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Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel I

Posted on janvier 5th, 1979 by Unsri Heimet !

KAPITEL I

DES DEPARTEMENTS AU REICHSLAND

Napoléon III rêvait de reconquérir la rive gauche du Rhin perdue par son oncle, Napoléon Ier. Le 23 août 1866, il avait fait proposer à la Prusse une traité d’alliance militaire qui comportait l’annexion par la France de la Belgique et du Luxembourg. Les négociations diplomatiques échouèrent, et le gouvernement impérial décida de recourir à la force des armes.
Sous un prétexte des plus futiles, la dépêche d’Ems1, la France déclarait la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870.

1. Cette dépêche avait été ainsi libellée par Bismarck : «Après que les nouvelles de la renonciation du prince héritier de Hohenzollern eurent été communiquées au gouvernement impérial français par le gouvernement royal espagnol, l’ambassadeur français à Ems a exigé de nouveau de sa Majesté le Roi pour tout l’avenir qu’elle s’engage à ne plus jamais donner son autorisation si les Hohenzollern revenaient de nouveau sur leur candidature. Là-dessus, Sa Majesté le Roi a refusé de recevoir une nouvelle fois l’ambassadeur et a fait dire au même par l’aide de camp de service que Sa Majesté n’avait plus rien à communiquer à l’ambassadeur. Les traducteurs français rendirent le mot allemand Adjudant, qui signifie en français aide de camp, adjudant qui se dit Feldwebel ; Paris considéra ce télégramme comme un casus belli

1. L ‘Alsace et l’opinion britannique

Le Royaume-Uni était à cette époque la plus grande puissance mondiale . Or, six jours après la déclaration de guerre, le Times révélait à l’opinion publique le dossier secret des tractations de 1866 entre Napoléon III et Bismarck, ce qui déclencha une très vive indignation contre la France.

