3.0.1" />
Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel II

Posted on janvier 1st, 1979 by Klapperstein

Kapitel II

DU REICHSLAND AU BUNDESSTAAT

Fondé d’après le droit international à conserver l’Alsace-Lorraine, jadis durant un millénaire «Herzland des Heiligen Römischen Reiches Deutscher Nation», l’empire allemand ne pouvait empêcher le peuple d’Alsace-Lorraine de réclamer un jour ou l’autre son autonomie, à l’instar des 25 autres Etats fédérés, ou même à l’instar de ses frères du Liechtenstein, du Vorarlberg et de la Suisse alémanique.
L’évolution se déroula en plusieurs étapes. De la «Protestation» initiale, Elsass-Lothringen glissa vers une autonomie de plus en plus étendue ; du statut de territoire conquis, il se hissa progressivement à celui d’Etat fédéré, et de Reichsland, il se mua en Bundesstaat. Non sans mal !

1. La «Protestation»

En Europe régnait alors un complexe de supériorité des Etats situés à l’Ouest à l’égard des Etats situés à l’Est : Le Royaume-Uni se sentait supérieur à la France, la France se sentait supérieure à l’Allemagne, l’Allemagne se sentait supérieure à la Russie. Et ceci valait également pour l’Alsace, en sorte que les Alsaciens s’imaginaient supérieurs, plus fins, plus évolués, plus cultivés, plus civilisés que leurs frères de la rive droite du Rhin, comme du reste ils imaginaient que les Français leur étaient supérieurs. Mais les défauts que les Alsaciens attribuaient aux Allemands, les Français les attribuaient exactement aux Alsaciens : «Dans les journaux français de l’époque et jusqu’à la veille de la guerre, écrivait Pierre Quillard en 1897 au Mercure de France, l’Alsacien était représenté comme une sorte de jocrisse, ridicule et balourd».
Au niveau surtout de la bourgeoisie francisée (verwelscht), les Alsaciens-Lorrains avaient donc le sentiment de déchoir en passant de la citoyenneté française à la citoyenneté allemande ; et si l’on veut y ajouter l’amère humiliation de la défaite intégrale, l’on comprendra aisément que, d’une manière générale, ils n’étaient guère enthousiastes pour leur changement de sort.
Les Alsaciens-Lorrains s’enfermaient donc dans la politique sentimentale imaginée par Léon Gambetta et inaugurée le 17 février 1871 à l’Assemblée Nationale de Bordeaux : la Protestation.
Stimulés par les agents patriotes français, notamment par la mystérieuse Ligue d’Alsace créée en mars 1871 par Gambetta (généreusement financée, elle était constituée d’une vingtaine de bourgeois de Mulhouse), ils protestaient systématiquement. L’occasion rêvée se présenta, lorsque d’après la convention additionnelle du 11 décembre 1871, non seulement les anciens citoyens français qui avaient habité l’Alsace-Lorraine au 2 mars 1871, mais aussi tous ceux qui y étaient nés avant cette date et qui vivaient soit en Alsace-Lorraine, soit en France ou ailleurs, devenaient citoyens allemands au 1er octobre 1872, à moins d’opter formellement pour la France.
Or, à l’époque des négociations du traité de paix, la Ligue d’Alsace de Gambetta avait lancé ce mot d’ordre : «Abstention complète de toute participation à l’administration étrangère à notre Patrie». En même temps, elle incitait tous les fonctionnaires à rejoindre la France : la moitié des instituteurs, plus de la moitié des notaires, les militaires de profession, la grande majorité des gardes-forestiers, la presque totalité des professeurs de l’enseignement secondaire et de l’Université, avaient obéi à cette injonction, d’autant plus qu’ils y gagnaient financièrement.
En effet, l’Assemblée Nationale leur attribuait les droits civils et politiques français le 19 juin 1871, une concession gratuite de 100 000 hectares des meilleures terres d’Algérie enlevées aux indigènes le 21 juin 1871, le transport, l’installation et le campement gratuits le 15 septembre 1871, et enfin l’exemption d’impôts pendant trois années le 16 octobre 1871.
Ces «patriotes français» ne perdaient rien socialement ni professionnellement : «Les malheureux Alsaciens conviendront avec moi, écrivait en 1897 André Ibels au Mercure de France, qu’ils ont gagné à notre perte, si l’on daigne examiner les places qu’ils occupent depuis 1873 dans nos grandes administrations françaises. Malheur à qui n’est pas Alsacien !… Qu’on ne nous rende point l’Alsace, nous n’avons hélas que trop d’Alsaciens !»
Première conséquence de ces départs anticipés et de la convention franco-allemande du 11 décembre 1871, environ 378 777 Français d’Alsace et de Lorraine, déjà installés à «l’intérieur»1, choisirent librement la France et refusèrent la citoyenneté allemande. La seconde conséquence fut qu’il fallut remplacer en Alsace-Lorraine ces «bons patriotes» par autant d’Allemands, de sorte qu’à la fin de 1872, le corps des fonctionnaires du Reichsland Elsass-Lothringen comptait 46 % de Prussiens, 26 % d’Alsaciens-Lorrains, 9 % de Bavarois ; les 19 % restants étaient représentés par d’autres Allemands, des Luxembourgeois et des Suisses.
La ligue d’Alsace de Gambetta chercha à transformer le droit d’option en plébiscite. Son tract «18 bis» disait : «Optez, Alsaciens et Lorrains, votre cœur vous le dit et l’honneur vous le commande… C’est le plébiscite final, et la honte qui doit en rejaillir sur nos oppresseurs aux yeux du monde entier marquera notre première vengeance…» Si bien qu’en résultat de cette propagande, outre les 378 777 personnes déjà établies en France, 154 032 autres optèrent pour la République Française (93 109 de la Haute-Alsace, 39 130 de la Basse-Alsace et 21 793 de la Lorraine)2. Mais un tiers seulement de ces «optants» quitta le Reichsland Elsass-Lothringen.
A la protestation politique s’ajouta la protestation religieuse contre le Kulturkampf, dont l’aspect le plus spectaculaire concernait l’enseignement. Le 11 avril 1871, la langue allemande était devenue la langue scolaire, sauf dans les quelques régions francophones. Trois jours plus tard, le 14 avril 1871, une ordonnance établissait l’école obligatoire en Alsace-Lorraine, pour les garçons de 6 à 14 ans, pour les filles de 6 à 13 ans. Enfin, une loi du 12 février 1873 mettait tout le système scolaire sous la direction et le contrôle de l’Etat, ce qui souleva une vive opposition, surtout de la part des catholiques.
Bismarck riposta par la fermeture des petits-séminaires et l’expulsion des ordres religieux qui avaient leur maison généralice à l’étranger, tels les Jésuites, les Rédemptoristes, les Frères de Marie et les Sœurs de Portieux. Trente prêtres du Kreis de Sarrebourg et du Kreis de Château-Salins, non encore détachés canoniquement de l’évêché de Nancy, furent condamnés à une ou deux semaines de prison pour avoir lu en chaire le 26 juillet 1872 une lettre pastorale hostile à l’Allemagne, tandis que les séminaristes furent soumis au service militaire comme leurs autres camarades.

1. Soit 140 000 options.
2. Cf. la thèse de doctorat soutenue en 1972 par Alfred Wahl : L’option et l’émigration des Alsaciens-Lorrains en 1871-1872. En 1871, le Reichsland Elsass-Lothringen comptait 1 549 738 habitants. Ce qui correspond au rapport que l’Oberpräsident von Moeller envoya à Bismarck en octobre 1872 et déclarant que le dixième de la population d’Elsass-Lothringen avait opté pour la France ; von Moeller s’en déclara satisfait.

