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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel VI

Posted on janvier 2nd, 1979 by Klapperstein

KAPITEL VI

LE TRAITÉ DE VERSAILLES ET SES CONSÉQUENCES

La France semblait avoir gagné la guerre, grâce il est vrai, au potentiel économique des Etats-Unis ; mais elle devait échouer dans l’établissement d’une paix juste et honnête. La cause fondamentale de cet échec tragique est à chercher dans le nationalisme virulent qui caractérisait à cette époque la Belgique, l’Italie, mais surtout la France.
L’école de la République jacobine, avec ses manuels scolaires, endosse une grande part des responsabilités de ce mal. L’enseignement français, surtout au niveau élémentaire, confond France, Nation, Etat, Hexagone. Il véhicule un mythe, celui d’une France prédestinée et éternelle, limitée par des frontières «naturelles». Pour les besoins de la cause, les Pyrénées, les Alpes, le Jura et le Rhin, qui en réalité sont des traits d’union habités de part et d’autre par des hommes de même ethnie, sont présentés comme des frontières qui reviennent de par un droit divin et éternel à l’Etat «France», la France n’étant que la Gaule du XXème siècle : «Autrefois la France Rappelait la Gaule et ses habitants les Gaulois». A certaines époques, quelques méchants ont bien pu chercher à entamer cette création sacrée, mais forte de son droit divin et naturel, la France a su «libérer» ces territoires usurpés.
Telle est bien la thèse sous-jacente de tant de manuels d’histoire et qu’exprime naïvement mais nettement le général Bruneau dans ses Vers héroïques : poèmes à lire et à dire de 1916 :

Œil pour œil, dent pour dent ! Pas de sotte clémence !
Le Rhin, a dit César, est un fleuve gaulois.
Que le Rhin, désormais, soit frontière de France !

Pour cette raison, la perte de l’AIsace-Lorraine avait été 1871 d’une manière intolérable, comme un châtiment divin que seul le culte du Sacré-Cœur de Jésus pouvait peut-être adoucir, ou encore le culte de Jeanne d’Arc dont la fête devint précisément en 1919 une fête nationale.

1. Les prétentions territoriales de la France

Mais à l’intégrité sacrée du territoire hexagonal, le nationalisme français ajoutait un impérialisme de conquête et de démembrement des pays voisins, surtout de l’Allemagne. Si le sol de la France était intouchable, celui des voisins, par contre, était à prendre. En effet, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’était reconnu valable que s’il jouait en faveur des intérêts français, au point que l’établissement de «bonnes frontières» géopolitiques et stratégiques devait l’emporter sur le droit naturel des peuples. «Si ce résultat (des bonnes frontières) ne peut être acquis qu’en négligeant le droit des nationalités et le principe de libre disposition des peuples, il est logique et nécessaire d’aller jusque-là»
Dans Le partage de l’Allemagne ; l’échéance de demain, ouvrage paru en 1913, donc un an avant la guerre, le lieutenant-colonel R. de D. réduit l’Allemagne à la simple Thuringe, qu’il a du reste soin de neutraliser encore et de faire administrer par l’ex-roi du Wurtemberg ! L’Autriche reçoit la Bavière, la Russie s’étend curieusement jusqu’à l’actuelle frontière entre les deux Allemagnes, la Russie absorbant l’actuelle Allemagne de l’Est, et Berlin devenant une ville russe ! Le Danemark descend sur la vallée inférieure de l’Elbe jusqu’à Magdebourg et sur celle de la Weser ; l’Angleterre prend pied sur le continent et annexe l’Emsland, la Ruhr et une partie de la vallée du Rhin inférieur, tandis qu’une autre partie de la vallée rhénane avec Aix-la-Chapelle passe à la Belgique.

1. Pierre Renouvin ; Le traité de Versailles (1969), p. 13. La phrase citée n’exprime évidemment pas la pensée du grand professeur, mais l’un des thèmes essentiels du nationalisme français de 1918.vallée rhénane avec Aix-la-Chapelle passe à la Belgique.

