.
Au congrès du 22 avril 1934, Hermann Bickler développa un parallèle entre les jeunes de la Jungmannschaft et les anciens «Feldgraue» de 1914-1918, soulignant qu’un même esprit les animait tous : «Ce que les soldats de la grande guerre, que nous saluons, ont fait, nous, les petits-fils, nous le garderons ! Puisse la postérité dire de nous aussi : ils furent des hommes !». L’orateur avait encore déclaré : «Des imbéciles nous disent : vous haïssez la France ! Je pourrai simplement leur répondre : Mais nous sommes encore trop jeunes pour haïr ! Je voudrais cependant leur demander, à ces gens : Dites-moi, dans quel coin du monde un homme raisonnable et honnête pourrait-il nous reprocher de tenir à notre caractère ethnique ? Quel Français raisonnable et honnête pourrait nous gronder parce que nous ne voulons pas nous séparer de la langue allemande ? L’abandonnerait-il, lui, s’il était à notre place ? Sûrement pas !»
A la fin de 1935, le bulletin des étudiants français L’Appel lançait une grande enquête sur la jeunesse alsacienne. Dans sa réponse très longue, Hermann Bickler notait :
«… L’orientation morale et intellectuelle d’une jeunesse bien formée doit nécessairement correspondre à l’état moral et intellectuel du peuple dont elle est issue. La population d’Alsace et de Lorraine orientale, que pour faire court j’appellerai tout simplement la population alsacienne, possède par rapport à la population des territoires de l’Etat français d’avant 1918 un caractère propre et particulier… Elle parle des dialectes allemands, dont la forme littéraire est le hochdeutsch, c’est-à-dire une langue que presque 100 millions de gens utilisent en Allemagne, Autriche, Suisse et en d’autres pays… Mais voici que depuis son rétablissement, la domination française, avec son système scolaire surtout, ne veut aucunement tenir compte de ce cas particulier. On nous traite exactement comme les populations des autres départements… C’est pourquoi la jeunesse alsacienne est contrainte à se révolter… Nous sommes anti-bourgeois aussi bien au sens alsacien qu’au sens général. Notre jeunesse doit rester profondément enracinée dans le peuple que vous ne devez pas regarder comme un tas de paysans naïfs et comme une masse de prolétaires méprisés ! Les jeunes viennent du peuple et ils doivent toujours lui appartenir. Or s’ils veulent rester en communion avec leur peuple, ils ne doivent pas oublier que ce peuple a parlé l’allemand depuis qu’il existe une langue allemande ! Donc, la formation des jeunes alsaciens doit être déterminée par cette considération fondamentale qui l’emporte sur toutes les autres… La politique d’assimilation qui ne devint radicale que vers 1850 ou 1860 et qui fut reprise avec une ardeur double depuis 1919, ne renferme-t-elle pas le risque de bouleverser avant d’atteindre ses buts, l’équilibre et l’harmonie internes de notre peuple qui en a plus que quiconque besoin ?…»
Avec grand intérêt, l’on suivait les événements d’Allemagne. Le 13 janvier 1935, la Sarre votait son rattachement à l’Allemagne par 528 005 voix contre seulement 2 124 à la France ! Puis venait le rétablissement du service militaire d’un an et la création de la Wehrmacht en attendant la remilitarisation de la rive gauche du Rhin en mars 1936 : le traité de Versailles s’en allait en lambeaux devant une France impuissante. C’était dans ce contexte qu’Hermann Bickler prononçait son discours à Strasbourg, le 26 janvier 1936, devant les Guides de la Jungmannschaft.
Il comparait l’Alsace-Lorraine à un champ abandonné recouvert de mauvaises herbes et envahi de plantes vénéneuses. Les uns voulaient simplement arracher les végétaux les plus nocifs ; les autres voulaient incendier toute la végétation du champ. Mais la Jungmannschaft rejetait l’une et l’autre méthode : elle prenait la bêche et retournait profondément le sol… Hermann Bickler fixa ensuite les deux buts à atteindre :
«1. Puisque notre politique ne peut être faite à Paris, mais qu’elle doit venir de Strasbourg, il nous faut l’autonomie.
«2. Pour sortir notre peuple de l’impasse et lui assurer la position dont il a un besoin vital, il nous faut combattre sur deux fronts : premièrement contre Paris, deuxièmement contre les demi-mesures et les trahisons en Alsace, contre les bonzes des partis politiques, pour unifier le peuple sur la base d’une authentique communauté ethnique».
La critique incessante contre les «bonzes» politiques, et les élections législatives du Front Populaire les 26 avril et 3 mai 1936 qui consacrèrent l’échec électoral de la Landespartei du Dr Karl Roos, eurent comme suite la sécession complète de la Jungmannschaft qui devint entièrement indé­pendante de l’Unabhängige Landespartei. Puis en 1937, après la dissolution des Ligues de Droite, la Jungmannschaft se transforma en parti politique, Die Elsass-Lothringer Partei, le Parti d’Alsace-Lorraine.

