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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XVIII

Posted on janvier 13th, 1979 by Klapperstein

Kapitel XVIII

DE LA HEIMATFRONT A LA PRISON ET A LA MORT

A la Chambre des Députés, le grand événement de l’année 1933 avait été les deux discours prononcés par Camille Dahlet et Maurice Thorez le 3 avril. Le député de Saverne dénonçait l’utilisation éhontée, par le gouvernement, des fonds secrets afin de combattre les légitimes tendances autonomistes de l’Alsace-Lorraine. l’Elsaesser Bote à lui seul empochait 130 000 francs par mois, soit 1 560 000 francs par an, pour soutenir la politique assimilatrice et destructrice de Paris.
Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français, appuya énergiquement Dahlet, dénombrant les 2 000 chômeurs du Bas-Rhin, les 8 000 du Haut-Rhin, critiquant la politique impérialiste et linguistique de la France ; il réclamait : «que l’école alsacienne soit débarrassée du représentant de l’impérialisme français et qu’elle soit confiée à l’instituteur laïque de nationalité alsacienne (sic)…, l’indépendance absolue et inconditionnée du peuple d’Alsace et de Lorraine,… le retrait immédiat de tous les corps de troupes d’occupation et de tous les fonctionnaires français d’Alsace-Lorraine… Nous estimons que l’autonomie n’est pas une revendication suffisante. Dans le cadre de la France, elle laisse subsister la domination impérialiste…». Et Maurice Thorez terminait par ce cri : «Vive la libre disposition du peuple d’Alsace-Lorraine jusques et y compris sa séparation d’avec la France !»

1. La Landespartei jusqu’en 1936

Mais en Alsace-Lorraine, la situation des autonomistes était plutôt médiocre, et cela en dépit de leur succès électoral de mai 1932. La Landespartei subissait une période de dépression et donnait des signes de fatigue. En dehors des articles de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), à la direction tiraillée par des forces diverses, et à côté de ses réunions plus ou moins clandestines à la «Dicke Marie» ou restaurant du Pigeon, elle n’avait point cherché à toucher les masses.
Le maire Charles Hueber avait licencié de la Bibliothèque de la ville de Strasbourg l’artiste Henri Solveen et le cheminot signataire du Heimatbund Julien Marco ; d’autres comme North et le dentiste Alphonse Mat-ter se sentaient lésés dans leurs intérêts matériels ; à ces querelles financières et professionnelles s’ajoutaient les dissentions d’ordre politique entre la Landespartei et ses alliés de la Volksfront. La Landespartei était réduite à la défensive, face à une partie de la Volkspartei du Bas-Rhin qui se rapprochait des républicains-démocrates et était en butte aux attaques des communistes-opposition. Charles Hueber, comme Michel Walter, lui reprochait une trop grande sympathie à l’égard de ce qui se passait en Allemagne. Camille Dahlet et la Fortschrittspartei prenaient leurs distances et le député de Saverne quittait l’Elsass-Lothringer Zeitung pour se contenter de la Neue Zukunft.
A ces crises s’en ajoutait une autre encore plus insidieuse provenant du mouvement de jeunesse du parti. Les jeunes Stürmer de la Jungmannschaft de Hermann Bickler poussaient les anciens vers un certain extrémisme et un certain radicalisme autonomiste, cherchant à évincer les chefs traditionnels du mouvement. Les membres de la Jungmannschaft voyaient avec satisfaction le relâchement des liens qui unissaient depuis 1930 la Landespartei, la Fortschrittspartei, la Volkspartei et la Kommunistische Partei-Opposition au sein de la Volksfront. Ils voulaient épurer le parti des éléments peu sûrs, des hommes capables un beau jour de se rallier aux nationalistes assimilateurs si les circonstances s’y prêtaient.
Le Dr Roos devait faire face à toutes les difficultés à la fois. L’artiste Solveen fut recasé comme professeur à l’Ecole des Arts Décoratifs de la ville de Strasbourg ; Julien Marco reçut un emploi aux Hospices civils de la ville. Plus délicates étaient les situations d’Alphonse Matter et de North. Matter avait mal géré la caisse du parti ; il était accusé de détournement de fonds, ce qui avait créé un véritable malaise ; il donna sa démission et l’on renonça à porter plainte contre lui ; l’on dut établir un système de comptabilité double et secrète. Le quatrième boulet du Dr Roos et de Paul Schall était l’éternel mécontent, North, responsable de la publicité dans l’Elsass-Lothringer Zeitung ; on ne le congédia point et l’on continua de lui allouer un salaire de 1 100 francs par mois pour une sinécure.
Il fallut aussi songer à réorganiser sérieusement le parti. En l’absence du Dr Karl Roos parti en voyage d’information en Europe centrale, ce fut Paul Schall qui procéda à la réforme interne. Jusqu’alors, la Landespartei n’avait pas vraiment de sections ni de sous-sections ; elle était essentiellement constituée par des membres inscrits, disséminés à travers les trois départements d’Alsace-Lorraine, payant plus ou moins régulièrement leurs cotisations. L’on se retrouvait bien au cours des assemblées générales, mais les délégués ne représentaient trop souvent que leur seule personne. L’on comptait essentiellement sur les sympathisants et les lecteurs de l’Elsass-Lothringer Zeitung lors des consultations électorales. La réorganisation était devenue d’autant plus urgente que le mouvement de jeunesse, la Jungmannschaft, présentait une organisation claire et ferme, et que cette dernière constituait l’élément le plus dynamique et le plus idéaliste.
Paul Schall créa donc les sections et les sous-sections ; il mit à leur tête des Vertrauensleute (des hommes de confiance), triés sur le volet et soumis à l’agrément du Dr Karl Roos. Les Vertrauensleute étaient convoqués à des réunions spéciales au cours desquelles seraient traitées les questions délicates et confidentielles. Persuadés que ces Vertrauensleute exerceraient une plus grande influence que le journal, Paul Schall et Karl Roos leur remirent le Mémoire suivant qu’il fallait conserver soigneusement, et toujours relire en vue d’une propagande efficace :
« 1 — Pour qu’une idée politique fasse son chemin, il faut continuellement faire de la propagande.
« 2 — C’est principalement aux Vertrauensleute (hommes de confiance) qu’échoit ce travail ; de leur activité dépend en grande partie le succès du mouvement.
« 3 — Les Vertrauensleute doivent continuellement penser à la propagande et se demander : Que pourrait-on faire à tel ou tel endroit, dans telle ou telle situation, pour servir notre idée ? Les Vertrauensleute ne doivent jamais venir à la réunion sans s’y être préparés. Cette préparation portera sur les points suivants :
« 4 — Pour faire une bonne propagande, il faut avant tout connaître l’état d’esprit de la population. Aussi les Vertrauensleute de l’Unabhängige Landespartei étudieront-ils cet état d’esprit pour en connaître l’origine et les causes, ce qui leur permettra de comprendre les effets.
«5 — Très importantes sont les observations que l’on peut faire journellement au bureau, à l’atelier, dans ses relations avec les clients, à l’école ou à l’église. On arrive à y faire des constatations très intéressantes qui permettent de se rendre compte si le terrain est propice à nos idées. Il est préférable de noter les constatations faites (même si on n’aime pas écrire) : tout est possible lorsqu’on a surmonté les débuts. Ces notes seraient apportées à l’Elsass-Lothringer Zeitung qui pourra en exploiter certains cas particulièrement intéressants.
« 6 — La meilleure propagande est le «petit travail». On entend par là une propagande d’homme à homme. C’est à ce travail que les Vertrauensleute doivent s’attacher tout particulièrement et inviter les membres et sympathisants à faire de même. Si l’on se trouve par exemple en face d’un adversaire politique, il ne faut pas se figurer qu’il sera convaincu du premier coup. Certaines personnes devront être amenées tout doucement à reconnaître le bien-fondé de notre idée.
« 7 — Très important est également le travail de propagande dans les sociétés. Là, il ne s’agit pas de faire de la politique, mais de contredire simplement certaines personnes qui y font une politique chauvine, quand ce ne serait que pour obtenir une décoration.
« 8 — Parlez souvent avec d’autres membres de notre mouvement ; vous ne perdrez pas votre temps ; au contraire, vos conceptions politiques s’élargiront en se perfectionnant. Cela vous servira beaucoup pour la propagande.
« 9 — Lisez souvent notre journal, l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ). Si vous y découvrez un article qui pourrait avoir une certaine influence, demandez sur le champ, aujourd’hui et pas demain ! quelques numéros du journal qui sont fournis gratuitement, et distribuez-les aux personnes que vous jugerez pouvoir s’y intéresser. Si Y Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) écrit par exemple un article sur les employés du Tramway, vous vous arrangerez pour que tous les employés de tramway que vous connaissez directement ou indirectement lisent cet article. Il est recommandé de souligner en rouge les articles devant attirer l’attention du destinataire.
«10 — De toute façon, il est à remarquer que la propagande par l’écrit est la plus efficace. Mais les bulletins n’ont de nos jours plus grande valeur, à moins d’être illustrés. Le tract par contre est encore un bon moyen de propagande, à condition qu’il ne contienne qu’un texte très court. Le moyen le plus efficace consiste à déposer le dimanche matin dans les boîtes à lettres des tracts ou des numéros de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), afin que les destinataires puissent les lire en prenant leur petit déjeuner. Par conséquent, il est recommandé que les hommes de confiance, accompagnés d’autres membres, fassent de temps à autre de la propagande de maison à maison pour l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ).
«11 — Il est important d’obtenir que tous les membres et sympathisants fassent leurs achats dans les magasins qui font paraître des annonces dans l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) et boycottent les magasins qui ne s’intéressent pas à notre mouvement. Cette question devrait être soulevée dans chaque réunion des Vertrauensleute.
«12 — La propagande n’a de valeur que si elle est faite avec conviction et énergie. Venez régulièrement aux réunions des Vertrauensleute. Ce que vous ferez, aucun ne le fera à votre place !» Le 2 juin 1933, la section strasbourgeoise de la Landespartei réunissait une cinquantaine de militants dans une salle de la «Dicke Marie» sous la présidence du conseiller général, Karl Roos. L’architecte auxiliaire de la ville de Strasbourg, Albert Reithler, et le conseiller général, adjoint au maire de Strasbourg, Charles-Philippe Heil, firent un exposé sur l’acquisition, l’aménagement et l’aliénation des terrains de la zone militaire déclassée, de l’ancienne enceinte fortifiée. Le conseiller municipal Paul Schall donna connaissance de cinq nouvelles admissions, dont il ne livrait pas les noms, n’en ayant pas encore la demande écrite ; l’admission fut décidée sous réserve de l’approbation par le comité directeur du Parti.
L’ancien chef de gare, Eugène Sigrist, présenta une motion demandant à la Landespartei de préciser son attitude à l’égard du député Camille Dahlet, directeur politique de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), à la suite de son article du 13 mai 1933 qui avait provoqué des protestations : «L’Angleterre et le cousin allemand». Or Dahlet y écrivait : «… Le revirement d’opinion qui s’est accompli en Angleterre, en Amérique et dans d’autres pays n’est, bien entendu, pas resté inaperçu en Allemagne où le rôle d’information de l’opinion publique convient mal à une presse muselée par la «Gleichschaltung» (Egalisation). Les fanfares de l’autre côté du Rhin font entendre déjà un ton moins provoquant. On jongle moins avec la force. Cependant un beau jour, comme en 1914, le peuple allemand pourrait, s’il ne devient plus clairvoyant, se réveiller désagréablement de son utopie et se frotter les yeux avec étonnement en constatant qu’il est complètement entouré d’ennemis !». Hermann Bickler, chef de la Jungmannschaft, prit la parole pour faire remarquer que l’article de Dahlet était germanophobe et qu’il avait été repris partiellement par les revues et les organes anti-autonomistes et nationalistes. Camille Dahlet donnait l’impression depuis un certain temps de chercher à vouloir occuper une place prépondérante à l’Elsass-Lothringer Zeitung ; il aurait même intrigué contre le rédacteur en chef, Paul Schall, qu’il voulait «débarquer» ; il importait de savoir si la Landespartei approuvait ou condamnait cette attitude. Sigrist et North partagèrent le même point de vue que Hermann Bickler et prirent vivement à partie le député Dahlet. Après discussion, l’on adopta une résolution qui renouvelait toute la confiance de la Landespartei à Paul Schall, mais abandonnait à une assemblée extraordinaire le soin de trancher ce qui concernait le député de Saverne.
La réunion du 7 juillet 1933 était présidée par l’architecte Albert Reithler. Paul Schall commença par brosser un tableau d’ensemble de l’évolution politique de l’Allemagne depuis l’avènement, le 30 janvier précédent, du chancelier Adolf Hitler. Il souligna que Hitler réalisait son programme avec logique et obstination : le chômage diminuait sensiblement, l’ordre était rétabli. Puis il passa rapidement en revue les différents mouvements fascistes qui se dessinaient en Europe, en Belgique, en Italie, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en Autriche, en Suisse surtout, et naturellement en France avec les Camelots du Roy, les Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger (1924), le Faisceau de Georges Valois, les Croix de Feu du colonel de La Rocque. Et Paul Schall suivait attentivement cette évolution politique vers une Europe nationale-socialiste, car «à la faveur d’un mouvement général de ce genre, l’Alsace-Lorraine ne pourrait que profiter des troubles éventuels pour réaliser enfin son indépendance».
Cette dernière déclaration de Paul Schall le 7 juillet 1933 montre très clairement que la Landespartei n’était point un parti irrédentiste qui aurait travaillé à ramener l’Alsace-Lorraine dans le sein de l’Allemagne. Comme les jeunes de la Jung-Volkspartei ou de la Jungmannschaft, les membres de la Landespartei étaient persuadés de la Fin du monde politique d’alors ; et, puisque la France se refusait d’abandonner sa politique d’assimilation et de destruction ethnique, ils espéraient parvenir à une indépendance complète, tant par rapport à la France que par rapport à l’Allemagne, grâce à une révolution européenne qui balayerait le capitalisme, le libéralisme et le chauvinisme en unissant le nationalisme ethnique (et non pas le nationalisme statocratique) au socialisme à visage humain dans le vaste cadre d’une fédération européenne qui pourrait donner la grande chance à l’Alsace-Lorraine en lui conférant le privilège de centre culturel et économique, peut-être même administratif, pratiquement à égale distance de la Mer du Nord et de la Méditerranée, de l’Atlantique et de l’URSS.
Du reste, une activité irrédentiste aurait été parfaitement illusoire après 1933 en Alsace-Lorraine, puisque c’étaient les finances de cette France anti-autonomiste qui précisément avaient permis à Adolf Hitler d’arriver finalement au pouvoir en Allemagne ; ce dernier en savait gré à la France. Sans doute, en novembre 1926, Adolf Hitler écrivait dans Mein Kampf que la France «soit dit en passant, nous a volé l’Alsace et la Lorraine», mais un peu plus loin il ajoutait : «La prétention de rétablir les frontières de 1914 est une insanité politique par ses proportions et ses conséquences qui la révèlent comme un véritable crime».
Paul Schall continuait ensuite sa conférence en abordant les questions d’ordre intérieur à la Landespartei ; il annonça la création d’un «Parteisekretariat» (Secrétariat du Parti) installé au 17 de la Knoblochgasse (rue de l’Ail)1 à Strasbourg, dans un local contigu à celui de la rédaction de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), et sous la direction de Hasselmann, par ailleurs déjà rédacteur au journal du parti. Hasselmann était occupé au classement des fiches de chaque membre ainsi qu’à la révision des listes des Vertrauensleute, des adhérents et des sympathisants de la Landespartei. Après les vacances d’été, à partir d’octobre, la campagne de propagande devait être reprise avec plus d’intensité ; les réunions mensuelles deviendraient moins strictement privées, plus ouvertes ; pour y être admis, il ne serait plus nécessaire d’être inscrit comme membre du parti ; une recommandation par un «ancien» suffirait. En conséquence, l’on ne soulèverait point dans ces réunions les questions internes au parti ou concernant l’Elsass-Lothringer Zeitung ou touchant les dirigeants de la Landespartei et de la Jungmannschaft. Les Vertrauensleute seraient convoqués dans des assemblées spéciales pour traiter à huis clos de ces problèmes.
La discussion des «questions diverses» donna lieu à un vif échange à propos des soumissions de construction d’immeubles aux frais de la ville de Strasbourg. Le dessinateur Bauer (successeur de René Schlegel au 8 quai des Pêcheurs) et l’architecte Albert Reithler se plaignirent de ce que des architectes et des entrepreneurs, tels que Nadler et Maulbecker, eussent été favorisés ; ils allèrent jusqu’à suggérer que Karl Roos aurait accepté des pots de vin. Ils accusèrent amèrement la municipalité de Strasbourg de ne point leur attribuer de travaux et de favoriser toujours les mêmes, savoir les architectes Luft et Krebs, ou l’électricien Jean Schmitt, qui ne venaient jamais aux réunions et ne faisaient, aucun sacrifice pour le parti. Albert Reithler déclara que les dirigeants de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), Roos, Hauss et Schall, avaient confié la construction des nouveaux locaux devant abriter les bureaux de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) aux entrepreneurs anti-autonomistes Risch et Hervé, et que dans ce cas aussi, l’on avait préféré faire une «bonne affaire» plutôt que de favoriser les membres du parti.

