Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XVI
Posted on janvier 1st, 1979 by KlappersteinKapitel XVI
SOUS L’EGIDE DE LA VOLKSFRONT OU FRONT POPULAIRE ALSACIEN (1930-1932)
Jusqu’à la démission de Raymond Poincaré en juin 1929, les Alsaciens étaient particulièrement montés contre la politique nationaliste du gouvernement et surtout contre la personne du Président du Conseil. L’exemple extrême de cette violence sous sa forme verbale était fourni par le baron Zorn von Bulach, qui dans le premier numéro du 19 janvier 1929 de Les Folies – Der Widerhall protestait contre la saisie de ses deux précédents journaux :
«Maître Poincaré, vous avez la frousse !
«Oui, mon rusé compère, trois fois oui, vous avez la frousse, Maître Poincaré, devant ces Alsaciens à jamais maudits et les «choses abominables» d’Alsace ! Sinon, vous ne seriez pas allé jusqu’à faire boycotter systématiquement à Strasbourg le 12 janvier 1929, par la police préfectorale de votre dévoué serviteur servile de Borromée et par toute une légion de détectives (bientôt il y en aura plus à Strasbourg que d’habitants dans la ville), le Widerhall, traduction textuelle en allemand de mon journal Les Folies… J’espère qu’en Alsacien, donc en Français, j’ai le droit d’écrire en allemand ce que je pense en français et inversement !… Maître Poincaré, vous le protecteur de notre Illème République «essentiellement démocratique», comment conciliez-vous le boycottage systématique des journaux avec la célèbre loi constitutionnelle et surtout avec cette maxime si séduisante et si trompeuse : Liberté ! Egalité ! Fraternité ! ?
«De plus, pourquoi les journaux allemands ont-ils le droit de séjour en France, alors que les journaux français écrits en allemand par des Alsaciens ne peuvent pas être publiés en Alsace-Lorraine, donc en France, et y sont boycottés ? Comme nous venons de l’apprendre, on permet même à Paris, dans la capitale de la France, la publication, voire même l’impression illimitée d’un journal en hébreu. Dites-nous donc, Maître Poincaré, si les Hébreux sont meilleurs Français que nous Alsaciens, ou bien leur pouvoir financier est-il si grand que non seulement tout leur soit permis, mais que même les «personnalités les plus augustes» de la République rampent honteusement devant eux dans la poussière ! Mais, Maître Poincaré, ne voyez-vous pas que par ces mesures exceptionnelles, uniquement appliquées à l’Alsace-Lorraine, vous êtes le premier à fortifier un régionalisme presque absolu et à en reconnaître la nécessité ?»
1. Un «Soldatenbund» ?
Une semaine plus tôt avait paru «Le Franc-Parler d’Alsace», journal régionaliste, économique et social, avec comme devise : «Paris a sa Rumeur, Marseille son Murmure, l’Alsace son Franc-Parler». Le gérant en était un certain J. Juncker habitant Mulhouse, mais son hebdomadaire était imprimé à l’imprimerie Erwinia de Strasbourg. Dans son numéro 2 du 17 janvier 1929, il citait ce texte de Maurice Barrés : «Une voix d’outre-tombe : Tant qu’il restera là-bas un descendant des indigènes, il se réclamera du droit des peuples et affirmera qu’il appartient aux seuls Alsaciens-Lorrains de disposer d’eux-mêmes» (Alsace-Lorraine).
Le 30 mars 1929, Juncker reprenait une idée déjà avancée en 1926 par Würtz de Dorlisheim, puis par le Dr Roos qui avait consacré plusieurs articles de la Zukunft à cette question, celle de rassembler tous les anciens soldats alsaciens-lorrains en une seule fédération, le Soldatenbund. Son article était intitulé : «Rassemblement ! A tous les Anciens Combattants Alsaciens-Lorrains du Front» :
«L’heure décisive a sonné. La fausseté et la haine sont à l’œuvre pour nous enlever ce que nos pères et ce que nous-mêmes avons toujours considéré comme notre bien le plus sacré : la liberté d’opinion, la liberté de volonté, la liberté de dire ce que nous pensons et dans la langue qui est la nôtre. On a fabriqué pour nous autres Alsaciens-Lorrains, et pour nous seuls, la loi Cautru, qui est prête dans les dossiers du gouvernement qui veut l’imposer à la Chambre.
«Dix ans se sont passés depuis que nous sommes rentrés dans notre Heimat, venant de toutes les parties de l’Europe et de l’Asie, miséreux, en loques, remplis de vermine, affamés, portant le Feldgrau et très souvent à peine vêtus, tandis que chez nous on était grisé de joie en raison de l’entrée des troupes françaises… Dix ans se sont passés également depuis qu’a commencé la lutte contre nous autres Alsaciens-Lorrains, contre nos mœurs, notre langue, notre école, lutte conduite par des gens qui ne nous connaissaient pas, et qui nous haïssaient, qui ne nous comprenaient pas et qui se moquaient de nous… Nous croyions entrevoir cette liberté dans les plis de la bannière tricolore qui nous saluait du haut de la cathédrale de Strasbourg. Nous nous sommes trompés. La France d’aujourd’hui n’est plus le pays de la liberté.
«La France d’aujourd’hui est le pays du despotisme, le pays de l’arbitraire, le pays dont les institutions arriérées ne supportent pas la critique, le pays dont le gouvernement étroit ne recule pas devant le bâillonnement de la liberté d’opinion, le pays qui nous fait administrer par des individus qui n’ont absolument aucune notion de notre langue, de nos mœurs, de notre administration, le pays qui veut et qui est obligé de sacrifier tout à son unitarisme qui tue.
«Et parce que nous autres Alsaciens-Lorrains nous ne voulons pas être ruinés par cet unitarisme, parce que nous exigeons qu’on respecte notre langue, nos coutumes, parce que nous exigeons le maintien de notre administration autonome, on nous persécute, on nous porte préjudice moralement et matériellement, on nous enlève notre pain, on nous jette en prison. Bien plus, le gouvernement a l’intention de punir de prison, comme un délit, le fait de revendiquer une administration autonome. Camarades, maintenant c’en est assez !
«Pendant dix ans, nous avons assisté en silence, mais avec colère à l’étranglement systématique de toutes nos libertés. Pendant dix ans, nous nous sommes patiemment laissés marcher sur les pieds par ces génies de l’administration française et ses suppôts venus de nos rangs ; pendant dix ans, nous avons été obligés de voir comment l’incompétence et l’arrogance se sont installées à la place des enfants de notre pays. Pendant dix ans, on nous a laissé sentir très délicatement, que nous devons être punis pour avoir porté l’uniforme de Guillaume. Maintenant, cela suffit !
«Maintenant, le mort d’ordre est : Rassemblement ! Tous les anciens combattants du front alsaciens-lorrains doivent se grouper en une association puissante, bien organisée et bien disciplinée. Le Volkstum (= identité ethnique) alsacien-lorrain est en jeu !… La victoire française n’a pas détruit l’héritage que nous a laissé le passé. L’avenir de l’Alsace-Lorraine est entre nos mains. Nous l’arrangerons selon notre volonté dans le cadre de la nation française. Paris ne nous dictera pas sa volonté !… «Nous voulons être libres dans une France libre !
«Nous voulons être libres dans notre Alsace-Lorraine libre !
«Libres dans notre langue !
«Libres dans nos mœurs et coutumes !
«Libres de la tyrannie de quelques super-patriotes !
«Libres de la tyrannie d’une législation arriérée !
«Libres dans notre Heimat !…»
Dans quelle mesure cet appel à créer un Elsass-Lothringischer Soldatenbund avait-il trouvé un écho ? Il est difficile de le dire : l’histoire des anciens combattants d’Alsace-Lorraine dans l’entre-deux-guerres reste encore à écrire. Quant au Franc-Parler d’Alsace, qui tirait à 3 000 exemplaires, il semble qu’il n’ait point passé le cap de l’année 1930.
2. La Volkspartei jusqu’aux élections législatives de mai 1932
Depuis l’éclatement de la primitive Elsaessische Volkspartei (UPRA) par la sécession de la minorité nationaliste de l’APNA, un certain malaise taraudait ses principaux chefs qui craignaient que l’Eglise catholique ne se trouvât affaiblie par ces oppositions politiques que doublaient fréquemment des rivalités de personnes. Par les exigences politiques de la lutte, si la Volkspartei se trouvait rejetée vers les communistes-opposition, l’APNA se trouvait rejetée vers les socialistes et les anticléricaux gouvernementaux. C’est pourquoi, les deux partis multipliaient les confrontations et les explications à travers toute l’Alsace.
Le député Weydmann avait été élu à Wissembourg avec l’aide des autonomistes ; mais à la fin de l’année 1928, il avait été l’un des trois députés de la Volkspartei à rallier l’APNA nationaliste, jetant le trouble dans son électorat. Le conseiller général Charles Elsaesser décida alors d’organiser à Lauterbourg, le 9 juin 1929, une réunion contradictoire entre l’abbé Haegy, l’autonomiste, et Weydmann, le nationaliste. La réunion eut lieu à l’hôtel de l’Etoile, sous la présidence de Charles Elsaesser (il ravira le siège à Weydmann en mai 1932), devant 350 à 400 personnes, en grande majorité (80 %) des cultivateurs des environs. A 15 heures, l’abbé Haegy reçut la parole, et s’exprima en dialecte alsacien :
«Je suis venu vous exposer, en Alsacien sincère, les doléances du peuple alsacien et vous expliquer la situation politique et religieuse de l’Alsace du fait de son rattachement à la France… Avant la guerre de 1914, je passais pour un mauvais Allemand et je fus déporté en Pologne pendant la guerre à cause de mon activité en faveur de la cause alsacienne. Aujourd’hui, pour les mêmes motifs, l’on me traite de mauvais Français. Je ne connais qu’une chose : catholique d’abord, intérêts du peuple alsacien ensuite, et Français en dernier lieu. Les deux premiers points, je les soutiens depuis 30 ans ; et cet amour que je voue à l’Alsace m’a déjà coûté de gros sacrifices.
«Depuis ces dernières années, je me suis vu traîné dans la boue par la presse adverse comme personne ne l’a encore été. Et pourquoi ? Toujours parce que l’on me reproche de trop soutenir les intérêts du peuple d’Alsace. Et cependant, n’est-ce pas aux Alsaciens à veiller sur leurs propres intérêts ?
«Nous ne pouvons pas exiger des Bretons ou des Provençaux qu’ils changent leurs us et coutumes ; mais nous nous révoltons aussi lorsque d’autres attentent à nos traditions. Nous sommes un peuple pacifique qui peut se passer d’un protectorat quelconque, fût-il allemand ou français ! Et notre indépendance au contraire ne pourrait que favoriser notre avenir moral et intellectuel. En France, pour avoir gain de cause, il faut faire du bruit, et c’est ce que nous faisons. Nous voulons la paix intérieure et extérieure. C’est du reste une chose essentiellement catholique et qui se place bien au-dessus d’un Etat…
«La nouvelle religion est le socialisme. Il faut combattre ses théories. Ce que nous voulons, c’est la garantie la plus formelle du respect de nos institutions religieuses et sociales. Les promesses ne nous suffisent pas. La France peut vivre sans l’Alsace, l’Allemagne également ; donc, dites à ces peuples de vous laisser votre liberté. Dans un régime autonomiste sagement étudié, l’Alsace peut vivre indépendamment de l’un et de l’autre, et leur servir de trait d’union, ce qui serait une garantie de paix universelle…
«M. Mitton, le juge d’instruction de Mulhouse, a confié à une tierce personne qu’il aurait préféré mettre en liberté les 24 inculpés du Komplott-Prozess de Colmar en échange du seul Dr Haegy ! Cela prouve clairement que tous les inculpés de ce procès étaient innocents. (Applaudissements). Du reste, au prochain procès de Besançon, je serai de nouveau cité comme témoin. Je ne manquerai alors pas de répéter ce que j’ai dit à Colmar…».
L’abbé Haegy parla ensuite du climat de confiance franco-allemand dû au Pacte de Locarno (1925), de l’autorisation accordée au dirigeable «Graf Zeppelin» de survoler la France, du développement économique de l’Italie fasciste, des Accords du Latran signés le 11 février précédent entre Mussolini et Pie XI, de la victoire électorale du Labour Party en Angleterre, pour en revenir à Raymond Poincaré qui l’avait convoqué le 17 juin 1928 pour un entretien entre quatre-z-yeux et qui lui avait déclaré : «Le malaise alsacien gêne la France, mais ne lui nuit pas». Haegy avait demandé à Poincaré l’octroi à l’Alsace-Lorraine d’un Landtag dans le cadre de la France, des fonctionnaires bilingues, etc.
L’exposé de l’abbé Haegy fut souvent interrompu par des applaudissements enthousiastes ; le douanier Michel, un chauvin, avait essayé de le contredire : il fut expulsé de la salle sans ménagements. Haegy avait parlé durant 100 minutes ; ce fut donc à 16 h 40 que l’autonomiste transfuge, le député Weydmann, obtint la parole à son tour pour attaquer l’abbé Haegy, expliquer la sécession de l’APNA et finalement s’en prendre au Front Unique Alsacien ou Einheitsfront réalisé à l’occasion des dernières élections législatives, cantonales et municipales. Il ne parla que 40 minutes, et la réunion prit fin à 17 h 25.
La question de la sécession de l’APNA se retrouvait dans la réunion organisée le 5 juillet 1931 au café du Crocodile à Haguenau, sous la présidence du maire de cette ancienne capitale des Hohenstaufen, M. Weiss. A 14 h 30 il donnait la parole à l’abbé Haegy venu de Colmar. L’abbé Haegy commença par une fresque de la politique générale depuis 1918, soulignant la vocation permanente de la Volkspartei : défendre les intérêts du peuple alsacien-lorrain, c’est-à-dire ses traditions, ses coutumes et ses mœurs. Il continuait ensuite :
«J’ai toujours défendu avec acharnement les questions religieuses et scolaires, et je défie qui que ce soit de prouver le contraire. Durant ma carrière politique au Reichstag, j’ai pratiqué la même politique que celle que je fais aujourd’hui, dont l’objectif est de protéger l’Alsace-Lorraine de l’Etat laïque Français. Notre province, qui a puisé sa culture dans les deux Etats français et allemand, doit servir à réconcilier les peuples européens et à amener ensuite la paix mondiale. La Volkspartei, qui défend l’Alsace catholique contre les menées des francs-maçons cherchant par tous les moyens à introduire chez nous les lois laïques, luttera avec toute son énergie pour maintenir en Alsace-Lorraine notre statut religieux et scolaire spécial».
L’orateur s’étendait ensuite longuement sur la scission Volkspartei/APNA en octobre 1928 et l’attribuait à l’action de la franc-maçonnerie. Il exposa ensuite la question de l’autonomie administrative, qui ne devrait pas seulement s’appliquer à l’Alsace-Lorraine, mais encore à la France entière, l’autonomie étant l’unique ressource pour maintenir les traditions locales. Il insista sur le fait qu’autonomiste ne signifiait point séparatiste ; s’il avait rempli loyalement ses devoirs envers le Kaiserreich à l’époque allemande, il les remplirait de même à l’égard de la France. L’abbé Haegy raconta aussi tout ce que la Volkspartei avait fait pour aider les accusés du Komplott-Prozess, pour obtenir la libération des emprisonnés, et narra au passage la perquisition domiciliaire effectuée chez lui dans la nuit de Noël 1927. Il terminait son discours en signalant que les ouvriers catholiques de l’Intérieur professaient les mêmes points de vue que la Volkspartei alsacienne sur l’opposition aux lois laïques et qu’on allait voir comment l’on pourrait leur venir en aide.