Quant à la France, elle annexe simplement tout ce qui reste, et bien au-delà du Rhin, soit : le Luxembourg, pourtant Etat indépendant, les Etats fédérés d’Alsace-Lorraine, de Bade, du Wurtemberg, le Palatinat bavarois et ta Rhénanie jusques y compris Cologne!
En 1915, dans Visions de guerre et de paix, Enée Bouloc réclamait pour la France, non seulement toute la rive gauche du Rhin, mais encore au-delà «toute l’Allemagne du Sud jusqu’à la Westphalie et la Bohême» ! Ces territoires arrachés à l’Allemagne formeraient une nouvelle province française, naturellement appelée : Franconie…
Cette même année 1915, le libraire F. Pigeon publiait à 30 000 exemplaires L’Europe future de demain, vendu sous le patronage du ministre Viviani et du président de la Chambre des Députés, Paul Deschanel. La France y annexait toute la rive gauche du Rhin, de Bâle à Coblence, et surveillait un protectorat neutre établi sur une bande de 100 km de large sur la rive droite du Rhin.
Encore en 1915, André Sardou faisait imprimer L’indépendance européenne. La France annexait, outre le Land Elsass-Lothringen, le Palatinat (Pfalz), Hessen, la principauté de Birkenfeld, la basse vallée de la Moselle, l’EIfel. En plus des villes de «Fribourg, Carlsruhe, Heidelberg, Mannheim, Darmstadt, Wiesbaden, Elberfeld et Essen, la grande ville métallurgique d’Allemagne où se trouvent les usines Krupp… nous gagnerions les énormes bassins miniers de la Ruhr, de la Sieg et de la Lahn… Il faut en effet considérer la frontière du Rhin comme un minimum».
Conformément à la tradition coloniale, André Sardou prévoyait que les habitants des territoires allemands annexés par la France perdraient leurs droits à la propriété foncière de leur propre terre en même temps que le droit d’acquérir des terres en France ; il serait interdit aux Allemands de constituer ou de fonder des établissements industriels, commerciaux ou financiers; bien plus, ils devraient abandonner ceux qu’ils exploitaient jusqu’alors !…
En 1916, dans Au lendemain de la Victoire. Le nouvel équilibre européen, Alexis Delaire demandait, en plus de la rive gauche du Rhin, «la Plaine badoise jusqu’aux crêtes de la Forêt-Noire».
Les accords secrets, négociés en février-mars 1917 entre la France et la Russie par le futur président de la République Gaston Doumergue, stipulaient que la Russie serait libre de déterminer sa frontière avec l’Est de l’Allemagne tandis que la France obtiendrait le retour à la frontière de 1814 en annexant le Land Elsass-Lothringen, la Sarre et Landau ; la rive gauche du Rhin serait politiquement coupée de l’Allemagne pour devenir un Protectorat français.
Cette mentalité impérialiste de beaucoup de Français » encore à travers les écrits d’une foule d’auteurs, tels que Dontenville, Savarit, Richter, Aulard, Maillard, Juge, Biottot, Dimier, etc. Parmi eux, évidemment, l’abbé Emile Wetterlé. Dans Les lendemains réparateurs, ce nationaliste fanatique réclamait en 1917 l’annexion de la rive gauche du Rhin sous prétexte que les habitants en seraient des Celtes germanisés qu’il importait de «débochiser» :
«On ne devra donc procéder qu’avec prudence à des naturalisations individuelles, se réserver la faculté d’expulser les indésirables et de nationaliser contre indemnité les richesses du sous-sol, enfin n’admettre définitivement l’ensemble de la population de ce territoire d’administration directe dans la grande famille française, que lorsqu’elle aura donné en apprenant notre langue, une preuve tangible de son évolution nationale»
Avec Maurice Barrés, l’abbé Wetterlé est l’un des plus authentiques ancêtres du nazisme ; les nazis de 1940-1944 n’ont eu qu’à se mettre à leur école en Alsace.
Une fois l’armistice du 11 novembre 1918 signé, les négociations territoriales se firent âpres. Avec le Land Elsass-Lothringen, Clemenceau et Tardieu réclamaient la Sarre et Landau au nom des «droits historiques» ! Depuis 1915 en effet, le capitalisme français, représenté en l’occurrence par le Comité des Forges, demandait le bassin houiller de la Sarre, complément indispensable du minerai de fer lorrain. Le 27 novembre 1918 et le 10 janvier 1919, le maréchal Foch, porte-parole de l’impérialisme français, adressait aux différents gouvernements deux notes, dans lesquelles il réclamait non seulement que «la frontière militaire de l’Allemagne soit fixée au Rhin et que les pays de la rive gauche soient détachés du Reich et constitués en Etats Autonomes», mais qu’ils soient encore unis à la France et à la Belgique par «un régime douanier commun».
Les Anglais et les Américains estimèrent toutefois que si la France annexait le Land Elsass-Lothringen, cette conquête devait bien lui suffire. Wilson s’opposait si fermement aux prétentions françaises sur la Sarre qu’il menaça de quitter la Conférence de la Paix. De son côté, Lloyd George trouvait l’argument historique avancé par la France comme fort «douteux» : il fallait éviter de créer avec la Sarre «une nouvelle Alsace-Lorraine». Pour la même raison, le gouvernement britannique s’opposait complètement dès la fin de décembre 1918 aux vues et désirs du maréchal Foch ; Wilson partageait le point de vue des Anglais.
Le 25 février 1919, Clemenceau fit établir par Tardieu un mémorandum destiné aux Britanniques et aux Américains. Outre l’annexion du Land Elsass-Lothringen, il demandait l’érection de la rive gauche du Rhin en «Etat Libre», englobé dans une union douanière franco-belge, Contrairement à Foch, Clemenceau suggérait de placer ce nouvel «Etat de la Rive Gauche du Rhin» sous le contrôle de la Société des Nations
Les 11 et 12 mars 1919, lors d’une rencontre entre Tardieu, Kerr et Mazes, les Anglais et les Américains s’opposèrent vigoureusement aux prétendons du mémorandum : séparer sept millions d’Allemands du Reich était à l’opposé des principes pour lesquels les Alliés étaient venus sauver la France. Le 14 mars, au cours de la réunion à l’hôtel Crillon Wilson et Lloyd George renouvelaient leur totale opposition à l’impérialisme français, non seulement en ce qui concernait l’Etat Rhénan Libre à créer, mais aussi en ce qui touchait l’annexion par la France de la Sarre et de Landau. Clemenceau en était inquiet : «Les doctrines qui viennent d’être invoquées, reconnaissait-il justement le 28 mars 1919 au Conseil des Quatre, permettraient si elles étaient interprétées dans toute leur rigueur, de nous refuser aussi bien l’Alsace-Lorraine. En réalité, la Sarre et Landau font partie de la Lorraine et de l’Alsace».
Clemenceau se rabattit alors sur la démilitarisation de toute la rive gauche du Rhin et d’une bande de 50 km de large sur la rive droite, avec une occupation interalliée de longue durée après rétablissement de la paix. Le 15 avril 1919, en l’absence de Lloyd George, Clemenceau arrivait à imposer son point de vue à Wilson. Point de vue auquel se résigna finalement Lloyd George le 22 avril, non sans avoir obtenu une réduction progressive des zones d’occupation en Allemagne.
Mais le maréchal Foch était furieux. Dans Le Matin du 18 avril 1919, puis au Conseil des Ministres du 25 avril, et à la Conférence de la Paix le 6 mai, il protesta véhémentement : l’occupation de la rive gauche du Rhin et des têtes de pont pendant 15 années est «égale à zéro», car durant cette période, les Allemands ne pourraient de toute façon pas tenter de prendre leur revanche.
Le 21 avril 1919, une délégation allemande conduite par le ministre des Affaires Etrangères, le comte von Brockdorff-Rantzau, était convoquée à Paris pour prendre connaissance des conditions de paix imposées par les Alliés. Puis, le 7 mai 1919, au Trianon Palace, Clemenceau, entouré des membres de la Conférence de la Paix au complet, accueillait sèchement tes plénipotentiaires allemands : «L’heure est venue du lourd règlement de comptes. Vous nous avez demandé la paix, nous sommes à votre disposition pour vous l’accorder. Vous allez recevoir le livre qui contient nos conditions de paix…» Et il leur accorda 15 jours pour présenter leurs observations «par écrit». Le lendemain, le chancelier allemand Scheidemann déclarait que le projet de ce traité était «un document de haine et d’aveuglement» qui prononçait une condamnation à mort de l’Allemagne «avec sursis». Le 9 mai, le comte von Brockdorff-Rantzau adressait lettre à Clemenceau : le projet de traité, écrivait-il, contenait des clauses intolérables pour toute nation» et en contradiction avec les «bases d’une paix de justice, telles qu’elles avaient été établies d’un commun accord par l’adoption des 14 points de Wilson.
Du 10 au 28 mai 1919, le comte von Brockendorff-Rantzau adressait à la Conférence de la Paix quinze notes, et finalement le 29 mai un mémorandum d’une centaine de pages imprimées.
La première partie, Remarques Générales était l’œuvre d’un juriste de réputation mondiale, Walter Schücking. Elle reprochait au projet de traité de ne point respecter les «bases de paix» acceptées au moment de la signature de l’armistice ; le droit de libre disposition des peuples était violé aux dépens de l’Allemagne ; la vie économique et financière de l’Allemagne serait détruite, et ce serait «un nouveau désastre pour le monde tout entier».
La seconde partie du mémorandum allemand entrait dans les détails. Elle demandait qu’en Alsace-Lorraine et dans les territoires d’Eupen-Malmédy la population fût consultée par un plébiscite. Elle s’élevait contre le règlement de la question sarroise, car elle estimait inadmissible de détacher de l’Allemagne un territoire où la population était incontestablement de sentiment allemand ; en même temps, elle protestait contre la clause qui interdisait à la république d’Autriche de se rattacher à l’Allemagne comme elle le demandait, car le droit de libre disposition des peuples devait être appliqué partout et non seulement aux dépens des populations allemandes. Elle demandait la réduction du plébiscite danois uniquement aux parties du Schleswig où les deux populations allemandes et danoises se trouvaient mêlées, et contestait le statut de Dantzig, ville de 300 000 Allemands, rattachée économiquement à la Pologne ; elle estimait que la Posnanie ou «Poméranie polonaise» était peuplée de Kachoubes et non de Polonais, et qu’en conséquence la Pologne ne pouvait revendiquer le «corridor». Surtout, elle s’élevait contre les prétentions polonaises sur la Haute-Silésie qui n’avait plus eu de connexions politiques avec la Pologne depuis 1163 !
La note du gouvernement allemand protestait encore contre l’internationalisation de ses fleuves, contre les clauses relatives à la marine marchande et aux colonies, contre la mise en accusation de l’ex-kaiser Wilhelm II et les responsabilités de guerre ; enfin, elle s’offrait à payer une dette de 100 milliards de marks-or.
De son côté, un membre très actif du cabinet de Guerre britannique, Smuts, écrivait à Wilson le 30 mai pour lui déclarer que le traité envisagé «sera un désastre plus grand que la guerre ne l’a été». Mais les militaires français voulaient forcer la main aux Alliés. Le 31 mai 1919, le général Mangin fit proclamer dans la zone d’occupation française la «République Rhénane» et reconnut le Dr Dorten comme président du nouvel Etat. Mais la population fit échouer le projet séparatiste en cours de réalisation.
Une vive discussion éclata alors entre les vainqueurs avant d’arriver à un accord. Le 16 juin 1919, Clemenceau signifiait par lettre aux plénipotentiaires allemands que la Conférence de la Paix avait rejeter leur contre-projet, sauf pour des aménagements de détail, comme la possibilité de conserver la Haute-Silésie jusqu’au plébiscite en 1920 et son armée jusqu’au 31 mars 1920. Le gouvernement allemand avait cinq jours pour accepter le traité, sinon la guerre reprenait ; en même temps les troupes alliées étaient mises en état d’alerte pour marcher sur Berlin ; l’invasion devrait commencer le 23 juin à 19 heures.
Le rejet du contre-projet allemand entraîna la démission du chancelier Scheidemann le 20 juin 1919 et son remplacement par Bauer. Le lendemain, la Kriegsmarine sabordait ses navires de guerre internés à Scapa-Flow (Orcades), tandis qu’à Berlin les officiers brûlaient les drapeaux français pris durant la guerre. Mais le 23 juin 1919, au début de l’après-midi, le ministre des Affaires Etrangères Hermann Müller recevait de l’Assemblée Nationale, par un vote à mains levées, l’autorisation de signer le traité. Ce soir-là, à 19 heures, les canons tonnèrent à Paris pour annoncer l’événement.
Le 28 juin 1919 eut lieu l’échange des signatures du traité au château de Versailles. Bertrand de Jouvenel, alors âgé de 16 ans, y assistait parce que son père était le célèbre directeur du journal Le Matin. Les Alliés étaient assis dans la Galerie des Glaces derrière une longue table. On fît entrer les représentants de l’Allemagne vaincue, conduits par le ministre des Affaires Etrangères Hermann Millier ; on les laissa debout et on leur dit brutalement dans un grand silence : «Signez là !»
Sans avoir eu la faculté de discuter les conditions du traité, les plénipotentiaires devaient reconnaître, sous la menace de la reprise des hostilités, tout ce que voulaient les vainqueurs. En 1871, Bismarck avait accepté de discuter avec les autorités françaises et le vainqueur tenait compte des demandes du vaincu. En 1919, les puissants de l’heure rejetèrent systématiquement tout dialogue avec les faibles de l’heure. Une telle morgue parut intolérable même à l’adolescent Bertrand de Jouvenel qui dès ce moment voyait dans ce traité la cause des cataclysmes de demain. Comment n’alimenterait-il pas un cruel ressentiment dans le peuple allemand ?

2. Le traité de Versailles

Sur les 440 articles constitutifs du traité de Versailles 28 article (du numéro 51 au numéro 79), auxquels s’ajoutait une annexe de 4 paragraphes, concernaient l’Alsace-Lorraine. Pas plus que les autres Allemands, les Alsaciens-Lorrains n’eurent droit à la parole ; aucun Alsacien-Lorrain n’a contre-signé le traité. Eternels mineurs, ils ont dû entériner les volontés des «autres» ; ils ont été aliénés.
Des plébiscites d’autodétermination étaient prévus et organisés à la frontière belge dans les cantons de St Vith, Malmédy, Montjoie et Eupen ; des plébiscites étaient prévus dans le Schleswig à la frontière danoise, dans les districts d’Allenstein et de Marienwerder en Prusse Orientale ; des plébiscites étaient prévus en Haute-Silésie en 1920 et en Sarre en 1935. Elsass-Lothringen, une fois de plus, se voyait privé de son droit naturel : le plébiscite lui était refusé ; d’autres que lui savaient mieux ce qui lui convenait.
Le gouvernement français cherchait assurément à justifier son comportement, digne des temps féodaux, par l’artifice de la «réintégration de plein droit». Et le ministre français des Affaires Etrangères, André Tardieu, expliquait candidement : «L’affranchissement de fait avait dans ce cas spécial suffi à créer le droit» (?). Adolf Hitler n’en pensera pas différemment et il avait un précédent ! L’Alsace-Lorraine s’est toujours trouvée dans «un cas spécial» qui «crée le droit» et l’affranchissement de l’Alsace-Lorraine a toujours été une chute dans la servitude !
C’est en vertu d’un droit artificieux et arbitraire que fut encore décidée la rétroaction étonnante du traité de Versailles sur la convention d’armistice. En effet, l’article 51 commençait par déclarer tout de go que la réintégration de l’Alsace-Lorraine datait «de l’armistice du 11 novembre 1918», alors que cette convention d’armistice était absolument muette sur ce point. Evidemment, le gouvernement français savait ce qu’il faisait. En effet, depuis l’entrée des troupes d’occupation, les autorités nouvelles avaient multiplié les injustices et les violations du droit des gens comme de la convention d’armistice: confiscations de biens, expulsions haineuses et arbitraires, Commissions de Triage illégitimes, internements abusifs, mesures racistes des cartes d’identité, dislocation des familles, mesures d’oppression linguistique, isolement ethnique, etc. Pour éviter les accusations d’injustice, il ne restait que la solution qui consistait à justifier ces iniquités par l’action rétroactive du traité de Versailles jusqu’au novembre 1918. Mais l’artifice juridique ne supprime pas la réalité de l’iniquité.

