Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XIV
Posted on janvier 3rd, 1979 by KlappersteinKAPITEL XIV
L’ÈRE DES PROCÈS
Parmi les personnes de bonne volonté qui firent effort pour comprendre la question de l’autonomisme alsacien-lorrain, les plus sympathiques restent peut-être le comte et la comtesse Jean de Pange. C’est à Reichenberg que le comte écrivit Les libertés Rhénanes (1922), critiquant déjà le traité de Versailles. La comtesse elle-même se rendait compte «de la profondeur du fossé qui semblait se creuser chaque jour un peu plus, et dont les gens de l’Intérieur ne se doutaient pas. Les quelques semaines que je passais à Paris pendant l’hiver me permettaient de constater l’ignorance du plus grand nombre des Français (et non des moindres) de la situation réelle en Alsace» 1. Il fallait faire quelque chose.
Avec la marquise de Loys-Chandieu, qui avait hérité en 1914 du château de la Ruprechtsau (Robertsau), avec son neveu suisse, Guy de Pourtalès, la famille du comte de Pange organisa une «décade» d’étude sur le malaise alsacien-lorrain du 1er au 10 juillet 1926, c’est-à-dire un mois après la publication du Manifeste du Heimatbund. S’y réunirent 18 personnes, 15 hommes : Mario Meunier, Pierre Hepp, J.L. Vaudoyer, Gérard Bauer, Edmond Jaloux, Guy de Pourtalès, François Mauriac, François Le Grix, Simon Lévy, Constantin Photiadès, Jean de Pange, Daniel Halévy, Emile Henriot, René Benjamin, Charles du Bos ; et 3 femmes : Mme Hepp née Saint-René-Taillandier, la comtesse Jean de Pange et la marquise de Loys-Chandieu.
1. Comtesse Jean de Pange : Comment j’ai vu 1900, t. IV, 1900 s’éloigne. Derniers souvenirs (1973) p.110. Les renseignements suivants proviennent du même ouvrage.
A chaque repas, il y avait des invités alsaciens ou des fonctionnaires français. On écoutait gravement les doléances des uns, la défense des autres, et l’on tâchait de tirer la conclusion la moins pessimiste possible, il y eut des moments d’entente sincère, d’autres plus pénibles où se dévoilaient des vérités complètement incompatibles. La question linguistique était peut-être la plus difficile à faire comprendre aux gens de l’Intérieur La marquise de Loys-Chandieu n’avait pas hésité à inviter les plus hardis défenseurs du bilinguisme, tels le chanoine Eugène Millier (Ranspach 1861-Strasbourg 1948), le professeur Fritz Kiener (Sulz-unterm-Wald 1874-Clermont-Ferrand 1942) et l’abbé Xavier Haegy (Hirsingue 1870-Colmar 1932). Cette question linguistique, qui primait souvent toutes les autres et qui revenait à tout propos, étonnait beaucoup les invités du château de la Ruprechtsau : «Ils avaient tout à apprendre ! Dans quelle mesure en comprenaient-ils le drame ? C’est difficile de s’en rendre compte, mais tous étaient visiblement impressionnés».
1. Les procès de 1926 et 1927
Les autorités gouvernementales se trouvaient peut-être tout aussi impressionnées par le phénomène autonomiste de l’Alsace-Lorraine qu’elles avaient encouragé avant 1918 et qui se tournait maintenant contre la France ; mais dans leur complexe de belligérant victorieux, au lieu de chercher à comprendre, elles préférèrent sévir et manier la lourde main de la justice politique.
En fait, après les interdictions des partis politiques fédéralistes et neutralistes de 1919, après les procès «honteux» faits comme à la dérobée en mai 1920, qui avaient finalement tourné à l’avantage des inculpés, en dehors du cas particulier de René-César Ley qui s’était livré de lui-même à la justice et qui fut condamné en décembre 1923, les autorités gouvernementales se tenaient sur la réserve, persuadées au demeurant que la question d’Alsace-Lorraine était réglée. Lorsque la politique anticléricale de Herriot eut provoqué le grand et dur réveil, elles s’arrangèrent pour rester d’abord dans les coulisses, et à l’exception des sanctions prises par le ministre Pierre Laval contre les fonctionnaires signataires du Manifeste du Heimatbund et de l’Appel des cheminots en juin 1926, elles se contentèrent d’engager un combat de guérilla par journalistes nationalistes interposés, et avec la connivence des tribunaux soumis aux directives parisiennes. C’est ainsi que le journaliste Claude Lorrain (Ferette) avait intenté un rocès en diffamation à la Zukunft, et le tribunal de Metz condamna la Zukunft fin mars 1926 à verser la somme ahurissante de 50 000 francs comme réparation morale au journaliste accusateur. Lorsque la Zukunft à son tour intenta un procès en diffamation au même journaliste Claude Lorrain, ce dernier fut certes aussi condamné le 26 juin 1926, mais seulement à 16 francs d’amende et au franc symbolique à verser à la Zukunft, qui fut par contre obligée de payer les 9/10èmes des frais de justice ! Si bien que la Zukunft, tout en gagnant son procès, se trouvait quand même pénalisée !
Une pareille mésaventure arriva aussi à un signataire du Heimatbund, le Lorrain Victor Antoni, qui avait intenté un procès en diffamation au journal Le Messin. A la mi-juillet 1926, le tribunal de Metz condamnait le journal à 16 francs d’amende et au franc symbolique, mais Antoni dut payer les 4/5èmes des frais du procès ! Ainsi, les autonomistes diffamés pouvaient obtenir justice à condition de se ruiner, tandis que les diffamateurs, même condamnés, s’en tiraient indemnes.
Les tribunaux de Lorraine étaient donc aux ordres de Paris ; et ceux d’Alsace ? Après le «Dimanche Sanglant» de Colmar (22 août 1926), l’abbé Alphonse Rohmer (1899-1977), vicaire à Wintzenheim, et son ami, le vicaire d’Ingersheim, avaient intenté un procès pour injures : ils avaient été injuriés et avaient été notamment traités de «sales boches». Mais à la mi-septembre 1926, le tribunal de Colmar rejetait la plainte : la justice en Alsace se trouvait donc comme celle de Lorraine au service du gouvernement. De cela, l’abbé Xavier Haegy aurait dû se méfier ; mais il ne semblait pas s’être rendu compte que les journalistes, tant locaux que parisiens, renseignés par la police secrète (qui violait la correspondance privée, écoutait les communications téléphoniques, filait les chefs de l’autonomisme), servaient d’agents provocateurs en écrivant des articles diffamatoires, et qu’il était extrêmement difficile de se laver des soupçons sans faire le jeu de l’adversaire.