1. La francisation des noms de rue en Alsace a toujours été un bon test pour révéler l’ignorance et la bêtise de ceux qui s’y livraient. Ainsi, dans Knoblochgasse, le mot Knobloch ne renvoyait pas à un légume, l’ail, mais à une famille de pionniers de l’imprimerie, Heinrich Knobloch (imprimeur strasbourgeois de 1477 à 1483) et son fils Hans. On a vu qu’au procès de Colmar en mai 1928, la police française voulait arrêter Albrecht Dürer, mort en 1528, dont elle avait déjà les empreintes digitales !…

Si ce comportement de la Landespartei tournait finalement à son honneur, en ce qu’elle se refusait à faire une «magouille» en faveur des membres du parti, il n’en demeurait pas moins que cette discussion embarrassait visiblement Paul Schall, d’autant plus que la présidence de l’assemblée appartenait précisément au plaignant. Schall donna donc quelques vagues explications, soulignant que les soumissions avaient été régulièrement réalisées, avec le concours de la Caisse d’Epargne qui accordait d’importants prêts hypothécaires ; puis il mit brusquement fin à la discussion en levant la séance. Toutefois, avant la séparation, Paul Schall recommanda vivement l’adhésion au «Bund der Wanderfreunde» qu’il venait de fonder.
Effectivement, comme prévu, le 11 juillet 1933, une importante assemblée se tenait, toujours à la «Dicke Marie» de la Küfergasse, à Strasbourg. L’on notait la présence, à côté de Paul Schall, de Mesdames Reisa-cher, Hentches, Marckgraf, de Mademoiselle Hampe, et de Messieurs Hartelmeyer, Schlegel, Fix, Hasselmann, Hollweck, Metz, Thomann, le poëlier Conrad (ancien membre de la Schutztruppe du Heimatbund, arrêté puis libéré avant le Komplott-Prozess comme innocent), Heck, Obergsell, Hollaender, Brumbder, Schmitt, Hey, Xavier Gillig, Oscar Stolz, Rudi Lang, Walter (employé à l’hôpital civil), Gasser (mécanicien au même hôpital), Julien Marco, Madame Woerner et Claire Jocobowsky, la première employée, la seconde secrétaire à l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ).
Paul Schall souhaita la bienvenue et annonça que le «Bund der Wanderfreunde» (Association des Amis des Excursions) comptait déjà 87 membres ; il se félicitait du succès obtenu et retraça les buts de l’association : faire connaître et aimer l’Alsace, propager les idées autonomistes tout en se livrant au sport. Il présenta ensuite un projet de fanion esquissé par l’architecte Albert Reithler, puisque la Jungmannschaft interdisait l’utilisation de la Wolfsangel rouge sur fond noir. Ce fanion triangulaire était aussi inspiré de la Guerre des Paysans (Bauernkrieg) du début du XVIème siècle : il était noir et portait en rouge un Bundschuh, un soulier à lacet, symbole du peuple révolté contre l’oppression féodale. Le revers portait en lettres gothiques rouges l’inscription : «Elsaesser Wanderbund» (Association alsacienne d’excursionnistes). Ce fanion serait porté, non seulement par les excursionnistes à pied, mais aussi par les cyclistes dont une section était en voie de formation. La broderie de ces fanions serait effectuée par les dames du Wanderbund.
Hasselmann, secrétaire général du parti, donna ensuite lecture des statuts provisoires, qui furent adoptés, et proposa que l’on n’inscrive point sur le Registre des Sociétés le Wanderbund pour éviter que la police spéciale d’Alsace et de Lorraine n’y mette son nez, proposition qui fut aussi adoptée. L’on élut alors le comité directeur définitif du Bund der Elsaessischen Wanderfreunde, savoir Paul Schall comme président, Hasselmann comme vice-président, et comme assesseurs Haertelmeyer, Fix, Schlegel, Claire Jacobowsky, Stolz, Julien Marco, Heck, Hollaender.
Hasselmann reprit la parole pour annoncer le prochain voyage au Schwarzwald, en Forêt Noire, «pour faire enrager les chauvins français» et invita les assistants à y participer, en leur recommandant de se munir soigneusement d’un passeport ou d’une carte de frontalier. Et puisque le Dr Fritz Spieser avait construit une Jugendherberge (Auberge de Jeunesse) à la Hünenburg, des contacts avaient été établis avec le Bund Erwin von Steinbach. Madame Reisacher proposa alors un autre rapprochement, avec l’association Vogesenfriend (Amis des Vosges) fondée en 1927, mais Hasselmann s’y opposa vivement en déclarant que cette dernière était «une société de mouchards», présidée par l’inspecteur de police Henny. L’on décida encore que l’Institution Meyer à Schiltigheim serait l’école de chant pour apprendre aux membres nos chansons populaires allemandes. En attendant, une excursion était prévue le dimanche 16 juillet pour la visite des châteaux d’Ottrott (le Dr Spieser habitait encore à Ottrott) ; ce serait l’occasion de la première sortie pour la section des cyclistes.
La première réunion des Vertrauensleute de l’Unabhängige Landespartei eut lieu le 29 septembre 1933, au local habituel de la «Dicke Marie». Comme hommes de confiance, Paul Schall avait convoqué Hunsinger, Hentches, Fix, Barth, Metz, Schmitt, Thomann, Walter et Julien Marco. La discussion porta sur l’organisation des cellules et sur l’adoption des «idées nouvelles» qui unissaient le nationalisme ethnique au socialisme, idées qui sauveraient l’Europe. Les Vertrauensleute étaient les agents de confiance qui assureraient la liaison entre le comité directeur et la masse des membres ; agréés par Karl Roos, ils pourraient présenter des résolutions au comité directeur.
La seconde assemblée des hommes de confiance se tint le 13 octobre 1933. Schmitt fut nommé secrétaire et Marckgraf secrétaire adjoint. Il fut décidé que pour garantir le caractère secret des réunions des Vertrauensleute, elles ne seraient plus annoncées dans la presse.
Hunsinger engagea une discussion au sujet du vrai rôle des Vertrauensleute et des cellules autonomistes. Il réclama une sévère discrimination entre les personnes auxquelles le parti et ses alliés accordaient des emplois à la mairie de Strasbourg et des mesures pour empêcher que les employés municipaux nationalistes et chauvins ne chicanent leurs collègues autonomistes. Il se plaignait que le maire de Strasbourg, Charles Hueber, et ses adjoints, fussent sans pouvoir sur les chefs de division et que l’on manquât de respect à leur égard ; l’architecte Reithler et l’ingénieur Brumbder, qui exerçaient des fonctions d’auxiliaires à la mairie, étaient discrédités par les vieux employés non-autonomistes ou anti-autonomistes. Schall promit de remédier à la situation : il proposerait que l’on n’engageât plus à l’avenir que des autonomistes à 100 %, capables de surveiller les services municipaux. Schuster s’étonna de ce qu’on eût engagé à la mairie Herrmann, membre des «Jeunesses Patriotes» de Pierre Taittinger, et Nester, un royaliste convaincu ; Schuster demandait une épuration des employés municipaux en faveur des autonomistes.
La troisième réunion des Vertrauensleute eut lieu le 27 octobre 1933. La situation interne du parti fut d’abord l’objet d’un examen approfondi. Schall donna lecture de la liste expurgée des membres de la Landespartei et développa sa manière de comprendre le fonctionnement des cellules, en partageant par exemple Strasbourg en quatre cellules : Nord, Est, Sud et Ouest. Il rendit aussi compte de l’apparition d’un nouveau parti fasciste en Alsace, «La Force Nouvelle», dont Schmitt-le-Roi, membre de l’Action Populaire Nationale d’Alsace (APNA) et président des Jeunesses Patriotes fascistes, serait l’instigateur. A côté de la Jung-Volkspartei, mouvement de jeunesse de la Volkspartei, et de la Jungmannschaft, mouvement de jeunesse de la Landespartei, La Force Nouvelle apparaissait comme le mouvement de jeunesse de l’APNA. Le nouveau venu, serait-il un allié ou un concurrent ? La question restait en suspens et elle fut renvoyée à plus tard pour permettre plus ample information.
L’on se préoccupa alors de trouver des Vertrauensleute qui puissent être placés dans les différents secteurs de l’industrie, du commerce, de l’administration, etc. Klein fut désigné comme Vertrauensmann (homme de confiance) pour les hospices civils de Strasbourg, et Deutz comme Vertrauensmann dans les Tramways de cette ville. L’on étudia également les possibilités de pénétration dans les services de la police spéciale d’Alsace et de Lorraine, où les chances étaient pratiquement nulles ; mais Schall fit remarquer que la situation était différente dans la police d’Etat où la Landespartei avait déjà ses Vertrauensleute. L’on examina finalement la demande d’admission de Charles Baumann, qui l’année précédente avait essayé de fonder le parti extrémiste de la National-Elsaessische Volkspartei, dont il a été question à la fin du chapitre XVI ; la candidature fut rejetée.
Pendant que Paul Schall réorganisait la Landespartei, le président du parti, Karl Roos, se trouvait en voyage d’information auprès des différentes organisations de Minorités Nationales en Europe centrale, comme auprès des habitants du Tyrol rattaché à l’Italie en 1919 ou des habitants des Sudètes rattachées à la Tchécoslovaquie en 1920, et il s’était entretenu avec leurs dirigeants. Il en profita, comme les 100 000 pèlerins alsaciens à Trêves, pour se faire une idée personnelle et directe sur le national-socialisme de Hitler et de ses partisans, pour savoir ce qui se passait exactement en Allemagne. Pour cela, il rendit visite à son ami Haltenhoff, plutôt conservateur et plus que réservé par rapport au nazisme, maire de la grande ville de Hanovre. Durant le repas, Haltenhoff raconta à son ami qu’il était désormais obligé de porter l’uniforme brun du parti, die Amtsträgeruniform, dans ses fonctions officielles de maire. L’uniforme amusa le Dr Karl Roos ; pour rire, il l’enfila, se coiffa de la casquette avec l’aigle aux ailes déployées, se plaça devant un grand miroir, et leva son bras pour saluer à la manière d’Adolf Hitler. Le maire de Hanovre se divertit à photographier son ami ainsi déguisé et dans cette posture ; Karl Roos commit l’imprudence d’emporter une épreuve de cette photo pour amuser ses amis : il était alors loin de se douter que cette plaisanterie pouvait un jour lui coûter la vie…
Le président de la Landespartei se trouvait de retour en Alsace pour la Toussaint ; le 3 novembre 1933, il présidait la réunion publique à la «Dicke Marie». La Jungmannschaft y était aussi représentée. Roos commença par raconter son long voyage d’information auprès des minorités nationales, s’attardant surtout sur le Tyrol, les Sudètes et sur les relations amicales qu’il y avait nouées avec les dirigeants. Puis, Schall fit l’historique du fascisme italien et du nazisme allemand, soulignant que les deux systèmes politiques avaient sorti leur pays du chaos et de la ruine. En troisième orateur, Hermann Bickler parla du mouvement fasciste en Alsace, notamment de La Force Nouvelle dont Schmitt-le-Roi, président des Jeunesses Patriotes, était l’inspirateur. Bickler recommanda à la Landespartei d’observer une attitude réservée à son égard ; si la Landespartei était sollicitée d’adhérer à ce groupement, elle devait préalablement s’assurer que La Force Nouvelle s’engageait à défendre et à sauvegarder les droits ethniques de l’Alsace. Le chef de la Jungmannschaft termina son exposé en déclarant qu’un gouvernement fasciste en France serait l’adversaire du mouvement autonomiste et dans cette éventualité, ses dirigeants seraient à nouveau l’objet de poursuites et même collés au mur ! Joseph Weisshaar critiqua ensuite l’attitude des députés alsaciens-lorrains qui, à la Chambre, ne tenaient pas compte des doléances et des droits ethniques de leurs électeurs. Vers 23 h 30, la réunion prit fin avec le chant de la Landespartei :

Wir wollen keine Knechte sein,
Dir Heimat gehört unser Herz allein !

(Nous ne voulons pas être des domestiques ; à toi Alsace-Lorraine appartient seul notre cœur !)

Six jours plus tard, le 9 novembre 1933, Paul Schall convoquait pour la quatrième réunion les Vertrauensleute. Contrairement à l’accoutumé, la conférence se tint au restaurant de L’Hommelet Rouge. Schall exposa à nouveau son point de vue sur le mouvement fasciste La Force Nouvelle de Schmitt-le-Roi, mouvement qui à son avis prenait des proportions inquiétantes en Alsace. Il estima qu’il fallait à tout prix s’opposer à son extension, ou du moins essayer de profiter du nouvel état d’esprit en Alsace pour l’avantage du mouvement autonomiste.
Hasselmann rendit compte de la nouvelle orientation que semblait prendre la Komrhunistische Partei-Opposition de Mourer et de Hueber ; de plus en plus, leur journal Die Neue Welt promouvait des idées politiques peu dignes d’un parti allié et ami, membre de la Volksfront. L’explication, Hasselmann la trouvait dans l’action de la police spéciale d’Alsace et de Lorraine qui avait réussi à introduire dans ce parti à Strasbourg des réfugiés allemands qui avaient fui le nazisme, Brandler et Thalheimer, avec pour mission secrète de détacher les communistes des autonomistes, sous le couvert de l’anti-hitlérisme. L’on se demanda si devant la menace fasciste de La Force Nouvelle, il ne serait pas mieux de changer le programme de la Landespartei dans un sens franchement national-socialiste ; faudrait-il prôner un antisémitisme officiel ? Faudrait-il d’autre part rejeter plus visiblement l’athéisme et essayer de rallier davantage les chrétiens, tous les chrétiens ? Dans ce dernier cas, il serait utile de se détacher de tous les alliés peu sûrs, à commencer de la Fortschrittspartei de Camille Dahlet, dont le journal, Die Neue Zukunft, ne tarderait guère à disparaître.
En réalité, la Landespartei était inquiète devant les distances que prenaient ses alliés de la Volksfront. Michel Walter entraînait de plus en plus la Volkspartei du Bas-Rhin vers les républicains démocrates. Le 28 février 1934, la Fortschrittspartei de Camille Dahlet dissolvait l’Autonomistische Arbeitsgemeinschaft (Communauté autonomiste de Travail) qui la liait depuis novembre 1929 à l’Unabhängige Landespartei pour reprendre sa complète liberté d’action, tout en prétendant continuer à lutter aux côtés de la Landespartei dans le cadre de la Volksfront créée à la fin de l’année 1930.
Quand aux communistes-opposition, ils traitaient le Illème Reich d’Etat meurtrier, attaquaient l’esprit hitlérien dans la Neue Welt du 15 septembre 1933, demandaient le 5 janvier 1934 une révision du problème des droits ethniques et cinq jours plus tard suggéraient la réunification des deux partis communistes d’Alsace-Lorraine, le Parti communiste français et la Kommunistische Partei-Opposition, pour instaurer en France la République des Soviets qui serait seule en mesure d’accorder l’autonomie à l’Alsace-Lorraine sous forme d’une République fédérée. Finalement, les 27-28 janvier 1934, Charles Hueber convoquait les délégués de son parti en congrès à Strasbourg ; par 53 voix contre 2 et 7 abstentions, les délégués décidèrent de ne point rompre avec la Landespartei et de continuer la politique de la Volksfront (Front Populaire Alsacien) comme auparavant. Le congrès de la Kommunistische Partei-Opposition s’acheva par le vote d’une résolution en faveur du «combat de libération des Minorités Nationales opprimées» et promit de s’y tenir «à l’avenir en première ligne».
En mai 1934, afin de renforcer la Volksfront plutôt branlante et pour préparer les élections cantonales, le Dr Karl Roos proposa une action commune en faveur de la langue allemande au sein du Conseil Général du Bas-Rhin ; comme organes communs de la Volksfront, il suggéra la créa­tion d’un Comité de Coordination pour les Entreprises Ethniques et l’établissement d’un Comité de Presse. Ces projets furent approuvés par la Fortschrittspartei et la Kommunistische Partei-Opposition (KP-O), mais rejetés par la Volkspartei qui doutait de la loyauté de la Landespartei vis-à-vis de l’Etat français et la trouvait trop favorable au national-socialisme. Lors des élections cantonales des 7 et 14 octobre 1934, les membres de la Volksfront s’opposèrent à Bischwiller (Paul Schall contre Michel Walter) et à Seltz (René Hauss contre Bisch). Finalement, Paul Schall, René Hauss, Camille Dahlet et Joseph Rossé étaient battus et perdaient leur mandat de conseiller général.
Ces élections furent assurément un cuisant échec pour la Volksfront dans la mesure où elle existait encore, mais non un échec pour les autonomistes, surtout au sein de la Volkspartei victorieuse sans conteste. En effet, sur 32 mandats renouvelés, les autonomistes avaient emporté 20 sièges (12 dans le Bas-Rhin et 8 dans le Haut-Rhin) contre seulement 6 nationalistes assimilateurs (3 dans chaque département) et 6 indépendants (3 dans chaque département). Dans les deux conseils généraux, les autonomistes gardaient la majorité ; ils étaient dans le Bas-Rhin 19 contre 14 nationalistes assimilateurs plus 3 indépendants, et dans le Haut-Rhin 13 contre 10 nationalistes assimilateurs plus 3 indépendants. Au total, sur 62 conseillers généraux, l’on comptait 32 autonomistes, 24 nationalistes assimilateurs et 6 indépendants.
Aux élections municipales de Strasbourg, au second tour le 12 mai 1935, la Volksfront sans la Volkspartei avait recueilli 46 % des voix et 16 sièges, savoir 10 de la Kommunistische Partei-Opposition (Hueber, Mourer, Muerschel, Schluck, Heck, Hincker, Heysch, Hengstler, Gantzer et Ferrenbach), 4 de la Landespartei (Roos, Schall, Hauss, Schlegel) et 2 de la Fortschrittspartei (Dahlet et Klein). La Volkspartei avait recueilli 14,30 % des voix et 5 sièges (Michel Walter, l’abbé Schies, Merckel, Spiesser, et Wach). Les autonomistes avaient donc obtenu 60,30 % des voix et 21 mandats contre 39,70 % des voix et 15 sièges aux nationalistes ; mais les cinq membres de la Volkspartei étaient les arbitres du jeu. Le samedi 18 mai 1935, pour l’élection du maire, Michel Walter et ses quatre collègues de la Volkspartei trahirent la Volksfront et votèrent avec les nationalistes assimilateurs en faveur du républicain démocrate Charles Frey, qui fut élu maire par 20 voix contre 16 à Charles Hueber maire sortant. Puis, Michel Walter fut élu en récompense de sa trahison premier adjoint, le socialiste Naegelen deuxième adjoint, le démocrate Maechling troisième adjoint, l’abbé Schies de la Volkspartei quatrième adjoint et le démocrate Garcin cinquième adjoint. Ainsi, à la suite de cette machination, Strasbourg qui avait voté à 60,30 % autonomiste, se retrouvait avec un maire nationaliste ; quant au 46 % des voix de la Volksfront, ils n’avaient reçu pas un seul siège d’adjoint ! La Volksfront était bel et bien morte.
Ce comportement politique faillit provoquer non seulement la séparation de la Jung-Volkspartei d’avec la Volkspartei, mais encore l’éclatement de la Volkspartei elle-même : d’un côté ceux qui entendaient rester fidèles à la Volksfront et au peuple, savoir la Volkspartei du Haut-Rhin et le groupe de Haguenau autour de Jean Keppi et de l’abbé Gromer ; de l’autre côté, essentiellement la Volkspartei du Bas-Rhin, qui pataugeait de plus en plus dans la mare bourgeoise des nationalistes. Seule la défense des intérêts religieux menacés par la victoire électorale du Front Populaire au printemps de 1936 sauva l’Elsaessische Volkspartei de ce nouvel éclatement.