L’article 54, qui renvoyait aux paragraphes 1 et 2 de l’Annexe, continuait la fiction juridique et n’accordait la nationalité française à partir du 11 novembre 1918 :
1°) aux personnes qui avaient perdu la nationalité français B l’application du traité franco-allemand du 10 mai 1871 et n’avaient pas acquis depuis cette date une nationalité autre que la nationalité allemande
2°) aux descendants légitimes ou naturels de ces personnes «à l’exception de ceux ayant parmi leurs ascendants en ligne paternelle un Allemand immigré en Alsace-Lorraine postérieurement au15 juillet 1870» ;
3°) aux individus nés en Alsace-Lorraine de «parents inconnus ou dont la nationalité est inconnue» ;
La nationalité française n’était point octroyée automatiquement à certaines catégories d’Alsaciens-Lorrains qui pouvaient pourtant la réclamer, quitte à essuyer éventuellement un refus. C’étaient :
1°) l’Alsacien-Lorrain ayant dans sa lignée paternelle un Allemand venu après le 15 juillet 1870 en Alsace ;
2°) «tout étranger non ressortissant d’un Etat Allemand, qui avait acquis l’indigénat alsacien-lorrain avant le 3 août 1914 ;
3°) tout Allemand déjà domicilié en Alsace-Lorraine antérieurement au 15 juillet 1870, ainsi que ses descendants ;
4°) tout Allemand qui avait trahi sa patrie pour passer à l’ennemi en s’engageant dans les armées françaises ou alliées ;
5°) les enfants et descendants d’étrangers, nés en Alsace-Lorraine avant le 10 mai 1870 ; 6°) enfin, le conjoint des réintégrés de plein droit ou des personnes ayant obtenues la nationalité française.
Il est évident que ces dispositions du traité de paix révélaient une volonté statocratique de disloquer les ethnies alémanique et francique de part et d’autre du Rhin, afin d’en faire des minorités faciles à digérer par l’Etat centralisateur et assimilateur.
Financièrement, les dettes du Land Elsass-Lothringen étaient annulées (art. 55), tandis que les biens et les propriétés de l’empire allemand et des autres Etats allemands, y compris les biens privés de la Couronne et des anciens souverains allemands, étaient confisqués au bénéfice de Paris, naturellement au désavantage de l’Alsace-Lorraine (art. 56).
Les dépenses exceptionnelles de l’Alsace-Lorraine provoquées par guerre, ainsi que les amendes infligées par le gouvernement allemand, devaient être remboursées en marks, non point aux Alsaciens-Lorrains, mais à Paris (art. 58 et 63) ! En outre, Paris percevait désormais pour son propre compte les impôts, droits et taxes d’Empire, toujours à partir du 11 novembre 1918, et non à partir du 28 juin 1919 ou mieux du 10 janvier 1920.
L’article 62 obligeait l’Allemagne à payer aux Alsaciens-Lorrains les pensions civiles et militaires, mais toujours par le canal de Paris, percepteur et unique distributeur ; et les pensionnés n’avaient qu’à bien se tenir et surtout à crier fort : «Vive la France !».
L’article 64 internationalisait le Rhin et la Moselle ; l’article 66 livrait à la France tous les ponts rhénans qui aboutissaient en Alsace «dans toutes leurs parties et sur toute leur longueur». L’article 65 rattachait pour sept années avec droit de prolongation pour trois ans, le port de Kehl avec tous les équipements au port de Strasbourg. En fait, Kehl restera occupé jusqu’en 1930.
Le gouvernement français confisquait aussi les chemins de fer et les tramways (art. 67), les mines de potasse (art. 71), tous les biens, droits et intérêts des ressortissants allemands et des sociétés industrielles et commerciales allemandes en Alsace-Lorraine, à charge au gouvernement allemand de les indemniser (art. 74). Enfin, par l’article 77, l’Allemagne devait «remettre à l’Etat français» les fonds déposés en Alsace-Lorraine dans les caisses de l’Empire par les différentes sociétés d’assurances.
Le traité de Versailles, qui n’entrait juridiquement en vigueur que le 10 janvier 1920, souleva de violentes réactions à travers le monde.
En France même, il se voyait contesté par le Parti socialiste. Dans l’Humanité du 16 juillet 1919, Léon Blum écrivait écœuré : «Nous avons cru que cette guerre serait vraiment la guerre du Droit. N’y aurait-il plus que moi aujourd’hui pour l’avoir cru ?… Et cette idée de la guerre déterminait notre idée de victoire. La victoire, ce n’était pas la primauté matérielle, l’affirmation d’une force qui prédomine, c’était la prédominance et la primauté d’une idée morale, d’un système de Droit. Et cette idée de victoire déterminait notre idée de paix. La paix, ce n’est pas l’établissement d’un nouvel équilibre des forces, c’était le Droit, tout le Droit réalisé. Nous l’avons dit. On nous a encouragés quand nous le disions. C’est pour cela que le traité de Versailles vient nous frapper comme un reniement, une trahison».
Le 16 mars 1920, le Sénat des Etats-Unis rejetait définitivement le traité de Versailles. «Cette paix, écrivait le célèbre économiste britannique J.M. Keynes, fut dictée par une passion et une cupidité aveugles ; elle n’est pas la réalisation des principes de Wilson, mas elle en est une parodie. Elle mènera l’Europe souffrante jusqu’au bord de la ruine et de la famine»,
Unanime, l’Allemagne se dressa contre le machiavélisme des vainqueurs. Erzberger, l’un des signataires du traité, se justifiait ainsi : «Sous la menace du révolver, on pourrait du traité m’obliger à promettre de grimper dans la lune. Je ne serais pas obligé de le faire pour autant».
Quant à Adolf Hitler, il en tirait en 1925 dans Mein Kampf leçon suivante : «Seuls des esprits puérils et naïfs peuvent se bercer de l’idée d’amener une révision du traité de Versailles par l’humilité et par les supplications… Seule la force rassemblée et concentrée d’une passion nationale peut, d’un sursaut, braver les menées internationales qui tendent à réduire les peuples en esclavage. Mais un tel geste ne saurait aller sans effusion de sang… Car aucun peuple ne possède ici-bas un seul mètre carré de territoire en vertu d’une volonté ou d’un droit supérieur. Les frontières de l’Allemagne sont des limites fortuites et momentanées au cours de l’éternelle lutte politique ; il en est de même des frontières délimitant l’habitat des autres peuples».
Et Adolf Hitler rendit hommage à Georges Clemenceau qu’il prenait pour modèle : «Si j’étais Français et si par conséquent la grandeur de la France m’était aussi chère que m’est sacré celle de l’Allemagne, je ne pourrais et je ne voudrais agir autrement que ne le fait en fin de compte un Clemenceau». Le national-socialisme de Hitler n’était en somme que la forme allemande du national-jacobinisme français.
Mais au fait, pourquoi n’a-t-on jamais officiellement fêté l’anniversaire de la signature du traité de Versailles ?… C’est l’armistice que l’on fête le 11 novembre, et à juste titre.