Face à cette persécution allemande, la France de Mac-Mahon instaurait une politique qui, dans le cadre de l’«Ordre Moral», privilégiait l’Eglise catholique. Le 23 juillet 1873, l’Assemblée Nationale votait la construction de la basilique de Montmartre ; plus tard, cinquante députés consacraient la France au Sacré-Cœur à Paray-le-Monial ; les pèlerinages de Lourdes prenaient une ampleur extraordinaire ; l’enseignement congréganiste atteignait son apogée, tandis que le budget des cultes était confortablement augmenté. Une prédication populaire avait un peu vite associé le catholicisme à la France et l’hérésie persécutrice à la Prusse et à l’Allemagne.
A l’opposition confessionnelle s’ajoutait l’opposition au régime. La bourgeoisie d’Alsace-Lorraine était de tendance républicaine et n’acceptait qu’à contre-cœur l’incorporation dans un empire dynastique. En outre, la révolution de 1789 avait supprimé les seigneuries, et l’Empereur vivait trop loin, à Berlin. Il manquait enfin au Reichsland Elsass-Lothringen un homme du pays, un Landesherr, capable de cristalliser sur sa personne le sentiment patriotique que la bourgeoisie francisée avait accordé à une France bourgeoise et capitaliste.
C’est dans ce climat politico-religieux de protestation que le 1er janvier 1874 entra en vigueur la Constitution allemande et que fut lancée la campagne électorale pour les députés au Reichstag. Sur une population de 1 549 000 habitants, 166 000 électeurs de la classe bourgeoise élirent 15 députés «protestataires», parmi lequels 7 ecclésiastiques : Mgr Raess, évêque de Strasbourg, représentait le Kreis de Sélestat et Mgr Dupont des Loges, évêque de Metz, celui de Metz ; les abbés Philippi, Winterer, Soehnlin, Guerber et Simonis représentaient respectivement les Kreise Molsheim-Erstein, Altkirch-Thann, Colmar, Guebwiller et Ribeauvillé.
Le 18 février 1874, l’entrée des députés alsaciens-lorrains au Reichstag fut des plus tumultueuses. Comme trois années plus tôt, Léon Gambetta, qui avait rédigé la protestation du 17 février 1871 à l’Assemblée Nationale de Bordeaux, rédigea aussi la protestation du 18 février 1874 pour le Reichstag. Le député «sauvage» Sonnemann, adversaire de l’annexion de l’Alsace-Lorraine, avait traduit le texte- français en allemand ; 38 députés, dont les 15 députés du Reichsland Elsass-Lothringen, signèrent la protestation ; la lecture fut confiée à dessein à un député qui connaissait peu l’allemand, l’ancien «protestataire» de Bordeaux, Edouard Teutsch, député de Saverne et protestant.
Teutsch lut donc le plus mal possible la déclaration dictée par Paris : «… En nous choisissant tels que nous sommes, nos électeurs ont avant tout voulu exprimer les sympathies pour la patrie française et le droit à disposer d’eux-mêmes…». Puis il présenta sa motion : «Plaise au Reichstag que les populations d’Alsace-Lorraine, incorporées sans leur consentement à l’Empire Allemand par le traité de Francfort, soient appelées à se prononcer d’une manière spéciale sur cette incorporation».
Un grand tumulte s’ensuivit. Le calme revenu, Mgr Raess, évêque de Strasbourg, qui avait reçu une lettre personnelle du Président de la République Française Mac-Mahon, adversaire de Gambetta, prit ses distances par rapport à la déclaration de Teutsch, d’autant plus qu’il ne voulait pas compromettre la situation des catholiques, minoritaires dans l’empire allemand ; il demanda donc la parole et déclara : «Les Alsaciens-Lorrains de ma confession n’ont en aucune manière l’intention de mettre en question le traité de Francfort conclu entre deux grandes puissances».
Le Reichstag applaudit l’évêque, mais la députation d’Alsace-Lorraine se trouvait désormais entraînée dans la politique générale du Kaiserreich et se divisa selon les fractions politiques de l’Empire. Quatre députés quittèrent le Reichstag ; quant à Teutsch lui-même, il se retira en 1879 comme trésorier-payeur général en France.

