Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XVII
Posted on janvier 13th, 1979 by KlappersteinKapitel XVII
LES MOUVEMENTS DE JEUNESSE
Progressivement, la vieille garde du combat autonomiste payait son tribut à la mort ou à la vieillesse. Karl Hauss (1871-1925), le dernier chef du gouvernement d’Elsass-Lothringen, et l’abbé Charles Sigwalt étaient morts en pleine crise d’opposition religieuse de l’Alsace-Lorraine au gouvernement anticlérical français. A dix mois d’intervalle, deux autres combattants disparaissaient, les abbés Emile Wetterlé (1861-1931) et Xavier Haegy (1870-1932).
1. Les vides
Le premier était mort à Lausanne (Suisse) le 24 juillet 1931 ; il avait mené le combat autonomiste avant 1914, un combat au demeurant fort ambigu, et après 1914, il versa complètement du côté nationaliste et assimilateur. Dans les Elsass-Lothringische Mitteilungen du 2 août 1931, Erwin Gadomsky lui consacra un article nécrologique :
«… Bien que la famille du père de Wetterlé soit originaire du Wurtemberg, il n’a jamais parlé de cette origine et les glorificateurs de son œuvre comme de sa personne n’en ont jamais fait mention. Il lui devait cependant sa ténacité, sa bonne tête qui savait se dominer malgré ses emportements intérieurs. Il lui devait encore son application au travail, son désir de s’instruire et aussi cette préférence marquée pour les joies de la vie. Il subit l’influence de sa mère, d’origine alsacienne, qui était animée d’un amour passionné pour la France.
«Wetterlé obtint l’autorisation de fonder un journal français qui n’était d’ailleurs pas nécessaire. Cette feuille, Le Journal de Colmar, fut le début de sa carrière politique. Né Français, Wetterlé fut naturalisé Allemand (vers 1890) sur la chaude recommandation de la princesse Léonville-Wittgenstein, proche parente du Statthalter, le prince de Hohenlohe-Schillingsfurst. A partir de ce moment, il commença la lutte. Elle ne pouvait être plus perfide. Il maniait sa plume imprégnée de fiel avec élégance et esprit. Ce n’étaient que ruses, intrigues et sarcasmes. Son but était de placer au premier plan l’idée d’une Alsace Française, de poser constamment la question de l’Alsace-Lorraine et de tenir en agitation le pays et les gens. Pour cela, tous les moyens étaient bons et il acceptait n’importe quelle opinion politique…».
Comme exécuteur testamentaire, l’abbé Wetterlé avait désigné le journaliste Paul Bourson, son ancien collaborateur. Ce dernier rêvait de lui élever un monument, mais il dut renoncer rapidement à son projet. En effet, l’érection d’un monument à la gloire de Turenne, proposé par les sénateurs Pfleger et Robert Bourgeois, l’ancien député Baradé et J.J. Waltz (Hansi), et dont l’inauguration eut lieu le 18 septembre 1932 dans la ville même que le maréchal avait barbarement détruite en 1675, était déjà une monstruosité suffisamment perverse pour émouvoir une opinion publique encore saine. Il importait de ne pas récidiver.
Quant à l’abbé Haegy, il s’était fortement dépensé pour assurer le triomphe des candidats de la Volkspartei et de la Volksfront : sur sept circonscriptions dans le Haut-Rhin, cinq furent emportées par ses candidats les 1er et 8 mai 1932. Il eut notamment la grande joie de voir son disciple (et successeur à la tête de l’EIsaesser Kurier) Joseph Rossé élu à Colmar. Trois jours plus tard, une attaque le terrassait et il mourut subitement.
Son enterrement le 16 mai 1932 à la collégiale Saint-Martin de Colmar fut un triomphe et dura quatre heures et demie, de 10 h à 14 h 30. Parmi les orateurs l’on remarquait aussi bien Karl Roos que le Lorrain Victor Antoni. Les étudiants de l’association «Alsatia» y assistaient «en couleurs». Après la cérémonie, le corps fut inhumé à Huningue, sa ville natale. Il aimait répéter :
Ich trage still – was Jésus will,
und schaue in sein Herz hinein ;
und jage nicht – und Klage nicht :
Sein Wille ist mein Seligsein
Le décès de l’abbé Haegy fut particulièrement ressenti par le Dr Eugène Ricklin, alors âgé de 70 ans. Le Dr Ricklin et le Dr Haegy avaient été les derniers Alsaciens-Lorrains à parler comme députés au Reichstag. On a vu que les 23 et 25 octobre 1918, ils avaient commis une grave erreur : ils avaient imaginé une France meilleure qu’elle ne l’était réellement, comme d’autres en 1940 imaginèrent aussi une Allemagne meilleure. Si l’erreur est le fait de l’homme, elle est deux fois celui de l’Alsacien ! Toujours est-il que les deux hommes se sacrifièrent littéralement pour essayer de réparer la faute stratégique. Après le décès de Haegy, Ricklin se retira de la politique, laissant les mains libres à son successeur, Marcel Stürmel. Le Dr Ricklin mourut à son tour en 1935.
Le combat ethnique en faveur de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine demandait une résistance physique et surtout morale hors du commun, souvent aux limites humaines. Quelques-uns des meilleurs finirent par succomber, tels Jean Dumser et Emile Pinck (1872-1931). On a vu qu’écrasé par les difficultés financières de la maison d’édition Erwinia et piégé dans les filets royalistes, Jean Dumser avait fini par devenir dangereux et nuisible pour les autonomistes contre lesquels il entra en lutte à partir de 1929. Lié à Emile Pinck, il exerça bientôt sur ce dernier une influence néfaste.
Emile Pinck avait été l’un des principaux, sinon le principal acteur du réveil ethnique soutenu par la Zukunft-Bewegung en 1925. II se trouvait en Allemagne à l’époque des perquisitions domiciliaires de décembre 1927 et le 12 juin 1928 il avait été condamné par contumace à 15 ans de détention, en même temps que les Dr Roos et Ernst. A la suite des manœuvres de Dumser, Pinck se mit à attaquer violemment dans les journaux anti-autonomistes ses anciens amis devenus ses ennemis, notamment Fashauer et Rossé. Les Alsaciens-Lorrains d’Allemagne vinrent d’abord au secours de Pinck exilé en lui assurant 500 à 600 marks par mois ; le chancelier Brüning, le secrétaire d’Etat Punder et l’ancien Alsacien devenu député au Reichstag, Joos, se démenaient pour essayer de lui trouver dans l’administration allemande une fonction convenable, mais tous les essais échouèrent devant l’opposition du ministère des Affaires Etrangères allemand. Malade, déprimé, il rendit Robert Ernst responsable de ses malheurs, le fit attaquer dans les journaux nationalistes d’Alsace-Lorraine, et finalement, complètement découragé, il se constitua prisonnier à la frontière française le 10 juillet 1931. Libéré en septembre, il s’installa à Homburg-an-der-Höhe et préparait son retour définitif en France, réconcilié avec sa famille qui l’avait renié, et assuré de la haute bienveillance de la Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine en même temps que de la grande indulgence de la justice française. En effet, la police pensait l’utiliser dans la lutte anti-autonomiste, et Pinck avait proposé d’écrire un livre pour compromettre les chefs de l’autonomisme alsacien-lorrain, lorsqu’il mourut quelques semaines plus tard.
A la même époque, l’abbé Joseph Schmidlin (1876-1944), professeur à l’université de Munster (Westphalie), spécialiste de l’histoire des Missions Catholiques et des papes, qui avait été condamné par contumace au procès de Colmar à 10 ans de détention le 12 juin 1928, fut arrêté le 8 septembre 1931 à Hagenthal-le-Bas près de Bâle au cours d’un séjour en famille. N’ayant point repris le procès de Colmar à propos de Pinck, condamné plus sévèrement, la justice française pouvait difficilement le rouvrir à propos du Dr Schmidlin, écrivain déjà célèbre ; au bout de quelques semaines, tout s’arrangea pour le mieux, et le professeur put retourner libre en Allemagne. Après la prise du pouvoir par Hitler, Schmidlin attaqua le paganisme du nazisme. Mis à la retraite, puis emprisonné successivement à Fribourg-en-Brisgau et à Offenbach, il mourut finalement au Bunker de Schirmeck, âgé de 68 ans, le 10 janvier 1944.
Le pasteur Hirtzel, signataire du Heimatbund, autre acteur important de la Zukunft-Bewegung, condamné par contumace au Komplott-Prozess de Colmar le 12 juin 1928 à 10 ans de détention comme l’abbé Joseph Schmidlin, s’était fixé au Wurtemberg où il reçut la paroisse d’Elpersheim. Il était perdu pour le combat autonomiste sur place en Alsace-Lorraine, au même titre que le pasteur Georges Wolf qui avait définitivement abandonné la politique en 1928 pour les activités pastorales.
Ainsi, pendant que les premiers champions de la noble cause ethnique quittaient de gré ou de force le devant de la scène politique, d’autres se préparaient à la relève dans les différents mouvements de jeunesse, qui, s’ils se voulaient tous «éducatifs» au sens complet du terme, étaient pourtant à dominante spirituelle chez les Jungkreuzfahrer, à dominante culturelle dans l’Erwinbund, à dominante corporative dans les associations d’étudiants de l’université de Strasbourg, à dominante politique dans la Jung-Volkspartei et la Jungmannschaft.
2. Les Jungkreuzfahrer de l’abbé Eugène Arnold (1887-1976)
Le mouvement des Jungkreuzfahrer (Jeunes Croisés) demeure intimement lié au nom de son fondateur, l’abbé Eugène Arnold (1887-1976). Il était né à Mitzach, petite localité au fond de la vallée de St-Amarin, le 13 juillet 1887, dernier enfant d’une famille de cinq. Le père était ébéniste et adjoint au maire de la commune. Comme le jeune Eugène avait exprimé le désir de devenir prêtre, son curé, l’abbé Schacherer, lui obtint une bourse importante de Mgr F.X. Lender, fondateur-propriétaire à Sasbach, dans l’archidiocèse de Fribourg-en-Brisgau, d’une institution scolaire, la «Lendersche Lehranstalt», qui s’appelle actuellement «Heimschule Lender». En 1900 il y entrait directement en classe de quatrième et fut un élève si brillant que le directeur de l’établissement lui offrit la gratuité de toutes ses études ultérieures, universitaires comprises, s’il acceptait d’entrer au service du diocèse de Fribourg.
Mais le curé de Mitzach entendait conserver le brillant jeune homme au diocèse de Strasbourg, et il obtint de l’évêque auxiliaire Mgr Zorn von Bulach une bourse pour permettre à Eugène Arnold de poursuivre ses études au collège épiscopal de Zillisheim qu’il fréquenta de 1904 à 1908, c’est-à-dire jusqu’à l’Abitur (Baccalauréat) classique (latin et grec). A l’oral, l’examineur ne put s’empêcher de s’écrier : «Doch, doch ! dieser junge Mann beherrscht die deutsche Muttersprache ! (Oui, oui ! ce jeune homme maîtrise la langue maternelle allemande !)» et il le dispensa de l’interrogation de français ! Ce qui était alors une grande faveur.
Au grand séminaire de Strasbourg, dirigé de 1908 à 1921 par le «Regens» F.X. Mathias, célèbre compositeur de musique religieuse, Eugène Arnold créait le Cercle St Jean-Baptiste d’une trentaine de membres qui s’engageaient à ne point boire d’alcool. En effet, il existait à cette époque de nombreuses ligues de jeunes gens qui s’abstenaient d’alcool et de tabac. Il eut tôt fait de fonder une autre association anti-alcoolique parmi les «Menschterspàtze», c’est-à-dire parmi les élèves de la Manécanterie de la cathédrale. Il fut ordonné prêtre par Mgr Fritzen en 1913.
Précisément cette même année 1913, les 13-14 octobre, un grand congrès rassemblait sur le «Hohe-Meissner» près de Kassel, les différentes branches du célèbre mouvement de jeunesse allemand, le «Wandervogel», né à Berlin en 1896. Au cours de ce congrès, les jeunes fondèrent une organisation fédérative de la jeunesse, la «Freideutsche Jugend» (Jeunesse Allemande Libre), dont la célèbre formule s’énonçait : «La Freideutsche Jugend veut former elle-même sa vie d’après ses propres idéaux, sous sa propre responsabilité, et dans son authenticité intérieure ; pour cette liberté de conscience, elle s’engage unanimement, quoi qu’il arrive !» L’année suivante, au congrès de Marburg, la formule fut complétée par la phrase : «La Freideutsche Jugend, c’est l’union des Associations de Jeunesse qui ont été créées par la jeunesse et qui veulent que leur communauté soit représentée par la jeunesse». En somme, après l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes, et avant l’émancipation des femmes par elles-mêmes, c’était l’émancipation des jeunes par eux-mêmes.
Les catholiques, beaucoup moins libéraux que les protestants, fondèrent des mouvements de jeunesse du même type, mais avec des responsables adultes au sommet. C’est ainsi qu’un prêtre silésien avait créé le mouvement «Quickborn» (Fontaine Vive) en 1900 en partant des groupes d’écoliers et d’élèves abstinents, c’est-à-dire anti-alcooliques. Non sans hésitations ni restrictions intérieures, le Quickborn adhéra néanmoins à la formule du Hohe-Meissner et donc à la Freideutsche Jugend.
Cependant, après son ordintion de 1913, l’abbé Eugène Arnold était envoyé comme neuvième et dernier vicaire dans la paroisse Saint-Etienne de Mulhouse. Un de ses premiers soucis fut d’ériger des groupes d’élèves abstinents dans les établissements de la ville. Il écrivit aussi à l’Oberschulrat (Conseil Supérieur de l’Instruction) à Strasbourg pour obtenir l’autorisation de fonder des groupements analogues dans tous les établissements secondaires d’Alsace : Gymnasien, Realschulen et Mittelschulen. Proviseurs catholiques comme proviseurs protestants l’invitaient à prendre la parole devant les élèves et même devant le corps professoral ! Pour les écoles primaires (Volksschulen), l’abbé Arnold créa le «Schutzengelbund» (Ligue de l’Ange Gardien) ; rien qu’à Mulhouse, le Schutzengelbund comptait plus de 1 000 écoliers ! Pour eux il éditait un bulletin de liaison : «Der Schutzengel» (L’Ange Gardien).
La première guerre mondiale apporta aux deux groupements un vaste champ d’action. La ville de Mulhouse avait été prise deux fois et perdue deux fois par les soldats français en août 1914, et durant toute la guerre, la ville était proche du front, c’est-à-dire qu’elle était pleine de soldats allemands d’Alsace, de Bade et du Wurtemberg, mais aussi de Bavarois. Et c’est dans ces conditions qu’il fallait quand même éduquer et amuser les jeunes.
Pour quartier général de ses mouvements de jeunesse, l’abbé Arnold avait jeté son dévolu sur une chapelle de couvent. Il était impossible que les enfants ne jouassent point aux soldats, mais ces «Kriegsspiele» se terminaient comme le «Jeu des Numéros» non point dans les hôpitaux et les cimetières, mais devant une grosse marmite de soupe fumante et consistante ! Pour les blessés et les nécessiteux, les jeunes organisèrent des «galas» : le «Quickborn-Zirkel» des garçons exhibait un excellent orchestre de trente instrumentistes dirigés par l’élève Emde ; le «Quickborn-Zirkel Herrad», qui groupait les jeunes filles, présentait sa belle chorale. Certains récitaient le difficile poème de Schiller : «Die Schlacht», d’autres jouaient les scènes maîtresses du «Marchand de Venise» de Shakespeare, etc. Bien que le théâtre paroissial comptât 1 000 places, il fallut reprendre quatre fois la même séance devant une salle toujours comble et complice ; au nom de ces jeunes, l’abbé Arnold put offrir 1 000 marks aux blessés et aux pauvres.
