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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (5/5)

Posted on août 13th, 2016 by Klapperstein
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llustration ci-dessus : 1576 : Die Hirsebreifahrt : Arrivée des Zurichois à Strasbourg avec le chaudron de soupe de millet encore chaud. Le but de l’opération était de rassurer les Strasbourgeois en leur montrant avec quelle rapidité les Zurichois pouvaient intervenir pour venir à leur secours en cas de menace (en 1456 avait eu lieu une première démonstration de ce type).


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Conclusion

L’historiographie française a toujours cherché à imposer l’idée d’une Alsace sans peuple original doté d’une conscience régionale. En octobre 2014, Manuel Valls, le Premier ministre lui-même, reprit ce négationnisme à son compte en déclarant devant l’assemblée qu’ « il n’y a pas de peuple alsacien »[1]. De son côté, l’historien jacobin Georges Bischoff renchérira en déclarant dans L’Alsace[2] : « Le peuple alsacien, je ne sais pas ce que ça veut dire ». Cependant, ces déclarations de nature idéologiques niant le réel ne sauraient effacer le ressenti partagé des Alsaciens de former un peuple.

De même les historiens républicains cherchèrent-ils toujours à imposer l’idée que le morcellement politique du pays, sans cesse décliné jusqu’à la caricature, aurait empêché l’Alsace d’exister en tant que telle. Evidemment ces affirmations permettaient de conclure que l’Alsace ne devait son unité qu’à l’action bénéfique de la France : « (la période napoléonienne) a été une période charnière pour l’Alsace qui, de mosaïque hétéroclite, devient un ensemble cohérent désormais tourné vers la France », écrit l’historien Roland Oberlé dans son « Napoléon et l’Alsace ».

C’est la même théorie qu’avança Paris pour donner un peu de lustre à la colonisation de l’Afrique noire : « La France a uni des populations et des régions éparses favorisant ainsi un meilleur développement » (sous son joug bien sûr). L’empire colonial français se trouvait ainsi auréolé d’une volonté bienfaisante et du coup, la colonisation pouvait presque passer pour une œuvre salutaire ! Il en est de même pour l’Alsace. Non sans un certain toupet, l’historien républicain Jules Michelet ira même jusqu’à affirmer que la royauté à fait le bien de l’Alsace à son corps défendant : « La royauté en unissant de force ces provinces à la France, réalisait à leur insu (sic) leur véritable aspiration », écrit ce dernier dans son « Tableau de la France » (p.76).

Or, nous l’avons vu, l’Alsace n’était pas cette « mosaïque éclatée » comme l’affirme l’historiographie française. Une série d’institutions souples créaient le lien et donnaient corps à cet ensemble territorial bien marqué entre Vosges et Rhin. Avec les Landstände, elle disposait déjà d’une assemblée législative commune pour se constituer en une entité étatique respectueuse de ses diversités. On comprend mieux alors pourquoi le rôle de la Diète d’Alsace a toujours été minimisé dans l’historiographie française.

Au XVIe siècle, jusqu’à l’avènement de la guerre de Trente Ans, l’Alsace était sur la voie d’une évolution vers un système fédéral sur le modèle de la Suisse, un système avec des institutions fondées sur le principe de l’unité dans la diversité (Jean Holzweg parle de « polyphonie fédérale »). On peut d’ailleurs noter que dès 1515 Mulhouse devenait une République suisse. De même, la République de Strasbourg renouvelait régulièrement son alliance avec les Confédérés. Ainsi, durant la « guerre des évêques » (1592-1604), ses alliés suisses lui envoyèrent 3000 hommes pour prêter main-forte à ses contingents engagés contre les mercenaires lorrains du prince Charles de Lorraine qui dévastaient son territoire.

C’est au XVIe siècle que, dans les différents Etats alsaciens, on prit conscience de la nécessité de développer et d’harmoniser les différents systèmes administratifs en s’inspirant des plus performants d’entre eux comme ceux de la Régence d’Ensisheim, des territoires épiscopaux, du comté de Hanau-Lichtenberg dont la Régence siégeait à Buchsweiler ou de la République de Straßburg. Les petits seigneurs qui n’avaient pas la force de développer une machinerie bureaucratique efficace pour prélever l’impôt nécessaire à l’affirmation de leur puissance étaient condamnés tôt ou tard à perdre leur souveraineté au profit des Etats alsaciens plus puissants et mieux organisés. Des restructurations administratives, des rapprochements et des regroupements de toute nature étaient dores et déjà dans l’air. Une évolution vers un système confédéral commençait à se profiler.

L’annexion du pays par la France contraria brutalement et définitivement cette évolution vers un système fondé sur la pratique vivifiante de la subsidiarité et l’autogestion. A partir de là, les Alsaciens mis au pas militairement furent délestés de leurs libertés : les citoyens des souverainetés urbaines retournèrent à l’état de sujets ! Les Alsaciens furent alors livrés à l’arbitraire royal : contraints de subir, ils ne purent plus décider pour eux-mêmes !

En effet, la France a toujours été un état hyper centralisé, même sous la royauté. Ce centralisme s’aggrava même à partir de la Révolution avec son jacobinisme aliénant et son idéologie moniste sur laquelle fut fondée le modèle de l’Etat-nation. De sorte que les Français nourris au dogme de la France « une et indivisible » ont toujours considéré le système fédéral, tel que le connaissaient les Allemands dès le Saint Empire, comme un modèle uniquement propre à gérer la désunion que symbolisait à leurs yeux la diversité, confondue avec un « émiettement » mortifère : « Le Saint-Empire connaît une large diffusion des pouvoirs. Il ignora toujours l’obsession du « centre », caricaturé par l’interprétation française classique avec les termes « émiettement » et « mosaïque », écrit l’historien Jean Holzweg[1]. En effet, la diversité est perçue par les Français non comme une richesse, mais comme un mal à combattre car portant en elle les germes de la division. Un républicain français ne peut concevoir le peuple français que globalisé et unique.

Pour les Français, incapables d’imaginer un autre système que celui de la centralisation jacobine, la Confédération Suisse, avec ses 3 langues officielles, 4 avec le romanche, et ses 26 cantons ayant chacun sa propre constitution, n’est pas un pays abouti mais un pays morcelé, inachevé, une « mosaïque » de cantons disparates ! Pour un Français, la Suisse n’est pas un « vrai » pays, c’est-à-dire « un et indivisible » sur le modèle moniste français ! En France, où dominent toujours la phobie de la diversité et « la culture politique de la généralité » (dixit Pierre Rosanvallon[2]) hostile à l’auto-organisation de la société, le critère absolu pour juger de la force et de la consistance d’un Etat réside dans sa capacité à neutraliser la pluralité des composantes et à mettre en place une concentration pyramidale du pouvoir. Cette approche totalitariste du pouvoir étatique est évidemment en totale opposition avec le système « polyphonique » fédéral et ses autonomies régionales (fédéral : du latin feoderatio, alliance, lien, pacte) fondés sur les principes démocratiques de partage et de diffusion des pouvoirs.

Bernard Wittmann – Historien (Juin 2015)

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[1] Pourtant, dans l’entre-deux-guerres à Paris, le « Guide Michelin régionaux, Vosges-Lorraine-Alsace » (1932-1933, p.75), se risqua même à s’aventurer dangereusement se le terrain glissant du racialisme en affirmant l’existence d’une « race alsacienne » (sic). En effet, il écrivait alors à propos de la statue de Kléber, que ce dernier était « représentatif de cette race alsacienne, vigoureuse, énergique, qui a donné à la France tant de grands capitaines » ! Et à présent, il n’y aurait même plus de peuple ?

[2] L’Alsace du 21.6.2015.

[3] In L’Ami Hebdo du 30.11.2014

[4] Le modèle politique français, la société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Seuil, 2004.

Ci-dessous un article du Basler Zeitung sur Maria Hart (1854–1924) et son roman interdit «Üs unserer Franzosezit», récemment traduit en français par Joseph Schmittbiel et réédité aux éditions Yoran Embanner. Quand les Suisses osent dirent tout haut ce que les Français occultent ! Nie wieder Frankreich. Elsass frei ! UH

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Es gab im Elsass eine «ethnische Säuberung»
Ein ehemals verbotenes Buch ist neu erschienen

Strassburg. Das offizielle Frankreich hat sich zu diesem Kapitel in der jüngeren Geschichte nie geäussert. Nach hundert Jahren kommt es nun zur Neuauflage des Romans «Üs unserer Franzosezit» der unter-elsässischen Schriftstellerin und Dichterin Marie Hart (1854–1924). Die Apothekerstochter aus Buchsweiler im Norden des Elsasses schrieb dieses Buch im Exil, in das sie gezwungen wurde, weil ihr Mann aus einer deutschstämmigen Familie kam.

Marie Hart schildert im Buch die Geschichte der alteingesessenen elsässischen Familie Redslob im fiktiven Dorf Bummernäh und zeigt, wie zuerst der Erste Weltkrieg in das friedliche Dorfleben einbricht und dann, als klar ist, dass die Deutschen den Krieg verlieren, die französischen Truppen kommen. Doch die vermeintlichen Befreier und Verkünder von Liberté und Fraternité bringen für viele Elsässer nur Schrecken, Diffamierung – und am Ende Enteignung sowie die Vertreibung ins Exil.

Der elsässische Historiker Bernard Wittmann, ein Spezialist für die elsässische Geschichte, hat die Fakten zum Roman nachrecherchiert und sagt, dass es nach dem Ersten Weltkrieg rund 150 000 Heimatvertriebene gegeben habe, eine davon war Marie Hart. Als ihr Roman 1921 erschien, verbot ihn die französische Zensur sofort. Der Herausgeber der kürzlich erschienenen Neuauflage, Joseph Schmittbiel, spricht wegen der Radikalität, mit der die Franzosen gegen die Elsässer vorgingen, von einer «ethnischen Säuberung». hws Seite 17.

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Stimmen der vertriebenen Elsässer
Nach 100 Jahren wird der ehemals verbotene Roman «Üs unserer Franzosezit» wieder gedruckt

Von Mischa Hauswirth

Strassburg. Bislang war die Welt in den offiziellen französischen Geschichtsbüchern klar eingeteilt: Auf der einen Seite waren da die Guten, die Franzosen, welche die Elsässer befreiten. Auf der anderen Seite die Deutschen, welche die Welt in zwei Kriege stürzten und deshalb das Böse verkörperten. Die Neuauflage des ehemals verbotenen Romans «Üs unserer Franzosezit» von Marie Hart (1856 –1924) aber stellt diese Geschichtsschreibung infrage. Denn nach dem Ende des Ersten Weltkrieges kam es im Elsass zu vielen Ungerechtigkeiten, welche die französischen «Sieger» an der deutschstämmigen Elsässer Bevölkerung verübten, Ungerechtigkeiten, die in keinem offiziellen Geschichtsbuch erwähnt werden. «130 000 Menschen wurden aus ihrer Heimat vertrieben», schreibt Joseph Schmittbiel, der Marie Harts Roman herausgegeben hat.

Die Schriftstellerin hat die Vertreibung selber erfahren müssen. Die Unter-Elsässerin aus Buchsweiler, die ihre Muttersprache als etwas Eigenständiges angesehen hatte, etwas das die elsässische Identität ausmacht, wurde nach dem Zuschlag des Elsasses zu Frankreich 1918 ins Exil nach Bad Liebenzell im Schwarzwald gezwungen, weil ihr Ehemann deutschstämmig war. Bis zu ihrem Tod lebte sie in Süddeutschland. Hart hat vieles, über das sie im Buch schrieb, am eigenen Leib miterlebt: den Kriegsbeginn, den Gesinnungswandel der «normalen Elsässer» von pro-deutsch zu pro-französisch, die Verjagung der «Boches» (französisches Schimpfwort für Deutsche) durch Elsässer und die Diskriminierung jener, die Elsässisch redeten, weil die allemannische Sprache plötzlich als Sprache des Feindes und Kriegsverlierers galt. «Die Bezeichnung ‹Ethnische Säuberung› ist definitiv nicht übertrieben. Zwar wurde niemand umgebracht, aber ‹das Land der Freiheit›, wie sich Frankreich gerne selber nennt, hat mindestens 130 000 Elsässer und Lothringer beraubt und vertrieben», sagt Joseph Schmittbiel.

«Hetz gejen alles, was ditsch»

Der elsässische Historiker Bernard Wittmann, ein Spezialist für die elsässische Geschichte, hat die Fakten zum Roman nachrecherchiert und sagt, dass die Gesamtzahl der Heimatvertriebenen nach dem Ersten Weltkrieg wohl noch höher liegt – er schätzt um die 150 000 Personen. Die Ausweisungen und damit verbundenen Enteignungen von Hab und Gut der Betroffenen hätten erst 1924 gänzlich aufgehört.

Marie Hart erzählt die Geschichte vom Dorf Bummernäh und der alteingesessenen Familie Redslob, für die es selbstverständlich ist, dass sie Elsässisch redet und das Land zu Deutschland gehört. Nach dem deutsch-französischen Krieg 1871 wurde das Elsass zwar eine deutsche Region, genoss aber weitgehend Selbstbestimmungsrechte.

Das Buch gibt einen vertieften Blick in das Leben von damals und die Sittenregeln, die herrschten. Zum Beispiel, dass den Mädchen nur erlaubt war, alleine das Haus zu verlassen, wenn sie in die Kirche gingen. Oder dass die Frauen die Stube zu räumen hatten, wenn der Hausherr nach Hause kam und Zeitung lesen wollte.

Die Geschichte ist in einem unter-elsässischen Dialekt geschrieben. Die Sprache ist gut zu verstehen, vor allem für jene, die eines allemannischen Dialektes mächtig sind. Spezielle französische Ausdrücke wurden für das deutschsprachige Publikum zudem übersetzt. Marie Harts Roman öffnet die Augen nicht nur für die Ungerechtigkeiten, die im Namen Frankreichs verübt worden sind, sondern hinterfragt auch Frankreich, das mit den Versprechen von Brüderlichkeit und Gleichheit das Elsass übernommen hatte, dann aber für viele Menschen Zwiespalt und Gewalt brachte. «In Bummernäh geht’s nämlich zidder m Waffestillstand wuescht zue. D’Hetz gejen alles, was ditsch heisst, isch in vollem Schwung», schreibt Hart.

Die Ungerechtigkeit erreichte ihren Höhepunkt, als vier Kategorien von Identitätskarten herausgegeben wurden, welche das Schicksal der Einwohner unwiederbringlich besiegelten. «Carte A – Reini Elsässer, wie nuer keltisches Bluet in den Odere han. Carte B – Mischling, verhassti Prodükt üs eren unnatierliche Hieroot zwischen men Elsässer und ere Ditsche, oder em e Ditschen und eren Elsässere. Carte C – Neutrali. Carte D – Ditschi, Schwoowe! dr Üswurf von dr Menschheit.» Elf Monate hatten sogenannte «Aus- lesekommissionen mit ihren Kohorten von Denunzianten ihr Unwesen im ganzen Land getrieben», schreibt Wittmann.

Verbot nach Erstpublikation

Dass das Buch verboten wurde, lag auch an der Klarheit, mit der Marie Hart Stellung bezog – für das Elsass und seine allemannische Kultur, die sich unabhängig von den Strömungen aus Berlin oder Paris entwickelte. Da war es nur logisch, dass nach dem Krieg gegen Deutschland die französischen Behörden und ihre Zensur Anstoss nahmen an Formulierungen wie dieser: «O, ihr tauwen Elsässer! Werfen eich de Franzose in dr servilschten Art an de Kopf, un was isch dr Dank drfür? Dass mr eich verspott und do därf mr nit e mol ebs saawe!» Der Satz hat auch heute noch eine gewisse Aktualität, da Elsässer gegen die Eingliederung des Elsasses in die Region Grand Est waren, aber Paris ihnen kein Mitspracherecht einräumte.

Viele Franzosen nutzten die Deutschfeindlichkeit im Land, um jene Leute aus dem Weg zu räumen, die ihnen beru ich oder nanziell im Weg standen. Wenn einer als «Boche» galt, «noo isch mr ne los», wie Marie Hart lapidar in ihrem Buch festhielt. Pikant: Bis heute schweigt das offizielle Frankreich zum Thema Vertreibung und ethnische Säuberung im Elsass. Von Wiedergutmachung an die betroffenen Familien ganz zu schweigen.

«Üs unserer Franzosezit», Marie Hart, Herausgegeben von Joseph Schmittbiel mit einem Vorwort von Historiker Bernard Wittmann, Verlag Yoran Embanner, 185 Seiten, 13 Euro.

Quelle : Basler Zeitung (09/08/2016)

Au revoir les boches! Dessin haineux de J-J. Waltz dit Hansi

Au revoir les boches! Dessin haineux de J-J. Waltz dit Hansi

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (4/5)

Posted on août 10th, 2016 by Klapperstein

LA CONSCIENCE IDENTITAIRE DES ALSACIENS A TRAVERS LES SIECLES

par Bernard Wittmann

Illustration ci-dessus : Début XVIIIe siècle : L’Alsace « province à l’instar de l’étranger effectif »

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Les Alsaciens furent toujours habités par le sentiment de former un peuple

C’est sur le « socle » du duché et les différentes institutions qui vinrent le conforter ultérieurement que se développa un patriotisme régional autour d’un système de valeurs partagées (habitus, langue, histoire, croyances, spiritualité, mode de vie…) et une quête permanente des Alsaciens vers plus de liberté et d’autogestion.

A travers les siècles, les Alsaciens ont toujours conservé vivaces leurs marqueurs ethniques (langue, culture, ouverture au spirituel…) et une conscience identitaire forte. Ils n’ont jamais cessé d’être habités par le sentiment de former un peuple singulier doté d’une histoire et d’une identité propres.

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Intégrée au « Saint Empire Romain de nation germanique » (Xe -XVIIe siècles)

L’intégration de l’Alsace au Saint Empire Romain Germanique, fondé en 962, dura sept siècles. Le socle de culture et de civilisation étant commun, il n’y eut pas rupture mais continuum. Les Alsaciens s’intégrèrent parfaitement au Reich, structure fédérative – « l’union dans la diversité » – appliquant le principe de subsidiarité, et marquèrent un constant attachement à l’Empereur et à l’Empire. C’est sous leur protection que Strasbourg et les villes de la Décapole purent progressivement accéder aux libertés jusqu’à devenir quasi-souveraines. Cette bonne intégration était favorisée par le fait que l’Alsace fut longtemps constitutive du centre politique et culturel de l’Empire.

Les Alsaciens se sentent alors comme une partie intégrante de la nation allemande. C’est ainsi qu’aux XVe et XVIe siècles les humanistes alsaciens, Wimpfeling, Sébastien Brant, Beatus Rhenatus…, publient de vibrants plaidoyers en faveur de l’Empire. Il suffit de lire ce qu’écrit Jacob Wimpfeling dans son Germania dans lequel il martèle que les Alsaciens, pour avoir certes une originalité, n’en sont pas moins une partie intégrante de la nation allemande et que la rive gauche du Rhin n’a jamais été française ! Notons que le XVIe siècle marque le sommet de la culture alsacienne.

Cependant, la conscience identitaire des Alsaciens n’en gardait pas moins sa vivacité : « En dépit du morcellement politique, la conscience de l’entité alsacienne demeure forte. Elle se traduit dans un engagement politique et militaire face aux menaces de Charles le Téméraire » écrit B. Vogler. Ainsi, après 1520, l’humaniste Beatus Rhenanus, tout en manifestant une attitude nationale allemande, n’en affichait pas moins « un vigoureux patriotisme régional alémanique et alsacien (…) L’identité alsacienne se forge au XVIe siècle contre la France » [1] note B. Vogler. En effet, le roi de France restait l’ennemi des Habsbourg et l’Alsace se méfiait de tout ce qui pouvait venir d’Outre-Vosges. Lazare Schwendi lui-même dénonce « les lubricques et frauduleux François avec lesquels jamais estat ou prince est abordé à bon port »[2]. Il existe même des procès de sorcières dans lesquels l’accusée reconnaît avoir rencontré le diable sous la forme d’un démon parlant français[3].

Les Alsaciens se considéraient alors comme un peuple d’Allemands marqué par une identité propre. Dans leur esprit ils étaient, avec les Badois (et les Suisses), la composante rhénane alémanique de la nation allemande (le Rhin ne constituait nullement une frontière).

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Sous la royauté (1648-1789)

Après la brutale annexion de l’Alsace à la France au XVIIe siècle, la royauté française continua néanmoins de considérer les Alsaciens comme des Allemands. L’édit de création du Conseil souverain (1657) reconnaît formellement qu’ils sont « de nation allemande ».

Cependant, comme nous l’avons vu, les Alsaciens habitués à gérer leurs propres affaires vont se retrouver livrés au centralisme français et à l’absolutisme royal… et ne manqueront pas de se rebiffer : « Le roi de France est perçu comme une puissance étrangère et dominatrice à l’égard des cités et des pouvoirs locaux (…) L’occupation française est vécue comme oppressive et frustrante », relève B. Vogler[4]. En effet, les Alsaciens continuaient à se sentir étrangers au royaume et, se souvenant des brutalités de l’annexion, ne montraient que défiance à l’égard de la France et du roi. Ainsi, à Strasbourg, après un siècle de présence royale, le peuple n’avait toujours pas tourné la page de l’agression française qui s’était terminée par la capitulation de la ville libre. Un témoin oculaire, le prince Karl August von Meiningen, venu étudier à l’université de Strasbourg, raconte cette anecdote significative dans ses lettres. Le 25 juin 1775, jour du couronnement de Louis XVI, lors des grandioses festivités organisées à Strasbourg par le prêteur Klingling pour fêter l’événement, ni lors de l’allumage des feux de joie dans la ville, ni lors du feu d’artifice où apparaissait le nom du monarque avec le blason français, le peuple ne cria « Vive le Roi ! »… alors que les soldats massés dans la ville, sur ordre, avaient pourtant donné le bon exemple[5].

Pour les Français, l’Alsace restait « une province d’Allemagne » d’autant qu’elle maintenait toujours des contacts très étroits avec le monde germanique tant sur les plans économiques que culturels (jusqu’en 1766, date de l’annexion déguisée du duché de Lorraine, l’Alsace n’avait pas de frontière commune avec la France[6]). D’ailleurs, la frontière économique sera maintenue sur les Vosges jusqu’à la Révolution. La langue allemande restait la langue incontestée du pays et continuait à dominer dans le peuple, la presse, l’enseignement et l’université.

Ce n’est que vers la fin du XVIIIe siècle que les Alsaciens commencèrent progressivement à perdre le souvenir de leur ancienne appartenance à l’Empire. Pris entre deux cultures, ils prenaient pleinement conscience de leur originalité et commençaient à rêver de jouer un rôle de pont entre la France et l’Allemagne. Ainsi, peu avant les évènements révolutionnaires, la conscience régionale reprit une nouvelle vigueur. Dans les cahiers de doléances les Alsaciens demanderont le maintien des droits et privilèges de la province, la création d’Etats provinciaux pour administrer le pays et, pour les anciennes villes de la Décapole, le retour aux privilèges de jadis.

La conscience régionale apparut également fortement chez les députés de l’Assemblée provinciale d’Alsace (1787), créée sur le modèle des Landstände. Ces derniers étaient notamment favorables au maintien des barrières douanières sur les Vosges : les Alsaciens voulaient que leur pays continue à être considéré comme une province étrangère (« province à l’instar de l’étranger »)! De son côté, la Commission intermédiaire demandera également le maintien des frontières douanières sur les Vosges, l’emploi des Alsaciens dans l’administration ainsi que l’unité du pays.

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La Révolution bouleverse tout

La Révolution marqua un tournant. Au début du mouvement, les Alsaciens sont favorables aux réformes qu’on promettait de mettre en œuvre : le sentiment démocratique était ancré de vieille date dans le caractère alsacien. Ils pensaient que le progrès promis se trouvait dans une constitution démocratique et libérale garantissant un élargissement de l’autonomie provinciale et des droits individuels ainsi qu’un encadrement plus strict du pouvoir royal. Aussi, en 1787, l’Assemblée provinciale d’Alsace créée par le roi sur le modèle des Landstände, s’engagea-t-elle immédiatement sur la voie de proclamations autonomistes.

Cependant, contrairement aux Français, les Alsaciens étaient totalement étrangers à la centralisation et au nivellement qui marquaient historiquement la France et que les révolutionnaires parisiens entendaient renforcer encore. Tout commença donc par un malentendu. Jean de Turckheim (1749-1824), qui avait été député du Tiers Etat de Strasbourg aux Etats généraux en 1789, s’en fit ensuite l’écho en expliquant que ses concitoyens « désiraient des réformes mais non une révolution » et qu’ils tenaient « à conserver leurs privilèges et non à les échanger contre des mœurs et une organisation étrangère ».

C’est pourquoi, plus les révolutionnaires à Paris exigeaient la stricte unité du pays, plus la nécessité apparaissait aux Alsaciens de revendiquer pour l’Alsace le traitement d’une province étrangère. La crainte d’une perte de la personnalité alsacienne taraudait la population. Ainsi la Treuherzige Ermahnung du 12 janvier 1790, craignant un complot des « capitalistes de Paris » pour ponctionner d’avantage l’Alsace, conclut : « Nos traités, nos traités, tel est le cri de la bonne et brave nation alsacienne ». Tandis que le Nouveau Catéchisme strasbourgeois déplore qu’on ait enlevé aux Alsaciens des privilèges « qui (les) rendaient plus heureux que d’autres ».

Cependant, à Paris les plus radicaux l’emportèrent et le pays se trouvera coupé en deux départements. La province d’Alsace cessa d’exister et on ne parlera plus d’Alsace dans les communications officielles.

Par la suite, l’hystérie anti-alsacienne des jacobins, dont la guillotine fut l’argument majeur, leur haine de la langue allemande restée la langue des Alsaciens, leur intolérance, leur volonté de faire table rase du passé et de supprimer les spécificités alsaciennes, vont faire naître un profond malaise chez les Alsaciens. Toujours accrochés à leurs privilèges et à leur langue, ils se trouvaient blessés qu’on porte ainsi atteinte à leur identité, leurs spécificités et leur culture. Ils se montreront dès lors de plus en plus hostiles à la politique des révolutionnaires. Cette hostilité trouvera sa pleine expression lors de la « Grande fuite » de décembre 1793 : près de 40 000 Alsaciens de Basse-Alsace choisirent alors la voie de l’exil en suivant dans leur retraite les troupes autrichiennes conduites par leur compatriote le généralissime Wurmser. En pénétrant en Alsace du nord, en octobre 1793, ce dernier avait été acclamé et accueilli en libérateur par la population.