A la nouvelle des premiers désastres français de Wissembourg, Woerth-Froeschwiller-Morsbronn, Forbach, et du siège de Metz, le Daily News du 20 août 1870 reconnaissait aux Allemands le droit de rentrer en posses¬sion de l’Alsace :
«… Il n’est plus besoin de se demander si les Allemands prendront, ou pour mieux dire, reprendront l’Alsace, mais bien s’ils la rendront ! Louis XIV la leur a volée il y a près de 200 ans. La prescription peut couvrir un vol, mais ne prescrit pas le droit de rentrer en possession de son bien. La population de l’Alsace est allemande de race, de langage et de mœurs. Les récits d’Erckmann-Chatrian décrivent des habitudes sociales, des manières de penser si manifestement allemandes, qu’on croirait l’Alsace située sur la rive badoise du Rhin».
Pour ce journal, les Alsaciens offrent une tragique ambiguïté :
«Les Alsaciens, il est vrai, sont eux-mêmes des Français ardents, mais seulement extérieurement, peut-être afin de cacher la conscience intime qu’ils ont de n’être pas du tout Français ; en tout cas, leur ardeur n’est pas un sentiment vraiment profond. Ils sont à peine considérés comme Français par les habitants des autres provinces de la France… Dans le brillant tableau de la France, par lequel M. Michelet commence la deuxième partie de son histoire et où il nous décrit si parfaitement les différentes provinces sous la figure de personnes vivantes, cet éminent écrivain renonce à y inclure l’Alsace. «La langue française, dit-il, cesse en Lorraine, et je n’irai pas plus loin. Je renonce à franchir les monts d’où la vue embrasse l’Alsace. Le monde allemand est dangereux pour moi. Il y croît une fleur de lotus douée d’un pouvoir tout-puissant, qui fait oublier sa patrie à un étranger».
Ainsi, note le Daily News, pour Michelet, «les Vosges sont la véritable frontière entre la France et l’Allemagne», et le journal conclut :
«Il est difficile de prévoir d’avance les idées des Alsaciens sur un pareil changement. Ils étaient fiers d’appartenir à la grande nation qui occupait jusqu’ici le premier rang sur le continent. Ils peuvent être non moins fiers de retourner au sein d’une nation plus grande encore, de même sang et de même race qu’eux».
Le 31 août suivant, au moment où Napoléon III s’enferme dans Sedan, le Daily News justifie les Allemands et attaque la France :
«L’armée allemande n’est pas une armée d’invasion, c’est une armée de défense, une armée qui veut savoir pourquoi elle combat, et qui ne prend pas les armes à la légère. L’histoire de la France, l’incendiaire de l’Europe, chante un autre refrain. Dans la guerre actuelle précisément, la France a été l’agresseur afin de pouvoir s’emparer de tout ce qui lui tomberait sous la main, et il est à peine douteux que si elle avait été victorieuse, l’Empereur et ses conseillers n’auraient pas eu la force de remonter le courant populaire et de ne pas annexer la Belgique».
Une semaine plus tard, après la chute de l’Empire, le Daily News écrit le 8 septembre 1870 :
«La France s’est constamment immiscée dans les affaires de l’Allemagne. Cette immixtion n’était pas le fait de tel ou tel gouvernement, mais celui du peuple français tout entier. Tous ses hommes d’Etat, légitimistes cl orléanistes, bonapartistes et républicains, ont été également jaloux de l’unité allemande et avides de sol allemand. Une guerre pour le Rhin a toujours été populaire. Elle l’était encore il y a six mois, et le redevien¬drai! probablement dans six mois, si la paix se faisait aujourd’hui».
Le 10 septembre, la Saturday Review en tirait les conclusions :
«Pour nous, la seule idée juste, que professe aussi le gouvernement britannique, en tant que nous sommes en cause, c’est que les Allemands ont pleine liberté de prendre autant de territoire français qu’ils peuvent en exiger et que leurs conseillers le jugent convenable pour leur sûreté militaire. Et si l’Allemagne se décide à prendre l’Alsace et peut l’obtenir, elle est à notre avis parfaitement dans son droit en manifestant l’intention de ne pas recourir sur cette question au charlatanisme du plébiscite».
Ce même mois de septembre 1870, la division géographique et statistique de l’Etat-Major Général allemand publiait à Berlin la fameuse carte au «liséré vert» qui délimitait pour l’essentiel le futur Reichsland Elsass-Lothringen.