Frappé de tuberculose et de la fameuse «grippe espagnole» dans l’hiver 1917-1918, le jeune vicaire dut se rendre en Forêt-Noire, mais le sanatorium de Sankt-Blasien était archi-plein, et il se réfugia chez les Franciscaines d’Erlenbad. Pratiquement condamné, Eugène Arnold guérit comme par miracle, et en 1918, juste avant que les Français ne ferment la frontière rhénane, il put rentrer en Alsace.
Après un bref séjour à la cure de Strasbourg-Koenigshofen, l’abbé Arnold fut chargé des Religieuses de Sainte-Croix, d’où il pouvait plus facilement s’occuper de ses cercles Quickborn. C’était l’époque de la dépersonnalisation de l’Alsace et de la francisation à outrance ; l’abbé Arnold se lança dans le combat de la défense ethnique. Sur la demande du député Thomas Seltz et sous le prudent pseudonyme «Nobilis a Monte», il fit paraître en 1922 une série d’articles dans l’Elsaesser pour défendre les droits de la langue allemande. Longtemps, Mgr Ruch essaya vainement d’en découvrir l’auteur, mais il ne l’identifia que deux années plus tard, en 1924. L’évêque de Strasbourg convoqua l’abbé Arnold à son bureau, le tança, lui interdit d’écrire durant deux années dans les revues et les journaux, puis le déplaça dans une petite paroisse à la frontière suisse, à Folgensbourg. Bref, le sort de l’abbé Perrot en Bretagne ! Or, le chanoine et député Eugène Müller, son protecteur, avait voulu en faire un professeur de l’université de Strasbourg…
A l’occasion de ses catéchismes paroissiaux à Folgensbourg, l’abbé Arnold consacrait soigneusement un instant à l’enseignement de la langue catéchétique, l’allemand, et faisait apprendre les beaux cantiques traditionnels. Il entra aussi en correspondance avec l’inspecteur d’académie de Mulhouse, et l’abbé Haegy estima fort instructif de publier ces lettres et mémoires dans sa revue Die Heimat. Lors des tournées de confirmation, il ne manquait jamais de remettre avec persévérance à Mgr Ruch une motion contresignée par tout le clergé du canton, pour demander que l’Eglise catholique n’utilise point son influence et son action au bénéfice de l’impérialisme de la langue française et au détriment de la langue indigène allemande. En vain !
Finalement, excédé par le culte idolâtrique rendu par les plus hauts responsables de l’Eglise catholique en Alsace-Lorraine à l’Etat Français, surtout après le Komplott-Prozess de Colmar, l’abbé Eugène Arnold demanda asile en 1931 au diocèse de Bâle, où il fut régulièrement incardiné en 1934, et devint successivement vicaire à la St Josefs Pfarrei (Bâle), curé d’abord à Grellingen, puis à Dittlingen ; il ne devait rejoindre l’Alsace qu’en 1950.
Malgré ses difficultés personnelles et professionnelles, en dépit de ses démêlés avec les autorités tant religieuses que profanes, l’abbé Eugène Arnold continuait à s’occuper de ses mouvements de jeunesse, en liaison avec le Quickborn allemand, que dirigeaient alors le célèbre théologien Romano Guardini et J. Aussem ; il groupait près de 5 500 membres et publiait un bulletin : Die Schildgenossen. Lorsqu’après l’armistice de 1918, le Quickborn acquit le château féodal de Rothenfels-am-Main pour y installer ses quartiers généraux et sa direction, l’abbé Arnold y assistait. Le mot Quickborn sonnait un peu étrangement aux oreilles alsaciennes : il fut remplacé dès 1920 par celui de «Jung-Elsass» (Jeune Alsace).
Seulement, quand le mouvement «Jung-Elsass» se rendait en Forêt-Noire pour rencontrer d’autres groupes «Quickborn», la police spéciale d’Alsace et de Lorraine commençait à s’émouvoir de cette fraternisation des jeunes par-delà la sacro-sainte frontière qui coupait le peuple alaman en deux ! Aux yeux des autorités françaises c’était un crime, et l’abbé Arnold fut l’objet de critiques malveillantes ; au Komplott-Prozess, l’on évoqua la fraternisation de «Jung-Elsass». L’on jugea alors plus prudent de changer encore le nom, en faisant un pas dans le sens de l’évêque qui patronnait les «Croisés» français ; l’on adopta alors le terme de «Jungkreuzfahrer» (Jeunes Croisés). Enfin, lorsqu’en 1928 le mouvement abandonna les prescriptions interdisant les boissons alcoolisées dans un pays célèbre par ses bons vins, les «Jungkreuzfahrer» se dénommèrent «Bund Hohenburg» (Ligue de Hohenburg), du nom de la montagne qui porte le couvent du Mont Sainte-Odile.
Pour 1 000 francs, l’abbé Eugène Arnold avait acheté en 1922-1923 une petite maisonnette délabrée, au lieu-dit «Champagne», annexe du village de Lichtenberg. Retapée avec l’enthousiasme de la jeunesse, la masure devint la «Wanderherberge der Jungkreuzfahrer» (L’Auberge de Jeunesse des Jeunes Croisés), qui fut transférée après 1930 à St-Petersholz (St-Pierre-Bois) dans le Val de Ville (Weilertal).
L’abbé Arnold laissait une très grande liberté à son mouvement de jeunesse qui prenait les initiatives en toute responsabilité. Il est vrai qu’il avait la chance de disposer d’un collaborateur capable et exemplaire auquel il faisait entièrement confiance, Paul Hauss, surnommé Saul, né le 14 février 1905 à Bergheim et dont le père était contrôleur des contributions indirectes. Paul Hauss cumulait du reste de multiples fonctions, à la fois étudiant en droit, secrétaire de l’association estudiantine Alsatia, bras droit de l’abbé Arnold pour les Jungkreuzfahrer/Hohenburger, et de surcroît chef de patrouille chez les Eclaireurs Unionistes, c’est-à-dire qu’il commandait une patrouille de catholiques dans un mouvement protestant. En effet, il n’y avait pas encore de scouts catholiques en Alsace.
L’abbé Arnold et Hauss tentèrent de combler cette lacune, mais il existait alors de fortes préventions de la hiérarchie catholique contre un mouvement de jeunesse que non seulement elle n’avait pas fondé, mais qui venait des protestants et des francs-maçons ! L’évêché de Strasbourg ne voulut donc point les écouter, pas plus que le père d’un éclaireur «catholique» qu’on lui envoya dans la suite ; de plus, le directeur des œuvres diocésaines craignait une concurrence. Quelque temps après, la femme du général de la garnison de Strasbourg se plaignit auprès de l’évêque de ce que ses deux garçons se trouvaient nécessairement dans une organisation protestante. Ce que Mgr Ruch refusait à ses prêtres ou à ses diocésains, il ne pouvait le refuser à la femme d’un général français, et il l’adressa à l’abbé Arnold entre les mains de qui se trouvait cette question. L’abbé Arnold accepta cette mission, mais à condition que le bulletin diocésain annonce officiellement la fondation en Alsace d’un mouvement de Scouts catholiques et qu’un aumônier militaire, grand blessé de guerre, en fût nommé directeur spirituel. Ce fut dans ces circonstances que prit naissance le mouvement scout catholique en Alsace.
Les Jungkreuzfahrer eurent encore une influence sur les «Cadets» du R.P. Doncoeur et sur les Scouts français en général. Vers 1927, le père Doncoeur et l’abbé Arnold avaient organisé un camp commun à leurs mouvements à travers les Vosges, l’Alsace et la Sarre. L’écho que chants et danses populaires rencontraient auprès des populations rurales attira l’attention du Jésuite sur l’intérêt et l’importance de la culture orale populaire. Cette richesse, qui existait aussi en France, il fallait la sauver à tout prix. Avec ses jeunes, le père Doncoeur se mit au travail, et le premier résultat fut la publication de son recueil de chansons «Roland». Dans la préface, le Jésuite rappelait d’abord qu’il fut emmené prisonnier à Noyon en octobre 1914 :
«A la nuit, chaque nuit, la fusillade éclate tout autour de la ville et s’étend comme un crépitement d’incendie ; le sang nous battant à la gorge, nous guettons aux lucarnes des toits les lueurs du combat qui, semblant approcher, affole nos espoirs, tous les soirs aussi fous, aussi vains ; car de même, chaque nuit, le rythme enfin se ralentit : le tir, tout à l’heure déchaîné, se disperse ; il s’éloigne, et finalement s’éteint, tandis que sourd et régulier monte le battement du pas des fantassins allemands qui rentrent en ville : puis, une voix jaillit, une seule, la compagnie tout entière qui scande ou balance son chant de guerre, tour à tour fière ou tendre mélodie qui se développe et emplit les rues. Rien ne m’a inspiré plus d’angoisse que ces chants de relève, expression formidable de discipline, de force et de foi. Lorsque dans la nuit du 20 octobre 1914, passant la frontière allemande, nous entendîmes monter de tout le train, glissant lentement dans la neige, la lente et poignante mélopée : «Ich hatt’ einen Kameraden», nous pûmes mesurer les énergies secrètes d’une armée dont la puissance matérielle ne nous avait point émus. Tous ceux qui ont vécu ces heures comprennent pourquoi, voulant refaire une race belle et forte, nous nous sommes promis de lui réapprendre à chanter, et à chanter autre chose que des «Marseillaises» braillardes ou de souillonnes «Madelons»…
«C’est parce que j’ai eu le cœur noyé dans la même tristesse qu’Ernest Psichari, mordu par la même douleur, chaque fois que d’Italie, de Suisse ou d’Allemagne, d’Allemagne surtout, je suis rentré en France, c’est pour cela que je vous présente aujourd’hui, fils de France, ces chansons. Il y a trois ans, au cours d’une soirée passée chez de jeunes catholiques du Quickborn Sarrois, nos hôtes nous prièrent de leur faire entendre quelques beaux chants de France. C’est à peine si nous pûmes leur chanter la ballade d’Anne de Bretagne ! Et comme nous feuilletions ce trésor qu’est leur «Spielmann» : «Nous n’avons rien de ce genre, dûmes-nous confesser. On n’a jamais beaucoup chanté en France». «Comment, répondit un jeune ouvrier sarrois, mais nous connaissons de vieux chants français et très beaux… Envoyez-nous ceux que vous trouverez». Sur quoi, le jeune ouvrier nous offrit son «Spielmann», mais il attend encore notre envoi d’échange et ce sera notre Roland…».
Agés de 10 à 24 ans, garçons et filles Jungkreuzfahrer/Hohenburger cultivaient ainsi le Volkslied et les danses populaires. Dans les villages, ils organisaient des «Elsasser-Owe», et la population s’assemblait pour chanter avec eux dans la fraternité ethnique. Il n’existait entre les jeunes aucune hiérarchie officielle, mais uniquement des fonctions bien déterminées. Paul Hauss, le chef d’état-major de l’abbé Arnold, était assisté d’Albert Guggenbühl, responsable et guide des randonnées ; de Joseph Reithler, ménétrier qui jouait du luth et de la guitare ; de Franz Klee (1910-1974), responsable des séances musicales, et dont le frère, Raymond-Lucien Klee, professeur de philosophie, arrêté en 1943, sera tué par un Français au camp de Schirmeck à coups de planche en avril 1944. Les sketches et le théâtre étaient la spécialité d’Emile Schaeffer, dit «Max», et de René Meussner, dit «Moritz» ; à eux deux ils formaient un couple d’un comique irrésistible : «Max und Moritz» ; et pourtant, le comique «Max» jouera plus tard, de 1936 à 1968, le rôle central du Christ à la perfection dans le célèbre «Passionsspiel» de Koenigshofen. Parmi les figures légendaires du groupe, il faut encore mentionner Charles Zents, dit «Absalon», skieur de valeur internationale, Henri Mourton et E.A. Usselmann, devenu médecin et poète sous le pseudonyme d’Anton Sandauer.
La «Wanderherberge» de Lichtenberg d’abord, puis celle de St-Petersholz (St-Pierre-Bois), convenaient à merveille, soit pour un séjour de deux jours, soit même pour des sessions prolongées. De là, les jeunes rayonnaient dans les bois et les monts, admirant les beautés et les lois de la nature, organisant parfois des randonnées nocturnes pleines de mystères ; l’on chantait les vieilles chansons populaires, dont la plus appréciée était peut-être : «Auf ! du junger Wandersmann !», un chant de compagnonnage.
Les jeunes vivaient leur enracinement dans le pays et son peuple : «Nous connaissions tous notre Alsace, son histoire et son peuple, écrit l’un des survivants ; il existe peu de villages où nous n’avions pas passé une nuit dans une grange après avoir réappris aux habitants leurs vieilles chansons populaires. Et c’était merveille de constater comment progressivement les assistants participaient aux chansons, mêlaient leur voix à celle des jeunes pour se réjouir des anciennes richesses du patrimoine ethnique».
3. Le Bund Erwin von Steinbach et Fritz Spieser
Comme le mouvement de jeunesse de l’abbé Arnold, qui fut le premier mouvement alsacien, ne concernait que les catholiques, il fut doublé à partir de 1926 par un mouvement inter-confessionnel à large dominante protestante, le «Bund Erwin von Steinbach», en souvenir du célèbre architecte de la cathédrale de Strasbourg. Il était une création de Fritz Spieser.
Fritz Spieser était né à Waldhambach, le 1er octobre 1902, où son père Hans Spieser était pasteur. Hans Spieser lui-même était originaire de la vallée de Munster et avec Ernst Martin et Hans Lienhart, il avait collaboré au célèbre dictionnaire alsacien : «Wörterbuch der elsaessischen Mundarten» ; il avait aussi rédigé une méthode pour lire et étudier le Hoch-Deutsch en partant, comme l’actuelle méthode Holderith, de l’alémanique alsacien. Le jeune Fritz, qui était le quatrième enfant sur cinq (Hilda, Erich Hedwig, Fritz et Willy), avait de qui tenir !
Et il le montra dès 1918. Un de ses professeurs du lycée de Saverne avait été responsable de la formation pré-militaire allemande ; au moment de l’armistice, il allait déployer d’autant plus visiblement un zèle francophile, et, avant toute notification officielle, exigea de ses élèves des devoirs uniquement en langue française. En guise de devoir français, Fritz Spieser lui remit le célèbre poème de Schenkendorf que le même professeur lui avait fait apprendre peu auparavant :
Muttersprache, Mutterlaut,
Wie so wonnesam, so traut !…
O wie trüb ist meinem Sinn,
Wenn ich in der Fremde bin,
Wenn ich fremde Zungen üben,
Fremde Worte brauchen muss,
Die ich nimmermehr kann lieben,
Die nicht klingen wie ein Gruss !
(Langue maternelle, sons maternels : quels délices, quelle intimité !… Comme mon esprit est triste lorsque je suis à l’étranger, que je suis obligé d’utiliser une langue étrangère, d’employer des mots étrangers que jamais je ne pourrai aimer, qui ne résonnent pas comme un salut !) Et le jeune Spieser fut mis à la porte du lycée.
Après un bref passage au Gymnase protestant de Strasbourg, son père l’envoya en avril 1920 en pays souabe, à Kirchheim-unter-Teck, où l’écrivain alsacien Bernd Isemann tenait une institution privée. Le décès de son père en 1922 le rappela en Alsace, et, pour gagner sa vie en même temps que pour apprendre le français, il alla exercer le métier de surveillant à l’Institut Ritz situé à Glay, petit village du pays de Montbéliard; mais dès le 10 mai 1923, il était appelé à faire son service militaire au 507ème Rgt. de chars de combat à Metz. Réformé temporairement le 26 octobre de la même année pour arthrite chronique, il put retourner en Allemagne où le poète Friedrich Lienhard lui avait facilité l’admission au Realgymnasium protestant de Stuttgart ; il y passa l’Abitur (Baccalauréat) le 4 mars 1926.