3. Les «revenants» et leur politique d’assimilation «à chaud»

En 1912, P. Viollet avait publié Le Roi et ses Ministres. «L’Etat moderne, y écrivait-il, n’est autre chose que le roi des derniers siècles, qui continue triomphalement son labeur acharné, étouffant toutes les libertés locales, nivelant sans relâche et uniformisant». A ce propos, le cas de l’Alsace-Lorraine demeure exemplaire.
Profitant du désarroi des vaincus, de l’intimidation engendrée par les expulsions injustes et l’administration de bureaucrates tatillons, mesquins et dépourvus de toute générosité comme de toute compréhension ethnique, les nouveaux maîtres du pays entreprirent fébrilement de franciser les Alamans et les Franciques d’Elsass-Lothringen. Parmi les principaux instruments de cette première tentative d’assimilation à chaud se trouvaient des esprits étroits et fanatiquement patriotes : les «revenants».
On a vu qu’après 1870, les Allemands n’avaient expulsé personne; jusqu’au 1er octobre 1872, tout Alsacien-Lorrain pouvait choisir entre la citoyenneté française et allemande. Bien plus, ceux qui avaient opté pour la France pouvaient tranquillement rester dans leur Heimat avec le statut d’étrangers.
Un certain nombre de personnes, surtout en 1872, obéirent à la propagande de la Ligue d’Alsace de Gambette et préférèrent s’en aller ; c’étaient essentiellement des bourgeois déjà coupés du Volkstum, des militaires, et surtout des fonctionnaires à qui leur option valait un avancement et des honneurs. En claquant ostensiblement et théâtralement la porte par «patriotisme», ils savaient qu’ils le monnaieraient largement de l’autre côté des Vosges ou de la Méditerranée : à certaines époques, la «profession patriotique» rapporte !
Le portrait de ces chauvins a été tracé de main de maître par le futur député de Saverne Camille Dahlet, né à Saverne le 21 juillet 1883, dans une famille protestante, dont le père venait de Buckenheim et la mère de Marmoutier Avant 1918, le milieu familial des Dahlet était francophile et le père était le président local du Souvenir Français. Après ses études de pharmacie, Camille Dahlet abandonna l’officine pour le journalisme dès 1919. Devenu l’un des fondateurs du Parti radical qui soutenait la politique du gouvernement français en Alsace-Lorraine, il se hissa rapidement à la place de rédacteur en chef de La République. C’est donc dans ce journal francophile qu’il publia le 11 septembre 1919, soit quatre mois avant l’application du traité de Versailles, un article révélateur, aussi percutant que courageux : «Les Revenants».
L’article est écrit en deux tableaux : 1871 et 1918.
«1871 !… Les plus aisés quittèrent en partie le pays pour aller… chanter de l’autre côté des Vosges, avec des accents aussi intransigeants que théâtraux, le beau refrain «Ils n’auront pas l’Alsace et la Lorraine», car en France tout finit par des chansons… Ceux qui partirent prirent de très haut ceux qui restèrent ; ils les traitèrent de lâches, de vendus, de traîtres, et allèrent continuer à vivre leur vie française de l’autre côté des Vosges…
Ils entrèrent surtout dans l’armée où ils atteignirent les grades les plus élevés…
«1918 !… Ceux des nôtres qui nous avaient quittés en faisant claquer les portes sont revenus et ils ne nous ont pas compris plus en revenant qu’ils ne nous avaient compris en partant, à part quelques exceptions très louables. Réparation, pour la plupart d’entre eux, voulait dire vengeance. Avec la même sainte colère au front qui seyait si bien aux «boches» et avec une mentalité que nous croyions disparue définitivement avec ces derniers, ils vinrent ici et s’arrogèrent le droit de nous demander des comptes, de nous juger et d’assouvir sur une partie des nôtres leurs haines fanatiques. Ils firent comme si nos provinces n’avaient été occupées que pendant six mois et voulurent punir ceux qui n’avaient pas toujours été des héros.
«Malheureusement, ils trouvèrent chez nous des acolytes parmi les descendants de ceux qui, au Moyen Age, pratiquaient avec le succès que l’on sait, l’Inquisition et les autodafés, et qui n’ont jamais su profiter de, leçons de l’histoire.
«Ce fut alors le triste spectacle des immondes Commissions de Triage des licenciements de fonctionnaires indigènes, qui avaient trente ans de service loyal et utile au pays à leur actif, et un contrat de vie que l’on déchira. Il est vrai que leurs droits et les nôtres n’étaient inscrits que sur un chiffon de papier. Et il est si facile de déchirer des chiffons de papier. Quand on le fait soi-même, on s’en formalise moins que lorsque ça se passe chez les autres.
«Ce furent les dénonciations, les expulsions illégales d’Alsaciens de leur sol, contraires aux droits des gens et aux droits de l’homme. Ce fut une orgie de fanatisme, ce fut la négation des principes les plus sacrés de la République Française pour lesquels on prétendait avoir lutté.
«Aujourd’hui, la colère gronde. Tout peuple qui est conscient de ses droits a toujours fini par triompher tôt ou tard dans l’histoire. Nous aussi, nous triompherons, car nous maintiendrons !
«Mais ce qui nous fait saigner le cœur, à nous qui étions de ceux qui tenaient le drapeau, c’est que ce droit, au lieu de se faire par la France, devra peut-être se faire contre elle. Car si nous n’arrivons pas à anéantir l’influence du fanatisme réactionnaire, il produira au bout d’un an le résultat que les Allemands se sont efforcés vainement d’atteindre durant 48 ans : la germanisation de l’Alsace, ou tout au moins son détachement de la France».
Et Camille Dahlet, le francophile rédacteur en chef d’un journal francophile de lancer en terminant ce grave avertissement :
«Il faut nous prendre tous avec toutes nos qualités et tous nos défauts, avec ce que nous avons en nous de français et avec ce que nous avons de boche. Il faut nous prendre tels que nous sommes I C’est à prendre ou à laisser».
De toute évidence, la situation douloureuse à laquelle l’administration française avait acculé l’Alsace-Lorraine dès 1919 ne correspondait point à ce qui avait été prévu et préparé. Lorsqu’on février 1915, le ministre Viviani avait ouvert à Paris la Conférence d’Alsace-Lorraine, il avait prononcé un discours fort sensé : «Le retour de l’Alsace-Lorraine à la France soulèvera de nombreuses questions épineuses, et personne ne peut penser que la législation française et son régime administratif puissent être dans les territoires recouvrés appliqués sans délais et sans période d’adaptation. Les Alsaciens tiennent à leurs traditions, à leurs habitudes, qui leur ont permis de conserver sous le régime allemand leur intégrité et leur autonomie. Au cours de 44 années de prise de possession allemande, des lois civiles, juridiques, administratives, fiscales et culturelles furent élaborées, qui ont créé une situation de droit et de fait, des droits particuliers, dont il faut tenir compte d’une manière convenable, notamment au point de vue religieux».
Aussi, après avoir remplacé Maringer, «la grande ganache», à la tête du Haut-Commissariat de la République Française en Alsace et en Lorraine, Millerand rappelait le 1er octobre 1919 que les conclusions de cette Conférence d’Alsace-Lorraine proposaient, non pas de substituer le droit français au droit local et allemand, mais d’en retenir les éléments les plus valables pour doter le pays d’un régime de droit particulier. Et pourtant ! Malgré trois années de préparations spéciales pour rattacher l’Alsace-Lorraine à la France, ce fut avec un programme entièrement improvisé que les généraux et les émissaires de Clemenceau pénétraient sur le sol reconquis.
L’un de ces émissaires, qui joua un rôle de premier plan, était précisément le Dr Pierre Bucher, agent français à l’époque allemande et espion pendant la guerre de 1914-1918, avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance. Enfant naturel d’un industriel de Guebwiller, il faisait alors, d’après Robert Heitz, aussi peu plébéien et aussi peu Alsacien que possible. «De teint olivâtre, les cheveux d’un noir de jais (auquel sans doute la cosmétique n’était pas étrangère), toujours strictement vêtu de noir, ce qui faisait valoir la gouttelette de son ruban rouge, quelques détails vestimentaires évoquant avec discrétion le genre «artiste arrivé», gestes d’une discrétion étudiée, il faisait très Académie Française, à mi-chemin entre Edmond Rostand et le Julius de Baraglioul des Caves du Vatican».
En 1918, Pierre Bucher était rentré en Alsace avec les troupes françaises. «Il était littéralement sinistre à voir, exsangue sous les cheveux et la moustache de plus en plus noirs, les yeux profondément enfoncés dans les orbites, marchant avec des mouvements mécaniques et saccadés de pantin. Il joua pourtant encore un rôle important et fort discuté d’éminence grise des représentants du Gouvernement ; longtemps, je le rencontrais presque chaque matin, quai Rouget-de-1′Isle, en promenade avec Alexandre Millerand, qui avait accepté le poste de Commissaire de la République à Strasbourg, dont il se servira comme tremplin pour accéder à l’Elysée.
Son physique aidant, Bucher à son apogée passait pour une sorte de des Esseintes quelque peu mâtiné de Cagliostro. On parlait avec admiration du cadre luxueux où se déroulait sa vie d’esthète, de ses aventures amoureuses avec telles dames de la société strasbourgeoise, avec telle comtesse, poétesse au cœur innombrable… … Ses ennemis jasaient aussi d’histoires moins brillantes»1.