Mais l’introduction des principes de liberté et d’égalité changea la mentalité politique. L’Alsace commençait à s’ouvrir timidement à la vie nationale française.

Cependant les Alsaciens continuaient à se considérer comme des Allemands. C’est le constat que fit le maire révolutionnaire de Strasbourg Pierre-François Monnet[7] dans un discours du 10 mai 1794 où il notait que l’Alsace était la plus exposée aux agressions des ennemis de la République de l’intérieur et de l’extérieur. Pour lui, la raison des malheurs des Alsaciens se trouvait dans l’antipathie invétérée de la population à l’encontre des Français et son inclinaison manifeste vers la germanité : « Le nom de Français vaut pour une injure tandis que celui d’Allemand signifie un compatriote », concluait-il dépité[8] ! D’ailleurs, lors de la levée en masse décidée par la Convention en février 1793, en Alsace il y aura plus d’insoumis que de soldats à partir (l’Alsace devait théoriquement fournir 9000 hommes). Et si les milices révolutionnaires recrutées sur la base du volontariat ne firent pas recette en Alsace, c’est que les Alsaciens n’étaient pas prêts à payer le tribut du sang pour la France.

Ce n’est qu’avec « l’épopée impériale » que naîtra un sentiment patriotique dans certaines couches de la population. Le pouvoir d’intégration de l’armée ou des innombrables champs de bataille n’y est évidemment pas étranger.

Cependant, la conscience de l’identité régionale restait prégnante.

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Au XIXe siècle :

De 1800 à 1870, on assistera à un renforcement du pouvoir central et à une politique plus offensive pour franciser de façon despotique le pays – surtout après 1848 – et imposer coûte que coûte la langue française notamment à l’école : « Le devoir est de parler français », expliquera en 1823 aux Alsaciens le préfet Louis-Antoine de Malouet.

Cependant, l’intégration à la France ne progresse que très lentement. Les Alsaciens continuent à s’accrocher à leur langue, marqueur majeur de leur identité particulière : l’écrasante majorité de la population continue à s’exprimer en allemand. Idem pour les églises, les auteurs, la presse (aucune revue littéraire n’est publiée en français), etc.. L’allemand demeure la langue du sentiment et beaucoup se montrent même hostiles à la langue française[9]. Seule une infime minorité s’exprime en français. Ainsi, pour être compris par la population, le roi Louis-Philippe, en visite officielle en Alsace (1831), choisira de s’adresser en allemand à la population. Il en ira de même pour Napoléon III lors de son passage à Strasbourg en 1852.

Par ailleurs, comme le note B. Vogler, « la conscience de l’identité régionale, en dépit du découpage administratif en deux départements, demeure très vive »[10]. D’ailleurs, dès 1815, on parlera à nouveau d’Elsass et non d’Alsa ou Alsatier termes utilisés sous la Révolution.

Coupés du monde allemand, les Alsaciens n’en continueront pas moins d’accepter le concept d’Allemand, souvent avec même une pointe de fierté. Un profond particularisme ethnique demeurait. Ainsi, le 10.2.1838, le professeur Graff écrivait toujours au professeur Ed. Reuss : « Nous Alsaciens, nous sommes des Allemands, c’est un fait, et le serons et devons l’être et le rester ». De son côté, Ed. Reuss écrivait le 2.6.1838 dans « Erwinia » : « Ce que nous voulons, c’est le germanisme, auquel nous rendons hommage, que nous tenons pour sacré…De l’esprit allemand et du style allemand nous ne nous séparons pas ».

Dans un ouvrage de référence publié en 1834 à Paris par M. Loriol, avec la coopération d’une société de savants et d’hommes de lettres, il est dressé ce constat : « Depuis 1648, jusqu’à ce jour, la domination française n’a pu effacer ce caractère germanique. Par les mœurs, les habitudes, le langage, les Alsaciens sont encore aujourd’hui plus Allemands que Français [11]».

Les Alsaciens prenaient alors pleinement conscience de leur originalité ethnique : ils étaient « une branche allemande greffée sur le tronc français » ! De fait, et plus que jamais, ils se sentaient d’abord Alsaciens et Rhénans. Le poète Ehrenfried Stöber (1779-1835) l’exprime parfaitement dans ces deux vers :

Das Rheinthal ist uns Vaterland

Das Elsass drin sein Diamant

C’est probablement le grand romancier et poète alsacien Friedrich Lienhard (1865-1929) qui décrit le mieux les sentiments dominants des Alsaciens face à la France à la veille de la guerre de 1870. Dans un ouvrage collectif paru en 1915, ce dernier écrit : « Der Elsässer wurde im grossen und ganzen ein oppositioneller Staatsbürger mit ausgeprägter Neigung zum Frondieren, ganz natürlich, weil das innere Verwachsensein mit der französischen Staatsidee bei dem Durschnittselsässer fehlte (…) Aber bei dieser langsamen Durchsetzung eines ausgesprochenen Nationalgefühls, an dem nur eine dünne Schicht der oberen Bourgeoisie und Beamtenschaft teilhatte, musste die Neigung, am elsässischen Vaterlandsgedanken Ersatz zu suchen, sich zäh erhalten, ja verstärken. Der Ausdruck der naiven starken Heimatliebe, wie ihn Ehrenfried Stöber prägte in dem Gedicht :

« Das Elsass unser Ländel,

Es isch meineidi schön ;

Mer hewwe’s fest am Bändel

Mer lonn’s bi Gott nit gehn » -

trat für die Masse des Volkes geradezu an die Stelle eines Nationalliedes. Gewiss, es gab in diesen letzten Jahrzehnten der französischen Herschaft strebsame Geister, die es im Interesse ihres Vorwärtskommens eilig hatten, alles Elsässische abzutun. Diese Verwelschten waren aber dafür auch meistens dem Volkswitz ausgesetzt. Es wurden vom städtischen Mittelstande bis ins Kleinbürgertum hinein mancherlei Bestandteile französischer Kultur, Sitte, vor allem der Sprache, augenommen ; aber im Grunde blieb man dem französischen Nationalitäts- und Staatsgedanken gegenüber kühl. Das beherrschende Gefühl war eben : « Mer sin halt Elsässer »[12].

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Sous le Reichsland (1870-1918)

Après la phase protestataire, l’Alsace connaîtra très vite un nouvel essor économique ainsi que des progrès fulgurants dans le domaine social (caisses de maladie, d’accidents, d’invalidité, de vieillesse…).

Parallèlement, on assista à un formidable renouveau artistique et culturel, l’allemand étant redevenu la langue officielle du pays. Dans le cadre libéral et fédéral de l’Empire, les Alsaciens allaient de nouveau pouvoir affirmer pleinement leur identité et leur volonté d’émancipation.

A mesure que le contact avec la France se perdait, une nouvelle conscience politique se développa rapidement. Avec elle naîtra une nouvelle génération qui aura pour seul objectif prendre en main son destin.

Le concept politique d’Alsace s’imposa d’emblée. De même, l’affirmation de l’existence d’un « peuple alsacien » fit la quasi unanimité. Cependant, aux alentours de 1900, l’idée d’une « nation alsacienne » commencera à se répandre dans le pays. Cette ligne est notamment défendue par le député au Landesausschuss (1900 à 1911) Anselm Laugel, les députés au Reichstag Jacques Preiss et Daniel Blumenthal, mais aussi par l’abbé Xavier Haegy. Les trois premiers formulent la revendication de l’indépendance d’une République alsacienne, l’abbé Haegy donnant sa préférence à un Etat alsacien autonome intégré à l’Empire : « Laugel se proclame « nationaliste alsacien et républicain » (…)  pour lui, comme pour l’abbé Haegy, l’Alsace est une « nation » dont la Suisse, le Luxembourg, la Belgique, qui n’ont pas de centre civilisateur unique, fournissent le modèle », note l’historien François Igersheim[13].

Dans la revue francophile Dur’s Elsass (26.11.1910)

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L’Alsace veut l’autonomie !

Ainsi vont s’affirmer trois courants politiques :

  • un courant pro-allemand favorable à une intégration totale dans le Reich ;
  • un autre très puissant, notamment dans les milieux intellectuels et les masses populaires, favorable à l’autonomie complète au sein du Reich et qui aura pour slogan fétiche « L’Alsace aux Alsaciens » ;
  • et un dernier, qui bénéficiait de la sympathie de Paris, affirmant l’existence d’une « nation alsacienne » et revendiquant l’indépendance d’une république alsacienne.

Il restait encore un courant minoritaire pro-français qui, aux élections d’octobre 1911, ne rassembla que 3,2% des voix.

Drapeau alsacien traditionnel rot un wiss

Drapeau du Reichsland, adopté à l’unanimité par les députés du parlement d’Alsace-Lorraine en 1912

Cette lutte pour l’émancipation trouvera sa consécration en 1911 avec l’octroi au Reichsland par Berlin d’une constitution avec un statut d’autonomie ! La voie était ainsi tracée pour faire du Reichsland un Etat comme les autres Etats allemands.

En effet, le 25 octobre 1918, le Reichstag vota une loi pour une autonomie complète du Reichsland élevé au statut d’Etat fédéré, mais elle arrivait trop tard.

Dr Eugène Ricklin (1862-1935) Président du Landtag d’Alsace-Lorraine (1911-1918)

Charles Hauss (1871-1925) Premier ministre du gouvernement constitutionnel alsacien Schwander-Hauss (oct.-nov.1918)

Tout sera brutalement remis en question en novembre 1918 avec le retour des Français, de leur centralisme et de leur idéologie jacobine !

Pendant que l’épuration ethnique des Allemands et des Alsaciens germanophiles faisait rage, les nuages commencèrent immédiatement à s’accumuler… jusqu’à conduire à l’explosion autonomiste des années 20/30.

Mouvement neutraliste après 1918 : lettre de René Caesar Ley au Secrétaire Général de la Société des Nations à Genève pour lui exposer la situation de l’Alsace et lui demander qu’une délégation d’Alsaciens-Lorrains soit autorisée à venir s’exprimer devant l’assemblée de la SDN.

Pétition adressée au Secrétaire Général de la SDN à Genève pour demander l’organisation d’un plébiscite pour l’Alsace-Lorraine.


Bernard Wittmann – Historien (juin 2015) – Fin du 4e Chapitre, à suivre : Conclusion.

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[1] B. Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, éd. de la Nuée Bleue, p.60.

[2] Cf Correspondance politique de la Maison d’Orange-Nassau, éd. par Groen van Prinsterer Leyde, 1835.

[3] Edmond Bapst, Les sorcières de Bergheim, Paris, 1929.

[4] B. Vogler op. cit. p.124/125

[5] O. Lorentz & W. Scherer, Geschichte des Elsasses, Weidmannsche Buchhandlung, Berlin, 1886, p.427

[6] En 1735, suite à une négociation habilement menée, la France obtint de l’Empereur qu’à la mort de Stanislas Leszczynski -qu’on décida de placer à la tête du duché de Lorraine en remplacement du duc François-, le duché lui revienne. Dépossédé de son duché, le duc François de Lorraine, gendre de l’Empereur Charles VI, sera indemnisé par la Toscane. Stanislas Leszczynski décédera le 23.2.1766.

[7] Maire de Strasbourg de janvier 1793 à août 1794.

[8] Dans la même veine, le 27.1.1793, au nom du Comité de salut public, Barrère proclama devant la Convention : « Dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, qui a appelé de concert avec le traître, le Prussien et l’Autrichien sur nos frontières envahies, l’habitant des campagnes qui parle la même langue que nos ennemis se croit ainsi bien plus leur frère et leur concitoyen que le frère et le concitoyen des Français qui parlent une autre langue et ont d’autres habitudes. L’empire du langage, l’intelligence qui règne entre nos ennemis d’Allemagne et nos concitoyens du département du Bas-Rhin est si incontestable qu’ils n’ont pas été arrêtés dans leur émigration par tout ce que les hommes ont de plus cher, le sol qui les a vu naître, les dieux pénates et les terres qu’ils avaient fertilisées ».

[9] En 1843, l’inspecteur du primaire du Ht-Rhin, Perney, s’en fait l’écho.

[10] Histoire culturelle de l’Alsace, op. cit. p.295

[11] In La France, description géographique, statistique et topographique – Alsace Ht-Rhin & B. Rhin, publié par M. Loriol, éd. Chez Verdière, Paris, 1834.

[12] Friedrich Lienhard, Wohin gehört Elsass-Lothringen, Verlag Von Rascher & Cie Zürich, 1915, p.19/20.

[13] François Igersheim, L’Alsace des notables 1870-1914, la bourgeoisie et le peuple alsacien, imprimerie du Nouvel Alsacien, éd. bf – Strasbourg, 1981, pp.118/126.

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (3/5)

Posted on août 6th, 2016 by Klapperstein

L’Alsace n’a jamais été dotée d’une structure unique ? (Suite des institutions alsaciennes du Moyen-Age)

par Bernard Wittmann

Ensisheim au XVIe siècle

LES LANDSTÄNDE ou DIETE D’ALSACE

Il y avait surtout une institution commune à toute l’Alsace, celle des « gesamtelsässischen Landstände » ou Diète d’Alsace. Ils étaient la représentation du pays et jouaient le rôle de législatif commun.

Les Landstände regroupaient tous les « Etats » alsaciens relevant des princes, seigneurs ecclésiastiques et laïcs placés dans l’immédiateté, de même que les villes et leurs dépendances : « Die Institution, die im Elsass als « Landstände » bezeichnet wird, ist eine Vereinigung aller Reichsunmittelbaren, der Fürsten, der Herren und der Städte, der Reichs-Stände des Landes ; sie steht ausserhalb der Territorien, über ihnen », écrit l’historien F. Wilhelm Müller[1].

A la Diète d’Alsace étaient représentés (par des délégués mandatés) : la Régence d’Ensisheim, le Grand-Baillage impérial de Haguenau, l’évêque de Strasbourg, le Grand Chapitre de Strasbourg, le duc de Wurtemberg, les comtes de Hanau-Lichtenberg, de Linange-Dabo (Leiningen-Dagsburg), de Linange-Westerburg (Leiningen-Westerburg), de la Petite-Pierre (Lützelstein), les seigneurs de Fleckenstein, de Ribeaupierre (Rappoltstein), de Barr, du Val de Villé (Weilertal), de la Marche de Marmoutier (Mark Maursmünster), l’abbesse du couvent St Etienne (Kloster Skt Stephan), le prince-abbé de l’abbaye de Murbach, la République libre de Strasbourg, la Chevalerie immédiate de Basse-Alsace (Reichsritterschaft), les dix villes impériales de la Décapole (Zehnstädtebund).

Du XIIIe jusqu’à la première moitié du XVe siècle, pour défendre leur liberté, parer les dangers extérieurs, les situations insurrectionnelles et les convoitises de certains grands seigneurs, les Etats alsaciens s’étaient trouvées contraints de s’entraider dans des ligues ou des alliances de défense limitées dans le temps comme celles des Landfriedensbündnisse (ligues de la paix publique) qui se constituèrent dès 1278.

Cependant, aux XIVe et XVe siècles, les incursions répétées de la soldatesque venue de France ou de Lorraine, attirée par l’opulence alsacienne, rendront nécessaires une union plus large des territoires et l’instauration d’une direction délibérative commune.

En effet, les Etats alsaciens prenaient alors conscience que les intérêts des uns et des autres étaient liés et que les questions importantes ne pouvaient trouver de solution que dans une démarche commune. L’idée de mutualiser les moyens des uns et des autres à l’échelle de toute l’Alsace, pour favoriser la prise de conscience de la région et être plus forts, allait l’emporter. D’autant que l’Alsace, qui attachait du prix à son originalité, après la réforme administrative[2] mise en chantier en 1512 par l’Empereur Maximilien 1er, craignait de finir noyée dans le nouveau « Cercle » administratif très large de l’Oberrheinischer Kreis. L’affirmation de son unité s’imposait plus que jamais, prenant même un caractère d’urgence.

C’est ainsi qu’au tout début du XVIe siècle naîtront les Landstände ou Landtage (Diètes) de Basse et de Haute-Alsace dont le poids politique ira très vite grandissant.

Mais pour gagner plus de pouvoir, leur union s’avérait indispensable. Ainsi, en 1528, eut lieu à Haguenau et à leur initiative, la première assemblée réunissant les Landstände de Haute et de Basse-Alsace représentant toute la province. Celle-ci marqua la naissance des « gesamtelsässischen Landstände[3] (ou Landtage) », nous parlerons de Landstände, ou « Diète d’Alsace », qui dès lors allait conférer une personnalité politique à l’Alsace.

Organisation confédérale, les Landstände [4] vont alors tenter de fonder des politiques communes notamment en élargissant à toute l’Alsace la politique de la Décapole. A cet effet, leurs compétences législatives seront étendues à de nombreux domaines notamment économiques, sociaux, judiciaires et monétaires.

Les Landstände, assimilables à des Etats généraux d’Alsace, devinrent une institution permanente avec des assemblées assez régulières : « C’était la représentation effective du pays », écrit l’historien Lucien Sittler qui ajoute cette précision : « Indépendants de toute influence du dehors, ces Etats devinrent très importants pour la province qui apparaît ainsi comme une personnalité politique (…) pour la première fois depuis la disparition du Duché d’Alsace, l’unité politique du pays avait à nouveau pris forme »[5].

La Diète d’Alsace était à tous égards libre et indépendante et ses décisions n’étaient influencées par personne : « Auf diese Weise besass diese Vereinigung einen ganz eigenartigen Charakter : in der ganzen Reichsgeschichte findet sich kein Seitenstück zur ihr, und das Elsass erscheint als ein kleines Reich innerhalb des großen », écrit encore Lucien Sittler[6].

Les « Tage » ou « Ständetage » (assemblées), se réunissent généralement sur convocation soit de la maison des Habsbourg, via le bailli impérial ou la Régence d’Ensisheim, soit de l’évêque de Strasbourg. Les sessions se déroulèrent d’abord à Sélestat, puis à Strasbourg. En cas de menace, de conflit, ou quand un problème grave se pose à l’un des membres, la convocation d’une assemblée extraordinaire peut être décidée. Lors des Tage, les représentants des trois ordres votent les impôts extraordinaires et discutent des décisions intéressant la province. Les Tage duraient généralement plusieurs jours. Ainsi, en 1580, ils durèrent du 8 au 14 février. Le « Direktorium » est l’organe administratif des Landstände.

Entre 1528 et 1616, la Diète d’Alsace siègera 53 fois, soit en moyenne une année sur deux[7]. Les décisions y sont prises à la majorité. Mais le consensus est généralement recherché, de sorte que c’est le plus souvent à l’unanimité que les dispositions sont acceptées.

Cependant, il y avait une faiblesse dans le dispositif : en cas de refus persistant d’un seigneur, un pouvoir coercitif faisait défaut à la Diète pour faire exécuter sans coup férir les programmes décidés. De ce fait, il arriva que l’application de certaines mesures tarde.

L’action de la Diète consistait, au niveau de la province, à maintenir la paix publique et l’ordre intérieur (Landfrieden), protéger les frontières du pays, veiller à l’entretien des places fortes, réunir les moyens financiers en cas de danger pour le pays pour engager les troupes nécessaires, décider des contingents que chaque Etat devait fournir pour la mise sur pied d’une force de défense régionale (Landsrettung[8]), prendre des décisions dans les domaines économique, financier, monétaire (Münzwesen) et judiciaire. Elle consistait, par exemple, à fixer le prix de certaines denrées comme le blé et la viande, de certains salaires (journaliers et compagnons de métiers), prendre des mesures contre les vagabonds, les mendiants et les ivrognes, assurer la sécurité des chemins, décider de règlements touchant les artisans, les domestiques mais aussi la police ou les péages, œuvrer à l’harmonisation des poids et des mesures, etc.

Des règlements nombreux et étoffés furent ainsi élaborés puis promulgués : « Durch diese vielfältigen Massnahmen aber und durch die Aktivität der gesamtelsässischen wie die unterelsässischen Landstände erscheint das Elsass wirtschaftlich als ein geschlossenes Gebiet und politisch als eine Einheit », note Lucien Sittler[9].

Durant la deuxième partie du XVIe siècle, l’Alsace étant traversée sans répit par des armées en marche, les Landstände tinrent de nombreuses assemblées pour délibérer sur les moyens de défense et voter « les mesures du salut », les Landesrettungen. C’est ainsi que le 24 septembre 1572, les Landstände réunis à Strasbourg décidèrent de la mise sur pied d’une armée commune, « die Landsrettung », forte de 10 250 fantassins et 468 lansquenets[10] (Gelfen) répartis en « Fähnlein » de 400 à 500 hommes avec à leur tête un capitaine (Hauptmann). Chaque entité territoriale à la charge de l’entretien de son contingent. Le 8 février 1580, les Landstände chosirent de porter les effectifs à 10 300 fantassins et 508 lansquenets.

A partir de la fin du XVIe siècle, mais surtout au début du XVIIe siècle, alors que les Habsbourg manifestent la volonté de renforcer leur pouvoir et l’unité de leurs domaines – ce qui rendait plus difficile la situation politique de l’Alsace – et quand les Alsaciens prirent conscience des menaces extérieures qui pesaient sur eux suite aux premiers troubles de la guerre de Trente Ans, les Landstände et la Décapole conjuguèrent leurs efforts pour affirmer l’unité alsacienne. A plusieurs reprises, ils décidèrent de la levée de troupes pour défendre la population. Mais, à partir de novembre 1621, quand la guerre déborda en Alsace avec l’arrivée en Basse-Alsace des armées d’Ernst von Mansfeld, la dégradation rapide de la situation et l’absence d’exécutif compliqueront considérablement la mise en œuvre des mesures défensives décidées.

Les gesamtelsässischen Landstände se réunirent encore à plusieurs reprises durant le conflit qui mettait l’Alsace à feu et à sang pour décider de mesures de sauvegarde de la population et de la mise sur pied de contingents de défense. Mais dans une guerre internationale, face à des armées aguerries comme les armées française ou suédoise, les contingents alsaciens ne faisaient pas le poids. Ils remportèrent bien quelques petites victoires locales, notamment contre Mansfeld ou contre les Suédois qu’ils réussirent à chasser de Haguenau en janvier 1633[11], mais qui ne suffirent pas pour influer sur le cours de la guerre en Alsace.

1633 – Pillage et incendie d’un village durant la guerre de Trente Ans (J. Callot)

L’annexion de l’Alsace par la France mit progressivement fin à cette institution originale incompatible avec la centralisation française et l’absolutisme royal. Les Landstände étaient libres et indépendants depuis plus d’un siècle et demi, ce que les autorités royales ne pouvaient tolérer. La création, en janvier 1680, de la Chambre de réunion de Breisach, avec les annexions territoriales illicites qui suivirent, leur portera un coup fatal[12].

Après 1648 les Landstände, amputés des anciens territoires habsbourgeois de la Régence d’Ensisheim, essayèrent néanmoins de se maintenir et de préserver leur liberté. Ils vont ainsi se mettre au travail sans tarder et commencer par régler les conséquences de la guerre de Trente Ans. Les débats concernant les règlements de police, la répartition des dettes contractées durant la guerre, la réglementation, les affaires de monnaies et la riposte à apporter à la politique d’annexion et d’oppression du pays par les Français[13] formeront alors le gros de leurs délibérations.

C’est ainsi que le 4 janvier 1650, les Landstände se plaignent de l’arrogance des occupants français. En effet, ceux-ci se comportaient en pays conquis et agissaient comme bon leur semblait. Ils obligeaient, par exemple, chaque localité de quelque importance à accueillir une garnison royale avec la charge d’assurer son entretien. Citons en exemple la ville de Haguenau : exsangue et ruinée, elle dut néanmoins supporter une garnison de 1000 hommes et subvenir à leurs besoins et ce jusqu’au courant de l’année 1650… alors que la ville ne comptait guère plus de 800 habitants. Et comme cela ne suffisait point, les 250 bourgeois rescapés durent encore payer 15 000 florins de dédommagements aux Suédois alliés des Français. La population alsacienne devait également faire face à toutes sortes de taxes, contributions de guerre et charges diverses d’occupation. La France lui fit ainsi payer très cher le prix de sa protection.

A deux reprises, en janvier et février 1650, faisant suite à une injonction du gouvernement français de Breisach, exigeant qu’un siège soit attribué dans les assemblées à un représentant du roi, les Landstände opposèrent une fin de non recevoir avec ce motif : « En tant que membres de l’Empire, nous ne pouvons donner un siège à son ennemi ». Et dans la foulée, ils appelleront l’Empereur à l’aide. Le 28 mars 1652, ils persisteront dans leur refus. Les accrochages vont ainsi continuer jusqu’en 1661.

Pour finir, en 1682, c’est-à-dire juste après l’annexion de la République libre de Strasbourg, ces assemblées libres furent interdites. En effet, les conseillers épiscopaux ayant appelé à la tenue d’une assemblée pour le 6 novembre 1682, immédiatement les autorités françaises protestèrent énergiquement en envoyant cette lettre de réprimande à l’évêque : « Les gens qui sont chargés de vos affaires à Saverne ont escrit une lettre convocatoire pour assembler plusieurs estats d’Alsace à Straßbourg sans en avoir la permission de Monsieur de Montclar, qui sans votre considération n’eust pas manqué, suivant le devoir de la Charge, de les faire mettre en prison. Je vous en donne advis, afin que vous vouliez bien leur en faire la réprimande qu’ils méritent et leur donner ordre, lorsqu’ils voudront faire de pareilles choses, de ne les jamais tenter sans la permission de celuy qui commande en Alsace. »[14]

Par la suite, l’évêque pourra bien continuer à convoquer les assemblées… mais uniquement sur ordre du roi !!! Les activités du Direktorium seront réduites à de simples apparences sans aucune incidence pratique. Ce sera la fin des assemblées libres et indépendantes : « Die Tätigkeit des Direktoriums ist damit auf reine Aeußerlichkeiten beschränkt und hat nicht mehr die geringste praktische Bedeutung. Der Bischof darf zwar die Stände weiter berufen, aber nur auf Befehl des französischen Königs, er darf auf den Tagen die Proposition vortragen und durch seinen Kanzleuten das Protokoll führen lassen.