2. L’Alsace et l’Assemblée Nationale

Le 29 octobre 1870, le maréchal Bazaine avait capitulé à Metz avec 175 000 soldats ; le 28 janvier 1871, Paris se rendait à son tour. Les Allemands occupaient alors 25 départements et avaient fait 600 000 prisonniers, parmi lesquels pratiquement tous les officiers. L’une des clauses de la capitulation parisienne fut l’élection d’une Assemblée Nationale.
En dépit de la fameuse carte «au liséré vert», les Allemands autorisèrent les élections législatives en Alsace et en Lorraine. Le Haut-Rhin députa le 8 février 1871 le comte Emile Keller, le colonel Denfert-Rochereau, le préfet Jules Grosjean, Albert Tachard, Louis Chauffour, l con Gambetta, Frédéric Titot, Frédéric Hartmann, Scheurer-Kestner, Alfred Koechlin-Steinbach et Renker, le Bas-Rhin envoya Emile Küsss, Edouard Teutsch, Albrecht, Melsheim, Boell, Auguste Schneegans, Saglio, Gambetta, Ostermann, Boersch, Jules Favre et Jacques Kablé.
Léon Gambetta, membre du gouvernement provisoire de Paris, s’était fait élire dans les deux départements à la fois, et le ministre des Affaires Etrangères, Jules Favre, dans le Bas-Rhin. Grosjean était le préfet impérial du Haut-Rhin qui s’était réfugié le 16 septembre 1870 auprès du colonel Denfert-Rochereau à Belfort. Titot et Hartmann étaient les directeurs associés d’usines de textile ; Schneegans et Boersch étaient journalistes au Courrier du Bas-Rhin ; Albrecht et Melsheim étaient tous deux de Sélestat ; Küsss, Schneegans, Saglio, Boersch et Kablé habitaient tous les cinq à Strasbourg. Denfert-Rochereau était né dans le département des Deux-Sèvres, Jules Favre à Lyon, Gambetta à Cahors, Titot à Paris. Denfert-Rochereau et Jules Favre moururent à Versailles, Kablé à Nice, Scheurer-Kestner à Bagnères-de-Luchon, Küss à Bordeaux, enfin Saglio, Koechlin, Chauffour, Gambetta et Keller à Paris.
Les 22 députés étaient tous des bourgeois français ou francisés, et tandis que le peuple alsacien était largement favorable à Napoléon III, ils étaient généralement des opposants. Alors, ces 22 députés qui prétendaient représenter l’Alsace, représentaient-ils vraiment les Alsaciens ?… Sur 600 406 habitants du Bas-Rhin par exemple, il n’y eut que 101 741 votants !
Sous la présidence de Jules Grévy, l’Assemblée Nationale se réunit à partir du 12 février 1871 au théâtre de Bordeaux. Le vendredi 17 février, le comte Emile Keller, en uniforme de colonel de la garde mobile, interrompit les opérations de validation des élus pour lire la déclaration rédigée par un membre du gouvernement provisoire, Léon Gambetta : «Voici maintenant, messieurs, la déclaration qui nous est dictée par le vote unanime de nos électeurs… Elle est un élément sérieux des négociations qui vont s’ouvrir, puisqu’elle est l’expression de la volonté des populations, et qu’au temps où nous sommes, en pleine civilisation, il ne saurait être question de disposer des peuples sans leur assentiment».
Lorsque les applaudissements se furent calmés, le colonel comte Keller déclama la «protestation de Bordeaux» en quatre points :
1 L’Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées ;
2 La France ne peut consentir à la cession de la Lorraine et de l’Alsace ;
3 L’Europe ne peut permettre ni ratifier l’abandon de l’Alsace et de la Lorraine : «Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations civilisées ne peuvent rester plus longtemps insensibles au sort de leurs voisines, sous peine d’être à leur tour victimes des attentats qu’elles auraient tolérés. L’Europe moderne ne peut laisser saisir un peuple comme un vil troupeau…» 4 «En foi de quoi, nous prenons nos citoyens de France, les gouvernements et les peuples du monde entier à témoin, que nous tenons d’avance pour nuls et non avenus tous les actes et traités, votes ou plébiscites, qui consentiraient abandon en faveur de l’étranger de tout ou partie de nos provinces de l’Alsace et de la Lorraine. Nous proclamons par les présentes à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs».
La déclaration était signée par 48 députés de la Moselle, de la Meurthe, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin.
Thiers prit la parole pour critiquer le verbiage et l’irréalisme de cette proclamation :
«Quant à moi, je partage tous les sentiments de M. Keller ; mais je le dis avec une résolution qui est tout entière dans mon âme, il faut que nous agissions comme des citoyens éclairés, et qui savent ce qu’ils veulent. Il ne faut pas que les paroles nous entraînent ; il faut que nous sachions ce que nous voulons mettre derrière nos paroles. Ayez le courage de votre opinion : ou la guerre, ou la paix ! Tout cela est très sérieux. Pas d’enfantillage quand il s’agit ou du sort de provinces très intéressantes, ou du sort du pays tout entier !…».
Le dilemme de l’Assemblée était aussi clair que brutal : ou bien c’était la guerre à outrance, mais avec quels moyens ? ou bien c’était la cession de l’Alsace-Lorraine avec la paix.
Une suspension de séance fut accordée pour étudier la résolution Beulé : «L’Assemblée Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la déclaration de M. Keller et de ses collègues, s’en remet à la sagesse et au patriotisme des négociateurs». Cette résolution fut finalement adoptée à l’immense majorité des représentants, par assis et levé. Ainsi, les négocia¬teurs du traité de paix obtenaient un blanc-seing. Immédiatement après, Adolphe Thiers fut nommé chef du pouvoir exécutif de la République française à la presque unanimité.