1. Robert Heitz : Souvenirs de Jadis et Naguère (1964) pp. 80-83

De son côté, la comtesse Jean de Pange présente ainsi le Dr Pierre Bucher : «C’était un personnage étrange, un peu énigmatique, souvent discuté, mais sachant adroitement manœuvrer dans les heures troubles, si bien qu’en 1919, rien ne pouvait se faire à Strasbourg sans lui. Ce retour de l’Alsace à la France n’était pas pour lui un rêve réalisé, mais un événement prévu depuis des années, préparé avec soin, sur lequel il avait fondé tout son destin personnel. On l’appelait partout à toute besogne, on lui donnait tout pouvoir dans le désarroi général».
Notre homme s’était installé à Strasbourg ni plus ni moins que dans l’ancien palais du Statthalter d’Elsass-Lothringen, le bel hôtel construit par J.P. Pflug entre 1730 et 1736 par François-Joseph Klinglin, prévaricateur public et courtisan de Louis XIV. C’est là que la comtesse Jean de Pange le vit pour la première fois, «assis comme un homme d’Etat devant un solennel bureau Louis XV, chargé de dossiers… D’allure encore jeune, bien qu’il eût déjà cinquante ans, il passait pour très séduisant. On lui attribuait de grands succès féminins, même Anna de Noailles disait-on s’était laissée séduire par son regard fascinateur. Quelque chose m’a toujours déplu en lui. Je n’aimais pas ses allures de conspirateur inquiet et soupçonneux».
Le Dr Pierre Bucher devait mourir en février 1921 des suites d’une fracture du crâne. En tant que chef de la résistance française en Alsace-Lorraine avant 1914, il avait joué après 1918 «le grand jeu», un jeu serré entouré de mystères.
Quoi qu’il en ait été, au début de l’administration française en Alsace-Lorraine, l’on avait tâché de respecter deux éléments du particularisme local : d’abord le Concordat de 1802, dont les articles organiques non reconnus par le Pape permettaient au gouvernement de Paris de tenir en main les Eglises de Metz et de Strasbourg, et ensuite le caractère confessionnel des écoles primaires régies par la loi Falloux de 1850. En dehors de ces deux concessions provisoires, les administrateurs avaient les mains libres pour détruire le plus rapidement et le plus complètement possible toutes les structures politiques, sociales, économiques et culturelles d’Elsass-Lothringen. «Partout, à tous les degrés, avouait un des rares «revenants» lucides, on ne se liait au passé, à celui de 1870, qu’à travers les récits utopiques ou quintessenciés des Bazin, Barrés, Hansi et consorts. L’Alsace réelle n’apparaissait pas !».
Il est vrai qu’avant l’arrivée de Millerand, les représentants du Cabinet Militaire et du Haut-Commissaire Maringer se considéraient comme en Pays ennemi. Les préjugés régnaient ; tout ce qui était originalité alsacienne-lorraine, c’est-à-dire tout l’Elsass-Lothringertum, apparaissait selon leur propre expression «système boche» ! Et pour les fanatiques de l’assimilation, tout cela devait disparaître. La majestueuse montée d’une nation vers son autonomie et sa maturité politique, montée gravie de 1871 à 1918 devait être bloquée et anéantie, uniquement et simplement parce qu’elle était étrangère aux conceptions parisiennes et non conforme au modèle dépassé d’une République Une et Indivisible.
«Dans les villes en particulier, écrivait en 1930 le journaliste Oscar de Férenzy, et notamment chez les fonctionnaires, chez les jeunes intellectuels formés à l’école et à l’Université allemande, tous ceux qui ignoraient le français se trouvaient dépaysés en leur propre pays ; ils se voyaient menacés dans leur carrière, du moins entravés dans leur avenir ; Us se sentaient en quelque sorte des citoyens diminués». Voilà du côté des Alsaciens-Lorrains. Et voici du côté des Français : «Le plus grand nombre de fonctionnaires et autres Français venus de l’Intérieur, ignoraient la langue allemande, ignoraient peut-on dire totalement l’Alsace. Comme en France on n’avait guère connu l’Alsace qu’à travers la littérature sentimentale de Maurice Barrés et de René Bazin, la plupart des Français commirent l’erreur d’incarner toute l’Alsace en Wetterlé, en Hansi, et deux ou trois autres militants de l’opposition anti-allemande d’avant-guerre».
En bref, les Français prenaient pour d’authentiques Alsaciens-Lorrains ceux-là mêmes qui en étaient les moins représentatifs et qui pouvaient passer au contraire pour traîtres jà l’authentique Alsace-Lorraine. L’erreur était de taille et lourde de conséquences.
Curieusement, en 1918, beaucoup de Français s’imaginaient naïvement que la langue allemande avait été introduite en Alsace-Lorraine après 1870, alors qu’elle est indigène et héréditaire depuis le premier siècle avant notre ère ! Encore de nos jours, certains s’étonnent quand on leur dit que la langue française est une langue étrangère au Volkstum et qu’elle a été introduite en Alsace par les vicissitudes de l’histoire, par la politique culturelle et scolaire au service de l’impérialisme linguistique français.
En 1919, une dame parisienne monta dans un tramway strasbourgeois. Horreur ! ses oreilles n’y entendirent parler que notre langue alémanique deux fois millénaire à Strasbourg dont le nom est d’ailleurs allemand. Et de s’écrier avec cette sotte indignation qui caractérise l’ignorance et l’intolérance jacobine : «Dire que quinze cent mille de nos petits soldats ont donné leur vie pour l’Alsace, et qu’en venant dans ce pays, on a encore les oreilles écorchées à entendre parler boche !»… Comme si les Alsaciens-Lorrains avaient souhaité la guerre !
En fait, dès 1918, de nombreux Alsaciens-Lorrains se trouvaient déjà indisposés par la politique assimilatrice de la France ; mais comme ils se prenaient pour des cas d’exception et que parents et amis gardaient aussi le silence par crainte des Commissions de Triage et des espions, ils dissimulèrent leur malaise et leur indignation. Bientôt il ne fut plus possible de se taire : les conflits entre les vaincus «’exprimant en allemand et les vainqueurs s’exprimant en français se multiplièrent et éclatèrent au grand jour ; les langues se déliaient.
On se racontait les déceptions des marins et des Feldgrauen qui regagnaient leurs foyers. Au pont de Kehl, ils avaient été reçus avec une animosité méfiante et, tels des prisonniers ennemis, encadrés de troupes coloniales, baïonnette au canon, conduits à travers Strasbourg en liesse parfois internés à la caserne Sainte-Marguerite.
Edmond Herber, un francophile notoire et futur conseiller général du Bas-Rhin, mit plus tard ses souvenirs par écrit et fît raconter son aventure à un Strasbourgeois. «Nous étions trente qui, ayant enfin réussi à franchir les lignes françaises, américaines et anglaises, arrivâmes le cœur en joie, arborant la cocarde tricolore, à la gare de Metz, dans l’espoir de prendre le premier train pour Strasbourg. Et voilà que l’on nous enferma à clef dans la salle d’attente ; puis, sous la conduite de troupes nègres, on nous dirigea vers une forteresse où durant plusieurs jours nous fûmes traités en prisonniers, mal nourris, mal couchés, mal traités à tous égards. Je vous prie de croire que ce nous fut une rude désillusion. De colère, nous arrachâmes tous nos cocardes bleu-blanc-rouge. Le souvenir de ces jours d’humiliations et de souffrances ne s’effacera jamais de notre mémoire».
S’il arrivait qu’un Alsacien-Lorrain portât l’uniforme d’officier ou de sous-officier allemand, les «patriotes français» et les «dames nationalistes» l’invectivaient comme «Boche» ! Durant le voyage en Alsace-Lorraine du président de la République Française Raymond Poincaré et de Clemenceau en décembre 1918, la nouvelle frontière du Rhin fut fermée durant deux semaines, et tandis que ces messieurs banquetaient, les soldats alsaciens-lorrains demeuraient bloqués en Bade jusqu’aux approches de Noël.
Rien d’étonnant à ce que les Feldgrauen démobilisés ne prennent point part aux fêtes organisées pour célébrer la fin des hostilités. Et à l’adresse des «patriotes», des «chauvins», courait cette remarque souvent justifiée en Alsace-Lorraine : «Ce sont toujours les tire-au-cul, ceux qui n’ont jamais tenu un fusil entre les mains ni entendu une décharge, qui se mettent en avant et qui crient le plus sauvagement contre l’Allemagne». Peu de jours après l’arrivée des troupes françaises, et contrairement à la convention d’armistice, de nombreux conseils municipaux, pourtant régulièrement élus, furent dissous et remplacés par une commission municipale nommée par les troupes françaises. Les séides de ces commissions municipales se mirent à débaptiser nos rues et nos places en les affublant de noms choisis sur la liste des nouveaux vainqueurs, ou de traductions stupides, telle la rue Knobloch, du nom de la célèbre famille d’imprimeurs strasbourgeois aux XVème et XVIème siècles, devenue la rue de l’Ail ! Beaucoup de noms de communes furent déformés ou traduits en français.

1. Edmond Herber : Elsaessisches Lust und Leidbuch : Erinnerung und Eindrücke seit 1918 (Haguenau 1926).

Une vive excitation régnait en milieu étudiant. Arrivés presque terme de leurs études secondaires ou universitaires en langue allemand^ les jeunes Alsaciens-Lorrains durent du jour au lendemain subir les cours en un français parfois fort douteux. Quant aux nouveaux professeurs parachutés par Paris, ils ignoraient les coutumes estudiantines allemandes et plus d’une fois ils se méprirent lourdement sur le sens des manifestations.
La question linguistique s’avéra une source inépuisable d’ennuis, d’énervements et d’humiliations. En 1971, un instituteur alsacien en retraite racontait : «En 1918, je savais quelques bribes de français. D’un jour à l’autre, j’ai dû donner tout l’enseignement en français. Qui pourrait avoir une idée de l’effort héroïque qu’il a fallu pour se mettre à la page ? Que de nuits blanches passées à apprendre le français, aux côtés de ma femme qui avait eu la chance d’apprendre le français au pensionnat. Le matin, fatigué, en classe je ne pouvais me passer du dictionnaire pour trouver mes mots. Au bout de six mois, les enfants étaient beaucoup plus avancés que moi ; combien de fois ai-je été la risée des élèves et aussi de la commune : «Dr Schulmeister kann ken französisch». Heureusement en 1921 on m’a envoyé une année à Bordeaux pour être auditeur dans une école communale où j’ai fini par apprendre le français sur les bancs des élèves…»1.
Un élève de cette époque écrivait en 1975 : «Notre instituteur se donnait beaucoup de mal à nous enseigner les premiers éléments de la langue française… Nous avions appris à saluer le maître quand il entrait en classe avec «Bonjour Monsieur l’instituteur» au lieu de «Guten Tag Herr Lehrer». Mais cela sonnait tellement faux que l’instituteur lui-même essaye de nous faire admettre peu à peu un langage plus élégant. Un officier, sans doute enseignant dans la vie civile, finit par venir au secours du maître d’école pendant quelques semaines. Mais il avait l’accent méridional et notre façon de parler n’y gagna pas tellement. Bientôt nous savions chan ter la première strophe de la Marseillaise, sans comprendre grand’chose et sans le moindre souci de prononciation».

1. L.M.A. Instituteur en retraite : Le Coq gaulois et l’Aigle allemand ont fait des instituteur alsaciens des girouettes, (Elan, déc. 1971).

De fait, une préoccupation instante dès rentrée des troupes et des autorités françaises en contact avec les populations «rédimées» était la propagation de l’enseignement de la langue française. Tout le monde s’y était employé activement et de bon cœur, depuis les administrateurs civils et les militaires de tous grades jusqu’au général Serret. «Les poilus — active, réserve, territoriale et surtout réserve et territoriale — ont tous fait depuis Je 7 ou le 8 août 1914 de renseignement en Alsace libérée. L’instruction publique a eu comme fonctionnaires depuis 4 ans tous les troupiers de la 7ème armée»2.
A partir de 1918, les écoles furent envahies par des instituteurs et des institutrices qui ignoraient totalement la langue de leurs élèves. Les parents ne pouvaient aborder ces enseignants que par le truchement d’interprètes. Et si tels père et mère se sentaient flattés d’entendre leur progéniture déclamer quelques vers ou quelques phrases en français, ils déchantèrent vite en constatant que leurs gamins n’y comprenaient rien, pas plus qu’eux-mêmes, et que la fin de la scolarité les laissait lésés dans leur développement intellectuel et sans véritables connaissances, ignorant leur langue allemande qu’on ne leur apprenait plus et n’ayant point pu apprendre convenablement la langue française à laquelle on avait voulu les contraindre.
Le journal socialiste Die Freie Presse signalait que pour 90% des écoliers d’Alsace-Lorraine, la langue française était complètement étrangère. Le 8 novembre 1920, le même journal imprimait : «Nous formons des poupées pour la parade qui, par pression sur un bouton, déballent leur petit laïus, mais nous ne formons pas des hommes (Wir erziehen Paradepuppen, die beim Druck auf den Knopf ihr Sprüchlein herplappern, aber keine Menschen)». Et il commentait : «C’est le droit incontestable pour chaque peuple de parler et de cultiver sa langue maternelle… Et lorsque notre Directeur Général de l’Instruction Publique signale comme nécessaire quel Alsace-Lorraine devienne une région francophone, alors nous savons que si cette nécessité s’appelle contrainte, elle n’atteindra jamais le but visé… Les fruits de notre politique scolaire nous apprendront que la voie prise est fausse et injuste (Dass der jetzt beschrittene Weg nicht der richtige ist, lehren die Früchte unserer Schulpolitik)».
Dans l’euphorie de la victoire, l’administration française en Alsace-Lorraine avait beaucoup espéré de l’organisation de cours du soir de fran-

1.A. Müller : Novembre 1918 sur les bords du Rhin, {Der Volksfreund du 9 nov. 1975).
2.Carlos Fischer : La joie du retour (1927).