JUNGMANNSCHAFT (1934)

Rot glüht auf schwarzen Fahnen
Das Zeichen arger Not,
Als Ruf der fernen Ahnen,
Von Leben, Trotz und Tod.
Und sollten viele zagen,
Heraus ! Der Kampf hebt an !
Wir werden ‘s dennoch wagen,
Heraus ! Steht Mann für Mann !

Wir werden keine Knechte,
So klingt das neue Lied ‘,
Und gilt es hart’ Gefechte,
Jungmannschaft tritt in ‘s Glied.
Die schwarzen Fahnen fliegen.
Heraus ! Wir halten stand !
Wir müssen endlich siegen.
Frei Volk in eignem Land !

Die alten Machte fallen,
Es kommt die neue Zeit.
Wenn junge Schritte hallen,
Ist unser Tag nicht weit.
Und geht es gar zum Sterben,
Wohlan ! Was liegt daran !
Wir kämpfen für die Erben,
Wir stehen Mann für Mann !

JUNGMANNSCHAFT

Rouge brûle sur les drapeaux noirs
le signe de la grande détresse,
comme un appel des lointains ancêtres
à la Vie, au Défi et à la Mort.
devraient beaucoup trembler de peur :
«Dehors ! Le combat commence !
«.Nous allons le tenter quand même !
«Dehors ! L’un derrière l’autre !»

Nous ne deviendrons pas des domestiques,
chante l’hymne nouveau ;
et faut-il livrer de dures batailles,
Jungmannschaft avance en rangs.
Les drapeaux noirs flottent.
«Dehors ! Nous résistons !
«Nous devons enfin vaincre !
«Peuple libre en son propre pays !»

Les vieilles puissances s’effondrent,
il vient le Temps Nouveau.
Lorsque résonnent les jeunes pas,
c’est que notre jour n’est plus loin.
Et faut-il même mourir.
Eh bien ! qu’importe !
Nous combattons pour nos héritiers,
Nous sommes l’un derrière l’autre.

Hermann Bickler (Hottwiller, 1904)

Chant officiel de l’Elsass-Lothringische Jungmannschaft et de l’Elsass-Lothringer Partei.
Mélodie : «Wir traben in die Weite, das Fahnlein weht im Wind».

KAPITEL XVIII :  DE LA HEIMATFRONT A LA MORT

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel I

Posted on janvier 5th, 1979 by Unsri Heimet !

KAPITEL I

DES DEPARTEMENTS AU REICHSLAND

Napoléon III rêvait de reconquérir la rive gauche du Rhin perdue par son oncle, Napoléon Ier. Le 23 août 1866, il avait fait proposer à la Prusse une traité d’alliance militaire qui comportait l’annexion par la France de la Belgique et du Luxembourg. Les négociations diplomatiques échouèrent, et le gouvernement impérial décida de recourir à la force des armes.
Sous un prétexte des plus futiles, la dépêche d’Ems1, la France déclarait la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870.

1. Cette dépêche avait été ainsi libellée par Bismarck : «Après que les nouvelles de la renonciation du prince héritier de Hohenzollern eurent été communiquées au gouvernement impérial français par le gouvernement royal espagnol, l’ambassadeur français à Ems a exigé de nouveau de sa Majesté le Roi pour tout l’avenir qu’elle s’engage à ne plus jamais donner son autorisation si les Hohenzollern revenaient de nouveau sur leur candidature. Là-dessus, Sa Majesté le Roi a refusé de recevoir une nouvelle fois l’ambassadeur et a fait dire au même par l’aide de camp de service que Sa Majesté n’avait plus rien à communiquer à l’ambassadeur. Les traducteurs français rendirent le mot allemand Adjudant, qui signifie en français aide de camp, adjudant qui se dit Feldwebel ; Paris considéra ce télégramme comme un casus belli

1. L ‘Alsace et l’opinion britannique

Le Royaume-Uni était à cette époque la plus grande puissance mondiale . Or, six jours après la déclaration de guerre, le Times révélait à l’opinion publique le dossier secret des tractations de 1866 entre Napoléon III et Bismarck, ce qui déclencha une très vive indignation contre la France.