2. Le premier autonomisme

Depuis la fin de 1870, l’idée de l’autonomie de l’Alsace était en l’air et s’exprimait soit par des écrits, comme La République Neutre d’Alsace d’Agénor de Gasparin, soit par des démarches, comme celles des notables alsaciens au printemps de 1871. Progressivement, derrière le pathos théâtral des éternels protestataires, l’idée de l’autonomie faisait son chemin, surtout dans les milieux libéraux qui plaçaient le libéralisme au-dessus du nationalisme. Et comme le libéralisme avait été condamné en 1864 par l’encyclique Quanta Cura et le Syllabus de Pie IX, l’autonomisme prôné par ces libéraux était initialement anticlérical. En cela, ces premiers autonomistes rejoignaient le Kulturkampf de Bismarck, leur idéologie anticléricale les éloignant du Paris de l’Ordre Moral et les rapprochant du Berlin positiviste.
Le 18 avril 1873, ils publiaient un premier programme dans l’Elsässer Volksblatt : «Nous sommes liés à l’Allemagne, nous devons revendiquer comme notre premier droit l’égalité des droits avec les Allemands» ; ce qui revenait à revendiquer l’autonomie. Puis ils tâtèrent le terrain électoral à l’occasion des Bezirkstagswahien (élections du conseil général) de Colmar, Strasbourg et Metz. Les «protestataires» leur facilitaient la campagne par leur mot d’ordre : «Protestation et Abstention», de sorte que les 21 et 22 juin 1873, les autonomistes remportèrent les élections.
Au cours de l’été 1873, un ancien «protestataire» libéral de l’Assemblée Nationale de Bordeaux, Auguste Schneegans (1835-1898), rentrait à Strasbourg. Antimilitariste, il avait quitté la France pour la Suisse en 1871, puis devint journaliste au Journal de Lyon avant de devenir rédacteur en chef du Journal d’Alsace. Ses amis du reste l’y appelaient ; «Si nous, Alsaciens, ne prenons pas personnellement en main les rênes de notre pays, lui déclarait Klein, nous serons livrés aux fonctionnaires qu’on nous a envoyés, qui ignorent tout de l’Alsace-Lorraine, et nous serons administrés complètement de travers». L’autonomisme de Schneegans apparaît clairement dans ses Souvenirs des années 1870-1873 : «Quelle que soit la conquête qui passe sur nous, Strasbourg doit rester Strasbourg. Le jour viendra peut-être où nous retrouverons notre ancienne indépendance. Nos enfants y travailleront». Schneegans faisait évidemment allusion à l’indépendance de la ville impériale d’avant le 30 septembre 1681, indépendance détruite par Louis XIV.
Leur libéralisme et leur anticléricalisme valurent aux premiers autonomistes une vive hostilité de la part des milieux catholiques, de sorte que la première élection au Reichstag (février 1874) apparut d’abord comme une victoire des cléricaux et des protestataires sur les autonomistes, mais aussi comme une victoire de la France de l’Ordre Moral sur l’Allemagne du Kulturkampf.
Le gouvernement impérial de Berlin sentit le besoin d’aider les autonomistes en leur accordant une première satisfaction devant l’opinion publique. Le 29 octobre 1874, huit mois après l’épisode Teutsch au Reichstag, l’empereur Guillaume Ier instituait par ordonnance une assemblée consultative, le Landesausschuss ou Délégation d’Alsace-Lorraine, qui comprenait 30 députés : 10 membres élus par chacun des trois Bezirkstage de Colmar, Strasbourg et Metz, formés en majorité d’autonomistes.
Le Landesausschuss se réunit la première fois le 17 juin 1875 à Strasbourg ; il donnait son avis sur tous les projets de loi concernant le Reichsland Elsass-Lothringen, avant toute discussion au Reichstag et au Bundesrat. L’industriel mulhousien Jean Schlumberger, décoré de la Légion d’Honneur, de l’Aigle Rouge de Prusse, du Lion de Zaehringen badois, anobli en 1895 par l’Empereur, devait présider avec bonheur le Landesausschuss jusqu’en 1903. Dès cette première session, Schlumberger exprimait son ferme espoir de voir rapidement le Landesausschuss devenir une assemblée délibérative et législative.
Entre la création du Landesausschuss et sa première réunion, Auguste Schneegans fondait avec ses amis, le 5 avril 1875, le premier parti autonomiste alsacien-lorrain : die Autonomistische Partei. Aux jactances sentimentales et aux manifestations théâtrales des protestataires, à leur nostalgie de la France, à leur immobilisme et à leur abstentionnisme politique, le nouveau parti voulait opposer l’action efficace au service exclusif du Reichsland Elsass-Lothringen dans le cadre de l’empire fédéral allemand et la dynamique du réalisme politique en vue de l’autonomie ethnique.
Le 10 janvier 1877, cinq autonomistes furent élus députés au Reichstag : Auguste Schneegans pour Saverne, le Dr Achilles Rack pour Molsheim-Erstein, le Dr Jean North pour Strasbourg-Campagne, Gustave Bergmann pour la ville de Strasbourg, et Joseph Nessel pour Haguenau-Wissembourg. Ils décidèrent de s’affilier au parti national-libéral, et Schneegans, l’ancien protestataire de Bordeaux en 1871, déclara : «Nous nous présentons devant vous en tant que députés allemands d’un pays allemand».
Immédiatement Schneegans et ses amis réclamèrent une constitution pour l’Alsace-Lorraine, avec Strasbourg comme capitale, et une représentation au Bundesrat. Ils déposèrent une motion sur le bureau du Reichstag : «Es möge unserm Lande eine eigene Verfassung als Bundesstaat, mit dem Sitz der Landesregierung in Strassburg, und Vertretung im Bundesrate, zugestanden werden».
Schneegans proposait plusieurs possibilités :
1°) Le Kaisertand ou Kaiserliches Kronenland : l’Alsace-Lorraine formerait un Etat fédéré sous forme de grand-duché, propriété personnelle de l’Empereur ou de la couronne impériale ;
2°) Le Kronprinzenland ou Dauphinat, avec comme grand-duc et Landesherr le prince héritier Friedrich, futur empereur Friedrich III.
La première solution du Kaisertand se heurta à l’opposition de Bismarck. Le chancelier rêvait alors de transformer l’empire fédéral en empire unitaire, à l’image de l’empire français. Mais si cette unification jacobine ne pouvait se réaliser, la création du Kaisertand entraverait l’évolution ultérieure du Reichsland Elsass-Lothringen en un Bundesstaat autonome. Donc, dans l’un comme dans l’autre cas, le Kaiserland ou Kronenland était à rejeter.
La seconde solution, celle du Dauphinat, échoua du fait de l’empereur Guillaume qui ne voulait point se séparer de son Kronprinz en l’envoyant à Strasbourg. Toutefois, l’Empereur apporta une demi-satisfaction aux députés autonomistes : les lois du 2 mai 1877 et du 4 juillet 1879.
Par la loi du 2 mai 1877, le Landesausschuss, d’assemblée consultative, devenait assemblée délibérative et législative ; il remplaçait désormais le Reichstag dans cette dernière fonction pour toutes les lois locales. Les lois d’Alsace-Lorraine étaient donc votées au Landesausschuss, soumises au Bundesrat, et finalement promulguées par l’Empereur. En outre, le landesausschuss devait nécessairement être convoqué au moins une fois l’an. Le 10 août 1878, Schneegans présenta au Landesausschuss une nouvelle demande d’autonomie :
«Dans la dernière séance du Landesausschuss, nous avons exprimé le vœu qu’il soit accordé à l’Alsace-Lorraine une organisation propre par la translation du siège du Gouvernement dans le pays et par l’établissement de l’administration centrale à Strasbourg… Quoi qu’il en soit des résolutions à prendre quant aux conditions définitives de notre constitution autonome, ce en quoi nous sommes tous d’accord, c’est qu’il est urgent plus que jamais que satisfaction soit donnée à nos justes réclamations ; ce qui est certain pour nous, c’est que des hésitations prolongées et de nouveaux retards qu’on y apporterait ne pourraient que compromettre gravement les intérêts essentiels de notre pays».
Et, comme l’année précédente, il déposa à nouveau la motion autonomiste au bureau du Landesausschuss : «Qu’il soit accordé à notre pays une constitution propre comme Bundesstaat, avec siège du gouvernement à Strasbourg et représentation au Bundesrat».
Charles Grad (1842-1890), qui représentait le canton de Wintzenheim au Landesausschuss depuis 1875 et le Kreis Colmar au Reichstag depuis 1877 jusqu’à sa mort, appuya vivement son ami Schneegans : «… Je demande une constitution propre en faveur de l’Alsace-Lorraine, avec siège du gouvernement à Strasbourg. Je demande l’émancipation complète du Landesausschuss avec des attributions aussi étendues que celles des assemblées législatives des autres Etats». Et la proposition Schneegans fut adoptée à l’unanimité. Le 26 février 1879, les autonomistes déposèrent au Reichstag une nouvelle motion, «dass Elsass-Lothringen eine selbständige, im Lande befindliche Regierung erhalte», signée par Schneegans, North, le Dr Rack, Lorette et 70 autres parlementaires.
L’Empereur fit un nouveau pas dans le sens souhaité, d’autant plus que son chancelier avait abandonné l’idée d’un empire unitaire jacobin. D’Ems, Guillaume Ier et Bismarck promulguèrent l’importante loi du 4 juillet 1879.
L’Empereur déléguait ses pouvoirs souverains à un gouverneur, le Statthalter, qui remplaçait l’Oberpräsident à Strasbourg et qui envoyait au Bundesrat trois plénipotentiaires avec voix consultatives. A la chancellerie d’Alsace-Lorraine, (Reichskanzler-Amt für Elsass-Lothringen), se substitua un ministère d’Alsace-Lorraine, le Ministerium für Elsass-Lothringen, présidé par un Staatssekretär ou secrétaire d’Etat.
Ce ministère, nommé par l’Empereur, comprenait quatre divisions sous la responsabilité de quatre sous-secrétaires d’Etat, les Unterstaatssekretäre :
1°) celui de l’Intérieur, des Cultes et de l’Instruction ; 2°) celui de la Justice ; 3°) celui des Finances et des Domaines ; 4°) celui de l’Industrie, de l’Agriculture et des Travaux Publics.
Plus tard s’y ajouta le sous-secrétariat des Enseignements Secondaires et Supérieurs.
Un Staatsrat ou Conseil d’Etat fut adjoint au gouvernement alsacien-lorrain. Présidé par le Statthalter, il comprenait, outre le Ministerium et des juges, douze membres nommés par l’Empereur, dont quatre sur proposition du Landesausschuss.
Les membres du Landesausschuss passaient de 30 à 58 : 34 élus par les Bezirkstage de Colmar, Strasbourg et Metz, 20 par les 33 Kreise nouvellement délimités, 4 par les conseils municipaux (Gemeinderäte) de Strasbourg, Colmar, Mulhouse et Metz. Désormais, le Landesausschuss pouvait proposer des lois nouvelles pour l’Alsace-Lorraine et transmettre des pétitions au Ministerium.
Grâce à la politique autonomiste, la loi du 4 juillet 1879 jetait les bases politiques de l’identité du Reichsland Elsass-Lothringen. L’Alsace-Lorraine prenait en main son propre destin.

3. Les premiers Statthalter

Trois semaines après la promulgation de la loi constitutionnelle du 4 juillet 1879, le 23 juillet, Edwin Freiherr von Manteuffel fut nommé premier Statthalter du Reichsland Elsass-Lothringen et remplaçait le 1″ octobre suivant l’Oberpräsident Eduard von Moeller.
Né à Dresde en 1809, ancien aide de camp du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, gouverneur du Schleswig en 1864, général de l’armée prussienne du Main lors de la guerre contre l’Autriche en 1866, vainqueur de l’armée de Bourbaki en 1870-1871, commandant-général des troupes d’occupation en France, le Generalfeldmarschall von Manteuffel était un vieillard de 70 ans très estimé et très spirituel, une personnalité puissante et pleine de charme, parlant un français parfait. Comme sa nomination de Statthalter avait été précédée par sa nomination de commandant du 15ème corps d’armée installé en Alsace-Lorraine, von Manteuffel cumulait tous les pouvoirs civils et militaires du Reichsland.
En ouvrant la première session du Landesausschuss, il annonça sa ferme volonté d’obtenir la reconnaissance de la totale autonomie de l’Alsace-Lorraine aussi bien dans la législation que dans la constitution du Reich impérial ; l’Alsace-Lorraine devait retrouver au sein des peuples allemands son ancienne place de Kernland.
L’année même de sa mort, le 13 janvier 1885, il proclamait encore au Landesausschuss : «Je déclare en toute franchise que je me suis fixé comme dernier devoir de ma vie d’obtenir à l’Alsace-Lorraine sa Constitution d’autonomie, et j’ai placé mon honneur en ce fait que l’on puisse un jour graver sur ma tombe : «Ci-gît l’homme, sous l’administration duquel l’Alsace-Lorraine a obtenu les mêmes droits que les autres Etats»1.
L’Alsace-Lorraine a gardé de ce grand Statthalter, le souvenir d’un homme très humain, très cultivé, d’humeur conciliante et d’une grande libéralité dont abusèrent certains notables. Le 17 juin 1885, il mourut à Karlsbad (Bohême) sans avoir pu achever l’œuvre entreprise.
Le 11 octobre 1885, Furst Chlodwig zu Hohenlohe-Schillingsfurst était nommé deuxième kaiserliche Statthalter d’Alsace-Lorraine. Né à Roten-burg en 1819, ancien ministre des Affaires Etrangères du roi Louis II de Bavière, vice-président du Reichstag et ambassadeur d’Allemagne à Paris de 1874 à 1885, le prince était un diplomate habile et expérimenté, mais il dut rompre avec la politique conciliante de son prédécesseur von Manteuffel.
De 1886 à 1889 en effet, le boulangisme2 suscitait en France une animosité revancharde contre l’Allemagne, orchestrée par des manifestations et des déclarations cocardières et chauvines. Avec la Ligue des Patriotes de Paul Déroulède, il fomentait des troubles et provoquait des tensions en Alsace-Lorraine.
Le Statthalter se vit donc contraint de recourir aux pouvoirs discrétionnaires que lui accordait l’article 10 de la loi du 30 décembre 1871, appelé par les protestataires avec beaucoup d’exagération «Diktaturparagraph», mais ressemblant parfaitement à l’article 9 de la loi française du 9 août 1849 ou même au fameux article 16 de la constitution actuelle de la France… Il fut amené à dissoudre des chorales et des sociétés de gymnastique qui n’étaient que camouflages pour la propagande française ; il fit condamner, suspendre et supprimer des journaux ; de 1888 à 1891, il obligea les Français désirant se rendre dans le Reichsland Elsass-Lothringen à se munir d’un passeport visé à Paris et interdit les inscriptions françaises sur la voie publique dans les régions germanophones.