Aber dadurch, daß der Vorsitz und die Leitung der Verhandlungen auf den Stände Versammlungen an einen Vertreter der französischen Regierung übergegangen ist, ist deren Schicksal besiegelt. Die früher in ihren Entschließungen vollständig freie, von niemand beeinflußte Institution ist in ihrer Tätigkeit lahm gelegt und zu einem willenlosen Werkzeug in den Händen der Franzosen herabgesunken. Mehr als das konnte sie nicht mehr sein; denn daß sie jetzt nur noch solche Beschlüsse zeitigen konnte, die von vornherein der Genehmigung der vorgesetzten Behörde sicher waren, war unter den neuen Verhältnissen selbstverständlich. Die alten Landstände hatten damit ihr Ende erreicht », écrit l’historien F. Wilhelm Müller.

- LA REGENCE D’ENSISHEIM

Enfin, il y avait la « Régence d’Ensisheim ». Dès le début du XVe siècle l’Autriche antérieure, qui comprenait les terres alsaciennes des Habsbourg, est dirigée par la lignée tyrolienne de cette maison établie d’abord à Meran (aujourd’hui Südtirol), puis à Innsbruck (à partir de 1420). En effet, les princes régnants du Tyrol sont en même temps Landgrafen en Haute-Alsace et comtes de Ferrette / Pfirt.

C’est à partir de 1415 qu’Ensisheim devient le chef-lieu des possessions antérieures des Habsbourg qui sont rattachées au Tyrol. En Alsace, ces possessions couvrent notamment près de 80% du territoire de la Haute-Alsace. Un gouvernement administratif et judiciaire inféodé à Innsbruck y sera établi. En 1431, par décision de l’empereur Sigismond (1410-1437), Ensisheim sera érigée au rang de capitale officielle de l’Autriche antérieure siège de la « Régence » (gouvernement). Celle-ci règnera juridiquement, administrativement, fiscalement, économiquement et politiquement sur toute l’Autriche antérieure. Ces compétences s’étendront sur tous les territoires habsbourgeois d’Alsace, du Brisgau et de la Forêt-Noire.

Possessions habsbourgeoises en Alsace (Carte F. Dörrer)

En 1510, l’empereur Maximilien I. compléta la Régence d’une chambre, d’un bailli, d’un chancelier et de plusieurs conseillers et la dota d’un véritable « règlement-constitution ». En 1523, l’archiduc Ferdinand I. institua encore une Chambre de Justice. Les institutions gouvernementales s’installèrent dans le prestigieux « Palais de la Régence » édifié dans la ville.

A partir de 1558[15], quand la Landvogtei fut incorporée aux biens patrimoniaux des Habsbourg, la Régence d’Ensisheim participa à la gestion des affaires relevant du Landvogt.

En 1570, une chambre des comptes, qui siégeait jusque-là à Innsbruck, sera mise en place pour simplifier la gestion financière et fiscale. Un atelier monétaire y fonctionna de 1583 à 1634.

Palais de la Régence à Ensisheim

Les diètes provinciales (Landtag) de l’Autriche antérieure se tinrent le plus souvent à Ensisheim. Le dernier Landtag siégea en 1620.

Pendant 138 ans, de 1510 à 1648, Ensisheim fut ainsi le siège officiel de l’administration du gouvernement et de la chambre de l’Autriche antérieure. Tout en restant subordonnée à Innsbruck, la Régence n’en jouissait pas moins d’une très large autonomie. Avec près de 200 grandes familles résidant en permanence dans la ville, Ensisheim joua un rôle très important pour toute la noblesse alsacienne.

Léopold V d’Autriche-Tyrol (1586-1632), frère de l’empereur Ferdinand II et évêque de Strasbourg de 1607 à 1626, fut le dernier prince à régner sur l’Alsace habsbourgeoise.

La chute de Breisach devant Bernard de Saxe Weimar en 1638 marqua la fin de la Régence d’Ensisheim.

Au début du XVIIe siècle tous les territoires alsaciens dépendant du gouvernement d’Ensisheim, soit environ un tiers du pays, étaient devenus une entité territoriale originale se gouvernant de manière quasi autonome.

Bernard Wittmann – Historien (juin 2015) – Fin du 3e Chapitre. A suivre : La conscience identitaire des Alsaciens à travers les siècles.

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[1] Dr Phil. Friedrich Wilhelm Müller, Die elsässischen Landstände, Verlag Schlesier & Schweighardt, Strassburg i. Elsass, 1907.

[2] Suite à une décision, en juillet 1512, de la Diète d’Empire de diviser l’Empire en 10 Cercles (Kreise) administratifs.

[3] Aussi appelés « gesamtelsässische Landtage ».

[4] Vers le milieu du XVIe siècle on parlera de « Gemeinde Stände im Elsass ».

[5] Lucien Sittler, L’Alsace terre d’histoire, présentée par R. Oberlé, Nouvelle édition Alsatia, 1988.

[6] Lucien Sittler, Geschichte des Elsass, éd. Alsatia, T.2, p.16.

[7] Entre 1593 et 1625, la diète régionale siégea à 11 reprises tantôt à Ensisheim (6 fois) tantôt à Colmar (5 fois).

[8] Les Landsrettungen étaient des plans de défense qui existaient depuis 1515. Ils étaient destinées à barrer la frontière alsacienne le long des Vosges en fortifiant les cols et en disposant des troupes en aux endroits stratégiques en cas d’alerte.

[9] Lucien Sittler, Geschichte des Elsass, éd. Alsatia, T.2, p.17.

[10] Les principaux contributeurs sont : Régence d’Ensisheim (3000 fantassins + 100 lansquenets) – Evêque de Strasbourg (2000 + 75) -République de Strasbourg (1500 + 50) – Villes impériales (1000 + 20) – Comte de Hanau-Lichtenberg (900 + 70) – Grand Baillage de Haguenau (800 + 50) – Chevalerie de Basse-Alsace (300 + 30) – Duc de Württenberg (150 + 12) – etc..

[11] Un contingent alsacien de plus d’un millier de soldats et cavaliers, avec à leur tête le capitaine Bulach, réussit à s’emparer de Haguenau, alors occupée par les Suédois, grâce à une audacieuse manœuvre. Ce contingent faisait partie d’une armée plus conséquente commandée par le Comte de Salm, au service de l’évêque, et qui regroupait principalement des soldats épiscopaux mais aussi décapolitains ainsi que des seigneurs et chevaliers de Basse-Alsace. En été 1634, l’armée du Comte de Salm s’empara également de Buchsweiler, Ingweiler et Neuweiler.

[12] Le premier arrêt de réunions fut pris pour le Conseil souverain d’Alsace le 9.8.1680.

[13] « Beratungen über die Abwehr der übergriffe und schweren Bedrückung des Landes durch die Franzosen » écrit F. W. Müller.

[14] In Dr Phil. Friedrich Wilhelm Müller, Die elsässischen Landstände, Verlag Schlesier & Schweighardt, Strassburg i. Elsass, 1907.

[15] Date du rachat par l’empereur de l’engagement de la Landvogtei – avec les 41 villages qui en dépendent – et de son incorporation dans les biens de la maison d’Autriche.

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (2/5)

Posted on octobre 26th, 2015 by Klapperstein

L’Alsace n’a jamais été dotée d’une structure unique ?

par Bernard Wittmann

L’Alsace n’a jamais été dotée d’une structure unique ; jusqu’à l’avènement de la « République une et indivisible », elle n’a été qu’une marqueterie de territoires dépourvus de conscience politique : des arguments qui ne tiennent pas !

Dans le numéro précité de la revue Land un Sproch, l’historien incriminé, pointant le morcellement de l’Alsace, prétend également que « l’Alsace n’a pas été dotée d’une structure unique ». Un argument que vient de reprendre Georges Bischoff, un historien jacobin qui s’assume. Dans L’Alsace du 21.6.2015, ce dernier affirme que « l’unité de l’Alsace est un mythe fabriqué après 1870 à Paris ». D’ailleurs, pour lui, toute « l’histoire de l’Alsace est un mythe »[1].

Cependant, la vérité historique est autre. En effet, durant le Moyen-âge, l’Alsace fut dotée d’une série d’institutions communes qui toutes, peu ou prou, contribuèrent à créer des liens et donc à renforcer, par-delà les diverses démarcations territoriales internes, la cohésion du territoire alsacien – dont l’unité géographique saute aux yeux – et de la population qui l’habitait.

De sorte qu’au final ces institutions permirent le développement, chacune d’une manière spécifique, d’une conscience de l’entité territoriale alsacienne. Elles contribuèrent aussi à forger une conscience identitaire avec, derrière, le sentiment d’appartenance à une même terre et un même peuple. On peut d’ailleurs noter qu’à partir du XIVe siècle, et même avant, les déclarations des juges de paix (Landfrieden) font souvent référence à l’« Alsace ».

A plusieurs reprises durant le Moyen-âge, les Alsaciens, notamment ceux des souverainetés urbaines, marquèrent leur attachement à leur « pays », leurs libertés et leurs privilèges, n’hésitant pas à s’opposer à l’Empereur quand ils sentaient leurs libertés en danger. Leur désir d’indépendance fut constant (l’Empereur était loin, souvent désargenté et ses pouvoirs limités dans les faits). Ainsi, quand l’archiduc Sigismond d’Autriche donna en gage le territoire alsacien des Habsbourg à Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, les Alsaciens prirent immédiatement conscience que leur pays et leurs libertés étaient menacés. Ils ne voulaient pas être intégrés au Grand Duché d’Occident. Aussi se coalisèrent-ils pour envoyer des contingents alsaciens en appui aux troupes suisses opposées au Téméraire. Ensemble, Suisses et Alsaciens finiront par défaire les troupes bourguignonnes à deux reprises à Granson en mars, puis à Morat en juin 1476. En janvier 1477, les Alsaciens envoyèrent encore des contingents au duc de Lorraine René II qui participèrent à la bataille de Nancy au cours de laquelle le duc Charles fut tué. Cette victoire permit au duché de Lorraine de rester indépendant et de continuer à jouer son rôle d’ « Etat tampon » entre l’Alsace et la France.

Des institutions originales comme celles des Landstände ou de la Décapole marquent incontestablement une volonté d’union et d’élaboration de règles et de politiques communes, notamment de défense face aux agressions militaires extérieures.

Du XIVe au XVIe siècle[2], quand l’Alsace fut frappée par le fléau des incursions françaises, les villes de la Décapole, entraînant dans leur sillage nombre de seigneurs territoriaux, surent mettre sur pied des forces armées communes pour protéger le pays et sa population. Ainsi en 1439, des contingents alsaciens coalisés infligèrent de si sévères pertes aux « Armagnacs », envoyés par le roi de France, que ces derniers choisirent la retraite. Idem en 1445 où les troupes françaises conduites par le dauphin, le futur Louis XI, décimées et épuisées par une guerre de harcèlement,« la petite guerre », que leur livraient la population et les troupes alsaciennes, furent contraintes de quitter le pays.

Mais à l’issue des traités de Westphalie (1648) tout se gâta durablement pour l’Alsace et ses diverses institutions. Le pays, qui avait appris à cultiver ses libertés dans le cadre fédéral de l’Empire, se trouva dès lors livré à l’absolutisme royal et à la centralisation.

Et plus tard, les différents régimes qui suivirent jusqu’au Second Empire reprirent l’ancienne centralisation monarchique en l’accentuant encore jusqu’à ne plus laisser aucune place aux libertés locales.

Le concept politique d’Alsace, longtemps étouffé par le nationalisme fanatique des jacobins français avec leur obsession de l’unité et de l’indivisibilité de l’Etat, trouvera sa pleine expression sous le Reichsland. L’idée d’une « nation alsacienne » et d’un « Etat neutre » entre la France et l’Allemagne finira alors par gagner de nombreux esprits tandis que les anciennes institutions du temps où les alsaciens géraient leurs propres affaires connurent un regain d’intérêt.

Quelles sont ces institutions ?

Elles sont au nombre de quatre :

- LE GRAND BAILLAGE ou LANDVOGTEI

La Landvogtei, ou « Grand Baillage d’Alsace[3] », instituée en 1280 par Rudolf von Habsburg, se perpétua jusqu’aux traités de Westphalie où les biens des Habsbourg furent annexés au royaume de France. A l’origine, elle avait pour vocation de mettre un terme au morcellement du domaine impérial en Alsace et d’unifier administrativement les différents territoires alsaciens placés dans l’immédiateté.

Dans un premier temps, Rudolf avait créé deux grands baillis, l’un pour la Basse-Alsace chargé d’administrer les biens d’Empire, l’autre pour la Haute-Alsace chargé d’administrer tant les biens d’Empire que les possessions particulières des Habsburg. Mais à partir de 1280, il choisira de confier l’ensemble du territoire à un seul Reichslandvogt (lieutenant-général). Ce sera la naissance véritable de l’institution de la Landvogtei. Le premier des Landvogt fut le seigneur alsacien Othon III von Ochsenstein (1281 à 1292), neveu de l’Empereur Rudolf (Rodolphe de Habsbourg).

Toute l’Alsace[4] était en principe du ressort du Landvogt, ou « Grand Bailli », désigné par l’Empereur et qui avait sa résidence dans le palais de Haguenau. Il avait aussi juridiction sur les Reichsdörfer, 42 villages d’Empire presque tous situés près de Haguenau. En principe, toutes les villes d’Empire étaient également soumises à sa juridiction, mais en réalité, du fait de leur indépendance, il ne pouvait guère intervenir dans leur gouvernement. Cependant, c’est sous sa présidence, avec le pouvoir de dissoudre l’assemblée, que se réuniront les villes de la Décapole.

Le Landvogt était le représentant de l’Empereur et, à ce titre, était chargé de percevoir les contributions dues à l’Empire et d’administrer les biens et droits du domaine impérial en Alsace. Pour ce faire, il était assisté de toute une administration, « Schultheiss » (écoutêtes), officiers, trésoriers, économes, secrétaires et conseillers… Parmi ce personnel, le Schultheiss occupait le premier rang.

Garants de la paix en Alsace, les Reichslandvögte ont le devoir de protéger tous les « Etats » alsaciens, et bien entendu le pouvoir impérial. Ce sont eux qui doivent gérer le Landfrieden. Lors de grands débordements, des armées relativement importantes pouvaient être levées dans les Reichsdörfer, villes de la Décapole, ou même villes libres pour combattre les injustices.

Au départ, les pouvoirs du Landvogt étaient donc assez étendus et comprenaient même certaines prérogatives de justice. Mais bientôt l’état de l’Empire fut tel[5] que le Landvogt vit son autorité décliner.

La Landvogtei a été engagée aux Electeurs palatins à deux reprises : de 1408 à 1504 et de 1530 à 1558. C’est en 1558 que Ferdinand Ier racheta l’engagement et le transmit à la maison d’Autriche. A partir de là, la Régence d’Ensisheim (voir plus loin) participa à la gestion des affaires relevant de la Landvogtei.

C’est surtout à la mort de Ferdinand Ier en 1564, que les pouvoirs du Landvogt s’effritèrent considérablement. Ses charges seront d’ailleurs intégrées à la Régence d’Ensisheim.

De sorte qu’à la fin du XVIe siècle, le titre de Landvogt avait fini par être vidé de droits réels, seul y restait attaché un droit de protection qui revenait à l’Empereur.

A partir de 1604, pour permettre aux Habsbourg de renforcer leur mainmise sur l’Alsace, le Reichslandvogt sera toujours un membre de la famille impériale. Les Habsbourg vont alors tenter de revaloriser sa fonction.

Mais, en 1618, à la suite de la « défenestration » de Prague, éclata une révolte qui déborda très vite le cadre régional pour s’étendre à tout l’Empire et, par voie de conséquence, à l’Alsace. Cependant, en dépit de la guerre, l’institution perdura jusqu’en 1648.

Après cette date, le roi continuera à l’utiliser pour franciser ses nouvelles possessions alsaciennes. Ainsi nommera-t-il un « Grand Bailli Royal »… mais qui résidera le plus souvent, non plus au palais de Haguenau, mais à Versailles. Le premier d’entre eux fut le comte d’Harcourt (1651-1659).

- LA DECAPOLE ou ZEHNSTÄDTEBUND

La Décapole[6], ou Zehnstädtebund, confédération de villes libres créée en 1354, constituait une solide chaîne de solidarité du nord au sud du pays liant entre elles une dizaine de villes impériales avec leurs dépendances : Haguenau / Hagenau, Wissembourg / Weissenburg, Colmar, Sélestat / Schlettstadt, Obernai / Oberehnheim, Rosheim, Kaysersberg, Turckheim / Türkheim, Munster / Münster et Mulhouse / Mülhausen (Seltz / Selz en fit partie de 1358 à 1418). A partir de 1515, Mulhouse ira rejoindre les Confédérés suisses mais son départ sera compensé par l’adhésion de Landau[7] dans le Palatinat.

Notons que ce mouvement corporatiste avait débuté bien avant. En effet, certaines de ces villes avaient déjà créées librement entre elles d’autres alliances[8].

Blasons des villes de la Décapole (Source : L. Sittler, Am Wege der Jahrhunderte, Alsatia, p.51)

Les dix villes libres de la Décapole étaient des républiques se gouvernant elles-mêmes tout en conservant le privilège d’immédiateté. Haguenau et Colmar sont alors les villes les plus puissantes et les plus peuplées de la Décapole.

Cette confédération avait pour objectifs principaux de parer le danger venu de l’extérieur, prendre des décisions graves, se porter mutuellement secours, lutter contre les grandes épidémies, etc. L’organe administratif était la chancellerie de Haguenau qui créait le lien permanent.

Les villes décapolitaines étaient représentées à la Diète d’Empire de Regensburg / Ratisbonne par les délégués de Colmar et de Haguenau.

C’est à partir de 1418 que la ligue, avec l’assentiment de l’Empereur Sigismond de Luxembourg, fut dotée d’un caractère perpétuel. Au XVIe siècle, certaines des villes passeront au protestantisme alors que les autres continueront à défendre le catholicisme et ceci sans que l’entente n’en fût brisée.

Le système d’alliance de la Décapole « contribua incontestablement à donner à l’Alsace une certaine unité », écrit l’historien François G. Dreyfuss[9].

La Décapole, les textes du Moyen-âge parlent des « Richestette gemeinlich im Elsass » ou encore de « Eidgenossen » (confédérés), était d’ailleurs particulièrement bien organisée : secrétariat permanent, fond d’intervention commun, réunions régulières de leurs délégués (Tage) à Strasbourg ou à Sélestat… Les convocations aux Tage sont envoyées de Haguenau, chef-lieu de la Décapole (Hauptstadt ou Direktorium). Celle-ci a la présidence des assemblées.

Dans les Tage on discutait des impôts et contributions à l’Empire, de droits judiciaires, des difficultés intérieures et celles provoquées de l’extérieur, de la lutte contre le brigandage, de la défense des privilèges, de questions monétaires et juridiques, etc. Le vote se faisait à la majorité, l’égalité régnant entre les villes.

La Décapole se considère comme indépendante. Son seul lien de dépendance à l’Empire est l’impôt annuel versé directement à l’Empereur via le Grand Bailli et dont les villes s’acquittent régulièrement (l’Empire et l’Empereur étant les garants de leurs libertés). Les villes ont une politique extérieure, entretiennent des troupes, concluent des alliances, engagent des opérations militaires à l’intérieur et à l’extérieur, envoient des ambassadeurs etc. Cependant, étant membres de l’Empire, elles ont des obligations de soutien aux guerres menées par l’Empereur. Ainsi, en 1495, elles versent la contribution extraordinaire décidée par la diète de Worms, destinée à soutenir l’Empereur en guerre contre les Turcs et la France.

A plusieurs reprises, elles enverront des troupes à l’Empereur pour des expéditions lointaines (par exemple, contre les Turcs ou le roi de Hongrie en guerre avec Frédéric IV, pour appuyer les campagnes de l’empereur contre les provinces impériales des Pays-Bas, en Suisse, à Naples…). A la fin du XVe siècle les armées de la Décapole, placées sous les ordres du capitaine haguenovien Hans Wagner, iront combattre le roi de France Charles VIII en Picardie avec l’armée impériale.

La Décapole, structure fédérative de villes implantées sur l’ensemble du territoire alsacien, conserva sa cohésion et son efficacité jusqu’à l’annexion française. Les assemblées des villes (die Tagungen) eurent lieu régulièrement jusqu’en 1637. A partir de là, les invasions des Suédois, puis des Français auxquels les villes durent se soumettre, rendirent impossible de telles réunions.

Après 1648, les villes refuseront de reconnaître la souveraineté du roi et engageront une lutte opiniâtre pour préserver leurs libertés et leur immédiateté. Elles vont alors défier l’autorité du roi en continuant de prêter serment à l’Empereur et à lui fournir des contingents militaires. Ainsi, en 1664, un contingent de troupes fourni par la Décapole prendra part au « Türkenkrieg ».

Au printemps 1673, désespérées, les villes décideront de s’adresser directement à la Diète pour qu’elle intercède auprès de l’Empereur pour le décider à venir défendre leurs droits et leurs libertés : « Toutes les villes étaient prêtes à lui ouvrir leurs portes », notera Laguille dans son Histoire de la province d’Alsace.

Mais l’occupation militaire du pays conjuguée à une politique systématique de la terre brûlée ordonnée par le roi (villes brûlées, tours éventrées, murs d’enceinte détruits, fossés comblés, milices urbaines désarmées…), auront finalement raison de leur résistance. Ce n’est qu’en 1679, suite au traité de Nimègue[10], qui mettait fin à la guerre de Hollande et reconnaissait la validité des traités de Westphalie de 1648, que, contraintes et forcées, elles acceptèrent enfin de prêter allégeance au roi… la mort dans l’âme[11]. Ce sera la fin des fières cités qui avaient toujours défendu leur liberté bec et ongles.

La Décapole continuera néanmoins à subsister, du moins sur le papier – car incompatible avec l’absolutisme du roi français – jusqu’à la Révolution.

En 1789, elle présenta son propre cahier de doléances : « La Décapole ruine la thèse jacobine qui prétend que jusqu’à l’avènement de la « République une et indivisible », l’Alsace n’a été qu’une marqueterie de territoires dépourvus de conscience politique (…) La Décapole a installé le « démocratisme alsacien » et la volonté de s’occuper librement de ses propres affaires. Elle a donné une forme politique à la conscience alsacienne, montrant que la vitalité d’un corps politique ne tient pas à sa taille, mais aux principes qui le régissent. Elle a laissé la nostalgie d’un âge d’or. Faut-il s’étonner que certains historiens révisionnistes cherchent vainement à en ternir l’éclat ? », écrit Jean Holzweg dans l’Ami Hebdo du 30 novembre 2014.

Strasbourg / Strassburg, même si elle avait des liens très étroits avec la Décapole, n’en faisait pas partie. C’était une république souveraine avec son armée dotée d’une artillerie moderne redoutée dans tout l’espace rhénan, sa diplomatie et sa monnaie. C’est le 17 octobre 1334, qu’une charte originale appelée « Schwoerbrief », établissait la constitution de la « Freie Reichsstadt Strassburg ». Ses principes fondateurs allaient perdurer jusqu’en 1789. Les institutions de Strasbourg firent l’admiration d’Erasmus van Rotterdam qui, en 1514, écrit à l’humaniste alsacien Jacob Wimpfeling pour le remercier de sa visite de la ville : « J’ai vu une monarchie sans tyrannie, une aristocratie sans factions, une démocratie sans désordre, la richesse sans luxe, la prospérité sans outrecuidance. Saurait-on imaginer bonheur plus réel que cette harmonie ? ».

30 septembre 1681 : Sous la menace d’une armée française forte de 30 000 à 35 000 hommes, la fière République libre de Strassburg est sommée de se placer sous la protection du roi.

Le 30 septembre 1681, sommée par Montclar et Louvois – venus à la tête d’une armée d’environ 35000 hommes – de se placer sous la protection du roi faute de quoi elle serait « bombardée, prise d’assaut et mise à sac », la ville n’a d’autre choix que de signer l’acte de capitulation. Le désespoir des Strasbourgeois est alors à son comble.

Dans une lettre à Louis XIV (1693), Fénélon, archevêque de Cambrai, a le courage de reprocher ce crime au despote : « Les traités signés avec les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sous la gorge, on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes, on signe comme on donne sa bourse, quand il faut la donner ou mourir (…) En pleine paix, vous avez fait la guerre (…) Vous avez cherché dans le traité de Westphalie, des termes équivoques pour surprendre Strasbourg. Jamais aucun de vos ministres n’avait osé, depuis tant d’années, alléguer ces termes dans aucune négociation pour montrer que vous eussiez la moindre prétention sur cette ville (…) Vous ne connaissez point Dieu… ».

1681 : Capitulation de la République Libre de Straßburg.

La propagande française se met en branle : le viol odieux est maquillé en histoire d’amour.

Bernard Wittmann – Historien  – Fin du 2e Chapitre. (à suivre : suite des institutions : Les Landstände ou Diète d’Alsace et la Régence d’Ensisheim)

[1] Affiche de la conférence de G. Bischoff du 30.5.2015 à la librairie Kleber de Strasbourg.

[2] La dernière survenant en 1552 avec la « Chevauchée d’Austrasie » du roi de France Henri II.

[3] Appellation qui perdura jusqu’au XVe siècle. Par la suite, les archiducs d’Autriche, Grands Baillis, introduisirent l’appellation « Grand Baillage de Haguenau ».

[4] Y compris une partie du Brisgau.

[5] L’affaiblissement du pouvoir impérial commença sous les successeurs de Charles IV mort en 1378.

[6] Le titre de Décapole n’apparut que plus tard. Pendant longtemps la ligue porta des noms divers.

[7] Landau était alors une ville alsacienne. De ce fait, elle devint française en 1648, avant de redevenir allemande en 1815 (rattachée au Palatinat) au 2e traité de Paris. La défaite napoléonienne s’acheva pour l’Alsace par la perte définitive de ses très anciennes régions alsaciennes autour de Landau entre la Queich et la Lauter.

[8] Dès 1250, avec la Ligue des cités du Rhin supérieur, avec notamment Hagenau, Schlettstadt, Colmar, Kaysersberg et Mülhausen. En 1254, ces mêmes villes entrent dans une Ligue Rhénane (Rheinischer Bund) regroupant autour de Mayence et de Worms toutes les villes de Cologne jusqu’à Bâle. Après cette dernière, vont se constituer des Ligues pour la paix publique (Landfriedensbündnisse). Enfin, en 1342, Colmar, Mülhausen, Kaysersberg, Türkheim, Münster, Schlettstadt et Oberehnheim fondent une alliance d’entraide pour trois ans qui sera prolongée d’autant en 1346.