Le député Michel Walter, deuxième orateur, traita de la politique générale en Alsace, donna des nouvelles du sénateur Millier alité, et définit la Volkspartei comme la réunion de tous les Alsaciens qui, dans le cadre de la France, défendaient les droits de la religion et de la Heimat. Au point de vue social, la Volkspartei réclamait le droit au travail pour tout le monde (critiquant au passage le plan Hoover américain incapable de porter remède à la crise économique mondiale, mais approuvant le statut paneuropéen de Briand sur les Etats-Unis d’Europe). Michel Walter traita aussi de la sécession de l’APNA, qui d’après lui s’était produite «sur l’ordre du préfet Borromée».
Sur cette affaire, le député Oberkirch, membre de l’APNA, voulut interrompre Walter ; il fut hué par les cultivateurs présents, d’autant plus vigoureusement que la chaleur avait poussé à la consommation de nombreux bocks.
Michel Walter reprit la parole une fois le calme relatif rétabli, demandant que l’on cesse de traiter les Alsaciens de «bons» ou de «mauvais» Français, d’autant plus que l’injure de «mauvais» Français s’appliquait souvent à des gens qui remplissaient loyalement leurs devoirs vis-à-vis de l’Etat français. Et il terminait par cette phrase : «Nous sommes Français et nous le resterons ! mais… sans abandonner nos revendications ethniques !»
Le député Seltz parla des questions agricoles : houblon, vin, tabac, et effleura la nouvelle loi sur les bouilleurs de cru. La parole fut alors accordée à Oberkirch pour porter sa contradiction au nom de l’APNA. Malgré les objections de Haegy et de Walter, il parvint, tant bien que mal, et plutôt mal que bien à cause du tumulte, à présenter sa version de l’éclatement de la Volkspartei en 1928 :
«C’est en août 1928 et non en octobre 1928 que la scission a été un fait accompli, au cours d’une réunion du comité directeur, parce que la Volkspartei s’écartait de son programme et se rapprochait trop des autonomistes. Jamais je n’ai reçu de directives de Paris ou de Strasbourg pour provoquer la scission».
Le député Oberkirch donna ensuite des renseignements sur les démarches qu’il avait entreprises en sa qualité de sous-secrétaire d’Etat au Travail, Hygiène, Assistance et Prévoyance Sociales dans le 5ème Ministère de Poincaré, en faveur de l’amnistie des députés Rossé et Ricklin, mais ses efforts auraient échoué uniquement à cause des journaux de l’abbé Haegy !
Sur ces propos se déclencha la mêlée générale, au milieu d’un charivari indescriptible, opposant la majorité de la Volkspartei derrière Haegy et Walter à la petite minorité de l’APNA groupée derrière Oberkirch, qui put cependant faire comprendre qu’aucune réconciliation n’était possible au sein du parti catholique, tant que la Volkspartei maintiendrait son alliance avec les autonomistes de la Landespartei, de la Fortschrittspartei et des communistes-opposition. En réalité, la réunification était impossible parce que le général Bourgeois et Pfleger, tous deux sénateurs et nationalistes chauvins, étaient opposés à l’amnistie et réclamaient le châtiment des autonomistes. Mais de cela, Oberkirch ne souffla mot ! Finalement, l’assemblée adopta la résolution suivante : «La réunion publique organisée le 5 juillet 1931 par la Volkspartei de l’arrondissement de Haguenau :
— approuve les déclarations de MM. Haegy, Seltz et Walter ;
— remercie les représentants du peuple de leur activité en faveur de l’Alsace-Lorraine ;
— maintient d’une façon intangible le programme d’action populaire alsacienne ;
— demande que les intérêts alsaciens relatifs aux questions religieuses, culturelles et sociales soient énergiquement défendus ;
— oppose aux anticléricaux et francs-maçons, qui se sont réunis dernièrement au Sängerhaus à l’occasion d’une manifestation en faveur de Jules Ferry, les milliers de familles catholiques de Haguenau ;
— espère que le Sénat approuvera le plus tôt possible la réforme des impôts locaux».
Après avoir demandé à l’assistance un effort en vue de la propagande, le maire Weiss clôtura la réunion par un triple vivat en l’honneur de la Volkspartei (UPRA), dont une quête à la sortie devait conforter la caisse, et qui était d’avance sûre de battre les anticléricaux aux prochaines élections.
Les 18 et 25 octobre 1931 devaient avoir lieu les élections cantonales, et le chanoine Didio, ancien membre du gouvernement Schwander/Hauss d’Elsass-Lothringen en 1918, travaillait à refaire l’unité du parti catholique en réunissant l’APNA nationaliste et la Volkspartei autonomiste. Dans ce but, il avait lancé un supplément à l’EIsaesser, Zeitfragen (Questions actuelles), afin de créer un terrain d’entente et faire un pas en direction de l’APNA, ce qui lui valut l’approbation et le soutien de l’agent gouvernemental, l’abbé Aloyse Riedinger (né à Wintzenheim en 1874), qui venait de quitter l’ordre des Jésuites auquel il avait appartenu jusqu’alors, et qui dirigeait la feuille nationaliste Messages d’Alsace. Ce rapprochement échoua, surtout à cause de l’opposition de l’abbé Haegy, de Rossé, de Keppi et de Walter.
La Volkspartei (UPRA) donnait pourtant des signes d’essoufflement. L’élection municipale de Joseph Rossé à Colmar le 5 mai 1929 avait été invalidée par le Conseil d’Etat, comme l’avaient été précédemment ses mandats de député et de conseiller général du Haut-Rhin. Le 19 octobre 1930, il ne fut pas réélu ; il s’était présenté avec Oscar Didier de la Kommunistische Partei-Opposition, qui réclamait «la libération de l’Alsace-Lorraine de l’impérialisme français». Tous deux furent battus de justesse : un déplacement de cinq voix seulement aurait assuré la réélection de Rossé, tout comme du reste il avait été réélu conseiller général. Cette élection n’eut aucune conséquence : au lieu de la totalité des mandats, les autonomistes du conseil municipal de Colmar n’en détenaient plus que 28 sur 30…
Par contre, les élections cantonales des 18 et 25 octobre 1931 furent nettement favorables à la Volkspartei par un gain de trois nouveaux conseillers généraux. Il est vrai qu’elle avait affirmé «qu’il fallait abattre la majorité du conseil général et la remplacer par des hommes courageux et pleins de conscience». Non seulement elle conserva ses trois mandats dans le Haut-Rhin, à Hirsingue (Brom), Neuf-Brisach (Haegy) et Ribeauvillé (Sipp), mais dans le Bas-Rhin, outre la conservation du mandat de Geispolsheim (Schalck), elle acquit celui de Sélestat où le Dr Bronner, précédemment élu comme socialiste, s’était présenté cette fois comme membre de la Volkspartei, et surtout elle enleva deux mandats à l’APNA, à Obernai et à Woerth, où les sièges de De Hell et de Weydmann, député et chef de la Ligue des Catholiques, passèrent à Nierenberger et à G. Weiss.
La perte des deux sièges de l’APNA au bénéfice de la Volkspartei fut douloureusement ressentie à l’assemblée générale de l’Action Populaire Nationale d’Alsace le 10 janvier 1932 à Strasbourg. Environ 800 personnes étaient réunies à 14 h 30 au restaurant «Baeckehiesel», allée de la Ruprechtsau.
Le Dr Alfred Oberkirch, député de 1919 à 1942, présidait. Né à Sélestat en 1876, il avait fait ses études de médecine aux universités de Strasbourg, Berlin, Dresde et Paris. Il avait fait partie du cinquième ministère Poincaré, et des ministères Briand (29 juillet 1929), Tardieu (3 novembre 1929), et après la courte interruption du ministère Chautemps (21 février 1930), à nouveau du ministère Tardieu (2 mars 1930) ; Oberkirch fut donc sous-secrétaire d’Etat au Travail, Hygiène, Assistance et Prévoyance Sociales du 4 Juin 1928 au 21 février 1930 ; sous-secrétaire d’Etat à la Guerre de 1928 à 1929 avec le ministre de la Guerre André Maginot (1877-1932), et finalement sous-secrétaire d’Etat au Commerce et à l’Industrie du 2 mars au 4 décembre 1930. A la tribune présidentielle, se trouvaient à côté d’Oberkirch le sénateur comte de Leusse, le député Weydmann, et les conseillers généraux Schmutz, E. Koessler et Kleitz.
En ouvrant la séance, le Dr Oberkirch prononça d’abord l’éloge d’André Maginot qui venait juste de mourir et il demanda à l’assistance de se lever «pour honorer la mémoire du grand patriote». Il donna ensuite la parole à Schmitt-le-Roi, gérant de l’APNA, qui après avoir examiné l’attitude du parti lors des dernières élections cantonales, déclara :
«Je suis heureux de pouvoir vous dire que notre parti n’a trahi aucun de ses principes et que nous n’avons conclu aucune alliance contraire à notre programme. Nos candidats ont presque tous remporté une belle victoire, et MM. Weydmann et De Hell ne doivent leur échec qu’à la politique honteuse suivie par les dirigeants de la Volkspartei, qui ont foulé aux pieds tous les principes religieux et sociaux. Grâce à leur tactique, le président de la Ligue des Catholiques d’Alsace (Weydmann) a été battu à Woerth par un ancien anticlérical notoire (Nierenberger, passé à la Volkspartei), alors qu’à Mulhouse, les socialistes ont été élus contre les partisans de l’ordre.
«Malgré cette trahison de la Volkspartei, nous étions prêts à pardonner et à entrer en pourparlers avec ses dirigeants. Cette ligne de conduite nous a été dictée pour deux raisons : une d’ordre national, parce que nous espérions barrer la route aux autonomistes lors des prochaines élections, l’autre d’ordre religieux. Vous vous rappelez tous, que Mgr Ruch a adressé un vibrant appel aux catholiques de son diocèse pour les inviter à refaire l’union et à bannir la haine. Différentes organisations sportives et autres, notamment les groupements de l’Avant-Garde du Rhin, s’étaient prononcées dans le même sens. Pour ces motifs, nous avons donné suite à l’initiative prise par M. le comte d’Andlau et nous nous sommes rencontrés, M. Oberkirch, Weydmann et moi avec quelques représentants qualifiés de la Volkspartei. Dès la première prise de contact, nous avons déclaré qu’aucun résultat ne saurait être obtenu si la Volkspartei ne renonçait pas à son alliance avec les autres partis de la Volksfront formée en octobre 1930, à l’occasion des élections complémentaires municipales. Au cours de ces entretiens, nous avons pu constater que certains chefs de la Volkspartei étaient prêts à abandonner cette politique et à favoriser un rapprochement avec notre parti. Mais Michel Walter ne voulut pas suivre ses collègues. Il a essayé de justifier sa tactique en affirmant que la Volkspartei n’avait conclu aucune alliance effective avec les partis de la Volksfront (Landespartei, Fortschrittspartei, Kommunistische Partei-Opposition), mais qu’elle avait simplement établi une communauté de travail (Arbeitsgemeinschaft) d’un caractère local. Il a profité de la discussion sur le budget municipal de Strasbourg pour répéter les mêmes affirmations, bien que les pourparlers entre la Volkspartei et l’APNA fussent encore en cours. A la dernière séance, tous les membres du comité directeur de la Volkspartei se sont prononcés pour la continuation des pourparlers, à l’exception de Jean Keppi. C’est lui le principal coupable avec Michel Walter ! Malgré leurs dénégations, l’alliance entre leur parti et ceux de la Volksfront est effective et son effet est préjudiciable aux intérêts de l’Alsace. Le catholique Reibel a dû se désister en faveur du communiste Schreckler1 ; le Dr Karl Roos, autre protégé de Michel Walter, s’est écrié le lendemain de son élection au conseil général du Bas-Rhin (25 octobre 1931) : «Vive le droit de libre disposition des peuples !» Le député de Haguenau, Michel Walter, est prisonnier de ces gens-là et il a sans doute dû leur faire des concessions, car il a besoin d’eux pour assurer sa réélection. Jamais l’APNA ne s’associera à des manœuvres ayant pour but de faire réélire à Strasbourg un Mourer qui a toujours voté contre le gouvernement et l’armée. Notre attitude à l’égard de la Volkspartei est claire. Nous suivrons toujours une politique nationale dirigée contre les autonomistes et leurs alliés qui revendiquent le plébiscite. Nous sommes heureux d’être redevenus Français ! (Vifs applaudissements). Nous combattons de toutes nos forces un Keppi qui n’attend qu’une occasion favorable pour ranimer la flamme autonomiste !
«C’est également du point de vue social que nous sommes des adversaires acharnés de la Volksfront. Nous condamnons la politique collectiviste préconisée par les éléments de la gauche. L’Alsacien tient aux traditions de ses ancêtres. Nous voulons résoudre les problèmes sociaux en nous inspirant des principes religieux et non à la façon d’un Rossé, qui d’un côté excite l’ouvrier contre son patron, et de l’autre tend la main pour empocher de grosses sommes ! (On entend les cris «Burrus !»2). Nous osons espérer que les délégués de la Volkspartei reconnaîtront l’utilité d’un rapprochement avec nous et qu’ils le rendront possible, même contre l’opposition de certains de leurs chefs. L’APNA a fait preuve de bonne volonté. On ne pourra plus nous reprocher d’avoir voulu la scission. Nous désirons la réconciliation surtout en nous plaçant au point de vue catholique».
Schmitt-le-Roi parla ensuite de l’Action Catholique et acheva son long discours par cette phrase : «Ayez confiance en vos chefs ; ils préfèrent perdre leurs mandats plutôt que de trahir leurs principes !» (Vifs applaudissements). Il donna alors lecture de deux résolutions. La première constatait que les membres de l’APNA approuvaient l’attitude de leurs dirigeants qui avaient essayé d’arriver à un compromis avec les représentants de la Volkspartei tout en s’inspirant du programme du parti ; mais que les pourparlers n’avaient permis d’aboutir à aucun résultat pratique en rai son de l’attitude inqualifiable de certains dirigeants de la Volkspartei. La seconde résolution concernait la division des catholiques alsaciens et précisait qu’elle avait été provoquée par des divergences d’ordre national et social.
1. Schreckler mourut 15 jours plus tard, le 26 janvier 1932.
2. Burrus aurait fourni 250 000 F à la banque fondée par la SAPART.
Après l’intervention de certains auditeurs qui demandèrent de ne plus essayer de fusionner avec la Volkspartei et de donner une large publicité aux deux résolutions, elles furent adoptées par l’assemblée générale. Le député Weydmann, président du comité directeur de l’APNA, prit ensuite la parole pour exposer la situation due à la crise économique mondiale qu’il attribuait à la surproduction et au manque de débouchés. Il demanda donc la réglementation des importations de bétail et celle des exportations de produits agricoles, recommandant le protectionnisme douanier sévère pour «protéger par tous les moyens possibles les produits nationaux».