1. «Hier ruht der Mann, unter dessen Verwaltung Elsass-Lothringen seine Gleichberechtigung mit den anderen Staaten erworben hat».
2. Le mot boulangisme est tiré du nom du général Georges Boulanger, ancien ministre de la Guerre en France qui après son échec politique, se suicida le 30 septembre 1891 sur la tombe de sa maîtresse Madame de Bonnemain en Belgique.

Parallèlement à cet aspect plutôt déplaisant, mais peut-être inévitable, de son gouvernement, le prince de Hohenlohe-Schillingsfürst inscrivit à son actif l’important développement que connut alors l’Alsace-Lorraine dans tous les domaines : industrie, artisanat, agriculture, commerce, travaux publics. Il mit en application d’excellentes lois sociales, améliora les procédures juridiques. Il fit construire le beau Palais du Landesausschuss et l’inaugura en 1893 1. Enfin, il fit naître dans le cœur des Alsaciens-Lorrains ce sentiment d’admiration pour l’efficacité qui caractérise l’administration allemande, et dont ils ont jusqu’à nos jours conservé le souvenir nostalgique.
En recourant à la loi municipale de l’Empire, il put nommer des «maires professionnels» en lieu et place des maires élus, battant ainsi en brèche l’influence exagérée des notables, bourgeois francisés, sur la masse populaire. Cette libération psychologique et les résultats économiques et administratifs spectaculaires ne furent point étrangers à la naissance d’un climat favorable à la prise de conscience d’une nation nouvelle : le Volkstum Elsass-Lothringen.
Lorsque le deuxième Statthalter quitta Strasbourg le 11 octobre 1894, ce fut pour devenir Reichskanzler de l’Empereur Guillaume II de 1894 à 1900. Il laissa toutefois en Alsace son fils, le prince Alexander de Hohenlohe-Schillingsfurst, élu député de Haguenau-Wissembourg au Reichstag de 1893 à 1903, avant de remplir comme Bezirksprësident à Colmar de 1898 à 1906 les fonctions d’administrateur de la Haute-Alsace.
L’Empereur Guillaume 1er étant décédé le 9 mars 1888, son fils Frédéric III lui avait succédé pour 99 jours seulement — car il mourut d’un cancer à la gorge le 15 juin de la même année, laissant le trône impérial à Guillaume II. Ce fut donc le dernier des empereurs Hohenzollern qui nomma le troisième Statthalter du Reichsland Elsass-Lothringen, Fürst Hermann von Hohenlohe-Langenburg.
Ce prince, cousin du précédent Statthalter et oncle de l’impératrice Augusta-Victoria von Schleswig-Holstein, était né à Langenburg en Wurtemberg en 1832. Il avait servi comme général de cavalerie dans les armées wurtembergeoises, autrichiennes et badoises. Surtout préoccupé par son rôle représentatif et particulièrement intéressé par les affaires culturelles, il laissa l’administration courante aux mains de ses Staatssekretäre (von Puttkammer jusqu’au 18 juillet 1901, et von Koeller à partir d’octobre de la même année). Ces secrétaires d’Etat continuèrent efficacement l’œuvre des administrations précédentes. Entre le Landesausschuss et le Statthalter, les relations étaient exemplaires.

1. Le Palais du Landesausschuss, plus lard palais du Landtag E-L, fut construit de 1888 à ’892 et sert depuis la fin de la première guerre mondiale de Conservatoire de Musique.