[9] F.G. Dreyfus, Histoire de l’Alsace, éd. Hachette, 1979.

[10] Traité de Nimègue signé le 5.2.1679 entre Louis XIV et l’Empereur.

[11] La ville de Haguenau, la première, dès octobre 1679, accepta de prêter serment à Montclar, celui-là même qui fut son bourreau et qui s’était acharné sur elle en la livrant au feu et aux mines pour l’anéantir.

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ? (1/5)

Posted on octobre 22nd, 2015 by Klapperstein

L’Alsace un mythe et le peuple alsacien une fiction ?

par Bernard Wittmann

Depuis l’annonce de la disparition de l’Alsace en tant que région, le peuple alsacien est à nouveau traversé par un courant favorable à l’émancipation. Dégoûtés par le mépris que Paris témoigne à leur pays soumis à ses diktats, un nombre croissant d’Alsaciens rêvent de prendre leur avenir en main. Une prise de conscience commence à s’opérer.

Ce chemin vers l’émancipation sera sans aucun doute long et semé d’embûches. Il passera par des étapes de « reconquête » obligées. La plus importante sera évidemment la réappropriation par les Alsaciens de leur langue, mais aussi de leur histoire marquée par ses grands hommes qui nourrit l’identité collective. Ce n’est pas à Paris de nous dicter nos héros, ce choix revient au peuple alsacien seul[1] ! Ainsi, que vient faire à Strasbourg, la statue équestre à la gloire de Jeanne d’Arc alors qu’elle est totalement étrangère à l’histoire alsacienne (l’Alsace faisait alors partie du Saint Empire) ? Et toutes les rues Gambetta à Strasbourg, Colmar et Mulhouse alors que ce dernier n’a joué aucun rôle en Alsace ? Par contre, point de rues Xavier Haegy ou Camille Dahlet dans tout le pays alors qu’ils marquèrent toute l’histoire de l’entre-deux-guerres. Cependant, la récente réhabilitation du Dr Eugène Ricklin, interdit de mémoire depuis 1945 et que la municipalité de Dammerkirch vient d’honorer d’une place le 31 mai 2015, est une démarche courageuse qui va dans le sens de la reconquête de notre histoire.

Placée au cœur du processus de construction identitaire, l’histoire devra réintégrer le champ scientifique en se distanciant des fantasmes républicains et du fatras des récits historiques à vocation nationalisante. Aussi, et pour commencer, elle devra être débarrassée de tous les mythes et habillages tissés par des générations d’historiens républicains pour l’insérer dans le roman national et faire pencher l’affectif des Alsaciens vers la France. D’ailleurs, l’histoire officielle française est constellée de trous : « Tout citoyen français doit oublier la Saint-Barthélemy et les massacres du Midi au XIIIe siècle », écrit l’icône républicaine Ernest Renan[2] consacrant ainsi « un devoir d’oubli » pour ne laisser subsister qu’une mémoire glorieuse de la France.

Rechercher la vérité historique en jetant un regard distancié et critique sur le récit historique officiel, démêler l’histoire de la légende, pointer les mensonges, les interprétations abusives et les truquages, seront les tâches prioritaires pour refaire l’éducation historique.

Rappelons-nous que l’histoire est la mémoire du peuple et que sa connaissance lui est indispensable pour se projeter dans l’avenir : il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va !

Bref, il faudra s’atteler à dénoncer la manipulation de notre passé et à tordre le cou à un certain nombre d’idées reçues dont voici ci-après deux exemples parmi les plus récurrents :

- Il n’y a pas de « socle » sur lequel s’est construit le peuple alsacien.
- L’Alsace n’a jamais été dotée d’une structure unique ; jusqu’à l’avènement de la « République une et indivisible », elle n’a été qu’une marqueterie de territoires dépourvus de conscience politique.

Pas de socle sur lequel s’est construit le peuple alsacien ?

Cette affirmation est reprise régulièrement par les tenants de l’histoire officielle. Récemment encore, dans la revue Land un Sproch[3], un historien accréditait cette idée de l’absence de « socle » sur lequel aurait pu se construire un peuple alsacien (en mai 2015, deux historiens nichés à l’Université et connus pour leur jacobinisme iront même jusqu’à affirmer que toute l’histoire de l’Alsace « n’est qu’une fiction »[4] )! C’est la théorie de l’historiographie française.

Cependant, cette assertion est inexacte ou, pour le moins, mériterait d’être fortement nuancée. En effet, quid de la langue germanique des Alsaciens qui constitua dès le Ve siècle, où elle s’étendit à tout le pays, le premier socle commun sur lequel se construisit progressivement le peuple alsacien.

Duc Eticho / Etichon-Adalric – Mosaïque (Mont Sainte Odile)

Quid aussi du duché d’Alsace (v. 630[5] à 740) – séparé du duché d’Alémanie – quasi indépendant, avec ses lignées de ducs[6] qui agissaient comme des princes souverains et qui firent l’unité politique du pays en effaçant l’antique frontière du Landgraben qui avait séparé jadis les Triboques et les Séquanes. Sous le 3e duc, Eticho-Adalric d’Alsace (635-690), le duché s’étendait de Surbourg au nord à Moutier-Granval dans le Jura au sud et avait principalement pour capitale Oberehnheim / Obernai, une ancienne villa royale.

Le duché a conduit à la constitution d’une individualité historique et politique et à la naissance d’un peuple original avec une langue, des mœurs, une juridiction, une religion communes. Il marqua la naissance d’un habitus partagé par la population avec des codes connus et respectés qui formeront ensuite un patrimoine social et culturel commun.

On notera d’ailleurs que c’est entre 630 et 640, donc avec l’avènement du duché, que la mention « Alsace » et « Alsaciens » apparaît pour la première fois dans la chronique latine de Frédégaire[7]. C’est en effet dans une des chroniques relatant les évènements des années 610 que l’on parle du « pays des Alesaciones » (Alsaciens) pour désigner les habitants de la région entre Rhin et Vosges, puis d’« Alesacius (Alsace)»[8], en 613, pour désigner le pays lui-même ! Notons que ce nom est antérieur à ceux des régions voisines (Lorraine, pays de Bade, Suisse…). Quant au terme de « France », il n’apparaîtra pour la première fois que… cinq siècles plus tard !

C’est sous le règne de nos ducs que l’Alsace acheva sa conversion au christianisme et que, vers 650, furent créées les évêchés de Bâle et de Strasbourg. Durant un siècle, nos ducs favorisèrent les fondations monastiques. La conséquence en sera une transformation profonde des mœurs et des relations entre les hommes due au développement d’une nouvelle spiritualité, d’une nouvelle approche de l’humain. En effet, c’est à cette époque que l’Alsace se couvrit d’abbayes et de monastères à l’ombre desquels naîtront ensuite les villages. Les exemples ne manquent pas. Ainsi, on doit au duc Eticho-Adalric, et à son épouse, la fondation de l’abbaye d’Ebersmünster et à son successeur Adalbert celles de l’abbaye de Saint-Etienne de Strasbourg et du monastère de Honau. Enfin, c’est en 727, sous le règne du duc Luitfried 1er d’Alsace, que fut fondée par Saint Pirmin la prestigieuse abbaye de Murbach : « C’est le développement rapide de l’Eglise chrétienne qui donna à cette province ce cachet si particulier », note l’historien Rodolphe Reuss[9].

Avec leurs écoles, leurs bibliothèques préservant les œuvres de l’antiquité et leurs moines érudits, les monastères furent autant de centres de culture défendant des principes humanitaires, mais aussi de vecteurs de progrès matériel qui conduiront progressivement à l’émergence d’une nouvelle civilisation. En effet, l’action des moines ne se limitait pas aux domaines relevant du spirituel. Ces derniers œuvraient également au défrichage des forêts, à l’endiguement des cours d’eau, à l’assèchement des marécages et à l’irrigation des prés, à la construction et à l’entretien des chemins et des ponts, au développement de l’agriculture notamment de la vigne, au tracé de nouvelles routes etc.

De leur côté, les ducs n’eurent de cesse de renforcer l’unité administrative, politique et religieuse du duché, d’entreprendre de nouveaux tracés de routes, de dégager de nouvelles terres pour l’agriculture…

Vers 740, les rois francs, craignant la puissance des Etichonides, dont le duché évoluait vers une indépendance totale, intégrèrent purement et simplement le duché à l’Austrasie. A partir de cette date, le duc Liutfried 1er d’Alsace, petit-fils d’Eticho-Aldalric, disparaît des chartes ; en 722, il avait succédé à son père Adalbert d’Alsace. Son frère Eberhard qui lui succéda ne portera plus le titre de duc mais celui de comte d’Alsace.

Le duché, qui donna pour la première fois à l’Alsace une unité politique, aura ainsi été le vrai socle sur lequel s’est bâti le peuple alsacien : « Le duché créa l’Alsace, lui donna l’unité et le nom qui devait rester pour toujours : la personnalité de l’Alsace entrait dans l’Histoire », écrit l’historien Lucien Sittler dans « L’Alsace terre d’histoire ».

Une analyse que partage pleinement l’historien André-Marcel Burg. Pour ce dernier, le siècle du duché « marqua si profondément le pays d’entre les Vosges et le Rhin, qu’aujourd’hui encore nous retrouvons dans notre sol et dans notre chair le sillon tracé par Adalric et les siens (…) Et bien que ce duché ne durât que cent ans, le sens de la communauté alsacienne naquît et s’enracina profondément dans l’esprit des habitants (…) Ainsi s’amorça sous les ducs, l’unité ethnique et linguistique de l’Alsace ; bien que rattachée à la Francie restée latine, la population conserva son caractère de minorité germanique (…) A ce point de vue l’Alsace du XXe siècle est restée l’Alsace d’Adalric ». Et cet auteur de conclure : « Si donc l’Alsace est aujourd’hui telle qu’elle apparaît au voyageur qui la parcourt, elle doit en dernière analyse sa personnalité à l’influence lointaine des ducs. Leur grande ombre se projette encore toujours sur les collines et sur la plaine ; tous les problèmes qui se posent aujourd’hui chez nous enfoncent leurs racines profondément dans le passé et découlent d’une situation créée à l’époque des ducs »[10].

Sainte Odile, patronne de l’Alsace

Par la suite, le duché sera rétabli à plusieurs reprises – voir ci-après – et jamais son souvenir ne se perdra dans la mémoire collective. La patronne de l’Alsace, Sainte Odile[11] (662-720), fondatrice et abbesse du célèbre monastère de Hohenburg (Mont Sainte Odile), n’est autre que la fille du célèbre duc Eticho-Adalric d’Alsace à l’origine d’une lignée aristocratique prestigieuse qui se prolongea, par les femmes, dans la famille alsacienne des comtes d’Eguisheim et à laquelle certains historiens rattachent celle des Habsbourg.

Le duc Adalric avec son épouse Bereswinde, parents de Sainte Odile (Fresque de Charles Spinler exposée à l’entrée du Mont Sainte Odile)

Au prétexte de vouloir « déconstruire les mythes », dans L’Alsace du 21.6.2015, l’historien G. Bischoff est allé jusqu’à se demander si Odile, patronne emblématique de l’Alsace, a bien existé.

« Ducatum Elizetium » (IXe s.)

En 867, le roi de Lotharingie Lothar II (Lothaire) ressuscite le duché d’Alsace sous le nom de « Ducatum Elizetium » (ou Helisacensis) et donne le titre de duc d’Alsace à son fils bâtard Hugo (Hugues). Mais à la mort de Lothaire, l’Empire est à nouveau partagé : en 870, au traité de Meersen, l’Alsace sera attribuée à Louis le Germanique[12]. Hugo, trop jeune et trop faible pour faire valoir ses prétentions, se retrouva privé de ses droits et privilèges. Il défendra néanmoins son titre en engageant la lutte contre Charles III le Gros / Karl der Dicke, troisième fils de Louis le Germanique, qui reçut la charge de l’Alémanie. En 876, il reprendra même une partie de son patrimoine, mais pour peu de temps. Attiré dans un guet-apens, il sera capturé en 885[13] par Charles le Gros, empereur d’Occident depuis 881. Ce dernier lui fit crever les yeux et l’enferma dans l’abbaye de Sankt Gallen (Suisse). En 899, Hugo en ressortira pour reprendre ses fonctions de duc d’Alsace, mais finira par être relégué par le roi de Germanie Louis IV l’Enfant (899-911) dans l’abbaye de Reichenau où il mourra l’année suivante. Avec lui s’éteindra le dernier duc d’Alsace.

A partir du Xe siècle, les « Gaugrafen » du Nordgau, également possessionnés dans le Sundgau, se pareront du titre de « Comte d’Alsace » et exerceront leur pouvoir sur l’ensemble du pays.

« Alsatorium et Suevorum dux » (Xe au XIIe s.)

Le duché d’Alsace fut de nouveau rétabli en 925, et pour plus de trois siècles, par le roi de Germanie Heinrich der Vogler (Henri 1er L’Oiseleur). Cependant, il sera placé sous l’autorité du duc de Souabe qui portera dès lors le titre de « Alamaniae et Alsatiae dux », duc d’Alémanie et duc d’Alsace. A nouveau l’Alsace, associée à la Souabe par le truchement d’un duc commun, devenait une entité politique.

En 1094, pour mieux marquer la prépondérance de l’Alsace à l’intérieur du double duché, le duc Friedrich I von Staufen changea ce titre en « Alsatorium et Suevorum dux », duc des Alsaciens et duc des Suèves. Ce dernier titre fut notamment porté par tous les empereurs de la maison de Hohenstaufen dont le grand Friedrich Barbarossa (Barberousse) qui témoigna une prédilection particulière pour Hagenau/Haguenau, ville dont il fit sa résidence. Il y construisit son palais rutilant de marbre, la Kaiserpfalz, où furent conservés les insignes impériaux lors de ses séjours.

Après la mort, en 1268, de Conradin, le dernier des Hohenstaufen, le duché se désintégrera progressivement en plusieurs comtés.

L’idée d’un duché refit surface à l’orée de la Grande Guerre

L’idée de la création d’un duché d’Alsace refit surface peu avant la Première Guerre mondiale, mais surtout durant cette guerre, alors que Berlin avait à décider de l’avenir du Reichsland. Ainsi, le 18 juillet 1917, le député du Zentrum (centre), Mathias Erzberger (1875-1921), demandait au Reichstag la transformation du Reichsland en un « grand-duché catholique » avec à sa tête un Wittelsbach. En effet, les comtes Palatins de la maison de Wittelsbach avaient eu de nombreuses possessions en Alsace-Moselle avant la révolution française : Ribeauvillé / Rappoltsweiler, Bischwiller / Bischweiler, Seltz / Selz, Cleebourg / Kleeburg, La Petite-Pierre / Lützelstein…

En Alsace même, ce projet trouva de fervents défenseurs notamment dans certains cercles catholiques. Citons Albert Ehrhardt (1862-1940), professeur de théologie catholique de Strasbourg, qui dès décembre 1916, avait rédigé un mémoire sur le rattachement du Reichsland au royaume de Bavière.

Finalement Berlin abandonna ce projet de grand-duché et opta pour l’octroi au Reichsland d’un statut d’Etat fédéré. Aussi, le 25 octobre 1918, la constitution de 1911 – qui avait donné un statut d’autonomie à l’Alsace-Moselle – sera-t-elle modifiée pour faire du Reichsland un Etat de plein droit bénéficiant de toutes les attributions d’un Etat souverain de la Confédération germanique.

Après une éclipse de douze siècles, l’ancien duché d’Alsace avait néanmoins continué à vivre dans l’imaginaire de certains Alsaciens.

Ainsi donc, nous venons de le voir, il existe bien un « socle » sur lequel s’est construit le peuple alsacien qui, en dépit de tous les aléas de l’histoire tourmentée de l’Alsace, a traversé les siècles en restant présent dans la mémoire collective.

Bernard Wittmann – Historien – Fin du premier chapitre. A suivre : – L’Alsace n’a jamais été dotée d’une structure unique (jusqu’à l’avènement de la « République une et indivisible », elle n’a été qu’une marqueterie de territoires dépourvus de conscience politique : des arguments qui ne tiennent pas !)

[1] Ainsi Turenne, le « boucher de Turckheim », est-il un criminel de guerre pour les Alsaciens mais, pour avoir battu les impériaux que soutenaient les Turckheimois, un héros pour la France qui a érigé un monument à sa gloire sur le lieu même de son forfait.

[2] Cité par Philippe Delmas, De la prochaine guerre avec l’Allemagne, éd. Odile Jacob, 1999, p.49.

[3] Land un Sproch n°192 – janvier 2015

[4] In affiche annonçant la conférence Bischoff-Wahl à la librairie Kléber le 30.5.2015

[5] Vers 630, le roi mérovingien Dagobert 1er (629-639) détacha l’Alsace du duché d’Alémanie. Elle apparaîtra comme duché quelques années plus tard, vers 640.

[6] Cinq ducs se succéderont : Gondoin (ou Gundoi) d’Alsace (v.630/640-656) ; Boniface d’Alsace (v.656-662) ; Eticho (Etichon)-Adalric d’Alsace (v. 662-690) ; Adalbert d’Alsace (v.690-722) ; Luitfried 1er d’Alsace (722-740).

[7] Chronique relatant les évènements de 584 à 768 et composée par plusieurs rédacteurs successifs.

[8] D’abord en latin, le nom prendra progressivement sa forme germanique : Alisazgouwe en 774, Elisaza au IXe siècle, Elsazo en 1040.

[9] Rod. Reuss, Préliminaires de L’Alsace au XVIIe siècle.

[10] André-Marcel Burg, Le duché d’Alsace au temps de Sainte Odile, éd. La pensée universelle, 1987, p.183 à 187.

[11] Sainte Odile fut enterrée dans la chapelle de Saint Jean-Baptiste, qui porte aujourd’hui le nom de la Sainte. Son tombeau fut ouvert pour la première fois en 1354, en présence de l’Empereur Charles IV. Son corps fut trouvé entier. Une partie de son bras droit fut alors prélevée et déposée par ordre de l’Empereur dans la cathédrale de Prague.

[12] L’Alsace est ainsi une des premières régions à être entrée dans l’histoire allemande.

[13] En 884, l’Alsace avait été divisée en deux comtés : le Nordgau et le Sundgau.

Quelle : hewwemi.net

Bald ein Eugen-Ricklin-Platz in Dammerkirch

Posted on avril 12th, 2015 by Klapperstein

Der Bürgermeister der Kleinstadt Dammerkirch im Sundgau, Paul Mumbach, hat seine Absicht kundgetan, einen Platz der Gemeinde nach dem Namen des einstigen Bürgermeisters Dammerkirchs Eugen Ricklin (1862-1935). Der Sundgauer Löwe, der dem katholischen Zentrum Elsaß-Lothringen (ZEL) angehörte, war 1896-1902 Bürgermeister von Dammerkirch, 1896-1918 Abgeordneter im oberelsässischen Bezirkstag, 1917-1918 sogar dessen Präsident, 1900-1911 Abgeordneter im Landesausschuß für Elsaß-Lothringen und 1911-1919 Abgeordneter und Präsident der II. Kammer (Volksparlament) des elsaß-lothringischen Landtags. 1903-1918 vertrat er den Wahlkreis Altkirch-Thann im Deutschen Reichstag. 1919 wurde er von den französischen Machthabern in Elsaß-Lothringen verhaftet und vertrieben und konnte erst Jahre später ins Elsaß zurück. 1928 wurde er vom Kreis Altkirch – trotz Verhaftung und Einkerkerung im Vorfeld der Wahlen! – als autonomistischer Kandidat der – christlich-demokratischen – Elsässischen Volkspartei in die französische Nationalversammlung und ein paar Monate später für den Kanton Dammerkirch in den oberelsässischen Bezirkstag gewählt.

Daß in Dammerkirch und sonstwo im Sundgau bzw. im ganzen Elsaß noch keine Straße oder ein Platz seinen Namen trägt ist eigentlich eine Anomalie, die nur dadurch zu erklären ist, daß sein Engagement für seine elsaß-lothringische Heimat bis heute manchen Leuten ein Dorn im Auge ist.

Quelle : Hytt Morje

Histoire de l’annexion de l’Alsace par la France

Posted on janvier 23rd, 2015 by Klapperstein

Turenne (1611-1675)

« Den Franzosen soll man nicht trauen »[1]

Le 17 décembre 2014, jour où Paris, par un odieux diktat, décida de rayer l’Alsace de la carte des régions, est un jour de deuil pour l’Alsace. Les Alsaciens purent alors pleinement prendre la mesure du rapport dominant-dominé dans lequel ils sont astreints de vivre. Ce jour funeste marque en fait l’aboutissement d’une guerre culturelle et idéologique séculaire que la France mène contre l’Alsace pour anéantir tous les marqueurs de son identité (langue, culture, histoire…). Depuis plus de trois siècles, pour nous « normaliser », elle œuvre inlassablement à l’effacement de tout ce qui nous singularise en menant contre nous un combat sournois, teigneux, une guerre soft, latente, occulte, à coup de promesses non tenues, d’oukases et de duperies.

La guerre de Trente Ans (1618-1648) fixe le début de nos malheurs de peuple vaincu. C’est par la rouerie, le parjure, la violence des armes et finalement l’usurpation que la France s’empara alors de l’Alsace qui deviendra pour longtemps un pays occupé militairement. Aussi est-il important de revenir aujourd’hui sur cette page cruciale de notre histoire pour mieux appréhender la constance dans le temps de la politique de domination et d’éradication de notre identité que la France mène contre l’Alsace.

Pillages et tueries marquèrent les premières incursions françaises

Les premières incursions françaises dans notre pays furent vécues comme un vrai fléau. Elles débutèrent dès le XIVe siècle pour continuer jusqu’au XVe siècle et se soldèrent invariablement par des dévastations, des tueries et des pillages. Ainsi, en 1444, 40 000 « Armagnacs » déferlent dans la plaine d’Alsace. Ils sont conduits par le Dauphin de France en personne, le futur Louis XI, qui ambitionne alors à se tailler une principauté indépendante sur le dos des seigneurs alsaciens. Leur route sera tracée par le sang, les destructions et les pires atrocités : leur cruauté leur vaudra le surnom de « Schinder » (écorcheurs). La résistance acharnée des Alsaciens finira par avoir raison d’eux en les forçant à décamper l’année suivante.

Néanmoins, en 1446, le roi de France chercha une nouvelle fois à tester la volonté d’indépendance de la République de Strassburg en lui offrant sa protection. Il se heurta à un refus cinglant : « Niemals, da Sie (les Français) kei Leu und Getreu haben, viel versprechen, verbriefen und versiegeln aber niemals Wort halten ! », lui répondra le Magistrat encore trempé de cette vieille sagesse alsacienne qui lui dictait de considérer avec suspicion toute avance française.

Guerre de Trente Ans : le projet colonial français sur le Rhin prend corps

L’histoire commune de l’Alsace et de la France remonte à la guerre de Trente Ans qui fixe le début de notre enchaînement. Durant cette guerre meurtrière, partie d’un conflit religieux interne à l’Empire[2] et dans laquelle l’Alsace perdit près de 60% de sa population, la diplomatie française donna toute la mesure de sa duplicité. Désireuse de mettre l’Empereur en difficulté, dans le dessein secret de lui arracher des concessions territoriales sur le Rhin, la France n’aura de cesse d’attiser la guerre au sein de l’Empire. Elle tissera sa toile d’alliances et poussera constamment à l’affrontement les partis catholiques et protestants de l’Empire dont faisait partie l’Alsace[3]. Ainsi, la France très catholique de Richelieu, qui combattait sur son territoire les protestants, soutiendra-t-elle de tout son poids les princes allemands protestants en guerre contre l’Empereur catholique.

L’aubaine pour la France de prendre pied en Alsace, place avancée de l’Allemagne et indispensable à la maîtrise du Rhin, était trop belle. Par la conquête des Trois Evêchés de Metz, Toul et Verdun annexés et occupés par les troupes françaises dès 1552, elle avait déjà commencé à établir une tête de pont en Lorraine.

En janvier 1629, dans son « Avis donné au Roi », Richelieu développa la stratégie française en expliquant qu’« il fallait s’avancer, si possible, jusqu’à Strasbourg, pour acquérir une entrée en l’Allemagne », avant d’ajouter sournoisement, « ce qu’il faut faire avec beaucoup de temps, grande discrétion et une douce et couverte conduite » !

Mansfeld arrive, dévaste tout et s’en retourne (1621/1622)

La guerre déborde en Alsace avec l’arrivée en Basse-Alsace d’Ernst von Mansfeld en novembre 1621. Ce condottiere sans scrupules, soutenu tacitement par la France, est au service d’un prince protestant, l’Electeur Palatin Friedrich V. Sous couvert de venir en aide aux luthériens, il nourrit en réalité le rêve de créer une principauté militaire en Alsace avec Hagenau comme capitale.

De novembre 1621 à juillet 1622, ses soudards vont semer la terreur partout sur leur passage, pillant, saccageant tout et commettant les pires atrocités, au point que l’Electeur Palatin, que talonnaient les troupes impériales de l’archiduc Léopold, ému de la terrible misère qui avait frappé la Basse-Alsace, décida de le congédier le 13 juillet 1622. Une semaine plus tard, Mansfeld quittait l’Alsace au grand soulagement de tous, y compris des protestants dont il avait pourtant renforcé le camp.

La France finance la Suède pour mener la guerre à l’Empereur

Après les nombreuses victoires en Allemagne du général catholique, le comte de Tilly[4] entre 1624 et 1626, les coalisés catholiques auront à nouveau le vent en poupe. Aussi, quand le camp des princes protestants, financé par le Roi, se trouva en difficulté et que l’Empereur commença à reprendre en mains les rênes de l’Empire, la France misera cette fois sur le roi de Suède Gustav-Adolf pour relancer l’offensive. Le traité de Bärwald (janvier 1631) scellera l’alliance militaire entre la Suède et la France qui s’engageait à fournir au roi de Suède les subsides nécessaires pour mener la guerre contre l’Empereur. Mais pour ne pas éveiller de soupçons, elle jurait toujours n’avoir aucune revendication territoriale. La France déclarait toujours hautement « qu’elle ne demanderait, lors de la conclusion de la paix, aucune indemnité, qu’elle restituerait tous les Châteaux, Bourgs, forteresses & Seigneuries conquises, & qu’elle se croirait suffisamment dédommagée par le sentiment de la gloire, d’avoir secouru les Etats de l’Empire d’Allemagne & de les avoir sauvés du danger avec un héroïsme digne d’un Monarque généreux »[5].