A la nouvelle des premiers désastres français de Wissembourg, Woerth-Froeschwiller-Morsbronn, Forbach, et du siège de Metz, le Daily News du 20 août 1870 reconnaissait aux Allemands le droit de rentrer en posses¬sion de l’Alsace :
«… Il n’est plus besoin de se demander si les Allemands prendront, ou pour mieux dire, reprendront l’Alsace, mais bien s’ils la rendront ! Louis XIV la leur a volée il y a près de 200 ans. La prescription peut couvrir un vol, mais ne prescrit pas le droit de rentrer en possession de son bien. La population de l’Alsace est allemande de race, de langage et de mœurs. Les récits d’Erckmann-Chatrian décrivent des habitudes sociales, des manières de penser si manifestement allemandes, qu’on croirait l’Alsace située sur la rive badoise du Rhin».
Pour ce journal, les Alsaciens offrent une tragique ambiguïté :
«Les Alsaciens, il est vrai, sont eux-mêmes des Français ardents, mais seulement extérieurement, peut-être afin de cacher la conscience intime qu’ils ont de n’être pas du tout Français ; en tout cas, leur ardeur n’est pas un sentiment vraiment profond. Ils sont à peine considérés comme Français par les habitants des autres provinces de la France… Dans le brillant tableau de la France, par lequel M. Michelet commence la deuxième partie de son histoire et où il nous décrit si parfaitement les différentes provinces sous la figure de personnes vivantes, cet éminent écrivain renonce à y inclure l’Alsace. «La langue française, dit-il, cesse en Lorraine, et je n’irai pas plus loin. Je renonce à franchir les monts d’où la vue embrasse l’Alsace. Le monde allemand est dangereux pour moi. Il y croît une fleur de lotus douée d’un pouvoir tout-puissant, qui fait oublier sa patrie à un étranger».
Ainsi, note le Daily News, pour Michelet, «les Vosges sont la véritable frontière entre la France et l’Allemagne», et le journal conclut :
«Il est difficile de prévoir d’avance les idées des Alsaciens sur un pareil changement. Ils étaient fiers d’appartenir à la grande nation qui occupait jusqu’ici le premier rang sur le continent. Ils peuvent être non moins fiers de retourner au sein d’une nation plus grande encore, de même sang et de même race qu’eux».
Le 31 août suivant, au moment où Napoléon III s’enferme dans Sedan, le Daily News justifie les Allemands et attaque la France :
«L’armée allemande n’est pas une armée d’invasion, c’est une armée de défense, une armée qui veut savoir pourquoi elle combat, et qui ne prend pas les armes à la légère. L’histoire de la France, l’incendiaire de l’Europe, chante un autre refrain. Dans la guerre actuelle précisément, la France a été l’agresseur afin de pouvoir s’emparer de tout ce qui lui tomberait sous la main, et il est à peine douteux que si elle avait été victorieuse, l’Empereur et ses conseillers n’auraient pas eu la force de remonter le courant populaire et de ne pas annexer la Belgique».
Une semaine plus tard, après la chute de l’Empire, le Daily News écrit le 8 septembre 1870 :
«La France s’est constamment immiscée dans les affaires de l’Allemagne. Cette immixtion n’était pas le fait de tel ou tel gouvernement, mais celui du peuple français tout entier. Tous ses hommes d’Etat, légitimistes cl orléanistes, bonapartistes et républicains, ont été également jaloux de l’unité allemande et avides de sol allemand. Une guerre pour le Rhin a toujours été populaire. Elle l’était encore il y a six mois, et le redevien¬drai! probablement dans six mois, si la paix se faisait aujourd’hui».
Le 10 septembre, la Saturday Review en tirait les conclusions :
«Pour nous, la seule idée juste, que professe aussi le gouvernement britannique, en tant que nous sommes en cause, c’est que les Allemands ont pleine liberté de prendre autant de territoire français qu’ils peuvent en exiger et que leurs conseillers le jugent convenable pour leur sûreté militaire. Et si l’Allemagne se décide à prendre l’Alsace et peut l’obtenir, elle est à notre avis parfaitement dans son droit en manifestant l’intention de ne pas recourir sur cette question au charlatanisme du plébiscite».
Ce même mois de septembre 1870, la division géographique et statistique de l’Etat-Major Général allemand publiait à Berlin la fameuse carte au «liséré vert» qui délimitait pour l’essentiel le futur Reichsland Elsass-Lothringen.