2. L’Alsace-Lorraine contre le gouvernement Léon Blum

Le 6 février 1934, les Ligues de Droite, fascisantes, anti-parlementaires, antisémites, adeptes de la force et de l’autorité, manifestaient contre le gouvernement Daladier à Paris : 15 à 25 morts, 1 500 à 2 300 blessés. Le scandale de Stavisky et le limogeage du préfet de police Chiappe avaient fait déborder un vase déjà trop plein des scandales de la Gazette du Franc, de la banque Oustric et de l’Aéropostale. La «République des Camarades» politicards s’effondrait.
Le 9 février 1934, une contre-manifestation de gauche fit encore 20 morts. Le 5 mars, radicaux, socialistes et communistes créaient le Comité d’Action Anti-Fasciste et de Vigilance. Le 14 juillet 1935 se forma le «Front Populaire du Travail, de la Liberté et de la Paix». La CGT, divisée depuis fin 1920, se réunifiait ; en janvier 1936 était établi un Programme Commun entre les trois partis de gauche et le 3 mai, le Front Populaire sortait victorieux de la consultation électorale : la France envoyait 66 % de députés de gauche à la Chambre, 386 mandats du Front Populaire contre 222 mandats nationaux. Le 4 juin 1936, Léon Blum, secrétaire général de la SFIO, formait son premier gouvernement.
Les élections législatives en Alsace-Lorraine, comme cela avait déjà été le cas en 1924, s’étaient faites en sens inverse de celles de la France. Même si l’unité ne régnait pas dans le camp des autonomistes, même si dans certaines circonscriptions, la Volkspartei s’opposait à ses anciens alliés de la Volksfront pour des motifs religieux, il n’en demeurait pas moins que les autonomistes sortaient grands vainqueurs de la consultation électorale, avec une nette domination des autonomistes cléricaux. Significatif fut aussi le fait que la Kommunistische Partei-Opposition avait coupé ses références communistes à Moscou pour privilégier le caractère autonomiste alsacien-lorrain ; le parti changea de nom et s’appelait désormais «Arbeiter- und Bauernpartei» (Parti Ouvrier et Paysan).
Il importe de ne point confondre l’Arbeiter- und Bauernpartei de Hueber et de Mourer avec l’Elsass-Lothringischer Bauernbund, la Ligue des Paysans d’Alsace-Lorraine, fondée par Joseph Bilger d’après les idées et le mouvement de Henri d’Halluin, dit Dorgères. Cette ligue paysanne comptait dans ses rangs, au moment de sa première apparition vers la fin de 1929, des personnalités telles que René Beyer, vigneron à Eguisheim et vice-président du syndicat des vignerons ; Joseph Heitzler, maire de Wolfganzen ; Jean Kampf, maire de Sulzeren ; Eugène Mergel, président des maraîchers de Colmar, etc. En 1935, la Ligue Paysanne (Bauernbund) avait adopté une dimension politique et se réorganisait ; ses membres revêtirent comme uniforme une chemise verte (die Grünhemden) et saluaient le bras levé à la manière fasciste. Ils se proclamaient nationalistes sous la bannière d’une bergère du Barrois, sainte Jeanne-d’Arc, canonisée en 1920. Hostiles à la guerre et au séparatisme, ils prônaient un régionalisme autonomisant qui débordait l’Alsace-Lorraine pour englober tout l’Est de la France. Leur idéal : «Travailler dans le cadre régional pour l’intérêt de la nation tout entière, chaque région étant à traiter différemment suivant ses ressources, ses intérêts, son caractère». Ils attaquaient vivement la Volkspartei qu’ils trouvaient trop tiède et trop gouvernementale à leur gré. Ils avaient présenté deux candidats aux élections législatives de 1936, remportèrent un certain succès qui surprit, mais n’enlevèrent en Alsace aucun siège de député. Partisans de la manière forte, ils provoquèrent de grandes manifestations le 18 décembre 1936 et le 2 février 1937, qui les opposèrent violemment aux forces de police. En avril 1938, la Sûreté Générale caractérisait le Bauernbund de «régionalisme corporatif à tendances fascistes».
Les élections du 3 mai 1936 n’apportèrent aucun renversement politique en Alsace-Lorraine ; les nationalistes perdirent encore deux sièges occupés précédemment par un socialiste et un républicain-démocrate ; ces sièges passèrent aux communistes, l’un aux communistes français, l’autre aux communistes alsaciens-lorrains de l’«Arbeiter- und Bauernpartei».
A l’époque de la victoire du Front Populaire, le camp autonomiste en Alsace comptait 12 députés sur 16 ! D’abord 9 autonomistes «noirs» ou cléricaux de la Volkspartei : Thomas Seltz, Michel Walter, Henri Meck, Charles Elsaesser, Edouard Fuchs, Joseph Gullung, Charles Hartmann, Joseph Rossé et Marcel Stürmel. Puis venaient les deux députés de l’autonomisme «rouge», ceux de l’Arbeiter- und Bauernpartei : Charles Hueber qui battit le socialiste Georges Weil, et Jean-Pierre Mourer qui fut réélu. Enfin, 1 membre de la Fortschrittspartei, Camille Dahlet. On pourrait aussi y ajouter avec des restrictions le communiste français, Alfred Daull, adversaire des autonomistes mais partisan du droit d’autodétermination de l’Alsace-Lorraine, qui battit le maire de Strasbourg, le républicain-démocrate nationaliste Charles Frey. Il n’y avait donc véritablement que trois députés anti-autonomistes, l’indépendant Maurice Burrus, le républicain-démocrate Alfred Wallach et Alfred Oberkirch de l’APNA (Action Populaire Nationale d’Alsace).
En Lorraine, les indépendants enlevèrent 6 mandats (dont un pour l’Elsass-Lothringischer Bauernbund de Joseph Bilger) sur 9 ; les 3 autres allèrent à la Lothringische Volkspartei (Union Populaire des Républicains de Lorraine). Sur ces 9 députés lorrains, deux pouvaient être considérés comme des autonomistes modérés, dont Robert Schuman.
En mai 1936, la France avait voté à 65,3 % en faveur du Front Populaire, mais l’Alsace-Lorraine avait voté à 84 % contre ce même Front Populaire. Le scrutin révélait clairement que l’Alsace-Lorraine constituait une authentique Minorité Nationale aux réactions complètement opposées à celles de l’Etat auquel le sort de la guerre de 1914-1918 l’avait livrée. Les députés de l’Alsace-Lorraine en eurent nettement conscience et au lieu de se rattacher à un groupe parlementaire hexagonal, ils formèrent un groupe particulier, le «Groupe Indépendant d’Action Populaire», auquel adhérèrent les 12 députés autonomistes alsaciens, savoir les 9 de la Volkspartei (Seltz, Walter, Meck, Elsaesser, Fuchs, Gullung, Hartmann, Rossé et Stürmel), les 2 de l’Arbeiter- und Bauernpartei (Hueber et Mourer) et un de la Fortschrittspartei (Camille Dahlet). S’y adjoignirent encore 4 députés lorrains (dont Robert Schuman) et 9 autres députés de France. Il existait donc désormais à la Chambre un front autonomiste, une Heimatfront de 25 députés, qui dans l’article 4 de son programme de travail revendiquait «une politique de développement progressif suivant le principe régionaliste et une large décentralisation administrative». Ainsi, les députés alsaciens-lorrains de 1936 à la Chambre française retrouvaient le réflexe des députés de 1912 au Reichstag allemand. Elus en mai 1936, ces députés le resteront jusqu’au 1er juin 1942 par suite du décret du 29 juillet 1939 sur la prorogation des pouvoirs des membres de la Chambre des Députés.
Dans le but de dissuader le gouvernement du Front Populaire de reprendre à l’égard de l’Alsace-Lorraine la politique du Cartel des Gauches en 1924, le Comité d’Action pour la Défense des Libertés et des Traditions Religieuses en Alsace commença une vive campagne de manifestations : le 13 septembre 1936, le congrès de l’Action Catholique à Strasbourg avait réuni 60 000 personnes et la fête du Christ-Roi à Mulhouse le 25 octobre de la même année, 100 000.
Le président du conseil, Léon Blum, était trop malin pour attaquer la religion catholique de front et préféra passer par le biais discret de l’école. Les lois du 9 et 11 août 1936 prolongèrent et sanctionnèrent l’obligation scolaire jusqu’à l’âge de 14 ans dans toute la France. L’article 14 de la loi du 11 août stipulait : «Des décrets détermineront les conditions d’application de la présente loi et de la loi modifiant la loi du 28 mars 1882 relative à la prolongation de l’obligation scolaire, dans les départements de la Moselle, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, ainsi que dans l’Algérie».
Par la prolongation de la scolarité obligatoire d’un an, le gouvernement espérait limiter les progrès du chômage : les jeunes en âge de travailler étaient placés au parking scolaire. En Alsace, cela ne changeait rien pour les garçons puisque depuis le 18 avril 1871, le gouverneur Graf von Bismarck-Bohlen leur avait déjà imposé la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans ; la loi ne semblait dès lors ne concerner en Alsace-Lorraine que les filles qui voyaient leur scolarité alignée sur celle des garçons et prolongée d’un an. Personne n’y trouva à redire, l’on attendit tranquillement les décrets d’application à l’Alsace-Lorraine.
Le 22 octobre 1936, alors que l’année scolaire était commencée, le Journal Officiel publiait les deux décrets d’application des lois d’août à l’Alsace-Lorraine, signés par le Président de la République Albert Lebrun le 10 octobre précédent. L’article 2 du premier décret stipulait : «L’admission à l’examen de libération de l’instruction primaire obligatoire ne peut avoir lieu qu’à l’âge de 15 ans révolus pour les garçons et à l’âge de 14 ans révolus pour les filles».
L’article 135 du code industriel local du 26 juillet 1900, modifié par la loi locale du 28 décembre 1908, était modifié comme suit :
«Les enfants ne peuvent être employés ni être admis dans les établissements industriels ni commerciaux et leurs dépendances, de quelque nature qu’ils soient, publics ou privés, laïcs ou religieux, même s’ils ont un caractère d’enseignement professionnel ou de bienfaisance, avant l’âge de 15 ans pour les garçons et de 14 ans pour les filles. Cette disposition est applicable aux enfants placés en apprentissage dans un de ces établissements…»
Le second décret remplaçait simplement l’ensemble des règlements locaux concernant les sanctions de l’obligation scolaire par les dispositions de la loi du 11 août 1936.
La stupeur que provoquèrent ces deux décrets était d’autant plus intense que la population sentait confusément que cette prolongation de l’obligation scolaire qui frappait l’Alsace-Lorraine était une pénalisation de son enseignement de la religion et d’un peu d’allemand. Les sénateurs alsaciens réagirent immédiatement ; le comte d’Andlau, le comte de Leusse, le chanoine Eugène Müller, Sigrist, Urban, Brogly, Brom, Ostermann, Jourdain protestèrent :
«Les sénateurs du Bas-Rhin et du Haut-Rhin et les groupes intéressés de l’agriculture, du commerce et des métiers, protestent contre la tendance de ce décret, et ils se trouvent dans l’obligation de demander très énergiquement au gouvernement de tenir compte du désir de notre population, tel qu’il a été présenté lors de la séance du Sénat, le 30 juillet 1936, par le sénateur Eugène Müller. Le décret que vous venez de prendre se trouve en contradiction complète avec ce que le gouvernement faisait prévoir lors des débats de cette séance. En plus, ce décret a été pris sans consultation préalable des corps élus, des organisations professionnelles et des représentants des cultes. Rien dans la déclaration du gouvernement ne laissait prévoir la possibilité d’une telle transformation de la loi en vigueur dans les trois départements recouvrés».
Une vague de protestation secoua le pays : protestèrent, la Chambre de Commerce de Strasbourg, les Chambres de Métiers des trois départements d’Alsace-Lorraine, les conseils généraux (à Metz et à Colmar les préfets quittèrent la séance), les députés au cours de la séance du 11 décembre et les sénateurs à nouveau le 29 décembre 1936.
Dans Le Lorrain du 30 octobre, Paul Durand soulignait les conséquences de ces décrets : «… Pendant que les parents d’Alsace et de Lorraine s’inquiéteront de trouver une situation à leurs enfants qui traînent leur quinzième année sur les bancs de l’école, nos petits voisins de Joeuf, Briey, Homécourt ou d’ailleurs, libérés un an plus tôt, auront toute latitude s’ils ne trouvent rien chez eux, pour occuper les emplois vacants dans nos départements. De quel droit, en effet, empêcherait-on un enfant de Joeuf de venir travailler à Moyœuvre ? Pourquoi un petit Nancéien ne viendrait-il pas faire son apprentissage dans un atelier, une pâtisserie ou un bureau de Metz ? Le placement de nos enfants, déjà si difficile depuis plusieurs années, va se compliquer encore, et le père de famille se demande ce qu’il fera d’un garçon qui quitte l’école communale à un âge où d’autres sont à la veille de passer leur baccalauréat. C’est là qu’apparaît le mieux la stupidité d’un décret qui se contente de mettre une rallonge à l’obligation, sans s’inquiéter de la réforme de l’enseignement primaire…»
De son côté, la Chambre de Commerce de Strasbourg déclarait : «… Les jeunes gens qui quitteront l’école primaire entre 15 et 16 ans et qui effectueront ensuite un apprentissage de 3 ou 4 années entreront à peine dans la vie active quelques mois avant leur service militaire, et l’économie de notre région se trouvera ainsi privée d’une partie du personnel qu’elle utilise et qui est d’ores et déjà considéré numériquement insuffisant».
«Hélas, notait l’EIsaesser Kurier du 21 novembre 1936, toutes ces protestations n’auront pas auprès de notre gouvernement l’effet que produit infailliblement le moindre télégramme de félicitations envoyé par la Société des Cyclistes Libres-Penseurs, après des agapes prolétariennes». Enfin, le 21 décembre 1936, au nom de 36 députés et sénateurs sur les 39 d’Alsace-Lorraine, Robert Schuman déposait auprès du Conseil d’Etat une requête en annulation des décrets d’octobre pour excès de pouvoir.
Le 20 janvier 1937, 30 des 39 parlementaires alsaciens-lorrains se rendirent auprès du chef du gouvernement pour réclamer oralement le retrait des décrets dictatoriaux ; Blum ne répondit que par écrit, dix jours plus tard, dans une lettre au sénateur et chanoine Eugène Müller. Dans cette lettre du 30 janvier 1937, Blum donnait un rapide résumé de l’évolution de la situation scolaire et notamment du maintien après 1919 d’une année supplémentaire par rapport à la France de l’obligation scolaire en Alsace-Lorraine : «… Cet écart avait été maintenu au retour à la France des provinces désannexées, car il est bien évident que dans un même laps de temps, on ne peut songer à donner aux petits Alsaciens, aux petits Lorrains, à la fois les mêmes connaissances en français, en histoire, en géographie, en arithmétique, etc. qu’aux autres petits Français de leur âge, et en outre, leur enseigner une seconde langue, l’allemand grammatical, et ;- leur donner chaque semaine plusieurs heures d’instruction religieuse obligatoire. La loi du 9 août ayant prolongé d’un an la scolarité dans le reste de la France, devait forcément s’accompagner d’une mesure analogue pour l’Alsace et la Lorraine, car le maintien d’un programme plus chargé implique nécessairement le maintien d’une scolarité plus longue, si l’on ne veut pas aboutir à la fois au surmenage des enfants et au fléchissement du niveau de leurs études. Tel est l’objet du décret du 10 octobre que vous me demandez aujourd’hui de rapporter.