Il devait y subir la profonde influence du mouvement de jeunesse «Wandervogel» local, le «Bund der Köngener». Primitivement, ce mouvement était un cercle d’études bibliques, un «Schillerbibelkreis» (B.K.) qui travaillait à christianiser la vie scolaire. En 1919-1920, une crise interne avait abouti à l’abandon de la référence confessionnelle et biblique et à la naissance du «Köngener Bund» (K.B.), d’après le nom d’une ville des environs de Stuttgart. Sous la direction de J. Boeckh et du professeur J.W. Hauer, le Köngener Bund éditait un bulletin : Unser Weg (Notre chemin). Dans son ouvrage Tausend Brücken, Fritz Spieser écrivait lui-même : «Je fus saisi par la vague pure de ce mouvement de jeunesse alors à son apogée, qui des profondeurs de la vie populaire montait jusqu’à notre temps, de sorte que durant une période, toute mon âme en était submergée. Son contact m’apprit une chose importante : seule une élite était capable de se mouvoir à cette altitude, pouvait garder pur le temple et le feu qui cachait le Saint, qui ainsi valait pour tous» (p. 108).
Au cours de l’été de 1925, Fritz Spieser avait participé au voyage du Versöhnungsbund ou Mouvement International Pacifiste de la Réconciliation, qui donna lieu à de nombreuses rencontres avec d’autres groupes de Wandervogel. Il regrettait en Alsace l’absence d’un mouvement similaire et cherchait le moyen d’en créer un. Durant l’hiver de 1925-1926, en pleine Zukunft-Bewegung, il réunit les Alsaciens du Versôhnungsbund avec d’anciens membres du Wanderwogel d’Alsace-Lorraine et leur adjoignit des jeunes gens qui avaient épousé l’esprit de la Jugendbewegung. L’on chanta des chansons puisées dans le Zupfgeigenhansl, le célè bre recueil du Wandervogel ; dans la chaude ambiance de l’amitié juvénile, des plans s’échafaudèrent, et déjà les esprits ardents rêvaient de reconstruire, à l’instar des mouvements de jeunesse allemands, une «Jugendburg», un Château de la Jeunesse. Au début de 1926, ils organisèrent une randonnée dans les Vosges du Nord et entraient en relations avec les Jungkreuzfahrer/Hohenburger de l’abbé Arnold à Lichtenberg. Les explorations préliminaires étaient terminées.
La réunion constitutive de l’Erwinbund ou «Bund Erwin von Steinbach (Elsaessische Jugendwanderer)» avait été fixée au dimanche d’après Pâques, le 11 avril 1926 à Aubure près de Ribeauvillé où un pasteur lui avait trouvé un abri. Tard dans la nuit étoilée du samedi au dimanche résonnèrent autour du feu de camp les chants des garçons et des filles soutenus par la guitare. L’on adopta comme insigne distinctif la marque d’un tailleur de pierre de la cathédrale de Strasbourg, emblème rouge sur fond blanc. Et l’on établit les statuts suivants :
«La ligue Erwin von Steinbach (Bund Erwin von Steinbach) est une ligue interconfessionnelle de la jeunesse d’Alsace. Elle a pour but l’éducation morale de ses membres et, avant tout, de renforcer en eux le sentiment du vrai et du pur. Toute action ou immixtion politique est interdite. Par contre, le Bund Erwin von Steinbach s’emploiera à rapprocher les différences confessionnelles, sociales ou nationales. Il désapprouve énergiquement toute intolérance en ces domaines. Par l’organisation d’excursions et de soirées, il entretiendra les traditions ethniques.
«L’insigne de l’Erwinbund est un insigne rouge représentant la marque d’un tailleur de pierre qui figure au grand portail de la cathédrale de Strasbourg. Le Bund Erwin von Steinbach se compose de groupements locaux qui comprennent des sections de jeunes gens et de jeunes filles (Nester). A la tête de chaque groupe se trouve un chef. Les chefs de groupe se réuniront tous les mois pour discuter avec le Comité sur les questions intéressant le Bund. Le Comité se compose d’un président, d’un secrétaire, d’un agent de conciliation. Ce dernier s’occupe du comportement d’éventuels perturbateurs et en informe le Comité.
«Un nouveau groupe ne pourra être admis définitivement qu’à la suite d’une décision des chefs et après un stage d’un an qui pourra éventuellement être prolongé. Pour être admis, un candidat devra adresser une demande au groupe local. S’il est âgé de plus de 12 ans, il devra être recommandé par deux membres, dont le chef de groupe, autant que possible. L’admission provisoire sera prononcée à la majorité des voix et après deux tours de scrutin. L’admission définitive devra réunir les deux tiers des voix après un stage de deux mois.
«Les groupes comprennent : Pour les jeunes gens de 8 à 12 ans : les Roitelets (Zaunkönige) ; de 12 à 18 ans : les Ecuyers (Knappen) ; de 18 à 27 ans : les Chevaliers (Ritter). Pour les jeunes filles de 8 à 12 ans : les Roitelets (Zaunkônige) ; de 12 à 17 ans : les Hirondelles (Schwalben) ; de 17 à 27 ans : les Faucons (Falken). Les membres plus âgés ou mariés font partie de l’Otfriedgilde. Les «Zaunkönige» forment des nichées (Nester) de 12 membres au plus, sous la conduite des «Ritter» ou des «Falken».
Les «Knappen» forment des faisceaux de 12 membres au plus, sous la conduite d’un «Ritter».
Les «Schwalben» forment des nichées (Nester) de 12 membres au plus, sous la conduite d’un «Falke».
«Zaunkönige», «Knappen» et «Schwalben» se réuniront toutes les semaines. «Ritter» et «Falken» tous les quinze jours.
«L’usage de l’alcool et du tabac est interdit au cours des excursions et des réunions. Les membres se tutoient, sauf les membres de l’Otfriedgilde qui devront être consultés à ce sujet. La cotisation annuelle est de 1 franc pour les membres de 8 à 12 ans ; de 5 francs pour les membres de 12 à 17 ans ; et de 8 francs pour ceux de 17/18 à 27 ans. La cotisation de l’Otfriedgilde est de 20 francs.
«Les membres qui veulent quitter le Bund Erwin von Steinbach doivent adresser une demande motivée ; une décision sera prise à la majorité. Peuvent être exclus du Bund les membres qui lui portent préjudice ou qui ne se soumettent pas à ses statuts. L’exclusion sera prononcée par le groupe local à la majorité des deux tiers. L’exclusion d’un groupe local sera prononcée au cours d’une réunion des chefs, à la majorité des trois quarts ; l’on pourra faire appel au président dans un délai de huit jours. Chaque groupe particulier (Zaunkönige, Knappen, Schwalben) a sa propre juridiction présidée par le chef de la nichée. Les «Ritter» et les «Falken» jugeront eux-mêmes leurs différends sous la présidence de leur chef. L’insigne doit être restitué en cas de démission ou d’exclusion».
Un prospectus fut également rédigé et diffusé :
«La révolte contre la domination du matériel sur le spirituel a provoqué dans la jeunesse un mouvement général. Le Bund Erwin von Steinbach a pris naissance parmi la jeunesse alsacienne. C’est la ligue des jeunes gens qui aiment leur pays, qui éprouvent le besoin de connaître davantage leur pays et son peuple.
«Au cours d’excursions, ils pourront découvrir les beautés de l’Alsace. Ils chanteront des chants populaires. Ils auront l’occasion d’apprendre à connaître au cours des soirées, le passé et l’histoire de l’Alsace, les principaux héros, l’apogée de son art et de sa vie spirituelle.
«Le Bund Erwin von Steinbach contribuera aussi à rapprocher, autant que faire se peut, les différences et les oppositions confessionnelles et nationales. Il veut créer une communauté de jeunes gens qui tendent vers tout ce qui est vrai et pur, vers une humanité généreuse».
L’année suivante, en 1927, Fritz Spieser éditait à ses propres frais une brochure de 24 pages : «Bund Erwin von Steinbach (Elsaessische Jugend-wanderer)», dans le style créé par le mouvement Wandervogel et portant en dédicace ces quatre vers de Müller :
Es ist das kleinste Vaterland
Der grössten Liebe nicht zu klein,
Je enger es dich rings umschliesst,
Je näher wird’s dem Herzen sein.
(La plus petite patrie
n’est pas indigne du plus grand amour ;
plus ses limites te serrent de près,
plus elle est proche de ton cœur).
Dans un langage très poétique, Spieser expose les avantages des excursions qui éloignent des atmosphères enfumées et des montagnes de verres des dimanches après-midis passés au bistrot, mais rapprochent de la saine nature ; il décrit les éléments, les instruments et les phases d’une excursion, les aspects psychologiques de l’excursion en groupe (Zusammenwandern) et leur évolution selon les âges ; il étudie les richesses du Volkslied (chanson populaire), les chorales, les rondes, les mystères imités du Moyen Age ; il prêche la réconciliation entre les classes sociales et les nations, évoque le congrès pacifiste de la jeunesse européenne à Bierville dans le parc de Marc Sangnier et achève par une courte conclusion sur la finalité du mouvement :
«Peut-être la prétention de la jeunesse à se former elle-même pourrait-elle paraître quelque peu comme une outrecuidance. Mais n’est-elle pas un trait de lumière pour tous ceux dont le cœur a été étreint par l’annonce du déclin de l’Occident qui a assombri leurs espérances1 ? Mais ce n’est point un déclin, il s’agit d’une rénovation culturelle ! Quoi qu’il en soit, la question se pose de savoir quelles sont les forces les plus puissantes, celles de la destruction et du déclin, ou celles de la reconstruction. Dans sa grande majorité (pas tous !), la jeunesse se trouve déjà entraînée dans les tourbillons de la décadence, ou bien elle dort, douillettement protégée par des associations étroites sans se soucier du monde dans lequel devrait pourtant retentir sa voix ! Que nous reste-t-il encore de vivant de ce que nous voulions ici entreprendre ? Tout effort s’affadit dans le comporte ment actuel de l’arrivisme. L’esprit du temps ne veut faire de nous que des spécialistes et de froids gagneurs d’argent. L’effort de l’intériorisation et de la formation d’authentiques hommes civilisés doit être le nôtre. Alors seulement nous serons mûrs pour le service du peuple et en fin de compte de l’humanité, service auquel nous sommes tous destinés».
1. Allusion au célèbre livre d’Oswald Spengler : Der Untergang des Abendlandes (Le Déclin de l’Occident) publié en 1918, et qui a fortement ému les hommes dans l’entre-deux-guerres.
Dans l’organisation et la direction de son Erwinbund, Fritz Spieser disposait de précieux collaborateurs, notamment de Haug, Brum et Haas pour les garçons, des sœurs Sieffert, et plus tard de Baer, pour les filles.
Eduard Haug était né le 24 septembre 1907 à Habsheim ; son père receveur de l’enregistrement (Rentamtmann), mourut en 1922. Après des études secondaires à Strasbourg, et des cours à l’université de la même ville, il passa sa licence et en juillet 1929 son agrégation. Le 15 avril 1930, il était incorporé au 508ème régiment de chars de combat, et à la fin des EOR, en avril 1931, promu sous-lieutenant de réserve, traducteur-interprète au 2ème Bureau à Belfort. Malheureusement, le 20 mai 1931, il perdit une jambe dans un accident de tramway au Brandtplatz de Strasbourg. Démobilisé, il reçut un poste de professeur au lycée de Vesoul. Eduard Haug était membre fondateur de l’Erwinbund et appartenait au Heimatbund.
Werner Brum, né à Lorenzen le 6 juin 1903, fils de .pasteur et pasteur lui-même en 1931 à Niederroedern, avait fait ses études à l’Institut Ritz de Glay (Doubs), au séminaire protestant et à la faculté de Théologie de l’université de Strasbourg d’abord, puis de Genève. Lui aussi était au temps de ses études, membre fondateur de l’Erwinbund.
Albert-Frédéric Haas était né le 26 septembre 1907 dans une famille d’artistes à Strasbourg, et avait fait des études scientifiques à l’université de cette ville. Dès son incorporation au 67ème régiment d’infanterie à Soissons le 15 octobre 1931, il devint Maître de Musique et de Danse du mouvement.
Marie, Marguerite et Jeanne Sieffert étaient nées respectivement le 20 mai 1905, le 28 mars 1906 et le 26 août 1907 à Colmar. Marie fit des études religieuses à la faculté de Théologie de Strasbourg, Marguerite des études d’infirmière pour enfants et Jeanne alla aider un temps le Dr Albert Schweitzer à Lambaréné, au Cameroun. Ces trois sœurs mirent sur pied la branche féminine du Bund Erwin von Steinbach dont Marthe Baer, né à Strasbourg le 12 août 1909, fut un peu la cheville ouvrière.
Après son Abitur passé l’année même de la fondation de l’Erwinbund, et pour lequel il avait reçu l’équivalence du baccalauréat le 10 janvier 1927, Fritz Spieser s’était fait inscrire à la faculté des Lettres de Strasbourg, lorsque la maladie l’obligea à se rendre dans les Alpes, à Grenoble, où il réussit sa licence es Lettres. En novembre 1929, il retournait en Allemagne, d’abord à l’université de Goettingen, puis à celle de Mar- burg où il passa sa thèse de doctorat, imprimée en 1934 : Das Leben des Volksliedes im Rahmen eines Lothringerdorfes : Hambach (Kreis Saargemünd) (La vie du chant populaire dans le cadre d’un village lorrain : Hambach, arrondissement de Sarreguemines). A l’université de Goettingen il rencontra sa femme, une comtesse de vieille noblesse, Burggräfïn Amalia-Agnès von und zu Dohna-Schlobitten, avec qui il se maria civilement à Strasbourg le 24 août 1931 et religieusement quelques jours plus tard au château de Schlobitten, en Prusse-Orientale. Puis le couple vint se fixer dans une villa entre Ottrott et Saint-Nabor, au pied du Mont-Sainte-Odile.
Comme les Jungkreuzfahrer/Hohenburger de l’abbé Arnold, qui avaient une «Wanderherberge» d’abord à Lichtenberg, puis à St-Petersholz, le Bund Erwin von Steinbach avait acheté en 1926, par l’intermédiaire du pasteur Klein, beau-frère de Fritz Spieser, une vieille demeure paysanne appartenant à Madame Christine Müller, dans la forêt de Hanau, à Obermühltal près de Baerenthal. Restauré et équipé d’une vingtaine de lits de camp, ce «Landheim» ou «Foyer» restait ordinairement sous la surveillance de Bernhard Christian, cultivateur voisin.
En dehors des week-ends et autres petites vacances, le «Landheim» d’Obermühltal servait à des sessions de formation pour les membres du Erwinbund au cours des vacances d’été. Par groupes de 15 à 20, jeunes gens et jeunes filles venaient y séjourner deux à trois semaines. Garçons et filles avaient des chambres séparées ; une cuisine fonctionnait à l’intérieur par mauvais temps ; par beau temps, l’on préférait la cuisine de camping aux environs. A certaines époques, le «Landheim» se trouvait insuffisant et les garçons devaient coucher dans la grange, c’était le cas lors des sessions de chants qui rassemblaient de 30 à 40 jeunes. Les répétitions se faisaient dans les petites vallées adjacentes, au milieux de petites clairières aux résonances extraordinaires. Généralement, Albert Haas venait préparer les chants et les danses ; parfois, le musicien-compositeur de Colmar, Josef Simon, prenait la baguette, aussi bien au Mühltal qu’à la Hunenburg plus tard.
Le recueil des chants de base pour le Bund Erwin von Steinbach était depuis 1928, non plus le célèbre «Zupfgeigenhansl», mais «Frau Nachtigall» qui regroupait des Volkslieder du Xllème au XXème siècle. Ce recueil, édité par Lamy, avait été préparé par Fritz Spieser et un instituteur de la Volksschule de la Ruprechtsau, le musicien-compositeur Carl Reysz, né à Strasbourg le 13 novembre 1889. Les danses populaires se déroulaient en costume folklorique, les filles en robes rouges, les garçons en culottes grises et gilets verts. L’orchestre était assuré par des flûtes, des clarinettes, des violons et naturellement des guitares.
La Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine épiait soigneusement les faits et gestes du Landheim d’Obermuhltal ; en 1929, elle relevait que la lettre «o» de Wasenbourg avait été grattée dans la forêt d’Oberbronn : «Il est à présumer, écrivait le Commissaire de Police de Haguenau, que le ou les auteurs ne peuvent être que les étudiants membres de l’Erwinbund, dont la lettre «o» du mot Wasenbourg choque les sentiments allemands». De son côté, le commissaire spécial de Strasbourg avait fait espionner l’intérieur du Landheim et faisait surveiller la correspondance d’Obermuhltal pour y découvrir les sentiments des jeunes. Le 22 août 1932 il envoyait par exemple un rapport au préfet du Bas-Rhin, dans lequel il déclarait :
«Si la conduite de ces jeunes gens et jeunes filles, qui sont presque tous des enfants de pasteurs protestants, de pharmaciens ou de médecins, n’a pas jusqu’à présent retenu particulièrement l’attention au point de vue tenue, politesse, etc., il n’en est pas de même quant aux sentiments qui paraissent les animer. En effet, ils conversent uniquement en Hochdeutsch1 et ne chantent que des chansons allemandes. Dans la maison même règne la discipline allemande. Dans la cuisine, sur le tableau des corvées, toutes les inscriptions sont rédigées en allemand. On peut relever sur ce tableau des prénoms de jeunes filles tels Elfriede, Hertha. Certaines adresses des correspondances que reçoivent les intéressées sont rédigées en allemand pur, telle que la suivante : Fräulein Brumbder, Landhaus Obermühltal, Baerenthal. M. le commissaire spécial de Bitche qui m’a fourni les éléments de ces renseignements, conclut ainsi : En résumé, pour toute personne se rendant dans ce hameau d’Obermuhltal et qui est témoin de la façon dont est dirigée cette colonie de vacances et de l’esprit qui semble y régner, il peut subsister des doutes à savoir si l’on se trouve réellement sur le territoire français».
Visiblement, les autorités françaises et la police spéciale étaient imprégnées du mythe d’une pseudo-Alsace française germanisée après 1871. Un autre exemple de cette mentalité erronée des Français de l’Intérieur et des Fonctionnaires apparaît dans le rapport écrit le 27 octobre 1928 par le commissaire de la police spéciale de Haguenau : «Je signale à toutes fins utiles que l’Elsaessische Jugendwanderer, Bund Erwin von Steinbach (genre boy-scouts) a donné ces jours-ci une soirée de famille dans la salle de la douane à Haguenau. Le programme comportait des chansons populaires allemandes, des danses et rondes anciennes en costume souabe (allemand). La présence d’un grand nombre d’autonomistes, le programme développé et l’article paru dans un journal local à ce sujet, permettent d’affirmer que les tendances de cette association ne sont pas faites pour favoriser le développement de l’idée française en Alsace… J’ajoute que le programme a été signé par un nommé Fritz Spieser et imprimé à la firme Ch. Hauss, rue de l’Ail, à Strasbourg».
1. En fait, les membres du Bund Erwin von Steinbach s’exprimaient surtout en dialecte alémanique ou francique d’Alsace ; ils passaient tout naturellement au Hochdeutsch lorsque la situation l’exigeait.
Les chants étaient des plus variés. Il y avait des chansons de lansquenets comme «Und unser liebe Frauen vom kalten Bronnen», des chansons de tisserands comme «Ei, wie so töricht», des chansons typiquement alsaciennes comme «O Strassburg» ou bien «Zu Strassburg auf der Schanz», des chansons montagnardes comme «Da droben auf jenem Berg», des chansons d’excursionniste comme «Auf ! Auf ! ihr Wandersleut !», des chansons de chasse comme «Der Jager in dem grûnen Wald», des chansons de veilleur de nuit comme «Hört ihr Herrn und lasst euch sagen», des cantiques de Noël comme «Es ist ein Ros’ entsprungen» ou bien «Vom Himmel hoch», des chansons du recueil de l’abbé Louis Pinck comme «O du schöner Rosengarten». L’un des chants préférés de l’Erwinbund était le traditionnel «O ich armer Lothringer Bur !».
Au programme des danses figuraient notamment les pas suédois de Westgötha et d’Ostgötha, le Drei-Burschen-Tanz, le Schwedisch-Schottisch, le Spinnradl. Les valses et les polkas n’étaient point exclues, mais les Erwinbündler ne les dansaient qu’aux «Messti» (d’Uhrwiller et d’Engwiller par exemple).
Jamais l’Erwinbund ne manquait au «Bürefàsenàcht» de rehausser la fête populaire du «Schiwesschlàwe» d’Offwiller. Cette authentique coutume renvoyait à un très ancien culte solaire de l’équinoxe du printemps que l’Eglise avait toléré. Armés de longs bâtons, les jeunes gens postés sur un abrupt du Scheibenberg (Montagne des disques) projetaient des disques de bois enflammés par-dessus la vallée en frappant un rocher.
A pied, à bicyclette, les groupes du Bund Erwin von Steinbach sillonnaient l’Alsace pour animer la vie culturelle traditionnelle du peuple des villages et même des villes ; ils organisaient ainsi des séances à Ingolsheim, Hunspach, Birlenbach, Rotbach, Keskastel, Bütten, Petersbach, Büst, Eywiller, Adamswiller, Durstel, Kirchberg, Offwiller, Ottwiller, Wolfskirchen, Uhrwiller, Engwiller, Munster, Colmar, etc.
Les Elsass-Lothringen/Heimatstimmen avaient ainsi décrit dans leur numéro du 15 mai 1930 les activités de l’Erwinbund : «La jeunesse alsacienne s’occupe depuis quelque temps de son avenir culturel. Les membres d’une ligue de Strasbourg se déplacent dans le pays pour donner des représentations populaires. On n’est pas accoutumé à ces manifestations de la jeunesse, bien connues ailleurs. Toutefois celles du Bund Erwin von Steinbach ont trouvé un certain écho. Le groupe chante et danse. Il réunit les mélodies populaires aux danses populaires, le chant au mouvement. Le Bund Erwin von Steinbach veut servir le pays et contribuer au relèvement culturel de la jeunesse».
En septembre 1931, le Bund Erwin von Steinbach publiait le premier numéro de son bulletin de liaison, Der Wanderfalke (Le Faucon Pèlerin), édité chez Sohn et Robitzer de Saverne, ancien imprimeur de la Zukunft. La publication était prévue tous les deux mois, donc six fois par an. Le second numéro, de 30 pages et tiré à 1 500 exemplaires en janvier 1932, devait servir de numéro de propagande.
Le gérant du Wanderfalke était Fritz Ihme, né le 2 avril 1910 à Fénétrange en Lorraine, et fils du pasteur d’Offwiller. Après ses études au collège de Bouxwiller, il se rendit le 4 novembre 1929 à Strasbourg pour ses études de théologie, mais il dut quitter la ville pour Montpellier, le 24 mars 1930, à cause de sa santé, puis revint à Strasbourg comme boursier et interne du Thomasstift au printemps de 1931.
Dès la parution du numéro 2 du Wanderfalke, la presse assimilatrice et anti-autonomiste se déchaîna. Le journal radical et gouvernemental La République écrivait par exemple le 9 janvier 1932 : «Le Colportage Evangélique qu’Ernst fonda pour M. Würtz de Dorlisheim cherche à prendre contact à nouveau avec la jeunesse. Non, M. Würtz ! Cette fois-ci ça ne prendra pas ! Nous ne supporterons pas que l’on intoxique la jeunesse, et devant la carence des autorités, nous portons le cas devant l’opinion publique. Notre jeunesse grandit dans l’esprit français et doit croître dans la culture française ; nous ne supporterons pas qu’un Robert Ernst avec quelques pasteurs d’esprit prussien détourne la jeunesse de son véritable avenir et de ses vrais buts. Tel est notre devoir en notre qualité d’Alsaciens français et d’Européens qui ne veulent pas voir la paix de leur patrie mise en danger pendant des années à cause de quelques trublions».
Le recteur de l’académie de Strasbourg avait donné ordre à M. Strohl, doyen de la faculté de Théologie protestante, de convoquer le jeune Ihme pour le blâmer et l’inciter à arrêter la publication du Wanderfalke. Fritz Ihme avala le blâme, ne promit rien et continua comme avant. En juin 1932, les sanctions fondirent sur le «criminel» ; il perdit sa bourse et fut exclu du Thomasstift dont le directeur, le pasteur Christian Brandt, un patriote «cabochard», justifia son expulsion : «D’après le jugement porté par la presse sur cette revue, Der Wanderfalke, il résulte qu’il s’agit d’une feuille politique et à cette occasion les journaux ont parlé défavorablement du protestantisme. Il y a assez d’affaires politiques au Thomasstift !». Christian Brandt ne jugeait qu’à travers les journaux pro-gouvernementaux !… Quant au Directeur du Consistoire Supérieur de la confession d’Augsbourg, Ernwein, il ajouta : «L’étudiant en question n’a pas suivi les conseils des professeurs qui lui ont demandé de cesser ses fonctions de rédacteur de la revue Der Wanderfalke». La revue n’en continua pas moins à paraître régulièrement jusqu’en 1937 où elle fut remplacée par les Strassburger Monatshefte.
En 1932, le grand directeur commercial Alfred Toepfer, ancien Wan-dervogel, fit don de 100 000 francs pour l’érection à Sesenheim d’une Auberge de Jeunesse à l’occasion du centenaire de la mort de Goethe. En effet, c’est à Sesenheim que Goethe était tombé amoureux de la fille du pasteur, Frederike Brion, et qu’il devint un grand poète lyrique européen. Mais Robert Ernst intervint alors pour proposer la reconstruction d’un château médiéval, à l’instar de ce qui se pratiquait dans les mouvements de jeunesse allemands, où le Wandervogei avait restauré Burg Ludwigstein-an-der-Werra, le Quickborn Burg Rothenfels-am-Main, les Pfadfinder Burg Waldeck. Il valait mieux fonder une «Jugendburg» (château de la jeunesse) qu’une «Wanderherberge» (auberge de la jeunesse).
Alfred Toepfer acquiesça et l’exécution du projet fut confiée au Dr Fritz Spieser qui jeta son dévolu sur les ruines de la Hünenburg au nord de Saverne. Les travaux de construction de l’Auberge de Jeunesse commencèrent immédiatement et le bâtiment fut inauguré solennellement avec la participation des directeurs des Œuvres des Auberges de Jeunesse de France et d’Allemagne. Puis, avec une partie du patrimoine de son épouse, Agnès von und zu Dohna-Schlobitten, le Dr Spieser fit élever une grande bâtisse seigneuriale pour servir de Centre Culturel Alsacien, lieu de discussions et de rencontres, et haut-lieu artistique et musical. Les travaux durèrent de 1932 à 1944, date à laquelle ils furent interrompus. L’architecte en était Erich Loebell, l’entrepreneur Victor Bottlaender, le sculpteur Alphonse Rompel, les tailleurs de pierre Briwa et Trummer, le charpentier Fritzinger et le maître-forgeur Adolf. En 1938, à la place du donjon, le Dr Spieser fit élever un «Friedensturm» (Tour de la paix), dédié aux Alsaciens-Lorrains morts durant la guerre de 1914-1918 et renfermant un sarcophage rempli de la terre prélevée sur tous les champs de bataille où se sacrifièrent les «Feldgraue» alsaciens-lorrains.
Le Dr Fritz Spieser avait une conception aristocratique et élitaire de la société. Son but à court terme était la formation d’une élite politique et intellectuelle, qui par son existence même et son propre style de vie, puisse développer assez de forces attractives pour attirer le peuple et lui indiquer clairement la bonne voie à suivre. Toutes les femmes, et les hommes qui possédaient une instruction moyenne, devaient dans un second temps être engagés dans la lutte contre l’assimilation destructrice du Volkstum alsacien-lorrain. «Tout notre travail, écrivait-il vers 1934, ne consiste qu’à enraciner à leur insu ces gens dans leur sentiment naturel d’appartenance ethnique. Au contact de leur Heimat, de leurs maisons, de leurs chants, de leur beau dialecte, de leurs danses, doit jaillir un beau jour un sentiment inébranlable de différence par rapport aux immigrés Welsches».
C’est pourquoi, l’Erwinbund engageait les jeunes étudiants à se mettre en relation surtout avec les paysans, «matière première du peuple alsacien», et dont les villages offraient encore l’image non altérée, authentique, de la vie populaire et de la pure culture alsacienne. C’était aussi aux paysans que s’adressait en priorité l’almanach que Fritz Spieser publiait depuis 1936 : Elsass-Lothringen. Neuer Heimatkalender. Cet almanach présentait de belles reproductions de ruines médiévales, d’anciennes églises, de «Fachwerkhäuser» (maisons traditionnelles), de monuments historiques, de costumes et de scuptures qui renvoyaient au passé germanique de l’Alsace et soulignaient le caractère étranger des apports français. Le tout était mêlé de proverbes, de courts récits historiques, de légendes, etc. Le Dr Spieser ne réclamait pas seulement «le droit à la différence», il rendait cette différence tangible et visible.
Enfin en 1937, il lançait les Strassburger Monatshefte à dominante littéraire et artistique, avec l’espoir que l’enracinement dans le pays, dans son paysage et dans sa langue, indiquerait le chemin à suivre. Dans le comité de rédaction figuraient le peintre Lucien Bienaepfel qui avait écrit la préface du premier numéro, le psychiatre Rodolphe Schneider et René Schickele (1883-1940). La publication provoqua une contre-revue nationaliste, la Revue du Rhin, dirigée par Lucien Minck, anti-autonomiste, directeur des journaux français (bien écrits mais sans lecteurs), La République et La Dépêche.
4. Les associations d’étudiants universitaires
L’une des originalités qui caractérisaient les universités allemandes provenait de l’existence d’associations corporatives d’étudiants, issues des «nations» universitaires et des «Landmannschaften» populaires du Moyen Age, à travers la «Burschenschaft» et les «Korps». En Alsace s’étaient ainsi constituées dès avant 1870 deux corporations à l’université de Strasbourg, en 1855 la «Wilhelmitana» et en 1857 l’«Argentina».
Mises en veilleuse après 1918, elles reprirent vigueur et influence vers 1925, dans le sillage de la Zukunft-Bewegung. Les étudiants de la Wilhelmitana et de l’Argentina arborèrent à nouveau leurs «couleurs» et leurs uniformes (Wichs), mais les difficultés de l’après-guerre les préservèrent de certains excès dans lesquels tombaient facilement les étudiants d’outre- Rhin. Parmi les quatre corporations existantes à l’université de Strasbourg, la Wilhelmitana, l’Argentina, l’Alsatia et la Nideck, la plus dynamique semble avoir été l’Argentina, dont les Alt-Herren (les Anciens) étaient présidés par le pasteur Eberhard Stricker, signataire de l’Elsaesser-bund en 1918. Le président des «membres actifs» était en 1927 Werner Brum, membre fondateur du Bund Erwin von Steinbach ; en 1929, c’était Charles-Richard Guerrier, né à Windstein le 7 janvier 1906, matraqué à Colmar au cours du «Dimanche Sanglant» du 22 août 1926.