Le 19 février 1871, à Versailles où venait d’être proclamé le 18 janvier l’Empire allemand, Thiers, Dufaure et Grévy commencèrent les négocia-lions avec le chancelier impérial Otto von Bismarck-Schönhausen, le comte Otto von Bray-Steinburg (Bavière), le baron Auguste von Waech-ler (Wurtemberg) et Jules Jolly (Bade) pour aboutir le 26 février suivant à la signature des préliminaires de paix.
L’article premier détachait de la France ce qui devint l’Alsace-Lorraine :
«La France renonce en faveur de l’Empire allemand à tous ses droits et mies sur les territoires situés à l’est de la frontière ci-après désignée… L’Empire allemand possédera ces territoires à perpétuité en toute souveraineté et propriété… La frontière, telle qu’elle vient d’être décrite, se trouve marquée en vert sur deux exemplaires conformes de la carte du territoire formant le Gouvernement Général d’Alsace publiée à Berlin en septembre 1870…».
Toutefois, deux modifications étaient apportées le 26 février à la carte «au liséré vert» : l’Allemagne recevait Marie-aux-Mines (Marie-aux-Chênes) et Vionville en Moselle, en échange de la ville et des fortifications de Belfort qui constitueraient une enclave française en Alsace.
Les préliminaires de paix furent soumis à l’Assemblée Nationale de Bordeaux le mercredi 1er mars 1871. A l’ouverture de la séance, Scheurer-Kestner déposa une protestation des Alsaciens d’Allemagne, Tirard une protestation des Alsaciens de Paris, Keller une protestation des Alsaciens de Chambéry, et Claude une protestation des Alsaciens de Périgueux. En dehors de ces Alsaciens, une seule collectivité française protesta : le conseil municipal de Sète !…
Victor Lefranc fut chargé du rapport sur les négociations : «… Sans doute, nos frontières atteintes, notre Alsace, une partie de notre Lorraine, notre Metz, arrachés à la vieille patrie, et surtout cet oubli du droit des populations, dont nous ne sommes pas responsables, ce sont là des sacrifices qui brisent le cœur de tout Français, et dont nous avons les pre¬miers senti tout le poids et tous les déchirements… (Mais) une nation qui s’est honorée en se défendant, s’honore encore en reconnaissant qu’elle a été vaincue et en ne reculant pas devant les nécessités qu’impose la défaite».
Edgard Quinet s’opposa à l’adoption des préliminaires de paix, sous prétexte que l’Alsace et la Lorraine n’étaient pas seulement deux provin¬ces intéressantes, mais aussi les boulevards et les remparts de la France. Malheureusement, Quinet ne pouvait apporter une solution au dilemme.
Là-dessus, la discussion parlementaire s’enlisa dans la question de Napoléon III et l’Assemblée Nationale vota la confirmation de la déchéance de l’empereur prisonnier.
Ce fut Victor Hugo qui sortit la séance de son marécage par un discours prophétique, le sommet de cette mémorable journée. Après une esquisse de l’histoire de France qui aboutit à la perte de l’Alsace-Lorraine, il annonça l’avenir :
«On verra la France se redresser, on la verra ressaisir la Lorraine, ressaisir l’Alsace. Et puis, est-ce tout ? Non ! Saisir Trêves, Mayence, Cologne, Coblentz, toute la rive gauche du Rhin. Et on entendra la France crier : C’est mon tour ! Allemagne, me voilà ! Suis-je ton ennemie ? Non ! Je suis ta sœur ! (Très bien, très bien). Je t’ai tout repris, et je te rends tout, à une condition : c’est que nous ne ferons plus qu’un seul peuple, qu’une seule république ! Je vais démolir mes forteresses, tu vas démolir les tiennes. Ma vengeance, c’est la fraternité !… (Bravo, bravo à gauche) Plus de frontières ! Le Rhin à tous ! Soyons la même République, soyons les Etats-Unis d’Europe, soyons la Fédération Continentale ; soyons la liberté européenne !…».
L’ex-préfet Jules Grosjean lut ensuite une nouvelle protestation qu’il venait d’élaborer et qui comportait 27 signatures : «Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement. La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera…».
Mais le général Changarnier lui répliqua :
«En 1807, Napoléon Ier, insatiable, implacable dans son ambition, se montra cruel pour la Prusse. Il prétendit la ruiner, et il crut y être parvenu ; mais on ne tue pas une nation ! Aujourd’hui nous payons les crimes de Napoléon Ier. (Marques d’assentiments)… Défions-nous des entraînements d’un patriotisme dramatique, (Très bien !) désireux d’une fausse popularité. (Très bien, très bien !) En tous temps, la jactance est odieuse aux hommes de goût. Aujourd’hui, nous avons le respect de nos adversaires, nous avons les sympathies de toutes les autres nations. Ce respect, cette sympathie, la jactance nous les ferait perdre !»
Ces mots furent accueillis par un ouragan d’applaudissements, de bravos, de cris : «Aux voix ! aux voix ! — Clôture !»
Pourtant, Buffet et Millière combattirent encore l’adoption des préliminaires. Keller remonta à la tribune : «… J’entends dire de tous côtés : Vous, députés de l’Alsace, vous pouvez voter contre le traité, mais nous, nous le voterons !… J’en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail ! J’en appelle à l’honneur…».