Très vite, les Suédois se répandront dans toute l’Alsace. Ils feront preuve d’un sens aigu de la guerre et se montreront partout d’une extrême brutalité. Les localités tomberont les unes après les autres. En novembre 1632, devant l’arrivée imminente des Suédois sur le point de l’emporter dans le Sundgau, la Régence autrichienne d’Ensisheim choisira de se replier sur Thann. De sorte qu’en octobre 1633, les Suédois seront les maîtres en Alsace. Au début de l’année, ils avaient anéanti dans un carnage épouvantable plus d’un millier de paysans du Sundgau qui s’étaient révoltés contre leur tyrannie (janvier 1633). Et sur les 825 faits prisonniers, 600 seront exécutés sauvagement quelque temps plus tard (14/15 février).

Quant à la France, qui de façon couverte ne cessait de souffler sur les braises, elle continuait à se présenter comme la garante de la paix, à la fois pour les catholiques, qu’elle se proposait de protéger contre les exactions des Suédois… – qu’elle continuait perfidement de subventionner – mais aussi pour les protestants qu’elle se proposait, de la même manière, de protéger contre les catholiques impériaux et leurs alliés. Pour ne pas éveiller la suspicion des Alsaciens, les paroles du roi et de Richelieu se voulaient toujours rassurantes. Ainsi, à Strassburg, Richelieu expliquera son attachement à la préservation de ses libertés : « Je suis amateur de la liberté et de tous les états libres, mais singulièrement de votre ville de Strassburg (…) Le roi est animé, à votre égard, des meilleurs et des plus amicaux sentiments ; il fera tout pour vous et vos libertés, quoi que vous lui demandiez.[6]». C’est par ce stratagème que, dès la fin de 1633, Richelieu put envoyer des troupes françaises occuper les villes protestantes de Buchsweiler, Neuweiler, Ingweiler, Pfaffenhoffen… suite à une demande de protection de ses biens du Comte de Hanau-Lichtenberg. Cette protection ne se montra d’ailleurs pas très heureuse. En janvier 1634, face au désastre et afin d’échapper aux Suédois, l’Évêché de Strassburg et quelques villes, tant catholiques que protestantes, librement ou sous la contrainte militaire, se mettront elles aussi « provisoirement » sous le protectorat français. Pendant que les Suédois ferraillaient partout en Alsace contre les impériaux et leurs alliés, les Français avançaient malicieusement leurs pions dans le pays.

Notons que les années 1634-1640 furent les pires pour l’Alsace. A la guerre s’ajoutent les épidémies, notamment la peste, et la famine. On notera des cas d’anthropophagie et de nécrophagie. Les troupes impériales, suédoises, espagnoles, françaises et lorraines s’installent alors en Alsace dans un indescriptible enchevêtrement. Les situations évoluent sans cesse.

Cependant, après leur défaite à Nördlingen (5/6 septembre 1634), trop affaiblis, privés de Gustav Adolf mort deux ans plus tôt à la bataille de Lüzen, les Suédois devinrent demandeurs de l’aide française. Le maréchal français de La Force en profita alors pour signer une convention militaire avec eux (6.10.1634), par laquelle ils abandonnaient toutes leurs places d’Alsace, sauf Benfeld, à l’occupation française. En contrepartie, le roi s’engageait à fournir 12 000 hommes et à verser une somme d’argent de 500 000 Livres. Puis, le 22 octobre 1634 à Worms, fut signé un nouveau traité entre la Suède, l’Union de Heilbronn[7] et la France. Celui-ci assurait au roi, lorsqu’il se serait ouvertement engagé dans la lutte, toutes les villes d’Alsace, y compris la place-forte et verrou stratégique de Breisach, ainsi que l’usage du pont de Strassburg. Mais un autre article stipulait aussi, et il a son importance, qu’à la paix toutes les garnisons françaises de la rive gauche du Rhin se retireraient. A partir de là, la France entrera de tout son poids dans la guerre.

Quelques jours après, les troupes royales purent donc entrer à Colmar (1.11.1634), Schlettstadt, Oberehnheim, Bergheim, Marckolsheim, Kaysersberg, Türkheim, Ensisheim, Münster, Ammerschweier... Circonspect, le Magistrat de Colmar signera un accord spécial avec la France à Rueil en août 1635[8].

Viendra la paix de Prague (30.5.1635), à laquelle adhèreront cette fois tous les Etats protestants. La paix en Allemagne se profilait à l’horizon… ce qui poussera Richelieu à manœuvrer une nouvelle fois pour tenter de réactiver le conflit.

La période franco-suédoise (1635-1648) :

La France promet le Landgraviat d’Alsace à Bernard de Saxe-Weimar (1635-1639)

En Alsace, la France veut continuer son offensive. Aussi, en 1635, en échange du versement de subsides annuels pour l’entretien d’une armée suédoise de 18000 hommes, va-t-elle s’assurer de l’alliance du prince protestant et général mercenaire d’origine saxonne Bernard de Saxe-Weimar, un des meilleurs élèves du roi Gustav-Adolf. En contrepartie, celui-ci s’engageait à combattre les Impériaux en Alsace directement pour le compte du roi. Par le traité de Saint-Germain (27.10.1635), les restes de l’armée suédoise se retrouvèrent donc placés sous son commandement. De son côté, la France lui promettait, en cas de victoire en Alsace et la prise de Breisach, des subsides se montant à quatre millions de Livres ainsi que la possession « sous l’autorité de sa Majesté », du landgraviat d’Alsace « tel que la maison d’Autriche en avait joui », y compris le baillage de Hagenau, une sorte de principauté inféodé au roi.

Bernard de Saxe Weimar va donc reprendre la conquête de l’Alsace, retombée aux mains des Impériaux pendant la négociation, le général hongrois Gallas, au service de l’empereur, s’étant emparé de toute une série de petites places fortifiées, d’abord au sud puis au nord de l’Alsace. Celle-ci s’acheva pour lui en décembre 1638 par la prise de Breisach. En février 1639, on apprit de Basel/Bâle que les bourgeois des villes alsaciennes, fuyant les mauvais traitements que leur infligeaient les garnisons françaises, étaient revenus se réfugier dans la ville[9].

Ayant rempli son contrat, en mars 1639, Bernard de Saxe Weimar demanda à Richelieu de le reconnaître comme prince d’Alsace ; le cardinal refusa net. C’est alors que le 18 juillet 1639, à l’âge de 34 ans, il mourut brusquement (empoisonnement ?) à Neuenburg-am-Rhein, au grand soulagement des autorités françaises : elles pouvaient maintenant avancer leurs prétentions territoriales sur l’Alsace que plus rien ne pouvait entraver.

Les Français récupèrent l’armée weymarienne et se jettent directement dans la guerre

Suite à d’habiles négociations pleines de promesses avec les officiers de l’armée weymarienne et concrétisées par la convention du 9.10.1639, Richelieu obtint qu’ils remettent à la France les châteaux et forteresses d’Alsace dont ils s’étaient emparés et que toute l’armée de feu Bernard de Saxe-Weimar passe directement au service du roi.

Ainsi, en 1643, à l’exception de Strassburg et de Mülhausen, cette dernière épargnée par les belligérants car alliée à la Confédération Suisse, quasiment tout le pays était occupé par les franco-suédois. Dès lors, Louis XIII allait revendiquer pour sa personne le titre de Landgrave quand il décéda le 14.5.1643.

La rouerie et l’acharnement de la diplomatie française pour la prise et le contrôle de l’Alsace avaient enfin trouvé leur première récompense !

En 1643, les armées françaises du comte de Guébriant[10] se distingueront par leur férocité. Ancien officier en second de Bernard de Saxe-Weimar, il avait commandé les troupes auxiliaires françaises de 1635 à 1639. A la mort de ce dernier, il lui succéda. En août 1643, harcelé en Allemagne par les armées impériales de Mercy, il franchit le Rhin, installe son quartier général à Erstein et répand ses troupes entre Benfeld et Wolfisheim jusqu’aux contreforts des Vosges[11]. Connaissant la réputation des Français qui s’étaient établis à proximité de Benfeld, le résident de Suède dans la ville, Mokel, prévient : « L’armée française ruinera le pays » ! De son côté, dès le 28.5.1643, le général major Erlach avait déjà écrit depuis Breisach à Guébriant : « Une partie de nos troupes ne sont propres qu’à presser le pays et à faire du désordre ».

En effet, peu après l’arrivée de Guébriant, le Magistrat de Strassburg, ville neutre, s’indigna contre les soldats français « qui font tous les jours de nouvelles exorbitances (…) Les soldats s’approprient les vignes et les vendanges[12] tout ainsi qu’ils fussent en pays ennemi, et, de fait, ils font entendre que tout leur a été donné en proie ». Guébriant lui répondra que la France ne déposera pas les armes avant que la ville de Strassburg n’ait accepté pour l’éternité la protection de la France[13]. Presqu’en même temps, écrit le Vicomte de Noailles, les chefs et députés de la noblesse libre et franche du Saint-Empire en Basse-Alsace, écrivent une lettre au Roi et à Brienne faisant chorus avec le Magistrat de Strasbourg : « Nous voyons loger sur nos territoires l’armée de Votre Majesté sous la conduite du comte de Guébriant. Les avant-coureurs de laquelle nous ont fait paraître, par leurs insolences ce que nous avons à espérer, savoir la ruine totale de ces contrées et de cette noblesse en particulier ». Mokel, Strassburg, les Lorrains, le général major Erlach, la princesse de Salm, tous « se plaignent de la ruine provenant du fait de l’occupation française »[14], écrit le Vicomte de Noailles. Devant l’ampleur des dégâts et des brigandages, les Strasbourgeois se diront même prêts à donner une forte somme d’argent si l’armée royale s’éloignait : « Dans tout le pays, les pillages et les brigandages ne virent plus de fin », écrit l’historien J.B. Ellerbach[15]. Fin octobre, Guébriant retourna guerroyer en Allemagne où, le 17.11.1643, il sera grièvement blessé au siège de Rottweil (Württemberg). Il mourra une semaine plus tard.

Les innombrables exactions des armées françaises inquiétèrent même le cardinal Mazarin, le successeur de Richelieu, au point qu’il demanda à Turenne, qui n’était pas un tendre non plus, de ménager l’Alsace, non par humanité, mais parce qu’il avait des projets français pour elle.

Cependant, Mazarin maintiendra toujours vis-à-vis des souverainetés alsaciennes placées sous la « protection » française, la fiction du désintéressement absolu de la couronne. En 1644, il affirmera toujours au Magistrat de Colmar qu’ « assurer l’indépendance des villes libres était la seule fin que la France proposait à ses armes (…) sans avoir ni dessein, ni pensée de tirer aucun avantage de tant de sang répandu [16]». Or, il est admis qu’à Paris on envisagea de ne plus rétrocéder les territoires occupés dès le traité de Saint-Germain (1635). Ce choix sera définitivement entériné en 1640. Rodolphe Reuss[17] cite une note du 27.10.1640 adressée au plénipotentiaire français à Münster chargé de la négociation du traité de paix, le comte d’Avaux, où figure cette directive révélatrice : « On a sceu par voie secrète que plusieurs princes d’Allemagne se résoudraient à laisser la Poméranie à la Suède et l’Alsace avec Brisach à la France. Agir d’après ces informations. »

Si dans ce conflit toutes les armées belligérantes, sans exception, espagnoles, lorraines, impériales, françaises… firent montre d’une grande sauvagerie, les Suédois occupent cependant la plus haute place du podium pour la rage destructrice et la cruauté (massacres d’habitants, pendaisons de moines et de prêtres, dévastations…). Cependant, il convient de noter que les Français, les talonnent de près. Même après le traité de paix, alors que les tentatives de reconstruction sont déjà amorcées, des troupes françaises et lorraines sévissent encore en Alsace, notamment au Ban de la Roche dans la vallée de la Bruche (1649-1655).

Ensemble, Français et Suédois auront fortement contribué à ruiner et à saigner l’Alsace. La férocité des Suédois[18] qui semaient la panique et l’effroi dans tout le pays – leur torture favorite du « Schwedentrunk »[19] épouvantait les populations -, servait en réalité les Français. Elle permettait à ces derniers de proposer leur protection aux Alsaciens pour les mettre à l’abri… de ceux qu’ils finançaient par ailleurs : les Suédois leur servirent donc indirectement de « rabatteurs » !

Dessin de Jacques Callot (1592-1635) : « Les grandes misères de la guerre / l’arbre aux pendus » (1633)

Catastrophique traité de Münster (1648)

Finalement, l’Empereur, épuisé et à bout de moyens, fut contraint de jeter l’éponge. L’Alsace, exsangue, totalement dévastée, en proie aux épidémies et à la disette, fut incapable d’opposer une quelconque résistance. Les Landstände (Etats provinciaux d’Alsace) qui assuraient l’unité politique du pays, s’étaient réunis une dernière fois au début du conflit pour tenter de conjurer la guerre, en vain[20].

A présent, la France allait pouvoir se découvrir et formuler ses prétentions territoriales.

En 1648 sont signés les traités de Westphalie qui rétablissent la paix et garantissent leurs possessions aux protestants. Au traité de Münster la France obtient les droits et les possessions des Habsbourg en Alsace, soit :

- La propriété de leurs terres patrimoniales en Alsace, (80% de l’actuel départ. du Ht-Rhin) ;

- Les titres de Landgrave de Basse et Haute Alsace ;

- La Landvogtei de Haguenau, c’est-à-dire la protection de la Décapole.

A partir de ces premières bases acquises en Alsace, Louis XIV, en position de force, fera ensuite une interprétation abusive des termes du traité. Pour lui, le Landgraviat n’était pas un simple titre, ce qu’il était en réalité, c’était le territoire même de l’Alsace. Au mépris des traités, il va progressivement s’emparer du reste de l’Alsace par la force armée ou l’intimidation.

Cependant, jusqu’en 1653, du fait des troubles de la Fronde en France, les dix villes libres de la Décapole, die gemeine Richestette, unies sur le modèle confédéral suisse, purent retrouver leur ancienne autonomie. Après cette date, les relations entre les villes et les autorités monarchiques qui cherchaient à restreindre leurs droits, devinrent de plus en plus tendues. Les villes, réfractaires au traité de Münster, veulent rester dans l’Empire qui respecta toujours leurs libertés. Citoyens libres dans leurs cités autonomes, les Décapolitains ne veulent pas retourner à l’état de sujets. Ils vont donc se battre inlassablement pour échapper à la domination française et à l’absolutisme royal.

Les souverainetés alsaciennes résistent

Pendant plus de 31 ans, les villes libres de la Décapole, toujours représentées à la Diète de Regensburg / Ratisbonne, refuseront d’accepter le joug français. Elles résisteront et continueront inlassablement d’exiger le respect intégral de leurs libertés. Jamais l’Empire n’avait touché aux privilèges des villes libres d’Alsace. Aussi, pour elles, la liberté était du côté de l’Empire qui leur avait permis de s’auto-organiser et de s’auto-gouverner. Ainsi, les Décapolitains protesteront régulièrement à la Diète de Regensburg contre les « usurpations » du roi et continueront à préférer la Chambre de Spire à la cour souveraine d’Ensisheim établie par le roi pour régler leurs litiges. Ils vont encore et toujours exiger le respect intégral de leurs libertés et de leur autonomie.

A Hagenau, préfecture de la Décapole, le Magistrat affronte régulièrement les officiers français du grand-bailliage et refuse de prêter le serment de fidélité au Roi : « Nous sommes encore une ville impériale libre ; nous n’obéirons donc au grand-bailli qu’après sa confirmation par l’Empereur »[21]. Les menaces du comte d’Harcourt, premier administrateur de l’Alsace, pour faire plier les villes de la Décapole restant sans effet, il n’eut d’autre choix que de céder en signant un traité avec elles par lequel il s’engageait à respecter leurs privilèges et leur immédiateté d’Empire.

Cependant, les pressions françaises continuèrent de plus belle. Haguenau, se soumettra la première en 1662, en précisant toutefois qu’elle ne cède que « par nécessité ». Mais deux ans après, pour bien affirmer sa qualité de ville libre, elle se remettra à frapper ses propres monnaies avec l’aigle bicéphale jusqu’en 1673[22]. Au Nouvel An 1670, le Stettmeister Crafft, en remettant une monnaie d’argent aux musiciens pour l’aubade donnée en son honneur, leur dira : « Voici un bon vieux Thaler, impérial comme moi-même »[23]. A Hagenau, en 1685, malgré la présence d’une garnison française depuis 50 ans, « il n’y a qu’un seul membre du Magistrat à maîtriser cette langue », écrit l’historien B. Vogler dans son Histoire culturelle de l’Alsace (1994).

Ainsi, les villes pourront continuer à croire à leur immédiateté et à leur autonomie jusqu’au déclenchement de la guerre de Hollande en 1672 où les choses se gâteront définitivement.

A l’autre bout de l’Alsace, la population de l’ancienne Régence autrichienne continuera également à garder son attachement à ses Archiducs et à l’Empire. L’Alsace septentrionale avait en effet près de trois siècles d’histoire commune avec le Tyrol par la grâce des Habsbourg (1379 à 1648). En mars 1676, à Ensisheim, lors de la grand-messe, le curé François Ganser remplaçait toujours, après le Dominé salvum fac, le nom de Ludovicum (Louis), par celui de Leopoldum (Léopold) imperatorem. Quant à la ville de Ensisheim, siège de la Régence depuis 138 ans, elle finira rétrogradée au rang de simple chef-lieu de baillage.

La politique de la terre brûlée

Mais Louis XIV, qui veut dominer l’Europe en progressant vers l’Est, ne peut supporter davantage la fronde continuelle des souverainetés alsaciennes, ni celle des seigneurs territoriaux qui s’élevaient contre la « politique de réunion » instaurée par le roi. La guerre de Hollande (1672-1678) qui oppose la France à la Quadruple-Alliance comprenant Les Provinces-Unies, le Saint-Empire, le Brandebourg et l’Espagne, lui donnera l’occasion de frapper un grand coup pour tous les soumettre à l’ordre français. Et pour ce faire, le roi ne craindra pas de s’en prendre aux populations civiles et d’user de la coercition criminelle.

Dans la nuit du 14.10.1672, il fit détruire le pont de Strasbourg sur le Rhin pour paralyser le commerce strasbourgeois et empêcher les Impériaux de pénétrer en Alsace. Interdiction est faite à la ville de le reconstruire. Le 30 juin 1673, Condé écrit à Louvois : « Je ne puis m’empêcher de dire que l’autorité du roi va se perdant absolument en Alsace. Les dix villes impériales, bien loin d’être soumises au roi, sont presque ennemies. La noblesse de Haute-Alsace va presque le même chemin. Je crois que le roi devrait prendre le temps qu’il jugera à propos pour mettre Colmar et Haguenau à raison ». C’en est trop pour le Sonnenkönig qui décide de venir lui-même en Alsace à la tête d’une armée de 7000 fantassins et 1200 cavaliers pour y mener une impitoyable politique de mise au pas : les villes sont démantelées, murailles, tours et fortifications sont détruites. Colmar, le cœur de la rébellion alsacienne, est annexée en 1673 à la suite d’une feinte suivie d’un coup de main militaire. Elle devra supporter et entretenir une garnison française de 6000 hommes, autant que d’habitants : « Jamais je n’ai vu des gens si consternés ni en si grande désolation », dira des Colmariens Mademoiselle de Montpensier. Les autres villes de la Décapole, Oberehnheim, Münster, Schlettstadt, Rosheim, Hagenau, Weissenburg, Landau… subirent le même sort et se retrouvèrent ouvertes comme de vulgaires villages. Il en sera fini de l’indépendance des anciennes villes impériales. En 1674, les Français incendient encore Selz (avril), Brumath, Krautweiler et de nombreuses autres localités de Basse-Alsace. Enfin, le 5 janvier 1675 à Türkheim, le Maréchal Turenne inflige une sévère défaite aux Impériaux. Les habitants ayant prêté main forte à ces derniers pour défendre la ville, Turenne en profitera pour châtier cruellement la cité : elle est mise à sac, la population civile est violentée, un tiers est massacré dans des atrocités inouïes. Les massacres, le saccage et les pillages, dont les archives conserveront le souvenir, durèrent près de deux semaines.

Par la suite, les villes difficiles à défendre contre les Alliés impériaux où susceptibles de leur offrir une protection, sont systématiquement rasées par les mines ou le feu : ce sera cette fois la « politique de la terre brûlée ». Lauterburg, Vendenheim[24] et Barr sont incendiées en 1678. En janvier 1679, Hagenau, l’ancienne capitale impériale des Hohenstaufen, avec sa Kaiserpflaz et sa chapelle Palatine, sera détruite à son tour à coup de mines et les ruines ensuite livrées à deux reprises aux flammes (janvier et septembre). Seules les églises furent épargnées, mais pas la synagogue. Weissenburg subit un sort identique (janvier 1679) etc.. Les fortifications de Zabern et Buchsweiler sont démantelées et dans les Vosges les vieux châteaux féodaux détruits méthodiquement un à un. Les Décapolitains en appelleront à l’Empereur en le suppliant de venir à leur secours. Mais ce dernier ne pouvait rien faire étant lui-même menacé par les Turcs… que soutenait ouvertement le « Roi très chrétien ». Dans les églises, on priait le Très Haut pour qu’il épargne la population de la furie des Français.

Hagenau / Haguenau, ancienne capitale d’empire sous les Hohenstaufen, en 1622

Traités de Nimègue et de Ryswik : c’est la fin !

Le Roi peut maintenant s’attaquer à la fière République de Strassburg restée neutre. Mais auparavant, on s’attacha encore à faire plier les nobles d’Alsace en leur faisant prêter le serment de fidélité au Roi : sous la menace de représailles militaires et de séquestre de leurs biens, le 12 mai 1681, réunis au château de Niederehnheim placé sous la garde des dragons du baron d’Asfeld, ils n’auront d’autre choix que de s’exécuter.

Peu après, la ville libre impériale de Strassburg, encerclée par une armée de 35 000 hommes commandée par Louvois, est contrainte de capituler à son tour le 30 septembre 1681 : « Les traités signés avec les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sous la gorge, on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes ; on signe comme on donne sa bourse, quand il faut la donner ou mourir (…) En pleine paix vous avez fait la guerre (…) Vous avez cherché dans le traité de Westphalie, des termes équivoques pour surprendre Strasbourg » écrira Fénelon, archevêque de Cambrai, à Louis XIV en 1693. Dans l’acte de capitulation, le Roi confirmait « tous les privilèges, droits, statuts et coutumes tant ecclésiastiques que politiques » de la ville (Art.II). La plupart de ces « privilèges », comme celui de frapper le monnaie[25] ou l’usage de la langue, lui seront ensuite contestés.

Quatre années plus tôt, le 7.10.1677, les corporations de la ville discutaient alors de l’attitude à adopter face aux Français qui se faisaient de plus en plus menaçants. Décision fut prise de continuer avec la neutralité… mais parallèlement on augmenta la garde armée de la ville en se rendant à l’avis des 14 représentants de la corporation des orfèvres qui avaient mise en garde : « Den Franzosen soll man nicht trauen »[26] !

Quand les troupes françaises entrèrent à Strassburg, les rues étaient désertes et la population avait gardé les volets fermés. Un bourgeois, Maître Kolb, retiré dans sa maison située au 41 rue des Bouchers, fit feu sur les soldats français, blessant ou tuant quatre d’entre eux. La tristesse et l’indignation avaient envahi les cœurs des Strasbourgeois. On pleurait dans les rues : « Die Libertät ging zu Grabe » écrira l’ancien Ammeister de Strassburg Franz Reisseisen.  Partout en Alsace, la francophobie est alors à son comble !

Pour empêcher toute révolte, de fortes garnisons sont installées dans toutes les villes qui sont contraintes d’assurer leur entretien. Le pays, occupé militairement, grouille de soldats français et ressemble à un immense camp militaire. Dans la foulée, à l’image du voleur mettant son butin à l’abri, Vauban construit une série de fortifications sur le Rhin qu’on baptisera « la ligne Vauban ». Une médaille sera frappée avec l’exergue Clausa Germanis Gallia (la Gaule est fermée aux Germains)!

Un espoir viendra avec la signature des accords de Regensburg / Ratisbonne (15.8.1684). L’Europe indignée par les coups de force à répétition des Français exige la restitution par la France de tous les territoires dont elle s’est emparée en-dehors des traités de Münster, c’est-à-dire toute l’Alsace sans les territoires habsbourgeois. Ces acquisitions faites en-dehors du droit international devront être rendues dans un délai de 20 ans, en 1704. Mais les Français, nullement décidés à rendre leur butin et désirant juste gagner du temps, n’en n’auront cure. Ils continueront la construction de la citadelle tournée vers l’Allemagne et commencée dès la prise de la ville. Suivra la guerre de la Ligue d’Augsburg (1688-1697). La France utilisera son alliance avec les Turcs pour entraver l’Empereur sur ses arrières.

Les traités de Nimègue (5.2.1697) et de Ryswik (31.10.1697), mettent fin aux guerres de Hollande et d’Augsbourg. Ils consacrent la victoire de Louis XIV. Les villes de la Décapole sont définitivement intégrées au royaume de France[27], de même que les territoires dont le roi s’était emparé en violation du traité de Münster. La Décapole, qui avait joué un rôle considérable dans la vie politique et économique de l’Alsace de 1354 à 1697, cessera d’exister dans les faits. Elle ne subsistera que sur le papier et ce jusqu’en 1789. Encore en juillet 1653, le Comte d’Harcourt, au nom du roi, leur avait pourtant promis le respect de « leurs franchises, libertés et immédiateté envers l’Empire ». Promesse jamais tenue… comme toutes les autres, l’absolutisme du roi français et le centralisme étant incompatibles avec l’autonomie dont elles jouissaient. A l’orée de la Révolution, il ne restera plus grand-chose de leurs institutions et de leurs prérogatives d’autrefois.

L’Alsace, jadis qualifiée de « jardin de l’Europe », est à présent méconnaissable tant elle est dévastée. Sa terre si riche est maintenant en friche. La conquête militaire de l’Alsace est arrivée à son terme. Les Alsaciens feront bientôt connaissance avec le despotisme royal et le centralisme à la française. L’histoire de l’Alsace française commença donc par une annexion brutale au mépris de la volonté des gens, un outrage que le temps ne saurait effacer !