L’un de ces complices de la Police Secrète et des préfectures d’Alsace-Lorraine était le journaliste parisien Lucien Coulon, reporter au Journal sous le pseudonyme d’Edouard Helsey. Du 6 au 17 janvier 1927, il avait Publié en onze articles une grande enquête sur l’Alsace-Lorraine ; il y affirmait que le Heimatbund était un complot clérical contre la France, en liaison avec le Vatican (cf. la lettre des Heimatbündler à Pie XI le 24 janvier 1927), Moscou (cf. les communistes autonomistes) et surtout avec Berlin (cf. les relations mutuelles entre Alsaciens-Lorrains établis de part et d’autre du Rhin). Helsey (Coulon) affirmait que le clergé d’Alsace-Lorraine utilisait son autorité morale et le confessionnal pour mener une Politique anti-française et pro-allemande, sans que le journaliste ne se doutât — dans son ignorance parisienne — que du moment que les Alsaciens étaient dans leur grande majorité des Germains Alamans et les Lorrains des Germains Franciques, une politique culturelle et administrative normale en Alsace-Lorraine ne pouvait et ne devait qu’être germanique ! Le journaliste provocateur concluait ses articles : «… Les Haegy, les Ricklin, les Keppi, les Médard Brogly, toute la petite bande de fous ou de criminels, en essayant de soulever une nouvelle question d’Alsace, travaillent pour le roi de Prusse et compromettent la paix. Ainsi soit-il !»
Ne se méfiant absolument pas du piège qui lui était tendu, l’abbé Haegy, conseiller général du Haut-Rhin, directeur de l’Elsaesser Kurier et membre du comité central du Heimatbund, engagea un procès en diffamation contre Helsey (Coulon) et réclama 10 000 francs de réparation morale. La Cour d’Assises de Colmar était présidée par maître Loison ; maître Fachot, qui avait tripoté dans les biens alsaciens-lorrains placés sous séquestre, était procureur général. Le journaliste Helsey, agent provocateur et du reste en liaison avec l’espion Henri Riehl, était défendu par les trois meilleurs avocats de Paris, dont l’ancien ministre et avocat-vedette Henri-Robert, plus deux avocats alsaciens partisans de l’assimilation, maître Kalb, qui avait conduit les Anciens Combattants dans le matraquage des autonomistes à Colmar le 22 août précédent, et maître Franck. Confiant dans son bon droit, l’abbé Haegy ne s’était fait assister que par maître Kraehling de Mulhouse. La salle du tribunal était pleine à craquer de journalistes anti-autonomistes, et 117 témoins étaient prévus !
Le procès dura du 8 au 12 avril 1927. Le premier jour, le député Eugène Müller et l’ancien député Médard Brogly apportèrent des explications sur la Volkspartei (UPRA) et le Heimatbund ; des prêtres venaient témoigner en faveur de l’abbé Haegy. Mais le général de Castelnau attaqua les autonomistes, et le général André, la presse dirigée par l’abbé Haegy ; le plus agressif fut le «revenant» et mentor de l’aile nationaliste de la Volkspartei, le général Robert Bourgeois, qui accusa son camarade d’avoir déclaré le 22 novembre 1926 lors d’une réunion du parti : «Je n’aime pas la France ; c’est un pays athée, un pays de francs-maçons sans religion, un pays de persécutions religieuses !» Maître Kraehling rejeta ces propos et l’abbé Haegy déclara ne plus se rappeler avoir dit de telles paroles. Mais le sénateur Jules Scheurer, né à Thann en 1852, qui n’était point membre de la Volkspartei et qui n’avait donc pu assister à ladite réunion, vint cependant confirmer les dires du général Bourgeois.
Dès lors, la situation se renversa contre l’abbé Haegy, qui d’accusateur devenait l’accusé ! Il ne s’agissait plus pour le journaliste Helsey (Coulon) d’apporter des preuves à ses diffamations, ce qui du reste risquait de révéler le gigantesque réseau d’espionnage politique et domestique que Paris oui ou non, l’abbé Haegy aimait la France ! Car en Alsace-Lorraine, contrairement à la France de l’Intérieur, il ne suffisait pas d’accepter d’être devenu Français sans avoir été consulté, il fallait encore aimer le conquérant victorieux de 1918, devenu oppresseur ; ne point aimer la France, c’était une faute, un délit justiciable devant tribunal !…
Dans son discours du 12 avril, le procureur général Fachot vanta les bienfaits de la liberté de la presse et demanda à l’abbé Haegy de retirer sa plainte contre Helsey ; il le conjura aussi de servir la France. Craignant d’être condamné aux dépens, l’abbé Haegy acquiesça et déclara : «Je crois servir la France en servant l’Alsace». Puis l’avocat Henri-Robert (1863-1936), membre de l’Académie Française, oubliant qu’il avait à défendre un journaliste accusé, supplia l’abbé Haegy de crier spontanément «Vive la France !». Ce dernier s’y résigna, et la foule entonna La Marseillaise. Ce fut un triomphe pour les partisans de l’assimilation, une défaite pour les autonomistes ; l’abbé Xavier Haegy ne devait jamais plus se relever complètement du coup qui lui avait été porté ces 8-12 avril 1927.
Que l’abbé Haegy ait oui ou non prononcé les paroles qu’on lui reprochait, et qu’après tout il avait bien le droit de dire sans commettre un délit, peu importe. Sa véritable pensée se trouvait clairement exprimée dans une déclaration faite au comité directeur de la Volkspartei le 5 avril 1923, précisément contre l’aile nationaliste et chauvine du parti : «Ces messieurs veulent se mettre en première ligne. Ils veulent être de «bons» Français d’abord, Alsaciens ensuite et enfin catholiques. Je suis avant tout catholique, Alsacien et enfin Français. Nous avons été de bons Allemands et nous ferions demain, s’il le fallait, de bons Chinois. Ces messieurs peuvent ramper dans la poussière pour plaire au gouvernement. En ce qui nous concerne, nous ne faisons pas de politique gouvernementale et nous n’en ferons jamais !»
Le mois suivant, c’était au tour de Jean Dumser, gérant d’Erwinia, imprimerie éditrice de la Volksstimme, d’être traîné en justice par l’Action Française qui se prétendait diffamée par un article du journaliste Ritter. Le 28 mai 1927, il était condamné à neuf mois de prison et à 54 000 francs de dommages-intérêts au bénéfice des royalistes nationalistes ! La Volksstimme réagit vivement en lançant un appel à l’aide étrangère, sous le titre «Ein Notschrei an das Ausland» :
«Les pays étrangers doivent savoir, que dans l’Alsace-Lorraine libérée, les tribunaux de la République Française se sont mis au service de la politique nationaliste de haine contre les Minorités Nationales, qu’ils cherchent au moyen de verdicts démesurés à extirper jusqu’à la racine les journaux qui refusent de cautionner le grand mensonge d’une Alsace originellement française, qui osent montrer la libération de 1918 sous son vrai visage, et qui s’engagent inébranlablement et impitoyablement à lutter pour la conservation du Volkstum alsacien.
«C’est aux Alsaciens-Lorrains d’Allemagne, d’Amérique, de Suisse c’est aux Minorités Nationales des Etats nouvellement créés que nous nous adressons ! En mendiants, nous les supplions de nous venir en aide contre la terreur des tribunaux français (An die Elsass-Lothringer im Reiche, in Amerika, in der Schweiz, an die nationalen Miderheiten der neu-geschaffenen Staaten wenden wir uns. Bettelnd flehen wir sie um Hilfe gegen den Terror der französischen Gerichte).