2. L’Alsace et l’Assemblée Nationale

Le 29 octobre 1870, le maréchal Bazaine avait capitulé à Metz avec 175 000 soldats ; le 28 janvier 1871, Paris se rendait à son tour. Les Allemands occupaient alors 25 départements et avaient fait 600 000 prisonniers, parmi lesquels pratiquement tous les officiers. L’une des clauses de la capitulation parisienne fut l’élection d’une Assemblée Nationale.
En dépit de la fameuse carte «au liséré vert», les Allemands autorisèrent les élections législatives en Alsace et en Lorraine. Le Haut-Rhin députa le 8 février 1871 le comte Emile Keller, le colonel Denfert-Rochereau, le préfet Jules Grosjean, Albert Tachard, Louis Chauffour, l con Gambetta, Frédéric Titot, Frédéric Hartmann, Scheurer-Kestner, Alfred Koechlin-Steinbach et Renker, le Bas-Rhin envoya Emile Küsss, Edouard Teutsch, Albrecht, Melsheim, Boell, Auguste Schneegans, Saglio, Gambetta, Ostermann, Boersch, Jules Favre et Jacques Kablé.
Léon Gambetta, membre du gouvernement provisoire de Paris, s’était fait élire dans les deux départements à la fois, et le ministre des Affaires Etrangères, Jules Favre, dans le Bas-Rhin. Grosjean était le préfet impérial du Haut-Rhin qui s’était réfugié le 16 septembre 1870 auprès du colonel Denfert-Rochereau à Belfort. Titot et Hartmann étaient les directeurs associés d’usines de textile ; Schneegans et Boersch étaient journalistes au Courrier du Bas-Rhin ; Albrecht et Melsheim étaient tous deux de Sélestat ; Küsss, Schneegans, Saglio, Boersch et Kablé habitaient tous les cinq à Strasbourg. Denfert-Rochereau était né dans le département des Deux-Sèvres, Jules Favre à Lyon, Gambetta à Cahors, Titot à Paris. Denfert-Rochereau et Jules Favre moururent à Versailles, Kablé à Nice, Scheurer-Kestner à Bagnères-de-Luchon, Küss à Bordeaux, enfin Saglio, Koechlin, Chauffour, Gambetta et Keller à Paris.
Les 22 députés étaient tous des bourgeois français ou francisés, et tandis que le peuple alsacien était largement favorable à Napoléon III, ils étaient généralement des opposants. Alors, ces 22 députés qui prétendaient représenter l’Alsace, représentaient-ils vraiment les Alsaciens ?… Sur 600 406 habitants du Bas-Rhin par exemple, il n’y eut que 101 741 votants !
Sous la présidence de Jules Grévy, l’Assemblée Nationale se réunit à partir du 12 février 1871 au théâtre de Bordeaux. Le vendredi 17 février, le comte Emile Keller, en uniforme de colonel de la garde mobile, interrompit les opérations de validation des élus pour lire la déclaration rédigée par un membre du gouvernement provisoire, Léon Gambetta : «Voici maintenant, messieurs, la déclaration qui nous est dictée par le vote unanime de nos électeurs… Elle est un élément sérieux des négociations qui vont s’ouvrir, puisqu’elle est l’expression de la volonté des populations, et qu’au temps où nous sommes, en pleine civilisation, il ne saurait être question de disposer des peuples sans leur assentiment».
Lorsque les applaudissements se furent calmés, le colonel comte Keller déclama la «protestation de Bordeaux» en quatre points :
1 L’Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées ;
2 La France ne peut consentir à la cession de la Lorraine et de l’Alsace ;
3 L’Europe ne peut permettre ni ratifier l’abandon de l’Alsace et de la Lorraine : «Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations civilisées ne peuvent rester plus longtemps insensibles au sort de leurs voisines, sous peine d’être à leur tour victimes des attentats qu’elles auraient tolérés. L’Europe moderne ne peut laisser saisir un peuple comme un vil troupeau…» 4 «En foi de quoi, nous prenons nos citoyens de France, les gouvernements et les peuples du monde entier à témoin, que nous tenons d’avance pour nuls et non avenus tous les actes et traités, votes ou plébiscites, qui consentiraient abandon en faveur de l’étranger de tout ou partie de nos provinces de l’Alsace et de la Lorraine. Nous proclamons par les présentes à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs».
La déclaration était signée par 48 députés de la Moselle, de la Meurthe, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin.
Thiers prit la parole pour critiquer le verbiage et l’irréalisme de cette proclamation :
«Quant à moi, je partage tous les sentiments de M. Keller ; mais je le dis avec une résolution qui est tout entière dans mon âme, il faut que nous agissions comme des citoyens éclairés, et qui savent ce qu’ils veulent. Il ne faut pas que les paroles nous entraînent ; il faut que nous sachions ce que nous voulons mettre derrière nos paroles. Ayez le courage de votre opinion : ou la guerre, ou la paix ! Tout cela est très sérieux. Pas d’enfantillage quand il s’agit ou du sort de provinces très intéressantes, ou du sort du pays tout entier !…».
Le dilemme de l’Assemblée était aussi clair que brutal : ou bien c’était la guerre à outrance, mais avec quels moyens ? ou bien c’était la cession de l’Alsace-Lorraine avec la paix.
Une suspension de séance fut accordée pour étudier la résolution Beulé : «L’Assemblée Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la déclaration de M. Keller et de ses collègues, s’en remet à la sagesse et au patriotisme des négociateurs». Cette résolution fut finalement adoptée à l’immense majorité des représentants, par assis et levé. Ainsi, les négocia¬teurs du traité de paix obtenaient un blanc-seing. Immédiatement après, Adolphe Thiers fut nommé chef du pouvoir exécutif de la République française à la presque unanimité.