Thiers l’interrompit : «Ne parlez pas d’honneur devant des gens qui en ont autant que vous, mais qui mettent leur honneur à ne pas risquer de perdre leur pays pour une fausse popularité qu’on vient courtiser à la tribune !»
Vers les 19 heures, l’on passa au vote. Sur les 653 votants, 546 avaient donné le bulletin blanc de l’adoption, et 107 le bulletin bleu du rejet. Les préliminaires du 26 février 1871 et la cession de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne étaient votés à une majorité de 83%.
Les députés alsaciens-lorrains quittèrent alors définitivement l’Assemblée Nationale sans que personne, à une exception près, ne se levât ni ne les saluât ! En effet, le député de la Seine, Millière, serra la main de Keller au passage : il était le seul, et sera fusillé quelques semaines plus tard par l’aimée des Versaillais devant le Panthéon au cours de la «Semaine Sanglante».
Ce même 1er mars 1871 mourait à Bordeaux le député Emile Küss, maire de Strasbourg.
Le 30 mars suivant, Mgr Freppel, évêque d’Angers, déplorait dans sa lettre à Mgr Raess, évêque de Strasbourg, le comportement des députés alsaciens et lorrains à Bordeaux : «J’aurais empêché les représentants de l’Alsace de faire la faute énorme qu’ils ont commise. Ne vont-ils pas, dès la première réunion, mettre les représentants en demeure de se prononcer entre la guerre à outrance, qui était devenue impossible, et la cession de l’Alsace ? Je suis convaincu que sans cette malencontreuse proposition qui avertissait les Prussiens de notre faiblesse, nous aurions pu arriver à la neutralisation militaire de l’Alsace…».
De fait, l’ancien député de Bastia, le comte Agénor de Gasparin, avait publié en décembre 1870 à Bâle et à Genève un petit livre de 124 pages : La République Neutre d’Alsace. S’appuyant sur des précédents, la création du royaume souverain et neutre de Belgique en 1831, et du grand-duché souverain et neutre de Luxembourg en 1867, il trouvait normal l’érection en 1871 de la république souveraine et neutre d’Alsace, que pro¬longerait la Suisse également souveraine et neutre ; bref, un chapelet d’Etats neutres de la Mer du Nord au lac de Genève qui séparerait la France de l’Allemagne. En effet, Agénor de Gasparin prédisait les difficultés d’une Alsace-Lorraine non indépendante rattachée à l’empire allemand :
«Il y aurait là un pays sujet, qui ne se sentirait pas sur un pied d’égalité avec les autres pays allemands ; il y aurait un pays suspect, où les intri¬gues réelles et imaginaires de la France provoqueraient d’incessantes persécutions… Délivrer nos compatriotes d’un joug imposé et maintenu par la force, ce serait l’idée fixe de la France ; aucun parti de la paix ne se formerait chez nous».
La bonne solution évidente qu’autorisait précisément la défaite française, c’était l’indépendance et la neutralité de la nation alsacienne, car Agénor de Gasparin reconnaissait à l’Alsace «une véritable individualité nationale» et affirmait : «Pour moi, je l’avoue, j’ai la conscience moins blessée par le siège loyal de Strasbourg en 1870, malgré ses duretés, que par la prise déloyale de Strasbourg en 1681» . Et notre auteur d’imaginer le nouvel Etat Alsacien indépendant et neutre, où l’on continuera d’aimer la France, mais avant tout l’Alsace : «L’Alsace sera alsacienne et ne sera plus française».
Hélas ! Les députés alsaciens-lorrains de 1871, comme plus tard ceux de 1918 ou ceux de 1944/45, se révélèrent incapables de saisir la véritable chance qui s’offrait à l’Alsace-Lorraine et à toute l’Europe. Le traité définitif fut signé à Francfort, le 10 mai 1871 ; du côté français par Jules Favre, Pouyer-Quertier et le comte de Goulard ; du côté allemand par le chancelier Otto von Bismarck et le comte von Arnim. Le texte définitif reprenait l’essentiel des préliminaires du 26 février, mais offrait aux Alsaciens-Lorrains jusqu’au 1er octobre 1872 le droit d’opter pour la France. Une variante était soumise à la France : l’élargissement du rayon de Belfort en compensation du recul des frontières près de Thionville (Diedenhofen).
A son retour d’Allemagne, le 13 mai 1871, Jules Favre déposa le traité sur le bureau de l’Assemblée Nationale désormais installée à Versailles et demanda une ratification en deux articles : le premier ratifiait l’ensemble du traité, et le second adoptait les dernières modifications frontalières au bénéfice de Belfort et au détriment de la Lorraine.
Le vote final eut lieu le jeudi 18 mai 1871. L’article premier de la ratification du traité définitif de paix fut adopté, sans que l’on sache avec quelle majorité ; quant à l’article second relatif à l’échange du territoire de Belfort contre une extension de la Lorraine allemande, il fut adopté par 433 voix contre 98 sur 531 votants.
«Je n’aime pas qu’on me parle des Alsaciens-Lorrains, écrivait plus lard Péguy. Quand on a vendu son frère, il vaut mieux ne pas en parler !»
.1 Das Reichsland Elsass-Lothringen
Lorsque Napoléon III fut contraint de déclarer stupidement la guerre à la Prusse avec comme objectif  l’annexion de la rive gauche du Rhin, ni le roi Guillaume Ier ni son chancelier Bismarck n’avaient encore arrêté leurs conditions en cas de défaite de l’agresseur.