«Compatriotes Alsaciens-Lorrains d’Allemagne !… Vous êtes le sang de notre sang ! Jamais encore, nous ne vous avons tendu la main pour mendier. Aujourd’hui, nous sommes obligés de le faire, parce que la justice française… cherche à étouffer notre protestation contre l’anéantissement de notre langue maternelle, de notre et de votre identité nationale (unseres und Eures Volkstums). Vous avez trouvé en terre allemande un accueil hospitalier. Vous y avez de nouveaux amis. Adressez-vous à eux, afin qu’ils nous soutiennent dans le dur combat que nous impose l’impérialisme français. La méchanceté welche doit s’écraser contre la fidélité alsacienne, contre la conscience ethnique des Alsaciens».
Et pour alimenter la résistance, la Volksstimme créait la caisse «Andréas Hofer», du nom du héros tyrolien qui défendit à l’aube du XIXème siècle son pays contre l’armée française et ses alliés, et qui fut fusillé le 20 février 1810. Le Dr Robert Ernst entendit l’appel et s’arrangea pour alimenter la caisse de secours ; les premiers versements au tribunal eurent lieu en janvier 1929.
Le 12 novembre 1927, le gouvernement français reniait la liberté d’expression et la liberté de la presse pourtant si bien glorifiées par le procureur général Fachot en avril ; il supprima les trois journaux autonomistes : Die Zukunft, Die Volksstimme, Die Wahrheit. L’interdiction de ces journaux se fondait sur la loi du 22 juillet 1895 qui interdisait la vente et la diffusion de journaux écrits «en langue étrangère» ; cette loi visait primitivement la propagande italienne dans le comté de Nice à la fin du XIXème siècle. L’application de cette loi à l’Alsace-Lorraine était une grave injustice, non seulement parce qu’aucun Alsacien-Lorrain n’avait voté cette loi, mais surtout parce que l’allemand était précisément la langue naturelle du pays et le français la langue étrangère ; or par un renversement arbitraire de la réalité, le gouvernement de Paris avait proclamé la langue indigène étrangère, et la langue étrangère indigène ! En fait, toute la presse locale de l’Alsace se trouvait tomber sous l’application perverse de cette loi de 1895, et vive fut la réaction dans tous les milieux. Dès le 18 novembre 1927, les députés Michel Walter, Robert Schuman, Joseph Pfleger, Charles Frey, déposèrent à la Chambre une résolution pour abolir la loi du 22 juillet 1895, évidemment sans résultat, comme d’habitude.
Le 3 décembre 1927, le Président du Conseil, Raymond Poincaré, cliquait qu’il n’existait dans la législation française aucune loi ni aucune possibilité légale de mettre fin à la campagne autonomiste, parce nue l’on n’avait jamais imaginé que quelqu’un pourrait mettre en question le principe de l’Unité et de l’Indivisibilité de la République, et que de ce fait, le gouvernement avait dû recourir à des expédients qu’il n’entendait point étendre aux autres journaux allemands d’Alsace-Lorraine.
Par cette lettre, le gouvernement reconnaissait formellement que l’autonomisme était légitime en France, puisque était permis tout ce qui n’était point interdit par une loi ! Et si l’autonomisme n’était point illégal, toutes les mesures répressives prises contre les Alsaciens-Lorrains étaient injustes et pure dictature arbitraire, comme les sanctions de Pierre Laval, la violation du secret de la correspondance privée, l’espionnage domestique, et l’interdiction des journaux autonomistes !
C’est pourquoi, le 25 novembre 1927, le député communiste Charles Hueber attaqua violemment la «Pressediktatur» française et «la brutalité avec laquelle l’impérialisme français traite la population des provinces recouvrées». Et le 8 décembre 1927, Charles Hueber revint à la charge contre la dictature du gouvernement français et annonçait la prochaine autolibération de l’Alsace. Quant à la promesse de ne pas toucher aux autres journaux publiés en allemand, le général de Gaulle devait la traiter le 13 septembre 1945 comme le gouvernement de la Illème République avait déjà traité les promesses de 1918…
A défaut de loi contre les autonomistes, les autorités gouvernementales continuèrent à recourir aux expédients arbitraires et aux procédés injustes. Un nouveau cas allait précisément se présenter à propos de l’affaire de la SAPART.
En juillet 1927, Joseph Rossé, Médard Brogly et maître Victor Kraehling, l’instigateur, annonçaient la fondation d’une Caisse d’Epargne, qui sous le nom de «Société Alsacienne de Participations Industrielles» (SAPART), était destinée à financer des entreprises alsaciennes et à soutenir les œuvres sociales du corps enseignant de l’académie de Strasbourg. Dès que cette nouvelle fut connue, la presse aux ordres de Paris se déchaîna fin août contre le projet, campagne à laquelle s’associa Le Temps ; elle voyait dans ce projet la main de l’Allemagne ! Le 1er octobre, dans la Revue Scolaire, Joseph Rossé repoussa toutes ces positions calomnieuses ; finalement, le 24 novembre se réunissait à Colmar l’assemblée constitutive de la SAPART ; maître Kraehling fut élu Président, Joseph Rossé et Eugène Hertzog vice-présidents, Emile Pinck trésorier.
Deux jours plus tard, la police entreprit des perquisitions domiciliait-chez maître Kraehling, Joseph Rossé, Eugène Hertzog et Emile Pinck Et le 1er décembre 1927, Joseph Rossé, président de la Fédération des fonctionnaires d’Etat et instituteurs d’Alsace et de Lorraine, était arrêté «pour atteinte au crédit de l’Etat». En effet, dans une circulaire adressée à des hommes de confiance, Rossé avait écrit : «La situation économique et financière actuelle est extrêmement propice à l’action que nous avons l’intention d’entreprendre. Personne ne peut prévoir quelle sera la situation à la fin de cette année ou en 1928. Il ne faut pas oublier, dans le cours de la propagande, de souligner le fait que l’argent placé dans les banques ou dans les caisses d’épargne est toujours exposé à un certain risque, qu’il ne rapporte que peu d’intérêts et que les banques réclament des frais énormes». Rossé faisait allusion à la dévaluation du franc, que Poincaré consacrera par une dévaluation officielle de 20 % en juin suivant. Il n’en avait pas fallu davantage pour ordonner les perquisitions et arrêter Joseph Rossé !