Mais ils connurent un rapide déclin. Il advint donc qu’un peuple germanophone par nature fut administré par des fonctionnaires qui ne comprenaient rien à la langue indigène et qui sciemment ne voulaient point l’apprendre, persuadés au demeurant que leur propre langue était la plus belle et la meilleure au monde. Après avoir épuisé les anciens formulaires allemands, l’administration n’imprima plus que des feuilles en langue française, à l’exception toutefois des feuilles d’impôts qui devenaient bilingues.
Les Alsaciens-Lorrains en furent réduits à courir les interprètes, souvent incompétents et douteux, qui ne comprenaient guère la langue technique et administrative. De toutes façons, ces traductions entraînaient des frais supplémentaires. Beaucoup de quittances, de titres de rentes, de droits aux dommages de guerre, furent par là égarés et perdus, parce que leurs propriétaires et titulaires n’en pouvaient comprendre le contenu exact ou bien ne pouvaient les faire valoir. D’où une foule d’injustices rentables pour d’autres, à commencer pour le gouvernement français.
Parmi les fonctionnaires des Postes et du réseau de Chemin de fer d’Alsace-Lorraine, avaient trouvé place de nombreux démobilisés que la révolution de novembre 1918 avait entraînés à la contestation. Lorsqu’ils s’aperçurent de la colonisation administrative des services publics, lorsqu’ils constatèrent que les «revenants» et autres gens de France, qui ignoraient la langue allemande ou alémanique, la langue de leurs subordonnés et de leurs clients, occupaient en outre sans la moindre formation requise les postes de direction et entreprenaient la modification du réseau ferré afin de le réduire au système français ; lorsqu’en outre, ces «étrangers» touchaient une importante allocation supplémentaire de «mission spéciale» qui doublait leurs traitements alors que les cheminots alsaciens-lorrains étaient traités de «sales boches» et en restaient à des salaires disproportionnés par rapport à la montée des prix, l’atmosphère tourna rapidement à l’irritation totale et à l’hostilité contre les intrus.
Le 15 septembre 1919, quatre mois donc avant l’application officielle du traité de Versailles, le Messin, journal lorrain, tirait la sonnette l’alarme :
«Il serait puéril de dissimuler la vérité : il y a dans nos provinces reconquises un état d’esprit nettement hostile aux fonctionnaires venus de France. L’Alsace-Lorraine était, lorsque nous l’avons reprise, un pays à tendance très particulariste. Il est resté tel… Au point de vue administratif, ce pays prenait l’habitude de l’ordre et de la discipline ; au point de vue moral, il avait une mentalité toute particulière, différente de celle de toutes les autres régions de France ; et surtout il avait un besoin très ardant de liberté et d’indépendance… Le malaise est très grave… Il n’y a pas de temps à perdre».
Et dans un important article de l’Elsaesser Kurier intitulé «Die verfehlte Méthode», l’abbé Xavier Haegy, le dernier député alsacien-lorrain à avoir parlé au Reichstag, dressa un bilan négatif des trois premiers mois d’occupation française, le 20 février 1919 :
«Si l’ordre français dans l’administration et la législation était toujours meilleur que celui de l’Allemagne, alors le passage immédiat sous le nouveau régime aurait été plus facile. Qu’en toute chose jusqu’ici nous nous trouvions plus mal, c’est une croyance de gens entièrement naïfs, de patriotes sauvages. C’est une chose que ne croit aucun Français qui s’intéresse aux affaires politiques et sociales, qui se réserve de mettre à profit et d’apprendre plus d’une leçon de l’Alsace-Lorraine et des Alsaciens-Lorrains».
L’abbé Haegy reprochait aussi à l’administration française d’avoir trop écouté les fanatiques du patriotisme, c’est-à-dire les gens les moins représentatifs du peuple :
«On a aimé le malheureux système qui consistait à mettre partout en avant ceux qui avant ou pendant la guerre avaient souffert pour leurs sentiments nationaux. Sans vouloir froisser qui que ce soit, on peut voir que la vie officielle des dernières décennies nous apprend que les Messieurs concernés n’étaient point les chefs et les conseillers du peuple, qu’ils ne se trouvaient point au premier rang pour défendre l’Alsace-Lorraine contre la domination et l’oppression étrangère, soit parce qu’ils manquaient de l’ardeur et de l’intelligence nécessaires, soit parce que la population ne les avait point jugés aptes à cette mission».
Et d’énumérer une partie des gaffes françaises imputables aux conseillers «patriotes» : les expulsions, les Commissions de Triage, le remplacement brutal des fonctionnaires, l’ignorance des nouveaux administrateurs, le non-paiement des pensions aux vieux Allemands (Alt-Deutsche) qui avaient travaillé en Alsace-Lorraine, la stagnation de la reconstruction dans les régions sinistrées de guerre, la politique scolaire déplorable et risible, l’absence d’une autorité régionale et locale responsable.
Ainsi, cinq mois avant la signature du traité de Versailles, il apparaissait clairement que la politique d’assimilation «à chaud» allait échouer en Alsace-Lorraine.