Les quatre corporations avaient formé une Fédération Corporative des Etudiants de Strasbourg, à la tête de laquelle se trouvait en 1929 Werner Brum. Le 17 novembre 1929, il assistait à ce titre au banquet qui suivait l’inauguration de la statue du «Meiselocker» qui remplaçait le célèbre et romantique «Vater Rhein» expulsé outre-Rhin et paradoxalement envoyé à Munchen en Bavière ! A la fin du banquet, Brum prononça un discours dans lequel il soulignait que cette fête avait permis pour la première fois de déployer publiquement les couleurs et les drapeaux des quatre corporations (Wilhelmitana, Argentina, Alsatia et Nideck).
Deux semaines plus tard, le 4 décembre 1929, sur l’initiative du pasteur Stricker et de Guerrier, l’Argentina organisait une «Friedrich Lienhard Gedenkfeier» (Hommage à Frédéric Lienhard). En ouvrant la séance, le pasteur Stricker fit l’éloge de Lienhard, poète alsacien, né le 4 octobre 1865 à Rothbach (Bas-Rhin), membre de l’Argentina et mort le 30 avril 1929 à Eisenach en Allemagne. Il fit partie de ces intellectuels alsaciens-lorrains qui s’exilèrent volontairement en Allemagne après l’armistice, de manière à pouvoir continuer leur œuvre littéraire en toute quiétude. Puis commença la seconde partie du programme, animée par le beau-frère du député René Hauss, Lorentz Karl, basse chantante à l’opéra de Würtzburg en Allemagne. Il déclama quelques poésies de Fritz Lienhard, comme «Sommerdorfchen», «Sontagsmorgen auf dem Odilienberg», «Die schöne Barbel», «Woher ?», «Letzte Fahrt», «Heim-weh», «Ihr Liebesbrief», «Herzeneinsamkeit», «Trotz», «Jugendland», «Wiederverkörperung», «Die Sonntage von Einst», «Meiner toten Mutter», «Das klassische Weimar-Schloss». Au cours de la troisième partie, la jeune Jeanne Forstler de Mulhouse, élève au conservatoire de Strasbourg, chanta des romances de Lienhard, accompagnée au piano par Juliette Nussbicker de Strasbourg : «Heilige Frau von Odilia», «Sommerwald», «Waldgruss», «Silberne Glocken», «Heilige Frau», «Glaube» et «Abendrot». La séance s’était déroulée dans la Salle Berlioz du conservatoire, ex-Palais du Landtag Elsass-Lothringens, devant un parterre de 200 personnes admises seulement sur présentation de la carte d’invitation.
La seconde corporation la plus importante par son dynamisme était «Alsatia- Argentoratum-Katholische Studentenverbindung». Elle avait été fondée en avril 1926, donc avant le Heimatbund, sur la proposition du député de la Volkspartei (UPRA) Michel Walter, de Jean Keppi alors secrétaire général de la mairie de Haguenau et adjoint au maire de Strasbourg de 1919 à 1925, de l’abbé Julien Schies, directeur de l’Elsaesser et du professeur de lycée Pierre Paulin. Son siège social était au 19 rue Jeanne d’Arc, à Strasbourg-Robertsau, mais ses 25 premiers membres se réunissaient volontiers aussi à «La Licorne», 40 rue du Vieux Marché au Vin.
Les membres d’Alsatia étaient tous catholiques et fréquentaient les établissements supérieurs de la ville. Parmi les buts corporatifs et moraux, communs à toutes les corporations d’étudiants, figurait formellement le devoir de cultiver l’histoire et les traditions de l’Alsace. La devise était : «In Fide, Virtus et Amicitia» (IFVA) (c’est-à-dire la vertu et l’amitié dans la Foi chrétienne). Ses membres utilisaient le Kommersbuch ou recueil de chants des étudiants allemands ; entre eux, ils s’exprimaient exclusivement en Hochdeutsch ou en dialecte alémanique d’Alsace.
En 1926, son premier président fut Alphonse Barthelmé ; le vice-président était Henri Pinck, neveu du banquier lorrain Emile Pinck, l’un des chefs de la Zukunft, et de l’abbé Louis Pinck, spécialiste du chant populaire lorrain ; en outre, Henri Pinck était assistant à l’Institut de Chimie à l’Université. Le secrétaire général était Paul Hauss, qui avait commencé ses études de droit en 1923 et qui était le bras droit de l’abbé Arnold dans la direction des Jungkreuzfahrer/Hohenburger ; la Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine le surveillait comme autonomiste. Le trésorier d’Alsatia était Emile Keller. Le 11 mai 1932, Alsatia assistait «en couleurs» et avec son drapeau à l’enterrement de l’abbé Xavier Haegy à Colmar.
Les liaisons de ces corporations d’étudiants avec les mouvements de jeunesse étaient visibles, notamment celles qui unissaient l’Argentina au Bund Erwin von Steinbach du Dr Fritz Spieser, et celles qui unissaient l’Alsatia aux Jungkreuzfahrer/Hohenburger de l’abbé Arnold. D’autre part, leurs relations avec les partis autonomistes étaient aisées à supposer, et si la police spéciale les surveillait, c’est qu’elle craignait que ces corporations ne soient utilisées dans les réunions publiques organisées par le Heimatbund.
Cependant, Jungkreuzfahrer/Hohenburger, Bund Erwin von Steinbach, Argentina, Alsatia, Wilhelmitana, Nideck, étaient exclusivement des mouvements alsaciens et autonomistes s’adressant à la fraction de la bourgeoisie encore consciente de son identité. Comment engager la grande masse des jeunes du peuple ? La réponse, c’étaient la Jung-Volkspartei, Jung-Lothringen et la Jungmannschaft qui essayèrent de la donner.
5. Die Jung- Volkspartei
Professeur injustement révoqué en 1926 pour avoir signé le Manifeste du Heimatbund (condamnation annulée le 3 mars 1933 comme illégale et abusive par la Cour de Cassation), député élu et invalidé en 1928, conseiller général élu en 1928 et invalidé en 1929, conseiller municipal de Colmar élu et invalidé en 1929 (invalidé chaque fois parce que iniquement condamné au Komplott-Prozess de Colmar en mai 1928), Joseph Rossé (1892-1951) sentait toute l’importance que représentait la création d’un mouvement de jeunesse recruté dans cette fraction du peuple encore préservée de la déculturation française et qui, dans sa grande majorité, avait su demeurer authentique et fidèle. C’était grâce à ces Alsaciens véritables qu’il lui paraissait possible de neutraliser les effets nocifs et délétères d’une certaine bourgeoisie qui bradait l’héritage ethnique par arrivisme social au détriment des masses et du Volkstum, qu’elle avait pourtant mission de protéger et de guider.
La «déchéance politique de la haute bourgeoisie alsacienne» avait été brillamment analysée par le royaliste A.E. Kuhlmann, dans la. Revue Universelle du 1er mars 1930. Après un bref rappel de la bourgeoisie de la Décapole qui s’était francisée à partir du XVIIIème siècle sans renier son héritage germanique naturel, et après la période allemande de 1871-1918, l’auteur en arrivait à l’après-guerre :
«Au lieu de l’idéal qu’il espérait, ce peuple à l’âme comprimée allait se trouver devant une vulgaire réalité. On sait le reste ; au lieu de la France rêvée, ce fut Marianne ; au lieu des Français de légende, des hommes comme les autres ; et puis, de nouveau, les misères habituelles. Les illusions ne furent pas épargnées non plus aux classes supérieures, car partageant l’illusion de tant de Français, elles crurent qu’à leur exemple le peuple se franciserait comme par enchantement… L’on crut qu’il suffisait de désirer pour vouloir, de vouloir pour réussir, et, — folie ! — on crut que les grandes masses populaires y parviendraient… Or, bien que par une sorte de clause de style on reconnût qu’il convenait de laisser agir le temps, des deux côtés des Vosges on voulait tant cette francisation du peuple qu’on se figura qu’elle était faite.
«La haute bourgeoisie surtout avait besoin d’y croire, car sans cette francisation, il ne lui était guère possible de reprendre son office de direction politique. Pendant une vingtaine d’années, elle s’était trouvée à mi-chemin entre le peuple alsacien, la puissance allemande et le souvenir français. Cette position lui avait laissé quelque raison de jouer un rôle et, maintenant que deux termes du problème subsistaient seuls, le peuple alsacien dans son originalité propre et la France qui allait l’absorber, ce rôle de la haute bourgeoisie pouvait redevenir prépondérant ; mais à cela il y avait deux conditions : qu’elle fût fermement française et qu’elle fût en parfaite communion avec le peuple.
«Or, il est un fait que chacun peut apercevoir, c’est que depuis la paix de 1918, la position de la haute bourgeoisie d’Alsace tend à devenir celle d’une caste de plus en plus étrangère à la masse du peuple. Elle s’est francisée complètement, elle se mélange aux Français de l’Intérieur, tandis que les gens du peuple ne changent rien encore à leurs allures et se tiennent même assez jalousement entre eux ; et le mouvement de la vie emporte les deux classes vers des pôles opposés ; le lien se relâche entre elles ; on court à un divorce. Certaines gens des hautes classes affectent volontiers du dédain pour ce que les plus écervelés d’entre eux appellent criminellement la «bocherie» du plébéien qui n’a pas su se teindre en Français. Celui-ci n’est pas comme tant de grands messieurs, hier flagorneurs d’Allemands, mués aujourd’hui en patriotes tapageurs. On rencontre parmi ceux-ci des gens qui se font une gloire d’avoir désappris l’allemand, que dis-je, qui oublient jusqu’au dialecte qu’ils ont parlé ! S’étonnera-t-on dès lors, que beaucoup d’Alsaciens se sentent froissés jusqu’au tréfonds de ce cœur qu’ils avaient naïvement apporté à la France et que, rebutés, mais rudes et fiers et d’esprit contradicteur, ils se jettent en arrière, se complaisent dans tout ce qui fait leur particularisme : leur dialecte, leurs coutumes, et confondent dans une même désaffection la France et ses flatteurs. Ceux-ci et par extension leurs pairs de la haute classe, et tous les Alsaciens de langue et de formation françaises, leur paraissent en bloc plus irritants que de vrais étrangers, parce qu’étant des leurs, ils font figure de transfuges. Ce sont des chefs qui ont fait faillite à leur mission.
«On ne peut dès lors s’étonner de la diffusion des idées autonomistes, même dans les profondeurs des classes populaires qui cependant ne se soucient guère en général d’idées ou de doctrines. Vu sous cet angle, l’autonomisme apparaît comme une forme de la lutte des classes ; c’est un tissu complexe d’envie sociale, de dépit, de patriotisme rebuté ou aigri. Mais que devient dès lors la bourgeoisie ? Une caste, et la plus anachronique qui soit, car elle ne s’appuie ni sur la force ni sur la fortune. Elle ne se soutient que par sa différence. L’ampleur que prend par là le mouvement autonomiste exaspère par un choc en retour la colère des hautes classes, de sorte que, entre les deux camps, la fissure s’accroît chaque jour. Le peuple livré à lui-même devient une plèbe, et son autonomisme une virulente démagogie.
«L’action politique de la haute bourgeoisie depuis l’armistice a été également fâcheuse. En amateurs souvent, ses membres prêtèrent leurs concours à la propagande officielle. On sait ce que signifie chez nous ce mot délicieux en sa naïveté : une sage petite bureaucratie s’installe ici et là, paisible, bien en évidence ; elle compose des brochures orthodoxes, fait donner des conférences, des soirées de cinéma, où l’on sait d’avance que tout sera optimisme et louange ; elle publie des journaux cousus de fil blanc, en un mot elle s’étale avec candeur là où tout devrait être imprévu, souterrain, caché, dosé. Tout cela a bien des chances de n’atteindre jamais que des publics convaincus d’avance. De leur côté, les partis gouvernementaux font aussi paraître à grands frais des journaux parfois fort bien rédigés, composés dans le style du Temps et que ne peuvent lire, bien entendu, que des bourgeois «bien», ceux-là même qui les subventionnent.
«D’autre part, jamais on ne verra un grand bourgeois se dresser et prendre la parole en dialecte dans une assemblée populaire. Il est juste cependant de reconnaître que les femmes ont agi avec plus de discernement et d’énergie, et c’est un vrai plaisir de citer ces dames courageuses de la société élégante de Strasbourg, qui aux dernières élections législatives firent de leur personne et en alsacien une utile campagne pour les candidats patriotes. Mais pour un acte d’énergie, combien de faiblesses ! L’on aime mieux se draper dans sa dignité et décocher des sarcasmes, se perdre en criailleries, agonir les «sales Boches». La série des élections de 1928 et 1929 a fait ressortir non seulement l’impuissance de cette classe, mais vraiment sa nocivité politique. Elle ouvre trop souvent le chemin aux ennemis de la France qui sont en même temps ses ennemis de classe…».
Joseph Rossé, Marcel Stürmel et leurs amis d’une Volkspartei délestée des bourgeois nationalistes par la création de l’APNA, se tournèrent donc résolument vers le peuple et en 1929 ils commencèrent à mettre en route le mouvement de Jeunesse de la Volkspartei sous le nom de «Jung-Volkspartei». C’était à Colmar et cette première section ne comptait alors que huit membres. Progressivement, la Jung-Volkspartei se développait de sorte que le 16 août 1931, Joseph Rossé et le chapelain du pèlerinage de Notre Dame de Dusenbach purent organiser le premier congrès du mouvement dans une clairière à l’ouest de Ribeauvillé, la «Glashütte» (La Verrerie).
Une centaine de jeunes gens, dont un tiers de jeunes filles, encadrés d’une dizaine d’aînés de la Volkspartei, se rassemblèrent au Herrengarten de Ribeauvillé, où se forma le cortège officiel pour la Glashütte. Deux pancartes précédaient, avec l’inscription «Plus jamais de guerre» et le dessin d’un fusil brisé, puis une fanfare aux cuivres. Sur une grande estrade et devant un autel pavoisé aux couleurs tricolores, le chapelain de Dusenbach célébra la grand-messe en présence de l’abbé Haegy, puis il bénit le drapeau «rot un wiss» (rouge et blanc), drapeau de l’Alsace. Le jeune Weiss, chef de la section de Colmar, prononça une courte allocution d’ouverture pleine d’enthousiasme, suivie de la sonnerie du «salut au drapeau» et de la remise solennelle du drapeau par le député Marcel Stürmel, qui expliqua la signification des couleurs «rouge et blanc», symbole de l’amour à l’égard de l’Alsace, et le sens de la cravate tricolore fixée à la hampe, symbole de la loyauté de la Jung-Volkspartei à l’égard de l’Etat français. «Le grand drapeau blanc et rouge, le petit nœud tricolore : le grand symbole, les petits devoirs !…» commentait ironiquement la France de l’Est du 18 août 1931. L’on procéda ensuite à la remise de trois écharpes, la première par Weber de Mulhouse au nom de la Volkspartei du Sundgau ; la seconde aux couleurs «rouge et vert» de la ville de Colmar par le conseiller municipal Haag au nom de la Volkspartei de Colmar ; la troisième par le trésorier Schillinger d’Ensisheim, aux couleurs locales «bleu et blanc».