L’ordre français est imposé partout

L’Alsace, vieille terre de culture, imprégnée d’une forte spiritualité, sera transformée en une vaste base arrière militaire pour les armées françaises parties batailler Outre-Rhin. Elle sera écrasée d’impôts, de taxes et souffrira particulièrement des contributions de guerre : « Ce pays est trop chargé par toutes les impositions qui excèdent la force et la juste portée de cette petite province », reconnaît en 1697, dans son Mémoire sur L’Alsace, l’intendant de La Grange lui-même. Et l’avenir promis à sa jeunesse sera l’engagement dans les armées royales pour servir l’impérialisme français. L’Alsace, qui avait été la terre des humanistes, fournira dorénavant des traîne-sabre à la France.

Le Rhin verrouillé, la population militairement mise au pas, on pouvait maintenant s’attaquer à la colonisation des esprits. La francisation allait pouvoir commencer. Les prêteurs, intendants et autres baillis du roi en seront les fers de lance. Ainsi, dès le 30.1.1685, un décret du Conseil du Roi s’élève contre l’utilisation de l’allemand dans les actes officiels en Alsace et pour leur rédaction ordonne l’utilisation du français, étranger aux Alsaciens, menaçant de nullité les actes rédigés en allemand. La même année, le 25 juin 1685, une ordonnance de l’Intendant Jacques De La Grange précise que l’habillement des habitants de Strasbourg devra être « à la mode & manière introduite en France » et doit être « uniforme dans la Province (…) Nous ordonnons que dans quatre mois, du jour de la publication de la présente ordonnance, les pères, mères & tuteurs des filles de neuf ans & en-dessous, seront tenus de les faire habiller à la Françoise (..) Enjoignons aussi à toutes les veuves et filles qui entreront en mariage, de se défaire de leurs habillements ordinaires, pour prendre la mode Françoise, sans que les unes & les autres se puissent éloigner dans l’exécution de ce qui leur est prescrit ».

Après « l’ordre militaire », c’est ainsi « l’ordre culturel et linguistique français » qu’on imposera aux Alsaciens sans se soucier aucunement de leur volonté. Bientôt, le rouleau français à laminer les peuples se mettra en branle, avec une terrifiante efficacité. La seule identité qu’on leur reconnaîtra dorénavant sera celle des Français. Débutera alors un lent processus de digestion.

Avec la Révolution, le peuple alsacien ne pourra plus vivre sa langue et sa culture sur son propre sol car la France républicaine ne reconnaîtra qu’une seule langue et qu’un seul passé. L’histoire de l’Alsace sera ainsi falsifiée, tronquée, réduite aux quelques pages ayant passé la censure tatillonne de Paris. Tandis que celle de la France sera glorifiée en boucle, ses crimes seront dissimulés, diminués ou niés pour pousser au développement d’un sentiment national. Pour apprendre leur histoire, les Alsaciens devront attendre de quitter l’école et s’instruire ensuite par eux-mêmes.

L’Etat jacobin concentrera ainsi tous ses efforts pour détruire les Alsaciens en tant que peuple original : « Il n’y a pas de peuple alsacien », se permit de dire le Premier ministre Manuel Valls le 14 octobre 2014 à la tribune de l’Assemblée. Ne serions-nous donc plus rien ?

Qu’avons-nous à gagner à rester agrippés aux jupes de Marianne

Est-ce là cette merveilleuse histoire d’amour dont on nous rebat constamment les oreilles ? D’ailleurs, jusqu’à nos jours, jamais on ne consulta les Alsaciens sur le sort qu’on leur imposa. Et les promesses solennelles qu’on leur fit, notamment celle de Joffre en 1918, ne furent jamais tenues. Ce sont là autant de preuves du mépris dans lequel la France les tint toujours. La fusion imposée avec la Lorraine et la Champagne-Ardenne, sans consultation aucune de la population alsacienne et contre la volonté unanime de ses élus, n’est que la dernière illustration du dédain qu’on nous a toujours porté et du déficit démocratique de ce pays. Comment peut-on aimer un pays qui vous maltraite, vous ment, vous calomnie chaque jour et vous lamine pour vous ramener à rien. La France est bien la reine de l’hypocrisie.

Qu’avons-nous à gagner a rester agrippés aux jupes d’une Marianne qui n’a pourtant qu’un dessein : en finir avec notre différence et nous anéantir en tant que peuple porteur d’une identité singulière. Nous n’avons aucun avenir dans ce pays de narcisses qui se croient premiers en tout, avec ses élites politico-administratives qui vivent en vase clos, sa langue conquérante et son modèle politique calamiteux qui conduit au déclin. Un pays désaccordé, un pays de paranoïaques où tout le monde se méfie de tout le monde, des autonomistes, des langues régionales, de la diversité, des jeunes, des banlieues, des immigrés… Un pays de nostalgiques où continue à flotter dans les têtes la grandeur de l’Empire colonial et qui n’arrive pas à décrocher du mythe de la « Grande Nation ».

Et soudain, la « mère patrie » apparaît sous les traits hideux d’une marâtre : Marianne se mue en Rübeltz. Non, il faut d’urgence en finir avec cette naïveté alsacienne qui voit en la France une « patrie aimante », alors qu’elle n’a cessé de nous violenter, de vouloir nous ramener à rien et de déconstruire notre pays pierre à pierre jusqu’à l’effacer totalement de la carte des régions.

Dans les années qui viennent, il faudra bien que les Alsaciens en tirent les conclusions qui s’imposent et larguent les amarres pour voguer vers un avenir rhénan et européen plus prometteur et plus serein. Il est temps que le peuple alsacien entre en résistance contre les « princes de Paris » !

Bernard Wittmann – Historien / 26.12.2014

[1] Registre du Conseil et des 21 de la Ville de Strasbourg du 7.10.1677 – AMS Index XXI. [2] La tolérance des Habsbourg favorisa l’expansion des nouvelles religions. [3] L’Alsace faisait alors toujours partie du « Saint Empire Romain de nation germanique » auquel elle fut intégrée dès sa fondation en l’an 962 et dont les limites subsistèrent jusque-là. [4] Le comte de Tilly (1559-1632) fut le commandant en chef des armées de la Ligue Catholique et du Saint Empire pendant les premières années de la guerre. [5] Mémorandum intitulé : « Les Possessions, revenus, immunités, droits et prérogatives des Princes d’Empire Eglises et Corps d’Allemagne en Alsace défendus contre les arrêtés de l’Assemblée Nationale de France touchant l’abolition et le rachat des droits provenant du système féodal et l’aliénation des biens ecclésiastiques par un examen des faits et documents relatifs à la cession de l’Alsace à la couronne de France – Nürenberg & Leipzig 1790 ». [6] J.-P. Kintz, Histoire de Strasbourg – Du Saint Empire au Royaume de France, 1981, t. III. [7] La Ligue, ou L’Union, de Heilbronn réunit les princes et villes protestants des trois cercles du Rhin, de la Franconie et de la Souabe. [8] Ce traité plaçait Colmar sous la protection du Roi qui s’engageait à respecter non seulement ses droits, libertés et franchises mais aussi son retour à l’empire, une fois la paix assurée. [9] Scherlen/Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, Verlag Union, Mülhausen, 1928, T3 p.347. [10] Le Comte de Guébriant est un ancien de l’armée de Bernard de Saxe Weimar qui lui succéda à la tête de son armée à sa mort en juillet 1639.

[11] Sources pour ce paragraphe : « Episode de la guerre de Trente Ans par le Vicomte de Noailles – Le Maréchal Guébriant (1602-1643) ». [12] Les Français avaient pressuré les villages dépendant de Strasbourg et pillé toutes les localités du vignoble autour de Mutzig. [13] Scherlen/ Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, op. cit.,T.3, p.415 [14] Bibliothèque Nat. 500 Colbert V. 116 – 187 191. [15] Scherlen/ Ellerbach, Der Dreissigjährige Krieg im Elsass, op. cit.,T.3, p.415 [16] Histoire d’Alsace, éd. Boivin & Cie, Paris 1918, p.107. [17] Histoire d’Alsace, op. cit. 111. [18] Des générations plus tard, en Alsace, pour faire peur aux enfants grincheux ou désobéissants, les parents les menaceront toujours du retour des méchants Suédois : « de Schwed kommt ! ». [19] Elle consistait à faire ingurgiter de force au paysan supplicié 2 seaux de purin de vache avant de sauter à pieds joints sur son ventre gonflé.[20] Le 1er septembre 1621, à Haguenau, se tint une assemblée des Etats d’Alsace. Strasbourg s’étant déclarée neutre et les autres Etats n’ayant pas réussi à s’entendre sur une stratégie, l’Alsace resta exposée à une invasion… qui ne tarda pas à venir avec l’arrivée de Mansfeld.

[21] André Marcel Burg, Haguenau, éd. Musée de Haguenau, 1950, p.73. [22] En 1666, Colmar frappait encore des monnaies à ses armes et à celle de l’Empire et se qualifiait toujours de « ville libre d’Empire ». [23] J.-P. Grasser & G. Traband, Histoire de Haguenau, 2000, p.110. [24] Créqui fit brûler Vendenheim en représailles des hostilités des Strasbourgeois envers son armée. [25] La Monnaie strasbourgeoise est fermée dès le 30.3.1690. [26] Registre du Conseil et des 21 de la Ville de Strasbourg du 7.10.1677 – AMS Index XXI. [27] En Allemagne, Louis XIV annexait définitivement à la France les quatre cinquièmes de l’Alsace (Strassburg, Villes de la Décapole, Basse-Alsace), alors que l’accord de Regensburg (1684) en avait initialement prévu la rétrocession à l’Allemagne pour 1704.

Quelle : hewwemi.net

Immer noch nicht befreit…

Posted on novembre 23rd, 2014 by Klapperstein

Les autorités républicaines fêtaient cette après-midi en grande pompe les 70 ans de la dite « libération » de Strasbourg. Outre que ce n’est bien sûr pas la Division « Potemkine » Leclerc mais belle et bien l’American War Machine et ses alliés anglo-saxons et russes qui ont vaincus le nazisme, les alliés  n’ont pas pour autant « libéré » l’Alsace.

Quand on libère un pays, on ne le livre pas pieds et mains liés à son ancien geôlier. Quand on libère un pays, on n’en bannit pas sa langue pour la remplacer par une autre, quand on libère un pays, on ne martyrise pas dans les écoles de manière systématique et prémédité les petits enfants qui ont le malheur de parler la seule langue qu’ils connaissent.  Quand on libère un pays, on n’envoie pas des dizaines de milliers de personnes en prison et en camp de concentration pour leur apprendre à aimer la liberté. Quand on libère un pays, on ne ment pas comme des arracheurs de dents pendant 70 ans pour justifier son invasion. UH

Elsass-Lothringen : eine verbotene Nation

Posted on novembre 11th, 2014 by Klapperstein

ELSASS-LOTHRINGEN : UNE NATION INTERDITE

KAPITEL V   – ENTRE L’ARMISTICE ET LE TRAITE DE PAIX

La convention d’armistice signée dans la clairière de la forêt de Compiègne le 11 novembre 1918 ne portait primitivement que sur 36 jours. Elle fut reconduite trois fois, successivement le 13 décembre 1918, le 16 janvier et le 16 février 1919.

Quatre articles concernaient plus directement l’Alsace-Lorraine : les articles 2, 5, 8 et 9. L’article 2 stipulait : «Evacuation immédiate des pays envahis, Belgique, France, Luxembourg, ainsi que l’Alsace-Lorraine, réglée de manière à être réalisée dans un délai de quinze jours à dater de la signature de l’armistice», c’est-à-dire à partir du 26 novembre 1918. Par cette énumération d’Etats et non de régions, l’article 2 reconnaissait d’une manière indirecte la souveraineté politique et le caractère d’Etat d’Elsass-Lothringen.

L’article 5 déclarait : «Evacuation des pays de la rive gauche du Rhin par les armées allemandes» ; puis il en réglait l’administration de la manière suivante : un mois après la signature de l’armistice (donc à partir du 11 décembre 1918), les territoires occupés par les vainqueurs seraient soustraits administrativement au gouvernement de Berlin ; les autorités locales seraient chargées de l’administration sous le contrôle direct des troupes d’occupation, qui s’empareraient de toute la rive gauche du Rhin, plus quatre têtes de pont : Cologne, Coblence, Mayence et Kehl. Juridiquement donc, l’Alsace-Lorraine devenait un pays occupé par les vainqueurs et elle serait détachée du gouvernement de Berlin à partir du 11 décembre 1918.

L’article 8 demandait que les chemins de fer d’Alsace-Lorraine fussent livrés avant le 11 décembre 1918 à la France, personnel et matériel inclus. L’article 9 était encore plus révélateur des intentions françaises d’annexion de l’Alsace-Lorraine : il mettait l’entretien des troupes d’occupation de la rive gauche du Rhin à la charge du gouvernement allemand, mais en excluait formellement l’Alsace-Lorraine ; grâce à cet artifice, les troupes d’occupation sembleraient stationner en territoire français et non pas en pays étranger.

Juridiquement, jusqu’au traité de Versailles, l’Alsace-Lorraine était un territoire allemand occupé par les troupes françaises, et ce territoire dépendait de Berlin jusqu’au 11 décembre 1918, puis jusqu’au 28 juin 1919, des troupes d’occupation. Mais la présence des troupes françaises dans ce territoire devait le faire basculer du côté de la France victorieuse, comme moins de trente années plus tard la présence des troupes soviétiques devait livrer l’Europe orientale à l’Union Soviétique.

1. La grave désunion du Nationalrat

En ces jours tragiques de novembre 1918, où l’Histoire allait prendre un cours nouveau, les députés alsaciens-lorrains, du fait de leur origine bourgeoise, multipliaient les erreurs politiques. La rivalité Hauss-Ricklin avait déjà fait manquer à l’Alsace-Lorraine, les 23 et 25 octobre 1918, une sortie du Reichstag digne de son passé historique, puis avait fait échouer, les 29 et 30 octobre, la création autour du duo Schwander/Hauss d’un gouvernement national soutenu par tous les Heimattreuen. Plus grave encore : au gouvernement constitutionnel, le Dr Ricklin avait opposé le gouvernement du Nationalrat, opposant ainsi la légitimité populaire à la légitimité impériale.

Ricklin restait bien logique avec lui-même : en abandonnant l’appareil étatique allemand, l’autorité politique de l’Alsace-Lorraine résidait dans le Peuple Souverain, dont la seule expression authentique était le Nationalrat qui regroupait les députés de la Deuxième Chambre du Landtag et les députés au Reichstag. On aurait pu objecter cependant que le mandat des députés aussi bien au Reichstag qu’au Landtag devait s’exercer dans le cadre de la Constitution de l’empire fédéral allemand (d’autant plus que les députés avaient dû émettre le serment de fidélité à la Constitution et de loyauté à l’Empereur). En outre, les électeurs n’avaient point confié leurs mandats aux députés pour l’usage qu’ils venaient d’en faire, en créant notamment un Nationalrat révolutionnaire opposé au gouvernement constitutionnel du Statthalter et de son ministère. D’une certaine façon pourtant, le comportement du Dr Ricklin et de son Nationalrat avait obtenu une sorte de légitimation du fait qu’Ebert, chef du gouvernement révolutionnaire de Berlin, avait félicité Ricklin et avait reconnu le Verwaltungsausschuss créé par le Nationalrat dès l’après-midi du 11 novembre 1918 ; cet exécutif remplaçait le gouvernement démissionnaire de Schwander/Hauss.

C’était donc avec confiance que le Dr Ricklin envisageait sa politique d’autonomie de l’Alsace-Lorraine, autonomie qui serait octroyée, pensait-il, par la Conférence de la Paix à la suite d’un plébiscite probablement favorable. Il pourrait alors négocier, d’Etat à Etat, sur un pied d’égalité, le rattachement du pays à la France de manière à sauvegarder toutes les libertés et toutes les valeurs ethniques du Volkstum Elsass-Lothringen. L’accord entre la France et l’Alsace-Lorraine serait ainsi garanti par tous les Etats réunis à la Conférence de la Paix.

Et c’est dans ces sentiments et dans cet espoir que le Dr Ricklin franchissait en cet après-midi du 12 novembre 1918 le seuil de la grande salle du Landtag où se tenait le Nationalrat. Mais après son remarquable discours inaugural dans lequel il justifiait la légitimité de la nouvelle politique qu’il avait dû mener, il dut déchanter. Les masques tombèrent, et il s’aperçut brusquement que les nouveaux maîtres du jeu étaient le Lothringer Block et les amis de Nicolas Delsor.

Le Lothringer Block, lié à la bourgeoisie industrielle et francophile de Lorraine, voulait que le Nationalrat puisse justifier sa légitimité afin de remettre sans contestation possible et inconditionnellement l’Alsace-Lorraine à la France, afin qu’elle redevienne le plus rapidement possible semblable à tous les autres départements français. Ce parti n’avait absolument pas le sens ethnique. L’abbé Nicolas Delsor était né en 1847 d’un père auvergnat émigré à Strasbourg. Il avait passé une partie de sa vie en France, notamment comme précepteur à Nantes de 1874 à 1877, puis était revenu en Alsace-Lorraine, d’abord comme vicaire, puis comme curé de Marlenheim. En 1882, il relança la Revue Catholique d’Alsace fondée en 1859 et interrompue en 1870, et il continua de la faire paraître en français. Pourtant, dans la France anticléricale de Combes, sa situation était ambiguë ; parce qu’il avait défendu le catholicisme, il se vit interdire une tournée de conféren­ces en France et fut même expulsé en Alsace-Lorraine. En janvier 1904, la revue satirique L’Assiette au Beurre lui avait consacré son numéro 148, et le présentait, des souliers «à la française» aux pieds, d’immenses ailes noi­res de chauve-souris aux épaules, courant derrière un coq effrayé portant un drapeau tricolore ; Delsor soulevait sa soutane et s’écriait : «Je suis Allemand, voyez mes ailes ; je suis Français, voyez mes pieds !»

La position politique de l’abbé Delsor, pratiquement identique à celle du Lothringer Block, était clairement exprimée dans la lettre que la Freie Presse du 30 octobre 1918 rendit publique. Delsor, bien que membre du Zentrum EIsass-Lothringen, n’avait donné son assentiment ni au contenu ni à la forme de la remarquable déclaration rédigée pour le Reichstag par l’abbé Haegy (divulguée par Karl Hauss, mais,sur l’instigation de Ricklin, remplacée au dernier moment par de vives attaques contre l’Allemagne). Et Delsor déclarait : «Je suis, dans les circonstances actuelles, adversaire de tout plébiscite et je n’approuve pas non plus à ce sujet le Dr Ricklin dont j’applaudis quant au reste la déclaration».

Donc, en cette réunion du Nationalrat le 12 novembre au soir, l’abbé Nicolas Delsor et le Lothringer Block s’en prirent violemment au Dr Ricklin ; estimant qu’il n’était plus représentatif de l’opinion alsacienne-lorraine, ils le contraignirent à démissionner de son poste de président du Verwaltungsausschuss ou Comité exécutif du Nationalrat. Ainsi, Delsor allait faire échouer la politique d’autonomie de Ricklin, tout comme Ricklin avait fait échouer la politique d’autonomie de Karl Hauss, si bien que ce furent les adversaires de l’autonomie et les partisans du retour pur et simple à la France qui devenaient les maîtres du Nationalrat.

En effet, le lendemain 13 novembre 1918, dans une nouvelle séance, l’abbé Delsor chercha à rallier la majorité du Nationalrat en déclarant : «Nous sommes ici d’abord au nom de la souveraineté du peuple d’Alsace-Lorraine ; nous sommes les représentants du peuple, et au jour où l’empire allemand a dû nous abandonner, il ne reste plus aucune autre souveraineté que la nôtre ; et en prenant en main la souveraineté du peuple, nous n’avons pris que ce dont on nous avait privé depuis 47 ans». En renvoyant à 1871, Delsor laissait entendre que l’Alsace-Lorraine devait revenir à la France. Bien qu’éliminé de la présidence du Verwaltungsausschuss, le Dr Ricklin restait toujours président du Nationalrat, et à ce titre il provoqua une nouvelle réunion de l’assemblée dans l’après-midi de ce même 13 novembre. Afin de neutraliser l’abbé Delsor, il avait personnellement invité les anciens membres du gouvernement Schwander alors présents à Strasbourg, Karl Hauss et le chanoine Didio.

Seul se présenta l’ancien Staatssekretàr Hauss à qui l’on donna la parole. Il venait à peine de prononcer quelques phrases en termes très modérés, quand brusquement l’abbé Delsor l’interrompit sarcastiquement et l’attaqua dans son honneur d’une manière fort blessante et hors de toute mesure ; quelques députés du Lothringer Block applaudirent bruyamment. Hauss tint à reprendre la parole, calmement, objectivement. Sa voix émue laissait pourtant deviner le coup terrible qui venait de le frapper. Il acheva en rappelant qu’il avait été durant sept années le chef et le porte-parole du Zentrum EIsass-Lothringen au Reichstag, et qu’il y avait lieu de s’étonner de ce que son collègue Delsor découvrît maintenant seulement quel pitoyable et misérable homme il était : «was für ein elender, miserabler Mensch er sei !». Puis, brisé de douleur, l’ancien Staatssekretär du dernier gouvernement alsacien-lorrain et député de Guebwiller au Reichstag depuis 1911, quitta dignement cette séance lamentable, aigri jusqu’à la fin de ses jours contre ses anciens collègues, et sans jamais avoir obtenu de la part de ses calomniateurs la moindre réhabilitation officielle. Il devait continuer le combat pour l’autonomie de l’Alsace-Lorraine sur un autre terrain, avant de mourir à 54 ans en janvier 1925. C’était un Alsacien authentique.

2. L’entrée des armées françaises en Alsace-Lorraine

Les nouveaux vainqueurs avaient mis à profit les quinze jours accordés pour la retraite des soldats allemands. Renvoyant les authentiques combattants des tranchées vosgiennes en permission parce qu’ils payaient trop peu de mine, les généraux faisaient venir des troupes reposées, sémillantes, habillées de neuf, prêtes pour les bals et les défilés, en vue de séduire les Alsaciens-Lorrains vaincus et affamés. Les vrais soldats étaient mis en réserve, en cas d’une reprise des hostilités. L’opération «séduction» fut d’autant plus facile que les soldats allemands, éprouvés par la révolution sociale, s’en allaient hâves, étiques, épuisés, humiliés, dans des uniformes usés, déchirés, délavés, sans galons ni décorations.

Du fait de la situation révolutionnaire en Alsace-Lorraine, l’entrée des Français fut avancée au 16 novembre 1918 et échelonnée en trois étapes. Elle donna lieu à une double et dangereuse illusion. A mesure qu’avançaient les troupes françaises, les braves gens du pays pouvaient contempler ces galants militaires sortis de l’imagerie d’Epinal, conformes au mythe que la propagande franco-bourgeoise en Alsace-Lorraine avait forgé dans l’opinion publique. D’autre part, pour ne pas être en reste, pour ne point trahir l’image d’une Alsace-Lorraine chimérique que les «pioupious» portaient dans leur cœur depuis les bancs de l’école primaire (sur lesquels ils avaient suivi, et avec quelle émotion ! le «Tour de France» par deux petits orphelins de Phalsbourg), Alsaciennes et Lorraines en costume folklorique, échappées des aquarelles légendaires de Hansi, s’élançaient au-devant des glorieux vainqueurs. Des Comités d’accueil et de propagande, où figuraient bien des éléments douteux, organisaient le spectacle. Partout pointaient des drapeaux tricolores : on les expédiait de Paris par wagons entiers ! Les fanfares ne cessaient de jouer la Marseillaise et d’autres airs militaires.

C’était la fête, la grande fête, du moins dans les villes. Les journaux locaux, coiffés par des «revenants» et par l’autorité militaire, publiaient des reportages délirants. Au peuple affamé, la France victorieuse, riche et puissante, prodiguait son pain blanc, son vin rouge, les menus objets de la vie courante, acompte du bonheur à venir ! On fêtait la libération de la dictature militaire imposée par la Prusse, dictature qui avait engendré la haine et qui jetait un voile sur tous les bienfaits apportés à l’Alsace-Lorraine par l’ancien empire allemand. On chantait la paix retrouvée, la Fin de l’angoisse de guerre, le proche retour des 350 000 Feldgrauen alsaciens-lorrains dans leurs foyers. Pendant que l’Allemagne et l’Europe Centrale étaient menacées par le bolchevisme triomphant en Russie, l’armée française apportait à l’Alsace l’ordre bourgeois et capitaliste.

En célébrant hystériquement le vainqueur, l’Alsace-Lorraine s’identifiait à lui et se fêtait en quelque sorte elle-même ; battue, elle allait se trouver du côté de la victoire, et cela d’autant plus qu’elle prenait davantage ses distances avec l’Allemagne. Elle ne payerait point les fameuses réparations et dettes de guerre, elle en profiterait au contraire ! L’Alsace-Lorraine, plutôt que d’être violée, se réfugiait dans l’illusion d’un don libre et spontané, d’un choix volontaire. En ces jours de folie, les descendants des Germains se crurent les descendants des Gaulois ! Ils feignaient d’imaginer que leur Heimat avait été de toute éternité terre française, qu’elle n’avait point été arrachée par la violence et la ruse au Saint Empire Romain Germanique du XVIIème siècle ; et les illustrations, les montages photographiques, la littérature officielle donnaient une apparence de véracité à cette suggestion collective.

Il se rencontrait aussi, surtout parmi les notables, des simulateurs et des opportunistes, toujours nombreux entre Rhin et Vosges comme en tout pays frontalier. «Parmi les Français les plus fervents, les plus fanatiques même, écrit Baechler, se trouvent beaucoup d’Alsaciens qui étaient autrefois d’ardents défenseurs du germanisme». De son côté, Mgr Kannengieser déclarait : «Quand je passe en revue ceux qui flagornaient le gouvernement allemand à outrance, je m’aperçois que ces mêmes hommes sont aujourd’hui parmi les grands patriotes français, voulant sans doute se faire pardonner ainsi les faveurs du passé»1.