Assurément, dès le 7 août 1870, Bismarck annonçait à son quartier général de Mayence qu’en cas d’annexion de l’Alsace, il y ajouterait Metz et les unirait au grand-duché de Bade pour en former un Reichsland. Mais vers la mi-décembre, il ne voulait déjà plus de Metz. D’autre part, dans la laineuse lettre datée de Versailles le 26 octobre 1870, le roi de Prusse écrivait à l’ex-impératrice Eugénie qu’il n’envisageait l’annexion de l’Alsace que pour des raisons stratégiques, afin que l’Allemagne puisse plus facilement repousser une nouvelle et inévitable agression française : «C’est relie triste considération seule, et non le désir d’agrandir mon pays, dont le territoire est assez grand, qui me force à insister sur les cessions de territoire, qui n’ont d’autre but que de reculer le point de départ des armées françaises qui à l’avenir viendront nous attaquer».
Le premier contact privé alsacien fut pris indirectement avec le vainqueur par le député impérial de Colmar, Lefébure, qui, à l’époque du nouvel an, rencontra le chargé de presse allemand, Ludwig Bamberger, en Suisse. En effet, le retour de l’Alsace à l’Allemagne ne faisait plus aucun doute ; les journalistes allemands, tel Gustav Freytag, notaient en traver¬sant la province que «les hommes de ce pays partagent la même origine et le même sang que nous ; leur place est au milieu de nous» Lefébure insista donc auprès de Bamberger dans le sens d’Agénor de Gasparin, à savoir que l’Allemagne devrait accorder à l’Alsace la plus large autonomie possible.
Deux mois plus tard, le 23 février 1871, l’industriel Auguste Dollfus rencontrait personnellement Bismarck à Versailles pour traiter de l’avenir des intérêts économiques de l’Alsace. Puis en mars, des notables de la Basse-Alsace, Herrenschmidt, Nessel, Reichard et Sengenwald, se rendi¬rent à Berlin pour plaider la cause de l’autonomie alsacienne : en effet, du côté de l’Assemblée Nationale française, il n’y avait plus rien à espérer. Des notables de la Haute-Alsace les imitèrent. Le 16 avril 1871, 91 personnalités alsaciennes se rassemblèrent autour de Hartmann, Chauffour, Klein et Kablé pour réclamer la création d’un «Etat alsacien-lorrain» : «L’Alsace est allemande, pensaient-ils ; il ne reste plus qu’à en subir le sort et à donner aux Alsaciens-Lorrains toutes les satisfactions de nature à adoucir les amertumes de la conquête».
En ce qui concerne l’Alsace-Lorraine, l’empire allemand voyait trois possibilités :
1 Annexer purement et simplement ce territoire à la Prusse, comme le réclamait le grand historien Heinrich von Treitschke ;
2 Partager le territoire, en donnant la Lorraine à la Prusse, la Basse-Alsace à la Bavière et la Haute-Alsace au Pays de Bade, comme le souhaitait le gouvernement bavarois ;
3 Créer un Etat fédéré alsacien-lorrain dans le cadre de l’empire allemand.
Mais la première solution était vivement combattue par les autres Etats fédérés de l’Empire, qui ne voyaient pas d’un bon œil l’accroissement du poids politique de la Prusse au sein de la Fédération. La seconde solution