Le 19 février 1871, à Versailles où venait d’être proclamé le 18 janvier l’Empire allemand, Thiers, Dufaure et Grévy commencèrent les négocia-lions avec le chancelier impérial Otto von Bismarck-Schönhausen, le comte Otto von Bray-Steinburg (Bavière), le baron Auguste von Waech-ler (Wurtemberg) et Jules Jolly (Bade) pour aboutir le 26 février suivant à la signature des préliminaires de paix.
L’article premier détachait de la France ce qui devint l’Alsace-Lorraine :
«La France renonce en faveur de l’Empire allemand à tous ses droits et mies sur les territoires situés à l’est de la frontière ci-après désignée… L’Empire allemand possédera ces territoires à perpétuité en toute souveraineté et propriété… La frontière, telle qu’elle vient d’être décrite, se trouve marquée en vert sur deux exemplaires conformes de la carte du territoire formant le Gouvernement Général d’Alsace publiée à Berlin en septembre 1870…».
Toutefois, deux modifications étaient apportées le 26 février à la carte «au liséré vert» : l’Allemagne recevait Marie-aux-Mines (Marie-aux-Chênes) et Vionville en Moselle, en échange de la ville et des fortifications de Belfort qui constitueraient une enclave française en Alsace.
Les préliminaires de paix furent soumis à l’Assemblée Nationale de Bordeaux le mercredi 1er mars 1871. A l’ouverture de la séance, Scheurer-Kestner déposa une protestation des Alsaciens d’Allemagne, Tirard une protestation des Alsaciens de Paris, Keller une protestation des Alsaciens de Chambéry, et Claude une protestation des Alsaciens de Périgueux. En dehors de ces Alsaciens, une seule collectivité française protesta : le conseil municipal de Sète !…
Victor Lefranc fut chargé du rapport sur les négociations : «… Sans doute, nos frontières atteintes, notre Alsace, une partie de notre Lorraine, notre Metz, arrachés à la vieille patrie, et surtout cet oubli du droit des populations, dont nous ne sommes pas responsables, ce sont là des sacrifices qui brisent le cœur de tout Français, et dont nous avons les pre¬miers senti tout le poids et tous les déchirements… (Mais) une nation qui s’est honorée en se défendant, s’honore encore en reconnaissant qu’elle a été vaincue et en ne reculant pas devant les nécessités qu’impose la défaite».
Edgard Quinet s’opposa à l’adoption des préliminaires de paix, sous prétexte que l’Alsace et la Lorraine n’étaient pas seulement deux provin¬ces intéressantes, mais aussi les boulevards et les remparts de la France. Malheureusement, Quinet ne pouvait apporter une solution au dilemme.
Là-dessus, la discussion parlementaire s’enlisa dans la question de Napoléon III et l’Assemblée Nationale vota la confirmation de la déchéance de l’empereur prisonnier.
Ce fut Victor Hugo qui sortit la séance de son marécage par un discours prophétique, le sommet de cette mémorable journée. Après une esquisse de l’histoire de France qui aboutit à la perte de l’Alsace-Lorraine, il annonça l’avenir :
«On verra la France se redresser, on la verra ressaisir la Lorraine, ressaisir l’Alsace. Et puis, est-ce tout ? Non ! Saisir Trêves, Mayence, Cologne, Coblentz, toute la rive gauche du Rhin. Et on entendra la France crier : C’est mon tour ! Allemagne, me voilà ! Suis-je ton ennemie ? Non ! Je suis ta sœur ! (Très bien, très bien). Je t’ai tout repris, et je te rends tout, à une condition : c’est que nous ne ferons plus qu’un seul peuple, qu’une seule république ! Je vais démolir mes forteresses, tu vas démolir les tiennes. Ma vengeance, c’est la fraternité !… (Bravo, bravo à gauche) Plus de frontières ! Le Rhin à tous ! Soyons la même République, soyons les Etats-Unis d’Europe, soyons la Fédération Continentale ; soyons la liberté européenne !…».
L’ex-préfet Jules Grosjean lut ensuite une nouvelle protestation qu’il venait d’élaborer et qui comportait 27 signatures : «Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement. La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera…».
Mais le général Changarnier lui répliqua :
«En 1807, Napoléon Ier, insatiable, implacable dans son ambition, se montra cruel pour la Prusse. Il prétendit la ruiner, et il crut y être parvenu ; mais on ne tue pas une nation ! Aujourd’hui nous payons les crimes de Napoléon Ier. (Marques d’assentiments)… Défions-nous des entraînements d’un patriotisme dramatique, (Très bien !) désireux d’une fausse popularité. (Très bien, très bien !) En tous temps, la jactance est odieuse aux hommes de goût. Aujourd’hui, nous avons le respect de nos adversaires, nous avons les sympathies de toutes les autres nations. Ce respect, cette sympathie, la jactance nous les ferait perdre !»
Ces mots furent accueillis par un ouragan d’applaudissements, de bravos, de cris : «Aux voix ! aux voix ! — Clôture !»
Pourtant, Buffet et Millière combattirent encore l’adoption des préliminaires. Keller remonta à la tribune : «… J’entends dire de tous côtés : Vous, députés de l’Alsace, vous pouvez voter contre le traité, mais nous, nous le voterons !… J’en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail ! J’en appelle à l’honneur…».