Cette arrestation s’effectua dans des conditions particulièrement abjectes. En effet, ce 1er décembre 1927, 438 maîtres du «cadre local» venaient d’élire leur représentant au Conseil départemental de l’Instruction Publique ou Bezirksunterrichtsrat. Deux candidats se trouvaient en présence : l’autonomiste Joseph Rossé, et le candidat gouvernemental Herrmann. Au cours du dépouillement, 393 votes furent déclarés valides ; Rossé avait obtenu 292 voix, et son concurrent 81. Au moment de la proclamation des résultats, le préfet Susini pénétra dans la salle et avec un air hypocrite déclara :
«J’avais prié les amis de M. Rossé de se trouver ce soir à 6 heures dans cette salle pour participer à la proclamation des résultats du vote. J’aurais aimé lui communiquer les réflexions que m’avaient inspirées la correspondance qu’il avait échangé avec l’Inspecteur d’Académie, et il m’aurait été agréable de lui exprimer ouvertement mes félicitations pour son zèle, son dévouement, son activité comme aussi pour les résultats merveilleux qu’il a obtenus dans le département. Par suite de circonstances étrangères à sa volonté, il n’a pas été possible à M. Rossé d’être ce soir au rendez-vous. Néanmoins, je ne voudrais pas vous cacher les raisons de ma présence ici.
«Je suis venu dans le Haut-Rhin pour y mettre de l’ordre et pour veiller à l’application de la loi dans tous ses domaines. Depuis l’heure de mon arrivée dans ce département, où m’a appelé la confiance du Grand Français (Poincaré) dont je fus pendant 15 mois le collaborateur et qui couvre d’honneurs ma carrière, j’ai tenu à appliquer le programme qu’il m’a tracé. Le nouveau préfet du Haut-Rhin ne connaîtra que deux partis : celui des amis de la France et celui de ses adversaires !
«Ces derniers, Messieurs, n’ont à attendre de moi, ni faveurs, ni indulgences d’aucune sorte. Ils se verront appliquer sans pitié la loi dans toutes sa rigueur. J’utiliserai toute mon énergie et tous les moyens légaux dont je dispose, je vous le jure solennellement, pour rendre impossible aux mauvais Français de nuire, et je vous jure, Messieurs, que je vais mettre fin à cette odieuse, abominable et criminelle campagne, qui n’a duré que trop longtemps».
En tirant sa montre de la poche, le digne préfet déclara cyniquement : «Messieurs, j’ai l’honneur de vous informer, que depuis cinq minutes, M. Rossé est arrêté !»
C’est ainsi que l’instituteur Herrmann, avec seulement 81 voix contre 292 à Rossé, fut proclamé élu, au mépris de toute démocratie, et que Rossé fut jeté en prison, au mépris de toute la justice !
Deux jours plus tard, le 3 décembre 1927, la police arrêtait les deux principaux rédacteurs de la Wahrheit interdite, Charles Baumann et Eugène Kohler, pour «espionnage».
Puis, au cours de la veillée de Noël, sur l’ordre de Poggiale, une nuée de gendarmes et de policiers secrets s’abattit sur plus de 100 maisons d’Alsace-Lorraine pour une interminable perquisition domiciliaire, à la recherche des fameux millions allemands, qui seuls pouvaient expliquer aux yeux des Français l’autonomisme alsacien-lorrain ! Tout fut méticuleusement fouillé, la cave et le grenier, les placards, la correspondance privée, sans oublier le tas de charbon. Des femmes durent se déshabiller devant des femmes de gendarme. Les prêtres ne purent chanter la messe de minuit, et parfois même celle du matin. La police saisit jusqu’aux listes des associations paroissiales et des sociétés catholiques de gymnastique ; chez un vicaire, on fit main basse sur les fusils de la section théâtrale du Cercle de Jeunes Gens. Des camions bourrés de documents étaient déversés à Mulhouse devant le juge d’instruction Mitton qui, ne comprenant pas un seul mot d’allemand, fourra un régiment de traducteurs derrière la montagne d’archives. Et se faisant le porte-parole des patriotes, le Journal d’Alsace et de Lorraine écrivait joyeusement : «On leur a bien arrangé leur Noël boche !»
Et les arrestations de pleuvoir ! Le 30 décembre étaient jetés en prison : l’abbé Joseph Fashauer, Paul Schall, René Schlegel, Charles-Philippe Heil, Conrad, Schneider, Thomann, Hertling, Henri-Gustave Reisacher, Fix, Weber, et Madame Agnès Fashauer. Le lendemain, 31 décembre 1927, l’artiste Henri Solveen et l’instituteur Würtz, directeur du Colportage Evangélique, étaient enfermés en prison. La porte de la prison s ouvrit encore, le 3 janvier 1928 pour René Hauss ; le 4 janvier pour North et Lobstein ; le 24 février pour Marcel Sturmel et Frédéric Schweitzer; le 16 mars pour le Dr Eugène Ricklin.
En même temps, d’autres journaux furent interdits : le 30 janvier 192» D’r Schliffstaan ; le 1er février D’r Muehlstaan ; le 17 mars, Dos Neue Elsass de Camille Dahlet.
Moins de dix ans auparavant, le général Gouraud proclamait en entrant à Strasbourg : «La France vient à vous comme une mère vers un enfant chéri, perdu et retrouvé. Non seulement elle respectera vos coutumes, vos traditions locales, vos croyances religieuses, vos intérêts économiques mais elle pansera vos blessures…» «Notre pays est toujours libéré pour être toujours opprimé» répondaient les Alsaciens-Lorrains le 19 novembre 1927 dans le programme de l’Unabhängige Landespartei… ! Et l’histoire donne raison à ces derniers.
2. Le procès de Colmar
Pour les Alsaciens-Lorrains, l’année 1928 restera celle du «Komplott-Prozess von Colmar» (1cr-28 mai). Il fut précédé d’un prélude qui augurait mal de l’avenir pour les autorités gouvernementales : «l’affaire de Haguenau».
Les patriotes nationalistes, qui faisaient régner la terreur en Alsace-Lorraine, voulaient absolument imposer leurs fausses idées politiques à la majorité de la population. Esprits abusés par un fanatisme hystérique, ils se heurtaient continuellement et partout au germanisme alsacien-lorrain, comme s’il était une simple émanation de Berlin et non une réalité autochtone ! Les couleurs héraldiques de la ville de Haguenau, ancienne capitale des Hohenstaufen et du Saint Empire Romain Germanique, étaient bleu et blanc, et à l’occasion des fêtes tant profanes que religieuses, la ville pavoisait avec son drapeau et celui de l’Alsace-Lorraine, rouge et blanc. Or, les patriotes nationalistes, appuyés par le gouvernement français, s’ils n’osaient encore voir le drapeau de Hesse dans le rouge-blanc, s’acharnaient à voir le drapeau bavarois dans le bleu-blanc ; et ils réclamaient la fusion des deux drapeaux en bleu-blanc-rouge. Ils étaient encore profondément mécontents de ce qu’en 1926, la municipalité ait refusé de sanctionner deux de ses membres, Jean Keppi et le Dr Gromer, qui avaient signé le Manifeste du Heimatbund, et de ce qu’elle ait aussi supprimé le vin d’honneur traditionnel le 14 juillet 1927 parce qu’en 1926, le président d’une société locale avait prononcé à cette occasion un discours chauvin de mauvais aloi. Il n’en fallait pas plus pour qu’aux yeux du gouvernement, le conseil municipal fût «autonomiste», c’est-à-dire «antinational» !
