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Unsri Heimet

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Onze novembre alsacien

Posted on décembre 8th, 2016 by Unsri Heimet

Onze novembre alsacien

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Je suis français, né dans les années soixante, et les soldats sur cette photo sont allemands. La photo a été prise en 1918, peu après l’armistice, ou dans les premiers mois de 1919. Les soldats sont en captivité, dépouillés de leurs effets personnels et militaires jusqu’aux ceinturons et cartouchières, mais ils sont vivants. Ils sont en apparence indemnes, quoique les traumatismes psychologiques échappent au regard photographique. Cependant, je conserve cette photo, précieusement, car l’un des soldats n’est autre que mon grand-père.

De lui, j’ai peu de souvenirs. Il est mort lorsque j’étais enfant et ce que j’ai appris à son sujet me le rendit plus proche. Mon grand-père était un homme du peuple, simple, qui aurait aimé traverser le siècle en toute simplicité. Mais le destin en a décidé autrement. Il l’a jeté dans une tourmente d’événements dramatiques à l’issue desquels l’attendait une geôle française, c’était à la fin de l’année 1918. Chaque 11 novembre désormais, je tiens cette photo telle une pièce de puzzle, laquelle ne trouve pas sa place parmi les innombrables commémorations qui, aujourd’hui encore, proclament : « Souviens-toi, il est mort pour que tu restes français. »

Je suis français mais j’appartiens à cette génération dont les grands-pères ne sont nullement morts pour cette raison-là. Ils étaient quelques 350 000, nés à la fin du XIXème siècle, en une terre qui aujourd’hui est française mais qui, alors, était allemande. Je veux parler de l’AlsaceMoselle, que l’éphémère Constitution de 1911 nomma: Land Elsass-Lothringen. Pour la plupart, ils ont combattu sur le front germano-russe. Lemberg, Narotsch, Broussilov ou Vilnius leur étaient familiers. Ils ont connu la brève victoire de Brest-Litovsk, concédée par un certain Trotski, puis ils ont remplacé les fantassins tombés sur le front de l’Ouest en se disant: Im Westen nichts neues. Quelques 50 000 d’entre eux sont morts aux combats, beaucoup d’autres sont restés marqués dans leur chair ou leur esprit, pour des raisons dont aujourd’hui nous connaissons les impostures. Sans doute quelques-uns pensèrent-ils jusqu’au bout combattre pour une patrie, mais celle-ci n’était nullement française.

Né français, je partage le sort de compatriotes, français, dont la nation – ou l’Etat – continue de célébrer l’armistice d’une guerre où périrent des millions d’hommes. Sans doute sommes-nous des centaines de milliers, fils et petits-fils de soldats allemands du Land Elsass-Lothringen, à partager ce sort. Nous nous associons à cette commémoration, pleinement, mais nous n’en tenons pas moins en mains la photo de nos grands-pères, lesquels étaient des hommes simples, désireux de traverser le siècle en toute simplicité, des grands-pères que nous ne pouvons renier sans nous renier nous-mêmes.

Nous sommes dépositaires d’une mémoire encombrante, dont la cendre tiède contient encore des braises. Et peut-être aurions-nous mieux fait d’oublier tout ceci, laisser les morts avec les morts pour nous tourner résolument vers l’avenir. Peut-être aurions-nous mieux fait de nous en tenir à cette fatalité qui nous faisait dire, rede m’r nehmi davon (n’en parlons plus!), mais nous n’en sommes pas capables. Un jour ou l’autre, nous ouvrons une vieille boîte en fer blanc d’où tombent des photos sépia de soldats, allemands, qui prenaient la pose avec la tranquille bénédiction du Seigneur (Gott mit uns).

Nous sommes dépositaires d’une mémoire et, jusqu’à présent, nous avons fait notre affaire de ses contradictions et paradoxes: nous avons fait (et faisons) partie du roman national français, auquel nous avons oeuvré (et oeuvrons), avec énergie et constance, tout en feignant d’ignorer que cette implication exige un oubli de nous-mêmes, de nos origines et de nos traditions. Mais cet oubli, cette amputation de nous-mêmes, nous parait de plus en plus difficile, sans doute parce que, alsaciens, nous avons, plus que d’autres, le sens du territoire et des traditions; mais peut-être aussi parce que le roman national français a perdu de son prestige et de sa splendeur. Le roman national français, de plus en plus de Français semblent ne plus y croire eux-mêmes.

Longtemps pourtant, nous avons tenu la lampe sous le boisseau, nous avons chaussé nos galoches au chausse-pied, nous avons tu nos interrogations, nous en avons fait des chansons et des witz où nous nous moquions de nous-mêmes. Tandis que nos compatriotes commémoraient leurs morts pour la France, nous avons commémoré les nôtres en silence. Devant des stèles sans revendication, nous leur avons adressé nos prières muettes dans l’espoir de ne pas les offenser. Nous avons vécu dans une sorte de compromis où beaucoup de choses restaient tacites, dans l’espoir que le temps n’en déplace pas les contours.

Il est cependant dans la nature des choses tacites de n’être ni reconnaissables ni reconnues. « Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde », s’exclamait Albert Camus. Nous avions une région, l’Alsace, aujourd’hui fusionnée – dissoute ? – dans une grande région purement administrative, issue d’un découpage jacobin, dont les parties constituantes partagent peu de choses et encore moins une identité. Nos morts sont désormais condamnés à un oubli plus profond et nos traditions à une disparition plus certaine. Mais nous n’en possédons pas moins des photos où des grands-pères, au-delà des décennies, nous adressent une question muette. Ces photos, nous ne pouvons plus en dissimuler l’existence et nous posons désormais à la France cette question: en quel roman national devons-nous les ranger?

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Le roman Cahiers français ou la langue confisquée, paru en 2016 aux éditions Sutton, évoque le destin de ces soldats.

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