Le repas champêtre fut suivi par une séance de travail, au cours de laquelle Joseph Rossé exposa les devoirs actuels de la jeunesse chrétienne d’Alsace ; l’on discuta les statuts provisoires de l’union régionale des sections de la Jung-Volkspartei, et l’on désigna un comité directeur provisoire comprenant Joseph Rossé, Marcel Stürmel, Eugène Hertzog (maire de Colmar), Vogel (adjoint au maire de Colmar), Barthel de Ribeauvillé, Schillinger d’Ensisheim (trésorier), Soszler de Guebwiller et Weber de Mulhouse. La réunion s’acheva vers 17 heures, après le vote de deux résolutions ; la dernière était un salut au chanoine sénateur Eugène Millier, président de la Volkspartei, et à l’abbé Xavier Haegy, pour les appuyer dans leur opposition au chanoine Didio qui rêvait alors de réunir l’APNA à la Volkspartei ; la première s’exprimait comme suit :
«La Jung-Volkspartei, à l’occasion de son premier congrès régional tenu le 16 août 1931 à la GlashUtte à Ribeauvillé, constate avec satisfaction que le programme de la Volkspartei (UPRA) est approuvé par la jeunesse alsacienne qui le soutient à bloc. Cette jeunesse appuie particulièrement les revendications suivantes :
1 — l’organisation de toute la vie publique d’après les principes chrétiens ;
2 — la lutte contre la haine entre les peuples et pour le développement de l’entente entre les Etats, particulièrement entre la France et l’Allemagne ;
3 — des réformes radicales dans le domaine social et économique, tendant à procurer à toutes les classes, notamment aux ouvriers, la situation à laquelle ils peuvent prétendre en tant qu’hommes, chrétiens et citoyens ;
4 — la réalisation prévue dans le programme de notre parti en 1919 et conforme aux intérêts de notre région, d’une autonomie administrative, d’un budget particulier, et d’une représentation régionale (Landtag), seule capable d’assurer la vie de notre Heimat au mieux des intérêts de l’Alsace, de la paix mondiale et de la France.
«La Jung-Volkspartei salue avec respect et reconnaissance les chefs du parti ; elle s’engage à se montrer digne de ses aînés et à travailler sans repos pour le bien de la Volkspartei».
En attendant que la Jung-Volkspartei puisse disposer d’un journal particulier, elle s’exprimait dans La Voix d’Alsace d’Oscar de Férenzy, notamment sous la plume du jeune Georges Spitz, âgé de 17 ans, fils du boulanger de Bergheim, qui était déjà le village natal de Paul Hauss, chef des Jungkreuzfahrer/Hohenburger et secrétaire de l’Alsatia. Dès le 8 août 1931, Georges Spitz avait publié un article qui attira l’attention et qui s’achevait par ces mots : «Nous sommes des Français, nous sommes de bons Français, mais des Français avec restriction !… Et cela tant que le peuple n’aura pas casé à sa vraie place la bande infâme qui le tyrannise !».
Le samedi 26 février 1932, la section Jung-Volkspartei de Bergheim tenait sa réunion pour écouter M. Wendling amené par le conseiller général de Ribeauvillé, Sipp, et surtout pour préparer la campagne des élections législatives de mai. Le président d’honneur de la Jung-Volkspartei de Bergheim était l’adjoint au maire, Ignace Mahler ; le président, Paul Hugg ; le vice-président, Georges Spitz, étudiant en droit à Strasbourg ; le secrétaire, Charles Bass, également étudiant. Parmi les membres figuraient Julien et René Hugg, Joseph et Charles Dillenseger, Stephan, Eugène Maiblum, Laurent Bohn, Robert et Joseph Feiss, enfin Buecher.
La Jung-Volkspartei se trouvait bientôt fortement implantée en Haute-Alsace, notamment à Colmar (président A. Weiss), à Mulhouse (président Fuchs), à Ribeauvillé (président Vonfeld), à Bergheim (président Hugg) à Rodern, Husseren-les-Châteaux etc., mais aussi en Basse-Alsace à Strasbourg, Schiltigheim, Illkirch-Grafenstaden, Saverne, Erstein, Molsheim, Benfeld et Hüttenheim.
Le comité directeur de la Volkspartei s’était réuni au Münsterhof à Strasbourg le 13 juin 1932 pour étudier les résultats des élections et la situation du mouvement de jeunesse. Le député Michel Walter déclara que l’«Arbeitsgemeinschaft», la communauté de Travail avec la Volksfront (Front Populaire Alsacien) devait être maintenue — c’est-à-dire la collaboration avec la Landespartei, la Fortschrittspartei et la Kommunistische Partei-Opposition — aussi longtemps que la sauvegarde des intérêts particuliers de l’Alsace ne serait point garantie. Il signala que les différends entre la Volkspartei et la Landespartei, manifestés au lendemain des élections législatives de mai, étaient aplanis est que l’entente régnait à nouveau. Puis, l’abbé Schies insista fortement sur la nécessité d’implanter partout des sections de Jung-Volkspartei et le rédacteur à VElsaesser, Rei-bel, fit alors un exposé détaillé sur la situation de ce mouvement de jeunesse. Il annonça que de nouveaux groupements de Jung-Volkspartei étaient en formation à Bischheim, Hochfelden, Strasbourg-Neudorf, Strasbourg-Kronenbourg, Bischwiller, Uttenheim, Bolsenheim, Wasselonne (Wasselnheim) et Truchtersheim. Il remercia le député Seltz pour les efforts qu’il déployait en vue de la création de sections de Jung-Volkspartei dans tout son arrondissement d’Erstein. Le député Meck fit également l’éloge du mouvement de jeunesse et demanda qu’il soit développé le plus possible.
Au congrès des délégués de la Jung-Volkspartei, le 22 octobre 1933, le député Marcel Stürmel exposa ainsi les caractéristiques du mouvement :
«La jeunesse d’Alsace s’engage en faveur des traditions religieuses… Cette jeunesse alsacienne veut rester liée au sang, au sol et aux sentiments de la Heimat. Elle remplit loyalement ses devoirs à l’égard de l’Etat auquel elle appartient. Mais peut-être place-t-elle, au point de vue sentimental, la petite Heimat, où s’enracine la famille, à la place où d’autres peuples ont placé une patrie plus grande. Cette jeunesse, ouverte au monde, située entre deux cultures, touchée et fécondée par les deux, est disposée à prendre contact, à trouver un rattachement, avec tous ceux qui pensent comme elle. L’étude de la langue française dans notre pays de frontière ne trouve point d’adversaire chez nous, mais cette langue ne doit pas servir d’arme contre la langue maternelle allemande !»
Pour ses congrès annuels, la Jung-Volkspartei pouvait désormais réunir environ 5 000 jeunes gens de 18 à 28 ans dans une atmosphère de dynamisme enthousiaste. Au quatrième congrès de Haguenau le 12 mai 1934, elle prit la résolution suivante :
«Nous rejetons toute assimilation qui veut étrangler notre particularisme et qui veut nous déraciner. Car plus que jamais, les faits démontrent que seul un développement édifié sur les fondements traditionnels, naturels et historiques (dass nur eine bodenständige, auf den natürlichen und geschichtlichen Grundlagen aufgebaut) est capable de tenir tête aux assauts répétés.
«Sur les ruines du socialisme et du libéralisme qui s’effondrent autour de nous, nous voulons créer une société nouvelle, qui ne connaisse plus aucun capitalisme exploiteur d’homme, mais qui assure au plus pauvre de nos compatriotes une existence digne, aux professions la collaboration de droit au destin du pays, et qui enchaîne au Bien Général l’arbitraire économique des individus et des groupes de pression».
Le ton de la Jung-Volkspartei était devenu plus révolutionnaire sous l’influence de la victoire du nazisme en Allemagne. Hitler avait signé un concordat avec le Vatican ; le nonce apostolique à Berlin était le futur Pie XII, Mgr Pacelli ; «Die Nacht der langen Messer» (la Nuit des Longs Couteaux) n’avait pas encore rougi les mains du chancelier Hitler ni terni le blason de la croix gammée ; à l’occasion du 19ème centenaire de la mort du Christ, la ville de Trêves avait exposé la Sainte Tunique qui avait attiré plus de 100 000 pèlerins d’Alsace, stupéfaits de la gentillesse de l’accueil, de la propreté des rues, de l’ordre social et du travail des Allemands. Par contre, le libéralisme et la démocratie parlementaire française corrompue et éclaboussée par les scandales à répétition, donnaient l’impression que l’on assistait à la fin d’une civilisation et à l’avènement d’un monde nouveau, jeune, beau, ordonné, généreux et dynamique, dont l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie semblaient alors offrir un avant-goût de paradis.
Il faut tenir compte de ces circonstances pour comprendre l’article que Joseph Rossé, président de la Jung-Volkspartei, écrivait précisément la veille et en préparation du congrès de Haguenau, et dans lequel il déclarait : «Les grands mots de progrès, de liberté, d’accroissement de la production, ont perdu leur dynamisme… Un progrès sans frein a souvent donné le travail à la machine, auquel jeunes et vieux doivent assister en chômeurs. Le libéralisme doit céder le pas à l’autorité, la liberté à la discipline, le matérialisme à la domination de l’esprit».
Entre temps, le mouvement s’était doté d’un hebdomadaire de quatre pages qui s’appelait simplement Jung-Volkspartei, portait les armes et le drapeau de l’Alsace dans le titre avec la croix lorraine et la devise : «Für Gott, Volk und Heimat» (Pour Dieu, le Peuple et l’Alsace). Dans le numéro du samedi 3 novembre 1934, ce journal annonçait entre autre la création, le 28 octobre précédent, de deux nouvelles sections de Jung-Volkspartei, l’une à Kutzenhausen avec la participation du député Elsaesser, l’autre à Eguisheim au restaurant Schreiner, sous la présidence de Hausherr, avec la participation du député Joseph Rossé et de A. Weiss. On annonçait aussi, pour le lendemain 4 novembre, le congrès des délégués de la Jung-Volkspartei à Sélestat avec une messe à la mémoire de l’abbé Haegy et un programme très chargé où figurait en bonne place le discours du député Rossé : «Quelles leçons tirons-nous de l’expérience acquise avec et dans la Jung-Volkspartei ?». On y trouvait encore le projet de Wallach de créer un Mouvement de Jeunesse Démocrate et la nouvelle que même les Anciens Combattants avaient créé des «Jeunesses UNC» alimentées par les caisses de l’Etat !
A l’imitation de l’Elsaessische Volkspartei, la Christlich-Soziale-Volkspartei (Union Chrétienne de Lorraine) fondait à Sarreguemines, le 3 février 1935, son propre mouvement de jeunesse, «Jung-Lothringen» (Jeune Lorraine) qui de suite entra en relation avec la Jung-Volkspartei dont elle suivait les mots d’ordre et l’évolution. Au congrès de Colmar le 7 Juillet 1935, ce fut dans l’enthousiasme du souvenir d’Elsass-Lothringen qu’une délégation de 50 jeunes Lorrains était accueillie.
A la veille de la guerre, la jeunesse était persuadée que le salut se trouvait uniquement en Alsace et que tous les maux venaient de Paris. La France mythique de 1918 s’était muée en repoussoir ! Et la Heimat, sous le pseudonyme de Hans Mörsperg, posait cette question qui sonnait comme un adieu : «Nous interrogeons le pays, qui de toute façon n’est pas le pays que nous avons choisi : où sont les grands porte-drapeau de la culture de l’âme et du cœur qui jadis avaient fourni à la nation française enthousiasmée de sa civilisation les plus grandes et les meilleures traditions ? La France est-elle épuisée et n’a-t-elle plus rien à dire ?»
6. La Jungmannschaft de Hermann Bickler
La Jungmannschaft (Equipe de Jeunes) était intimement liée à la personne de l’avocat strasbourgeois Hermann Bickler, né le 28 décembre 1904 dans une ferme lorraine du pays de Bitche (Bitscherland) à Hottwiller. Il perdit tôt son père et fut surtout élevé par sa famille maternelle. Durant ses études de droit, il s’intéressa beaucoup à la Heimatbewegung et à la question des Minorités Nationales. En 1927, avec Paul Schall, il représentait l’Alsace-Lorraine au congrès autonomiste breton de Rosporden, et le 12 septembre 1927, il assistait à Quimper à la fondation du Comité Central des Minorités Nationales de France.
A l’université de Strasbourg, il avait regroupé dès 1924 les militants les plus actifs de la Wilhelmitana et de l’Argentina en une association autonomiste, le Heimatbund, qui, l’année suivante, propageait la Zukunft dans les milieux estudiantins. Lors de la création du grand Heimatbund à la Pentecôte 1926, le groupement s’y affilia, et pour éviter toute confusion adopta le nouveau nom de «Wasgau» (Vosges). En 1927, le groupe Wasgau suivit Karl Roos dans la fondation de l’Unabhangige Landespar-tei. A partir de janvier 1931, Hermann Bickler obtint une page à l’intérieur de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), qu’il intitula Jungmannschaft (L’équipe des Jeunes). Il y publiait des textes sans compromissions et sans ambiguïtés. Par exemple, le 21 février 1931, il écrivait un article linguistique : «Unsere Sprache» (Notre langue) ; il ne reconnaissait qu’une seule langue légitime, l’allemand ; toutes les autres langues étant des langues étrangères : «En soi, la langue française nous est aussi étrangère que l’italien ou l’espagnol. Nous apprenons plus facilement l’anglais que le français, parce que l’anglais se rapproche davantage de l’allemand… En allemand, langue nationale signifie langue du peuple». Et Hermann Bickler réclamait une étude approfondie de la langue allemande pour les Alsaciens-Lorrains, car «chaque peuple ne possède qu’une seule langue (Jedes Volk hat nur eine Sprache)». Logique avec lui-même, il ne parlera que le Hochdeutsch dans sa famille et avec ses enfants.
Le 8 novembre 1931, la faculté de Droit de Strasbourg était en émoi à cause d’un tract en allemand rédigé par un étudiant appartenant au groupe de Hermann Bickler, Peter Bieber : «Aux étudiants d’Alsace-Lorraine !». Il disait notamment :
«Vous êtes étudiants ! Comme tels, vous êtes appelés à devenir plus tard le modèle et le guide de votre peuple. Comme tels, vous avez le devoir de clarifier votre comportement intime à l’égard de votre peuple, et cela librement, sans vous laisser tromper par les slogans politiques, et indépendamment des vues officielles et des finalités de l’école… Avez-vous déjà pensé que vous appartenez à un peuple dont la langue de toujours a été l’allemand ? Avez-vous honte de la langue de vos pères ? Si non, trouvez-vous juste que cette langue ne doive plus être valable en Alsace et en Lorraine ?… Si une langue n’est plus étudiée à l’école et à l’Université, si elle n’est plus employée que sous sa forme dialectale, elle perd sa capacité d’exprimer les réalités abstraites et dépérit. Votre langue n’est étudiée à l’école que comme langue étrangère ; est-ce juste ? On vous enseigne les connaissances scientifiques dans une langue qui n’est pas la vôtre et que seule l’école vous fabrique ; est-ce juste ? Avez-vous conscience que celui qui change de langue fait violence à son âme ?… Nous Alsaciens-Lorrains, nous sommes nos pires ennemis si nous méprisons ce que nos ancêtres nous ont transmis et si nous nous attachons aux choses étrangères. Méditez cela en silence et parlez-en entre vous. Et alors, laissez la langue welche. Parlez allemand, gardez en honnête homme le caractère sans équivoque et authentique de votre peuple. Car sachez-le : toute langue vient de Dieu, mais une seule est pour vous seuls. Gardez la langue sacrée ! (Gottes ist jede Zunge. Aber Eine für Euch allein. Hütet den heiligen Laut)».
Le conseil de l’université exigea une manifestation publique de protestation ; les journaux à la solde du gouvernement tirèrent à boulets rouges sur cet «attentat contre la France» (!), et comme les autorités n’arrivèrent à découvrir ni l’auteur Bieber, ni le diffuseur Krämer, elles accusèrent injustement un auditeur libre allemand, nommé Hartmann, qui travaillait à une thèse de doctorat sur le Droit administratif en Elsass-Lothringen ; et l’étudiant innocent fut expulsé de France !
D’autre part, le supplément Jungmannschaft avait provoqué bien des remous chez les lecteurs de l’Elsass-Lothringer Zeitung, de sorte que la rédaction du journal lança le 20 novembre 1931 une enquête. Elle signalait que Jungmannschaft avait recueilli de vifs éloges, mais avait aussi fait l’objet de sévères critiques ; du reste, plutôt qu’un supplément, il ne s’agissait que d’une «tribune libre» mise à la disposition du groupe de jeunes. Leurs idées avaient été approuvées par les uns, condamnées par les autres. Pourtant il était nécessaire que ces idées fussent exprimées au moins une fois, «parce que nous, autonomistes, nous ne voulons pas nous atrophier dans notre tour, mais nous voulons prendre part au développement intellectuel du monde entier. Nous espérons d’ailleurs que nos amis de la Jungmannschaft continueront de collaborer à notre journal, même si nous devons renoncer à publier comme auparavant Jungmannschaft».