Les autorités françaises incitèrent les bourgeois industriels et francisés à faire pression sur le préfet de Strasbourg, qui ne désirait que cela, pour réclamer la dissolution du «mauvais» conseil municipal trop alsacien à leur gré, «afin de donner à la population l’occasion de se réhabiliter aux veux de l’opinion publique de la France entière» (!), et ils allèrent jusqu’à menacer de fermer temporairement leurs usines s’ils n’obtenaient satisfaction. Le 24 janvier 1928, le conseil municipal de Haguenau était officiellement dissous.
En dehors d’une liste sauvage, deux listes s’affrontaient aux élections municipales du 26 février 1928 : une liste catholique se référant à la Volkspartei et conduite par le maire sortant, et une liste gouvernementale et chauvine, dite Liste de Concorde Nationale, où figuraient les socialistes, les radicaux-socialistes et les démocrates. Au premier tour, la liste du maire comportait 17 candidats élus, auxquels s’ajoutèrent la semaine suivante 10 autres : toute la liste du maire avait passé et les nationalistes gouvernementaux n’obtinrent pas un seul siège ! «Jamais, écrivait Oscar de Férenzy, gouvernement et administration préfectorale n’essuyèrent défaite plus retentissante», tandis que l’Elsaesser Kurier du 2 mars notait que la «fameuse affaire de Haguenau» offrait un cas typique de la manière dont on trompe systématiquement les Français de l’Intérieur sur la situation réelle en Alsace ; jusqu’à son plus haut sommet, le gouvernement français participait à cette gigantesque illusion.
Plus que jamais, la presse française se déchaînait contre les autonomistes et élaborait dans ses officines l’opinion, rapidement devenue conviction, que cet autonomisme n’avait rien de naturel en Alsace-Lorraine ; il ne serait qu’artificiel, la manifestation du pangermanisme revanchard qui préparait un sombre complot criminel contre la France en Alsace-Lorraine. En effet, du moment que la loi n’interdisait point les manifestations autonomistes et qu’elles étaient absolument légitimes, il fallait pour abattre ces gens les compromettre dans un «complot contre la sûreté de l’Etat», que les autorités gouvernementales françaises, leur Police Spéciale et leurs journalistes nationalistes s’affairaient à fabriquer laborieusement. Une puissante campagne de calomnies et de demi-vérités était ainsi orchestrée à grands frais (les fonds secrets de la propagande française en Alsace-lorraine étaient alors plus importants que ceux du ministère des Affaires Etrangères !) à travers la France entière et l’Alsace-Lorraine.
La Schutztruppe de Paul Schall, une formation de défense d’une quarantaine de personnes, au surplus confondue avec le Stosstrupp, ou troupes de choc, du baron von Bulach qui n’avait jamais dépassé le stade du rêve devint pour le Lorrain une force militaire de 11 régiments de 300 soldats chacun ! L’ineptie de telles révélations journalistiques était si flagrante qu’avant le début du procès de Colmar, les autorités judiciaires durent relâcher Conrad, Fix, Hertling, Lobstein, North, Roesch, Schneider, Thomann et Weber, membres de la Schutztruppe, arrêtés entre le 30 décembre 1927 et le 4 janvier 1928.
Les socialistes publiaient le 2 janvier 1928 dans la Freie Presse la composition fantaisiste du futur gouvernement d’Alsace-Lorraine après la réussite d’un coup d’état imaginaire : Jean Keppi devenait ministre de l’Intérieur ; Paul Schall, ministre de la Justice ; l’abbé Joseph Zemb ministre des Cultes ; Joseph Rossé, ministre de l’Instruction Publique • Karl Roos, «le Moltke autonomiste», ministre de la Guerre ; Henri Solveen, ministre des Beaux-Arts !…
Après ces préparatifs journalistiques, le gouvernement français montait lui-même en première ligne. Le 17 janvier 1928, «Poincaré-la-guerre» déposait sur le bureau de la Chambre un projet de loi contre les menées autonomistes et séparatistes : «Quiconque aura cherché, par n’importe quels moyens, à léser l’intégrité du territoire national ou à soustraire une partie de territoire à l’autorité de la France, sera puni d’une peine de prison de une à cinq années». Mais le projet du 17 janvier 1928, comme son devancier du 31 juillet 1926, ne trouva pas l’approbation parlementaire.
La presse catholique était effrayée : l’Elsaesser emboucha la trompette nationaliste des adversaires ; l’Elsaesser Kurier et la Lothringer Volkszeitung se tinrent cois ; craignant d’être arrêté lui-même, l’abbé Haegy n’osa trop défendre son rédacteur en chef, Joseph Rossé. Seul, Camille Dahlet levait la tête et rompait des lances dans son journal Das Neue Elsass ; le 21 janvier 1928, il écrivait courageusement : «L’Alsace vit sous la dictature. L’esprit de Bismarck souffle de nouveau sur le pays, et le fait qu’à la place de la botte allemande, de la botte prussienne mal famée, c’est Marianne qui balance maintenant sa pantoufle armée de gros clous ne rend pas la chose plus supportable». Le gouvernement de Paris ne tolérait aucune opposition, et le 17 mars Das Neue Elsass était interdit.
Dans tout le pays, les discours officiels barattaient à qui mieux mieux, et le Président du Conseil y excellait. Le 11 février 1928, il organisait à Strasbourg un gigantesque banquet auquel étaient conviés les 559 maires du Bas-Rhin : «das Gabelplebiszit», ironisait Dahlet. Sans attendre la fin du procès, pas même son ouverture, et oubliant la déontologie de sa profession d’avocat, Raymond Poincaré condamnait d’avance les autonomistes emprisonnés, la bassesse de leur entreprise misérable et criminelle. Il prophétisait que lorsque s’engageraient les débats, «l’Alsace sera stupéfaite des infamies qui seront révélées !… Elle n’admettra plus que des agents suspects préparent sous le voile de l’autonomie la neutralité de l’Alsace et une nouvelle amputation de la France». Il rappelait que d’après Jules César, «Germani trans Rhenum incolunt», et que cela demeurait toujours valable ; les Alsaciens appartenaient donc à la France. (Poincaré n’avait pas expliqué pourquoi il n’était plus valable que la France fût une colonie italienne !) Et il indiquait la marche à suivre pour les prochaines élections : chaque Alsacien devait poser à son candidat la question : «Etes-vous Français ? Français sans conditions ? Français sans arrière-pensées ?».