Thiers l’interrompit : «Ne parlez pas d’honneur devant des gens qui en ont autant que vous, mais qui mettent leur honneur à ne pas risquer de perdre leur pays pour une fausse popularité qu’on vient courtiser à la tribune !»
Vers les 19 heures, l’on passa au vote. Sur les 653 votants, 546 avaient donné le bulletin blanc de l’adoption, et 107 le bulletin bleu du rejet. Les préliminaires du 26 février 1871 et la cession de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne étaient votés à une majorité de 83%.
Les députés alsaciens-lorrains quittèrent alors définitivement l’Assemblée Nationale sans que personne, à une exception près, ne se levât ni ne les saluât ! En effet, le député de la Seine, Millière, serra la main de Keller au passage : il était le seul, et sera fusillé quelques semaines plus tard par l’aimée des Versaillais devant le Panthéon au cours de la «Semaine Sanglante».
Ce même 1er mars 1871 mourait à Bordeaux le député Emile Küss, maire de Strasbourg.
Le 30 mars suivant, Mgr Freppel, évêque d’Angers, déplorait dans sa lettre à Mgr Raess, évêque de Strasbourg, le comportement des députés alsaciens et lorrains à Bordeaux : «J’aurais empêché les représentants de l’Alsace de faire la faute énorme qu’ils ont commise. Ne vont-ils pas, dès la première réunion, mettre les représentants en demeure de se prononcer entre la guerre à outrance, qui était devenue impossible, et la cession de l’Alsace ? Je suis convaincu que sans cette malencontreuse proposition qui avertissait les Prussiens de notre faiblesse, nous aurions pu arriver à la neutralisation militaire de l’Alsace…».
De fait, l’ancien député de Bastia, le comte Agénor de Gasparin, avait publié en décembre 1870 à Bâle et à Genève un petit livre de 124 pages : La République Neutre d’Alsace. S’appuyant sur des précédents, la création du royaume souverain et neutre de Belgique en 1831, et du grand-duché souverain et neutre de Luxembourg en 1867, il trouvait normal l’érection en 1871 de la république souveraine et neutre d’Alsace, que pro¬longerait la Suisse également souveraine et neutre ; bref, un chapelet d’Etats neutres de la Mer du Nord au lac de Genève qui séparerait la France de l’Allemagne. En effet, Agénor de Gasparin prédisait les difficultés d’une Alsace-Lorraine non indépendante rattachée à l’empire allemand :
«Il y aurait là un pays sujet, qui ne se sentirait pas sur un pied d’égalité avec les autres pays allemands ; il y aurait un pays suspect, où les intri¬gues réelles et imaginaires de la France provoqueraient d’incessantes persécutions… Délivrer nos compatriotes d’un joug imposé et maintenu par la force, ce serait l’idée fixe de la France ; aucun parti de la paix ne se formerait chez nous».
La bonne solution évidente qu’autorisait précisément la défaite française, c’était l’indépendance et la neutralité de la nation alsacienne, car Agénor de Gasparin reconnaissait à l’Alsace «une véritable individualité nationale» et affirmait : «Pour moi, je l’avoue, j’ai la conscience moins blessée par le siège loyal de Strasbourg en 1870, malgré ses duretés, que par la prise déloyale de Strasbourg en 1681» . Et notre auteur d’imaginer le nouvel Etat Alsacien indépendant et neutre, où l’on continuera d’aimer la France, mais avant tout l’Alsace : «L’Alsace sera alsacienne et ne sera plus française».
Hélas ! Les députés alsaciens-lorrains de 1871, comme plus tard ceux de 1918 ou ceux de 1944/45, se révélèrent incapables de saisir la véritable chance qui s’offrait à l’Alsace-Lorraine et à toute l’Europe. Le traité définitif fut signé à Francfort, le 10 mai 1871 ; du côté français par Jules Favre, Pouyer-Quertier et le comte de Goulard ; du côté allemand par le chancelier Otto von Bismarck et le comte von Arnim. Le texte définitif reprenait l’essentiel des préliminaires du 26 février, mais offrait aux Alsaciens-Lorrains jusqu’au 1er octobre 1872 le droit d’opter pour la France. Une variante était soumise à la France : l’élargissement du rayon de Belfort en compensation du recul des frontières près de Thionville (Diedenhofen).
A son retour d’Allemagne, le 13 mai 1871, Jules Favre déposa le traité sur le bureau de l’Assemblée Nationale désormais installée à Versailles et demanda une ratification en deux articles : le premier ratifiait l’ensemble du traité, et le second adoptait les dernières modifications frontalières au bénéfice de Belfort et au détriment de la Lorraine.
Le vote final eut lieu le jeudi 18 mai 1871. L’article premier de la ratification du traité définitif de paix fut adopté, sans que l’on sache avec quelle majorité ; quant à l’article second relatif à l’échange du territoire de Belfort contre une extension de la Lorraine allemande, il fut adopté par 433 voix contre 98 sur 531 votants.
«Je n’aime pas qu’on me parle des Alsaciens-Lorrains, écrivait plus lard Péguy. Quand on a vendu son frère, il vaut mieux ne pas en parler !»
.1 Das Reichsland Elsass-Lothringen
Lorsque Napoléon III fut contraint de déclarer stupidement la guerre à la Prusse avec comme objectif  l’annexion de la rive gauche du Rhin, ni le roi Guillaume Ier ni son chancelier Bismarck n’avaient encore arrêté leurs conditions en cas de défaite de l’agresseur.

