Julien Freund, la morale et le politique
Posted on mai 13th, 2011 by KlappersteinTrop nombreux sont les Alsaciens qui croient en la rhétorique du plébiscite de tous les instants qui entend justifier l’appartenance de l’Alsace à la France, en la fable libéral qui postule le seul contrat comme base du fait politique.
Des bombes à fragmentations, le chaos inhérent à la guerre et autres merveilles à uranium appauvri dévastent l’Afghanistan et la Libye dans des guerres humanitaires condamnées à tourner au désastre, du fait de la confusion permanente entre politique et morale, du fait d’une certaine hystérie médiatique et moraliste où se côtoie le grotesque et l’irresponsabilité la plus criante.
Le droit de l’hommisme, qu’il pousse et serve d’alibi à des guerres néo coloniales ou qu’il serve à galvauder la démocratie et à culpabiliser les hommes et les peuples, est la nouvelle religion de la modernité. Et il est lui-même fondé sur une vision erroné des liens entre conflictualité, droit, politique et morale.
Julien Freund, qui eut entre autre comme contemporain un certain Bernard-Henri L, n’était certes pas photogénique, et n’avait pas plus la passion des plateaux télé que du bling bling germanopratin . Mais s’il est lu aujourd’hui avec intérêt dans une grande partie du monde , c’est parce qu’il donnait et qu’il donne encore des clés conceptuelles pour mieux comprendre le politique, et donc les réalités de ce monde conflictuel et mensonger que nous avons tous en partage.
_____________________________________________________________
Après avoir obtenu, en 1949, son agrégation de philosophie, Freund a commencé à travailler sur sa thèse de doctorat, intitulée L’essence du politique. Son directeur de thèse sera Raymond Aron, le philosophe Jean Hyppolite ayant préféré se récuser au motif qu’en tant qu’homme des Lumières acquis à l’idée de progrès, il ne pouvait patronner un travail dont l’auteur affirmait qu’« il n’y a de politique que là où il y a un ennemi » !
Le 26 juin 1965, âgé de quarante-quatre ans, Freund soutient sa thèse à la Sorbonne, devant un jury comprenant, outre Raymond Aron, les philosophes Paul Ricoeur, Jean Hyppolite et Raymond Polin, ainsi que le germaniste Pierre Grappin.
Et s’il veut que vous soyez son ennemi,
vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié.
Du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes
Ricoeur déclare la trouver « géniale », tandis qu’Hyppolite ne peut que redire son accablement : « Si vous avez vraiment raison, il ne me reste qu’à cultiver mon jardin ! » A quoi Julien Freund répond :« Comme tous les pacifistes, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi. Or, c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin ». Publiée la même année, L’essence du politique reste encore aujourd’hui son oeuvre principale.
(…) Dire qu’il y a une essence du politique, c’est dire que la politique est une activité consubstantielle à l’existence humaine et qu’elle n’est donc plus à inventer. Mais cela signifie aussi qu’on ne saurait la faire disparaître, ainsi que le marxisme et le libéralisme ont pu l’espérer, l’un en y voyant une simple aliénation (l’instrument de domination d’une classe sociale), l’autre en la concevant comme une activité irrationnelle appelée à être supplantée par les lois du marché.
S’il y a des révolutions politiques, il n’y a pas de révolution dans le politique
Comme Aristote, Freund soutient que l’homme est par nature un être politique et social. L’état politique ne dérive donc pas d’un état antérieur : contrairement à ce qu’affirment les théoriciens du contrat, il n’y a jamais eu d’« état de nature » prépolitique ou présocial. Etant intrinsèque à la société, la politique n’est pas le résultat d’une convention.