Les espoirs de M. Poincaré furent cruellement démentis par la volonté des populations alsaciennes. En effet, les élections législatives des 22 et 29 avril 1928 envoyèrent sur 16 députés alsaciens 9 autonomistes à la Chambre, savoir : Camille Dahlet à Saverne avec 10 957 voix sur 20 271 ; le communiste autonomiste Jean-Pierre Mourer à Strasbourg-Ville I, avec 7 140 voix sur 13 514 ; Michel Walter à Haguenau, avec 8 248 voix sur 14 156; Henri Meck à Molsheim, avec 9 206 voix sur 14 740; Camille Bilger à Guebwiller avec 7 848 voix sur 14 441 ; Médard Brogly à Mulhouse-Campagne avec 10 571 voix sur 20 167 ; Joseph Brom à Thann, avec 7 112 voix sur 14 142. Le plus intolérable pour le gouvernement fut l’élection des deux emprisonnés sous l’inculpation de complot contre la sûreté de l’Etat, Eugène Ricklin à Altkirch avec 7 741 voix sur 12 326, et Joseph Rossé à Colmar avec 11 268 voix sur 21 650. Et le surlendemain devait commencer le «Komplott-Prozess de Colmar» !…
Ce 1er mai 1928, Colmar était envahi par des brigades de gendarmes et des compagnies de soldats du 152, l’arme au pied : il fallait bien créer l’ambiance de complot ! Peu après 9 heures, la Cour faisait son entrée, présidée par Mazoyer assisté de Coen et de Bâtot. Le procureur général Fachot, prévaricateur des deniers d’Alsace-Lorraine, était assisté de Boudier. L’on tira les jurés ; le ministère public en récusa 9, la défense autant ; presque tous les récusés étaient des cultivateurs. Douze jurés furent retenus, tous de bonnes conditions (directeurs d’entreprise ou d’usiné, employés de banque, ingénieurs, rentiers, intendants) sauf un, un cultivateur : Arbeit (Sélestat), Louis Millier (Mulhouse), Vogt (Heimsbrunn), Lintzer (Leymen), Bea (Obermorschwihr), Auguste Burgert (Mulhouse), Paul Meyer (Mulhouse), Jules Kohler (Schweighouse), Louis Schroth (Ste Marie-aux-Mines/Markirch), Alfred Ott (Schoenau), Mathieu Neff (cultivateur à Mitlach), Victor Kieffer (Mulhouse).
Le box avait dû être agrandi pour recevoir les 15 «comploteurs» détenus : Eugène Ricklin (65 ans), l’abbé Joseph Fashauer et Charles-Philippe Heil (47 ans), Henri Reisacher, (45 ans), Eugène Kohler (37 ans), Jean-Eugène Würtz (36 ans), Joseph Rossé (35 ans), René Schlegel (34 ans), René Hauss, Charles Baumann, Henri Solveen et Madame Fashauer Xavier née Eggemann (32 ans), Paul Schall et Frédéric Schweitzer (29 ans), Marcel Stürmel (27 ans).
Les accusés étaient défendus par les avocats autonomistes alsaciens lorrains, Jaegle et Klein de Strasbourg, et Thomas de Sarreguemines, les avocats autonomistes bretons, Berthon et Fourrier ; les avocats autonomistes corses, Feuillet et Palmieri ; l’avocat Peter de Strasbourg défendait Kohler et Baumann de la Wahrheit.
La salle du tribunal était pleine de journalistes alsaciens-lorrains, parisiens, suisses, allemands, italiens, anglais et américains. Les tribunes étaient bourrées à craquer, et à l’extérieur, gendarmes et soldats contenaient la foule qui ne pouvait entrer.
L’accusation avait convoqué 40 témoins, dont Stresemann, ministre des Affaires Etrangères d’Allemagne ; la défense avait proposé 160 témoins à décharge, parmi lesquels Aristide Briand, ministre des Affaires Etrangères de France, le préfet Susini, et pratiquement toutes les personnalités d’Alsace-Lorraine. Le procureur général Fachot lut l’acte d’accusation établi le 4 avril 1928 ; les prévenus étaient accusés :
«D’avoir depuis 1920, sur le territoire national et notamment dans les trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, concerté et arrêté entre eux la résolution d’agir dans le but, soit de détruire ou de changer le gouvernement, soit d’exciter les citoyens ou habitants à s’armer contre l’autorité, avec cette circonstance que le complot ainsi formé pour les buts ci-dessus spécifiés, a été suivi d’actes commis ou commencés pour en préparer l’exécution. Ce crime prévu et puni par les articles 87, 88 et 89 du Code Pénal».
Ces articles 87, 88 et 89 remontaient à 1852, après le coup d’Etat qui avait permis à Napoléon III d’étrangler la Ilème République ; ils donnaient à l’empereur les moyens pour lutter contre ses adversaires républicains, royalistes ou simplement démocrates, et réprimaient «l’attentat dont le but est, soit de détruire, ou de changer le gouvernement, ou l’ordre de succession au trône» ! Cette première constatation montre que la base de l’accusation était fausse, car les autonomistes arrêtés n’avaient absolument jamais commis d’«attentat», seul visé par les articles incriminés.
Mais il y avait bien d’autres irrégularités dans l’accusation. Elle prétendait qu’il y avait complot contre la sûreté de l’Etat ; mais l’article 241 du Code d’instruction criminelle demande que soient fournis des documents et des faits indiquant le lieu et le moment où fut établi le plan du complot. Or, l’accusation restait entièrement muette sur ces deux points ; et on la comprend, puisqu’il n’y eut point de complot !
La lecture des actes du procès révèle que les juges français étaient foncièrement réfractaires à la conception de l’autonomie à l’intérieur d un Etat fédéral ; pour eux, autonomisme signifiait séparatisme, et ils utilisaient à tort et à travers ces deux concepts politiques pourtant fort différents L’accusation se referait aussi souvent au comportement des accuses avant 1918, à l’époque allemande, alors que les actes de cette époque étaient jusqu’au traité de Versailles couverts par un traité international franco-allemand établi dans toutes les règles d’alors, le traité de Francfort.
La défense culturelle des traditions naturelles et des arts d’Alsace, qui sont normalement alémaniques et franciques, et surtout la défense de la langue allemande, étaient interprétées comme des agressions contre l’Etat français et assimilées au séparatisme. C’est ainsi que l’on accusait de séparatisme et de complot contre la sûreté de l’Etat les almanachs artistiques de Solveen des années 1926, 1927 et 1928 parce qu’ils représentaient des châteaux, des maisons paysannes d’Alsace, des costumes folkloriques, qui évidemment ne pouvaient qu’être allemands comme du reste les citations et les proverbes du XVème au XIXème siècles.
L’argument capital du complot reposait sur la Schutztruppe du Heimatbund organisée après le «Dimanche Sanglant», et que pour les besoins de la cause, le procureur général avait transformée en Stosstrupp ou «troupes d’assaut», et associée au Schutzbund allemand ! Mais c’était du roman policier ! Par rapport aux formations paramilitaires des Camelots du Roy (Denisane prétendait qu’ils étaient 10 000 à travers la France) et des communistes, il n’existait aucune comparaison : la quarantaine d’hommes de la Schutzruppe de Schall n’avait été réunie qu’une seule fois pour une action toute spécifique ; jamais il n’y eut un incident quelconque dans lequel cette Schutztruppe aurait été impliquée. Les caisses d’armes qu’aurait reçues en août 1926 Marcel Sturmel suivant les dires de l’espion Henri Riehl n’existaient nulle part, et personne ne les avait jamais vues, ni les policiers, ni Sturmel, ni Riehl. On était en pleine affabulation !