«Die Elsässer sind auf dem Land wie in den kleinen Städten noch viel vollständiger deutsch, als wir annahmen…, so urdeutsch in Sprache und Lebensgewohnheiten… Die Menschen dieses Landes sind von unserem Stamm und Blut, und sie gehören zu uns» (G. Freytag : Grenzboten).

fui attaquée de différents côtés, mais surtout par l’archiduc Friedrich von Baden, qui estimait que ni la Bavière ni le grand-duché de Bade n’étaient capables de conserver et d’intégrer les nouveaux territoires enlevés à la fiance. Quant à la dernière solution, la création de l’Etat fédéré d’Alsace-Lorraine, Bismarck s’y montrait favorable, non point pour l’Immédiat, mais pour l’avenir. Au cours des vives discussions du 2 mai 1871 au Reichstag, le chancelier impérial assurait que l’empire allemand était seul capable d’octroyer à l’Alsace ce que la France n’avait jamais su lui offrir : le droit à l’autonomie (das Recht der Selbstverwaltung).
En attendant cette éventualité que l’avenir allait réaliser, l’empereur ( Guillaume Ier et le chancelier Bismarck firent admettre le 7 juin 1871 par le Reichstag que les territoires recouvrés sur la France formeraient un tout, le Land Elsass-Lothringen, propriété commune et gage mutuel de l’union des 25 Etats fédérés du nouvel empire allemand. La solution était très originale.
Après l’accord du Bundesrat, l’empereur Guillaume et Bismarck promulguèrent le 9 juin la loi qui, par son article premier, rattachait «pour toujours» (fur immer) l’Alsace-Lorraine à l’empire allemand. L’article 2 fixait au 1er janvier 1873 la date d’introduction complète de la Constitution impériale, date qui fut plus tard repoussée au 1er janvier 1874. Par l’article 3, l’empereur disposait, en accord avec les deux chambres, du pouvoir souverain en Alsace-Lorraine.
Le 6 septembre 1871, l’Empereur remplaçait le comte von Bismarck-Bohlen, gouverneur général de l’Alsace depuis le 14 août 1870, par un Oberpräsident, Eduard von Moeller.
Suivait la loi du 30 décembre 1871. Se référant à la loi prussienne du 31 octobre 1825 et à la loi française du 9 août 1849, elle divisait administrativement le Reichsland Elsass-Lothringen en 22 Kreise ou arrondissements, regroupés sous trois Bezirke ou présidences : la Haute-Alsace, la liasse-Alsace et la Lorraine. Contrairement aux autres Etats fédérés, Elsass-Lothringen n’envoyait de députés ni au Reichstag ni au Bundesrat ; il n’existait pour lui encore ni Landtag ni exécutif régional. L’Empereur y légiférait par ordonnances, et auprès de la chancellerie impériale fut instituée une Division d’Alsace-Lorraine (Abteilung für Elsass-Lothringen), devenue le 1er janvier 1877 la Chancellerie Impériale d’Alsace-Lorraine (Reichskanzleramt für Elsass-Lothringen), confiée au sous-secrétaire d’Etat Herzog.
Enfin, avec une lenteur méritoire, la Constitution de l’empire allemand fut introduite le 1er janvier 1874. Débarrassée de la structure des départements français, l’Alsace-Lorraine entrait dans l’Histoire sous le nom courant de Reichsland Elsass-Lothringen.