Vivement applaudi, le Dr. Oberkirch déclara ensuite :
«La manifestation d’aujourd’hui prouve que l’APNA est et restera toujours un parti national français. National ne veut pas dire chauvin à la façon de Hitler et Mussolini ; dans le même ordre d’idées, nous combattons non seulement le socialisme et le communisme, mais aussi le chauvinisme alsacien qui a causé un si grand préjudice à notre petite province. Nous avons le courage de dire que nous sommes des patriotes, car aimer sa petite patrie est un devoir chrétien, a écrit récemment un de nos évoques. Nous repoussons toute idée régionaliste en tant qu’elle ne doit servir qu’à nous mettre en opposition avec l’idée nationale, comme certains mauvais bergers le désireraient. Nous voulons que nos enfants apprennent toujours à mieux connaître la culture française et que les Alsaciens ne s’enferment pas dans une tour. Nous leur disons au contraire, d’accord avec un des représentants les plus en vue de la Volkspartei : Sortez de la tour et pénétrez toujours davantage dans la vie intellectuelle de la France !»
Oberkirch renvoyait ici à l’article «Aus dem Turm heraus !» du chanoine Didio, paru dans ses Zeitfragen les 25/26 mai 1930, où il écrivait : «Il faut sortir de notre tour, notamment dans le domaine culturel. Nous nous sommes trop coupés des courants culturels hors d’Alsace. A cause des circonstances, nous nous sommes repliés sur nous-mêmes… A cela s’ajoute que les anciennes générations se nourrissent davantage de la culture allemande, et les jeunes de la culture française. Cette juxtaposition est malsaine».
Le Dr. Oberkirch continua ensuite :
«Je juge utile d’exposer les multiples avantages au point de vue économique que nous vaut notre retour à la France. La guerre a coupé tous les liens économiques internationaux. Chaque pays a dû recourir à des mesures protectionnistes exceptionnelles, mais la France se trouve dans une situation privilégiée, parce que l’équilibre entre l’industrie et l’agriculture n’a point été rompu. Notre gouvernement a pris les mesures nécessaires pour combattre la crise aussi efficacement que possible».
L’ancien sous-secrétaire d’Etat se prononçait ensuite contre toute politique sectaire en Alsace et en Lorraine et signala que des événements d’une importance considérable auraient lieu dans les prochains mois : l’élection d’un nouveau président de la République de Weimar en mars/avril 1932, les élections pour le Landtag de Prusse, les élections législatives françaises en mai, et deux grandes conférences internationales, l’une sur les Réparations, l’autre sur le Désarmement. Il ajouta qu’il était nécessaire que la France possède «une armée forte et disciplinée en face d’une Italie et d’une Allemagne militarisée», bien que l’APNA fût pour l’entente entre les peuples. En conclusion, il s’écria : «Dans la campagne électorale qui va s’ouvrir, il ne s’agit pas uniquement pour nous de conquérir des mandats. Nous avons des idéaux plus élevés. Que nous soyons vainqueurs ou vaincus, nous porterons toujours dans notre main le drapeau tricolore !». Après l’ovation enthousiaste, l’assistance se leva pour hurler la Marseillaise.
Schmitt-le-Roi donna finalement lecture d’une troisième résolution, adoptée à l’unanimité, qui manifestait la volonté de l’APNA de collaborer à la solution des grands problèmes actuels dans un esprit de solidarité internationale, et qui remerciait Pierre Laval (1883-1945), président du conseil, de son activité inlassable à défendre les intérêts de la France, et demandait au gouvernement de sauvegarder les droits et les intérêts de la nation à l’occasion des prochaines conférences internationales. L’assemblée générale de l’APNA se dispersa à 17 heures.
Le lendemain, 11 janvier 1932, toujours à Strasbourg, mais cette fois au «Münsterhof», la Volkspartei réunissait son comité directeur à 14 heures, sous la présidence du chanoine sénateur Eugène Müller, assisté de sept députés : Walter, Seltz, Meck, Brom, Brogly, Bilger, Stürmel, et de nombreux conseillers généraux, tels les abbés Haegy et Gromer, le vétérinaire Lux, le notaire Charles Elsaesser. Etaient aussi présents, l’abbé Schies, directeur de la Société d’Edition de la Basse-Alsace ; Jean Keppi, secrétaire général de la mairie de Haguenau ; Joseph Rossé, rédacteur en chef de l’Elsaesser Kurier ; Hausherr, viticulteur à Egisheim ; Fuchs et Meyer, secrétaires départementaux de la Volkspartei, et Schmidt, secrétaire général de la Fédération des Syndicats indépendants. Deux questions se trouvaient à l’ordre du jour :
1 – Attitude de la Volkspartei à l’égard des autres partis ;
2 – L’assemblée départementale des délégués.
Le président Eugène Müller déclara que la convocation du comité directeur était une conséquence des résolutions prises la veille par l’APNA au Baeckehiesel et il donna connaissance de la lettre de démission du comité directeur que le chanoine Didio, cité la veille par Oberkirch, avait cru devoir écrire. Puis, il donna la parole à Michel Walter. Le député de Haguenau rendit compte d’abord de la dernière entrevue entre les délégués de la Volkspartei et ceux de l’APNA, précisant qu’en raison des attaques dont il avait été l’objet par l’Elsaesser Bote, il avait refusé de continuer les pourparlers pour consulter le comité directeur. Il ajouta que certains dirigeants de l’APNA espéraient pouvoir provoquer une nouvelle scission de la Volkspartei au sujet de la divergence de vues relative aux tactiques à utiliser. Il rappela qu’aucune alliance formelle n’existait entre la Volkspartei et la Volksfront, mais simplement une communauté de travail (Arbeitsgemeinschaft) d’un caractère purement local. En outre, il avait cru devoir profiter de la discussion du budget municipal de Strasbourg pour préciser une fois de plus l’attitude de la Volkspartei (UPRA) à l’égard des autres partis, et il s’élevait en conséquence contre les insinuations de Schmitt-le-Roi qui prétendait que Walter agissait sous la pression de la Volksfront. Oberkirch et Schmitt-le-Roi n’avaient pas dit toute la vérité, lorsqu’ils affirmaient ne pas avoir de préoccupations électorales : «J’estime au contraire, que c’est principalement pour ce motif qu’ils sont entrés en pourparlers avec nous. Ils se sont gardés de dire au Baeckehiesel qu’ils ne se seraient pas élevés contre la Volksfront, si nous avions accepté leur proposition de soutenir les candidatures de MM. Oberkirch et Weydmann dans les arrondissements de Sélestat et de Wissembourg. Cette condition était pour nous inacceptable».
Il fit ensuite remarquer qu’il lui semblait bien difficile de reprendre les pourparlers d’union à la suite des discours prononcés la veille à l’assemblée générale de l’APNA, et il donna lecture de la résolution suivante : «Le comité directeur de la Volkspartei (UPRA) constate que la communauté de travail (Arbeitsgemeinschaft) existant jusqu’à ce jour entre les représentants de la Volkspartei et les représentants d’autres partis au sein du conseil municipal de Strasbourg et du conseil général du Bas-Rhin, ne constitue pas un engagement de parti à parti, ni une restriction à notre liberté d’action, et qu’elle n’a jusqu’ici dans ses conséquences nullement porté atteinte à la sauvegarde des principes fondamentaux du parti. Le comité directeur repousse avec énergie toutes les attaques qui ont été dirigées ces derniers temps d’un certain côté contre le parti, ses dirigeants et en particulier contre le président départemental du parti dans le Bas-Rhin, le député Michel Walter».
Jean Keppi proposa alors d’adopter cette motion à l’unanimité et de lui donner la publicité nécessaire afin de faire savoir que l’attitude de Michel Walter était approuvée par tous les membres du parti (le reproche qui lui avait été fait la veille par un orateur de l’APNA, que Walter faisait prévaloir sa propre politique au sein de la Volkspartei, était injustifié), et qu’il n’avait jamais poursuivi d’autres buts que ceux de servir au mieux les intérêts de la Volkspartei. L’abbé Gromer se prononça dans le même sens. Mais Henri Meck déclara qu’il voterait contre la résolution telle qu’elle était présentée, parce qu’il reprochait à Walter le discours qu’il avait prononcé à l’occasion de la discussion du budget de la ville de Strasbourg ; Meck proposait en conséquence de supprimer la fin de la résolution : «ses dirigeants et en particulier contre le président départemental du parti dans le Bas-Rhin, le député Michel Walter».
Les députés Brom et Brogly estimaient de leur côté plus sage de ne point mettre en avant le nom de Michel Walter, et Brom insistait sur le fait que la situation n’était pas la même dans le Haut-Rhin que dans le Bas-Rhin : un rapprochement avec les démocrates du Haut-Rhin deviendrait difficile si la motion était adoptée intégralement.
Michel Walter reprit alors la parole : «Je ne suis pas de votre avis. Rien ne vous empêche dans le Haut-Rhin de marcher avec les démocrates comme rien ne nous empêchera dans le Bas-Rhin de voter le cas échéant pour Jean-Pierre Mourer à Strasbourg-Ville, pour Charles Frey à Strasbourg-Campagne, et pour un autre démocrate à Strasbourg-Nord, pourvu que tous les candidats socialistes soient battus».
Marcel Stürmel et Joseph Rossé se rallièrent à l’opinion de Keppi et de Gromer et demandèrent l’adoption sans modification de la résolution, parce que le comité directeur avait le devoir de prendre la défense de Michel Walter attaqué par l’APNA. L’abbé Haegy exprima le regret au sujet de la démission, comme membre du comité directeur, du chanoine Didio, et donnait les raisons de cette démission : la première, c’est qu’au lendemain des élections cantonales, l’Elsass-Lothringer-Zeitung (ELZ) avait publié un article réclamant le droit d’autodétermination du peuple alsacien-lorrain ; et la seconde, c’est que les pourparlers entre l’APNA et la Volkspartei étaient rompus. Toutefois l’abbé Haegy ajouta qu’il essaierait de faire revenir le chanoine Didio sur sa décision.
Pour trancher le différend, le sénateur Müller proposa de mettre aux voix d’abord la première partie de la résolution : elle fut adoptée à l’unanimité. Puis il fit voter sur la dernière phrase relative à Walter ; Meck, Seltz, Brom, Brogly, Bilger, Haegy et Schmidt votèrent contre ; les treize autres pour. Mais Walter déclara qu’il ne pouvait accepter ce vote en raison des calomnies et des attaques dont il avait été l’objet : il ne cherchait point une satisfaction personnelle, mais une justification de son attitude politique. L’abbé Schies adressa un pressant appel à l’unité au sein du comité directeur et l’on procéda à un nouveau vote. Cette fois, la seconde partie de la résolution était adoptée par tous, à deux exceptions près : Henri Meck s’était abstenu et Thomas Seltz s’était retiré.
Le comité directeur décida ensuite la réunion d’une assemblée de délégués pour février, et en prévision, il fallait dès maintenant procéder aux réunions des hommes de confiance dans chaque section cantonale.
Les 14 février 1932, les députés Michel Walter, Thomas Seltz et Médard Brogly prenaient la parole à Herrlisheim (Bas-Rhin) devant 450 à 500 cultivateurs, au restaurant du Cheval Noir. En plus des différents thèmes ordinaires, les orateurs se réjouissaient de la disparition du Parti radical-socialiste dans le Bas-Rhin, rendaient hommage aux efforts déployés par le chancelier allemand Bruning en vue de l’entente internationale et des Etats-Unis d’Europe, et approuvaient les thèses présentées par Aristide Briand (1862-1932) à la Société des Nations (Genève).
Le 6 mars 1932, la Volkspartei organisait sa réunion publique à Lauterbourg, hôtel de l’Etoile, de 14 h 30 à 18 heures. Charles Elsaesser présidait, assisté d’Eugène Guckert, de Meyer et du député Michel Walter. Devant 200 personnes environ, pour les 4/5èmes des cultivateurs, Elsaesser expliqua d’abord la scission qui n’avait fait perdre que 5 % des effectifs de la Volkspartei. Il regrettait l’absence du député Weydmann qui avait été invité et taxait cette absence de lâcheté. Puis, il donna la parole à Michel Walter :
«Si nous, Alsaciens, nous avions été la cause de la chute du gouvernement Laval lors de la Conférence de Genève, on nous aurait traités d’antinationaux. On nous qualifie d’autonomistes parce que nous entendons défendre nos droits et nos traditions religieuses. Nous ne voulons pas être menés par des fonctionnaires, surtout par des préfets qui favorisent certains partis».
Walter déclara que le déplacement des préfets Henri Borromée (Bas-Rhin) et Susini (Haut-Rhin) tous deux le même 2 mai 1930 avait été obtenu par les députés de la Volkspartei qui l’avaient demandé au président du Conseil André Tardieu (1876-1945). Walter se montra fervent partisan de la politique de rapprochement des peuples et assura que les organisations hitlériennes ne présentaient aucun danger pour la sécurité de la France : elles ne devaient leur existence qu’à la crise économique persistante en Allemagne et à l’armée des chômeurs. Par contre, le conflit sino-japonais était bien plus dangereux et symbolisait le réveil de la race jaune ; ce conflit constituait une menace pour l’Europe dont l’unité pourrait être réalisée avant dix ans. Pour cette raison, il importait que le projet de la fondation des Etats-Unis d’Europe passât dans les faits rapidement. Et Walter prononça l’éloge d’Aristide Briand.
Quant à la question du désarmement, Walter pensait que l’Allemagne devait avoir autant de droits que les autres nations, et que notamment la restitution des colonies à l’Allemagne serait le seul gage d’apaisement appréciable. Il préconisait en outre l’entente sincère avec l’Allemagne et la remise des dettes de guerre. En effet, l’entente avec l’Allemagne permettrait de réduire les armements, et les économies ainsi réalisées compenseraient largement les dettes de guerre que les Allemands devraient nous payer ! Il proposait aussi la construction du canal de l’Adriatique qui permettrait à l’Allemagne du Sud d’accéder à la Méditerranée. En ce qui concernait l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, le député réclamait un «additif constitutionnel» qui garantirait pour toujours les traditions aux Alsaciens : «Nous ne voulons pas que l’idée alsacienne soit sacrifiée par une assimilation trop brutale. Nous sommes tous d’aussi bons Français que ceux qui nous critiquent et qui, c’est souvent le cas, font excès d’exubérance patriotique pour cacher leurs antécédents. Nous sommes d’aussi bons patriotes que ces brigueurs de décorations et que ceux qui portent le ruban rouge à la boutonnière après avoir volé 11 millions de francs à l’Etat !»
Après les applaudissements, Elsaesser raconta les souffrances physiques et morales de Joseph Rossé dans sa prison et traita le Dr Oberkirch de «a Schlappschwanz !» (d’andouille !).