Malgré certaines expressions ambiguës dans les réponses du Dr Ricklin à l’agent provocateur Riehl sur la question du «cadre de la France», les cléricaux autonomistes de la Volkspartei, ou proches d’elle, restaient loyaux à l’égard de la France. Devant ses juges, Ricklin déclarait nettement, le 2 mai 1928 : «Mais personne en Alsace, entendez-vous, messieurs, personne ne songe à séparer l’Alsace de la France ! Nous sommes Français et nous le resterons !» D’autre part, les partisans de l’Unabhängige Landespartei, tels Schall et Hauss, visaient certes à créer une Alsace-Lorraine comme Etat fédéré au sein des Etats-Unis d’Europe, mais dans un avenir éloigné bien indéterminé et de cela, ils ne faisaient pas le moindre mystère, le disant et l’écrivant ouvertement. Et en quoi y avait-il là un sombre complot ?
C’est pourquoi, tout au cours des vingt séances de tribunal, jurés public cherchaient en vain où pouvait bien se trouver le fameux complot qui fera frémir l’Alsace-Lorraine. Ce complot était en fait un ectoplasme authentique, issu du nationalisme étroit des autorités gouvernementales y compris de celui de «Poincaré-la-guerre».
A défaut de complot, le gouvernement français et sa Police Spéciale espéraient pouvoir élucider la question du financement de certaines publications, et notamment de celui de la maison d’édition Erwinia ; et dans cette passionnante affaire, ils firent chou blanc. Du reste, recevoir de l’argent de l’étranger n’était absolument pas interdit et ne pouvait en aucun cas constituer un délit.
Dès le 1er mai, l’acte d’accusation avait fait mauvaise impression sur les journalistes. «Notre première déception, disons notre stupéfaction, fut l’acte d’accusation : il ne s’y trouvait pas révélé un seul fait que tout le monde ne connût déjà», écrivait Oscar de Férenzy1. L’on avait attendu beaucoup de la déposition du commissaire général de la Police Spéciale Bauer, mais lui aussi n’apporta que déception. Le 12 mai 1928, le même journaliste notait dans la Voix d’Alsace : «De la très longue déposition du premier et principal témoin, le commissaire spécial Bauer, il n’est rien ressorti qui établisse la réalité d’un complot contre la sûreté de l’Etat. Et seule l’assurance que révèle le sourire énigmatique du procureur général rassure encore un peu, — bien peu — ceux qui espèrent que ce formidable procès n’a pas été engagé à la légère». En bref, les «initiés» chuchotaient que le président du tribunal était en possession d’un pli cacheté qu’il n’était autorisé à communiquer qu’au jury !…
1. Oscar de Férenzy était à cette époque un adversaire des autonomistes.
L’inspecteur primaire Bourgoin avait charge d’abattre Joseph Rossé, son ancien subordonné. Le 19 mai, Oscar de Férenzy écrivait dans son journal : «… M. Bourgoin, inspecteur primaire de Colmar, a déposé longuement contre M. Rossé, contre la «Revue Scolaire» publiée sous la direction de ce dernier, contre la théorie de la Muttersprache qui trouve le plus chaleureux appui de l’autre côté du Rhin. Quelques-unes des accusations qu’il formulait contre M. Rossé manquaient cependant de base sérieuse, et M. Rossé a riposté avec véhémence, montrant par exemple que tel article qui lui était reproché n’était que la reproduction d’un article de Jean Guiraud dans La Croix, mettant le témoin au défi de prouver qu’il ait jamais insulté les instituteurs venus de l’Intérieur en disant : «Heraus mit ihnen !» Quoi que l’on pense des idées et de la personne de M. Rossé, il faut reconnaître qu’il a du cran et nous ne croyons pas qu’il ait à se plaindre de la déposition de M. Bourgoin qui lui a fourni l’occasion d’impressionner le jury par la vigueur de sa réplique».
Le 21 mai 1928, le procureur général Fachot, qui n’avait plus dit un mot depuis le 1er mai, qui souriait toujours avec mystère, allait prononcer son réquisitoire et livrer son secret qui devait pulvériser les autonomistes !… «Pâle d’émotion et visiblement ému, M. Fachot se lève. De sa voix claire et tranchante, il s’adresse au jury. Un silence impressionnant règne dans la salle. Tout le monde veut entendre ce que dit le procureur général».
Et que dit-il ? Eh bien ! il parle d’abord de l’abbé Haegy et de son procès contre Helsey en avril 1927 : «Ce fut une occasion unique de ramener cet homme, qui est une force, sur le bon chemin de la France… Cependant il continuait son travail souterrain ; il semait un poison qui engourdit tout et au cours de ce procès, nous voyons toujours et partout planer son ombre sans jamais trouver sa personne». Les adversaires de l’abbé Haegy goûtèrent cet exorde, tout en pensant que cet abbé Haegy était décidément très fort, puisque présent partout, il avait le pouvoir de se rendre à la fois invisible et insaisissable. A défaut de sympathie, une crainte respectueuse s’emparait de tout le monde en présence de ce terrible homme : «Torquemada moderne, qui est le maître de l’Alsace !»
Fachot définissait ensuite le complot à sa façon et demandait de bien vouloir distinguer entre «attentat» et «complot». Et feignant ne pas savoir que les articles 87, 88 et 89 qu’il invoquait dans l’acte d’accusation ne concernait que les complots en vue d’un attentat, il se lança dans l’explication de ce qu’était selon lui un complot : une société se forme, elle ramasse de l’argent, et elle veut séparer une partie du pays de la métropole ; c’était précisément ce qu’avaient fait les accusés… (?)
En péroraison, le procureur général déclara : «L’Alsace ne peut donc appartenir qu’à l’Allemagne ou à la France. Bien vite elle serait engloutie par l’Allemagne si elle était autonome». Comme Fachot était totalement prisonnier des vieux concepts d’Etat-Nation et tout autant réfractaire aux concepts modernes de fédération européenne, il se mit à prédire au jury, d abord la guerre civile, puis la dispersion des Alsaciens aux quatre coins du monde, et enfin une nouvelle guerre mondiale, si on ne châtiait point •es autonomistes. Et il terminait : «Nous allons entendre le verdict des Juges français. Messieurs les jurés, pour vous, le jour de gloire est arrivé ; a vous de défendre la France contre la trahison !»
