Geschichte des Elsässerdeutsch in Kurzfassung
Posted on novembre 27th, 2010 by KlappersteinBrève histoire de l’allemand dialectal d’Alsace
Par Pierre Klein
L’allemand dialectal d’Alsace constitue un élément de l’identité, de l’histoire et de la culture alsaciennes. Il s’agit de variantes alsaciennes de dialectes allemands, alémaniques et franciques, servant essentiellement à la communication courante et orale, fonction qu’elles remplissent depuis plus de 1500 ans. L’allemand dialectal d’Alsace est étroitement apparenté à une grande langue de culture, l’allemand standard dans le continuum duquel il s’inscrit et avec lequel il est, comme tout dialecte, en situation de diglossie. Il est à la base du bilinguisme collectif ou populaire français-allemand de la région et le justifie. Cela étant, c’est aussi un morceau d’Europe. Mais la politique linguistique conduite en Alsace, notamment depuis 1945, n’a pas manqué d’induire une certaine résignation quant à la défense et une certaine désaffection quant à l’emploi de la langue allemande, dialectale ou standard. L’allemand dialectal d’Alsace est aujourd’hui en très nette régression.
A l’origine, il y a le germanique. Ce terme est un dérivé de germain qui est lui-même un emprunt au latin germanus, lui-même composé du celte gair (voisin) et de man (peuple). Germains, c’est ainsi que les Celtes appelaient leurs voisins de l’Est. Les populations qui parlaient le germanique se trouvaient, vers l’an 1000 avant J.-C., dans le Nord de l’Europe. Vers 500 av. J.-C., elles atteignaient une ligne allant des Pays-Bas actuels à la future Pologne, en l’occurrence jusqu’à la Vistule. Au début de notre ère, elles se trouvaient dans les vallées de la Moselle et du Rhin, sur le Danube et au-delà de la Vistule. Un ou deux siècles après la chute de l’Empire Romain les déplacements de populations, die Völkerwanderungen, commencent à se stabiliser en Europe de l’Ouest. La frontière linguistique entre langue romane et langue germanique se fixe définitivement entre le IVème et le IXème siècle ap. J.-C. L’Alsace et la Moselle se trouvent alors avec le Luxembourg, une moitié de la Belgique, l’Allemagne, les deux tiers de la Suisse, une petite partie de l’Italie et de la plus grande partie de l’Autriche du côté du germanique.
L’allemand dialectal alsacien est plus précisément issu du germanique de l’Ouest qui se subdivise en germanique de la mer du Nord (Saxons, Angles, Frisons et les Francs saliens), le germanique de l’Elbe (Bavarois, Alamans) et le germanique de la Weser et du Rhin (Francs ripuaires et Hessois). Les dialectes alsaciens sont des dialectes franciques et alémaniques, francique rhénan lorrain dans la région de Sarre-Union, qui se rattache à l’allemand moyen, francique rhénan du Sud dans la région de Wissembourg, le bas alémanique du Nord dans le reste du Bas-Rhin, le bas alémanique du Sud dans une bonne partie du Haut-Rhin et le haut alémanique au Sud d’Altkirch, que l’on rattache tous à l’allemand supérieur. Ces délimitations sont obtenues par ce que les linguistes appellent des isoglosses et des isophones, c’est-à-dire des lignes qui délimitent les dialectes ou les sous-dialectes entre-eux et qui permettent de tracer des cartes linguistiques. Les dialectes alémaniques et franciques se sont établis progressivement dans la région à partir de l’époque romaine, mais surtout depuis le Vème siècle. Ils vont constituer l’outil d’expression orale privilégié des Alsaciens jusqu’au milieu du XXème siècle.
Les dialectes alsaciens ne forment pas un isolat. Ils participent des dialectes franciques et alémaniques et, à ce titre, du continuum allemand, du continuum horizontal des dialectes, comme du continuum vertical des dialectes et de l’allemand standard. Tout ce qui est parlé ou écrit dans cet espace linguistique ou diatopie est par définition de l’allemand, donc aussi l’allemand dialectal alsacien. Les Alsaciens en avaient parfaitement conscience. Ne disaient-ils pas qu’ils parlaient ditsch ou elsasserditsch, c’est-à-dire l’allemand ou l’allemand alsacien, et ne se reconnaissaient-ils pas comme étant ditschsprochig, c’est-à-dire germanophones.
L’intérêt pour les dialectes a été pendant très longtemps quasi-inexistant. Il en va de même en Alsace. Encore en 1806, le pasteur J.-J. Goepp affirme dans son Mémoire sur le dialecte allemand en usage dans la ci-devant Alsace qu’il n’y a aucun ouvrage qui traite du dialecte alsacien. Néanmoins, au cours du XIXème siècle, avec la montée en puissance des langues standards partout en Europe, les dialectes commencent à susciter curiosité et préoccupation. C’est le cas, en Alsace, d’un certain Hermann dans ses Notices historiques, d’Arnold dans l’avant-propos de son Pfingstmontag, d’Adolphe Stoeber avec ses Proben aus einem elsässischen Idiotikon (1846) et de Tissier avec ses Recherches sur l’étymologie des noms de lieu.