«Quoi qu’il en soit, vous estimez aujourd’hui, avec un certain nombre de vos collègues, que nous nous sommes mépris sur la nature de vos intentions et le fond de votre pensée. Il n’est point dans mes habitudes d’accepter même l’apparence de jouer sur des équivoques et de mettre à profit des malentendus. J’ai donc l’intention de soumettre dans le plus bref délai au Parlement un projet de loi relatif au régime scolaire des départements recouvrés. Au cours des amples débats auxquels la discussion de ce projet donnera lieu, dans l’une et l’autre assemblée, chacun des représentants du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle pourra faire connaître individuellement et publiquement s’il est partisan, comme le gouvernement l’avait cru, du maintien du statut scolaire actuellement en vigueur, c’est-à-dire du maintien du bilinguisme et de l’enseignement religieux, avec le corollaire nécessaire du maintien d’une scolarité plus longue que dans les anciens départements, ou si, au contraire, il demande la même durée de scolarité, et partant les mêmes programmes que dans le reste de la France».
Du coup, du domaine technique, Léon Blum portait le conflit sur le terrain religieux et achevait de se donner le caractère d’un provocateur. Le chanoine Ritz, conseiller général de la Moselle et directeur du Lorrain réagit immédiatement ; le 3 février 1937 il publia un long article :
«Tel est l’horrible cas de conscience en face duquel sont placés les parents croyants de nos départements recouvrés. Parents alsaciens et lorrains, leur dit aujourd’hui M. Blum, si vous voulez garder pour vos garçons l’école confessionnelle héritée de la France dont vous fûtes séparés en 1871, ils devront fréquenter l’école jusqu’à l’âge de 15 ans pour rattraper le temps perdu à apprendre le catéchisme et, pour ceux qui sont de langue allemande, les premiers éléments de leur langue maternelle. Mais si vous voulez que vos garçons, comme ceux de l’autre côté de l’ancienne frontière, quittent l’école à l’âge de 14 ans, vous devrez accepter l’école laïque où l’on ne perd pas son temps à apprendre le catéchisme et, vous qui êtes de langue allemande, renoncer à l’étude de la langue maternelle pour vos garçons… C’est tout le problème de la parole donnée par Joffre, Poincaré et Millerand qui se pose. La parole de la France dont il faudrait douter !… C’est tout le problème (et cet argument pour nous est l’essentiel) de la population qui, si nous devons la consulter, répudiera les lois laïques, et dont n’a pas le droit de disposer une majorité parlementaire… Si on nous jette le gant, nous saurons le relever. Et nous déclarons d’avance que nous répudions toute responsabilité dans les conséquences de la lutte, si elle doit s’engager».
Ce même 3 février, l’Elsaesser Kurier publiait un article : «Léon Blum jette le masque» et le lendemain il menaçait : «… Non, nous n’accepterons pas de marché de Juif… Le traitement d’une effronterie sans limite infligé à notre représentation populaire est unique dans l’histoire de notre pays… La gloire de traiter ainsi nos parlementaires revient au premier Président du Conseil juif que la France s’est donné (citation de Xavier Vallat, du 6 juin 1936)».
Le 4 février 1937, tous les députés et sénateurs d’Alsace-Lorraine, à l’exception des communistes français Daull et Béron, envoyèrent une lettre collective pour signifier le refus de ce «marchandage indigne et immoral». Le 5 février 1937, Mgr Ruch ordonna à la Ligue des Catholiques d’Alsace d’organiser dans chaque paroisse des réunions terminées par un vœu en faveur du maintien de l’école religieuse existante et de lancer une pétition par laquelle tous les catholiques majeurs, hommes et femmes, sont invités à faire savoir dans le plus bref délai ce qu’ils préfèrent. En outre, l’évêque de Strasbourg faisait lire le dimanche 7 février 1937 une lettre pastorale contre l’école laïque française :
«… Catholiques, on vous propose l’école laïque. Avant tout il faut savoir ce qu’elle est. La voici, d’après ce que j’ai vu moi-même de mes propres yeux durant de nombreuses années, telle qu’on la trouve dans toutes les communes du pays, hors de l’Alsace et de la Lorraine recouvrées, telle que l’organisent lois, décrets, circulaires et autres décisions officielles qui la régissent. L’école laïque, c’est le Crucifix enlevé de la maison où est préparée à la vie la jeunesse… L’école laïque, c’est la prière supprimée avant et après la classe… L’école laïque, c’est la suppression en toute commune du régime scolaire confessionnel… L’école laïque, c’est partout, même dans les communes les plus catholiques, la possibilité pour les parents d’avoir pour collaborateur quotidien et intime un maître étranger ou hostile à leur foi religieuse, parfois un instituteur qui la méprisera et l’aura en exécration. L’école laïque, ce sont les religieuses de Ribeauvillé, de St-Jean-de-Bassel, Alsaciennes ou Lorraines elles-aussi et peut-être unies à vous par les liens du sang… expulsées de leurs chaires, déchues de leur droit d’enseigner, dépouillées des biens de leur congrégation et condamnées ou à défroquer ou à cesser leur bienfaisant ministère ou à prendre le chemin de l’exil. L’école laïque, c’est celle où l’on ne parle pas plus de Dieu que s’il n’existait pas… L’école laïque, c’est six heures par jour dans un milieu où il est défendu au prêtre de pénétrer, tout l’enseignement séparé du christianisme, et l’attention de l’enfant attirée uniquement sur ce qui n’est pas Dieu ; donc après huit ans de ce régime, c’est l’homme exposé, habitué à vivre sans religion et à se passer d’elle entièrement. L’école laïque, c’est celle qui, de l’avis de tous les philosophes spiritualistes et de tous les chrétiens, se met dans l’impossibilité d’enseigner à ses élèves une morale complète, précise, efficace, non seulement sur une élite, mais sur les masses… L’école laïque, c’est celle où le Décalogue et l’Evangile seront proscrits… L’école laïque,… c’est alors celle où le professeur d’irréligion peut essayer de former un peuple de libres-penseurs ou d’athées…».
Le Comité d’Action de la Défense des Libertés et des Traditions Religieuses d’Alsace se réunit le 8 février 1937 et décidait de «faire prendre dans toutes les communes les dispositions nécessaires afin qu’une main athée ne vienne pas arracher le crucifix de nos écoles». Dans sa longue résolution, il déclarait notamment : «… Le Comité de Défense Religieuse oppose à la proposition de M. le Président du Conseil un non catégorique et définitif. Il adresse au gouvernement français et au Parlement un solennel appel à la sagesse et au bon sens et les supplie de ne pas provoquer sur les Marches de l’Est une population qui ne demande qu’à vivre paisiblement dans ses traditions de liberté et de tolérance religieuse… L’Alsace ne reculera devant aucun effort et aucun sacrifice pour défendre les droits et les libertés des croyants. Le Comité refuse d’admettre que le gouvernement français, particulièrement en une heure où les problèmes les plus graves se posent à la nation, ne respectera pas la parole de la France maintes fois et solennellement donnée».
Le 13 février 1937, un véritable Parlement Alsacien-Lorrain se réunissait à Metz : 101 sénateurs, députés et conseillers généraux représentants 123 sur 136 mandats des trois départements ! La Heimatfront d’Alsace-Lorraine disait non au Front Populaire de Paris. Robert Schuman prouva l’inutilité de cette prolongation de l’obligation scolaire, car d’après les statistiques officielles de 1931, il n’y avait dans le Bas-Rhin que 0,6 % d’analphabètes masculins et 0,5 % d’analphabètes féminins ; dans le Haut-Rhin, seulement 1,1 % d’analphabètes masculins et 0,8 % d’analphabètes féminins ; dans la Moselle, 2,5 % d’analphabètes masculins et 1,5 % d’analphabètes féminins. Or le Bas-Rhin, qui pratiquement était totalement germanophone, occupait la première place de la France entière, le Haut-Rhin la deuxième place et la Moselle la treizième place sur 89 départements, sous le rapport du plus faible pourcentage d’analphabètes ! Le taux d’illettrés du département d’origine de Léon Blum, l’Aude, était de 5,2 %… ! Logique, Robert Schuman réclamait la suppression des décrets Blum, même au cas où le Conseil d’Etat reconnaîtrait leur validité.
Le député Jean-Pierre Mourer (Arbeiter- und Bauernpartei) insista davantage sur le droit moral que possède l’Alsace-Lorraine sur le bilinguisme et l’école confessionnelle ; il laissa deviner que la violation des droits sacrés pourrait donner naissance à une résistance qui ne se limiterait pas nécessairement aux questions linguistiques et religieuses, mais qui pourrait poser la question de l’appartenance de l’Alsace-Lorraine à la France : «Il faut le dire : un gouvernement qui se permettrait de renier les promesses de 1914/1915 et de 1918, promesses souvent répétées depuis, soulèverait à nouveau et d’un seul coup toute la question du rattachement et prendrait sur lui l’entière responsabilité de toutes les conséquences qui en découleraient, qu’elles fussent d’ordre national ou d’ordre international !». L’esprit de Guillaume Tell soufflait visiblement sur le «Parlement Alsacien-Lorrain» de Metz !
Le député Thomas Seltz (Volkspartei) prit ensuite la parole : «J’appartiens, dit-il, au nombre de ceux qui en 1917 aidèrent à étouffer la propagande neutraliste en Alsace-Lorraine. En 1918 et en 1919, j’ai aussi combattu le plébiscite. J’ai donc endossé une responsabilité. Eh bien, dans le cadre de cette responsabilité, je déclare : si l’on veut revenir sur le problème, il ne faudra point se borner à la question linguistique et religieuse, mais c’est sur le problème dans sa totalité qu’il faudra revenir !». A bon entendeur, salut !
Le dimanche 21 février 1937, d’imposantes manifestations soulevaient les populations des principales villes alsaciennes ; à Strasbourg parlèrent Meck, Oberkirch et le chanoine Hincky, directeur des œuvres diocésaines ; à Colmar, c’étaient Rossé et l’abbé Billing. Désormais, dans chaque village se déroulaient meetings ou réunions : la campagne de pétition battait son plein. Ordinairement, la manifestation débutait par une ou deux heures d’adoration et de prière à l’église afin que Dieu conduise le destin de l’Alsace-Lorraine dans le bon chemin. De Wissembourg à Bâle, les cloches sonnaient de 15 à 30 minutes : c’était le tocsin qui appelait à la lutte pour la vie ou la mort de la Heimat.
Cependant, «das Komitee zur religiösen Verteidigung» (Comité d’Action de Défense Religieuse) et le Lothringer Volksbund (Action Catholique Lorraine) avaient achevé la campagne de pétitions : 71,3 % des électeurs de la Haute-Alsace, 72,5 % des électeurs de la Basse-Alsace et 73,7 % des électeurs de la Moselle avaient réclamé le maintien intégral du système scolaire alsacien-lorrain, tant en ce qui concernait le bilinguisme qu’en ce qui concernait l’enseignement de la religion à l’école. Partout, les résultats dépassaient ceux de 1924 : de 6,8 % en Haute-Alsace, de 36,6 % en Basse-Alsace et de 14,9 % en Lorraine mosellane. Le statut religieux et scolaire était devenu en quelque sorte le symbole de l’originalité ethnique de la nation d’Alsace-Lorraine.
Les protestants de leur côté ne restèrent point inactifs. Le 25 février 1937, l’Association Protestante d’Alsace et de Lorraine s’était réunie à Strasbourg avec la Ligue Populaire Evangélique, la Ligue Luthérienne des Hommes Evangéliques, l’Association des Pasteurs d’Alsace et de Lorraine, bref toutes les Eglises protestantes et tout le peuple protestant sous la présidence de G. de Schlumberger ; ils prirent une longue et grave résolution :
«Ils repoussent énergiquement l’alternative posée par M. le Président du Conseil invitant à choisir entre le maintien des décrets scolaires et le maintien de l’instruction religieuse avec l’enseignement de la langue allemande, proposition que rien ne justifie et qui équivaut à une menace d’intimidation ; ils se prononcent énergiquement pour le maintien de l’instruction religieuse et de l’enseignement de la langue allemande dans le programme de nos écoles primaires ; ils contestent la légalité des décrets du 10 octobre 1936, d’accord avec la plus grande partie de la population et avec la quasi unanimité des représentants du peuple ;… ils déclarent qu’ils souhaiteraient vivement un texte de loi qui confirmerait définitivement l’existence indestructible de l’enseignement religieux et de la langue allemande dans le programme des écoles primaires d’Alsace et de Lorraine…»
Ce même 25 février 1937, Madame Léon Brunschwig, sous-secrétaire d’Etat à l’Education Nationale, voulait faire une conférence à la Salle Pasteur de l’université de Strasbourg sur ses «Huit mois d’activités socia­les au ministère». A peine fut-elle entrée accompagnée du préfet Roblot, du gouverneur militaire, du recteur, du doyen, et de «tutti quanti», que les étudiants déchaînèrent un ouragan où les injures s’entrecroisaient avec les encriers. Les illustres hôtes battirent en retraite et renoncèrent à leur programme.
Le 15 mai 1937, les parlementaires d’Alsace-Lorraine renouvelèrent leur assemblée de Metz du 13 février précédent, mais cette fois à Strasbourg, et intentionnellement dans les bâtiments de l’ancien Landtag Elsass-Lothringens. Ils étaient plus de cent sénateurs, députés et conseillers généraux, représentant 126 mandats sur les 136 d’Alsace-Lorraine, c’est-à-dire pratiquement la totalité. La presse invitée occupait les tribunes, le public s’écrasait dans les fonds et les bas-côtés. Sur le podium, une grande table verte, avec fauteuil présidentiel pour Michel Walter. Parmi les parlementaires, les sénateurs von Andlau, Eugène Müller, Médard Brogly et Joseph Brom, anciens membres du Landtag Elsass-Lothringens…
La séance débuta à 14 h 30 par un discours de Robert Schuman, mais ce fut l’intervention de Camille Dahlet qui fut la mieux remarquée : «… Au nom des populations que nous avons l’honneur de représenter, nous déclarons que notre pays ne lâchera pas dans une affaire où le bon droit est de notre côté. Aux illégalités, nous répondrons d’abord par des moyens légaux, et s’il le faut, aussi par des moyens illégaux. La mesure est pleine ! Nous avertissons le gouvernement : on ne s’amuse pas avec l’Alsace-Lorraine !»
Thomas Seltz de la Volkspartei prit aussi la parole et fit allusion à une éventuelle autodétermination de l’Alsace-Lorraine : «En ce qui me concerne, je tiens à déclarer que je serai aussi d’accord avec des décisions ultérieures qui devront être prises si le gouvernement persiste à ne point nous comprendre, — étant bien entendu que ces décisions ultérieures à prendre alors dépasseront dans la logique de celles d’aujourd’hui les dernières possibilités !». Il y eut un moment de silence lourd de pensées que rompit l’éclatement d’une tempête d’applaudissements.
Dans la suite, Paul Schall et la Landespartei cherchèrent à créer un Front d’Alsace, «eine Elsass-Front», alors que Michel Walter et la Volkspartei de la Basse-Alsace proposaient un Bloc Populaire Alsacien, «ein Elsaessischer Volksblock». Quant à Léon Blum, ayant échoué dans sa politique financière, il démissionnait le 21 juin 1937. Son successeur, Camille Chautemps transmit la demande d’annulation des décrets Blum déposée par les parlementaires Alsaciens-Lorrains au Conseil d’Etat qui les annula le 3 décembre 1937.