Ainsi que le laissait prévoir la note du 20 novembre 1931, le supplément Jungmannschaft fut supprimé, mais le nom resta. Assurément, Hermann Bickler et ses compagnons continuaient d’écrire dans l’Elsass-Lothringen Zeitung (ELZ)), mais à titre de simples rédacteurs. Par exemple le 9 janvier 1932, l’avocat Bickler revenait sur «le cas Hartmann» et s’en prenait à l’université de Strasbourg envahie et dominée par les étrangers ; elle n’avait plus rien d’alsacien ; par l’intermédiaire de l’Association Générale Fédérative des Etudiants, ces étrangers opprimaient intellectuellement et spirituellement les indigènes d’Alsace-Lorraine, et s’exprimaient à leur place dans un sens qui était celui des conquérants et non du Volkstum.
Le 29 mai 1932, après les élections législatives, Hermann Bickler était élu membre du comité directeur de l’Unabhängige Landespartei du Dr Karl Roos. Le 2 septembre suivant, au restaurant du Pigeon, la «Dicke Marie» des étudiants, la section de Strasbourg, débattit de la création d’un mouvement de jeunesse pour la Landespartei, analogue à celui de la Jung-Volkspartei qui venait de tenir son second congrès. Ce mouvement s’appela naturellement «Elsass-Lothringische Jungmannschaft» (Equipes de Jeunes d’Alsace-Lorraine) ; il fut confié à Hermann Bickler qui devait l’organiser et l’instruire en vue d’en faire les futurs piliers du mouvement autonomiste.
L’organisation interne du mouvement de jeunesse fut rondement menée d’après le principe de la camaraderie et de l’autorité (Führerprinzip), avec comme cadres, des hommes de confiance (Vertrauensleute), des cellules (Zellen) et des groupes (Ortsgruppen), comme cela se faisait dans les mouvements de jeunesse de la République de Weimar, la «Bündische Jugend». A la tête des Zellen et des Ortsgruppen se trouvaient des Ftihrer ou Guides, responsables non devant leurs équipiers mais devant la direction centrale du mouvement. Deux ou trois fois par an, les Ortsgruppenführer et les Vertrauensleute se réunissaient pour étudier la situation et fixer la ligne politique de la Jungmannschaft ; l’application des décisions était laissée au Rat der Leitung ou Conseil de direction. Au cours de ces réunions de guides, Vertrauensleute et Ortsgruppenführer exposaient leurs rapports dont les conclusions ne donnaient pas lieu à un vote ; la Direction prenait seule les décisions finales, éventuellement à rencontre des opinions ouvertement exprimées par la majorité de l’assemblée. Entre eux, du dernier à Hermann Bickler, les jeunes ne s’appelaient que «camarades».
Comme emblème le mouvement avait adopté la Wolfsangel, une vieille rune symbole de détresse, déjà utilisée aux Pays-Bas par Anton Mussert (1894-1946). Le drapeau était noir, frappé d’une Wolfsangel verticale rouge comme sang et feu. La devise résumait le but du mouvement : «Frei Volk in eigenem Land» (Peuple libre dans son propre pays). La Jungmannschaft se recrutait primitivement dans la paysannerie considérée comme partie encore saine du peuple, mais plus tard elle s’ouvrit également aux ouvriers. Le caractère rural de ce mouvement de jeunesse resta toujours dominant.
En 1932, la Jungmannschaft publiait un petit fascicule de propagande en dix points qui exprimaient son programme sous le titre : «Was wir wollen» (Ce que nous voulons) :
«1. L’Elsass-Lothringische Jungmannschaft, en tant que nouveau mouvement, veut regrouper tous les Alsaciens-Lorrains pour défendre efficacement leur identité ethnique (Volkstum) et leurs droits vitaux. Sa devise est : un peuple libre dans son propre pays ! Elle lève le vieux drapeau de la Guerre des Paysans avec la Wolfsangel rouge en signe de défi de notre résistance à toute violence injuste.
«2. Nous combattons dans le cadre légal, bien que depuis 1918 tous les gouvernements de Paris aient attaqué les droits vitaux (Lebensrechte) de notre peuple. Nous ne voulons pas porter atteinte à la France, mais nous n’aurons de cesse tant que l’existence spirituelle, intellectuelle et matérielle d’un million et demi d’Alsaciens-Lorrains ne sera pas assurée et jusqu’à ce qu’elle puisse se développer librement. Nous rejetons absolument toute assimilation.
«3. Nous ressentons comme la pire des injustices et le plus grave dommage l’oppression de la langue allemande par l’Etat Français. On nous demande de faire ce qui ne se fait nulle part : nous ajuster à ceux qui viennent chez nous ! Dans notre propre pays, notre langue doit être partout en première place, car les deux éléments) le pays et la langue, n’appartiennent qu’à nous seuls. L’oppression de notre langue maternelle est une attaque contre notre propre culture qui vaut bien celle de la France. Notre belle langue est parlée par plus de 100 millions de personnes au monde. En combattant notre langue allemande sous sa forme dialectale orale ou sous sa forme littéraire écrite, l’on méprise notre propre être, tel qu’il s’était constitué depuis mille ans, l’on nous vexe, nous et nos ancêtres. Lorsque nous ne pourrons plus utiliser notre langue allemande par la parole ou par l’écrit que difficilement, ou même plus du tout, nous serons devenus des handicapés intellectuels, incapables de soutenir le dur combat de l’existence. Nous devons nous-mêmes, chaque jour et partout, nous engager et combattre par les actes en faveur de notre belle langue allemande.
«4. Chaque peuple a le gouvernement qu’il mérite. Il est insensé d’injurier le gouvernement de Paris. Les Alsaciens-Lorrains sont eux-mêmes responsables de la situation ! Au lieu d’aller se lamenter et de parlementer à Paris, nous ne devons finalement compter que sur nous-mêmes. Nous n’avons pas seulement le droit, nous avons aussi le devoir de déterminer seuls notre propre destin. Notre destin ne se décidera que chez nous et seulement par nous. Nous disposons des moyens pour fixer le destin qu’il nous faut. Il suffit de le vouloir fermement. Dans le monde ne vaut et n’existe que ce qui s’obtient et se soutient courageusement. Et nous devons enfin nous unir.
«5. La multiplicité des partis politiques est un malheur… Nous sommes contre les partis politiques et pour l’unité du peuple d’Alsace-Lorraine. Peu importe si nous sommes catholiques ou protestants : nous sommes d’un même sang et nous avons à défendre des richesses communes. C’est folie que paysans, travailleurs manuels et intellectuels se divisent en classes qui se querellent mutuellement. Ne dépendent-ils pas tous les uns des autres et leur existence n’est elle pas également menacée par la force extérieure et la détresse intérieure ? D’abord nous sommes des Alsaciens-Lorrains ! Nous voulons réaliser la communauté de notre peuple. Il n’y a de vraie communauté du peuple que dans la mesure où nous nous soutenons fraternellement corps et âme. Dans notre mouvement, nous voulons donner la première preuve d’une authentique camaraderie.
«6. Qu’un peuple vive honnêtement ne dépend pas d’abord du régime de son Etat, mais de la mentalité de ses citoyens. Nous constatons que la Troisième République a failli à notre égard, mais une dictature à Paris n’y portera pas remède. Notre gouvernement doit être soutenu par la volonté du peuple d’Alsace-Lorraine et il doit d’abord être à son service. C’est pourquoi nous avons besoin de gens sans peur et sans reproche sortis de nos rangs ; eux seuls pourront faire une politique sans peur et sans reproche. Nous avons besoin d’ordre ; mais un ordre véritable ne règne que si les hommes qui commandent et administrent sont vraiment responsables. Et l’ordre, c’est-à-dire la vraie liberté, n’existe que si le principe supérieur de l’égalité régit les relations de citoyen à citoyen, de profession à profession, et d’Etat à citoyens.
«7. Nous luttons aussi pour notre sécurité ethnique et pour la libération sociale de notre peuple. C’est pourquoi nous plaçons le mouvement d’Alsace-Lorraine dans la grande révolution de notre temps qui doit permettre à chaque peuple de se construire un nouvel ordre particulier. Le système capitaliste ne connaît ni hommes ni peuples ; il ne connaît que le profit. Le système capitaliste a livré le monde aux plus téméraires brigands ; nous sommes ses ennemis. La propriété privée ne se justifie que par son service à la communauté tout entière. Ce ne sont point les propriétés qui doivent distinguer les gens, mais seulement les réalisations.
«8. Nous ignorons les classes sociales et nous rejetons la lutte de classes du marxisme athée et étranger au peuple. Mais il faut briser la puissance des bourgeois et de leurs satellites. Ils sont assis à la ville et à la campagne sur le dos du peuple des travailleurs, dont ils trahissent au surplus la langue et le caractère. La paysannerie de l’Alsace-Lorraine, qui représente le noyau et la fontaine de jouvence de notre peuple, est gravement menacée ; l’agriculture de l’Alsace-Lorraine se trouve dans une situation particulière et possède ses propres intérêts ; ceux-ci doivent être protégés par Strasbourg, sinon, notre paysannerie s’en ira à sa ruine. Nous réclamons le retour des richesses volées à notre pays : elles appartiennent à l’ensemble de notre peuple et doivent en premier lieu revenir aux travailleurs. Les ouvriers d’Alsace-Lorraine ne sont pas là pour être exploités par les étrangers et par ceux qui le sont devenus. Avec les autres professions, ils doivent soutenir la communauté ethnique dans le besoin et le danger, et de ce fait, ils doivent aussi avoir part au bonheur et à la paix du peuple.
«9. Nous considérons la politique extérieure française depuis 1918 comme désastreuse. La France s’est empêtrée dans un filet d’alliances qui pèse lourdement sur le pays, désagrège l’Europe encore un peu plus et de toute façon n’atteint point son but, puisque la France se trouve incapable de conserver le traité de Versailles. Tant que la question la plus importante, celle des relations de la France avec l’Allemagne, n’est point résolue, la paix ne sera pas assurée. Quant à nous, nous ne voulons pas la guerre qui transformerait demain en désert d’entonnoirs et no man’s land notre Heimat, que hier l’on a appelée un «beau jardin» et qui est devenue aujourd’hui un glacis de fortifications. Nous ne voulons pas la guerre qui risquerait de nous jeter en première ligne d’un combat insensé, tandis que loin des tirs, les provocateurs continueraient tranquillement comme la dernière fois à faire leur petit commerce.
«10. C’est ainsi que nous menons le juste et bon combat :
pour notre entité ethnique (Volkstum) et notre langue allemande ;
pour le retour sur nous-mêmes et notre autodétermination ; pour l’unité de l’Alsace-Lorraine ; pour la véritable communauté du peuple et la justice ;
pour un ordre nouveau ;
pour tous les travailleurs de la ville et de la campagne ; pour une paix véritable ;
pour un peuple libre dans son propre pays !».
Le mouvement de jeunesse Jungmannschaft offrait ainsi un vaste programme de réorganisation globale de la société, qui sur beaucoup de points ressemblait alors à celui de bien d’autres mouvements de jeunes d’Europe, à commencer par celui de la Jung-Volkspartei et de la Jung-Lothringen. Les réunions des membres de la Jungmannschaft revêtaient pourtant un caractère plus clandestin que celles des autres mouvements de jeunes au moins en Alsace. En effet, les réunions avaient lieu à la «Dicke Marie» (restaurant du Pigeon) dans la Kilfergasse, fenêtres et volets hermétiquement clos, les portes verrouillées. Les serveuses devaient frapper trois coups à la porte avant d’obtenir le droit d’entrer et en leur présence personne ne parlait. Un tel climat n’était assurément pas pour déplaire à la jeunesse toujours fascinée par un certain mystère et par certains rites. Un drapeau noir de 1 m sur 0,50 m, frappé de la Wolfsangel rouge, ornait sobrement le local. Les entretiens se faisaient exclusivement en Hochdeutsch et ne craignaient pas d’aborder les concepts les plus abstraits.
A la réunion du 12 juillet 1933 étaient présents, outre le président, l’avocat Hermann Bickler, le trésorier Alexander Kraemer, Maritz (employé aux Hospices Civils), Hanauer (étudiant en médecine), Michel (fils du pasteur de Mietesheim), Ihme (fils du pasteur d’Offwiller et membre important du Bund Erwin von Steinbach), Schmitt, Metz, Marckgraf, Oscar Stolz, Richert, Sur, Gustave et Richard Liebrich, etc. Hermann Bickler ouvrit la séance par l’étude du principe de la Gleichschaltung alors en cours en Allemagne, principe que sous le nom d’Egalité la France avait appliqué dès 1789 en détruisant les provinces et en les remplaçant par des départements. Il donna aussi lecture de quelques extraits de journaux, notamment du Voelkischer Beobachter au sujet du récent concordat signé entre Berlin et le Vatican ; comme l’Alsace-Lorraine vivait pareillement sous un régime concordataire, Ihme fut chargé de préparer une conférence sur ce sujet en vue de la réunion de septembre.
Après une petite discussion libre sur le Bund der Wanderfreunde (Ligue des Amis de l’Excursion), créé par Paul Schall, dont on craignait la concurrence, l’on décida de s’opposer à l’utilisation par cette nouvelle association du drapeau de la Jungmannschaft. En troisième partie de la réunion se plaçait la réception de cinq nouveaux membres : Gustave Liebrich, Oscar Stolz, Sur, Richert et Schmitt. Le président leur adressa une courte allocution, rappela les finalités du mouvement de jeunesse d’après la dernière circulaire du 1er juin précédent, puis prononça le serment de fidélité répété pour chaque candidat : «Tu dois rester fidèle à l’Alsace et tu dois combattre avec nous pour la libération de notre Heimat. Sur ton honneur et ta conscience, tu promets de mener cette lutte avec tes camarades. (Treu dem Elsass sollst du bleiben und mitkämpfen für die Befreiung unserer Heimat. Auf Ehr und Gewissen versprichst du diesen Kampf mit deinen Kameraden aufzunehmen)». Chaque fois, le candidat en question répondait par «Ja !» (Oui !) ; le président Bickler lui serrait la main et agrafait la Wolfsangel, insigne de la Jungmannschaft. Puis, il donna quelques nouvelles sur la marche du mouvement : le Dr Kirsch de Phalsbourg était sur le point de créer une section de Jungmannschaft avec l’aide de Victor Antoni ; à Offwiller, le contact avait été établi avec les Jeunesses Communistes en vue de s’en faire des alliés, etc.
Avant la séparation vers 23 heures, Hermann Bickler notait les adresses de personnes susceptibles de s’intéresser au mouvement, promettait de leur rendre visite personnellement et engageait les membres de la Jungmannschaft à faire du recrutement au cours des vacances. Enfin, sur proposition d’Ihme, Marckgraf fut chargé de dresser la liste des commerçants à recommander particulièrement au mouvement de jeunesse.
Durant les grandes vacances et à l’occasion de l’annexion de Bouxwiller-Ingwiller par la France dont le gouvernement fêtait le tricentenaire, les militants de la Jungmannschaft collèrent partout des papillons et distribuèrent des tracts de protestation. Le 7 septembre 1933, l’on discuta la conférence sur le Concordat et le 9 octobre suivant une importante assemblée réunissait notamment autour du président Hermann Bickler, Krieg, Kraemer, Michel, Hollweck, Marckgraf, Ihme, Stolz, Schmitt et Rudi Lang de retour de son service militaire à Rennes. Trois nouveaux adhérents furent acceptés : Ehrhardt, Stricker et Roos (employé à la Caisse d’Epargne de Strasbourg). L’absence de Sur, excusé, fit remettre le rapport politique de la quinzaine.