Le 1er janvier 1900, le code civil allemand remplaça le code Napoléon de 1804. Le 18 juin 1902, le «Diktaturparagraph» était abrogé. Le 21 juin 1905, une loi améliorait sensiblement le droit de réunion et d’association, tandis que la loi d’Empire du 19 avril 1908 donnait aux partis politiques et aux journaux d’opinion un essor considérable, favorisant l’éducation politique du peuple et le libérant progressivement de la tutelle des notables.
Depuis le 1er novembre 1907 régnait un nouveau Statthalter, le quatrième du Reichsland Elsass-Lothringen : le comte Karl von Wedel. C’était un ancien général de cavalerie au service du royaume de Hanovre qui à ce titre avait combattu les Prussiens à Langensalza en 1866. Depuis 1891, il avait embrassé la carrière diplomatique, et après un passage à Stockholm, avait été successivement ambassadeur d’Allemagne à Rome et à Vienne. Le comte von Wedel, familier de la scène politique mondiale, avait épousé une princesse suédoise, née Stéphanie von Hamilton ; elle était célèbre non seulement pour sa beauté, mais plus encore pour sa grande compréhension vis-à-vis des problèmes spécifiques de l’Alsace-Lorraine et pour sa charité envers les enfants handicapés. Restée très attachée à l’Alsace, même après 1918, elle avait acquis en 1925 une concession au cimetière Saint-Urbain à Strasbourg pour y être enterrée.
Pourtant, le comte von Wedel n’eut point la partie belle. La crise marocaine battait son plein ; la France manifestait sa volonté de revanche militaire, affichait son alliance avec la Russie et son entente avec le Royaume-Uni, multipliait ses interventions en Alsace-Lorraine soit ouvertement par le «Souvenir Français», les conférences, la Revue Alsacienne Illustrée, le Musée Alsacien, etc., soit secrètement par son argent et ses agents, comme le docteur Pierre Bücher.
Mais le Statthalter avait aussi de bonnes cartes dans son jeu. Une nouvelle génération d’Alsaciens-Lorrains, qui n’avait point connu la France, était née, et depuis 1890 elle commençait à se faire entendre. Instruits par les écoles allemandes, les jeunes pouvaient continuer leurs études à l’université «Kaiser Wilhelm» de Strasbourg, ouverte en mai 1872 et devenue rapidement célèbre, ou bien fréquenter les autres universités allemandes, surtout celles de Fribourg-en-Brisgau, de Heidelberg et de Tübingen. Jeunes et adultes étaient par ailleurs formés par la presse locale, les stages socio-économiques à Mönchen-Gladbach, les voyages ; la nouvelle génération se sentait dans son élément naturel et de plain-pied avec ses concitoyens allemands du même âge. Avec pourtant une différence : le destin de leur Heimat ne reposait point encore totalement en leurs propres mains, ils ne jouissaient pas encore de l’autonomie des autres Etats fédérés.
La France avait perdu son attrait séducteur. En 1872, l’année des «options» et de la violente campagne anti-allemande de la Ligue d’Alsace de Gambetta, sur 33 475 jeunes gens arrivés à l’âge du service militaire, 7 454 seulement s’étaient présentés dans les casernes. Il est vrai que tous ceux qui avaient servi l’année précédente dans la garde mobile française en avaient été dispensés, ainsi que les réformés. Mais il n’en reste pas moins que nombre de conscrits alsaciens-lorrains s’étaient engagés cette année-là dans l’armée française avec des rêves de gloire et d’expéditions coloniales. Les lettres que ces jeunes gens envoyèrent à leurs familles pouvaient et devaient faire illusion sur leur sort, mais pour un temps seulement. En effet, la réalité était bien différente, comme le déclarait l’ancien député protestataire de 1871, Emile Keller, le 16 janvier 1904 :
«… Comment ces jeunes gens, cette jeunesse annexée venant servir la France, comment furent-ils accueillis ? Ah ! je rougis de le dire ; au lieu d’être reçus à bras ouverts comme des Français qui venaient réclamer et conserver leur nationalité, ils ont été traités comme des déserteurs allemands. On les a incorporés dans la Légion Etrangère où on n’a même pas daigné leur faire des compagnies et des bataillons séparés et on les a mêlés aux déserteurs de tous pays. Et de là, on les a expédiés dans des colonies au climat meurtrier où il en est mort 500 par an. Il a fallu dix-huit ans de réclamations pour obtenir une loi ouvrant enfin aux Alsaciens-Lorrains les régiments français…».
Cette loi, qui avait été proposée par Emile Keller lui-même, ne fut jamais vraiment appliquée, comme nous l’apprend une lettre du 4 mars 1902 adressée à la Libre Parole : «… M. Keller le constate lui-même : Sous prétexte, écrit-il, que les jeunes volontaires n’apportent pas tous les papiers nécessaires exigés, on n’hésite pas à les incorporer dans la Légion Etrangère et à les envoyer prématurément mourir dans une colonie, alors qu’ils pourraient former un si excellent noyau de soldats de métier dans notre armée nationale».
Par ailleurs, la situation religieuse en France et en Allemagne se trouvait inversée en ce début du XXème siècle. Cléricale sous Mac-Mahon, la Illème République française était passée à l’anticléricalisme sectaire des radicaux, alors que l’Empire allemand avait pris le chemin inverse.
En 1901, Martin Spahn, fils du chef des catholiques allemands et leader du Zentrum, obtenait à l’âge de 25 ans l’importante chaire d’histoire contemporaine à l’université de Strasbourg, tandis que l’empereur Guillaume II ouvrait en 1903-1904 la magnifique faculté de Théologie catholique, avec des professeurs de renom comme le Dr Albert Ehrhard et le futur cardinal Faulhaber, archevêque de Munich.
En février 1903, le chancelier von Bülow autorisait le retour des ordres religieux chassés par le Kulturkampf, et l’empereur allemand recevait en mai 1903 au Vatican un excellent accueil du pape Léon XIII. Guillaume II était très estimé par Pie X qui déclara à un diplomate italien étonné de cette considération pour un protestant : «Protestant ! Protestant ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Protestant tant que vous voudrez, mais honnête, grandement honnête. Avec lui, on peut s’entendre !»1. Le 5 janvier 1906, à Metz, le cardinal Kopp remettait solennellement à l’empereur allemand les insignes de l’Ordre du Saint-Sépulcre.
En France par contre, l’anticléricalisme faisait rage. En 1903, Combes expulsait les congrégations enseignantes ; en janvier 1904, le gouvernement français allait jusqu’à interdire la lecture de notre Volksfreund ! Enfin, en 1905, c’était la rupture unilatérale du Concordat de Napoléon, la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
En Alsace, cette politique jeta le trouble dans l’esprit et le cœur des catholiques francophiles. Député au Reichstag, l’abbé Wetterlé dépeignait ainsi la France dans son Journal de Colmar le 10 mai 1903 :
«Les finances sont saccagées, l’armée et la magistrature en pleine décomposition, la criminalité augmente, les catastrophes financières se multiplient, les grèves éclatent partout, l’industrie et le commerce sont compromis, les libertés si chèrement achetées sont détruites une à une… Sur toutes ces ruines, l’égoïsme sectaire de quelques hommes sans valeur triomphe béatement. La religion est atteinte, mais avec elle sont partis et la prospérité de la nation et le respect de l’étranger. Les jacobins ont tout détruit, ils n’ont rien mis à la place…». Puis il présentait ainsi l’Allemagne de Guillaume II : «L’Allemagne a un souverain qui comprend mieux les intérêts de son pays et de sa couronne. Le contraste entre sa prospérité et la décadence de nos voisins à l’Ouest ne fait que mieux mettre en relief les avantages d’une politique de justice et de tolérance… L’auguste vieillard qui veille aux destinées du catholicisme (Léon XIII) a mis sa main bénissante dans la main loyale de l’empereur allemand, et c’était là comme le symbole d’une alliance solide entre la plus grande puissance matérielle et la plus grande puissance morale de notre temps, spectacle réconfortant pour tous ceux qui ont le souci de la civilisation et du calme développement de nos institutions économiques et sociales»2.
De même qu’en 1814 le Kulturkampf avait détourné les Alsaciens-Lorrains catholiques de l’Allemagne pour les jeter dans la «Protestation», l’anticléricalisme de Paris les détournait de la France à partir de 1903, les rejetant dans l’autonomisme au sein de l’empire fédéral allemand. Ainsi naissait le second autonomisme, l’autonomisme clérical, qui prenait la relève de l’autonomisme anticlérical de Schneegans et de ses amis libéraux.

1. Florent-Malter : L’Alsace-Lorraine de nos jours (1908), p. 126.
2. Le Journal de Colmar paraissait en langue française à l’époque allemande.