3. Dernières manifestations autonomistes

L’une des premières réalisations du Front Populaire fut la dissolution des Ligues de Droite, le 18 juin 1936. Cette interdiction entraîna la transformation de la Jungmannschaft, qui s’était émancipée de la Landespartei un an plus tôt, en parti politique, «die Elsass-Lothringer Partei», le Parti Alsacien-Lorrain. Ce nouveau parti, que son intransigeance situait maintenant à la pointe du combat autonomiste, organisait le 10 juillet 1937 une cérémonie d’hommage en l’honneur du soldat le plus inconnu au monde, «der Unbekannteste Soldat», le soldat alsacien-lorrain de l’armée allemande de 1914-1918.
Ces «Feldgraue» alsaciens-lorrains avaient lutté et étaient morts, comme l’avait déclaré le Dr Eugène Ricklin, président de la Deuxième Chambre du Landtag, en pleine séance le 12 juin 1917, non seulement pour la défense du Kaiserreich, mais aussi et surtout pour obtenir à l’Alsace-Lorraine la plus complète autonomie d’un Etat fédéré, d’un Bundesstaat.
Or, en 1937, le gouvernement Léon Blum avait projeté de supprimer la pension d’ancien combattant aux Alsaciens-Lorrains qui s’étaient portés volontaires dans l’armée allemande, comme si la pension de combattant n’était qu’un acte de générosité de Paris et non un devoir d’honneur. En plus, dans tous les pays, les combattants étaient honorés par les survivants pour leur courage et leur esprit de sacrifice, qu’ils aient donné leur vie, leur santé ou une partie d’eux-mêmes pour défendre leur peuple. Partout, sauf en Alsace-Lorraine, où n’avaient droit aux honneurs que ceux qui avaient combattu dans les rangs de l’armée française précisément contre les Alsaciens-Lorrains ! Et comble d’ironie et d’humiliation, ces derniers se voyaient obligés de participer aux fêtes officielles derrière le drapeau tricolore qui n’avait point été le leur et qu’ils avaient combattu.
La cérémonie d’hommage aux Feldgrauen d’Alsace-Lorraine se déroula dans la nuit du 10 au 11 juillet 1937 au château de la Hünenburg, où s’élevait déjà l’Auberge de Jeunesse du Bund Erwin von Steinbach, et où Fritz Spieser et la comtesse von und zu Dohna-Schlobitten se préparaient à construire la «Tour de la Paix», le «Friedens-Turm». A la Hünenburg, l’Alsace et la Lorraine semblaient se donner une main fraternelle.
A l’insu des forces de police, plus de 700 membres de l’Elsass-Lothringer Partei de Hermann Bickler s’étaient portés au rendez-vous, à pied, à bicyclette, en train ou en camion. Lorsque la nuit fut enfin complètement tombée, les participants formèrent un immense carré sur l’esplanade de la Hünenburg ; le côté qui permettait d’embrasser du regard l’immense plaine du Rhin resta d’abord libre et ouvert ; dans chaque coin se tenaient des porteurs de flambeaux. Sous un lent roulement de tambours furent alors apportés les drapeaux noirs frappés de la Wolfsangel rouge, encadrés de porteurs de flambeaux ; ils vinrent fermer le quadrilatère. Une musique joua ensuite le chant mélancolique, pris alors comme hymne autonomiste : «O Strassburg, o Strassburg, du wunderschöne Stadt !» pendant qu’un grand drapeau ethnique, «Rot un Wiss» (rouge et blanc) frappé de la Croix de Lorraine jaune, montait le long d’un beau mât. Et tandis que quatre porteurs de flambeaux mettaient le feu à un gigantesque bûcher dressé au centre, dont les flammes s’élançaient en tourbillonnant dans la nuit profonde, et que flamboyaient les Wolfsangel rouges des drapeaux noirs, retentit le salut aux couleurs :

Flamme empor !
Lodere durch die Nacht
Unseren Toten zur Wacht !
Flamme empor !

(Monte, flamme ! Flamboie dans la nuit pour la garde de nos morts ! Monte, flamme !)

Le jeune président du parti, Hermann Bickler, prit alors la parole pour expliquer le sens et la portée de la manifestation : «Cette cérémonie silencieuse en l’honneur de nos morts de la guerre est en faveur de la paix et de notre Heimat ! Nous n’avons pas à examiner les sentiments qui animaient ces morts lorsqu’ils étaient au front, s’ils acceptaient en connaissance de cause leur service, ou bien s’ils le ressentaient comme une nécessité dure et sans pitié. Pourtant, nous croyons qu’ils nourrissaient tous une grande espérance, celle que leur combat contribuerait à donner enfin la paix à notre Heimat… Nous ne sommes pas habilités à utiliser ces morts pour telle couleur ou telle idéologie politique. Il nous suffit de savoir qu’ils avaient rempli leur devoir et qu’ils avaient persévéré jusqu’au dernier sur leurs positions, qui tel un gigantesque mur, avaient protégé notre pays durant quatre ans et demi contre les vagues extérieures de la rage destructrice de la guerre. Pour cet exploit, nous ne saurions jamais assez les honorer. C’est pourquoi, ils sont nos morts ! Nous serions une race indigne, si nous négligions ce devoir de reconnaissance à leur égard.
«… Et c’est pourquoi il est naturel qu’aujourd’hui nous honorions nos morts de la grande guerre, comme nous sommes aussi fiers de tous ceux qui à travers les siècles donnèrent ce qu’ils avaient de plus cher pour procurer à notre peuple, dans ce pays malgré tout béni par Dieu, un foyer (eine Heimstätte) ; fiers aussi de tous ceux qui ont construit et défendu nos belles villes libres ; fiers de tous les paysans qui, sous les drapeaux et les emblèmes que nous avons repris, ont combattu il y a plus de quatre siècles pour l’honneur et la dignité de l’homme laborieux, et qui non loin d’ici furent misérablement massacrés…
«Faisons en sorte de n’avoir pas à rougir devant eux ! Nos soldats sont morts pour que vive notre Heimat ! Jamais on ne les en remerciera assez. Et nous ne pourrons solder une partie de notre dette à leur égard que si en cette heure nous faisons le serment solennel de protéger fidèlement et de ne jamais trahir notre peuple tel que l’ont fait les siècles et tel que nos morts l’ont connu, et de nous vouer avec toutes nos forces à notre Heimat ! Et que Dieu nous soit en aide !»
Hermann Bickler n’avait même pas 14 ans au moment de l’armistice ; il fallait donc qu’un ancien Feldgraue de la grande guerre puisse s’exprimer. Ce fut le Dr Louis Benmann (1893-1966), médecin pédiatre, qui parla au nom de ses camarades de guerre :
«… Si dans tous les pays civilisés du monde l’on a pensé aux morts de la grande guerre, personne jusqu’ici n’a encore officiellement rendu hommage aux nôtres : on les a oubliés comme s’il y avait lieu d’en avoir honte ! Evidemment, pour leurs proches ils n’étaient et ne sont pas oubliés… Mais les autorités, dont c’était le devoir de garder vivant le souvenir de nos morts, ont failli. C’était à d’autres morts qu’elles rendaient hommage en d’innombrables cérémonies, et ceux que notre propre sol avait portés, sur ce même sol elles les avaient reniés ! C’est pourquoi, nous les vieux soldats qu’un sort différent de celui de nos camarades morts a frappé, nous sommes remplis d’une joie mêlée de mélancolie, parce qu’une imposante troupe de jeunes gens a considéré de son devoir de consacrer, maintenant et régulièrement dans l’avenir, une digne cérémonie commémorative à ceux qui jadis marchèrent avec nous au même pas, persévérèrent avec nous dans la boue des tranchées et des entonnoirs, et qui avec nous furent exposés aux pluies de feu des mitrailleuses et des obus. Pour ces morts qui ne peuvent plus parler, nous vous disons notre gratitude, chers et jeunes camarades !…
«Cependant, comme sur le champ de bataille les brèches faites par le tir ennemi étaient comblées par les survivants, nous devons continuer de le faire. Le devoir à l’égard de l’Alsace-Lorraine, pour laquelle ils laissèrent leur vie, nous avons à continuer de l’accomplir dans leur esprit. C’est l’héritage qu’en cette heure solennelle chaque ancien soldat doit avoir devant les yeux, héritage que nous ont légué ceux qui marchèrent à nos côtés au même pas et que les balles arrachèrent à notre amitié».
Il y eut un moment de silence et de réflexion ; les drapeaux noirs aux Wolfsangel rouges s’inclinaient ; un tambour roulait lentement et sourdement. Une nouvelle minute de silence fut rompue par le chant alémanique, grave et mélancolique, vieux de plus de 100 ans, celui du «Bon Camarade» :

Ich hatt’ einen Kameraden,
Einen bessern findst du nit.
Die Trommel schlug zum Streite
Er ging an meiner Seite
In gleichem Schritt und Tritt. (bis)1

Et pendant que le chant viril et émouvant finissait de résonner dans les échos de la montagne, sonna le couvre-feu allemand du haut d’un rocher éloigné, comme un salut et une réponse des soldats morts.
L’Elsass-Lothringer Partei de Hermann Bickler se développait puissamment parmi les jeunes ; en avril 1938, elle constituait un véritable parti-cadre qui s’étendait sur toute l’Alsace-Lorraine, avec 116 Ortsgruppen (groupes locaux) et plus de 1 000 membres bien entraînés. Ces jeunes, qui reconnaissaient sincèrement les réalisations nazies, gardaient néanmoins un profond attachement à leur foi chrétienne, et bien que beaucoup d’entre eux fussent membres de familles de pasteurs protestants, ils considéraient le catholicisme au même titre que le protestantisme comme des éléments constitutifs de la tradition alsacienne-lorraine ; à l’occasion, ils ne manquaient pas de critiquer l’Allemagne hitlérienne pour prendre la défense des victimes de la persécution anti-religieuse nazie.