Assurément, dès le 7 août 1870, Bismarck annonçait à son quartier général de Mayence qu’en cas d’annexion de l’Alsace, il y ajouterait Metz et les unirait au grand-duché de Bade pour en former un Reichsland. Mais vers la mi-décembre, il ne voulait déjà plus de Metz. D’autre part, dans la laineuse lettre datée de Versailles le 26 octobre 1870, le roi de Prusse écrivait à l’ex-impératrice Eugénie qu’il n’envisageait l’annexion de l’Alsace que pour des raisons stratégiques, afin que l’Allemagne puisse plus facilement repousser une nouvelle et inévitable agression française : «C’est relie triste considération seule, et non le désir d’agrandir mon pays, dont le territoire est assez grand, qui me force à insister sur les cessions de territoire, qui n’ont d’autre but que de reculer le point de départ des armées françaises qui à l’avenir viendront nous attaquer».
Le premier contact privé alsacien fut pris indirectement avec le vainqueur par le député impérial de Colmar, Lefébure, qui, à l’époque du nouvel an, rencontra le chargé de presse allemand, Ludwig Bamberger, en Suisse. En effet, le retour de l’Alsace à l’Allemagne ne faisait plus aucun doute ; les journalistes allemands, tel Gustav Freytag, notaient en traver¬sant la province que «les hommes de ce pays partagent la même origine et le même sang que nous ; leur place est au milieu de nous» Lefébure insista donc auprès de Bamberger dans le sens d’Agénor de Gasparin, à savoir que l’Allemagne devrait accorder à l’Alsace la plus large autonomie possible.
Deux mois plus tard, le 23 février 1871, l’industriel Auguste Dollfus rencontrait personnellement Bismarck à Versailles pour traiter de l’avenir des intérêts économiques de l’Alsace. Puis en mars, des notables de la Basse-Alsace, Herrenschmidt, Nessel, Reichard et Sengenwald, se rendi¬rent à Berlin pour plaider la cause de l’autonomie alsacienne : en effet, du côté de l’Assemblée Nationale française, il n’y avait plus rien à espérer. Des notables de la Haute-Alsace les imitèrent. Le 16 avril 1871, 91 personnalités alsaciennes se rassemblèrent autour de Hartmann, Chauffour, Klein et Kablé pour réclamer la création d’un «Etat alsacien-lorrain» : «L’Alsace est allemande, pensaient-ils ; il ne reste plus qu’à en subir le sort et à donner aux Alsaciens-Lorrains toutes les satisfactions de nature à adoucir les amertumes de la conquête».
En ce qui concerne l’Alsace-Lorraine, l’empire allemand voyait trois possibilités :
1 Annexer purement et simplement ce territoire à la Prusse, comme le réclamait le grand historien Heinrich von Treitschke ;
2 Partager le territoire, en donnant la Lorraine à la Prusse, la Basse-Alsace à la Bavière et la Haute-Alsace au Pays de Bade, comme le souhaitait le gouvernement bavarois ;
3 Créer un Etat fédéré alsacien-lorrain dans le cadre de l’empire allemand.
Mais la première solution était vivement combattue par les autres Etats fédérés de l’Empire, qui ne voyaient pas d’un bon œil l’accroissement du poids politique de la Prusse au sein de la Fédération. La seconde solution