Mais cela ne veut pas dire qu’elle soit une notion immobile ou figée. En même temps qu’elle permet de distinguer entre les genres, l’essence définit seulement la part d’invariant existant dans une activité appelée dans la vie concrète à revêtir les figures les plus diverses.Vilfredo Pareto disait déjà que le changement ne se comprend que par rapport à ce qui ne change pas. Freund, lui, distingue la politique, activité variable et circonstancielle, et le politique, catégorie conceptuellement immuable (les Italiens disent « la politica » et « lo politico »). La politique est toujours changeante, mais le politique est toujours le même. Ce que Freund traduit d’une formule : « S’il y a des révolutions politiques, il n’y a pas de révolution dans le politique ».
llll
(…) Comme ses deux maîtres, Raymond Aron et Carl Schmitt, Julien Freund soutient donc la thèse de l’autonomie du politique. Ce n’est pas à dire que l’action politique ne doit pas tenir compte des données économiques, morales, culturelles, ethniques, esthétiques et autres, mais qu’une politique exclusivement fondée sur elles n’en est tout simplement pas une. Chaque activité humaine est en effet dotée d’une rationalité qui lui est propre. L’erreur commune du libéralisme et d’un certain marxisme est de faire de la rationalité économique le modèle de toute rationalité. « La pensée magique, dira Freund, consiste justement en la croyance que l’on pourrait réaliser l’objectif d’une activité avec les moyens propres à une autre ».
Freund insiste tout particulièrement sur la nécessité de bien distinguer la politique et la morale. D’abord, explique-t-il, parce que la première répond à une nécessité de la vie sociale alors que la seconde est de l’ordre du for intérieur privé (Aristote distinguait déjà vertu morale et vertu civique, l’homme de bien et le bon citoyen), ensuite parce que l’homme moralement bon n’est pas forcément politiquement compétent, enfin parce que la politique ne se fait pas avec de bonnes intentions morales, mais en sachant ne pas faire de choix politiquement malheureux. Agir moralement n’est pas la même chose qu’agir politiquement. C’est ce que Max Weber disait aussi en attirant l’attention sur le « paradoxe des conséquences » : l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Il n’y a pas de politique morale, mais il y a une morale de la politique
La politique n’en est pas pour autant « immorale ». Elle a même sa propre dimension morale, en ce sens qu’elle est ordonnée au bien commun, qui n’est nullement la somme des biens ou des intérêts particuliers, mais ce que Hobbes appelait le « bien du peuple », et Tocqueville le « bien de pays ». « Il n’y a pas de politique morale, écrit Julien Freund en1987, dans Politique et impolitique, mais il y a une morale de la politique ».
lllll
(…) La guerre et la paix sont en réalité des notions corrélatives, inséparables. Penser l’une implique de savoir penser l’autre, car « la politique porte en elle le conflit qui peut, dans les cas extrêmes, dégénérer en guerre ». Mais la paix est aussi le but de la guerre, ce qu’oublient ceux qui rêvent au nom d’un idéal guerrier d’une vie qui serait un « perpétuel combat ». Or, il n’y a de guerre ou de paix que provisoire. La paix n’est pas absence de guerre, mais« équilibre entre les inimitiés ».
La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui
La condition de la paix, c’est la reconnaissance de l’ennemi : on ne peut faire la paix qu’à deux. Refuser de négocier avec le vaincu en lui imposant purement et simplement les conditions du vainqueur, équivaut à ne pas le reconnaître comme un interlocuteur politique, mais à le tenir pour un coupable. « La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui ». La paix qui exclut l’ennemi s’appelle guerre.
Dans le domaine des relations internationales, Julien Freund pense que le droit reste subordonné aux intérêts de la politique. C’est pourquoi il critique l’attitude moraliste consistant à croire que l’idéologie des droits de l’homme peut régler les rapports entre les Etats ou que l’on peut mettre fin aux guerres par la voie juridique, en faisant l’économie de la puissance.
« Les vrais penseurs, observe Pierre-André Taguieff, apparaissent le plus souvent comme des mal-pensants ». Frappé d’ostracisme après Mai 1968 par la frange la plus conformiste de l’intelligentsia de gauche, Julien Freund décide à cette époque de prendre une retraite anticipée. Lorrain jusqu’au bout des ongles, il refusa un poste aux Etats-Unis, puis la chaire de Raymond Aron, qu’on lui avait proposée, pour se retirer en Alsace, à Villé, et y travailler à son aise loin des coteries parisiennes. « Kant vivait à Königsberg et non à Berlin », répliquait-il à ceux qui s’étonnaient de ce « provincialisme ». En 1979, il sera quand même nommé président de l’Association internationale de philosophie politique.
Extrait de Julien Freund par Alain de Benoist. Pour lire intégralité du texte, cliquez sur notre page Julien Freund, l’essence du politique
_________________________________________________________________