Le rédacteur de l’Echo de Wissembourg, Meyer, s’insurgea contre la disparité des salaires entre les ouvriers alsaciens-lorrains et les étrangers qui travaillaient à la Ligne Maginot : l’Alsacien-Lorrain n’était payé que 3,50 F l’heure, mais l’ouvrier étranger 5 F !… «Et l’on nous parle de régime terroriste qui sévit en Russie soviétique. Que diriez-vous si vous appreniez que les Russes n’avaient rien à nous envier en Alsace ?»
Effectivement, les importants travaux de construction de la Ligne Maginot commençaient à bouleverser le Nord de l’Alsace-Lorraine. Les travaux étaient répartis en trois groupes : la direction de Strasbourg, la direction de Metz-Est et la direction de Metz-Ouest. Le jour même de la réunion publique de Lauterbourg, le 6 mars 1932, Gadomsky consacrait un grand article à la Ligne Maginot dans ses Elsass-Lothringische Mitteilungen. Il parlait d’une armée d’officiers du génie, d’inspecteurs qui travaillaient sans répit, et des visites continuelles de hautes personnalités. La journée de 10 à 11 heures avait remplacé la journée de 8 heures ; les travaux se poursuivaient sans interruption, jour et nuit, souvent le dimanche même. Sur les chantiers étaient occupés des Yougoslaves, des Croates, des Polonais, des Italiens, des Français du Midi, des Lorrains, et même des Allemands de la Sarre ; les entrepreneurs évitaient d’embaucher des Alsaciens et leur préféraient des étrangers. En 1931, la Chambre avait voté un crédit de deux milliards et demi de francs pour les travaux de 1932. Plus que jamais, l’Alsace-Lorraine se trouvait submergée par des milliers d’agents de la Police Politique ou Police Spéciale, auxquels se joignaient les policiers qui avaient travaillé dans la Ruhr et la rive gauche du Rhin jusqu’à l’évacuation le 30 juin 1930 et qui furent repliés sur l’Alsace- Lorraine, s’infiltrant dans la population, corrompant des militants, maniant le chantage et la peur, lançant de faux bruits par la presse vénale, etc.
La construction de la Ligne Maginot comportait aussi des conséquences économiques ; l’armée avait enlevé aux petits cultivateurs la base de leur existence et menaçait d’étouffement économique de nombreuses localités. Le cinquième, le quart, parfois le tiers de la surface du territoire des communes concernées avaient été expropriés, et les indemnités d’expropriation étaient payées avec beaucoup de retard. Il y avait encore beaucoup de terrains occupés temporairement par les baraquements des ouvriers. D’autres terres de culture se trouvaient transformées en sablières ou en carrières de gravier. «Il faut y ajouter la construction de chemins, de routes stratégiques d’une largeur de 9 mètres en moyenne, de lignes de chemins de fer dont un grand nombre à voie étroite. La construction des lignes stratégiques était établie de manière qu’elles puissent être élargies en cas de besoin. Les lignes existantes étaient doublées, parfois quadruplées. En certains endroits, l’on construisait des lignes circulaires, comme dans la région de Thionville, destinée à devenir le centre de tout le système défensif… Deux autres ceintures de fortifications étaient prévues en arrière».
Evidemment, la population alsacienne-lorraine, directement concernée par cette transformation de son sol en glacis et en futur champ de bataille, n’avait point été consultée et était maintenue dans l’ignorance de ce qui se faisait. Et ceux qui devinaient se demandaient à quoi tout cela pouvait bien rimer, puisque dans son célèbre discours à la Société des Nations, Briand avait proposé en septembre 1930 la création des Etats-Unis d’Europe.
Cependant, à l’approche des élections législatives, la Volkspartei multipliait les efforts de sa propagande électorale. Le 17 mars 1932, l’abbé Xavier Haegy se rendit à Strasbourg, au restaurant de l’Abattoir, pour apporter son concours au communiste-opposition Jean-Pierre Mourer, dans le cadre de la Volksfront. Il justifiait en ces termes son attitude :
«Volksfront signifie pour nous : défendre partout les intérêts du peuple. Pour cette raison, nous ne pouvons rien avoir de commun avec les socialistes et les radicaux, et encore moins avec les francs-maçons. Avec les communistes alsaciens, nous prenons soin du pauvre prolétariat ; nous agissons dans le sens de la parole du Seigneur : J’ai pitié de ce peuple… Ceux qui sont avec nous ne portent ordinairement pas de ruban à la boutonnière ; si le Christ revenait parmi nous, il n’en porterait pas non plus et ses apôtres n’en avaient jamais porté !»
Le 28 mars 1932, la Volkspartei (UPRA) réunissait en assemblée générale ses délégués et hommes de confiance (Vertrauensleute) du Bas-Rhin à Strasbourg, au Münsterhof. 122 personnes s’y trouvaient à 14 h 30, avec les députés Walter, Seltz et Meck. Le rapport moral signalait qu’en 1931, la Volkspartei avait recruté 4 000 adhérents nouveaux dans le Bas-Rhin. L’on étudia ensuite la stratégie électorale, notamment au premier tour où le parti soutiendrait la candidature du Dr Karl Roos ; mais comme il n’avait guère de chance d’être élu, son cas serait réexaminé pour le second tour. L’on vota pour terminer la résolution suivante :
«La Volkspartei intervient pour la sauvegarde des intérêts de la religion, pour le développement social dans l’esprit et le sens des principes chrétiens, enfin pour la réconciliation des peuples. Le parti considère comme adversaires les milieux et les partis à tendance anticléricale, réactionnaires en matière sociale ou chauvins en politique générale. Se plaçant à ce point de vue, la Volkspartei souligne la nécessité d’une défense efficace des droits et des libertés ethniques de l’Alsace, des intérêts et des revendications de notre peuple. Elle défend notre législation religieuse et notre statut scolaire local, intervient en faveur de la langue du pays qui doit former le point de départ dans l’enseignement scolaire…».
La campagne électorale se déroula dans un climat nettement moins tendu qu’en 1928. En effet, le 24 décembre 1931, le gouvernement de Pierre Laval avait signé le décret d’amnistie réclamé depuis 1928 et voté par la Chambre ; il rendait les droits civiques aux condamnés autonomistes, notamment à Joseph Rossé, Eugène Ricklin, Paul Schall et Joseph Fashauer. Les discours se faisaient ordinairement en «français d’Alsace», c’est-à-dire dans le dialecte alémanique du pays.
Les 1er et 8 mai 1932, la Volkspartei emporta 9 sièges ; elle obtint 4 mandats sur 5 candidats dans le Bas-Rhin et 5 mandats sur 7 candidats dans le Haut-Rhin ; au total, elle gagnait 2 sièges de plus que dans la précédente législature. Ses élus étaient dans le Bas-Rhin : Thomas Seltz (né en 1872 à Artolsheim, mort en 1959), élu à Erstein avec 9 249 voix sur 12 256 suffrages ;
Michel Walter (né en 1884 à Haguenau), élu à Haguenau avec 8 959 voix sur 14 040 suffrages ;
Henri Meck (né en 1897 à Saverne, mort en 1967) élu dès le premier tour à Molsheim avec 10 861 voix sur 15 351 suffrages ; Charles Elsaesser (né en 1891 à Strasbourg) élu à Wissembourg avec 6 843 voix sur 12 386 suffrages.
Koebel avait été battu à Strasbourg Nord-Est, où il avait très peu de chances de passer.
Dans le Haut-Rhin : Marcel Sturmel (né à Mulhouse en 1900, mort à Altkirch le 1er janvier 1972) élu à Altkirch au premier tour avec 7 579 voix sur 12 772 suffrages ;
Joseph Rossé (né en 1892 à Montreux-Vieux, mort en 1951 dans la prison des Eysses), élu à Colmar avec 11 156 voix sur 22 093 suffrages ;
Camille Bilger (né à Mulhouse en 1879, mort à Soultz en 1947) élu à Guebwiller avec 7 505 voix sur 14 188 suffrages ;
Médard Brogly (né en 1878 à Rixheim, mort en 1959 à Riedisheim), élu à Mulhouse-Campagne avec 11 807 voix sur 21 464 suffrages ;
Joseph Brom (né en 1881 à Blotzheim, mort en 1945 à Mulhouse), élu à Thann au premier tour avec 8 622 voix sur 14 481 suffrages.
Avaient été battus Sipp à Ribeauvillé et Fuchs à Mulhouse-Ville ; tous deux s’étaient retirés au second tour pour permettre l’élection d’un allié, l’indépendant Burrus et le démocrate Wallach.
Avec 21,6 % des voix du Bas-Rhin et 39,4 % du Haut-Rhin, l’Elsaessische Volkspartei restait de loin le plus fort parti d’Alsace.
L’APNA n’avait réuni que 11,8 % des voix du Bas-Rhin et 10,2 % du Haut-Rhin. Elle avait présenté 8 candidats et perdait le siège de Wissembourg passé à la Volkspartei et celui de Ribeauvillé passé à un indépendant ; finalement, elle n’arriva à garder que le siège de Sélestat où Oberkirch, le «Schlappschwanz», fut élu dès le premier tour avec 7 564 voix sur 14 756 suffrages. C’était l’effondrement des nationalistes catholiques.
3. La Fortschrittspartei jusqu ‘aux élections législatives de mai 1932
La Fortschrittspartei, c’était avant tout et presque uniquement l’original député Camille Dahlet. Le 12 juin 1931, il écrivait dans la Deutsche Allgemeine Zeitung : «Les Alsaciens ont trouvé dans l’Etat, vers lequel les poussait une sympathie traditionnelle, la plus centralisatrice des constitutions et en même temps le plus étroit et le plus intolérant de tous les concepts de patrie, qui ne se contente pas de la loyauté civique, mais qui exige des Alsaciens l’abandon de leur Volkstum et leur assimilation linguistique et culturelle… La meilleure solution serait que la France et l’Allemagne s’entendent de nouveau et forment un ménage commun qui pourrait être la Paneurope».
Le 7 septembre suivant, dans l’Elsass-Lothringer Zeitung, Dahlet publiait un autre article explicatif sous le titre «Lutte de propagande» ; il y déclarait qu’il n’avait point assisté au 7ème Congrès des Minorités Ethniques à Genève et précisait ses relations avec les Alsaciens-Lorrains d’Allemagne, et plus particulièrement avec le Dr Robert Ernst, «jeune homme sympathique possédant le véritable caractère alsacien» : «Bien que le Dr. Ernst ait sur de nombreux points une opinion différente de la mienne en raison de ses sentiments germanophiles, je respecte néanmoins sa conception ; c’est bien son droit de s’occuper de son pays, l’Alsace, au même titre que l’on fait ceux qui après 1871 ont opté pour la France». Le député Dahlet prenait aussi la défense du journal du Dr Ernst : Elsass-Lothringen / Heimatstimmen, qu’il trouvait «très intéressant et modéré en comparaison des excitations fomentées après 1871 par les émigrés alsaciens et lorrains». En tant que membres importants du «Souvenir Français» d’après 1871, les Dahlet savaient de quoi il retournait en la matière ! En conclusion, Dahlet niait toute relation «financière ou morale» avec les sociétés politiques allemandes, et attaquait violemment le régime français en Alsace, dont l’arbitraire à lui seul aurait suffi à provoquer la réaction autonomiste.
Le dimanche 17 janvier 1932, la Fortschrittspartei tenait une réunion de propagande à Lichtenberg, paroisse de l’abbé Joseph Zemb, à l’auberge du Lion d’Or. Quarante à cinquante personnes étaient venues. En l’absence du député et président du parti Camille Dahlet, Philippe Schmidt, qui présidait, donna la parole au Dr Brumbder. Après avoir indiqué que son intention était de recruter de nouveaux membres, il expliqua que la Fortschrittspartei était un parti de gauche qui prenait la défense des droits ethniques et de la langue maternelle, en laissant au peuple alsacien le soin de régler lui-même la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, une fois l’autonomie obtenue. «Nous ne protestons pas, parce que nous sommes redevenus Français, mais nous protestons pour lutter contre l’assimilation brusquée et la centralisation qui seraient néfastes au pays. Le parti du Progrès revendique le régionalisme et une administration autonome avec son siège à Strasbourg».
Le Dr Brumbder critiqua ensuite les méthodes d’enseignement dans les écoles en Alsace-Lorraine, demandant que l’on enseigne d’abord la langue maternelle, l’allemand, puis le français, comme cela se faisait en Suisse alémanique. A propos de politique générale, il indiquait que la Fortschrittspartei était profondément attachée à la cause de la paix, et à ce titre, elle s’élevait contre la construction des fortifications de la Ligne Maginot. Le parti n’avait pas confiance dans le gouvernement de Pierre Laval, parce qu’il ne s’inspirait pas de l’idée de rapprochement et de collaboration sincères avec l’Allemagne. Le Dr Brumbder recommandait la lecture de l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ) qui fut distribuée gratuitement aux assistants, soulignant que cette feuille n’était nullement subventionnée par l’industriel sarrois Röchling ni alimentée par la propagande allemande. Il s’en prit vivement à la presse adverse, surtout au Messager d’Alsace (Elsaesser Bote), à La République, et aux Dernières Nouvelles de Strasbourg, en indiquant que ces journaux étaient à la solde de l’impérialisme français.
En conclusion, Brumbder invita les assistants à se faire inscrire à la Fortschrittspartei et fit distribuer des bulletins d’adhésion. Comme aucun des présents ne se faisait inscrire, le président Schmidt déclara que la section de Lichtenberg comptait 27 membres, dont 9 seulement étaient présents ; le maire absent en faisait partie. Le comité local du Parti du Progrès comprenait Philippe Trautmann comme président, Ernest Wagner comme secrétaire, Schmidt Philippe comme trésorier, et Louis Fehr comme trésorier-adjoint.
La parole fut alors donnée au conseiller général Deiss ; il expliqua les dispositions de la loi sur le chômage en France, souhaita que la commune fit partie de la Caisse départementale pour le Chômage, et regretta l’absence de trop de membres. La réunion avait duré trois heures.
L’assemblée générale de la Fortschrittspartei eut lieu le dimanche 14 février 1932, le matin, au restaurant de la Concorde, rue des Serruriers, à Strasbourg. Le bureau du parti comprenait le député Camille Dahlet, président ; cinq vice-présidents : le conseiller général Deiss, l’adjoint au maire de Strasbourg maître Klein, le conseiller d’arrondissement Hoffmann, Roehrig et le Dr Brumbder ; le secrétaire général Speckel, le secrétaire-adjoint Dorfmeyer et le trésorier Gloeckler. L’on remarquait aussi dans l’assistance le conseiller général Bauer et l’adjoint au maire de Colmar, Faullimmel.
A 9 heures, Dahlet ouvrit la séance par le bilan d’activité de l’année ; la Fortschrittspartei avait gagné deux mandats, l’un à Colmar où Faullimmel avait été élu conseiller d’arrondissement, l’autre à Lützelstein où Hoffmann de Petersbach avait obtenu le siège pour le conseil d’arrondissement de Saverne. Du 1er mars 1931 au 14 février 1932, le parti avait organisé 110 réunions publiques. Pour la prochaine campagne électorale, le parti participerait activement au combat en faisant cause commune avec tous les partis prêts à lutter pour les droits ethniques et l’autonomie de toute l’Alsace-Lorraine. La tactique électorale serait précisée lorsque la loi électorale aurait paru ; lui-même était partisan du scrutin majoritaire.