«Die Elsässer sind auf dem Land wie in den kleinen Städten noch viel vollständiger deutsch, als wir annahmen…, so urdeutsch in Sprache und Lebensgewohnheiten… Die Menschen dieses Landes sind von unserem Stamm und Blut, und sie gehören zu uns» (G. Freytag : Grenzboten).

fui attaquée de différents côtés, mais surtout par l’archiduc Friedrich von Baden, qui estimait que ni la Bavière ni le grand-duché de Bade n’étaient capables de conserver et d’intégrer les nouveaux territoires enlevés à la fiance. Quant à la dernière solution, la création de l’Etat fédéré d’Alsace-Lorraine, Bismarck s’y montrait favorable, non point pour l’Immédiat, mais pour l’avenir. Au cours des vives discussions du 2 mai 1871 au Reichstag, le chancelier impérial assurait que l’empire allemand était seul capable d’octroyer à l’Alsace ce que la France n’avait jamais su lui offrir : le droit à l’autonomie (das Recht der Selbstverwaltung).
En attendant cette éventualité que l’avenir allait réaliser, l’empereur ( Guillaume Ier et le chancelier Bismarck firent admettre le 7 juin 1871 par le Reichstag que les territoires recouvrés sur la France formeraient un tout, le Land Elsass-Lothringen, propriété commune et gage mutuel de l’union des 25 Etats fédérés du nouvel empire allemand. La solution était très originale.
Après l’accord du Bundesrat, l’empereur Guillaume et Bismarck promulguèrent le 9 juin la loi qui, par son article premier, rattachait «pour toujours» (fur immer) l’Alsace-Lorraine à l’empire allemand. L’article 2 fixait au 1er janvier 1873 la date d’introduction complète de la Constitution impériale, date qui fut plus tard repoussée au 1er janvier 1874. Par l’article 3, l’empereur disposait, en accord avec les deux chambres, du pouvoir souverain en Alsace-Lorraine.
Le 6 septembre 1871, l’Empereur remplaçait le comte von Bismarck-Bohlen, gouverneur général de l’Alsace depuis le 14 août 1870, par un Oberpräsident, Eduard von Moeller.
Suivait la loi du 30 décembre 1871. Se référant à la loi prussienne du 31 octobre 1825 et à la loi française du 9 août 1849, elle divisait administrativement le Reichsland Elsass-Lothringen en 22 Kreise ou arrondissements, regroupés sous trois Bezirke ou présidences : la Haute-Alsace, la liasse-Alsace et la Lorraine. Contrairement aux autres Etats fédérés, Elsass-Lothringen n’envoyait de députés ni au Reichstag ni au Bundesrat ; il n’existait pour lui encore ni Landtag ni exécutif régional. L’Empereur y légiférait par ordonnances, et auprès de la chancellerie impériale fut instituée une Division d’Alsace-Lorraine (Abteilung für Elsass-Lothringen), devenue le 1er janvier 1877 la Chancellerie Impériale d’Alsace-Lorraine (Reichskanzleramt für Elsass-Lothringen), confiée au sous-secrétaire d’Etat Herzog.
Enfin, avec une lenteur méritoire, la Constitution de l’empire allemand fut introduite le 1er janvier 1874. Débarrassée de la structure des départements français, l’Alsace-Lorraine entrait dans l’Histoire sous le nom courant de Reichsland Elsass-Lothringen.

MEIN ELSASS DEUTSCH !
Mein Elsass deutsch ! Mein Elsass frei ! Mir ist, als träumt ich noch. Ist’s Wahrheit ? Ist der Strick entzwei ? Zersprengt das fremde Joch ?
Liegt wieder in der Mutter Arm Der längst verlor’ne Sohn ? Schallt wieder frei, so frisch und warm Der Muttersprache Ton ?
Nun, brich mir nicht von sel’ger Lust, Mein Herz, mein deutsches Herz ! Nun steige aus befreiter Brust Mein Danklied himmelwärts !
AN DIE FRANZOSENIM ELSASS
Im schönen Elsasslande War’t ihr bisher die Herrn, Wir armen deutschen Tröpfe Wir jammerten von fern.
Ihr spracht der deutschen Sitte, Dem deutschen Glauben Hohn. Ihr nahmt dem Volk sein Bestes, Den stissen Mutterton.
Das Blatt hat sich gewendet, Und eure Zeit ist aus ! Wir Deutsche sind nun wieder Die Herrn in unserm Haus !
MON ALSACE, ALLEMANDE .«
Mon Alsace, allemande ! Mon Alsace, libre ! C’est comme si je rêvais encore ! Est-ce vrai ? La corde est-elle rompue ? Le joug étranger a-t-il sauté ?

1. Les adaptations Françaises des poèmes de chaque fin de chapitres sont de M. Pierri Zind.

Repose-t-il à nouveau dans les bras de sa mère le fils depuis longtemps perdu ? Résonnent-ils à nouveau, libres, si frais et chauds, les sons de la langue maternelle ?
Maintenant, ne te brise pas de joie spirituelle, mon cœur, mon cœur allemand ! Maintenant, monte d’une poitrine libérée vers le ciel mon chant d’action de grâces !
A UX FRANÇAIS EN ALSACE
Dans le beau pays d’Alsace vous étiez maîtres jusqu’ici. Nous, pauvres types allemands, nous nous lamentions de loin.
Vous vous moquiez des mœurs allemandes, de la foi allemande. Vous preniez au peuple son meilleur, les doux sons de sa langue maternelle.
la page vient d’être tournée
H votre temps est fini.
Nous Allemands, nous sommes désormais
il nouveau maîtres chez nous !

Karl Hackenschmidt (Strasbourg 1839-1915)
( les deux poésies furent composées en 1870-1871 à Jaegerthal, près de Froeschwiller.)

KAPITEL II : DU REICHSLAND AU BUNDESSTAAT

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