MEIN ELSASS DEUTSCH !
Mein Elsass deutsch ! Mein Elsass frei ! Mir ist, als träumt ich noch. Ist’s Wahrheit ? Ist der Strick entzwei ? Zersprengt das fremde Joch ?
Liegt wieder in der Mutter Arm Der längst verlor’ne Sohn ? Schallt wieder frei, so frisch und warm Der Muttersprache Ton ?
Nun, brich mir nicht von sel’ger Lust, Mein Herz, mein deutsches Herz ! Nun steige aus befreiter Brust Mein Danklied himmelwärts !
AN DIE FRANZOSENIM ELSASS
Im schönen Elsasslande War’t ihr bisher die Herrn, Wir armen deutschen Tröpfe Wir jammerten von fern.
Ihr spracht der deutschen Sitte, Dem deutschen Glauben Hohn. Ihr nahmt dem Volk sein Bestes, Den stissen Mutterton.
Das Blatt hat sich gewendet, Und eure Zeit ist aus ! Wir Deutsche sind nun wieder Die Herrn in unserm Haus !
MON ALSACE, ALLEMANDE .«
Mon Alsace, allemande ! Mon Alsace, libre ! C’est comme si je rêvais encore ! Est-ce vrai ? La corde est-elle rompue ? Le joug étranger a-t-il sauté ?

1. Les adaptations Françaises des poèmes de chaque fin de chapitres sont de M. Pierri Zind.

Repose-t-il à nouveau dans les bras de sa mère le fils depuis longtemps perdu ? Résonnent-ils à nouveau, libres, si frais et chauds, les sons de la langue maternelle ?
Maintenant, ne te brise pas de joie spirituelle, mon cœur, mon cœur allemand ! Maintenant, monte d’une poitrine libérée vers le ciel mon chant d’action de grâces !
A UX FRANÇAIS EN ALSACE
Dans le beau pays d’Alsace vous étiez maîtres jusqu’ici. Nous, pauvres types allemands, nous nous lamentions de loin.
Vous vous moquiez des mœurs allemandes, de la foi allemande. Vous preniez au peuple son meilleur, les doux sons de sa langue maternelle.
la page vient d’être tournée
H votre temps est fini.
Nous Allemands, nous sommes désormais
il nouveau maîtres chez nous !

Karl Hackenschmidt (Strasbourg 1839-1915)
( les deux poésies furent composées en 1870-1871 à Jaegerthal, près de Froeschwiller.)

KAPITEL II : DU REICHSLAND AU BUNDESSTAAT

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