1. Paroles de Ludwig Uhland (1787-1862), musique de Friedrich Silcher en 1827.

Certes, ils trouvaient normal le rattachement de l’Autriche et des Sudètes à l’Allemagne, mais ils s’opposaient vivement à l’annexion de la Bohême et de la Moravie en mars 1939. D’autre part, Hermann Bickler, par la Jungmannschaft d’abord, par l’Elsass-Lothringer Partei ensuite, s’opposait radicalement à l’assimilation linguistique de l’Alsace-Lorraine, parce que la langue allemande en Alsace-Lorraine faisait pour lui partie de l’ordre mondial voulu par Dieu et réalisé par la nature ; au cas où le gouvernement français aurait continué à détruire les richesses linguistiques et à assassiner l’âme du peuple alsacien-lorrain, il était prêt à en tirer les conséquences jusqu’à la séparation de l’Alsace-Lorraine d’avec la France ; mais nulle part, il ne réclamait son rattachement à l’Allemagne.
Cela ne signifiait évidemment pas qu’un pareil souhait, qui pour un membre de la nation alémanique ne pouvait rien avoir d’anormal en dépit des frontières artificielles, n’existât point ouvertement chez tel ou tel membre influent de l’Elsass-Lothringer Partei. Le Dr Louis Benmann, membre du comité de direction, avait ainsi fortement critiqué le renoncement de Hitler à l’Alsace-Lorraine le 12 septembre 1938 ; il estimait que c’était le sacrifice d’un droit consenti en vue de l’amélioration des relations franco-allemandes, mais qu’une renonciation consentie même par l’autorité la moins contestée n’enlevait pas le droit vital aux peuples. Il est vrai que cet article avait été publié, non point dans la presse du parti de Hermann Bickler, mais dans les Strassburger Monatshefte de Fritz Spieser, en tant qu’article de réflexion et de discussion.
Il ne pouvait donc pas être question de réclamer et d’obtenir une déclaration de loyauté de l’Elsass-Lothringer Partei à l’égard de la France. Par contre, les défis spontanés à la France de la part d’un parti de jeunes étaient fréquents, qu’il s’agisse du refus de jouer la Marseillaise par la fanfare de Saverne lors de la venue du sous-préfet, de l’enlèvement du drapeau tricolore à Hirschland le 14 juillet 1937, ou encore du chant du «Deutschland über alles» ce même 14 juillet à Diemeringen.
Fin 1936, l’Elsass-Lothringer Partei avait fondé un nouveau journal de combat, Frei Volk (Peuple Libre) ; le titre était emprunté au salut des membres : «Frei Volk ! — In eignem Land !» (Peuple Libre ! — En son propre pays !) D’abord bimensuel, le journal devint hebdomadaire en 1938 ; son rédacteur en chef était le professeur d’histoire et poète, Dr Fritz Eyer, né et enterré à Haguenau (1907-1978).
L’Elsaessische Volkspartei, qui dominait littéralement la vie politique en Alsace, prenait beaucoup plus ses distances avec le Illème Reich, auquel elle reconnaissait assurément le droit de rattacher l’Autriche et les Sudètes, et le droit à l’espace vital ; par contre, elle critiquait le néo-paganisme nazi et la persécution religieuse comme du reste l’absence d’esprit et de comportement démocratique. Mais elle critiquait également la politique assimilatrice et laïque de la Illème République Française.
En juillet 1938, le député Henri Meck déposait sur le bureau de la Chambre un projet de loi pour garantir légalement le bilinguisme à l’Alsace-Lorraine :
«1 — La langue allemande doit constituer la langue de base du premier enseignement dans toutes les écoles d’Alsace-Lorraine et à côté du français, auquel priorité sera accordée dans les années suivantes, elle doit être étudiée au cours de la scolarité entière.
«2 — Les accusés et les témoins ont le droit de s’exprimer en dialecte devant le tribunal.
«3 — Toutes les communications administratives doivent être rédigées dans les deux langues. Sur demande, il faut répondre à chaque citoyen alsacien-lorrain en allemand». Lors du congrès des délégués de la Volkspartei à Strasbourg, les 10 et 11 décembre 1938, la résolution finale déclarait : «Le caractère du peuple, la mentalité et la langue, la législation et l’organisation du pays diffèrent de beaucoup de manières de la situation des autres provinces de France. L’Elsaessische Volkspartei souhaiterait dans l’intérêt de sa collaboration pacifique avec l’administration et le gouvernement, que cette situation particulière de l’Alsace-Lorraine fût ancrée dans la Constitution Française et fût assurée contre toutes les attaques quelles qu’elles soient». En 1939, après l’annexion le 15 mars de la Bohême et de la Moravie par Hitler, contrairement au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la Volkspartei s’opposa franchement à l’Allemagne nazie et proclamait la volonté des Alsaciens-Lorrains de se comporter en citoyens français loyaux. Le Illème Reich ne pouvait absolument pas constituer une alternative à la Illème République»! Entre deux maux, il fallait se résigner au moindre.
Le problème de l’attraction des idées national-socialistes provoqua l’éclatement de la Fortschrittspartei en deux fragments, l’un autour de l’avocat Klein et de quelques pasteurs protestants qui se montrèrent plutôt favorables aux nouvelles conceptions politiques, l’autre autour de Camille Dahlet qui se cramponnait aux principes démocratiques et bon gré mal gré à la France. Au cours de la session d’automne 1938 au conseil général du Bas-Rhin, Dahlet fit adopter un «vœu» en faveur de la langue allemande :
«… Les événements européens des derniers temps ont montré combien il est dangereux pour l’Etat de négliger les justes réclamations de ses minorités linguistiques. Nous pensons qu’il est grand temps de changer de méthode en Alsace-Lorraine. La situation économique est pratiquement sans issue. On ne doit pas laisser à ceux qui seraient tentés d’utiliser cette situation un argument aussi efficace que la méconnaissance systématique d’un droit naturel qui se trouve aujourd’hui en passe de devenir un élément constitutif du nouvel ordre européen, voire même du nouvel ordre mondial. C’est pourquoi nous réclamons la révision de la politique linguistique pratiquée depuis vingt ans en Alsace et en Lorraine et insistons sur la nécessité d’une rapide solution satisfaisante de ce problème».
Comme tous les vœux similaires des conseils généraux, celui-là ne trouva pas davantage grâce devant l’injuste impérialisme linguistique de l’Etat français.
Le 4 janvier 1938, l’Unabhängige Landespartei faisait le bilan de la politique française en Alsace-Lorraine depuis le Komplott-Prozess de Colmar (mai 1928) :
«… Il demeure l’iniquité de la politique linguistique de Paris qui refoule notre langue et la méprise ! Il demeure l’iniquité du système scolaire qui n’éduque pas à partir de la langue maternelle… Il demeure la mentalité paternaliste qui défavorise toujours un grand nombre d’Alsaciens-Lorrains et qui dans l’administration comme dans les entreprises privées garantit aux forces étrangères les postes importants que les indigènes sont au moins aussi capables d’occuper. Il demeure la lenteur et en partie l’incapacité d’une administration qui semble combattre les intérêts qu’elle devrait au contraire promouvoir. Il demeure les impositions spéciales qui pèsent sur notre économie, par suite des impôts trop élevés et du refus de l’Etat à prendre à son compte une partie des charges qui ne servent pas uniquement les intérêts de nos communes».
Ainsi, depuis 1928, rien, absolument rien n’avait changé dans le comportement figé du gouvernement français. Et puisque la France continuait à violer superbement les droits justes et sacrés de la Minorité Nationale d’Alsace-Lorraine, beaucoup de membres de la Landespartei (et aussi en-dehors de la Landespartei !) caressaient le rêve d’un retour à l’Allemagne ; mais il faut ajouter que ce rêve restait au niveau du sentiment au demeurant tout à fait légitime, sans qu’aucune action ne fût entreprise pour assurer sa réalisation.
Le 22 mai 1938, à l’occasion du dixième anniversaire du Komplott-Prozess de Colmar, la Heimatfront issue de la lutte contre les décrets Blum se réunissait pour la dernière fois à Strasbourg, au Théâtre de l’Union. A la tribune étaient assis trois membres de la Landespartei (Roos, Schall, Hauss), deux membres de l’Arbeiter- und Bauernpartei (Hueber et Mourer), un membre de la Fortschrittspartei (Klein), un membre de l’Elsass-Lothringer Partei (Bickler) et un membre de la Christlich-Soziale Volkspartei Lothringens (Antoni). Manquaient Dahlet et surtout les membres de l’Elsaessische Volkspartei (même Rossé était absent) qui refusèrent l’invitation parce qu’ils estimaient que la Landespartei et l’Elsass-Lothringer Partei affichaient trop de sympathies pour l’idéologie national-socialiste.
Au moment du congrès de Munich, la police reprit ses perquisitions chez les principaux membres de l’Elsass-Lothringer Partei, c’est-à-dire chez Hermann Bickler, Fritz Eyer, Rudi Lang, Alexander Kraemer, Fritz Spieser, etc. comme dans les locaux de Frei Volk ; c’était du 28 septembre au 6 octobre 1938. Suivirent des convocations et des interrogatoires dans les commissariats de police. Le climat politique s’alourdissait rapidement et l’on sentait partout que quelque chose allait se passer.
Mais Karl Roos continuait tranquillement ses activités. Sa dernière création était en automne 1937 un genre d’Université Populaire, le «Volksbildungsverein». La politique pure s’avérait insuffisante et la formation intellectuelle restait l’apanage de la bourgeoisie. Le peuple alsacien-lorrain, à qui on arrachait sa langue et dont on méprisait la culture traditionnelle, avait été complexé par l’école, l’administration, les mass média et la politique française. Il fallait absolument commencer par arracher le peuple au complexe d’infériorité que le vainqueur avait su inoculer aux vaincus. Le Dr Karl Roos s’en expliquait dans un prospectus :
«L’Elsaessischer Volksbildungsverein veut fortifier dans notre peuple le sentiment de la sécurité morale. Au sentiment déprimant d’une soi-disant infériorité alsacienne, qui fait souffrir, doit se substituer chez tous la conscience exaltante de l’équivalence alsacienne. L’Elsaessische Volks­bildungsverein s’adresse à l’ensemble du peuple alsacien, de la ville et de la campagne, à tous les travailleurs, hommes et femmes, et avant tout à notre jeunesse. L’Elsaessischer Volksbildungsverein ne tient compte ni des classes sociales, ni des richesses ni des études antérieures. Il veut être une authentique société populaire et s’efforce comme telle d’unir tous ceux qui partagent ses buts et qui se reconnaissent sans peur comme Alsaciens».
«L’Elsaessischer Volksbildungsverein n’est au service d’aucun parti politique et laisse à chacun ses conceptions politiques et ses manières de voir ; il demande aussi le respect qui convient aux confessions religieuses et encourage par raison de justice et d’équité la reconnaissance sans restriction des droits de la communauté alsacienne».
Pour cette université populaire alsacienne, Karl Roos obtint le concours d’Albert Goetz, directeur de l’orphelinat de la ville ; du Dr Joseph Brauner (1892-1945), prêtre et directeur des archives de la ville de Strasbourg ; du Dr Joseph Lefftz (1888-1977) ; du médecin Kissel ; de l’architecte Albert Reithler, etc. Le succès de ces soirées culturelles populaires fut immédiat.
Fin janvier 1939, Karl Roos tenait sa dernière conférence populaire. Brusquement, il fit un écart dans le domaine politique : «Qu’on ne nous prenne pas toujours pour le Hans em Schockeloch qui ne sait pas ce qu’il veut. Nous savons fort bien ce que nous voulons. Nous pouvons attendre !». Et la salle de la Mauresse (zum Mohren) croula sous les applaudissements. Quelques jours plus tard, le 2 février, il était convoqué à la direction de la police à Strasbourg ; le 4 février 1939 la police venait l’arrêter sous l’accusation d’espionnage.
Quant à l’Elsass-Lothringer Partei, elle avait publié le 8 novembre 1938 un programme d’urgence, «ein Sofortprogramm», qui réclamait l’égalité de traitement de la langue allemande avec la langue française, l’autonomie politique de l’Alsace-Lorraine, la rétrocession des richesses minières au peuple alsacien-lorrain, et la création d’une authentique communauté populaire par l’élimination des éléments étrangers.
Quelques mois avant la victoire du Front Populaire, le Parlement Français avait voté la loi du 10 janvier 1936 contre les groupes de combat et les milices privées de caractère plus ou moins fascisant du genre Camelots du Roy, Jeunesses Patriotes, le Faisceau, le Francisme, etc. Le gouvernement de Pierre Laval en avait profité pour insérer un paragraphe 3 qui permettait d’appliquer la dissolution par décret aux associations ou groupements de fait qui auraient pour but «de porter atteinte à l’intégrité du territoire national».
En vertu de cette loi du 10 janvier 1936, le gouvernement Daladier interdit par décret, le 21 avril 1939, l’Elsass-Lothringer Partei de Hermann Bickler, le Bund Erwin von Steinbach, et l’Elsaessischer Volksbildungsverein du Dr Karl Roos déjà en prison, avec la justification suivante :
«Un certain nombre de groupements se sont formés dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, qui sous couleur de rechercher avec un pays étranger des relations culturelles ou de préconiser une réforme administrative locale, s’efforcent en réalité de détacher moralement de la France les populations de ces départements et de préparer ainsi leur séparation de fait, et éventuellement de droit, du reste de la patrie. Leur action… n’en présente pas moins un danger public, tant par les craintes qu’elle suscite chez les uns, que par les espoirs, d’ailleurs vains, qu’elle éveille chez les autres. Etant donné qu’il est constant que leur but réel est de porter atteinte à l’intégrité du territoire national, nous avons estimé qu’il y avait lieu de dissoudre les divers organismes».
Le préambule du décret Daladier de ce 21 avril 1939 révèle brutalement l’opposition entre le mythe jacobin officiel d’une nation française supposée uniforme et identique en tous ses éléments constitutifs — mythe tragique chevauché par tous les gouvernements français depuis la Révolution — et la réalité objective d’une France multinationale, composée d’environ huit nations ou fragments de nations que nous appelons pour faire court «ethnies». Pour le mythe jacobin, le Rhin est une frontière naturelle, décrétée au premier siècle avant notre ère par un conquérant sans scrupules, Jules César ; et une frontière qui sépare. Pour l’ethnie alémanique, au contraire, le Rhin est un lien qui unit les Alamans d’Alsace aux autres Alamans de Suisse, du territoire de Bade, du Liechtenstein et du Vorarlberg autrichien. Pour le mythe jacobin, les Alamans de la rive orientale et méridionale du Rhin sont des étrangers. Pour l’ethnie alémanique, au contraire, ces Allemands et ces Suisses sont des frères de race et de culture, issus du même «alemannischen Stamm» ; et s’il faut absolument trouver des étrangers ethniques, c’est à Paris qu’ils se trouvent. Enfin, pour le mythe jacobin officiel, l’Alsace est de culture française, alors qu’en réalité, sa culture naturelle et normale est une culture germanique rhénane ; en Alsace la culture française est le résultat de la violence scolaire et administrative d’un Etat qui n’a jamais voulu reconnaître à sa population le droit de disposer d’elle-même.
Ainsi, la cause fondamentale de tous les malheurs et de toutes les souffrances, comme de toutes les perversions intellectuelles et sentimentales des masses populaires alsaciennes, se trouve dans le mythe officiel jacobin d’une pseudo-France uniforme, limitée par des frontières providentielles et naturelles, alors qu’en réalité la France est une construction artificielle réalisée par le feu et le sang, et dont les frontières tranchent partout à vif à travers les ethnies naturelles, qu’il s’agisse des Flamands, des Wallons, des Franciques, des Alamans, des Franciens du Jura suisse, des Franco-Provençaux de Neuchâtel, de Vaud et du Val d’Aoste, des Occitans du versant italien des Alpes, des Catalans du Roussillon, des Occitans du Val d’Aran et des Basques d’Euzkadi.
Que les réalités naturelles et géopolitiques ne correspondaient point au mythe officiel de la France jacobine, beaucoup d’Alsaciens en avaient conscience et quelques-uns osaient le dire. Par exemple lors d’une réunion de la Landespartei, le 30 décembre 1933, Paul Schall, après avoir parlé du «péril jaune japonais», distinguait «Vaterland» (= «Patrie»), et «Heimatland», mot qui n’a pas d’équivalent en langue française (mais chez les Bretons) et qui indique le pays d’un Stamm, d’une tribu. Schall ajoutait : «L’Alsacien n’a pas de Vaterland pour le moment ; il n’a qu’un Heimatland, l’Alsace-Lorraine. Nous sommes des patriotes alsaciens-lorrains et nous ne pouvons reconnaître la France comme étant notre patrie !» Il fut alors interrompu par Metz : «Notre Vaterland est l’Allemagne. Au cours de la prochaine guerre, cette situation devra être mise au clair et ce sera le devoir de tout Alsacien d’y contribuer».
Pour ces mêmes motifs, l’on oblige les Alsaciens à proclamer à temps et à contre-temps qu’ils sont Français ; ils doivent manifester continuellement cette appartenance par une saturation de cérémonies patriotiques franchement ridicules. La France conquérante et assimilatrice agit suivant la méthode Coué ; ces manifestations, épaulées par la déculturation scolaire et les mass média (journaux, radio), doivent effacer la réalité ethnique grâce à l’autosuggestion, et renforcer le mythe jacobin d’une France uniforme, uniformité qui justifierait sa centralisation dictatoriale.
Après le décret du 21 avril 1939, les événements se précipitèrent. L’imprimerie de Fret Volk fut confisquée et le journal de l’Elsass-Lothringer Partei cessa de paraître avec son dernier numéro du 6 mai 1939. En juillet furent interdits les Strassburger Monatshefte du Dr Fritz Spieser ; l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) fut interdite à son tour le 31 août 1939. En juillet, l’Unabhängige Landespartei, désormais dirigée par Paul Schall, fusionnait avec l’Arbeiter- und Bauernpartei de Mourer et de Hueber pour constituer l’Elsass-Lothringische Arbeiter- und Bauernpartei, qui fut interdite le 31 octobre 1939.
Mais la guerre était déclarée depuis deux mois. Malgré le traité d’amitié et de non-agression signé à Paris entre l’Allemagne et la France le 6 décembre 1938, la France proclamait la mobilisation générale le 1er septembre 1939 et déclarait la guerre aux Allemands le 3 septembre, six heures après le Royaume-Uni.
En 1794, la Révolution Française avait imaginé la déportation d’une «bonne partie des Alsaciens dans des lieux où il faudra qu’ils deviennent Français, et on laissera l’autre pour se franciser avec la colonie qu’on appellera de l’intérieur de la République, en l’occurrence les Vendéens que l’on déportera sur le Rhin». Le gouvernement français reprenait une politique analogue. Dès le 2 septembre 1939, et en quelques heures, Strasbourg fut vidé de sa population qui n’avait le droit d’emporter que le strict nécessaire. 25 000 Strasbourgeois furent déportés dans l’Indre, 80 000 dans la Dordogne, plus de 11 000 dans la ville de Périgueux. Un plan d’évacuation totale de l’Alsace était prévu, avec la dispersion des Alsaciens au sud de la Loire. Le premier tiers, situé sur la Ligne Maginot, avait été transplanté de suite ; les deux tiers restants devaient suivre plus tard. 127 000 hectares de terres cultivées étaient livrés à l’abandon ; tous les bestiaux et toutes les bêtes domestiques étaient lâchés dans la nature et désemparés erraient au hasard.
Loyaux envers l’Etat français, les autonomistes mobilisés avaient rejoint leurs casernes et les autres accomplissaient correctement leurs devoirs civiques. En quelques jours, les principaux responsables de l’Alsace authentique étaient arrêtés, les plus dangereux transférés à Nancy ; plus tard, en mai 1940, les autres, des centaines d’hommes et de femmes, étaient internés dans le camp de concentration d’Arches près d’Epinal ».1

1. Le commandant du camp de concentration d’Arches avait ordre de le faire bombarder par l’artillerie s’il risquait d’être délivré par les Allemands. Le Dr Louis Benmann parvint à obtenir du commandant la non-exécution de cet ordre criminel.

A la prison militaire de Nancy où se trouvait depuis sept mois le Dr Karl Roos, furent incarcérés cinq membres de l’Elsaessische Volkspartei, savoir les députés Joseph Rossé et Marcel Stürmel, le directeur des hôpitaux civils de Strasbourg, Joseph Oster, l’abbé Joseph Brauner (archiviste de la ville de Strasbourg), Jean Keppi (secrétaire général de la mairie de Haguenau) ; six membres de la récente Elsass-Lothringische Arbeiter- und Bauernpartei, savoir le député Jean-Pierre Mourer, les trois conseillers municipaux de Strasbourg Paul Schall, René Hauss et René Schlegel, le journaliste Camille Meyer et la secrétaire du Dr Roos, madame Woerner ; quatre membres de l’Elsass-Lothringer Partei, savoir les avocats Hermann Bickler et Peter Bieber, le dentiste Rudi Lang et Edmond Nussbaum ; un membre de la Christlich-Soziale Volkspartei Lothringens, le conseiller général Victor Antoni ; un membre de l’Elsaes-sischer Volksbildungsverein, Joseph Lefftz.
En quelques jours, toutes les structures ethniques se trouvaient détruites et le peuple menacé d’une «déportation à Babylone»… La France jacobine appliquait à sa manière la belle devise : Liberté, Egalité, Fraternité !