Le bureau du parti fut reconduit, sauf Dorfmeyer qui demanda à être remplacé dans ses fonctions de secrétaire-adjoint, et l’assemblée élut à sa place le Strasbourgeois Wiedemann, né à Kassel en Allemagne, devenu Français par réclamation. Puis la réunion, qui groupait une centaine de personnes, se dispersa.
Une autre réunion de la Fortschrittspartei attira davantage de monde. C’était à Marmoutier, le 20 février 1932, au restaurant Heimburger. A 20 h 40, maître Klein de Strasbourg ouvrit la séance devant 150 personnes environ, pour affirmer une fois de plus : «La Fortschrittspartei veut la réconciliation des peuples français et allemand entre lesquels l’Alsace-Lorraine devrait servir de trait d’union».
Le député Dahlet fit ensuite l’éloge de maître Klein, et aborda la crise économique mondiale, se prononçant pour la suppression des frontières et la création des Etats-Unis d’Europe qui rendraient les conflits extérieurs impossibles et apporteraient un sérieux remède à la situation actuelle. Il expliquait d’autre part le succès des nazis par la misère qui régnait en Allemagne et par les manifestations nationalistes à Paris, notamment celle du Trocadéro, où les Croix de Feu du colonel de La Rocque avaient saboté le meeting pacifiste présidé par Edouard Herriot ; ces manifestations chauvines et militaristes excitaient les esprits en Allemagne.
Maître Heil, avocat à Saverne, et Henri Pfirsch avaient apporté une légère contestation facilement surmontée, et maître Klein déclara que Dahlet était le seul député alsacien qui osait prendre sérieusement la défense des intérêts du peuple alsacien au Parlement à Paris. La réunion ne se termina qu’à minuit et demie.
Aux élections législatives des 1er et 8 mai 1932, la Fortschrittspartei ne présenta qu’un seul candidat, Camille Dahlet, qui fut réélu à Saverne par 11 516 voix sur 20 695 suffrages. Ailleurs, elle soutint les autres partis autonomistes de la Volksfront.
4. Les communistes jusqu’après les élections législatives de mai 1932
Les communistes, tant les orthodoxes restés fidèles au Comité Central de Paris que ceux qui avaient suivi Mourer dans l’opposition, restaient toujours à l’avant-garde des exigences autonomistes extrêmes, puisqu’elles comprenaient la séparation d’avec la France. A l’occasion, ils ne manquaient pas de polémiquer contre les autonomistes plus modérés qu’ils accusaient de lâcheté. C’est ainsi qu’en réponse à Camille Dahlet, l’Humanité d’Alsace et de Lorraine écrivait dans son numéro du 18 juin 1931 :
«Les chefs autonomistes renoncent à tout droit de libre disposition, à l’autonomie politique, et reconnaissent tous les traités de rapine de Versailles et de Locarno. La seule revendication de Dahlet, qui est aussi celle des autres autonomistes, est la sauvegarde du caractère et des traditions de la culture alsacienne. L’oppression économique et politique du peuple alsacien-lorrain, qui est la base de l’oppression culturelle, peut donc subsister».
Les communistes-opposition de leur côté reprenaient dans Die Neue Welt du 27 janvier 1932 une indication de l’Elsaesser, pour la commenter :
«Des 3 382 millions de francs prévus par le gouvernement pour lutter contre le chômage, l’Alsace-Lorraine reçoit 21 600 000 francs, soit 0,63 °7o. Etant donné que la plupart des crédits ont déjà reçu leur destination, il n’y a pas lieu d’admettre que le pourcentage des sommes destinées à l’Alsace-Lorraine sera augmenté. Notons encore que l’Alsace-Lorraine est obligée d’envoyer tous les ans à Paris 2 milliards de francs d’impôts ! Voilà la fameuse bienveillance de la France à l’égard de l’Alsace-Lorraine ! L’Alsace-Lorraine est la Cendrillon de la Grande Nation ! Toujours travailler, toujours payer, toujours se taire, même lorsqu’on reçoit des coups !…»
En octobre 1930, à l’occasion des élections municipales complémentaires de Strasbourg et de Colmar, les communistes-opposition avaient constitué avec l’Unabhängige Landespartei, la Fortschrittspartei et la Volkspartei une alliance pour constituer le «Front Populaire» ou Volksfront, qui sur les 4 sièges à pourvoir au Conseil Municipal de Strasbourg en enleva 3. L’année suivante, à l’occasion des élections cantonales des 18 et 25 octobre 1931, grâce à la Volksfront, les communistes-opposition purent ravir un siège aux socialistes : Schreckler fut élu conseiller municipal de Strasbourg-Ouest et rejoignait ainsi le maire de Strasbourg, Charles Hueber, déjà conseiller général de Strasbourg-Sud depuis 1928. Malheureusement, trois mois plus tard, le 26 janvier 1932, Schreckler mourut et il fallut procéder à de nouvelles élections cantonales.
Dans ce but, la Volksfront organisa le 25 février 1932 une réunion politique à l’Aubette, sous la présidence de Michel Heysch, adjoint au maire de Strasbourg, Charles Hueber, qui présenta le remplaçant de Schreckler, le député Jean-Pierre Mourer.
Le Dr Karl Roos, président de la Landespartei, reçut la parole après le discours de Mourer et déclara : «… La politique du «bras long» de Paris n’existe plus. Elle a fait place à une politique populaire qui combat celle de l’Etat, parce que cette politique de l’Etat est souvent très dangereuse pour le peuple. Nous ne voulons pas que le conseil général soit une filiale du gouvernement, mais un Parlement régional. Nous demandons que sa compétence soit étendue et qu’il ait pouvoir de légiférer dans le sens de l’autonomie qui est notre but (Applaudissements et bravos). Il est impossible de régler les questions alsaciennes à Paris. Les représentants du Midi ou des Colonies ne peuvent comprendre nos besoins et réciproquement. Il est impossible au Parlement français de s’occuper sérieusement de nous à Paris. Nous sommes prêts dans ces conditions à le décharger de ce travail… Le petit fonctionnaire français qui a découvert la fraude à la Brasserie du Pêcheur a été muté à Lille par mesure disciplinaire. Nous protestons énergiquement contre cette mesure, car nous ne sommes pas contre les Français, mais contre l’injustice (Bravos). Nous avons obtenu l’amnistie parce que nous l’avions réclamée avec ténacité depuis trois années. Nous demandons toujours que la langue allemande soit à la base de l’enseignement à l’école primaire (Bravos) et qu’en justice les débats soient en allemand lorsque l’inculpé ne possède pas suffisamment le français. Nous avons introduit la langue allemande au conseil général et cela a permis à beaucoup de membres de cette assemblée de participer activement aux délibérations. Napoléon III avait reconnu l’allemand comme seconde langue nationale, nous voulons qu’il en soit ainsi !» Le Dr Roos acheva par la question du désarmement.
Au nom de la Fortschrittspartei, maître Klein déclarait ensuite que son parti voterait pour le communiste Mourer. De même, Reibel, rédacteur à l’Elsaesser, signalait que le comité cantonal de Strasbourg-Ouest de la Volkspartei avait donné ordre de voter dès le premier tour pour Mourer afin de battre le socialiste. Koessler. En conclusion, Charles Hueber, maire de Strasbourg, fit l’éloge des différents partis de la Volksfront (Front Populaire), notamment de la Volkspartei (UPRA), qui se montraient fidèles à la Communauté de Travail, l’Arbeitsgemeinschaft.
Quelques jours plus tard, comme prévu, le député du Parti communiste-opposition Mourer entrait au conseil général du Bas-Rhin.
Aux élections législatives des 1er et 8 mai 1932, les communistes-opposition présentèrent 8 candidats ; 7 dans le Bas-Rhin et un seul (à Colmar) dans le Haut-Rhin. Les communistes orthodoxes fidèles au Comité Central de Paris en présentèrent 15, c’est-à-dire dans toutes les circonscriptions électorales de l’Alsace, à l’exception d’Altkirch. Aucun d’entre eux ne fut élu, sauf Jean-Pierre Mourer qui fut réélu à Strasbourg Sud-Ouest par 6 575 voix sur 13 643 suffrages ; ce fut du reste la seule circonscription où le jeu de la Volksfront ait été appliqué correctement.
Malgré leurs piètres résultats en Alsace, les communistes français continuaient à faire campagne contre les traités de l’après-guerre et en faveur de l’autonomie séparatiste de l’Alsace-Lorraine. Le 31 octobre 1932, ils avaient organisé le grand meeting de Bullier auquel avait été invité le député Thaelmann, chef des communistes allemands (ils disposaient de 89 sièges au Reichstag) et candidat contre Hindenburg et Hitler aux élections présidentielles de mars/avril 1932 (il avait obtenu 1,9 millions de voix). Thaelmann1 y prononça un discours célèbre :
«Le système de Versailles doit être détruit. Car il augmente les souffrances des masses travailleuses engendrées par la crise du système capitaliste pourri, en Allemagne comme en France. Les travailleurs d’Allemagne gémissent sous la double exploitation de la part de la bourgeoisie allemande et de la part des vainqueurs impérialistes de Versailles. Le traité de Versailles a jeté des millions d’Allemands sous la domination de l’impérialisme français et de ses Etats vassaux, ou dans les chaînes de l’impérialisme italien, comme c’est le cas pour des centaines de milliers d’Allemands du Tyrol du Sud. Nous communistes, nous voulons arracher le droit pour tous, pour le peuple travailleur d’Autriche, et en premier lieu aussi pour la population d’Alsace-Lorraine. Nous voulons arracher leur libération sociale et nationale. Ici à Paris, nous voulons, communistes allemands et communistes français ensemble, revendiquer pour les masses laborieuses, pour le peuple d’Alsace-Lorraine, le droit de décider lui-même de son propre sort, y compris le droit de se séparer de la France ! «Nous autres communistes, nous avons le droit absolu de poser une telle revendication, car nous défendons l’héritage de Bebel2 et de Wilhelm Liebknecht, des lutteurs socialistes d’autrefois en Allemagne, l’héritage de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg qui avant-guerre ont toujours protesté et lutté contre l’oppression du peuple alsacien-lorrain par l’impérialisme allemand du temps de Guillaume II… De même que nous voulons mettre fin à l’asservissement social des travailleurs par le système capitaliste, de même nous voulons briser et abolir l’oppression nationale par le traité de Versailles !»
1. Ernst Thaelmann, partisan de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, mourut en juillet 1944 dans le camp de concentration de Buchenwald.
2. August Bebel (1840-1913) avait été député de Strasbourg de 1893 à 1898 au Reichstag.
5. L’Unabhängige Landespartei jusqu’en 1933
Après l’invalidation par le Conseil d’Etat des élections de Joseph Rossé au conseil municipal de Colmar et de Paul Schall au conseil municipal de Strasbourg, l’Unabhängige Landespartei, la Fortschrittspartei, la Kommunistische Partei-Opposition et l’Elsaessische Volkspartei (UPRA) avaient transformé leur Front Unique Alsacien ou Einheitsfront en Volksfront ou Front Populaire Alsacien, coiffé par une «Communauté de Travail» ou Arbeitsgemeinschaft. La Volksfront groupait les forces du peuple autonomiste alsacien contre les forces de la bourgeoisie nationaliste, francisée et assimilatrice, représentée par les radicaux, les démocrates, les socialistes et l’APNA.
On a vu qu’à Colmar, la Volksfront n’avait pas réussi à faire passer ses deux candidats, Joseph Rossé et Oscar Didier, ce qui au fond n’avait guère d’importance, puisque même après cet échec, le conseil municipal de Colmar comprenait encore 28 autonomistes sur 30 membres. Par contre, la Volksfront remporta un grand succès à Strasbourg où 4 sièges étaient à pourvoir. En effet, pour un mandat d’invalidé, les autonomistes de la Volksfront enlevèrent trois mandats sur quatre, et Paul Schall retrouvait triomphalement sa place au conseil municipal de Strasbourg qui comptait désormais 25 mandats autonomistes de la Volksfront contre seulement 8 mandats nationalistes et pro-gouvernementaux.
La Volksfront remporta un autre succès aux élections cantonales des 18 et 25 octobre 1931. Désormais, la Volkspartei disposait de 9 mandats au conseil général du Bas-Rhin (Geispolsheim, Obernai, Haguenau, Bischwiller, Marckolsheim, Sélestat, Hochfelden, Lauterbourg, Woerth) et 12 mandats au conseil général du Haut-Rhin (Altkirch, Hirsingue, Dannemarie, Colmar, Munster, Neuf-Brisach, Guebwiller, Habsheim, Huningue, Landser, Ribeauvillé, St-Amarin). La Kommunistische Partei-Opposition en avait deux à Strasbourg Ouest et Sud ; la Fortschrittspartei également deux dans le Bas-Rhin, à Drulingen et Lützelstein. Enfin, PUnabhângige Landespartei, qui possédait déjà les mandats de Brumath, Seltz et Soultz-sous-Forêts dans le Bas-Rhin, en ajouta un quatrième enlevé aux socialistes à Strasbourg-Est et qui fut conquis par Karl Roos.
A la suite des élections cantonales d’octobre 1931, les autonomistes de la Volksfront disposaient donc dans le Bas-Rhin de 17 sièges contre 16 laissés aux partis nationalistes (8 puis 7 à l’APNA, 5 aux démocrates, un puis 2 aux radicaux, un aux socialistes et un aux républicains de gauche), sans parler de 2 aux indépendants (Schirmeck et Barr). Dans le Haut-Rhin, au conseil général, les autonomistes occupaient 11 sièges, tous des membres de la Volkspartei, contre 13 sièges aux nationalistes (8 APNA, 3 socialistes, 2 démocrates) et pareillement 2 indépendants (Soultz et Cernay/Sennheim). Dans les deux conseils généraux, les deux indépendants étaient les maîtres du jeu.
La première séance du nouveau conseil général du Bas-Rhin avait lieu le 28 octobre 1931 à 15 h 15, sous la présidence du doyen d’âge, Schmutz, qui invita le communiste-opposition Schreckler à remplir les fonctions de secrétaire. A l’appel nominal, tous les conseillers répondirent «Présent !» sauf le Dr Roos, le député René Hauss, le Dr Koessler et Heil qui répondirent «Ja !». Michel Walter, de la Volkspartei, fut alors élu président par 18 voix contre 17 au démocrate Schisselé, conseiller général de Saverne depuis 1919. Les deux indépendants avaient partagé leurs voix entre les deux camps. Immédiatement, les membres de la Lan-despartei, de la Fortschrittspartei et de la Kommunistische Partei-Opposition déposèrent un vœu en faveur de l’autonomie administrative de l’Alsace-Lorraine et du désarmement. Il fallait s’y attendre !
Depuis le 16 mars 1930, le comité directeur de l’Unabhängige Landespartei était constitué par les personnes suivantes : Président, Karl Roos, élu à l’unanimité moins 5 voix ; venaient ensuite, par ordre du nombre de voix, le Dr Koessler, Paul Schall, René Schlegel, Henri Reisacher, Joseph Wurch, Albert Reithler (architecte), Alphonse Matter (dentiste), Fritz Mallo, Louis-Alfred Nas et l’architecte Sigrist.