4. La constitution de 1911

Dès le 10 mars 1903, le Landesausschuss avait adopté à l’unanimité moins une voix la motion du doyen Krafft demandant la transformation du Landesausschuss en Landtag ainsi que trois députés au Bundesrat, motion reprise le 5 mai 1904 par Goetz.
Puis les députés au Reichstag prirent la relève. Le 12 mai 1905, à l’instigation de Preiss, député du Kreis Colmar, ils adoptèrent une ancienne idée de Schneegans, l’érection du Reichsland Elsass-Lothringen en Kaiserland Elsass-Lothringen. Ils revinrent à la charge devant le Reichstag le 5 décembre 1905, le 3 décembre 1909 et le 14 mars 1910. En vain.
Dès sa prise de pouvoir en 1907, le Statthalter von Wedel se montra favorable à l’autonomie. Mais il pensait que l’occasion favorable pour l’établissement du Bundesstaat Elsass-Lothringen avait été manquée en 1905. Les atermoiements de Berlin et les méfiances exagérées des milieux politiques allemands avaient indisposé, puis aigri les autonomistes. Le Dr Pfleger, ne menaçait-il pas en 1908, en plein Landesausschuss, d’en appeler à la conscience internationale ?
De Strasbourg, von Wedel attirait donc inlassablement l’attention gouvernementale sur la nécessité de plus en plus urgente d’accorder à l’Alsace-Lorraine la Constitution qui en ferait un Bundesstaat analogue aux autres Etats fédérés allemands. Il exposait qu’un Landtag issu du suffrage universel, conduit par les partis politiques, serait bien plus efficace et bien plus intéressant qu’un Landesausschuss dominé par quelques notables qui étaient souvent des bourgeois francophiles plus ou moins avoués.
En février 1908, il demandait à l’Empereur Guillaume II de «libérer les Alsaciens-Lorrains du sentiment humiliant, exprimé avec une vigueur croissante, de n’être que des Allemands de seconde classe» ; il proposait encore «de développer l’originalité alsacienne-lorraine dans le cadre allemand», car «un pays qui a la libre détermination de son sort renoncera peu à peu de lui-même à l’idée de redevenir une province française».
L’opinion publique attendait donc avec un intérêt particulier les visites de l’Empereur, dans l’espoir qu’il proclamerait l’érection du Reichsland en Bundesstaat. Guillaume II vint trois fois en Alsace-Lorraine durant l’année 1908. Le 13 mai, il inaugurait en grande pompe son château de Haut-Koenigsbourg, mais il se borna à lancer une proclamation solennelle à la population. En juin, il rendit visite à son fils August-Wilhelm («Auwi») qui faisait ses études de droit à Strasbourg, mais il se contenta d’assister à la comédie en dialecte alsacien D’r Herr Maire et de décorer son auteur, Gustave Stoskopf, de l’Aigle Rouge de Prusse. La troisième fois, en septembre, accompagné par Zorn von Bulach, il traversa la Haute-Alsace pour monter au col de la Schlucht ; il roulait en automobile à la vitesse alors remarquable de 60 km/h.
Une petite compensation devait néanmoins clore l’année 1908 si riche en désillusions : pour la première fois, un Alsacien entrait au Ministerium du Reichsland Elsass-Lothringen en qualité de Staatssekretär (secrétaire d’Etat). En décembre 1908, le Statthalter nommait Hugo Freiherr Zorn von Bulach comme successeur de von Koeller qui avait donné sa démission en octobre. Hugo Zorn von Bulach était le fils de l’ancien chambellan de Napoléon III, et de 1890 à 1908 il avait été chargé du sous-secrétariat à l’Agriculture, l’Industrie et les Travaux Publics. Il était aussi le frère de Mgr François Zorn von Bulach, évêque-coadjuteur depuis 1901 du bon Mgr Adolf Fritzen, évêque de Strasbourg de 1890 à 1919. (De tendance libérale et moderniste, Mgr Fritzen avait été précepteur des enfants du roi de Saxe).
Le 14 mars 1910, en réponse aux deux motions déposées au Reichstag par les délégués alsaciens-lorrains, le chancelier Bethmann-Hollweg révéla qu’il avait déjà pris l’initiative de préparer un projet de loi octroyant une Constitution fédérale au Reichsland Elsass-Lothringen.
Les journaux y firent immédiatement écho. Le 22 avril 1910, le Journal d’Alsace-Lorraine, que finançait en partie le gouvernement français, avançait cette proposition de neutralité : «Avec la Suisse, le Luxembourg, la Belgique et la Hollande, l’Alsace-Lorraine formera ainsi, tout en restant pays d’empire allemand, la bande neutre qui empêchera toute action directe par les armes». C’était reprendre quarante années plus tard l’idée que le comte Agénor de Gasparin, ancien conseiller d’Etat français et ancien député corse, avait exprimée dès 1870, dans son ouvrage La République Neutre d’Alsace.
De son côté, le député au Reichstag Wetterlé écrivait le 2 juin 1910 dans Le Nouvelliste : «Nous ne serons entièrement satisfaits que lorsque nous aurons une autonomie totale qui en tous points nous mette sur le même pied que les autres Etats allemands».
La conception d’une Alsace-Lorraine autonome et neutre fut encore relancée le 27 novembre 1910 par G. Gtinzert, président du Comité d’Initiative pour le Monument de Wissembourg, monument inauguré le 17 octobre précédent en présence de 50 000 Français, Allemands et Alsaciens-Lorrains.
En 1911, un prix Nobel de la Paix, Albert Gobât, de nationalité suisse, publiait à Strasbourg Le cauchemar de l’Europe. Dans cette brochure, il souhaitait que l’Alsace-Lorraine, autonome et Etat fédéré de l’empire allemand, forme avec la Belgique et le Luxembourg un Etat-tampon entre Français et Allemands.
Cette même année, le 24 mai 1911, après bien des discussions, le Reichstag votait une loi électorale pour l’Alsace-Lorraine par’261 voix contre 47. Deux jours plus tard, le 26 mai, il adoptait à la majorité de 212 voix contre 94 la loi constitutionnelle pour l’Alsace-Lorraine ou Verfassungsgesetz. Acceptées par le Bundesrat dès le 27 mai, les deux lois organiques furent promulguées par l’empereur le 31 mai 1911.
L’article premier stipulait que l’Alsace-Lorraine était l’équivalent d’un Etat fédéré : Elsass-Lothringen gilt… als Bundesstaat. A ce titre, le nouvel Etat disposait de trois voix au Bundesrat ; toutefois, ces trois voix n’entraient pas en ligne de compte si elles devaient donner une majorité favorable au royaume de Prusse (Preussenklausel) ni pour les questions de guerre et de paix.
L’article 2 exposait en 28 paragraphes l’ensemble de la Constitution d’Alsace-Lorraine.
D’abord, l’Empereur d’Allemagne conservait l’autorité souveraine et déléguait un Statthalter ou gouverneur à la tête d’Elsass-Lothringen. Résidant à Strasbourg, le Statthalter conservait les pouvoirs conférés par la loi du 4 juillet 1879, avec droit d’utiliser l’armée à des fins de police. Il nommait et instruisait les plénipotentiaires envoyés au Bundesrat, contresignait les ordonnances et les décrets impériaux afin d’en endosser la responsabilité. Par délégation impériale, il pouvait exercer les pouvoirs souverains avec la contresignature de son secrétaire d’Etat, qui à l’échelon local lui servait en quelque sorte de chancelier ou de Premier ministre.
Avec l’accord des deux chambres du Landtag, l’Empereur promulguait les lois qui entraient en vigueur 15 jours après leur publication dans le Bulletin des Lois d’Alsace-Lorraine. Chaque année, le Landtag votait la loi sur le budget du Land.
Le Landtag comprenait deux chambres.
La «Première Chambre» ou Erste Kammer, genre de Sénat, comptait parmi ses membres :
— les évêques de Strasbourg et de Metz, le président de la Commission supérieure de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg, le président du Bureau du Synode de l’Eglise Réformée, et le président du Tribunal ;
— un représentant de l’université «Kaiser Wilhelm» de Strasbourg élu par les professeurs et les employés universitaires, un représentant élu du consistoire israélite, quatre représentants élus respectivement par les conseils municipaux de Strasbourg, Metz, Colmar, Mulhouse ; en outre, quatre représentants élus par les Chambres de Commerce des quatre villes principales, six représentants des Conseils agricoles (deux pour la Haute-Alsace, deux pour la Basse-Alsace et deux pour la Lorraine, l’un des deux étant nécessairement petit propriétaire) ; enfin deux représentants de la Chambre des Métiers de Strasbourg. Etaient encore prévus trois délégués d’ouvriers, après le vote d’une loi organisant la représentation ouvrière ;
— Enfin l’Empereur se réservait le droit de désigner, jusqu’à concurrence de la moitié des membres, des Reichsangehörige, c’est-à-dire des citoyens allemands vivant en Alsace-Lorraine.
Pour être membre de cette «Première Chambre», il fallait être âgé d’au moins 30 ans, être Reichsangehörig et être domicilié en Alsace-Lorraine. Le mandat était de 5 années.
La «Deuxième Chambre» (Zweite Kammer) correspondait à l’Assemblée Nationale. Les députés étaient élus pour 5 ans au suffrage universel et direct, à bulletins secrets. Pour être électeur, il fallait être citoyen allemand Reichsangehörig, âgé de 25 ans au moins, être domicilié en Alsace-Lorraine depuis 3 ans (mais seulement 1 an si l’on était fonctionnaire, instituteur ou ministre du culte). Pour être éligible, il fallait payer l’impôt direct et être âgé d’au moins 30 ans. L’ordonnance impériale du 3 juillet 1911 précisait que les élections se feraient au scrutin uninominal à deux tours, dans 60 circonscriptions électorales.
L’Empereur convoquait, ouvrait, prorogeait, clôturait et dissolvait les deux Chambres du Landtag qui devaient se réunir au même moment une fois l’an. Il était donc impossible d’être à la fois membre des deux Chambres.
Les députés au Landtag représentaient collectivement le Volkstum d’Alsace-Lorraine et jouissaient de l’immunité parlementaire ; ils ne pouvaient exercer leur mandat qu’après avoir prêté serment d’obéissance à la Constitution et de fidélité à l’Empereur : «Gehörsam der Verfassung und Treue dem Kaiser». Les débats du Landtag étaient publics et avaient lieu en allemand1.

1. Le 22 mai 1881, une loi du Reichstag rendait l’allemand obligatoire dans les délibérations du Landesausschuss à partir du 1″ janvier 1883. La Constitution de 1911 se conformait à cette loi.

Les deux Chambres partageaient avec l’Empereur l’initiative des lois et elles pouvaient interpeller le gouvernement ou remettre des pétitions. Les membres du Ministerium pouvaient assister aux débats et être entendus. Les décisions se prenaient à la majorité absolue des voix, à condition que le quorum des membres présents fût atteint (c’est-à-dire 23 pour la Erste Kammer et plus de 30 pour la Zweite Kammer).
Le paragraphe 26 imposait dans l’administration et dans l’enseignement la langue allemande dans les régions germanophones et la langue française dans les régions francophones. Un modèle de respect des identités linguistiques que la France jacobine ignore !
Telle quelle, la Constitution du 31 mai 1911 restait assurément imparfaite. En tant qu’équivalent d’un Etat fédéré, Elsass-Lothringen possédait bien la forme extérieure d’un Etat, mais il n’en était pas encore un dans son essence, ne disposant pas encore de la souveraineté propre et étant soumis à l’empereur d’Allemagne qui y déléguait son Statthalter ; en outre, l’Alsace-Lorraine ne pouvait de sa propre autorité modifier sa propre Constitution. En d’autres termes, Elsass-Lothringen était bien un Etat, mais un Etat encore sous tutelle.
C’est pour ce motif que les sept députés du Zentrum Elsass-Lothringen se permirent d’exprimer leur déception en votant contre, sachant par ailleurs que la loi constitutionnelle serait adoptée à une confortable majorité. Ce qui du reste n’empêchera point l’un d’entre eux, l’abbé Wetterlé, d’écrire le 20 mai 1921 dans Le problème alsacien-lorrain : «Sans en avoir l’indépendance, l’Alsace-Lorraine avait donc effectivement les principales attributions d’un Etat autonome ; et parmi ses prérogatives, la principale était la possibilité de faire voter par son parlement particulier son budget et ses lois locales» («Revue de la Semaine»).