4. Le chemin de croix des chefs autonomistes

Jusqu’à la loi du 10 janvier 1936, il n’existait aucune loi interdisant les activités autonomistes en France ; mais cette loi ne permettait que la dissolution par décret-loi des mouvements autonomistes qui porteraient atteinte à l’intégrité du territoire national.
C’était beaucoup trop insuffisant pour les services spéciaux français, c’est-à-dire l’espionnage et le contre-espionnage ; ils firent donc pression sur le gouvernement Daladier pour l’amener à instaurer dans le pays une véritable terreur policière. Paul Paillole harcela Corvisy, haut fonctionnaire du ministère de la Justice, pour lui faire admettre qu’il fallait enlever à l’espionnage son caractère politique, faire des «crimes contre la sûreté extérieure de l’Etat» des infractions de droit commun ; si l’auteur de ces infractions est Français, c’est un «traître» ; s’il est étranger, c’est un «espion». On exhibe de l’Ancien Régime le crime de lèse-majesté contre les rois de droit divin, et on en fait un crime de «lèse-nation» contre la nation française de droit divin, donc un crime punissable en tout temps de la peine de mort !
Et sans passer démocratiquement par les débats parlementaires, un décret-loi est pris le 24 mai 1938, contre-signe, comme l’on signerait une vulgaire carte postale, le 17 juin suivant par le Président du Conseil, Edouard Daladier. Les responsables du contre-espionnage français, surtout Schlesser et Paillole, sont heureux : ils ont obtenu ce qu’ils souhaitaient depuis longtemps, une nouvelle «Loi des Suspects», qui permettrait comme au bon vieux temps de la terreur de Robespierre d’envoyer à la mort des innocents, coupables d’être suspects d’espionnage ou coupables de ne pas admettre le dogme infaillible d’une France Uniforme, d’un Etat impérialiste qui aurait toujours le droit d’annexer de nouveaux territoires et de nouvelles colonies, mais jamais d’en perdre !
L’inique décret-loi du 17 juin 1938 fut complété le 29 juillet 1939 par un second décret-loi qui reprenait le précédent ; il l’introduisait dans l’article 80 du Code Pénal et codifiait la notion de «secret de la Défense Nationale» dans les termes mêmes proposés par les Services Spéciaux français : «Sont secrets : les renseignements ou documents d’ordre militaire, diplomatique ou industriel qui, par leur nature, ne doivent être connus que des personnes qualifiées pour les détenir et doivent dans l’intérêt de la Défense Nationale être tenus secrets à l’égard de tout autre personne».
Les effets de la nouvelle législation terroriste furent immédiats : en 1938, la police arrêtait 274 «traîtres» ou «espions», et dans les cinq premiers mois de 1939, plus de 300 ! En moyenne, plus de deux traîtres ou espions par jour ! Pour sentir tout le ridicule et tout l’odieux de ces mesures, il faut savoir que la construction de la Ligne Maginot employait 45 % d’étrangers à la France, parmi lesquels des chefs de chantier «100 % allemands, aryens pur sang, dont la famille habite l’Allemagne». En 1938, «on se promène librement sur la Ligne Maginot. Sous prétexte de visites à leurs cimetières voisins, les anciens combattants allemands, leurs familles… et les agents de l’Abwehr arrivent en cars, sans contrôle, questionnent, photographient…»1. Les plans de la Ligne Maginot à Thionville, centre stratégique de toute la ligne de fortifications, traînent sur les tables et quiconque possède assez de sang-froid peut s’en emparer. Bien plus, lorsque les Allemands entrent à Prague en mars 1939, ils trouvent tous les plans de la Ligne Maginot dans les placards de l’état-major !

1. Paul Paillole : Services Spéciaux 1935-1945 ; p. 90.

Depuis avril 1939, les Italiens alliés de Hitler disposent de tous les codes militaires secrets, à l’exception des codes de l’URSS et du Japon ! C’est encore la firme berlinoise «Siemens» qui avait réalisé l’installation électrique de la Ligne Maginot ! Un sous-officier vendait le nouveau fusil-mitrailleur français aux Allemands ; des agents allemands travaillaient dans les usines d’armement, comme dans l’usine qui construisait les chars «Somua» ; un inspecteur de police de Longwy était un espion allemand ; les délibérations ultra-secrètes de la Commission des Affaires Etrangères au Sénat étaient connues dans tous leurs détails dès le lendemain par les Allemands, et les rapports des réunions à huis clos de la Commission de la Défense Nationale à la Chambre des Députés n’avaient plus guère de secrets pour les Allemands. Du reste, le Journal Officiel apportait à lui seul une foule de renseignements militaires ! Et quand enfin la Wehrmacht lancera la grande offensive du 10 mai 1940, ce ne sera que 40 minutes après le début des opérations que le Service de Renseignements français annoncera : «Alerte ! Invasion du grand-duché par les troupes allemandes»1.
Si les mesures draconiennes prises par le gouvernement français sous la pression des services spéciaux se révélèrent incapables de sauver la France de la défaite, elles servirent par contre à emprisonner et à tuer bien des innocents !
Le nouveau procès du Dr Karl Roos débuta le 23 octobre 1939 devant le tribunal militaire de Nancy et s’acheva le 26 par sa condamnation à mort. Pour sa défense, l’accusé avait demandé trois avocats : le premier fut mobilisé, le second, Me Klein, qui avait défendu Rossé et Wtlrtz en 1928 au Komplott-Prozess, ne dut qu’à la fuite de ne pas être arrêté lui-même ; finalement, le Dr Roos ne pouvait disposer que de Me Berthon, son défenseur de Colmar et de Besançon, qui avait le double tort d’être du barreau de Paris et non de Nancy, et surtout d’avoir été communiste alors que le gouvernement venait de dissoudre le PCF. L’avocat Peter Bieber, qui s’était spontanément offert pour aider la défense, fut arrêté au moment même où il se présentait et jeté immédiatement en prison. En outre, toutes les pièces de l’accusation n’étaient pas soumises à la défense qui se trouvait par là incapable de les réfuter.
Dans son ouvrage «Services Spéciaux 1935-1945», Paul Paillole se félicite d’avoir fait arrêter «le chef le plus en vue du mouvement autonomiste alsacien» comme espion. La preuve de son espionnage ? «En examinant un carnet trouvé sur lui, notre section allemande du Contre-Espionnage remarque qu’une page en a été mal déchirée, sans doute à la hâte. La page blanche suivante, expertisée par nos services techniques, relève les traces de l’écriture de la page arrachée. La limaille de plomb répandue sur cette page blanche fait apparaître deux numéros de téléphone en Suisse écrits de la main même de Karl Roos. Nous les connaissons. Ce sont ceux donnés par l’antenne de Francfort à ses agents pour n’être utilisés qu’en cas de guerre».

1. Jean Vanwelkenhuyzen : La surprise du 10 mai 1940 (Le Monde du 11 mai 1977).

Ce n’était un secret pour personne que Karl Roos avait de nombreuses relations parmi les Allemands ; il avait été longtemps professeur à Bochum et à Cologne, il avait été inspecteur français en Sarre ; il avait surtout des relations avec les rives orientales et méridionales du Rhin, c’est-à-dire avec les Alamans du territoire de Bade et de Suisse ; il avait fait une partie de ses études universitaires en Forêt Noire, à Fribourg-en-Brisgau, et il avait séjourné en Suisse. Volontiers il aimait échapper à l’atmosphère étouffante du Strasbourg d’avant-guerre pour aller déguster une bière et fumer un cigare dans une ambiance alémanique.
Parmi ses relations, il y avait notamment l’ancien professeur de Colmar, Bongartz, journaliste mais malheureusement aussi agent de renseignements allemand ; à cet ami, il envoyait les coupures de journaux ou de petits renseignements politiques, militairement sans valeur ; bref, les relations Roos-Bongartz étaient des relations journalistiques et amicales, mais absolument pas d’espions ! D’autre part, en tant que responsable autonomiste du peuple d’Alsace-Lorraine, le Dr Roos estimait de son devoir politique d’être exactement renseigné en cas de besoin, notamment en cas de guerre, puisque d’après les conceptions mêmes de la France, l’Alsace-Lorraine devait en être le principal champ de bataille. Que Bongartz indiquât alors au chef autonomiste les deux numéros de téléphone suisses était parfaitement naturel : on ne voit pas pourquoi Paillole ou d’autres avaient seuls le droit de connaître la vérité pour la déformer ensuite à l’usage des populations ! Du reste, ces relations du Dr Roos avec Bongartz, la police les connaissait dès le procès de 1929 ; or précisément Bongartz s’était déplacé à Besançon pour se mettre à la disposition de la Cour d’Assises, qui curieusement refusa de l’entendre !
Karl Roos avait encore des relations avec un autre Alsacien, le Dr Robert Ernst, qui de son côté, après avoir choisi en 1918 de se retirer en Allemagne, travaillait à la conservation des droits ethniques de sa Heimat. Or, comme le déclarait le Dr Roos lui-même à son compagnon de cellule, le journaliste allemand Baron : «Sur toutes les rumeurs de soi-disant atteintes à la sûreté de l’Etat que j’aurais manigancées avec le Dr Ernst, nous n’avons absolument pas besoin de nous entretenir. Les Français devront s’habituer à ce que les Alsaciens conscients de leur appartenance ethnique (et cela veut dire une fois pour toutes que les Alsaciens font par tie du monde allemand) forment et demeurent une unité ethnique qui demeure, quel que soit le coin du monde où ils se trouvent».
Or, au procès de Nancy contre le Dr Roos, tout Allemand passait pour espion ; du coup, toute relation avec un Allemand, de quelque nature qu’elle fût, était considérée comme de l’espionnage. A charge de l’inculpé de prouver qu’effectivement, il n’avait jamais espionné ! Preuve qu’il était pratiquement impossible de fournir. Lorsque le conseiller général du Bas-Rhin, l’abbé Gromer, vint témoigner à Nancy : «Je ne tiens pas Roos pour espion ; il n’est vraiment pas doué pour ce genre d’activité», le président du tribunal militaire lui rétorqua : «Pouvez-vous prouver que Roos n’a pas espionné ?» Et comme le témoin déclara que cela lui était naturellement impossible, il fut remercié : «Bien, alors vous pouvez partir». Le système judiciaire était renversé : à priori, le Dr Roos était un espion ; à lui de prouver qu’il était innocent !
Pour donner à l’opinion publique l’impression que non seulement le Dr Karl Roos était un espion, mais qu’il dirigeait en plus un réseau d’espionnage, l’accusation versa dans le même procès les cas d’un jeune soldat, Lobstein, et de son compagnon Kauffmann ; ils avaient fourni quelques renseignements anodins aux Allemands. Mais le tribunal dut rapidement se persuader que le Dr Roos ne connaissait ni Lobstein ni Kauffmann ! On y mêla encore le cas du Dr Alfred Hanauer qui avait commis le crime abominable d’avoir essayé de fonder un mouvement de jeunesse et chez qui la police avait découvert quelques images de Hitler ! Mais cela n’avait rien à voir avec le Dr Roos.
Finalement, l’argument capital contre le Dr Roos était fourni par Julien Marco, membre de la Landespartei et souvent chauffeur particulier de l’accusé. Marco était le fils d’un instituteur assez sévère à qui le comportement de son fils apporta bien des déceptions. Cheminot à Strasbourg-Neudorf, Julien Marco avait signé le Manifeste du Heimatbund le jour de la Pentecôte de 1926 et pour ce motif, il avait été injustement révoqué. Ayant donc perdu sa place, il travailla un moment à l’imprimerie Erwinia avec Jean Dumser, puis le Dr Roos lui avait trouvé un emploi de bibliothécaire auxiliaire d’où il fut renvoyé par Charles Hueber, maire de Strasbourg. Le Dr Roos, grâce aux relations amicales qui le liaient au Dr Oster, put à nouveau lui fournir un emploi aux hôpitaux civils de la ville de Strasbourg. Julien Marco avait un sale caractère et se plaisait à calomnier, de sorte qu’il n’avait point d’amis. Il se rattrapait alors sur les amies, pour lesquelles il fallait de l’argent. A cette fin, il était entré en relation avec la Gestapo de Kehl où les services spéciaux avaient introduit un espion français depuis 1931, c’est-à-dire immédiatement après l’évacuation de la tête de pont en face de Strasbourg.
A la Gestapo, Marco n’apportait que des renseignements que n’importe quel touriste allemand du dimanche aurait pu fournir, mais son intérêt était ailleurs, dans ses relations avec les autonomistes, notamment avec Karl Roos qui, voyant en lui un homme très malheureux, s’évertuait à se montrer paternel à son égard et l’aidait dans toute la mesure du possible. Lorsque les services spéciaux jugèrent le moment venu d’écraser les autonomistes alsaciens-lorrains, ils se saisirent de Julien Marco, lui faisant connaître qu’il avait à choisir, ou bien le poteau d’exécution, ou bien la perte du Dr Roos par des témoignages appropriés. Devant ce chantage, angoissé par la mort, Julien Marco pensa qu’il était encore jeune, tandis que Karl Roos avait déjà la plus belle partie de sa vie derrière lui ; il accepta donc le chantage policier et le rôle de Judas.
Julien Marco avait subtilisé au Dr Roos la photo de Hanovre où en 1933, par plaisanterie, Roos s’était déguisé avec l’uniforme officiel de maire du Illème Reich, saluant le bras levé. Cette photo devenait pour les besoins de la cause celle du Dr Roos en uniforme de S.A. en Allemagne, s’entraînant à jouer le Konrad Henlein d’Alsace, assuré d’être nommé Gauleiter d’Alsace ; du reste ses amis auraient déjà en poche la nomination à des postes importants ! Marco déclarait encore que Roos l’avait chargé de faire de l’espionnage militaire au bénéfice de l’Allemagne ; le Dr Roos avait beau expliquer les faits falsifiés et déformés, nier les accusations fantaisistes et calomnieuses de son ancien compagnon terrifié par le chantage policier ; le professeur Goosz, beau-frère du Dr Roos, et Madame Woerner, sa secrétaire (à qui on avait eu soin d’annoncer avant sa déposition qu’elle allait aussi être arrêtée), avaient beau confondre Marco et montrer l’inanité de ses faux témoignages. En vain ! Le tribunal, qui voulait absolument la peau du chef de l’autonomisme alsacien-lorrain, n’entendait et ne croyait que le faux témoin.
Les trois commissaires de la police spéciale de Strasbourg, Monnard, Becker et Léonard, jubilaient. Monnard accusait Roos d’être responsable de ce que certains Alsaciens mettaient encore leurs espoirs dans l’Allemagne ; le peuple alsacien, déclarait ce Français, exigeait la mise à mort de Roos. Le commissaire Antoine Becker (celui-là même qui possédait les empreintes digitales du grand graveur Albrecht Durer mort en 1528, qu’il avait été sur le point d’arrêter à Berlin en 1928), se réjouissait sadiquement d’être, après 15 années d’efforts, arrivé à son but, celui de la mort de Roos et de l’extermination de «la peste autonomiste» ; enfin seraient réparées les erreurs judiciaires de Colmar et de Besançon !
Le colonel Marcy, procureur général, traita Roos de «mauvais berger», déclara que l’Allemagne était entrée en guerre parce qu’elle espérait une révolte de la population alsacienne (comme si ce n’était pas la France qui avait déclaré la guerre à l’Allemagne !) et qu’il importait absolument d’intimider par l’exécution de Roos les Alsaciens, tant ceux qui étaient encore en Alsace que ceux qui avaient été déportés au sud de la Loire. Mais ni le juge d’instruction Laroubine, ni le procureur général Marcy, ni aucun témoin à charge, ne purent apporter la moindre preuve réelle que le Dr Roos ait été un espion ; personne, sauf le malheureux Julien Marco manœuvré par la police, qui n’apportait que de faux témoignages.
Le 26 octobre 1939, à 12 h 30, Karl Roos était condamné à mort en même temps que le soldat alsacien Lobstein, Kauffmann, Hanauer et Marco s’en tiraient avec 5 années de détention ; mais à Marco, Laroubine et Marcy avaient fait savoir qu’en retour de ses bons services, il serait rapidement remis en liberté.
Dès son retour en prison, Roos fut conduit dans la cellule réservée aux condamnés à mort, en compagnie de Lobstein ; il dut revêtir les habits spéciaux et sales ; ses pieds restaient jour et nuit entravés par une chaîne lourde de 5 livres, mais les mains n’étaient enchaînées que pour la nuit. Au bout de trois mois, le Dr Roos avouait qu’à la longue, l’on arrivait à s’habituer aux chaînes des pieds, alors que les chaînes des poignets empêchaient toujours de dormir correctement et qu’à chaque faux mouvement elles tailladaient les chairs.
Le condamné avait conscience de son innocence, de l’iniquité de la sentence du tribunal militaire, du chantage policier qui pourrit la justice. Déjà au cours de l’instruction du procès, le juge Laroubine et d’autres complices lui avaient promis la vie sauve avec une haute récompense, s’il acceptait de les aider à faire condamner les autres autonomistes que l’on était en train d’arrêter et dont la police spéciale réclamait la peau. Il leur avait répondu : «Plutôt mourir que mentir !» Dès le lendemain de la condamnation, le 27 octobre 1939, le directeur de la prison de Nancy, Guichard, vint lui rendre visite :
— Ça va, Roos ? Le moral est bon ?
— Il pourrait être meilleur.
— Il ne tient qu’à vous. Vous savez tout. Vous pouvez vous sauver. Mais il faut causer, il faut causer… Je reviens un de ces jours.
Quinze jours plus tard, Guichard réapparaissait devant la cellule du condamné à mort :
— Ça va, Roos ? Vous connaissez Mourer ?
— Oui.
— Mourer vous a remplacé ?
— Non, Mourer est plus que moi, il est député.
— Non, Roos, vous étiez le chef. Vous savez tout. Il faut causer.
— Je ne sais rien !
— Vous pouvez vous sauver. Faites comme l’autre. Vous pouvez sortir d’ici. En deux ans ou même en six mois, vous serez libre !
— (Roos ne répondit point, regarda avec mépris son interlocuteur et lui tourna le dos).
— Alors, je reviens encore une fois. Guichard revint quatre semaines plus tard :
— Ça va Roos ?
— Oui, ça va.
— Alors la cassation ? Il ne faut pas trop y compter. En général elle est rejetée. Et vous savez un soir, vers dix heures, je reçois un télégramme. Pendant que vous sommeillez tranquillement, j’ai beaucoup de travail. Je dois me mettre en règle avec mes livres. Je dois informer l’aumônier, chercher vos affaires, etc. Et le matin, il y a là-bas, au dehors, douze soldats, baïonnette au canon. On vous cherche, et après…
Roos garda le silence et tourna le dos. Guichard resta encore un moment immobile devant la grille, ricana nerveusement, et disparut.
Le jour même de sa condamnation à mort, le 26 octobre 1939, le Dr Karl Roos, conseiller général du Bas-Rhin et conseiller municipal de la ville de Strasbourg, s’attendait à être rapidement fusillé. A sa sœur et à son beau-frère venus le voir dans l’après-midi, il avait déclaré : «Je n’ai maintenant plus de temps pour vous parler, je dois me préparer à la mort». Mais au fur et à mesure que le temps passait, qu’il en avait appelé à la Cour de Cassation, puis qu’il avait signé son recours en grâce, il s’était remis à espérer sa grâce, d’abord pour Noël, puis pour le Nouvel An. En vain ! L’aumônier de la prison, le R.P. Brandicourt, s.j. entra alors en jeu. Il demanda à Roos d’oublier la «justice» humaine et de se mettre dans la peau du Christ qui, innocent, fut condamné et crucifié. En outre, l’occasion se présentait pour lui de devenir un saint.
Un saint ? Roos était perplexe. Sûrement il n’avait point vécu en saint ; cela on le savait en Alsace, et ses adversaires ne manquaient pas de le faire passer pour anticlérical, communiste, et tout le reste… Roos réclama donc des livres religieux, et très méthodiquement, suivant le caractère germanique, il se mit à étudier les dogmes et la morale chrétienne. Une difficulté : la confession ; elle lui pesait comme un énorme caillou sur la conscience. Le R.P. Brandicourt lui prêta alors l’Examen de Conscience de Charles Péguy, et cette lecture l’enthousiasma au point que bientôt il fit sa confession générale ; les larmes aux yeux, il embrassa son confesseur après l’absolution.
Deux Alsaciens-Lorrains avaient été fusillés près de Nancy en 1939 : Franz-Helmuth Grüneberg, le 18 avril, et Lucien Frank, le 21 juillet ; ce dernier n’avait jamais bien su pourquoi ! Et depuis le 31 janvier 1940, quatre autres condamnés à mort attendaient leur exécution : les deux Alsaciens condamnés le 26 octobre 1939, Karl Roos et le soldat Lobstein ; et deux journalistes allemands de Paris, Baron et Klein1.
Il était interdit aux autonomistes de la prison de Nancy de communiquer entre eux et de se voir. Pourtant, grâce à l’humanité d’un gardien, au cours d’une «promenade», le Dr Roos put s’entretenir un instant à travers un trou d’observation avec l’ancien député de Colmar, René Hauss, qui lui demandait comment il allait. «Tu vois bien ! Mais j’ai déjà trop souffert pour ressentir encore quelque chose ! C’est même un miracle si je vis encore !». Et comme Hauss lui indiquait que personne n’avait encore été interrogé par le juge d’instruction, Roos répliqua : «Résistez et tenez bon ! Vous pouvez compter sur moi comme je compte sur vous ! »
Le Mardi-Gras 6 février 1940, le Dr Roos demandait à l’aumônier de lui expliquer l’état de l’âme après la mort. C’était une question à laquelle il était d’autant plus difficile de répondre qu’elle venait de la part d’un homme qui attendait son exécution d’un moment à l’autre. Le R.P. Brandicourt lui proposa donc de traiter ce sujet plus tard. Pourtant, la soirée du Mardi-Gras se passait gaiement dans l’étroite cellule des quatre condamnés à mort ; ils se racontaient leurs souvenirs de jeunesse et d’études. Soudain, ils aperçurent l’ombre de Guichard, chef de la prison de Nancy, qui les épiait depuis un moment : «Aha ! s’écria-t-il quand il se vit découvert, vous vous amusez ! Il y a bonne ambiance et sûrement vous avez la conscience tranquille ?» Il fixa l’un après l’autre chacun dans les yeux, et se tournant vers Roos, il demanda :
— Et vous Roos, désirez-vous quelque chose ?
— Ma liberté ! répliqua ce dernier avec une telle violence qu’involontairement tous le regardèrent.
— La liberté ? reprit Guichard, elle finira bien par venir, d’une manière ou d’une autre ! Et, se retournant pour s’en aller, il ajouta à voix basse mais suffisamment claire pour être entendu : «Et puis, c’est l’autre manière…»
L’envie de rire se dissipa immédiatement et le Dr Roos demanda au gardien qui les surveillait jour et nuit, de lui expliquer comment cela se passait lorsqu’on fusillait quelqu’un. Après les explications, il déclara : «Eh bien ! Si je dois mourir, je suis prêt». Puis, tous les quatre firent leur prière du soir en commun, et à la fin, Roos leur dit : «A partir de maintenant, appelez-moi père». Les trois autres lui répondirent : «Ja, du bist unser Vater (Oui, tu es notre père)». Le Dr Karl Roos, qui appartenait à une famille de six enfants et qui lui-même s’était marié trois fois, n’avait jamais eu d’enfants ; et voici que quelques heures avant sa mort, des profondeurs de l’instinct montait en lui un puissant désir nostalgique d’une paternité qui lui avait toujours été refusée.