La première mention d’une elsasser sproch, langue alsacienne, date de 1369. Elle est faite par un Suisse, Nicolas de Bâle, pour distinguer son dialecte de celui de Strasbourg. Le premier texte imprimé en Strossburjerditsch, dialecte de Strasbourg, date de la fin du XVIIème siècle. Et s’il existe déjà, à la fin du XVIIIème siècle une littérature dialectale, les Fraubasengespräche, des commérages, c’est Georg Daniel Arnold, père du théâtre dialectal, et Daniel Ehrenfried Stoeber, père du lyrisme régional qui donnent au XIXème siècle leurs premières lettres de noblesse aux dialectes en leur consacrant respectivement une comédie et une œuvre poétique. La production littéraire dialectale restera néanmoins insignifiante avant 1870.
Un changement important intervient après cette date. Il s’inscrit, d’une part, dans des données politiques et culturelles propres à l’Alsace-Lorraine, mais aussi dans un mouvement plus large en faveur des régionalismes. Le 2 octobre 1898 est créé le théâtre alsacien de Strasbourg. Il ouvre avec « L’ami Fritz » d’Erckmann-Chatrian, traduit par Hauss en dialecte. Le 27 novembre de la même année, il présente une création « D’r Herr Maire » de Gustave Stoskopf. Le succès est immédiat et d’autres créations, d’autres adaptations et d’autres théâtres suivront, cela jusqu’à nos jours, ainsi qu’une pléiade d’auteurs. Il en va de même pour la poésie dialectale qui prend également son essor à la même époque avec, en particulier, les frères Adolphe et Albert Mathis. Beaucoup d’autres poètes suivront. Quelques films seront tournés et quelques romans seront écrits en dialecte, mais la production dialectale se cantonnera, pour l’essentiel et avec le succès que l’on sait, à la littérature théâtrale et poétique, chansons et Hörspiele compris. En général, le domaine culturel, et l’écrit en général resteront très largement du ressort de l’allemand standard d’abord, puis de plus en plus du français.
Rien ne distingue, quant au fond, l’allemand dialectal d’Alsace des autres dialectes allemands, si ce n’est qu’ils se sont ennoblis en ce sens qu’ils sont devenus, à l’égal des dialectes franciques du Luxembourg et des dialectes alémaniques de Suisse, une des composantes d’une identité culturelle. C’est cette affirmation de la différence et cette emblémisation, qui leur donnent le caractère de « dialectes alsaciens », qui a assuré leur vitalité et qui continuera à l’assurer tant que les Alsaciens voudront bien se distinguer aussi bien des autres francophones que des autres germanophones. Ce qui, de nos jours, est de moins en moins le cas. Quant à la forme, des différences existent, elles sont dues variations phonétiques et morphologiques, à la nature même des dialectes, et aussi aux nombreux emprunts à la langue française.
Un dialecte est, par définition, une langue populaire, au sens noble du terme. Cela explique d’ailleurs en partie le fait que les bourgeois et les intellectuels soient passés très tôt à l’emploi de langues littéraires pour la communication orale, utilisant ces dernières comme moyen de ségrégation sociale (la grande masse n’y ayant pas encore accès). Mais que l’on n’insinue pas que l’on ne peut pas tout dire en dialecte ; car on peut tout dire en dialecte, un peu différemment, mais toujours avec la même efficacité langagière. Dans la mesure cependant, où s’opère une (re)lexification endogène, c’est-à-dire dans la mesure où les dialectes puisent dans la langue standard ou langue de culture de référence les éléments d’ordre technologique, abstrait ou moderne qui feraient défaut à des dialectes restés qui seraient restés figés dans le temps et dans l’espace (ruralité). Il suffit d’écouter une radio suisse ou d’entendre parler un Luxembourgeois pour s’en convaincre.
L’allemand dialectal d’Alsace n’est pas une langue unitaire et encore moins une langue unique. Il était et reste dans une certaine mesure composé dans sa géographie d’une grande variété de dialectes (dialectes géographiques), dans sa sociologie (dialectes sociaux ou sociolectes) d’une grande diversité de spécialisation (Fach-und Berufssprachen) et de niveau de langue (idiolectes).
Cependant, dans ces deux derniers aspects, la fonctionnalité des dialectes s’est considérablement détériorée au cours des dernières décennies. La fonction des dialectes a été longtemps caractérisée par une diglossie, à savoir que tout ce qui relevait de l’oralité, langue dite « basse », était du domaine des dialectes et que tout ce qui relevait de l’écrit, langue dite « haute », était du domaine de l’allemand standard. Mais cette diglossie simple ou normale s’est peu à peu transformée, en raison de la présence grandissante du français, en triglossie. Cette dernière n’a pas manqué de provoquer, pour de nombreuses générations d’Alsaciens, une double schizoglossie, c’est-à-dire qu’une double insécurité linguistique s’est installée : insécurité quant à la norme (maîtrise imparfaite de la langue, qu’elle soit française ou allemande) et quant à la langue à employer (quelle langue parler, quelle langue écrire).
Si l’allemand dialectal d’Alsace chute en quantité (fonctionnalité, nombre de locuteurs), il chute aussi en qualité (niveau de maîtrise). Les raisons en sont connues. Les principales en sont d’ordre politique et psychologique : interdits prononcés et interdits produits… Certains s’étonnent de se retrouver dans un véritable champ de ruine linguistique, d’autres le regrettent amèrement, d’autres encore s’en félicitent … Mais il n’est pas encore trop tard pour entreprendre une véritable politique de défense et de promotion, de reviviscence de l’allemand dialectal d’Alsace, une politique qui le relèverait de sa trop longue stigmatisation.
Pierre Klein (d’après Raisons d’Alsace, PK, Editions Bentzinger, Colmar, 2001)
Source : Zweisprachigkeit Magazine