4. Le Commissariat Général de la République à Strasbourg

On a vu au chapitre précédent que le 26 novembre 1918, Clemenceau avait illégitimement remplacé la Constitution de 1911 du Land Elsass-Lothringen par la «November-Verfassung» ou Service Général d’Alsace et de Lorraine, sous la direction de Jules Jeanneney et de son gendre, Georges Maringer. Le résultat immédiat en fut la pagaille, la rogne et la grogne. Bref, déjà le fameux «malaise».
Symptomatique de la profondeur du mal était le fait que les francophiles notoires, partisans de l’assimilation et anti-autonomistes, criaient casse-cou. Un Lorrain, l’abbé Hackspill, un des anciens chefs du Zentrum Elsass-Lothringen et ancien membre du Nationalrat, redoutait un «Saverne français», tandis que Charles Frey réclamait dans la Strassburger Neue Zeitung des 10 et 16 février 1919 l’abandon du centralisme administratif de Jeanneney. Même le sournois Pierre Bucher appréhendait les événements en gestation, et l’abbé Nicolas Delsor, le maléfique président du Nationalrat, se permit de critiquer dans le Volksbote du 25 février 1919 l’incompétence des pseudo-Alsaciens de Paris, et réclamait, mais un peu tard, une administration régionale allemande : «unsere Landesverwaltung».
Clemenceau convoqua donc à Paris son éminence grise, le Dr Pierre Bucher, et après discussion, il se résigna à réorganiser l’administration en Alsace-Lorraine.
Le 21 mars 1919 paraissait l’important décret qui ramenait de Paris à Strasbourg la direction administrative de l’Alsace-Lorraine, sous le nom de Commissariat Général de la République, délégation permanente du Président du Conseil. «Ministériel» à la manière de l’administration allemande, ce nouveau Commissaire Général avait ses entrées au Conseil des Ministres et pourvoyait à tous les emplois de l’Alsace-Lorraine. Bref, ce Commissaire Général rappelait par ses fonctions et ses pouvoirs, l’Oberpräsident Eduard Moeller qui avait gouverné le Reichsland Elsass-Lothringen de 1872 à 1879. Assurément c’était en 1919 un progrès vers l’autonomie, comme cela avait été le cas en 1872.
Le Commissaire Général était secondé dans son travail par trois Commissaires de la République, résidant à Strasbourg, Colmar et Metz ; fil étaient respectivement chargés de la Basse-Alsace, de la Haute-Alsace et de la Lorraine mosellane* Ils rappelaient les Bezirkspräsidenten de l’époque allemande.
Qui serait nommé Commissaire Général de la République à Strasbourg ?
Très attaché à la Lorraine et aux Habsbourg, le maréchal Lyautey suivait de très près la situation morale et politique en Alsace-Lorraine, si trouble et si déroutante pour un Français. Il désirait énormément cette mission de Commissaire Général de la République et certainement il aurait bien rempli ses fonctions» Le maréchal, en effet, était un adversaire résolu de l’assimilation jacobine ; il était opposé à l’administration directe de Paris qui avait échoué partout et qui avait fait «toutes nos colonies sans exception, pauvres, phtysiques, sucées, cataleptisées…». Le système de l’administration indirecte et de l’autonomie lui apparaissait d’autant meilleur qu’il déplaisait «aux fonctionnaires et aux militaires, puissant argument pour qu’il soit sensé» ! Mais le maréchal Lyautey se heurtait à l’hostilité bien connue du Président de la République, Raymond Poincaré, un autre Lorrain, son ennemi personnel.
On pensa aussi au général de Castelnau, réputé pour la vigueur et la sincérité de sa foi chrétienne ; de Castelnau avait déclaré en novembre 1919 à l’abbé Haegy : «Ne devenez pas Français sans poser vos conditions». On avança ensuite le nom de Jonnart, ancien gouverneur colonial qui avait doté l’Algérie d’une administration régionalisée ; mais ce fut simplement le chef du Bloc National, Alexandre Millerand, qui fut nommé Commissaire Général de la République le 21 mars 1919 après avoir donné téléphoniquement son agrément.
Né à Paris en 1859, ancien socialiste et ancien ministre de la Guerre en 1914-1915, Millerand se mit courageusement à la besogne. Dès le 20 mars 1919, dans une conférence de presse, il avait exposé son vaste programme qui devait à la fois maintenir les lois sociales allemandes — en avance sur celles de la France — et recruter des fonctionnaires parmi les indigènes alsaciens-lorrains. «Pas un fonctionnaire alsacien-lorrain, déclara-t-ii, ne perdra un centime par suite de l’établissement du nouvel ordre des choses». Il promettait une équité absolue à l’occasion des expulsions d’Alt-Deutschen, l’agrandissement de l’université de Strasbourg, la consultation régulière des députés après les élections de novembre 1919. En terminant, il réaffirmait solennellement les fameuses promesses de 1914 et de 1918 : «La France restera toujours le symbole de la justice et de la liberté. Le Président de la République, le Président du Conseil, le maréchal Joffre, ont prononcé des paroles garantissant la liberté, les coutumes et les croyances : cette promesse sera tenue par moi !»
Le 22 mai 1919, Alexandre Millerand déclarait dans le même sens : «Nous savons quel prix vous attachez avec raison à vos croyances, à vos coutumes, à vos traditions. Vous avez recueilli l’engagement solennel que République Française les respectera intégralement».
La comtesse Jean de Pange se félicitait de la nomination de Millerand. «Dès mon arrivée, notait-elle, M. et Mme Millerand offrent un bal à la grand-messe à la cathédrale, ce qui est du meilleur effet. Nous nous entraînons, mon mari et moi, à écouter sans parti et à comprendre chaque jour davantage».
Enfin, le 2 juin 1919, Millerand affirmait : «La politique traditionnelle de la France dans ce pays, depuis le XVIIIème siècle, a été de ménager avec le plus grand soin ses mœurs et habitudes. Elle a voulu avant tout respecter l’âme alsacienne pour s’en faire aimer et elle y a réussi».
Mais l’essentiel, ce ne sont point les paroles, ce sont les actes. Par une décision du 16 avril 1919 prise à Strasbourg, Alexandre Millerand créait pour l’Alsace-Lorraine une nouvelle administration décentralisée : «Les sévices d’administration générale des territoires d’Alsace et de Lorraine sont placés sous l’autorité directe du Commissaire Général ; ils comprennent, outre le cabinet du Commissaire Général :
1°) le Secrétariat Général ;
2°) la direction des affaires militaire et les directions chargées des affaires civiles».
Le Secrétariat Général centralisait toutes les directions à Strasbourg : les Affaires Militaires, l’Intérieur, les Finances, la Justice, le Commerce, l’industrie et les Mines, l’instruction Publique avec les Beaux-Arts, les Travaux Publics avec les Voies de Communication, les Eaux et Forêts avec l’Agriculture, la Législation ouvrière avec les Assurances sociales, enfin la Poste et les Télécommunications.
Parmi les attributions de l’Intérieur figuraient la police et la sûreté, chargée des enquêtes spéciales, de la surveillance des manifestations, des réunions, des grèves, des étrangers, de la circulation, des délits et des mœurs.
Toutes ces directions étaient exclusivement accaparées par des Français de l’Intérieur étrangers à l’Elsass-Lothringertum, et elles s’installèrent dans les locaux de l’ancien Ministerium Elsass-Lothringens, sur le Kaiserplatz à Strasbourg.
Le Conseil Supérieur d’Alsace et de Lorraine, institué à Paris le 26 novembre 1918, fut aussi transféré à Strasbourg le 10 mai 1919 et soumis au Commissaire Général. Millerand en devint le président, et Louis Barthou, l’ancien président de la Conférence d’Alsace-Lorraine de 1915, devint son vice-président.
Mais lorsque les journaux portèrent à la connaissance du public la liste des 32 personnes nommées membres du Conseil Supérieur, le 10 mai 1919, ce fut une surprise bien amère. Il s’agissait presque exclusivement de bourgeois étrangers au Volkstum, d’avance acquis à la politique assimilatrice du gouvernement parisien et pratiquement sans compréhension pour les affaires religieuses. La courageuse protestation populaire fut alors assumée par le secrétaire général de la Volkspartei (UPR) récemment créée, Jean Keppi. Dans la Correspondance Populaire du 13 mai 1919, il publia un article énergique : «Weg mit dem Ballast (Jetez du lest !)».
Jean Keppi (1888-1967) notait que «sur les 16 Alsaciens-Lorrains nommés au Conseil Supérieur et qui constituaient la moitié de ses membres, le gouvernement français ne manquera pas de faire valoir que cinq sont membres de la Volkspartei (UPR), à savoir Heinrich, les deux Helmer, Laugel et l’abbé Wetterlé ; Paris les fera passer pour les vrais porte-parole du puissant parti centraliste d’Alsace ; or rien n’est plus faux ! Si Heinrich d’une certaine façon se reconnaît de la Volkspartei, il n’a qu’une valeur technique en ce qui regarde l’agriculture ; quant aux deux Helmer à Laugel et surtout à l’abbé Wetterlé, ils ne comprennent absolument rien au parti et ne possèdent aucune valeur représentative. De par leur milieu bourgeois francisé et culturellement déraciné du Volkstum, Laugel et Wetterlé sont des indésirables au parti, que la situation politique générale ne permet pas d’expulser ; ils sont foncièrement incapables de défendre le programme de la Volkspartei, (UPR) même sur les points les plus essentiels ; n’ont-ils pas pris des positions linguistiques contraires au parti et ne sont-ils point favorables à la destruction de la langue naturelle en Alsace-Lorraine au profit d’une langue étrangère au Volkstum ? Ni Laugel ni Wetterlé ne comprennent rien à la régionalisation ; ils ne s’intéressent point aux problèmes socio-économiques et ils sont entièrement coupés des couches populaires».
Et Jean Keppi de conclure : «Nous ne sommes point un parti de militaristes, d’annexionnistes et de bourgeois anti-sociaux, nous sommes le parti de la démocratie chrétienne et sociale (Wir sind keine Partei der Militaristen, der Annexionisten und anti-sozialen Bourgeois, wir sind die Partei der christlich-sozialen Demokratie)». «Une partie de nos pseudo-représentants au Conseil Supérieur ne peut en faire partie. Disons-le hautement et catégoriquement au moment où se complète le Conseil Supérieur, afin que tous ceux que cela concerne l’entendent, et que disparaisse le doute parmi nos meilleurs et plus zélés membres. Jetez le lest ! (Weg mit dem Ballast !)».
En dépit de ces bavures, Alexandre Millerand pensait non seulement faire œuvre durable avec le Commissariat Général d’Alsace et de Lorraine, mais encore œuvre exemplaire pour une France tout entière à régionaliser. Lui-même était mécontent de la servilité coloniale du Conseil Supérieur et il rêvait d’un Conseil Régional d’un nouveau style, lorsque la loi du 17 octobre 1919 vint en quelque sorte sabota- le projet.
Cette loi avait été proposée dès le 29 juillet 1919 aux Chambres par Clemenceau, mais elle ne fut connue à Strasbourg qu’au moment des débats Parlementaires, les 2,4 et 5 octobre. La nouvelle loi, qui avait été acceptée Par le Sénat sans discussion, disposait une fois de plus de l’Alsace-Lorraine sans son consentement ; aucun Alsacien-Lorrain n’avait participé à l’élaboration de la loi, à sa discussion et à son vote, puisque les députés n’allaient être élus que le 16 novembre suivant. En outre, cette loi était illégitime, puisque le traité de Versailles, s’il était déjà ratifié par la France ne Tétait pas encore par les autres membres de la Conférence de la Paix et qu’il n’était applicable qu’à partir du 10 janvier 1920. Il s’agissait en quelque sorte d’une véritable loi «coloniale» et d’une politique du fait accompli, de la violence légale,
L’Article 1, qui ne soufflait mot sur une telle intégration, et sur le traité de Versailles signé le 28 juin 1919 qui n’était pas encore applicable. Il posait aussi la base juridique de la destruction des structures politiques de l’administration régionale spéciale de l’Alsace-Lorraine en qualifiant Ie Commissariat Général de la République et le Conseil Supérieur du caractère transitoire.
L’article 2 disloquait le Land Elsass-Lothringen : La Basse-Alsace devenait le Bas-Rhin, la Haute-Alsace devenait le Haut-Rhin, et la Lor­raine mosellane devenait la Moselle. Divide ut imperes ! Les Kreise se muèrent en arrondissements. Ainsi se trouvait réalisé le vœu de l’abbé Wetterlé en 1915 : «Nous voulons que l’Alsace-Lorraine disparaisse pour se transformer en trois départements qui ne se distingueront en aucune manière des 86 autres».
Les articles 3 et 4 jetaient aux oubliettes les solennelles promesses de 1914 et de 1918 de respecter les traditions et les coutumes de l’Alsace-Lorraine et montraient ce qu’il fallait entendre par le mot «Liberté». En effet, l’article 3 ne tolérait la législation propre à la population alsacienne-lorraine que «jusqu’à ce qu’il ait été procédé à l’introduction des lois françaises». Et déjà pointait à l’horizon l’ombre jacobine d’Edouard Herriot !
L’article 4 déclarait crûment : «La législation française sera introduite dans lesdits territoires par des lois spéciales qui fixeront les modalités et délais de son application. Toutefois, les dispositions de la législation française, dont l’introduction présenterait un caractère d’urgence, pourront être déclarées applicables par décret rendu sur la proposition du Président du Conseil et après rapport du Commissaire Général de la République. Ces décrets seront soumis à la ratification des Chambres dans le délai d’un mois».
L’esprit de cet article 4 se comprend surtout si l’on considère son application. En effet, plus de 500 décrets furent ainsi appliqués sous le prétexte de «l’urgence». Et la plupart du temps, la ratification parlementaire nécessaire pour leur validité n’arrivait que plusieurs années plus tard ! Rarement une ethnie allogène fut aussi arbitrairement méprisée par le gouvernement central.
Enfin, l’article 9 accordait 5 sénateurs à la Moselle et au Bas Rhin, et 4 au Haut-Rhin, tandis que l’article 10 fixait le nombre des députés à 9,8 et 7, respectivement pour le Bas-Rhin, la Moselle et le Haut-Rhin
Telle fut cette loi du 17 octobre 1919, loi qui ne représentait en rien l’expression de la volonté du peuple alsacien-lorrain et qui était illégitime parce qu’antérieure à l’application du traité de Versailles qui seule devait livrer l’Alsace-Lorraine à la France. Cette loi resta en vigueur jusqu’au 15 octobre 1925.
Après avoir mené l’aseptique Bloc National à la victoire législative le 16 novembre 1919, Alexandre Millerand quittait le Commissariat Général de la République à Strasbourg le 20 janvier 1920 pour remplacer Clemenceau comme Président du Conseil des Ministres. Si Millerand a mis fin à la pagaille instaurée par Maringer, il n’a réglé aucune question vitale pour l’avenir du Volkstum Elsass-Lothringen et, par la loi du 17 octobre 1919, il y a introduit les germes de sa destruction.