1. Au premier juillet 1937,16 987 Allemands vivaient à Paris contre seulement 488 Français à Berlin !

Le lendemain matin, Mercredi des Cendres, le 7 février 1940, vers les six heures du matin se tenait devant la grille des condamnés le président du tribunal militaire de Nancy, le képi doré sur la tête. Exceptionnellement, Roos ne s’était pas encore réveillé et il dormait profondément. On dut le secouer : «Roos ! Soyez courageux ! Votre heure est venue !» «Déjà ?», s’écria la victime brutalement tirée du sommeil ; «Je proteste ! Vous savez fort bien que je suis innocent !». Le R.P. Brandicourt se précipita alors dans la cellule pour lui offrir la croix à baiser : «Mon ami ! hier vous m’aviez demandé de vous expliquer comment sera l’âme après la mort ; dans quelques instants, vous en saurez davantage là-dessus que tous les théologiens au monde !»
En même temps, l’autorité judiciaire annonça que la veille le président Lebrun avait gracié Lobstein, mais qu’il demandait qu’en ce qui concernait Roos, la justice poursuive son cours. En pleurant, le gardien enleva aux deux hommes les lourdes chaînes qu’ils traînaient depuis trois mois, puis Roos assista avec une profonde dévotion à la messe «Pour obtenir une Bonne Mort», à laquelle il communiait pour la dernière fois. Durant cette messe, le prêtre prononça quelques prières en français et insista sur cette parole du Christ : «Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés !». A la conciergerie, le Dr Roos but tranquillement le petit verre de «mirabelle» offert par le R.P. Brandicourt, et trinqua avec les gardiens en signe d’amitié et de reconnaissance pour tout le bien qu’ils lui avaient fait. Et toujours aussi calme et maître de lui, il monta dans la voiture cellulaire en compagnie de l’aumônier, en récitant le chapelet.
Après un voyage d’une vingtaine de minutes, au petit matin, le cortège arriva au lieu dit «La Petite Malepierre» de la commune de Champigneulles, où se dressait déjà le poteau. Roos remercia le prêtre et ajouta : «Je meurs fidèle à ma foi en l’Incarnation, la Rédemption et la Résurrection ; je meurs fidèle à ma Heimat et à mes amis». Deux soldats se saisirent de lui, lui bandèrent les yeux, l’obligèrent à s’agenouiller dans la neige et lui attachèrent les mains derrière le poteau. Une dernière fois, Roos priait le «Notre Père» : «Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés…» et le souvenir de Julien Marco qui l’avait livré lui glissa à travers l’esprit. Il récita ensuite le «Je vous salue» : «Priez pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort». Brusquement, un cri d’angoisse : «Père ! je ne vous entends plus !» «Si, lui répondit le prêtre, je suis toujours là».
Il y eut une longue seconde de silence. Soudain, au milieu de l’émotion générale, s’éleva la voix du Dr Karl Roos, chef des autonomistes Alsaciens-Lorrains ; une voix extraordinairement sereine, claire et forte : «Jésus ! à toi ma vie ! — Jésus ! à toi ma mort !» Il ne put ajouter la troisième partie de la célèbre prière d’Alsace-Lorraine : «Jesu, dein bin ich tot und lebendig ! — Jésus, je suis à toi vivant et mort !». Une salve de douze balles venait de cribler la poitrine de la victime, douze balles qu’à dessein tirèrent douze soldats alsaciens… 1. La tête bascula en avant, et après l’inutile coup de grâce dans la nuque donné par l’officier qui commandait le peloton, le médecin capitaine Wolf dressa l’acte de décès. Autour du cadavre, le sang vif rougissait la neige immaculée : «rouge et blanc», les couleurs de l’Alsace !…
Lorsqu’au retour à la prison, le P. Brandicourt revint chercher ses livres prêtés au Dr Karl Roos, il trouva sous l’oreiller le livre du Père Henri de Lubac : «Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme». Il l’ouvrit machinalement ; le signet marquait le milieu du chapitre IV : «La Vie Eternelle : dans l’attente de la vision».
Le vendredi 9 février 1940, Paris-Soir tirait à «la une» : «Ainsi mourut hier à l’aube Roos, traître et espion. En quatre minutes justice fut faite». Et en page 3, le lecteur pouvait lire cette version journalistique de la tragédie alsacienne :
«Lobstein dort quand l’aumônier et Me André Berthon pénètrent dans la cellule où reposent les deux condamnés à mort. Il faut le réveiller pour lui apprendre qu’il a la vie sauve. Mais Roos, lui, a les yeux grands ouverts. Il apprend la nouvelle sans manifester la moindre émotion. Tandis qu’il s’habille, un fourgon cellulaire encadré par quatre motocyclistes de l’armée se range devant la prison et pénètre dans la cour intérieure. Deux autos le suivent. De la première descendent le commissaire du gouvernement, le juge d’instruction et son greffier. Dans la seconde ont pris place des officiers d’état-major. Une porte s’ouvre. Une fenêtre s’éclaire. Roos est à la chapelle. Au loin, les cloches sonnent les matines.
«Les portes de la prison se rouvrent, et le fourgon, où l’aumônier a pris place au côté de Roos, surgit. Il part à très vive allure, suivi de trois voitures. C’est un lugubre cortège qui traverse les faubourgs de Nancy et s’éloigne dans la banlieue. Il est 6 h 40. Le jour s’est levé. Le ciel, chargé de nuages, éclaire d’une lumière gris-bleu les talus couverts de neige et les taillis rouilles. Toute la campagne est blanche. Le convoi s’étire, se resserre. Les motocyclettes qui encadrent le fourgon dérapent sur le verglas. Les voitures s’arrêtent. C’est là. Un vaste terrain vallonné, bordé de taillis.

1. Parmi les Alsaciens qui fusillèrent le Dr Karl Roos, Camille Wolff a poussé son abjection jusqu’à s’en vanter en 1945 dans un tract électoral.

«Douze hommes sont alignés en peloton, l’arme au pied. Roos est descendu du fourgon. Les yeux bandés, il est conduit au poteau. L’officier qui commande l’exécution faire lire l’acte d’accusation. Puis des ordres brefs se succèdent : «En joue ! — Feu !» Une seule détonation retentit. L’homme s’affaisse. Un dernier claquement. C’est le coup de grâce. Roos a expié ses crimes. Le corps est déposé dans un cercueil. Le cercueil est hissé dans le fourgon. Une sonnerie de clairon rassemble les hommes. Justice est faite. Il est 6 h 58. L’exécution a duré 4 minutes… Et tandis que dans tous les cantonnements des environs des Français se lèvent pour servir la France, le corps de l’homme qui a trahi son pays est transporté quelque part, loin d’ici, dans l’ignorance et le silence. Jean Laubespin».
Le 10 février 1940, le gouvernement allemand communiqua cette note à la presse : «L’Alsacien Roos ne s’est trouvé à aucun moment en relation avec un poste de renseignement allemand. L’affirmation qu’il avait fourni des agents allemands et des renseignements sur les mesures de sécurité françaises ou sur d’autres questions militaires est de ce fait pure invention et pur mensonge. Il faudra que le gouvernement français trouve une autre justification au meurtre de ce chef alsacien depuis longtemps connu comme autonomiste, et qui était devenu insupportable à cause des critiques que les Alsaciens déportés dans le centre de la France ont porté sur les circonstances inouïes de cette mesure».
Que le Dr Karl Roos ait été un espion, les juges eux-mêmes ne le croyaient pas. Le juge d’instruction Laroubine, celui-là même qui avait déjà instruit le cas «Schlageter» dans la Ruhr, l’avait du reste formellement avoué : «Juridiquement cette affaire ne tient pas. Mais Roos a fait tant de mal à la France que nous avons voulu l’éliminer».
Cependant, la Wehrmacht passait à l’offensive le matin du 10 mai 1940 ; en quelques semaines, l’armée française était complètement écrasée. Le 11 juin, le gouvernement ordonnait à tous les Alsaciens de 17 à 55 ans de rejoindre l’Intérieur ; le 14 juin, les fonctionnaires français s’éclipsaient ; le 15 juin, les «Sturmboote» traversaient le Rhin près de Neuf-Brisach ; les Allemands entraient le 17 juin à Colmar et le 19 à Strasbourg où ne restaient qu’environ 300 personnes. Un adjudant, dont le père avait été chassé d’Alsace-Lorraine en 1918, fixa la Reichsflagge au sommet de la cathédrale de Strasbourg.
Lorsque l’on apprit que le 14 juin 1940 la Wehrmacht avait déjà traversé la Seine, le directeur de la prison de Nancy forma un convoi de trois autobus pour les autonomistes alsaciens-lorrains ; et en route vers le Sud ! Ils roulèrent toute la nuit pour s’arrêter finalement le 15 juin à 7 heures du matin dans la cour de la prison de Dijon ; le soir, sales, non rasés, en habits hétéroclites mi-civils mi-militaires, avec de vraies figures de bandits, ils étaient répartis entre les prisons St-Paul et St-Joseph de Lyon. Les badauds s’étaient attroupés, injuriaient et criaient : «Il faut les griller comme des rats !» Durant plusieurs heures, les autonomistes alsaciens-lorrains étaient plaqués debout, face aux murs de la cour, avant d’être entassés dans des cellules dégoûtantes et grouillantes de vermine. Le lendemain, la plupart des prisonniers partaient pour la prison de Privas, tandis que Bickler, Schall, Schlegel et Hauss étaient dirigés sur Valence, Tarascon, Nîmes et finalement Carcassonne.
Les autorités françaises avaient dessein de les embarquer pour l’Algérie afin de les y faire condamner à mort et exécuter ; mais le navire qui devait les transporter en Afrique avait été torpillé par les Italiens. Les autonomistes Alsaciens-Lorrains furent donc mis au secret en attendant que l’on trouve une solution pour en finir avec eux.
Le 22 juin 1940, l’armistice franco-allemand était signé pour entrer en vigueur le 25 juin à 1 h 35.

LESUNG AUS DEM BUCH JEREMIA

«Ich hörte das Finstern der Vielen : Grauen ringsum ! Zeigt ihn an ! Wir wollen ihn anzeigen ! Meine nächsten Bekannten warten alle darauf, dass ich stürze : Vielleicht lässt er sich betören, dass wir ihm beikommen und uns an ihm rächen. Doch der Herr steht mir bei wie ein gewaltiger Held. Darum straucheln meine Verfolger und kommen nicht au/. Sie werden schmählich zuschanden, da sie nichts erreichen, in ewiger, unvergesslicher Schmach».
(Jer. XX, 10-13)

LECTURE DU LIVRE DE JÉRÉMIE

«Moi, Jérémie, j’ai entendu les menaces de la foule : «Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, l’homme qui voit partout la terreur !» Mes amis eux-mêmes guettent mes faux pas et ils disent : «Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons notre revanche !» Mais le Seigneur est avec moi, comme un guerrier redoutable : mes persécuteurs s’écrouleront, impuissants. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable».
(Jér. XX, 10-13)

KAPITEL XIX : EPILOGUE

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