La Landespartei préparait activement les élections législatives de mai 1932. Le 31 janvier 1932, le Dr Roos, candidat à Strasbourg-Campagne, organisait une réunion de propagande au restaurant de la Rose à Brumath. Le Dr Koessler ouvrit la séance à 20 h 30 devant une centaine de personnes pour expliquer que la Landespartei était un parti indépendant qui n’avait en vue que les intérêts du peuple alsacien. II reprocha aux conseillers généraux de l’opposition nationaliste de défendre avant tout les intérêts du gouvernement de Paris et des capitalistes. Il signala que les conseillers généraux autonomistes étaient intervenus dans différentes affaires relatives aux routes et à l’allégement fiscal et fit remarquer que quelques millions de francs seulement étaient affectés à l’hygiène du peuple, alors que le budget de guerre absorbait le tiers des recettes.
Karl Roos parla ensuite de la crise économique qui se faisait fortement sentir en Alsace. Le houblon avait été sacrifié dans un traité avec la Tchécoslovaquie parce que la France avait conclu une alliance militaire avec ce pays, comme avec la Pologne et la Roumanie. Dans le Haut-Rhin, l’industrie textile, qui avait dû chercher des débouchés à l’Intérieur, était écrasée par celle du Nord. Il en était de même pour la viticulture et les produits maraîchers. Il était grand temps de penser aux chômeurs alsaciens ! On hésitait à refouler les ouvriers étrangers parce qu’ils étaient venus de pays alliés et l’on sacrifiait les intérêts du peuple alsacien à des intérêts nationaux. «L’on nous qualifie d’agents à la solde de l’Allemagne. On s’est servi des mêmes expressions à l’égard de MM. Caillaux, Malvy et Briand. Ce dernier, fatigué des injures, a quitté le gouvernement où il avait des ennemis. On nous traite de canailles, mais c’est parmi les patriotes nationalistes qu’il faudrait les chercher. Sept dignitaires de la Légion d’Honneur sont actuellement inculpés d’escroquerie !»
Le Dr Roos aborda ensuite la question linguistique qui lui tenait à cœur : «Les jeunes gens qui sortent des écoles ne connaissent ni l’allemand ni le français». Il critiqua les méthodes pédagogiques utilisées et aussi les procédés de discrimination employés contre les Alsaciens qui ne comprenaient point le français. Il terminait en disant que si les candidats de la Landespartei étaient élus, ils voteraient contre les crédits militaires, parce qu’ils étaient les adversaires résolus de la guerre.
Le congrès des membres de l’Unabhängige Landespartei avait été réuni dans la matinée du 14 février 1932 à Strasbourg, au Sängerhaus, Salle du Cygne. Karl Roos présidait, assisté du député René Hauss, des conseillers généraux Philippe Heil et Koessler, du conseiller municipal Paul Schall, d’Alphonse Matter, de Rosenfelder secrétaire de la section de Strasbourg, d’Albert Reithler architecte auxiliaire de la Ville de Strasbourg, et de Martin Kalbach, employé municipal.
Le Dr Roos souhaita la bienvenue aux 150 assistants, exprima la satisfaction de voir représentées les sections des deux départements, notamment celles de Wissembourg, Seltz, Brumath, Bischwiller, Gries, Saverne, Auenheim du Bas-Rhin, Altkirch, Thann et Munster du Haut-Rhin. Après la lecture de l’ordre du jour, le Dr Roos déclara :
«La journée du 14 février 1932 doit compter parmi les plus importantes de l’existence et de l’évolution de notre parti. Les résolutions qui seront soumises à l’approbation du congrès doivent servir de base et de directives pour notre lutte future. Il ne s’agit pas seulement de gagner des mandats, nous voulons aller de l’avant ! L’idée que nous représentons est juste et sacrée. Nous n’avons pas le droit de connaître la faiblesse et de nous reposer sur quelques lauriers. Plus que jamais, nous devons aujourd’hui faire le serment de continuer la lutte pour la défense des intérêts de notre petit pays. Tout autonomiste consciencieux de sa tâche et de sa mission doit être un homme d’action, un propagandiste et un combattant pour la bonne cause. Le peuple alsacien-lorrain doit avoir conscience de lui-même. Les points essentiels de notre programme : droit de libre disposition de soi-même (Selbstbestimmung), autonomie administrative (Selbstverwaltung) et question linguistique (Muttersprache), ne reflètent que l’expression de la liberté pour laquelle le peuple alsacien-Lorrain a toujours lutté. Notre programme politique n’est pas strictement limité. Il n’exclut pas les compromis avec d’autres partis. La bataille électorale sera ardente. Si nous voulons triompher, nous devons être résolus et disciplinés. L’union et la mobilisation de toutes nos forces doivent nous assurer le succès pour le droit, la liberté, l’avenir et le plus grand bien de notre Heimat !»
Paul Schall donna alors lecture des différentes résolutions préparées par le comité directeur et qui devaient être soumises à l’approbation du congrès. Philippe Heil présenta l’activité de la fraction autonomiste au sein du conseil municipal de Strasbourg et souligna les améliorations dans les logements populaires, les avantages du percement d’un nouveau boulevard, de l’éclairage municipal, de l’installation de nouvelles canalisations et conduites d’eau, de la cession à des prix intéressants de terrains de construction.
Le député René Hauss parla des succès obtenus au conseil général du Bas-Rhin, et ajouta : «A la suite d’une manœuvre, nous avons essuyé un échec en ce qui concerne le vœu sur l’autonomie administrative. Mal présenté dans sa forme, ce vœu a provoqué une défaillance momentanée des représentants de la Volksfront. Cela nous servira de leçon et nous aurons sans doute l’occasion de revenir sur cette question. La perte de notre ami Schreckler du parti communiste-opposition, le 26 janvier dernier, nous est très sensible. La tactique du Front Populaire autonomiste doit nous assurer à nouveau ce mandat pour que la majorité d’hier ne devienne pas la minorité de demain. Quant aux prochaines élections législatives, nous ne pourrons en fixer la tactique que lorsque nous connaîtrons le sort réservé par le Sénat à la loi électorale qui vient d’être votée par la Chambre».
Les quatre résolutions furent alors adoptées ; la première réclamait l’autonomie administrative, la seconde les droits de la langue allemande, la troisième le désarmement et la quatrième les garanties de sécurité.
Une cinquantaine de membres se rendirent ensuite au restaurant du Pigeon à la Kliferstrasse pour le banquet ; on y remarquait aux côtés du Dr Roos, le député Hauss, les conseillers généraux Heil et Koessler, les conseillers d’arrondissement Reisacher et Brechbihler, l’adjoint au maire de Strasbourg René Schlegel, le conseiller municipal Paul Schall, le cordonnier Fix et Georges Metz. On a vu précédemment que ce même 14 février 1932 se tenaient aussi à Strasbourg le congrès de la Fort-schrittspartei, et une réunion publique de l’Elsaessische Volkspartei à Herrlisheim.
Aux élections législatives du 1er mai 1932, la Landespartei présenta quatre candidats : Karl Roos contre Charles Frey (démocrate) à Strasbourg-Campagne, Paul Schall contre Georges Weil (socialiste) à Strasbourg Nord-Est, le député René Hauss contre l’ancien sous-secrétaire d’Etat Oberkirch (APNA) à Sélestat et Philippe Heil contre Weydmann (APNA) à Wissembourg. A la fin du premier tour, le Dr Roos (2ème place) avait récolté 5 379 voix contre 8 033 à Frey, Paul Schall (3ème place) 2 784 voix contre 5 876 à Georges Weil, René Hauss (2ème place) 5 109 voix contre 7 564 au Dr Oberkirch élu au premier tour, et Philippe Heil (4ème place) 1 712 voix contre 2 919 à Weydmann député sortant (APNA) et 4 397 à Elsaesser (Volkspartei).
Environ 70 personnes de la section de Strasbourg de la Landespartei se réunirent le surlendemain, 3 mai 1932, en assemblée extraordinaire, afin d’étudier la situation. L’on déplora l’échec de René Hauss à Sélestat ; la cause principale en aurait été l’insuffisance de la propagande électorale, car l’on constatait que la Volkspartei avait loyalement voté contre l’APNA ; l’on reconnaissait en outre que la circonscription de Selestat était chauvine. A Wissembourg, l’on se réjouissait de l’échec probable de Weydmann (APNA) au profit d’Elsaesser (Volkspartei) ; pourtant Heil décida de se maintenir. Pareillement, le Dr Roos se maintenait à Strasbourg-Campagne où le jeu semblait être entre les mains des communistes orthodoxes de Daull ; si ce dernier se désistait en faveur de Roos, c’était gagné. Enfin l’on déplora la situation faite à Paul Schall à Strasbourg Nord-Est, contre lequel la Volkspartei avait lancé un candidat, Koebel (1307 voix), ce qui valut quelques cris hostiles à Michel Walter, député de Haguenau, président du conseil général du Bas-Rhin et adjoint au maire de Strasbourg, accusé de trahison : «Il s’était récemment vanté dans une boîte de nuit d’avoir exterminé le mouvement autonomiste», déclara un assistant.
Au second tour des élections, le 8 mai 1932, les trois candidats de la Landespartei encore en piste étaient battus ; Karl Roos, contre lequel Daull s’était maintenu, par 6 708 voix contre 11 730 à Frey (démocrate), Paul Schall par 4 838 voix contre 8 882 à Georges Weil (socialiste), et Philippe Heil par 1061 voix contre 6 843 à Elsaesser (Volkspartei). L’échec aux élections législatives de mai 1932 fut douloureusement ressenti par les membres de la Landespartei et risquait de paralyser le dynamisme du parti. Il fallait le surmonter en réunissant le plus tôt possible une assemblée générale.
Elle eut lieu le 29 mai 1932, de 9 h 30 à 13 h 30 à Strasbourg, au restaurant de la Concorde, sous la présidence du Dr Karl Roos. Ce dernier souhaita la bienvenue aux assistants après la lecture du procès-verbal de la réunion du 14 février par Rosenfelder, puis il expliqua la situation actuelle du parti à la suite de la dernière campagne électorale. Il précisa que la Landespartei n’était point un parti politique comme les autres, mais qu’elle se trouvait placée en fer de lance du mouvement autonomiste dont le développement continu et régulier était plus important que la conquête de mandats électoraux à la suite de compromis. Surprises et défaites dans le domaine électoral n’empêcheraient jamais la Landespartei de poursuivre inlassablement son but malgré les obstacles qui pourraient entraver la route tracée. Il annonça ensuite le vote de différentes motions desquelles dépendrait la nouvelle orientation devenue nécessaire à la suite des expériences récentes.
Paul Schall donna alors lecture des différentes motions présentées par le bureau et certains membres ; l’on discuta surtout la motion présentée par un avocat stagiaire, Hermann Bickler, au sujet de la langue maternelle et contre la «Verwelschung» (francisation) de la jeunesse ; l’assemblée adopta cette résolution après avoir remplacé le mot «Verwelschung» par celui d’«oppression nationale» proposé par le Dr Roos et Schall.
Au cours de cette discussion, Bickler, North et Victor Ruhlmann (un cheminot), prirent vivement à partie le député Michel Walter, qu’ils traitèrent de «Schuft» (gredin) et réclamèrent une rupture complète avec la Volkspartei ; mais ils furent combattus par d’autres membres. Finalement, l’on adopta une résolution stipulant que la Landespartei n’abandonnait point l’idée de la Volksfront qu’elle avait été la première à réaliser ; toutefois dans l’avenir, la Landespartei ne contracterait plus aucune alliance susceptible de l’entraver dans la propagation et dans le développement de l’autonomie. On décida en outre qu’aucune alliance ne serait conclue dorénavant au premier tour des élections, et qu’au second tour, des accords ne pourraient être réalisés que lorsque les circonstances l’exigeraient et en prenant les garanties nécessaires.
Hermann Bickler présenta encore une seconde résolution, demandant le changement de nom de l’Unabhangige Landespartei en «Landespartei der Elsass-Lothringischen Befreiungsbewegung», résolution qui fut ajournée.
Le trésorier de la section de Strasbourg, Alphonse Matter, regretta ensuite de ne pouvoir présenter qu’un rapport provisoire de la situation financière du parti, précisant que les dépenses occasionnées par les élections législatives s’élevaient à 78 000 francs, que les souscriptions avaient atteint la somme de 28 600 francs et qu’il restait 34 000 francs en caisse.
Paul Schall fit connaître que 53 nouvelles adhésions avaient été enregistrées dans le courant de l’année, mais aussi 12 démissions, parmi lesquelles malheureusement des personnes de mérite. L’on chuchota alors le nom du député battu, René Hauss, qui de fait était absent de la réunion. Henri Reisacher, conseiller d’arrondissement, et Auguste Rosenfelder déclarèrent que leurs occupations multiples ne leur permettaient plus d’être membres du comité directeur de la Landespartei et demandaient leur remplacement.
L’on procéda alors à l’élection du nouveau comité directeur ; le Dr Karl Roos fut réélu président, assisté, en ordre décroissant des voix, par Paul Schall, journaliste ; Albert Reithler, architecte de la ville de Strasbourg ; Alphonse Matter, dentiste à Strasbourg ; Julien Marco, cheminot révoqué pour avoir signé le Manifeste du Heimatbund et employé auxiliaire à la Bibliothèque de la ville de Strasbourg ; Hermann Bickler, avocat stagiaire à Strasbourg ; Aloyse Thomann ; E. Hollaender, marchand de cycles ; Charles-Philippe Heil, adjoint au maire de Strasbourg ; Emile North, gérant du Narrenschiff ; Alfred Koessler, médecin ; Wetzel, actuellement chômeur à Munster ; Meyer de Weyersheim ; Klein-Brecht, d’Obermodern.
L’on peut dire que cette réunion du 29 mai 1932 marquait le début de la rupture de la Volksfront créée en octobre 1930 par une mutation de l’Einheitsfront ; la Volkspartei attaquée allait reprendre sa liberté d’action par rapport aux trois autres partis autonomistes, la Landespartei, la Fortschrittspartei et la Kommunistische Partei-Opposition. Il semble en effet que le président du conseil général du Bas-Rhin, Michel Walter, ait eu connaissance des attaques dont avait été l’objet sa personne et qu’il ait décidé de prendre progressivement ses distances. C’est ce qui expliquerait d’abord le curieux télégramme que Walter avait envoyé le 1er janvier 1933 au Président du Conseil à Paris, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Léon Gambetta ! A cette occasion, la Freie Presse socialiste ironisa :
«Qu’on le dise encore que Michel Walter n’est pas un bon Français ! Qui aurait eu comme lui l’idée géniale de faire parvenir à l’occasion du cinquantenaire de la mort du républicain et démocrate Gambetta… un télégramme au nom du conseil général ? Quand on sait que le conseil général se compose dans sa majorité de cléricaux autonomistes, d’autonomistes et de communistes cléricaux, il faut admirer le courage civique dont fait preuve M. Walter».
Durant l’été 1932, la Landespartei fit un grand effort de propagande en donnant un supplément hebdomadaire à l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), appelé Die Neue Zukunft (Le nouvel Avenir), et qui, prévu pour le 1er octobre 1932, devait être moins un journal de combat qu’un journal de doctrine et d’exposition des principes autonomistes. Souvent, les meilleurs articles de fond de l’ELZ y étaient repris.