Mais surtout, pesaient d’un grand poids les promesses solennelles faites par la France à l’Alsace-Lorraine. En effet humainement, socialement ou politiquement, l’administration fédérale de l’empire allemand s’était trouvée en avance sur celle de la France «une et indivisible», qui au nom d’abstractions, telles que «Liberté, Egalité, Fraternité» avait colonisé les différentes ethnies de l’Hexagone et des continents, détruisant leurs valeurs culturelles parfois plus anciennes que la France elle-même ! Pour assurer l’annexion de l’Alsace-Lorraine à un Etat politiquement et socialement rétrograde mais victorieux, il fallait que la France promette de respecter l’acquis politique et social du vaincu, c’est-à-dire son originalité ethnique et ses libertés concrètes. La longue liste de ces promesses enjôleuses, qui s’avéreront autant de parjures, commença dès le 24 novembre 1914, lorsque le général Joffre s’adressa aux habitants de Thann en ces termes : «… La France vous apporte, avec les libertés qu’elle a toujours représentées, le respect de vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de vos traditions, de vos convictions, de vos mœurs».

Méfiant, et à juste titre, le maire de Thann, Krumholtz, demanda en 1919 à Joffre de mettre par écrit ses fameuses promesses, et le maréchal s’exécuta de bonne grâce. Enfin, cette promesse, déjà signalée par la presse française du 2 décembre 1914, fut officialisée intégralement par le Bulletin des Armées de la République, le 30 novembre 1924. En outre, le 11 février 1915, le Président de la République Française, Raymond Poincaré, vint confirmer à Saint-Amarin les déclarations faites moins de trois mois plus tôt par le général Joffre, ajoutant que la France respecterait ces «traditions et libertés». C’est du moins ce qu’écrivait un journal sérieux, Le Temps, le 14 février 1915. Vint l’armistice. Les promesses fallacieuses allaient couler à flots… Le 11 novembre 1918, à Paris, Paul Deschanel, président de la Chambre des Députés et futur Président de la République, déclamait lyriquement à l’adresse de l’Alsace-Lorraine : «C’est toute la France… qui respectueuse de vos traditions, de vos coutumes, de vos libertés, de vos croyances, vous apporte toute sa gloire !». Il avait donné le ton. Cinq jours avant de recevoir son bâton de maréchal, Philippe Pétain, le héros de Verdun, s’adressait le 14 novembre 1918 aux troupes qui devaient occuper l’Alsace : «La République Française entend reprendre, dans les pays qui lui reviennent, la tradition de libéralisme que vos pères y avaient établie.

1. Baechler : Le grand tournant de 1918 (1972), p. 106. — O. de Férenzy : La vérité sur l’Alsace (1930). Préface de Mgr Kannengieser, p. IX.

Que les coutumes et les traditions locales, que les croyances religieuses, que les intérêts économiques doivent être respectés, comment les Alsaciens et les Lorrains pourront-ils en douter ?… Ne s’immisçant dans aucune question politique, religieuse ou sociale, le Français ne verra dans les Alsaciens-Lorrains que des frères !»

L’illusion de la liberté était créée : une fois de plus, la conquête militaire scintillait du clinquant de la «libération». Le 17 novembre, Mulhouse accueillait triomphalement les Français ; Colmar, Ribeauvillé, Barr, Obernai, Sélestat firent de même le lendemain. Le 19 novembre, le général Mangin pénétrait dans Metz et déclarait : «L’armée de la République apporte sur le sol lorrain la liberté et la justice. Vos familles, vos biens, seront protégés ; vos institutions, vos traditions seront respectées». Ce fut ensuite Strasbourg, la capitale d’Elsass-Lothringen, puis Brumath, l’ancienne capitale des Germains Triboques, et enfin Haguenau, la capitale préférée des empereurs Hohenstaufen. Des gardes civiques aux brassards Rot un Wiss (rouge et blanc) avaient été mises sur pied pour faire contrepoids aux gardes rouges des socialistes révolutionnaires. En prélude à cette entrée solennelle, le Cercle des Anciens Etudiants, créé et inspiré par l’espion Pierre Bûcher, décidait de démolir les monuments érigés par les Allemands. Le médaillon en bronze d’un Statthalter fut d’abord arraché place de Broglie ; puis la statue équestre de l’empereur Guillaume Ier élevée devant le Kaiserpalast fut renversée et décapitée ; les statues en pierre des trois empereurs Hohenzollern, Guillaume Ier, Frédéric III et Guillaume II, qui ornaient la façade de la Poste Centrale, furent mutilées. Ce comportement iconoclaste étaient d’autant plus révoltant, que de 1870 à 1918, les Allemands avaient scrupuleusement respecté les monuments français ; ils avaient même autorisé le Souvenir Français à en ériger de nouveaux, comme le Monument des Soldats Français morts à Wissem-bourg en 1870, qui fut inauguré en grande pompe le 17 octobre 1909. Les nazis s’en souviendront en 1940 : ils n’eurent qu’à imiter l’exemple donné en 1918 !

Les troupes victorieuses entrèrent donc à Strasbourg dès le 21 novembre 1918 ; à midi, les montres officielles furent mises à l’heure de Paris et les aiguilles rétrogradèrent sur 11 h 05. Un symbole ? Le lendemain, à 10 heures, le général Gouraud présidait à la fête militaire. Opportuniste, le socialiste Jacques Peirotes, en qualité de président du Verwaltungsausschuss du Nationalrat et surtout de maire de Strasbourg, salua le général Gouraud et le Haut-Commissaire d’Alsace-Lorraine, Maringer, en termes aussi pompeux que ridicules ; ils se virent traités de «libérateurs de l’Humanité, de pionniers de la Démocratie et de vainqueurs de la Tyrannie». Il est vrai que les discours patriotiques alsaciens sont toujours écœurants, parce qu’ils sonnent toujours faux ! De leur côté, les Eglises officielles, dans un œcuménisme rare à l’époque, répandaient à l’envi l’encens de leurs panégyriques devant les puissants de l’heure. Partout triomphait la lâche flagornerie : la sentimentalité alsacienne était aux abois. «Ce qu’il y a d’inquiétant, note justement un témoin et acteur de ces journées, Robert Heitz, c’est que les récits qui aujourd’hui peuvent paraître les plus écœurants de sentimentalisme pompeux sont les plus rigoureusement exacts. Mais on se doutait un peu que les émotions les plus sincères sont facilement ridicules»1.

Deux jours plus tard, le 24 novembre 1918, le général Gouraud lançait également sa promesse rituelle : «La France vient à vous… Non seulement elle respectera vos coutumes, vos traditions locales, vos croyances religieuses, vos intérêts économiques, mais elle pansera vos blessures…». Citant ces paroles du général Gouraud dans une conférence à Lyon le 29 novembre 1918, Edouard Herriot ajoutait : «Une telle promesse doit être tenue !». On verra comment Herriot entendait tenir cette promesse en 1924 ! Mais après tout, il était fort possible qu’en 1918 les généraux fussent sincères… et Herriot aussi.

3. Les débuts de l’administration française

Dès 1915, la Conférence d’Alsace-Lorraine réunie à Paris avait proposé de diviser l’Alsace-Lorraine reconquise en trois départements gouvernés par des préfets subordonnés à un Commissaire Général de la République nommé par le gouvernement et destiné à remplacer d’une certaine manière l’ancien Statthalter de l’empire allemand. Ce Commissariat Général était considéré comme une étape provisoire, de courte durée, précédant l’intégration totale des trois départements dans le système uniforme français. Deux mois avant l’armistice, le 15 septembre 1918, un premier pas en ce sens avait été la création à Paris du Service Général d’Alsace-Lorraine dont le but était de préparer les modalités d’absorption de l’Alsace-Lorraine par la France. Ce Service Général d’Alsace-Lorraine accoucha d’un premier décret, signé le 15 novembre par le président Poincaré et Clemenceau. Il s’agissait trouvait remplacé par le Haut-Commissaire de la République et les Bezirkspräsidenten par des Commissaires de la République.

1. Robert Heitz : Souvenirs de jadis et de naguère (1964), p. 66.

A la direction de chaque Kreis ou arrondissement, le décret plaçait une Mission Militaire Administrative. Georges Maringer fut ensuite nommé Haut-Commissaire à Strasbourg. Chargé de l’administration de la Basse-Alsace, il dirigeait les deux Commissaires Léon Mirman et Henry Poulet, installés à Metz et à Colmar, chargés le premier de la Lorraine et le deuxième de la Haute-Alsace. A partir de ce 15 novembre 1918, la hiérarchie administrative était la suivante : les Missions Militaires des arrondissements étaient subordonnées à Maringer, Mirman et Poulet ; ces deux derniers étaient subordonnés à Maringer qui lui-même dépendait étroitement du ministre de la Guerre et Président du Conseil des ministres, alors Georges Clemenceau.

Le décret du 15 novembre 1918 ramenait l’Alsace-Lorraine politiquement en arrière, pratiquement à la loi allemande du 30 décembre 1871. Plus grave encore, ce décret violait l’article 5 de la convention d’armistice signée quatre jours plus tôt, et qui prévoyait le maintien de l’administration locale sur la rive gauche du Rhin, cette administration locale devant passer à partir du 11 décembre sous le simple contrôle militaire. Ainsi ce décret signifiait clairement que la République Française ne reconnaissait pas le Nationalrat, car à cette date, les troupes françaises n’avaient pas encore fait leur entrée triomphale dans le Land Elsass-Lothringen et les généraux — le cas de Joffre en 1914 mis à part — n’avaient pas encore proclamé leurs promesses solennelles.

Comme aucune protestation sérieuse ne pouvait s’élever contre ces violations flagrantes de la convention d’armistice, Poincaré et Clemenceau signèrent un second décret, le 26 novembre 1918, qui abrogeait pratiquement la Constitution du Land Elsass-Lothringen, constitution que les autonomistes avaient arrachée de haute lutte à l’empire allemand en 1911. On peut à bon droit rester étonné d’une telle procédure : un simple décret supprimant une loi organique aussi importante qu’une Constitution ! Par ce décret du 26 novembre, ironiquement appelé «November-Verfassung» (Constitution de Novembre), le Service Général d’Alsace-Lorraine, qui avait été constitué le 15 septembre 1918 autour de Clemenceau, recevait pour mission de centraliser à Paris l’administration des trois Commissaires de la République de Metz, de Colmar et surtout de Strasbourg. Décisions et responsabilités étaient ainsi monopolisées par la capitale centralisatrice. Nouvelle violation de l’article 5 de la convention d’armistice et nouvelle aliénation de l’Alsace-Lorraine !

Outre ce travail de centralisation, le Service Général d’Alsace-Lorraine reçut le pouvoir «de coordonner l’action des œuvres de protection ou assistance en faveur des Alsaciens ou Lorrains». A partir de ce moment, le gouvernement français affectait de ne plus parler d’Alsace-Lorraine, mais d’Alsace et de Lorraine, nuance qui indiquait la volonté de détruire l’entité politique et étatique créée après 1871.
Une troisième mission était confiée au Service Général d’Alsace et Lorraine : régler les questions posées par la réintégration des territoires conquis. A cette fin, chaque ministre, au besoin chaque grand service, déléguait un représentant au Service Général pour :

«1°) Coordonner et contrôler au nom et par ordre du Président du Conseil, sur toute l’étendue des territoires recouvrés d’Alsace et de Lorraine, le fonctionnement des services relevant du département ministériel qu’il représente ;
2°) assurer la liaison avec les services de ce département ;
3°) étudier l’organisation définitive à donner aux territoires après la signature de la paix».

L’article 4 du décret du 26 novembre 1918 plaçait le Service Spécial d’Alsace et de Lorraine sous l’autorité d’un secrétaire d’Etat à Paris, Jules Jeanneney (1864-1957), parent du Haut-Commissaire Maringer. Jeanneney était assisté par un Conseil Supérieur d’Alsace et Lorraine, pseudo-Landesausschuss, essentiellement composé de fonctionnaires sûrs et siégeant à Paris :

1°) Le président Louis Barthou, et cinq vice-présidents de l’ancienne Conférence d’Alsace-Lorraine créée dès février 1915 ;
2°) les présidents des dix sections d’études d’Alsace-Lorraine, instituées dès le 22 août 1917 ;
3°) le président de la Commission interministérielle de classement des Alsaciens-Lorrains ;
4°) douze personnalités alsaciennes ou lorraines, dont neuf choisies par les trois Commissaires de Metz, Colmar et Strasbourg ;
5°) le directeur du Service Général d’Alsace et Lorraine, le directeur des Affaires Politiques, le directeur des Affaires Administratives au ministère des Affaires Etrangères.

Sur un total de 32 conseillers supérieurs siégeant à Paris, on ne comptait que 12 Alsaciens-Lorrains, c’est-à-dire des Alsaciens et des Lorrains qui avaient opté pour la France après 1871 ou des bourgeois francisés connaissant bien la langue française. Le Volkstum Elsass-Lothringen ne s’y trouvait absolument pas représenté.
Or, ce même mardi 26 novembre où fut signée la «November-Verfassung» qui dépouillait l’Alsace-Lorraine de sa Constitution et de son autonomie, catholiques, protestants et juifs de Strasbourg nageaient encore dans la béate euphorie des lâches illusions, rivalisant d’offices solennels d’actions de grâces, au milieu d’un grand concours d’officiers et de généraux des troupes françaises mais où manquait le vrai peuple.

4. La mort du Nationalrat

De fait, l’action d’uniformisation était facilitée par le manque de courage civique des élus du Nationalrat. Après la neutralisation du plan Ricklin (qui devait créer une République d’Alsace-Lorraine pouvant négocier son retour à la France par un contrat d’association garanti par les Etats de la Conférence de la Paix et assurant l’autonomie à l’Alsace-lorraine dans le sein de la Illème République), après surtout l’ignoble «exécution» de l’ancien Staatssekretär Karl Hauss, le Nationalrat n’avait plus grand avenir. Cette décadence, amorcée déjà avant l’entrée des troupes françaises à Strasbourg les 21 et 22 novembre 1918 devait encore s’accentuer.

Avant cette date, le Nationalrat, sous la direction contestée du président Eugène Ricklin, s’était borné à collaborer avec les Soldaten- und Arbeiterräte, aux affaires de ravitaillement, à la sécurité des transports, à l’accueil des émigrés et des fugitifs, à la démobilisation des militaires rentrant du front, au rapatriement des fonctionnaires alsaciens-lorrains employés en Prusse ou dans les autres Etats Allemands, à la récupération des cloches non encore fondues, à l’achat de chevaux et de voitures pour les paysans.

Le 15 novembre 1918, jour de la proclamation de la République au Wurtemberg et en Bohême, dans une déclaration unanime, le Nationalrat assurait de sa protection les Allemands «Alt-Deutsche Einwohner» établis en Alsace-Lorraine, tant en ce qui regardait leurs personnes que leurs familles et leurs biens. De plus, il s’engageait à intervenir en leur faveur pour qu’ils puissent continuer à demeurer en Alsace-Lorraine. On verra quel fut leur triste sort.

Le 19 novembre 1918 arrivait du gouvernement de Berlin un télégramme daté du 17 novembre. Il attirait l’attention du Nationalrat sur le fait que l’occupation du Land Elsass-Lothringen par les troupes françaises n’était que provisoire et que l’armistice n’était signé que pour 36 jours ; en outre, un plébiscite était prévu pour la population. Ce télégramme reflétait la position prise alors par le Président des Etats-Unis Wilson et par le chef du cabinet britannique Lloyd George en faveur des minorités. Ricklin se hâta de faire remarquer que ce télégramme exposait le point de vue allemand, sans poids ni influence alors au Nationalrat. Mais était-il vraiment renseigné sur la position respective des différents Etats de l’Entente au sujet de l’Alsace-Lorraine, et une fois de plus ne s’est-il pas trompé ? Toujours est-il qu’il n’utilisa point les possibilités fournies par le télégramme berlinois. Le lendemain 20 novembre 1918, jour de la remise des premiers U-Boot allemands aux Anglais, le Nationalrat accordait par ordonnance l’amnistie à tous les condamnés politiques se trouvant sur le sol d’Elsass-Lothringen. Ainsi, à défaut d’un comportement courageux et lucide, le Nationalrat se montrait au moins utile dans sa première étape. Mais après l’entrée des troupes victorieuses à Strasbourg, le Nationalrat perdit pied.

A partir de ce moment, en effet, les membres du Nationalrat n’étaient plus pris en considération en tant que tels, en tant que députés, mais uniquement en tant que notables individuels à qui l’autorité militaire daignait s’adresser pour des renseignements et éventuellement des conseils. Ils devenaient des marionnettes chargées de donner une certaine représentativité aux Comités de Réception créés par les agents français et qui organisaient les fêtes, les défilés… Et lors de la solennelle réception officielle du Maréchal Pétain à Strasbourg le 25 novembre 1918, on avait tout simplement «oublié» d’inviter les membres du Nationalrat !… Profondément mortifiés, les députés du Nationalrat cherchèrent à se revaloriser et à redorer leur blason. Ils firent comprendre au Dr Eugène Ricklin qu’il n’était pas assez «tricolore» pour accueillir le Président de la République, Raymond Poincaré. Ils remplacèrent donc le 28 novembre 1918 le Dr Ricklin par leur doyen d’âge, l’équivoque abbé Nicolas Delsor, à la fois adversaire de Karl Hauss et de Ricklin. Le curé de Marlenheim, fils d’Auvergnat, après avoir joui durant vingt années des honneurs du Reichstag, rêvait-il maintenant de faire une autre carrière politique au Parlement français ? Ou bien pensait-il jeter du lest pour sauver l’essentiel, c’est-à-dire les intérêts de l’Eglise catholique en ce qui concernait le Concordat et la Loi Falloux, tous deux abolis en France ? Toujours est-il que Delsor allait lancer le Nationalrat dans une lamentable et basse surenchère patriotique, dont l’Alsace devait si souvent offrir le spectacle.

L’abbé Delsor commença donc par envoyer des télégrammes serviles à Poincaré et à Clemenceau. Poincaré répondit qu’il était «très sensible aux souhaits de bienvenue que lui adressent par avance les élus du suffrage universel de l’Alsace et de la Lorraine», faisant allusion au cliché des «frères retrouvés». Quant au «Tigre», avec un sens plus aigu de la fierté face à la flagornerie, il dédaigna simplement de répondre à Delsor ; pas même un accusé de réception ! Peut-être pensait-il à janvier 1904 et aux attaques de l’abbé Delsor contre le gouvernement anticlérical de Paris ?

Dans un dernier sursaut d’honneur et du sens des responsabilités, et qui sait, de honte d’avoir trahi le Volkstum Elsass-Lothringen, certains membres du Nationalrat tentèrent d’obtenir quand même quelques garanties écrites de la part de la France. Le 3 décembre 1918, le chanoine Eugène Muller avait rédigé un projet ainsi conçu : «… Nos provinces seront fières de devoir à la mère-patrie retrouvée, avec la sauvegarde de leurs libertés, de leurs traditions, de leurs croyances, qui leur a été solennellement garantie par les chefs de l’armée victorieuse, une nouvelle ère de prospérité et de bonheur». Ce texte n’était assurément pas un chef-d’œuvre. Il parle de «province» et ce mot désigne un «pays vaincu» ; il parle de «Mère-Patrie», et cette expression désigne une métropole par rapport à sa colonie ; il parle enfin de «retrouvailles» là où il s’agit en réalité d’une «reconquête» militaire. Mais enfin, ce texte avait du moins le mérite de faire allusion à l’Elsass-Lothringertum pour le respect duquel les généraux avaient donné leur caution.

Le lendemain, le Dr Eugène Ricklin, fort bien inspiré cette fois, proposait l’addition suivante après le mot «sauvegarde» : «(…la sauvegarde) de notre langue, de nos institutions religieuses, de notre individualité administrative dans la mesure où le permet l’unité de la République, ainsi que nos intérêts économiques». Malheureusement, l’abbé Haegy, le chanoine Millier et quelques autres députés, qui auraient voté en faveur de l’addition Ricklin, ne purent assister à la séance du 4 décembre, de sorte que l’amendement ne recueillit que l’appui du chanoine Didio, ancien sous-secrétaire d’Etat du ministère Karl Hauss, du curé Heymes et de trois autres membres. La majorité estimait l’addition Ricklin trop précise, et dans la crainte de froisser le vainqueur, elle n’en retint que la sauvegarde bourgeoise des intérêts économiques.

Il y eut pire ! Sur la proposition du socialiste Jacques Peirotes qui s’alignait déjà sur les mots d’ordre de Paris et qui tournait le dos à l’autonomie, le projet primitif du chanoine Muller fut amputé de sa clause primordiale : «la sauvegarde de nos libertés» ! Dans cette triste assemblée de pleutres, les Lorrains se distinguèrent par une flagornerie exceptionnelle. Au projet Muller déjà deux fois modifié et dénaturé, ils demandèrent que l’on ajoutât : «L’Assemblée Nationale, préoccupée de ne laisser subsister ni en France, ni chez les nations alliées, ni chez les neutres, ni chez l’ennemi, le moindre doute sur les sentiments véritables des Alsaciens et des Lorrains, constate que l’agitation neutraliste était l’œuvre d’une infime minorité ou d’agents allemands, et déclare solennellement que, fidèle interprète de la volonté constante et irréductible de la population de l’Alsace et de la Lorraine, exprimée en 1871 par ses représentants à l’Assemblée de Bordeaux, elle considère à jamais comme inviolable et imprescriptible le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la famille française. L’Assemblée Nationale estime comme un devoir avant de s’ajourner, de proclamer à son tour la rentrée de l’Alsace et de la Lorraine dans le droit, leur rattachement à la France indiscutable et définitif».

Inutile de dire que cette longue capitulation et abdication imposée par les Lorrains au Nationalrat avait été réclamée par Paris afin de prendre de court les Allemands et de les contraindre à renouveler le 13 décembre 1918 la signature de la convention d’armistice. Par la même occasion, le gouvernement français se donnait des atouts contre les mouvements neutralistes et autonomistes qui reprenaient vigueur.
Persuadé que le Nationalrat sauverait son existence par ses capitulations, son président, le chanoine Nicolas Delsor, convoqua tout le beau monde de Strasbourg à une «Solennelle Séance Plénière de l’Assemblée Nationale», le lendemain, jeudi 5 décembre 1918 à 15 h 30. Ce fut un vrai cirque mélodramatique. Officiers, journalistes, représentants parisiens, tous ces étrangers garnissaient les tribunes, mais l’Alsace authentique était absente. Delsor donna lecture de la proposition préparée la veille : elle fut votée publiquement, par «assis et levé», évidemment à l’unanimité, et son affichage fut ordonné dans toutes les communes d’Alsace-Lorraine. Après cette comédie, Delsor ajouta ces paroles ahurissantes : «Les hommes d’Etat qui revendiquent le plus énergiquement pour les peuples le droit de disposer librement et souverainement de leurs destinées peuvent être en ce qui concerne l’Alsace-Lorraine pleinement satisfaits. Le référendum n’a plus de raison d’être, il est fait ! (Vifs applaudissements) Il s’est accompli dans un enthousiasme indescriptible de village en village, de cité en cité, sur les pas triomphants de nos légions victorieuses ! (Vifs applaudissements)». Ces paroles également avaient été dictées par Paris, pour fermer la bouche aux Américains et aux Anglais qui, comme les Allemands, réclamaient l’application du plébiscite en Alsace-Lorraine.

Pareilles confusions politiques et psychologiques laissent perplexe. Comment peut-on assimiler le référendum ou plébiscite, vote individuel, anonyme et secret, organe de la démocratie directe, à un vote public par «assis et levé», en présence du vainqueur invité précisément pour assister à ce simulacre et effectué dans la fièvre par quelques dizaines de députés nullement élus pour cette opération — députés qui avaient juré fidélité à la Constitution alsacienne-lorraine de 1911 — députés qui par un coup d’Etat avaient transformé le Landtag en Nationalrat, et qui de toute façon n’étaient que les organes de la démocratie indirecte ?

Comment peut-on assimiler à un référendum individuel, secret et anonyme, l’accueil fait aux troupes victorieuses apportant enfin la paix et organisé par des agents français dans des villes épuisées par cinq années de guerre et de privations innombrables, sous un régime de dure dictature militaire ? Comment peut-on proclamer le rattachement du Land Elsass-Lothringen à la France, alors que l’Alsace-Lorraine se trouvait toujours dans la situation de territoire allemand occupé, conformément aux articles de la convention d’armistice et valables au moins jusqu’au 17 décembre 1918 à 12 h ? Comment enfin peut-on parler sérieusement de «nos légions victorieuses», alors que 380 000 Alsaciens-Lorrains étaient — morts ou vifs — des «Feldgrauen» vaincus ? Où est la vérité ? Où est le droit ? Où sont la pudeur du vaincu et la fierté du héros malheureux ? Où est la dignité humaine ?

Mais toutes ces flagorneries bourgeoises ne modifièrent en rien l’inéluctable cours des événements. Les jeux étaient faits, et une fois de plus, sans le peuple alsacien-lorrain.
Le 9 décembre 1918, accompagnés de plus d’un millier de politiciens et de parlementaires, le Président de la République Raymond Poincaré et le Président du Conseil Georges Clemenceau faisaient à leur tour une entrée triomphale dans Strasbourg. Anticipant gaillardement sur le futur traité de Versailles, le gouvernement de Paris prenait possession de sa conquête pour mettre les Alliés devant le fait accompli.

A la mairie de Strasbourg, l’illustre cortège n’aurait même pas accordé un regard aux membres du Nationalrat assemblé, si le chanoine Muller n’avait pris sur lui d’arrêter le «Tigre» pour lui présenter, comme par hasard, les véritables et lamentables détenteurs de la souveraineté du peu­ple d’Alsace-Lorraine.
Quelle humiliation pour le président du Nationalrat, l’abbé Delsor ! Quant à l’ancien président de la «Volkskammer» du Landtag Elsass-Lothringens, ancien député au Reichstag, et créateur du Nationalrat, le Dr Eugène Ricklin, c’est debout sur la pointe des pieds au milieu de la foule anonyme qu’il a dû assister aux cérémonies fastueuses de la visite du gouvernement français !
Il était clair que le gouvernement français ne reconnaissait plus d’autre autorité que la sienne, celle du vainqueur militaire ; il n’admettait plus d’autre source de pouvoir que celle de Paris, que celle d’un gouvernement centraliste.