5. Partis politiques et élections au Landtag

Durant les premières décennies du Reichsland Elsass-Lothringen, la vie politique dominée par les notables se répartissait entre deux tendances principales :
— le courant protestataire, dont le programme politique se ramenait à une jactance patriotique, aussi vide que théâtrale, puisque ses partisans se contentaient de protester et de s’abstenir de toute action constructive ;
— le courant autonomiste, qui depuis 1873 surtout se présentait comme un mouvement dynamique et efficace, résolument tourné vers l’avenir et l’action ; c’est lui qui conduisit l’Alsace-Lorraine à sa maturité politique.
Progressivement, le courant autonomiste s’enrichit, se diversifia, entraîna les protestataires, se modifia, de sorte que l’on pouvait inventorier cinq partis alsaciens-lorrains en 1911.
Le plus important et le plus célèbre fut le Zentrum Elsass-Lothringen. Son origine remonte à la fin de 1894, lorsque Mgr Muller-Simonis fonda la Katholische Volkspartei, qui devint la Elsass-Lothringische Landespartei en 1903 au moment des élections au Reichstag ; trois ans plus tard, en 1906, la Landespartei devenait le Zentrum Elsass-Lothringen. Ce parti défendait en premier lieu les droits du catholicisme et comptait beaucoup d’ecclésiastiques dans ses rangs. Mais il recherchait aussi le bonheur du peuple : «das Volkswohl soll sein das höchste Gesetz» ; et sa visée politique était d’obtenir le statut complet d’Etat fédéré allemand : «Elsass-Lothringen in die Stellung eines vollberechtigten deutschen Bundesstaates einrïcken zu lassen». Grâce aux 35 000 membres du Volksverein, fondé en 1890 par Ludwig Windthorst, qui allaient se former à l’université Populaire de Mönchen-Gladbach près de Cologne, le Zentrum Elsass-Lothringen possédait un programme social avancé, réclamant par exemple la formation professionnelle, la défense des classes moyennes et la justice sociale pour les ouvriers selon l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII (15 mai 1891). Les jeunes membres du parti passaient depuis 1904 par le Windthorstbund alsacien. Son électorat se trouvait dans les campagnes et les villes moyennes, parmi les ruraux, la petite bourgeoisie et les ouvriers chrétiens, surtout ceux de Mulhouse.
Du Zentrum Elsass-Lothringen, presque exclusivement enraciné dans la Haute et Basse-Alsace, il faut rapprocher le Lothringer Block ou Bloc Lorrain, uniquement circonscrit à la Lorraine mosellane ; dominé par le patronat sidérurgique de Lorraine, ce parti était socialement en retrait sur le Zentrum Elsass-Lothringen qu’il rejoignait surtout sur le plan religieux.
La Sozialdemokratische Partei n’était point un parti autonome et spécifique comme les deux précédents, mais une simple section locale du Parti social-démocrate d’Allemagne, dont elle suivait les mots d’ordre. La collaboration de ses membres avec ceux du Zentrum Elsass-Lothringen était fréquente, car les deux partis combattaient pour la justice sociale et le particularisme alsacien-lorrain. Leurs différences apparaissaient essentiellement au niveau religieux. Fondée en 1890 et deuxième parti en importance avec ses 3 088 adhérents en Alsace et ses 488 en Lorraine (en 1910), la Socialdemokratische Partei recueillait des voix surtout à Strasbourg, Mulhouse et Colmar, ainsi que dans les centres industriels.
Les démocrates se rencontraient dans la Elsass-Lothringische Volkspartei créée par Blumenthal en 1895. A l’exemple des radicaux français, ils réclamaient la neutralité confessionnelle à l’école (laïcité), la séparation de l’Eglise et de l’Etat, des réformes démocratiques et la fin du régime d’exception de l’Alsace-Lorraine. Ils trouvaient leur électorat surtout en Haute-Alsace, à Colmar, Munster et Sainte-Marie-aux-Mines.
Les libéraux, héritiers de la Révolution de 1789 et du spiritualisme protestant allemand, créèrent la Libérale Landespartei le 17 mai 1903 en réunissant onze associations, dont le Strassburger Burgerverein de 1901. De nombreux fonctionnaires impériaux, les Alt-Deutsche, y trouvaient asile ; son électorat se situait dans la haute bourgeoisie et les grandes villes. Le parti libéral était tiraillé entre le réformisme et le conservatisme, entre l’attachement à l’Allemagne et l’attachement à la France.
Le sixième et dernier parti avait été constitué spécialement pour les élections au nouveau Landtag, par l’abbé Emile Wetterlé dont il a déjà été et dont il sera encore question dans la suite. Il était Alsacien de souche récente ; son arrière grand-père en effet, avait quitté la ville d’Adelshau-sen au Wurtemberg dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Le nom primitif de la famille était Windelein et la raison pour laquelle il fut transformé en Wetterlé demeure inconnue.
Emile Wetterlé naquit moins d’un siècle après l’immigration de sa famille à Colmar, en 1861. De 1873 à 1878, il fréquenta le petit-séminaire de La Chapelle-sous-Rougemont (Territoire de Belfort) qu’il abandonna pour Aix-en-Provence avec l’intention d’entrer dans la marine française. Mais il était de très petite taille et il fut réformé. Il entra alors chez les Dominicains dans le Var, puis en Espagne à Salamanque sous le nom de frère Marie-Paul. Malade, il quitta la vie religieuse à la fin de 1882 et se rendit chez les Jésuites à l’université d’Innsbruck. Ses biographes lui reconnaissent «une jeunesse active, bouillonnante, voire même indisciplinée et rétive au frein et au mors». Ordonné prêtre en 1885, il fut d’abord pendant cinq ans précepteur dans une famille bourgeoise, puis devint vicaire à Mulhouse à partir de 1890. En 1892, il publiait une petite brochure de 46 pages qui attira l’attention : La presse catholique en Alsace, et se lança dès lors dans le journalisme avec l’impétuosité de David contre Goliath. En 1898, le Kreis de Ribeauvillé l’envoyait pour la première fois au Reichstag ; en 1900 il entrait au Landesausschuss.
Bourgeois très francophile malgré son article virulent du 10 mai 1903, soutenu moralement et financièrement par les agents du gouvernement français, il créa un parti autonomiste équivoque dont l’extrémisme devait, d’une part exciter la méfiance du gouvernement allemand et ruiner Par la surenchère l’action bénéfique des autonomistes authentiques, et d autre part, fomenter une agitation irrédentiste en faveur de la France.
Avec 24 de ses amis, parmi lesquels le Dr Pfleger, Preiss et l’anticlérical Daniel Blumenthal dont le père était né à Telszé en Lituanie, l’abbé Wetterlé publia le 4 juin 1911 un Manifeste dans lequel il attaquait la nouvelle Constitution alsacienne-lorraine du 31 mai 1911 : «Elle représente dans son ensemble un recul ; nous sommes plus éloignés de l’autonomie qu’auparavant». Puis, il annonçait la fondation de la Elsass-Lothringische Nationalpartei (Parti National alsacien-lorrain) et terminait par cet appel : «Alsaciens et Lorrains !… Ne pensez qu’au seul but élevé qui nous est à tous commun : la création d’un Etat alsacien-lorrain autonome et de mêmes droits que les autres Etats fédérés, au sein de l’empire allemand, dans lequel notre originalité alsacienne-lorraine peut s’épanouir librement (Die Schaffung eines gleichberechtigten, selbständigen Staates Elsass-Lothringen im Deutschen Reiche, in welchem unser elsass-lothringisches Volkstum sich frei entfalten kann)».
Il s’agissait là d’un mensonge patent, comme le reconnut Wetterlé lui-même en mai 1919 en révélant son but véritable : «Deux hypothèses se présentaient en effet devant nous ; ou bien, l’empire, désireux d’écarter enfin la question d’Alsace-Lorraine, nous permettrait de former un Etat indépendant, et alors nous profiterions des libertés conquises pour renouer la chaîne de nos traditions françaises ; ou bien, il opposerait à nos justes revendications une fin de non-recevoir absolue, et alors nous pourrions arguer de son refus pour entretenir dans notre population un esprit d’opposition irréductible, tout en ne sortant pas des voies légales» {L’Alsace et la Guerre, p. 21).
Le 29 juin 1911, le nouveau parti manœuvré par Paris s’appela Elsass-Lothringischer Nationalbund ou Union Nationale d’Alsace-Lorraine ; Wetterlé en obtint la présidence. Le lendemain, le Nouvelliste indiquait le programme du pseudo-autonomisme, destiné à couler le vrai autonomisme. Il réclamait :
— que l’accès aux charges publiques soit réservé, dans la mesure la plus large, à l’élément autochtone ;
— que la préférence soit donnée aux Alsaciens-Lorrains au cours des adjudications publiques ;
— le refus du vote des crédits militaires allemands ;
— le service militaire effectué en Alsace-Lorraine ;
— la création de consulats alsaciens-lorrains à l’étranger ;
— le respect, dans l’enseignement, des traditions de la famille et du pays dans l’âme des enfants ;
— le respect absolu de l’individualité du peuple alsacien-lorrain, telle que l’ont formée l’usage de deux langues et le contact avec deux civilisations différentes, etc.
Les élections pour la Zweite Kammer du Landtag se déroulèrent les 22 et 29 octobre 1911. Pour les 60 sièges à pourvoir, 184 candidats se présentèrent au premier tour. La participation fut importante : 80,67 % pour toute l’Alsace-Lorraine (82,70 % pour la Haute-Alsace, 82,10 % pour la Basse-Alsace, 77 % pour la Lorraine).
Le principal vainqueur de la campagne électorale fut le Zentrum Elsass-Lothringen, qui avait lancé le slogan : «Elsass-Lothringen den Elsass-Lothringern ! (L’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains !)». Au premier tour, il avait réuni 93 101 voix (31 % du total) et fit passer 24 députés auxquels s’adjoignirent 2 députés apparentés qui avaient bénéficié de l’appui du Zentrum, de sorte que finalement cette fraction comprenait 26 députés au Landtag.
Le deuxième vainqueur fut la Sozialdemokratische Partei (S.D.P.) qui avec 71 476 voix remporta 11 sièges.
Les démocrates-libéraux s’étaient présentés sous deux partis : la Libé­rale Landespartei qui avec 47 759 voix obtint 7 sièges et la Elsass-Lothringische Volkspartei qui avec 20 783 voix obtint 5 sièges ; mais comme un député de ce dernier groupe resta indépendant, les démocrates-libéraux ne comptaient que 11 députés au Landtag.
Le Lothringer Block obtint 10 députés, mais il avait affronté les élections en deux formations également : l’une se présenta sous son propre sigle et recueillit 4 sièges avec 18 478 voix ; l’autre appuyée par le Zentrum E-L obtint 6 sièges avec 16 287 voix.
Enfin 2 indépendants siégeaient avec les 26 députés du Zentrum Elsass-Lothringen, les 11 Sozialdemokraten, les 11 Liberal-Demokraten et les 10 députés du Lothringer Block.
Quant au parti pseudo-autonomiste soutenu par l’étranger, l’Elsass-Lothringischer Nationalbund, il n’obtint pas un seul mandat et ne recueillit que 9 476 voix, soit 3,2 % des votes. Par contre, quelques signataires du Manifeste du 4 juin 1911 se firent élire sous le couvert du Zentrum Elsass-Lothringen, cherchant à noyauter le Landtag, de sorte que la défaite de l’Allemagne en 1918 allait leur permettre de jouer plus tard un rôle capital mais néfaste.
La Erste Kammer du Landtag fut constituée entre le 14 octobre et le 10 novembre. Apolitique, elle comprenait 18 députés des corporations, 18 délégués de l’Empereur et 6 fonctionnaires membres de droit.
Convoquées par le Statthalter von Wedel, les deux chambres du Landtag se réunirent pour la première fois le mercredi 6 décembre 1911. La Deuxième Chambre, couramment appelée Volksparlament, élut le Dr Eugène Ricklin comme président et le 22 décembre suivant, la Seconde Chambre élut à la présidence le sous-secrétaire d’Etat du Ministerium Elsass-Lothringens, l’ancien maire de Strasbourg et curateur de l’Université, Otto Back.
Le 12 janvier 1912 eurent lieu les élections au Reichstag. Le Zentrum Elsass-Lothringen recueillit 34 % des voix et envoya six députés à Berlin : le Dr Eugène Ricklin, Albert Thumann, l’abbé Emile Wetterlé, l’abbé Dionysius Will (qui fut remplacé le 10 septembre de la même année par l’abbé Xavier Haegy), l’abbé Nicolas Delsor, et Karl Hauss. La Sozialdemokratische Partei recueillit 31,7 % des voix et envoya quatre députés : Joseph Emmel, Jacques-Laurent Peirotes, Bernhard Böhle et Fritz-Richard Fuchs. Enfin la Liberal-demokratische Partei ne recueillit que 19,5 % des voix et n’envoya à Berlin que Adolf Roeser.
Parallèlement à l’action politique tendue vers une véritable autonomie, se développait puissamment dans le pays — par la littérature, le théâtre, le chant, les autres arts, les associations — un profond sentiment du particularisme ethnique illustré par le fait qu’à partir de 1900, les professeurs Bloch et Wolfram consacraient leurs cours universitaires à l’histoire propre de l’Alsace et de la Lorraine. En effet, l’Alsace-Lorraine portait en elle-même assez de valeurs culturelles et mystiques pour que pût naître, selon le vœu du comte Agénor de Gasparin en 1870, le sentiment de la nationalité alsacienne-lorraine.
Pour l’élite des générations nouvelles, comme pour la masse silencieuse du Volkstum, la Heimat ne renvoyait pas en définitive à une «grande patrie», «Vaterland» allemand ou «Patrie» française : l’Alsace-Lorraine était pour ses vrais fils à la fois Heimat, Vaterland et Patrie, sans référence outre-Rhin ou outre-Vosges.
L’Alsacien-Lorrain était en train de récupérer son identité ethnique et son droit à la différence dans le cadre libéral de l’empire fédéral allemand, lorsque la première guerre mondiale vint tout remettre en question.