Au cours de la réunion mensuelle du 7 octobre 1932 qui rassemblait une quarantaine de membres de la Landespartei, parmi lesquels Schall, Heil, Mallo, Reithler, Matter, Koessler, Schlegel, Marco, Rosenfelder et Hauss (qui était donc revenu sur sa démission), Karl Roos fit l’éloge du militant Joseph Demesse récemment décédé, ancien cheminot de Metz révoqué pour avoir signé le Manifeste du Heimatbund en juin 1926 ; une collecte fut lancée en faveur de sa veuve. Il donna aussi le coup d’envoi de la propagande d’hiver, citant en exemple l’équipe de militants qui avait visité en automobile ces derniers dimanches un grand nombre de localités des arrondissements de Strasbourg-Campagne, de Saverne et de Sélestat afin d’y distribuer gratuitement l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ), l’organe du parti.
Schall compléta ces informations en déclarant que l’hebdomadaire Die Neue Zukunft était avant tout destiné aux militants et aux sympathisants qui voudraient suivre la politique du parti, mais que ces temps de crise économique et financière faisaient hésiter pour s’abonner à un quotidien. Die Neue Zukunft devrait particulièrement intéresser les départements de la Moselle et du Haut-Rhin, où des résultats notables avaient déjà été enregistrés, surtout dans la région de Mulhouse. Il regrettait aussi le manque d’ardeur des militants à venir aux Arbeitsabende ou soirées de travail pour l’expédition des journaux-propagandes et autres activités.
Charles-Philippe Heil exposa ensuite le bilan des activités du parti au conseil général du Bas-Rhin durant la session de septembre. Les conseillers généraux de la Landespartei et de la Fortschrittspartei avaient pu déjouer certaines manœuvres du front anti-autonomiste et, à l’occasion de l’élection du bureau, amener Michel Walter à jouer franc-jeu.
La réunion mensuelle suivante eut lieu le 4 novembre 1932 au restaurant du Pigeon, sous la présidence d’Eugène Sigrist, ancien chef de gare. L’architecte Fritz Mallo donna d’abord à la quarantaine de militants présents lecture du procès-verbal de la réunion précédente et laissa la parole à Paul Schall. L’orateur traita de la politique actuelle et de la crise économique. Il approuvait le projet de désarmement proposé par le gouvernement français qui pourrait servir comme base de discussion pour l’établissement d’une paix durable par la création des Etats-Unis d’Europe. «Mais, continua-t-il, il ne faut pas se faire trop d’illusions. Le projet français s’inspire avant tout du souci d’hégémonie de la France en Europe, et pour ne pas rester complètement isolée, la France doit tenir compte des courants hostiles qui se manifestent chez ses anciens alliés. La paix durable par une entente européenne ne pourra être réalisée que par une large et confiante collaboration des deux nations les plus directement intéressées : la France et l’Allemagne. C’est sur un pied d’égalité des droits et des devoirs que les discussions doivent être menées afin d’aboutir à un résultat positif». Quant à la crise économique mondiale, Schall l’imputait en premier lieu au système des contingentements, de sorte qu’il n’existait qu’un seul remède à la crise : la suppression des barrières douanières.
Eugène Sigrist s’attacha à la situation politique spéciale en Alsace-Lorraine et déclara qu’aucun homme d’Etat français n’admettait que l’Alsace-Lorraine fût considérée comme une Minorité Nationale avec les droits et les prérogatives qui s’y rattachaient. «L’Alsace n’a d’autres droits que celui de s’incliner devant les décisions prises à Paris. Le Parti communiste français est catégorique dans ses revendications : il réclame ouvertement le plébiscite et le droit de libre disposition de l’Alsace-Lorraine jusqu’à la séparation d’avec la France». Et Sigrist renvoyait au congrès de Bullier et au discours de Thaelmann.
La dernière réunion de l’année 1932 se tint le 2 décembre, toujours au restaurant du Pigeon, de 20 h 30 à minuit, et rassemblait la quarantaine d’autonomistes habitués. Cette fois, c’était l’architecte Albert Reithler qui présidait, et comme les autres fois, c’était l’architecte Mallo qui donna lecture du procès-verbal de la réunion précédente.
Philippe Heil parla le premier et attira l’attention sur la conférence que le grand journaliste allemand Sieburg venait de faire au Conservatoire de Strasbourg et il en donna l’essentiel à son auditoire. Les radicaux-socialistes de la section de Strasbourg voulaient saboter la conférence, mais ils en furent empêchés par l’intervention opportune de plusieurs membres de la Landespartei et du parti communiste. Si Heil avait cru intéresser les militants, il fut vite désillusionné par l’intervention d’Emile North qui rouspéta en disant qu’il n’était pas venu pour entendre un exposé interminable sur un sujet aussi peu intéressant pour des autonomistes ; il invita les dirigeants à traiter à l’avenir des questions d’actualité, comme celles des Minorités Nationales et du désarmement.
Là-dessus, Paul Schall s’empressa de faire également l’éloge de Sieburg et de sa conférence ; il souligna l’attitude courageuse de ce dernier qui écrivit des articles objectifs sur le Klomplott-Prozess de Colmar dans la presse allemande. Le chauffeur de taxi Marx attira l’attention des militants sur la construction de la Ligne Maginot où il conduisait des clients venus de l’Intérieur qui ne pouvaient contenir leur étonnement et leur admiration au sujet de ces fortifications. Karl Roos répliqua qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de se rendre compte de l’importance de ces travaux, bien que ses adversaires lui reprochaient d’aller trop souvent de l’autre côté du Rhin où il aimait boire un bock et fumer bourgeoisement un cigare. Et ironiquement il ajouta : «Mais que voulez-vous, nous nous trouvons là en présence du désarmement tel que l’entendent les Français !»
6. Bongartz, Neff, Schneider et Baumann
Avant 1914, professaient à la Präparandenschule (Ecole Primaire Supérieure) de Colmar un certain Albert Bongartz et un certain Sébastien Neff. En 1918, le premier, qui avait commandé un bataillon allemand durant la guerre, passa le Rhin et se fixa à Kirchzarten, près de Fribourg-en-Brisgau, dans le Höllental (Val d’Enfer), tandis que le second restait en Alsace, à Colmar, 2 rue de Logelbach, où il reprit ses fonctions d’enseignant avec son collègue Joseph Rossé.
En territoire badois, Albert Bongartz exerçait un double métier. Il était d’abord journaliste, correspondant notamment de la Deutsche Zeitung et de l’Augsburger Post, mais aussi de plusieurs journaux de Suisse alémanique. A ce titre de journaliste, il avait maintenu ses relations amicales avec les Alsaciens qu’il avait connus avant l’armistice et en obtenait des informations journalistiques ; le Dr Karl Roos par exemple lui fournissait des renseignements sur l’évolution de la situation du mouvement autonomiste en Alsace-Lorraine.
Malheureusement, le journaliste Bongartz, comme du reste certains journalistes français de la même époque, se piquait de faire de l’espionnage, entrait en relations avec l’Ueberseedienst (contre-espionnage de la République de Weimar) et servait d’informateur au commandant Knabbe, aidé dans cette fonction par sa fille Weldtraut.
En 1925, Bongartz fixa un rendez-vous à Sébastien Neff pour lui demander de venir à Bâle s’il voulait gagner 1 000 à 1 200 francs mensuels comme «Nebendienst» (gain supplémentaire). Croyant qu’il s’agissait d’articles de journaux à écrire, Neff se rendit en Suisse où Bongartz lui demanda des renseignements sur les soldats de Colmar. Neff répondit qu’il ne s’occupait point de ces questions, mais qu’il savait que le 152 se trouvait en garnison à Colmar. Déçu, Bongartz lui rétorqua qu’il faudrait de plus grandes précisions s’il voulait toucher les 1 200 francs par mois. Dans la suite, le professeur Neff continua de rencontrer son ancien collègue Bongartz, mais il ne fut plus jamais question entre eux d’espionnage.
Muté au début de 1927 au collège Chapsal à Paris, le professeur Neff resta en relation avec Bongartz, et il lui envoya même des articles de journaux destinés à la Telegraphen Union : en effet, avant 1918, Neff était pangermaniste et avait combattu la France, et depuis la création du journal autonomiste Die Volksstimme, il collaborait à sa rédaction. En 1929, Sébastien Neff retournait à Colmar.
Au procès de Besançon contre le Dr Roos (10-22 juin 1929), le juge avait révélé que l’autonomisme n’avait rien d’illégal, pas plus que le fait de toucher une aide financière de l’étranger. Le gouvernement jacobin français, qui ne voulait absolument pas reconnaître les justes revendications autonomistes de l’Alsace-Lorraine, dut chercher d’autres moyens. Il n’y en avait qu’un seul : compromettre les chefs de l’autonomisme dans une affaire d’espionnage réelle ou fictive.
C’est pourquoi la police spéciale d’Alsace et de Lorraine tenta d’utiliser la petite lettre écrite par le Dr Roos en abréviations et en sigles (lettre qui, non expédiée, avait été saisie lors des perquisitions domiciliaires de la nuit de Noël 1927). Au procès, le Dr Roos expliqua les sigles et les abréviations de cette lettre anodine et soutint qu’elle était destinée à l’abbé Gies-singer, un Alsacien de la vallée de Munster, devenu curé de Kappel en Allemagne, qu’il connaissait depuis le temps de ses études universitaires à Fribourg-en-Brisgau, et qui mourut en 1928, quelques mois avant le procès. Albert Bongartz s’était rendu à Besançon pour se mettre à la disposition de la justice française, et fort curieusement, la Cour d’Assises refusa de l’entendre !
L’année suivante, à la mi-août 1930, se répandit le bruit qu’une personne avait offert 200 000 francs pour dénoncer le Dr Karl Roos comme espion allemand. Et précisément le 26 août 1930, Maxime Felsenstein, rédacteur en chef du journal anti-ethnique Dernières Nouvelles de Colmar, correspondant du Temps et du Journal, envoyait au Président du Conseil, André Tardieu, une longue note qui justifiait par écrit ce qu’il avait dit oralement dans une entrevue avec le chef du gouvernement. Il s’agissait des «révélations» du professeur Sébastien Neff, «anticlérical farouche», accusant Karl Roos, conseiller municipal de Strasbourg, Philippe Heil, adjoint au maire de Strasbourg et conseiller général, Joseph Rossé, son ancien collègue, conseiller municipal de Colmar et conseiller général, Wttrtz, pasteur de Dorlisheim directeur du Colportage Evangélique, et l’instituteur de Strasbourg, Schiellein, d’être en relation avec Albert Bongartz !
L’exploitation politique et policière de ces «révélations» se fit sans tarder. Dès l’automne 1930, dans des articles violents qui paraissaient dans La République, journal radical et gouvernemental de Lucien Minck, Fritz Hecker les utilisait en même temps qu’un rapport que le Dr Roos aurait envoyé au gouvernement au temps où il était inspecteur des écoles de la Sarre occupée. Au début de décembre 1930, Karl Roos intenta un procès en diffamation à Lucien Minck, réclamant en dommages et intérêts 10 000 francs qu’il avait dessein de distribuer aux pauvres de Strasbourg. Au procès vinrent témoigner l’ancien banquier de la Zukunft, Emile Pinck, et le professeur Sébastien Neff. Le Dr Roos n’eut point de peine à confondre les deux hommes, dont le premier avait envoyé une déclaration écrite ; il prouva facilement que le professeur Neff était toujours en relations avec Albert Bongartz, puisqu’il présentait une carte qu’il avait envoyée à Bongartz et que pour la ravoir, il avait bien dû la lui redemander ! Bref, le tribunal donna raison au Dr Karl Roos, mais il reconnut «la bonne foi» (!!!) de l’inculpé Minck. En conséquence, il condamna le diffamateur à l’amende minimale de 16 francs et le diffamé dut se contenter du franc symbolique…
Ce fut alors que le professeur Neff et le journaliste Hecker entrèrent en relations avec Joseph Schneider qui se proclamait autonomiste indépendant. Ce dernier avait été interné en France durant toute la guerre de 1914-1918 et jamais il ne put obtenir réparation des préjudices subis à cette occasion.
Lors des premiers procès de mai 1920, Joseph Schneider avait reçu 50 francs du commissaire de police Bauer pour déposer contre les autonomistes. Mais furieux de ne pouvoir obtenir réparation pour son interne ment civil en France, il raconta son odyssée du camp de concentration au cours de la réunion organisée par les communistes à I’Aubette, le 10 janvier 1923. Il adhéra ensuite à l’Elsaesser Partei du baron Zorn von Bulach et fut l’un des premiers, le 30 juillet 1927, à le féliciter de sa libération de prison. A cette même époque, il avait publié des articles dans la Zukunft et était entré en contact avec ses dirigeants . Sur les conseils de Wurch et de Reisacher, il avait encore adhéré au Heimatbund et avait été élu au bureau du Parti autonomiste de la section de Strasbourg, après Schall, Reisacher, Roos, Schlegel, Hauss, Benmann, Stiegler, mais avant Tschill, Kiermann, Mallo, Heil, Krebs, Nast, Goetzmann et Conrad.
Joseph Schneider n’avait point d’argent ni de travail ; il demanda à être engagé à la Volksstimme ou à la Zukunft, mais Karl Roos s’y opposa pour des motifs ignorés. Ce fut dans cette détresse qu’il reçut une lettre du 3 octobre 1927 envoyée par Albert Bongartz qui lui fixait un rendez-vous dans la tête de pont de Kehl, à Appenweier. Le journaliste-espion lui remit alors 100 marks-or, avec mission de lui fournir des livres militaires français concernant l’artillerie et les autres espèces d’armes ; il lui indiqua comme adresse la boîte postale 652 à Stuttgart et comme signature la lettre «Z».
Lorsque Paul Schall apprit que Schneider avait accepté de l’argent pour servir d’agent allemand, il lui fit de sévères reproches et lui signifia son exclusion du Parti autonomiste. Complètement désemparé, Schneider se résigna à s’ouvrir au commissaire de la police spéciale Antoine Becker, à qui il remit les lettres des 3 et 24 octobre et du 7 décembre 1927, envoyées par Bongartz ; il fut ensuite minutieusement interrogé par le commissaire de la police spéciale, Bauer, si bien qu’à la fin, Joseph Schneider se trouvait complètement désorienté, ne sachant plus s’il avait affaire avec l’espionnage allemand ou le contre-espionnage français ! Il se persuada même finalement que Bongartz était un agent français (ce qui expliquerait peut-être que le tribunal de Besançon ne voulut point l’entendre). Toujours est-il qu’au procès de Roos en juin 1929, il déposa dans ce sens.
Mais les difficultés matérielles ne s’étaient point arrangées ; avec sa femme et ses cinq enfants, il fut expulsé de son logement de Schiltigheim par l’huissier Pfleger pour n’avoir point payé son loyer ; les plus beaux meubles furent vendus aux enchères et le reste séquestré chez le juge de paix. Les autonomistes lui refusèrent toute aide parce qu’ils le considéraient comme un espion. Pourtant, grâce à son commerce de physiothérapie (Naturheilmagnat), il parvint à rétablir sa fortune d’abord à Grafenstaden, puis à Schafersheim.