Dix jours plus tard, le 19 décembre, les membres humiliés du Nationalrat se réunirent en séance privée pour adresser un Mémoire au ministre de la Guerre et Président du Conseil, Georges Clemenceau, autorité suprême de fait en Alsace-Lorraine. Delsor commençait une fois de plus par plier l’échiné en reconnaissant que le Nationalrat «n’a plus le pouvoir législatif et que la pensée de le réclamer à nouveau lui est complètement étrangère». Il abdiquait sans condition le pouvoir démocratique de l’ethnie alsacienne-lorraine.
Delsor déclarait ensuite ne point vouloir revendiquer pour «l’Alsace et la Lorraine les privilèges d’un Etat autonome en-dehors de l’unité française». Comme si une autonomie au sein de la République Une et Indivisible était concevable par Clemenceau ! Le Nationalrat rampait, et il rampait fort bas !

Enchaînant sur ces deux abdications, Delsor affirmait timidement : «Le Conseil National ne croit pas outrepasser les droits des élus du suffrage universel en se regardant encore comme représentant la démocratie alsacienne et lorraine». Et dans un dernier sursaut de dignité et de fierté, il rappelait les droits politiques acquis sous le régime allemand : «L’Alsace et la Lorraine ont eu jusqu’ici à Strasbourg, dans le Ministère d’Alsace-Lorraine, une administration centrale pour toutes les questions fiscales, scolaires, judiciaires, culturelles, etc., qui n’étaient pas du ressort de l’Empire. Même certaines administrations impériales, comme les chemins de fer, les assurances ouvrières, avaient à Strasbourg des directions revêtues de pouvoirs assez étendus. Le Conseil National ne voit pas sans une certaine inquiétude le passage trop rapide de ce régime au régime départemental, qui ferait dépendre trop directement les commissaires départementaux des services établis à Paris».
Indirectement, Delsor et ses amis reconnaissaient qu’ils avaient fait fausse route en livrant l’Alsace-Lorraine sans aucune garantie à la France. Mais il était trop tard. Faute de pouvoir agir sur le volant de direction, les membres du Nationalrat tentaient de freiner la course à l’abîme. Clemenceau fit traîner sa réponse qui ne fut expédiée de Paris que le 14 janvier 1919. C’était une lettre strictement confidentielle et non officielle, adressée non point directement à Delsor, président du Nationalrat, mais au Haut-Commissaire Maringer, «une vieille ganache» d’après Robert Heitz. Elle révèle le frémissement du «Tigre» tenant sa proie : «J’ai une satisfaction égale à constater que sur les trois points essentiels, l’accord est complet entre le Gouvernement et les auteurs de la motion :

1 ) on y écarte que le Conseil National puisse avoir aucune attribution législative ;
2°) on y repousse pour l’Alsace-Lorraine le privilège d’une autonomie, avec laquelle l’unité et l’indivisibilité de la nation française seraient incompatibles ;
3°) on n’y méconnaît pas la nécessité de faire (avec discernement, mais dès maintenant) évoluer certains services d’Alsace et de Lorraine vers le cadre départemental d’institutions françaises».

Enfin, si Clemenceau avalisait la possibilité pour le Nationalrat de donner des avis au Haut-Commissaire Maringer, c’était uniquement à titre individuel, pour chacun de ses membres, et non en tant que corps constitué. Il ne pouvait plus habilement dissoudre la représentation authentique du peuple d’Elsass-Lothringen, tant il est vrai que la ruse gouvernementale a toujours eu facilement raison des élus alsaciens et lorrains. Mais Nicolas Delsor et ses amis du Nationalrat étaient tellement entrés (ou tombés ?) dans le jeu du gouvernement français, qu’on peut se demander si finalement le Mémoire du 19 décembre 1918 n’était pas aussi le résultat d’une habile manœuvre dirigée de Paris. Toujours est-il, qu’à partir de ce 14 janvier 1919 où Clemenceau répondit au Nationalrat, ce dernier n’était plus que l’ombre de lui-même, et sa dernière manifestation publique eut lieu le 11 septembre 1919, aux obsèques discrètes du bon Mgr Adolf Fritzen, évêque de Strasbourg de 1891 à 1919. C’étaient aussi les propres funérailles du Nationalrat !

5. Le racisme français et les Commissions de Triage

Les origines du racisme des temps modernes sont à chercher auprès du comte Arthur de Gobineau. Le premier, il avait attiré l’attention sur certains problèmes importants soulevés par l’existence de races humaines différentes dans son Essai sur l’Inégalité des Races Humaines (1854). Ce racisme prit rapidement une coloration politique destinée à justifier la colonisation des vaincus, c’est-à-dire des races inférieures, par les vainqueurs, c’est-à-dire les races supérieures. Comme beaucoup de bourgeois impérialistes, le ministre Jules Ferry partageait ces idées. Le 28 juillet 1885 par exemple, il avait déclaré à la Chambre des Députés : «Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures».

Mais l’idée raciste de répartir les Alsaciens-Lorrains en quatre races est à mettre au compte (déjà sinistrement chargé) du député fugitif de Ribeauvillé, l’abbé Emile Wetterlé. Dès les 19 et 26 avril 1915, la Conférence d’Alsace-Lorraine avait adopté ses idées et ses suggestions : au fur et à mesure que les troupes françaises pénétreraient en Alsace-Lorraine, elles distribueraient immédiatement quatre modèles de cartes d’identité. Ces cartes furent officiellement instituées par l’arrêté ministériel du 14 décembre 1918.

La carte Modèle A, barrée aux couleurs tricolores, était remise aux habitants dont les parents et les grands-parents étaient nés en France ou en Alsace-Lorraine. Les détenteurs de la carte A se trouvaient volens nolens «réintégrés de plein droit».
La carte Modèle B, barrée de deux traits rouges, était imposée aux habitants dont un des membres de la famille était d’une origine dite étrangère, c’est-à-dire non française et non alsacienne-lorraine.
La carte Modèle C, barrée de deux traits bleus, était attribuée aux Alsaciens-Lorrains dont les deux branches paternelles et maternelles étaient originaires de pays alliés à la France ou restés neutres durant la guerre de 1914-1918.
La carte Modèle D, sans aucune barre de couleur, était réservée aux «étrangers des pays ennemis», entendez par là aux descendants d’Allemands, d’Autrichiens, de Hongrois ou d’autres peuples des Empires Centraux. Cette carte D revenait aussi à leurs enfants, même s’ils étaient nés depuis 1870 en Alsace-Lorraine !

Cette ségrégation raciste était foncièrement ignoble. D’abord, elle disloquait les ethnies alémanique et francique d’Alsace-Lorraine en leur surimprimant l’unité artificielle de l’Hexagone ; elle les coupait de leur milieu naturel, du reste de leurs Stämme, pour les constituer en minorités rejetées à la périphérie de la France. En effet, les Alsaciens-Lorrains forment un des éléments des peuples rhénans, le peuple alémanique et le peuple francique ; ces peuples, de part et d’autre du Rhin, sont naturellement unis par les liens raciaux, familiaux, économiques, linguistiques et culturels. Ethniquement, le Badois et le Suisse ne sont pas des étrangers pour les Alsaciens, ni les Sarrois, les Luxembourgeois ou les habitants du Palatinat (Pfalz) pour les Lorrains ; ce sont au contraire les Parisiens qui sont des étrangers à l’ethnie alémanique et à l’ethnie francique. Les frontières, «cicatrices de l’histoire», séparent donc les Alamans et les Franciques d’Alsace-Lorraine de leurs frères naturels et les rattachent à des frères artificiels. Dans le cadre du mythe politique de la «Nation», l’Education Nationale s’acharne à déraciner les ethnies de leur passé historique et culturel authentique pour lui substituer un passé mensonger et une culture qui ne sont pas les leurs.

Sur le plan économique également, cette séparation par la pseudo-frontière est un malheur pour l’Alsace-Lorraine. «Au cœur de l’Europe, l’Alsace est le fléau d’une balance qui penche fortement vers l’Est… Le partage politique de la portion rhénane supérieure de l’axe en deux territoires, le badois et l’alsacien, est intervenu dans l’histoire alsacienne comme l’élément perturbateur d’un développement axial. La configuration finistérienne imposée par les frontières à l’Est, au Nord et de façon moindre au Sud, a entravé les capacités d’intégration de la région à l’axe européen depuis le développement des nationalismes au XIXème siècle»1. Mais surtout ce racisme scandaleux disloquait et détruisait les liens sacrés de la famille. Prenons le cas d’un Alsacien-Lorrain de souche, un Alt-Elsass-Lothringer comme on dit. Si entre 1871 et 1918 il avait épousé une Alsacienne-Lorraine dont le père ou la mère, ou l’un des quatre grands-parents était né au grand duché de Bade ou en Sarre, le mari recevait la carte Modèle A et sa femme la carte Modèle B ; leurs enfants mineurs en 1918 recevaient la carte Modèle A du père, et leur enfants majeurs la carte Modèle B de la mère ! Si maintenant notre Alsacien avait directement épousé une Badoise, c’est-à-dire une femme de la même ethnie (Stamm), le père recevait toujours la carte Modèle A, mais la mère ne recevait que la carte Modèle D et les enfants la carte Modèle B !…

Ces cartes d’identité raciale jouaient un rôle discriminatoire en de multiples occasions, comme pour l’échange de la monnaie allemande contre de la monnaie française, l’établissement des listes électorales, la liberté de circulation, etc. Ordinairement, seuls les titulaires de la carte Modèle A passaient pour être Français. Contrairement à la convention d’armistice, la France avait déclaré illégale la monnaie allemande en Alsace-Lorraine après le 15 décembre 1918 et elle avait imposé la monnaie française. Or, un porteur de la carte d’identité Modèle A échangeait son mark contre 1,25 F et un porteur de la carte Modèle D échangeait son mark contre seulement 0,74 F. Le premier touchait donc 125 francs pour 100 marks tandis que le second devait se contenter de 74 francs.

Pendant la guerre déjà, le gouvernement français avait fait connaître sa volonté d’expulser 400 000 «indésirables» (Alt-Deutsche et même Alt-Elsass-Lothringer), coupables d’avoir cru de bonne foi que par les 546 «oui» contre 107 «non», la France avait accepté en 1871 la cession de l’Alsace-Lorraine à l’empire allemand et que le traité de Francfort avait été établi avec toutes les garanties juridiques internationales d’alors… ! Dès 1917, le funeste abbé Wetterlé avait dressé la liste des «têtes de boches» (c’est le titre d’un de ses ouvrages !) à éliminer en priorité. Dans cette triste affaire, aussi inhumaine qu’anti-chrétienne, il s’est malheureusement trouvé chez nous des «patriotes» pour égarer les Français. Dans La Vérité sur l’Alsace, Oscar de Férenzy l’affirme formellement : «Toute la responsabilité en incombe à des Alsaciens qui ont réussi à convaincre les autorités françaises que la présence en Alsace de tels de leurs concitoyens présentait un danger.»

1. Richard Kleinschmager : L’économie alsacienne en question (1974), pp. 13 et 14.

En considérant aujourd’hui les événements avec sang-froid, on reconnaît ce qu’il y avait d’odieux à chasser de leur propre pays des Alsaciens que le traité de paix allait réintégrer dans leur nationalité française, cela uniquement parce qu’ils avaient peut-être manifesté quelque servilité à l’égard du gouvernement allemand dont ils étaient les fonctionnaires, parce qu’ils avaient misé sur la mauvaise carte et pavoisé, avec plus ou moins d’enthousiasme, à l’annonce des victoires allemandes. Et que s’est-il passé ? Les dénonciations pleuvaient, émanant des gens les moins recommandables qui, pour se venger d’un ennemi personnel, pour se débarrasser d’un créancier gênant ou d’un concurrent, parfois tout simplement pour faire oublier leur propre passé, se livraient à la plus misérable délation»1.

A la suite des troupes françaises, des bandes de «patriotes français» parcouraient les rues des villes, pillaient les magasins des uns, baissaient le rideau métallique des autres en leur interdisant tout commerce. Chaque magasin devait afficher la nationalité de son propriétaire ; les firmes qui avaient exploité le privilège de fournir la Cour Impériale du Kaiser se hâtèrent de faire de la surenchère patriotique et apposèrent de grands placards tricolores : Maison essentiellement française ! Durant la dictature militaire de 1914-1918 parler français était jugé séditieux. Sous la dictature patriotique d’après 1918, parler en Hochdeutsch ne l’était pas moins. Au mépris de la convention d’armistice et de la plus élémentaire justice, les personnes expulsées ne pouvaient emporter que 30 kg de bagages et une somme d’argent strictement limitée. A Strasbourg, les victimes innocentes devaient, en colonne et à pied, parcourir le chemin jusqu’au pont de Kehl. Les «patriotes français», qui avaient constitué des Comités d’Accueil les y attendaient : des femmes hystériques, des voyous injuriaient les expulsés, leur crachaient au visage, leur lançaient des crottins de cheval2. Dans la Strassburger Neue Zeitung du 3 décembre 1918, Haniel, spectateur sadique et cynique, étalait sa joie perverse en rapportant ces faits révoltants. Un témoin, toujours vivant, se rappelle avec indignation la haine diabolique fomentée à Colmar par les «patriotes français». C’était en 1919. On allait expulser en camions militaires des Alt-Deutsche qui depuis presque un demi-siècle s’étaient entièrement identifiés avec les Alsaciens et faisaient souvent partie de la même ethnie alémanique.

1. Oscar de Férenzy : La Vérité sur l’Alsace (1930), p. 41.
2. Ces voyous étaient souvent payés par les «patriotes», comme ce Strasbourgcois qui déclarait au pont de Kehl : «Fer fénf Frankc hâv ich jetzt genô gspitzt ! (Pour cinq francs, j’ai maintenant assez craché !)».

On les rassembla dans la cour du Cercle Saint-Martin. S’y trouvait l’un des plus haineux «grands patriotes», Jean-Jacques Waltz, dit Hansi, qui excitait une bande de jeunes gamins irresponsables à hurler des chansons injurieuses à l’adresse de ces innocentes victimes. Parmi les malheureux, une femme avec un nouveau-né dans les bras ; le bébé pleurait et la mère pour le calmer voulut lui donner du lait, lorsqu’une furie se précipita sur elle, arracha le biberon des mains de la mère, en versa le contenu sur le sol en criant : «Un enfant boche ne boira pas du lait français !»

Le plus célèbre proviseur du lycée de Colmar avant la guerre de 1914 était Gustav Gneisse, originaire de la Saxe prussienne, exactement de Naumburg-an-der-Saale, où était né le célèbre égyptologue Lepsius. Gneisse avait fréquenté la fameuse Ecole de Schulpforta, près de Halle, pépinière d’hommes remarquables. Il avait achevé ses études universitaires à Strasbourg avant d’entrer dans le corps enseignant d’Elsass-Lothringen. Ses élèves, dont plusieurs vivent encore, rendent un hommage chaleureux à la compétence et au dévouement de cet enseignant. Sauf évidemment les mauvais élèves, et parmi ces cancres, notre J.J. Waltz, dit Hansi. Sous le titre de Professeur Knatschké, Hansi caricatura et traîna dans la boue l’illustre maître qui d’ailleurs n’avait jamais porté un quelconque uniforme militaire. Vieillard presque aveugle, Gustave Gneisse vivait retiré à Colmar, lorsqu’en 1919 la police se présenta à son domicile pour lui notifier l’ordre d’expulsion1… Le fanatisme patriotique de Hansi n’en réclamait pas moins !

Mgr Willibrord Benzler, bénédictin et évêque de Metz, avait courageusement défendu les Lorrains durant la guerre de 1914-1918 ; il n’en fut pas moins avisé qu’il aurait à se présenter à la gare centrale de Metz le 27 août 1919 «avec 30 kg de bagages au maximum, 2 jours de vivres et au plus 2 000 marks en argent de poche», pour être expulsé avec un groupe d’autres Allemands. Son vicaire général et futur successeur, Mgr Pelt, intervint et finit par obtenir que l’évêque de Metz pût quitter son diocèse par Sierck et Perl, pour se retirer à Lichtental, comme archevêque titulaire d’Attala, où il mourut le 16 avril 1921 ; il est enterré à l’abbaye de Beuron. Quant à l’excellent évêque de Strasbourg Mgr Adolf Fritzen, c’est la mort seule qui le 9 septembre 1919 lui permit de demeurer au milieu de ses fidèles en Alsace ; nous avons vu comment son discret enterrement le 11 septembre 1919 fut la dernière manifestation du Nationalrat.

1. En 1940, la fille du professeur Gneisse devint sage-femme à Turckheim el y recueilli! son vieux père qui mourut peu après 1945.

Les deux principaux responsables de ces expulsions étaient l’officier d’état-major du général Gouraud, le général Vandenberg, et le Haut-Commissaire Maringer, «la grande ganache». De novembre 1918 à septembre 1920, 111 915 habitants durent brutalement quitter l’Alsace-Lorraine : environ 15 000 en décembre 1918 et janvier 1919 ; puis de février 1919 à septembre 1920, 29 083 hommes, 29 492 femmes et 36 840 enfants, auxquels il faut ajouter environ 1 500 soldats qui préférèrent rester en Allemagne et qui ne rentrèrent pas dans leurs foyers. Or, après 1870-1871, les Allemands n’avaient expulsé personne. De ce comportement inauguré par la France, les nazis se souviendront hélas en 1940…

La troisième initiative néfaste de l’abbé Wetterlé consista dans les Commissions de Triage. Dès 1915, dans sa brochure La Grande-Guerre : l’Alsace-Lorraine, il proposait l’expulsion de tous les immigrés venus en Alsace-Lorraine depuis 1871, ainsi que de leurs descendants. En 1917, dans Têtes de boches, il s’en prenait même à d’authentiques Alt-Elsass-Lothringer : «Avec les Bulach, les Pétri, les Ricklin, les André Kiener, les Nordmann, les Lehmann et les Hans Kuntz, les deux Wolf devront s’en aller rejoindre, de l’autre côté du Rhin, les Allemands vaincus. Ayant déjà de plein gré léché les pieds des maîtres prussiens de l’Alsace, il ne leur en coûtera sans doute pas beaucoup de continuer cette malpropre opération, même après l’évanouissement de leurs rêves ambitieux».

Sur les conseils de ce prêtre égaré par le nationalisme, Clemenceau fit paraître dès le 2 novembre 1918, donc une semaine avant l’armistice, une instruction ministérielle qui ordonnait la création des Commissions de Triage immédiatement après l’entrée des troupes sur le territoire ; le prétexte avancé était celui d’assurer la sécurité militaire conformément à l’article 9 de la loi du 9 août 1849…
Ces Commissions de Triage étaient de deux sortes : de première et de deuxième instance.

Les Commissions de Triage de première instance avaient comme président un officier du service d’espionnage et comprenaient un collaborateur alsacien-lorrain désigné par l’administration militaire, et deux autres Alsaciens ou Lorrains, réfugiés en France durant ou avant la guerre, et déjà membres des Commissions chargées des camps de prisonniers et des Camps d’Internement français. Cette première Commission fournissait un rapport à une Commission de Triage de deuxième instance, pratiquement secrète ; cette dernière seule proposait les expulsions et les internements au Commandement Militaire des troupes d’occupation françaises constitué autour du général d’état-major Pettolat.

Un officier intègre, membre de cet état-major, jugeait ainsi ses collègues : «Ces Messieurs, aussi ignorants de l’Alsace que j’eusse le droit de l’être de la Catalogne, se croyaient positivement en pays ennemi. Ils ne parlaient que d’arrestations, d’expulsions, etc. et se considéraient comme des justiciers vis-à-vis des Alsaciens n’ayant pas cru fermement dans les dernières années de la guerre à la Revanche… Ils ne comprenaient rien aux vicissitudes des pays de Marche, ni à la nécessité pour certains Alsaciens pourvus de fonctions publiques de faire, je dirais gros dos devant les exigences de leur situation… Un Ricklin était un traître né. Dans la famille du baron de Bulach, il fallait faire de tous les membres un fagot uniforme et le jeter au feu…».

Plus tard, le 8 novembre 1929, le député Marcel Stürmel déclarait en préambule à une proposition de loi : «Les victimes de ces Commissions de Triage, le plus grand nombre des Alsaciens ou Lorrains de vieille souche, se recrutaient parmi toutes les classes sociales de la population. Une partie, probablement ceux qu’on jugeait les plus dangereux, fut internée en territoire allemand occupé, notamment au pont de Kehl (Bodersweier, Kork, Appenweier, Wilstätt, etc.). L’autre partie fut envoyée dans différentes contrées de l’intérieur de la France. En dehors d’environ 200 fonctionnaires de toutes catégories, on y trouvait : juristes, médecins, pharmaciens, ingénieurs, agriculteurs, hôteliers, cheminots, photographes, retraités, rentiers, curés, ouvriers, employés, etc. Les hommes politiques ne furent pas épargnés non plus. En dehors de M. Ricklin, président de l’ancien Lantag et du Conseil National d’Alsace-Lorraine, interné du 13 mars 1919 au 16 janvier 1920 à Kork, l’ancien secrétaire d’Etat Hauss fut également traduit devant la Commission de Triage de Strasbourg. Ses explications furent tellement énergiques qu’on n’osa pas toucher à sa personne… On a même osé citer devant une Commission de Triage M. Millier, aujourd’hui sénateur du Bas-Rhin, qui à ce moment faisait fonction de curateur de l’université française de Strasbourg, nouvellement installée… Il est ensuite à remarquer que des fonctionnaires, cités devant la Commission de Triage et relâchés malgré la dénonciation, furent tout de même suspendus ou révoqués de leurs fonctions ou forcés de prendre une retraite prématurée. Les autres citoyens se virent exposés à toutes sortes de chicanes administratives ou professionnelles. Pendant des années, on les persécutait comme mauvais Français, sans se soucier de leur famille, ni de leurs droits d’homme et de citoyen…».

Internées ou expulsées, les victimes des Commissions de Triage ne pouvaient emporter comme bagages que ce qu’elles pouvaient porter sur elles-mêmes et une somme de 200 francs. En exil, elles devaient se nourrir et se loger à leurs frais, tandis que leur famille restait dans la misère si des parents ou des amis ne se chargeaient pas de leur entretien. Deux fois par jour, les internés étaient tenus de se présenter au Commandant de Place de leur résidence forcée.

Le publiciste radical Lucien Minck1 nous renseigne dans La Dépêche du 12 janvier 1930 sur la valeur des Commissions de Triage : «Ces tribunaux n’ont pas seulement été illégaux, mais leur procédure et leurs jugements ont été dépourvus de toutes les garanties des procédures et jugements ordinaires. Les juges n’avaient aucune des qualités officielles qui sont requises pour un juge. Ils n’étaient ni assermentés ni responsables de leurs jugements. Les témoins ne prêtaient pas serment et n’encouraient aucune responsabilité légale. Ils témoignaient en l’absence des accusés qui d’ordinaire ne connaissaient même pas leurs accusateurs. L’accusé ne pouvait pas prendre connaissance de son dossier et l’assistance d’un défenseur lui était interdite. C’est l’accusé qui devait prouver son innocence et non le tribunal sa culpabilité. Le tribunal jugeait sans appel et sans être obligé de donner les attendus de son jugement. Il convient d’ajouter que les tribunaux ont usé et abusé de cette situation illégale, au point de baser parfois leurs jugements sur des dossiers sciemment faussés et sur des documents inexistants».

Au milieu des juges de ces Commissions de Triage siégeaient souvent des gens sans aveu, qui ne rêvaient que représailles, ou bien des «revenants» fanatiques, voire même des gens notoirement indignes. Tel cet Alsacien expulsé d’une Ecole Normale d’Instituteurs de Basse-Alsace pour immoralité, qui alla s’installer en France et devint interprète dans l’armée française ; revenu avec les troupes d’occupation, nommé président d’une Commission de Triage, il sévissait impitoyablement contre ses anciens camarades de classe. En avril 1929, Robert Redslob2, professeur de droit international à l’université de Strasbourg, écrivait dans Le Temps : «Le régime français qui s’installait dans le pays a fait le jeu de ces mouvements réactionnaires par l’institution d’une sorte de Haute Cour de justice en patriotisme. Je qualifierai cette Cour du qualificatif le plus indulgent que je sois capable de trouver : je dirai qu’elle fut une conception antijuridique. Faire rendre compte à des Alsaciens, devant la barre d’une espèce de tribunal, de l’attitude qu’ils avaient eue pour le régime constitutionnellement établi et basé sur un traité en règle, je dois avouer en toute humilité que je n’ai rien compris à cette procédure…». Ce ne fut que le 16 juin 1919 que le Commissaire Général Alexandre Millerand suspendit provisoirement le fonctionnement de ces tribunaux

1. Lucien Minck était un patriote anti-autonomiste.
2. Redslob était aussi un patriote anti-autonomiste.

d’injustice. Finalement, quinze jours après la ratification du traité de Versailles, une circulaire de Millerand, datée du 27 octobre 1919, mit un terme à la Haute Cour de patriotisme : «La mission qui vous avait été confiée ainsi qu’aux membres de la Commission devra être considérée comme terminée…»

A partir de cette date, les victimes des Commissions de Triage purent rentrer dans leurs foyers si elles avaient été internées en France ; celles qui avaient été internées en Allemagne durent attendre la ratification du traité de Versailles par les autres pays, c’est-à-dire qu’elles ne furent pas libérées avant le 10 janvier 1920. Le Dr Eugène Ricklin, qui en sa qualité de citoyen français avait demandé son rapatriement au moment de la signature du traité de Versailles le 28 juin 1919, fut condamné pour ce «crime» à deux mois de prison supplémentaires !

Les fanfares qui claironnaient la Marseillaise à longueur de journée depuis le début de l’occupation militaire française s’étaient à peine tues, les enfants conçus par les jeunes Alsaciennes et Lorraines dans l’ivresse des après-défilés et des après-bals patriotiques n’étaient pas encore nés et abandonnés dans les orphelinats, le traité de paix n’était pas encore signé à Versailles ou du moins ratifié par les puissances victorieuses, que déjà se manifestaient les premiers symptômes de ce qu’on appela d’abord pudiquement «le Malaise Alsacien-Lorrain». Ce malaise était en partie la conséquence du racisme français, des iniquités des Commissions de Triage, des expulsions et internements abusifs et haineux ; ce malaise révélait un mal corrupteur inoculé par le vainqueur et dans lequel les différents mouvements autonomistes de l’entre-deux-guerres trouvèrent le résonateur nécessaire.

KAPITEL VI : LE TRAITÉ DE VERSAILLES ET SES CONSÉQUENCES

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