ELSAESSISCHES FAHNENLIED

Sei gegrüsst, du unsres Landes Zeichen,
Elsassfahne, flatternd froh im Wind !
Deine Farben, lieblich ohne gleichen,
Leuchten stets, wo wir versammelt sind.

Weiss und Rot :
Die Fahne seh’n wir schweben !
Bis zum Tod
Sind treu wir ihr ergeben !
Weiss und Rot :
Die Fahne seh’n wir Schweben
Bis zum Tod
Ihr treu ergeben !

Echt und recht, wie unsre Väter waren,
Wollen wir in Tat und Worten sein ;
Unsre Art, wir wollen sie bewahren
Auch in Zukunft makellos und rein. (Refrain)

Und ob Gluck, ob Leid das Zeitgetriebe
Jemals bringe unserm Elsassland :
Immer stehn in unentwegter Liebe,
Freudig wir zu ihm mit Herz und Hand. (Refrain)

Lasst uns drum auf unsre Fahne schwören,
Brüder ihm vom Wasgau bis zum Rhein :
Niemais soll uns fremder Tand betören !
Treu dem Elsass wollen stets wir sein ! (Refrain)

CHANT DU DRAPEAU ALSACIEN

Salut à toi, symbole de notre pays,
drapeau d’Alsace, qui claque joyeux au vent !
Tes couleurs, on ne peut plus aimantes,
brillent toujours là, où nous sommes rassemblés.

Blanc et Rouge,
nous voyons flotter le drapeau !
Jusqu’à la mort nous lui sommes dévoués !
Blanc et Rouge,
nous voyons flotter le drapeau.
Jusqu’à la mort fidèles,
nous lui sommes dévoués.

Vrais et authentiques,
à l’image de nos pères,
nous voulons demeurer en paroles et en actes.
Notre genre de vie, nous voulons le conserver immaculé et pur,
pour l’avenir aussi. (Refrain)

Et quel bonheur ou malheur, le cours des temps
un jour puisse apporter à notre pays d’Alsace,
toujours dans un amour inébranlable
nous prendrons joyeux son parti, avec le cœur et la main. (Refrain)
C’est pourquoi, jurons sur notre drapeau,
frères des Vosges au Rhin :
«Jamais une sirène étrangère ne doit nous séduire !
«A jamais fidèles à l’Alsace, nous voulons rester !» (Refrain)

Emil Woerth (Benfeld 1870 — Mulhouse 1926). Extrait de Hoch und allein (1911).

KAPITEL III : L’ALSACE-LORRAINE ET LA GUERRE DE 1914-1918

Comments are closed.

MENU

M'R EMPFHELE

Copyright © 2009 Unsri Heimet. Theme par THAT Agency propulsé par WordPress.