Sur le marché de Strasbourg, il recevait souvent la visite de fonctionnaires français qui lui proposaient de faire de l’espionnage. Pour en avoir le cœur net, il se résolut à rencontrer le 7 octobre 1930 Bongartz à Kirchzar ten ; mais il ne le reconnut plus et avait le sentiment qu’un autre lui avait été substitué ; il lui remit les 100 marks-or sans avoir fourni aucun renseignement et lui signifia qu’il ne voulait point faire de l’espionnage. Mais quand il voulut prendre le train du retour, il fût arrêté comme espion par la police allemande, et relâché le lendemain après d’énigmatiques coups de téléphone. C’en était trop pour Joseph Schneider qui ne savait plus qui était le vrai ni qui était le faux Bongartz, s’il s’agissait d’un espion ou d’un contre-espion. Finalement il se mit en tête que Karl Roos et Paul Schall étaient des espions au service de l’Allemagne !…
De Colmar où il s’était fixé au 9 de la Place de la Franche-Comté, Joseph Schneider décida alors de fonder son propre parti autonomiste, l’ELSUV ou Elsaessischer Unabhàngiger Volksbund (Ligue Populaire Indépendante d’Alsace). Dans ce but, il vendait un cahier ronéoté : Die verbotene Frucht ! Im Elsass was Neues. Ist Bongartz ein Spion ? Ist Dr Roos sein Agent ? Herausgeber J. Schneider, Zeuge im Dr Roos-Prozess, Besançon». (Le fruit défendu ! Du neuf en Alsace. Bongartz est-il un espion ? Le Dr Roos est-il son agent ? Edité par J. Schneider, témoin au procès Roos à Besançon). Le cahier avait 38 pages 26 x 21 cm, plus un tract sur l’ELSUV. Le tract était un appel :
«Vous les opprimés et les écrasés ! Vous qui souffrez injustement ! Vous les sans-parti, les familles nombreuses, les victimes de la justice et les chômeurs ! Unissez-vous à l’Elsaessischer Volksbund ! Soutenez par une contribution de 10 francs notre travail et notre but ! Quiconque possède le sens de la justice et de l’équité doit nous soutenir et inciter amis et connaissances à nous rejoindre. Comme je ne dispose ni de journal ni d’imprimerie pour ma brochure, je dois me débrouiller tout seul et tout faire de moi-même.
«Entre autres, l’Elsaessischer Unabhängiger Volksbund (ELSUV) réclame :
1. la suppression des lois allemandes… ;
2. la lutte de toutes ses forces contre les éléments nuisibles à l’Alsace et à la France, le rejet d’éventuelles influences allemandes ;
3. la défense des victimes de la justice ;
4. l’ELSUV admet tous les membres qui sont en faveur des intérêts de l’Alsace et de la France, c’est-à-dire dans le vrai cadre de la France ;
5. l’ELSUV protège quiconque est victime d’un autre parti politique ;
6. l’ELSUV réclame l’introduction de la langue alsacienne ou allemande dans les affaires judiciaires (procédures, convocations, etc.) et le bilinguisme…
7. L’ELSUV réclame les mêmes impôts que dans l’Intérieur de la France, c’est-à-dire la suppression des impôts locaux ;
8. L’ELSUV se fait un devoir d’employer toutes les forces pour que l’Alsace ne paie plus les 50 millions aux ecclésiastiques, qu’ils soient rabbins, protestants ou catholiques ;
9. L’ELSUV demande que les Alsaciens soient privilégiés dans les administrations alsaciennes ;
10. L’ELSUV demande que les étrangers ne jouissent absolument d’aucun avantage dans l’administration alsacienne ;
11. L’ELSUV demande la protection des fonctionnaires ;
12. L’ELSUV réclame l’élimination des femmes des postes de fonctionnaires ; ces femmes enlèvent aux hommes et aux pères de famille le pain et sont une cause importante du chômage des hommes et des pères de famille».
Le 13 décembre 1931, Joseph Schneider avait organisé une réunion publique à Colmar pour y distribuer sa brochure. Puis, l’on n’entendit plus parler de lui. Etait-il manœuvré par la Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine ? Une chose est sûre : il se trouvait en relations avec le professeur Sébastien Neff, le journaliste anti-autonomiste Hecker, et les commissaires Bauer et Becker, depuis 1920 pour Bauer ! Quoi qu’il en soit, Joseph Schneider demeure un exemple troublant et douloureux des situations inextricables dans lesquelles la police en Alsace-Lorraine ne craignait point de plonger des gens sincères, mais trop naïfs.
Un autre mouvement autonomiste aberrant fit une éphémère apparition six mois plus tard, en juin-juillet 1932. Il était créé par Charles Baumann, ancien rédacteur de la Wahrheit du baron Zorn von Bulach, accusé d’espionnage au Komplott-Prozess de Colmar et acquitté en 1928, mais qui semble bien avoir été un court instant en contact avec René-Caesar Ley. En 1929, Baumann s’était séparé de ses anciens amis de l’Unabhängige Landespartei pour des motifs financiers. Il reprochait en effet à Paul Schall d’avoir dilapidé une partie de la collecte destinée aux victimes de la justice française ; en réalité, comme le baron Zorn von Bulach avait promis de se charger des dédommagements de ses deux rédacteurs Baumann et Kohler, Schall n’avait point compris ces deux personnes dans les distributions, d’où l’animosité de Baumann. Ce dernier lança d’abord une éphémère feuille critique, Critica, puis il se rapprocha des communistes orthodoxes restés fidèles au Comité Central de Paris, et avec leur aide, il travaillait à susciter des dissensions entre les autonomistes, comme aux élections législatives de mai 1932, où il récolta à Strasbourg Sud-Ouest, 204 voix au premier tour et 127 au second ! Le 23 juillet 1930, il avait été condamné à 50 francs d’amende pour coups et blessures, plus 4 mois de prison pour outrages à magistrat en audience publique.
Charles Baumann créa donc un parti autonomiste violemment anti-français, la National-Elsaessische Volkspartei (NEV) ou Parti Populaire National d’Alsace, dont le but semblait avoir été de brouiller les autonomistes entre eux. Il reprenait une partie du programme autonomiste des communistes français et reprochait à la Volkspartei (UPRA) de s’être alliée dans la Volksfront ou Front Populaire Alsacien à la Landespartei et la Kommunistische Partei-Opposition, les pires ennemis, prétendait-il, du mouvement autonomiste (Selbstandigkeitsbewegung) !… Le tract, qu’il fit imprimer et vendre 1 franc pièce, était sous couverture blanche avec trois grosses raies verticales rouges et portait en titre : «Heimat ! Europa ! Was will die National-Elsaessische Volkspartei (NEV) ? » ou «Heimat ! Europe ! Que veut le Parti Populaire National d’Alsace ?» Baumann déclarait :
«Sous le slogan de l’autonomie, la masse de notre peuple a été abusée et trompée dans sa lutte contre l’oppression nationale par la petite bourgeoisie alsacienne… Une partie de notre petite bourgeoisie a usé du slogan de l’autonomie uniquement pour susciter dans la majorité de notre peuple l’illusion que la libération de l’oppression nationale était possible au sein d’un Etat impérialiste sans combat ni mouvement de masse, afin de pouvoir mendier des concessions auprès de nos oppresseurs. Alors que pas la moindre satisfaction n’a été obtenue pour l’énorme masse du peuple, les chefs cléricaux ont renforcé leur position et rempli leur râtelier… La Landespartei, parjure à son programme, en union avec les communistes-opposition, tous se sont dégradés dans ce résultat suspect qui les a conduits à servir d’étrier à la bourgeoisie. Le gouvernement français a très bien compris que la soi-disant Volksfront (Volkspartei + Landespartei + Fortschrittspartei + renégats du Parti communiste) ne présentait plus aucun danger. C’est à cause de cela qu’a été créée la National-Elsaessische Volkspartei (NEV) afin de reprendre à nouveau avec toute sa violence la lutte contre notre oppression nationale. Elle considère les chefs responsables de la trahison de la Volksfront comme les plus dangereux ennemis dans la lutte pour notre libération nationale. Comme programme minimal, la National-Elsaessische Volkspartei (NEV) réclame :
1. Le plein droit de l’autodétermination de l’Alsace-Lorraine par l’annulation de l’article 51 du traité de Versailles, aux termes duquel la France a revendiqué sa pleine souveraineté sur l’Alsace-Lorraine.
2. La rétrocession à l’usage de notre peuple des biens nationaux qui nous ont été volés : charbon, minerai, pétrole, potasse, etc.
3. Arrêt et destruction dans notre pays des constructions de la Ligne Maginot, parce qu’elle transforme notre pays en champ de bataille et a comme conséquence la destruction totale de notre Heimat.
4. Suppression du service militaire obligatoire dans l’armée française pour les habitants de l’Alsace-Lorraine.
5. Emploi, en Alsace-Lorraine même, des impôts et autres revenus fiscaux.
6. Contre la braderie du réseau de Chemin de fer d’Alsace-Lorraine et pour la levée des hypothèques que lui a imposées l’Etat français.
7. Préférence accordée aux fonctionnaires indigènes dans les services publics et les administrations, comme aussi l’égalité des traitements.
8. Egalité entière des langues allemande et française devant les tribunaux et dans l’administration.
9. Enseignement à l’école avec comme langue de base l’allemand, langue maternelle de la majorité de notre population.
10. Suppression de la loi française sur les bouilleurs de cru, que nos vignerons et nos paysans ressentent comme particulièrement oppressive.
11. Réduction des hauts salaires et des impôts sur le revenu dans notre pays, comme aussi la dispense pour les petits commerçants du paiement de l’impôt sur le chiffre d’affaires.
12. Protection du monde commercial contre la concurrence déloyale des colporteurs étrangers qui ne payent pas d’impôts, alors que les commerçants sédentaires sont presque écrasés par le poids des impôts.
13. Liberté totale des prix dans notre pays et libre circulation entre les Etats.
«Afin de réaliser cette fraction de son programme, la National-Elsaessische Volkspartei (NEV) proclame la plus vive résistance passive contre le conquérant, en union avec une protestation énergique devant le monde entier. Au point de vue confessionnel,… elle considère chaque religion sans distinction comme une simple affaire privée et une question de conscience. C’est pourquoi elle combat la Volkspartei (UPRA) et l’Action Nationale Populaire d’Alsace (APNA).
«En politique extérieure, la NEV recommande l’idée des Etats-Unis d’Europe comme seul moyen efficace d’empêcher la guerre entre les pays européens. Chaque pays y conservera son autonomie, qui sauvegardera son originalité et sa culture. Modèle : les USA. Les frontières territoriales entre chaque Etat comme les frontières douanières doivent disparaître. Le commerce et la circulation devront pouvoir se développer librement entre les Etats. C’est l’unique moyen de combattre la crise économique…
«Outre une monnaie unique pour l’ensemble de l’Europe, il faut former une force de police européenne… Les lourdes dépenses pour l’entretien des armées actuelles seront effacées ; par là disparaîtra le principal impôt. Soldats, douaniers et leurs semblables seront reversés dans les forces de production et le processus productif, où ils ne seront plus payés au détriment de la communauté et deviendront utiles, à rencontre de leur situation improductive actuelle. Le régime capitaliste de nos jours est dépassé et il doit céder la place à un nouvel ordre de société.
«La National-Elsaessische Volkspartei (NEV) considère la soi-disant libération par la force de notre chère Heimat par n’importe quel Etat victorieux comme une violence faite à notre Minorité Nationale. C’est pourquoi, la NEV réclame le droit total d’autodétermination pour l’Alsace-Lorraine. Vive une Alsace-Lorraine libre dans une Europe libre ! (Es lebe ein freies Elsass-Lothringen in einem freien Europa !)».
Pour les renseignements supplémentaires, Charles Baumann donnait comme adresse le restaurant «Zum Weissen Turm» (restaurant de la Tour Blanche), au 48 de la Weissturmstrasse (Faubourg National) à Strasbourg.
Qu’advint-il de la National-Elsaessische Volkspartei (NEV) ? Mystère. Une certitude : le tract ne fut pas mis officiellement en vente parce que contrairement à la loi du 29 juillet 1881, il ne portait ni le nom ni l’adresse de l’imprimeur. Et une évidence : la National-Elsaessische Volkspartei de Baumann visait à déborder par son extrémisme la Volksfront, et notamment la Landespartei qui se voulait le fer de lance du mouvement autonomiste.
MEIN BITSCHERLAND
Kennt ihr nicht jenes Lündchen friedlich schön,
Mit seinen Tälern grün und lichten Höh’n,
Das träumend still, dort zwischen Horn und Schwalb,
Als frei und treu bekannt ist überall ;
Ein jedes Kind im Land, wenn man es fragt,
Mit frohem Blick im Aug’ es stolz euch sagt :
«Dies schöne Land hier am Vogesenrand,
Es ist mein Heimatland, mein Bitscherland !»
Ein Jüngling zog in jugendleichtem Sinn,
Einst fern der Heimat in die Fremde hin ;
Doch fand er dort nicht das ersehnte Glück,
Zur Heimat traut zog’s mächtig ihn zurück ;
Dahin, wo einstmals spielend er als Kind,
Mit Lust durchzog das heimatlich Gefild,
Zum schönen Land, wo seine Wiege stand,
Zu seinem Heimatort im Bitscherland.
Wir wollen bleiben stets mit Herz und Hand,
In Liebe treu dem schönen Bitscherland ;
Drum immer frei und froh in Flur und Wald,
Ausfrischer Kehl’ ein Heimatlied erschallt,
Denn in der Ferne keine fremde Stadt,
Wenn sie auch herrlich hohe Türme hat,
Gleicht keine meinem lieblich schönen Land,
Dem lieben Heimattal im Bitscherland.
MON PAYS DE BITCHE
Ne connaissez-vous pas ce petit pays pacifique et beau,
avec ses verts vallons et ses clairs sommets,
qui rêveur dort en silence entre la corne et l’hirondelle,
qui est connu à la ronde comme libre et fidèle ?
Chaque enfant du pays, lorsqu’il est interrogé,
répond fièrement, le regard joyeux :
«Ce beau pays ici au bord des Vosges,
«C’est ma patrie, mon Pays de Bitche !»
Dans sa pensée de jeunesse légère, un jeune homme partit
un jour, loin de sa patrie, dans le monde étranger ;
il n’y trouva pourtant pas le bonheur désiré,
et vers sa chère patrie la nostalgie le ramena de force ;
là, où jadis il jouait enfant,
il parcourut les champs avec délices,
vers le beau pays où se dressait son berceau,
vers le lieu de sa patrie, au Pays de Bitche.
Toujours nous voulons rester, avec le cœur et la main,
fidèles à l’amour de notre beau Pays de Bitche.
C’est pourquoi, à la campagne et dans la forêt,
d’un frais gosier résonne libre et joyeux un chant à la patrie,
car aucune autre ville étrangère au loin,
même ornée de magnifiques tours hautes,
n’est pareille à mon cher et beau pays,
à mon cher vallon natal dans le Pays de Bitche.
Victor Ast (Hottwiller 1903)