Hermann Bickler présenta ensuite le Jungmann Michel revêtu du costume adopté par le mouvement : anorak brun avec col fermé et une seule rangée de boutons ; knickerbocker (culotte de golf) de même couleur et ceinturon ; bref, le costume du sportif à la mode de l’époque. Mais pour les autorités françaises, c’était le costume des S.A. (Sturm Abteilung) !… La coupe du costume fut adoptée, mais des discussions et des oppositions apparurent au sujet de la couleur et la question ne fut point tranchée. La coiffure également resta encore au niveau des recherches. L’uniforme de la Jungmannschaft demeurait facultatif, et ceux qui voulaient le porter devaient se le faire confectionner à leurs propres frais.
La seconde partie de la réunion était consacrée à l’analyse politique des relations entre la Landespartei et la Volkspartei au conseil général du Bas-Rhin, aux oppositions entre Michel Walter et le Dr Roos, mais aussi à l’opposition entre les jeunes et les vieilles générations : «Il nous faut avant tout gagner les jeunes éléments de la Volkspartei, les Jungmannen de la Jung-Volkspartei, qui comme nous, aspirent à évincer de la direction du parti les vieux bonzes aux idées arriérées. En attendant, nous ne tiendrons plus compte comme par le passé, des contingences électorales et des considérations de pactes d’alliance. Le mouvement autonomiste ira son chemin en propageant «die neuen deutschen Ideen» (les nouvelles idées allemandes) seules capables peut-être de sauver l’Alsace».
La politique de rapprochement entre la Jung-Volkspartei et la Jungmannschaft s’expliquait non seulement parce que les deux mouvements de jeunesse avaient la même volonté de construire sur les ruines du capitalisme et du libéralisme un monde nouveau, mais aussi parce que Joseph Rossé, chef de la Jung-Volkspartei était sensible comme Hermann Bickler, chef de la Jungmannschaft, aux changements apportés par Hitler dans les premiers mois de son gouvernement. Le 21 juillet 1933, l’Elsaesser Kurier de Rossé écrivait : «…En Allemagne, le nouveau régime se prononce officiellement en faveur du christianisme. Le mouvement athée est écrasé. Les partis marxistes ainsi que le libéralisme sont détruits. En un clin d’œil, toute la littérature pornographique, toute l’industrie anticonceptionnelle a été liquidée, les kiosques et les vitrines sont nettoyées de ces saletés. L’école chrétienne est garantie par l’Etat. Les congrégations religieuses sont reconnues officiellement ; l’action catholique est placée sous la protection de l’Etat. Voilà des éléments dont Rome a pris note avec reconnaissance».
Le rapprochement de la Jungmannschaft avec la Jung-Volkspartei se doublait d’une séparation d’avec la Fortschrittspartei du député Camille Dahlet qui, en tant que co-directeur de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), se plaignait de ce que le journal autonomiste de la Landespartei, violemment aiguillonné par les jeunes de la Jungmannschaft, prît des positions extrémistes nuisibles à la politique électorale. Finalement, n’ayant pu obtenir gain de cause, Camille Dahlet quittait la direction politique de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) le 16 septembre 1933. Cette circonstance expliquait les attaques de la Jungmannschaft contre Dahlet ce 9 octobre 1933. «Nous ne pouvons pas suivre non plus, expliquait Hermann Bickler, nos anciens alliés de la Fortschrittspartei de M. Dahlet. Ce parti n’est qu’un «Spiessbürgerclub», un club petit bourgeois, de libre-penseurs et de francs-maçons. Il nous faut à nous un mouvement à base chrétienne large et susceptible d’englober le plus de monde possible». Et comme Camille Dahlet s’était rabattu sur l’hebdomadaire Neue Zukunft, l’orateur demanda à ses partisans de boycotter partout cette feuille.
Puis, Hermann Bickler rendit compte de la «fumisterie» officielle à l’occasion du tricentenaire de l’annexion de Bouxwiller-Ingwiller, regrettant que la police ait saisi et détruit une partie des tracts de protestation. Il annonça également la création d’une société de protection et d’aide, le «Bund der Freunde der Jungmannschaft» (Ligue des Amis des Equipes de Jeunes), qui comprendrait tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne voulaient ou ne pouvaient pas devenir membres actifs de la Jungmannschaft, tout en sympathisant avec elle. Les cotisations et autres dons en argent de cette nouvelle association devaient être versés au nom du trésorier de cette fondation, Marckgraf ; les bienfaiteurs seraient inscrits à l’aide d’un chiffre sur une liste particulière qui serait tenue encore plus rigoureusement secrète que les autres. Ces précautions étaient nécessaires, parce que la police était partout à l’affût.
Après l’approbation du projet précédent, Hermann Bickler donna connaissance de l’organisation de soirées d’éducation physique, de «Körperertüchtigungsabende», avec boxe, mouvements offensifs et défensifs ; les séances étaient prévues au siège de la Landespartei, 17 Knoblochgasse (rue de l’Ail), en attendant que l’on trouve mieux. Comme l’ex-boxeur Appel qui assurait ces cours l’année dernière ne voulait plus les reprendre, la direction technique de la gymnastique fut confiée au cordonnier Fix. Le président insista sur l’importance de la discipline, une discipline de fer à laquelle il fallait se soumettre de bon cœur, car tous les membres de la Jungmannschaft seraient astreints à cette éducation physique.
Avant la séparation, Hermann Bickler distribua sa 5ème Circulaire ; elle attaquait les «bonzes» des partis politiques qui exploitaient les masses qui leur avaient fait confiance, les conduisaient à la défaite en les faisant fouler aux pieds des chevaux de la gendarmerie et matraquer par les policiers. «Ces bonzes n’ont en vue que leur intérêt personnel et celui de leur parti… Il faut faire disparaître ce système et il disparaîtra». Dans cette même circulaire, Hermann Bickler envisageait une révolution sociale complète : «La Jungmannschaft ne lutte pas seulement pour l’existence de la nation alsacienne-lorraine, elle lutte aussi pour sa réorganisation sociale. Elle rejette la lutte des classes, car le peuple une fois débarrassé de ses parasites sera uni. Plus d’Internationale, mais un Etat dirigé par ceux qui travaillent… Un Etat dont le gouvernement se trouvera dans notre propre pays et non à Paris, et qui sera assez fort pour empêcher certaines classes de s’enrichir au détriment des autres…».
La circulaire n°5 faisait alors allusion aux difficultés du gouvernement français qui en cinquante mois, depuis le 29 juillet 1929, avait changé onze fois, et qui croyait régler les ennuis de la crise économique mondiale par des pourparlers avec les capitalistes et le matraquage policier des grévistes : «Nous devons condamner avec la dernière énergie l’intervention de la police et des mercenaires étrangers, qui chez nous ne connaissent pas notre langue et qui doivent donc se considérer chez nous comme en pays étranger. Leur intervention constitue une injure à l’égard de tout notre peuple. Ces mêmes mercenaires sont sans doute prêts à écraser sans pitié les indigènes alsaciens-lorrains au cas où ceux-ci voudraient manifester dans la rue pour la sauvegarde de leurs droits. Ne l’oublions pas. Peut-être certains Alsaciens n’ont-ils pas encore compris suffisamment depuis 1918 ce que signifie en réalité le mot de Liberté !… Si certains journaux policiers reprochent à la Jungmannschaft d’avoir fomenté les incidents qui se sont produits pendant la grève générale, cela ne nous touche guère : nous nous contentons de hausser les épaules et de sourire. Cela prouve en effet que beaucoup de personnes nous craignent. Chers camarades ! Si ces gens-là ne nous craignaient pas et ne nous haïssaient pas, nous devrions nous demander si nous sommes à la hauteur de notre tâche et si nous sommes sur la bonne voie !»
En janvier 1934, la Jungmannschaft se dotait d’un chant de marche : «Rouge flamboie sur drapeaux noirs le signe de la grande détresse, comme un appel des vieux ancêtres à la vie, au défi et à la mort !… Les anciennes puissances tombent, un temps nouveau est en train de naître… Côte à côte nous combattons pour les héritiers !» Les paroles étaient du président, Hermann Bickler, et la mélodie était empruntée au chant bien connu «Wir traben in die Weite, das Fähnlein weht im Wind» ; cette mélodie fut adaptée par Olier Mordrel pour les autonomistes bretons de Breiz Atao : «En avant les Bretons !». La même année, la Jungmannschaft ouvrait encore une librairie et une bibliothèque attenantes à son siège à Strasbourg, et l’avocat Peter Bieber sortait une histoire de l’Alsace-Lorraine populaire d’une centaine de pages : Geschichte von Elsass-Lothringen, vendue à plusieurs milliers d’exemplaires à travers l’Alsace-Lorraine.
Au congrès du 22 avril 1934, Hermann Bickler développa un parallèle entre les jeunes de la Jungmannschaft et les anciens «Feldgraue» de 1914-1918, soulignant qu’un même esprit les animait tous : «Ce que les soldats de la grande guerre, que nous saluons, ont fait, nous, les petits-fils, nous le garderons ! Puisse la postérité dire de nous aussi : ils furent des hommes !». L’orateur avait encore déclaré : «Des imbéciles nous disent : vous haïssez la France ! Je pourrai simplement leur répondre : Mais nous sommes encore trop jeunes pour haïr ! Je voudrais cependant leur demander, à ces gens : Dites-moi, dans quel coin du monde un homme raisonnable et honnête pourrait-il nous reprocher de tenir à notre caractère ethnique ? Quel Français raisonnable et honnête pourrait nous gronder parce que nous ne voulons pas nous séparer de la langue allemande ? L’abandonnerait-il, lui, s’il était à notre place ? Sûrement pas !»
A la fin de 1935, le bulletin des étudiants français L’Appel lançait une grande enquête sur la jeunesse alsacienne. Dans sa réponse très longue, Hermann Bickler notait :
«… L’orientation morale et intellectuelle d’une jeunesse bien formée doit nécessairement correspondre à l’état moral et intellectuel du peuple dont elle est issue. La population d’Alsace et de Lorraine orientale, que pour faire court j’appellerai tout simplement la population alsacienne, possède par rapport à la population des territoires de l’Etat français d’avant 1918 un caractère propre et particulier… Elle parle des dialectes allemands, dont la forme littéraire est le hochdeutsch, c’est-à-dire une langue que presque 100 millions de gens utilisent en Allemagne, Autriche, Suisse et en d’autres pays… Mais voici que depuis son rétablissement, la domination française, avec son système scolaire surtout, ne veut aucunement tenir compte de ce cas particulier. On nous traite exactement comme les populations des autres départements… C’est pourquoi la jeunesse alsacienne est contrainte à se révolter… Nous sommes anti-bourgeois aussi bien au sens alsacien qu’au sens général. Notre jeunesse doit rester profondément enracinée dans le peuple que vous ne devez pas regarder comme un tas de paysans naïfs et comme une masse de prolétaires méprisés ! Les jeunes viennent du peuple et ils doivent toujours lui appartenir. Or s’ils veulent rester en communion avec leur peuple, ils ne doivent pas oublier que ce peuple a parlé l’allemand depuis qu’il existe une langue allemande ! Donc, la formation des jeunes alsaciens doit être déterminée par cette considération fondamentale qui l’emporte sur toutes les autres… La politique d’assimilation qui ne devint radicale que vers 1850 ou 1860 et qui fut reprise avec une ardeur double depuis 1919, ne renferme-t-elle pas le risque de bouleverser avant d’atteindre ses buts, l’équilibre et l’harmonie internes de notre peuple qui en a plus que quiconque besoin ?…»
Avec grand intérêt, l’on suivait les événements d’Allemagne. Le 13 janvier 1935, la Sarre votait son rattachement à l’Allemagne par 528 005 voix contre seulement 2 124 à la France ! Puis venait le rétablissement du service militaire d’un an et la création de la Wehrmacht en attendant la remilitarisation de la rive gauche du Rhin en mars 1936 : le traité de Versailles s’en allait en lambeaux devant une France impuissante. C’était dans ce contexte qu’Hermann Bickler prononçait son discours à Strasbourg, le 26 janvier 1936, devant les Guides de la Jungmannschaft.
Il comparait l’Alsace-Lorraine à un champ abandonné recouvert de mauvaises herbes et envahi de plantes vénéneuses. Les uns voulaient simplement arracher les végétaux les plus nocifs ; les autres voulaient incendier toute la végétation du champ. Mais la Jungmannschaft rejetait l’une et l’autre méthode : elle prenait la bêche et retournait profondément le sol… Hermann Bickler fixa ensuite les deux buts à atteindre :
«1. Puisque notre politique ne peut être faite à Paris, mais qu’elle doit venir de Strasbourg, il nous faut l’autonomie.
«2. Pour sortir notre peuple de l’impasse et lui assurer la position dont il a un besoin vital, il nous faut combattre sur deux fronts : premièrement contre Paris, deuxièmement contre les demi-mesures et les trahisons en Alsace, contre les bonzes des partis politiques, pour unifier le peuple sur la base d’une authentique communauté ethnique».
La critique incessante contre les «bonzes» politiques, et les élections législatives du Front Populaire les 26 avril et 3 mai 1936 qui consacrèrent l’échec électoral de la Landespartei du Dr Karl Roos, eurent comme suite la sécession complète de la Jungmannschaft qui devint entièrement indépendante de l’Unabhängige Landespartei. Puis en 1937, après la dissolution des Ligues de Droite, la Jungmannschaft se transforma en parti politique, Die Elsass-Lothringer Partei, le Parti d’Alsace-Lorraine.
JUNGMANNSCHAFT (1934)
Rot glüht auf schwarzen Fahnen
Das Zeichen arger Not,
Als Ruf der fernen Ahnen,
Von Leben, Trotz und Tod.
Und sollten viele zagen,
Heraus ! Der Kampf hebt an !
Wir werden ‘s dennoch wagen,
Heraus ! Steht Mann für Mann !
Wir werden keine Knechte,
So klingt das neue Lied ‘,
Und gilt es hart’ Gefechte,
Jungmannschaft tritt in ‘s Glied.
Die schwarzen Fahnen fliegen.
Heraus ! Wir halten stand !
Wir müssen endlich siegen.
Frei Volk in eignem Land !
Die alten Machte fallen,
Es kommt die neue Zeit.
Wenn junge Schritte hallen,
Ist unser Tag nicht weit.
Und geht es gar zum Sterben,
Wohlan ! Was liegt daran !
Wir kämpfen für die Erben,
Wir stehen Mann für Mann !
JUNGMANNSCHAFT
Rouge brûle sur les drapeaux noirs
le signe de la grande détresse,
comme un appel des lointains ancêtres
à la Vie, au Défi et à la Mort.
devraient beaucoup trembler de peur :
«Dehors ! Le combat commence !
«.Nous allons le tenter quand même !
«Dehors ! L’un derrière l’autre !»
Nous ne deviendrons pas des domestiques,
chante l’hymne nouveau ;
et faut-il livrer de dures batailles,
Jungmannschaft avance en rangs.
Les drapeaux noirs flottent.
«Dehors ! Nous résistons !
«Nous devons enfin vaincre !
«Peuple libre en son propre pays !»
Les vieilles puissances s’effondrent,
il vient le Temps Nouveau.
Lorsque résonnent les jeunes pas,
c’est que notre jour n’est plus loin.
Et faut-il même mourir.
Eh bien ! qu’importe !
Nous combattons pour nos héritiers,
Nous sommes l’un derrière l’autre.
Hermann Bickler (Hottwiller, 1904)
Chant officiel de l’Elsass-Lothringische Jungmannschaft et de l’Elsass-Lothringer Partei.
Mélodie : «Wir traben in die Weite, das Fahnlein weht im Wind».






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janvier 13th, 2012 at 15:46
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