5. L’étouffement du Commissariat Général

On pensa un moment remplacer Alexandre Millerand à Strasbourg par un parlementaire, mais l’intervention du Dr Pierre Bucher, l’ééminence grise du gouvernement, fit nommer le 20 mars 1920 un certain Gabriel Alapetite.
Le nouveau Commissaire Général avait été Résident Général à Tunis, puis ambassadeur de France à Madrid. Pour l’abbé Haegy, Alapetite était un homme gentil, distingué, discret et éloquent, mais qui, dès le début de sa mission, se considérait comme un simple «Commis de Paris» ; un bon subalterne, étranger à l’esprit régionaliste de Millerand et qui, dans ses fonctions antérieures, avait appris à aller au-devant des désirs de Paris et à appliquer servilement ses instructions.
D’après le sénateur Fritz Eccard, Alapetite ignorait autant l’Alsace que sa langue. A un rédacteur du Petit Journal, notre Commissaire Générai déclarait avec un cynisme probablement inconscient : «Je compte surtout sur le temps pour aplanir la route. Chaque jour qui commence est un gain Pour la France, car l’écolier apprend quotidiennement quelques mots français de plus, et l’adolescent oublie quotidiennement quelques mots allemands»,
La nomination de Gabriel Alapetite à Strasbourg signifiait donc que le Commissariat Général de la République n’aurait plus de vie propre, qu’il devenait un simple relais de la politique parisienne en Alsace-Lorraine en attendant sa suppression complète déjà prévue par la loi illégitime dû 17 octobre 1919. Alapetite reconnaissait volontiers qu’il était l’heureux fossoyeur de cette timide régionalisation, elle-même pâle décalque de l’ancienne autonomie octroyée, si imparfaite soit-elle, par l’empire allemand du Kaiser Guillaume II.
L’agonie du Commissariat Général trama en trois étapes :
1°) du 20 mars à la fin de l’année 1920 ;
2°) de la fin de Tannée 1920 au 24 juillet 1925 ;
3°) du 24 juillet 1925 à la veille de la seconde guerre mondiale.
Durant la première période, de mars à décembre 1920, régnait encore tant bien que mal l’esprit de Millerand ; Millerand venait d’être élu en septembre 1920 à la Présidence de la République en remplacement de Paul Deschanel devenu fou. Le 3 juin 1920, au moment de la discussion du budget, Alapetite souligna la nécessité d’une représentation alsacienne-lorraine pour établir le budget propre à l’Alsace-Lorraine et réclama un compromis entre le système fiscal français et le système fiscal alsacien-lorrain. Pure intervention de forme qui ne fut suivie d’aucun effet.
La seconde période était dominée par l’idéologie des «rattachements». Toute une série de rattachements à Paris fut opérée par simples décrets, généralement à caractère d’urgence… Les Chemins de fer d’Alsace-Lorraine furent rattachés le 30 novembre 1920 au ministère français des Travaux Publics ; la Justice d’Alsace-Lorraine fut rattachée le 4 juillet 1921 au ministère français de la Justice ; les Contributions Directes, l’Enregistrement et les Manufactures d’Alsace-Lorraine furent rattachés au ministère français des Finances le 31 décembre 1921. Suivirent les rattachements à Paris de la navigation d’Alsace-Lorraine, des services pénitentiaires, des Eaux et Forêts, de l’Agriculture, du Commerce et de l’Industrie. Bref, Paris dépouillait le Conseil Supérieur d’Alsace et de Lorraine pratiquement de tous ses pouvoirs. Finalement, le 31 décembre 1921, le Président du Conseil Leygues supprimait le budget spécial d’Elsass-Lothringen.
De janvier 1921 à janvier 1922, Aristide Briand avait en effet confié la responsabilité des Affaires d’Alsace et de Lorraine au sous-secrétaire d’Etat Tissier, un adversaire déclaré et décidé du Commissariat Général de la République et de la régionalisation. En janvier 1922, Tissier fut remplacé par Louis Barthou, l’ancien président de la Conférence d’Alsace-Lorraine de 1915 qui partageait entièrement les idées de son prédécesseur. En automne 1922, Barthou se présenta benoîtement au Conseil Supérieur de Strasbourg, déjà réduit pratiquement à une sinécure, avec l’intention d’annoncer la suppression du Commissariat Général. In extremis, les élus d’Alsace-Lorraine purent le convaincre de modifier le discours initiale ment prévu ; Barthou fit la pirouette, mais fut remplacé fm décembre 1922 par le conseiller d’Etat Colrat, à qui le gouvernement français confia la mission de liquider le Commissariat Général pour la date du 1er juillet 1925.
Survinrent les élections législatives du 11 mai 1924 avec la défaite du Bloc National de Millerand et l’avènement du Cartel des Gauches1. Le nouveau chef du gouvernement à Paris, Edouard Herriot, convoqua chez lui le recteur de l’Académie de Strasbourg, Charléty, pour lui confier la rédaction d’un projet qui remplacerait le Commissariat Général de la République à Strasbourg par une Direction Générale à Paris. Le projet Charléty fut transformé en projet de loi et soumis le 13 novembre 1924 à la Chambre des Députés. Le rapporteur de cette loi n’était autre qu’un fanatique de l’assimilation, le socialiste Georges Weill, qui se montra tellement odieux que 21 députés d’Alsace-Lorraine quittèrent en corps le Palais Bourbon en signe de protestation et menacèrent de démissionner collectivement afin de provoquer de nouvelles élections. Contrairement à la volonté de l’Alsace-Lorraine, fut donc votée la loi du 24 juillet 1925 qui inaugurait la dernière étape de l’administration spécifique de l’Alsace-Lorraine.
Cette loi, imposée au peuple alsacien-lorrain par une majorité parlementaire qui lui était étrangère, supprimait ce qui restait du Commissariat Général de la République à Strasbourg et instituait à partir du 15 octobre 1925 une Direction Générale d’Alsace et de Lorraine à Paris, sous l’autorité immédiate et directe du Président du Conseil, afin de servir d’instrument à la politique de Paris en Alsace-Lorraine : il n’y avait plus de politique alsacienne-lorraine en Alsace-Lorraine !
Les trois préfets de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, ne dépendaient donc pas du ministre de l’Intérieur comme dans le reste de la France, mais ils dépendaient directement du Président du Conseil, de manière à pouvoir continuellement légaliser l’illégalité et légitimer l’illégitime selon le bon plaisir du vainqueur de 1918. On laissa à Strasbourg un os à ronger : les services de l’Instruction Publique et des Cultes, l’Office des Assurances Sociales et un Organisme de Réclamations. Mais tous ces services étaient à la merci de Paris.
Le 30 octobre 1935, Pierre Laval (1883-1945) remplaçait la Direction Générale d’Alsace et de Lorraine à Paris par un Service Central, toujours Placé sous l’autorité directe du Président du Conseil, avec effet à partir du 1er juin 1936. Ce service Central fut chargé des travaux législatifs, du contrôle et de la centralisation des affaires préparées par les quelques services demeurés à Strasbourg et enfin de la liaison avec les différents ministères. Mais dès le 13 août de la même année 1936, le gouvernement rétablissait la Direction Générale prévue par la loi de 1925.

1.Gabriel Alapetite fut démis de ses fonctions le 1er juillet 1924.

A rapproche de la guerre, une simple ordonnance supprimait la Direction Générale ; le Service des Cultes fut rattaché au Bureau des Cultes et Associations auprès du ministère de l’Intérieur.
C’est ainsi que fut détruit le Land Elsass-Lothringen ; c’est ainsi que fut consommée la déchéance politique d’une nation minoritaire ; c’est ainsi que fut enchaîné un peuple sous prétexte de libération.
A la veille de la seconde Guerre Mondiale, au niveau des institutions, l’Alsace-Lorraine n’était plus qu’une ruine politique.

HEIMKEHR

So wie ein Witwer sitzt an Grabes Rand,
die letzten welken Bluten in der Hand,
sitz ich am Wald und schau ins Heimatland.

Viel liebe Gräber, längs gereiht und quer,
von Wiesen grün, von Wäldern schwer,
sind hochgewölbt rings um mich her.

Einst stolzer Heimat warme Brust,
ihr Berge, voll von Wanderlust,
Jetzt Gräber, schweigend, leidbewusst.

RETOUR AU PAYS NATAL

Tel un veuf au bord de la tombe,
à la main les dernières fleurs fanées,
je suis assis au bord de la forêt et regarde le pays natal.

Beaucoup de chères tombes, alignées en long et en large,
vertes par les prés, lourdes par les forêts,
forment une haute voûte autour de moi.

Jadis, chaude poitrine de mon fier pays,
vous, montagnes, pleines du désir des randonnées,
vous n’êtes plus que tombes silencieuses, conscientes de sa douleur.

Bernd Isemann (Schiltigheim 1881-1967).

KAPITEL VII : PRODROMES D’UN NOUVEL AUTONOMISME


One Response to "Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel VI"

  1. [...] KAPITEL VI : LE TRAITÉ DE VERSAILLES ET SES CONSÉQUENCES [...]

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