Les plaidoiries des avocats de la défense occupèrent avec les dernières déclarations des accusés le reste des journées. Le 24 mai 1928, vers les 17 heures, le jury se retirait pour délibérer et à 19 h 15, il donnait réponses par l’intermédiaire de son président, M. Arbeit, directeur d’usine à Sélestat. Hauss, Schlegel, Wurtz, Heil, Reisacher, Solveen, Stürmel, Schweitzer, Madame Fashauer étaient acquittés et libérés Baumann et Kohler étaient aussi acquittés, mais immédiatement inculpés à nouveau sous la prévention d’espionnage ; ils retournèrent en prison
L’on fit ensuite entrer les députés Ricklin et Joseph Rossé, l’abbé Fashauer et Paul Schall. Impassibles et pâles d’émotion, peut-être aussi de colère, ils apprirent qu’ils étaient coupables de complot. Et tandis que tous quatre s’écriaient : «Vive l’Alsace !», maître Feuillet leur criait : «Je vous supplie de ne pas juger la France sur le verdict indigne qui a été prononcé», et il s’effondra en pleurs.
Dans la salle, c’était le désordre : les accusés s’embrassaient, l’on félicitait ceux qui étaient libérés, l’on encourageait ceux qui étaient condamnés. Dehors, la foule entonnait le chant autonomiste d’alors : «O Strassburg, o Strassburg, du wunderschöne Stadt !», tandis que la Cour se retirait pour délibérer un quart d’heure.
Quand elle revint, elle prononça le verdict définitif : les députés Ricklin et Rossé, l’abbé Fashauer et Paul Schall étaient condamnés à un an de prison et à cinq ans d’interdiction des lieux que voudra déterminer le gouvernement. La défense exprima immédiatement son dégoût, de nombreuses personnes fondirent en larmes, d’autres témoignèrent de leur crainte pour l’avenir. Certains enfin s’interrogeaient sur ce verdict aussi anormal et irrégulier que le procès lui-même.
En effet, d’après les articles 87 et 89.1, si les accusés étaient réellement coupables d’avoir entrepris un complot en vue d’un attentat, ils devaient être condamnés à la déportation ; s’il y avait eu complot en vue d’un attentat, mais s’il n’avait pas été suivi «d’aucun acte commis ou commencé», d’après l’article 89.3, les accusés devaient êtres condamnés à la détention à vie. L’emprisonnement d’un an n’était applicable que s’il y avait eu «proposition faite et non agréée de former un complot». La condamnation infligée à Ricklin, Rossé, Fashauer et Schall n’était donc point conforme à la loi, car s’il y avait vraiment eu complot, ils devaient être emprisonnés à vie ; si on ne les avait condamnés qu’à un an de prison, c’est qu’il n’y avait point eu de complot, mais seulement un projet raté.
Une fois de plus, l’arbitraire régnait contre les autonomistes, à qui on n’avait fait qu’un procès d’intention et d’opinion, dans un pays qui prétendait être celui de la Liberté !
3. Au lendemain du procès de Colmar
A la sortie du tribunal, des milliers de curieux attendaient le départ des jurés et de certains journalistes, tel M. Helsey (Lucien Coulon), qui avait déjà été conspué deux fois dans l’après-midi du 24 mai 1928. Dès que M. Helsey se présenta, le premier venu lui cracha au visage et, protégé par les gendarmes, le journaliste parisien fut poursuivi par les huées de la foule et les cris de «canaille !». Depuis 18 heures, les pompiers se trouvaient dans la Grand’rue avec leurs lances à incendie et leurs véhicules, mais ils avaient été refoulés par le public. Un peloton de gendarmes à cheval tentait de disperser les attroupements dans les rues sablées ; lui aussi fut conspué. A leur tour, les juges étaient hués ; les manifestants lancèrent des pierres sur le procureur général Fachot en proférant de violentes menaces.
Dès 20 heures, le Secours Rouge International avait organisé une réunion de protestation aux Catherinettes. Le député de la Moselle, secrétaire du parti communiste et témoin à décharge le 19 mai, Béron, parla le premier et fit applaudir les avocats de la défense qui se faufilaient à travers l’assistance. Le député de Saverne Camille Dahlet déclara sous les applaudissements répétés : «Si l’on s’imagine que la lutte pour nos vieilles traditions et nos libertés est terminée maintenant, on se trompe, et j’affirme ici que la bataille ne fait que commencer !»
Une foule nombreuse s’était rendue devant la maison du procureur général Fachot, gardée par une cinquantaine de gendarmes, et là, elle manifesta bruyamment jusqu’à minuit.
Le 1er juin 1928 paraissait un long article dans la Jeune République de Marc Sangnier qui disait ouvertement ce que beaucoup de Français de bonne volonté pensaient du procès de Colmar :
«Ce procès des autonomistes a une grande importance. Il s’ajoute à la liste déjà longue des erreurs commises en Alsace et en Lorraine. Les personnes averties conviennent volontiers qu’il eût beaucoup mieux valu ne pas l’entamer. Après l’affirmation péremptoire de M. Poincaré, qui Pourtant n’a pas l’habitude de parler à la légère, que les charges révélées allaient faire frémir la population, les efforts pénibles de l’accusation ont étonné.
«Que signifiait ce recours à des coupures de journaux que tout le monde avait eu loisir de lire et à des rapports de police sans importance ! Quand on ne souriait pas des démarches au sujet du peintre Albert Durer mort en 1528 et poursuivi pour collaboration à une publication jugée autonomiste, ou des erreurs grossières commises dans la nomenclature des témoins !»
Effectivement, au cours de la séance du 15 mai, le commissaire de la Police Spéciale, Antoine Becker, avait déclaré qu’Albrecht Durer se trouvait à Berlin et qu’on allait bientôt l’arrêter… Or, ce graveur et peintre de réputation mondiale était mort exactement quatre siècles plus tôt ! Une autre réaction de surprise indulgente avait été provoquée par la déclaration du procureur général Fachot qui faisait du Dr Albert Schweitzer un Allemand de Berlin !1
En juin 1928, devant un auditoire de personnalités du monde politique et littéraire, le professeur d’histoire de l’Alsace à l’université de Strasbourg, ancien collaborateur de Pierre Bücher avant 1918, et conseiller général du Bas-Rhin, Fritz Kiener, fit à Paris une conférence sous les auspices de l’Union pour la Vérité, intitulée «L’Alsace et le Procès de Colmar». Il s’exprimait en ces termes :
«Rien n’a été plus pénible au dernier procès de Colmar que l’apparition à la barre d’un témoin de l’accusation, Henri Riehl. Sous l’odeur nauséabonde de sa déposition, le pays a été pris de dégoût et s’est soulevé d’indignation. Laissons de côté en Alsace ces moyens de l’ancien répertoire policier introduits par Fouché ; laissons de côté le contrôle de la correspondance privée et tous les procédés du cabinet noir qui ne s’accordent pas avec le respect dû aux citoyens.
«Fallait-il, après tout, encore le procès de Colmar pour faire fusionner la masse du peuple en un mouvement de protestation ? … Je me place au point de vue strictement judiciaire. Je n’ai rapporté de ce procès aucune conviction, mais la certitude que la preuve du complot n’a pas été fournie. Il fallait donc, à mon avis, acquitter ou avoir le courage de pousser un procès d’opinion jusqu’à ses dernières conséquences, et envoyer tout ce monde à Cayenne. On a préféré un compromis. On en a retenu quatre accusés, ceux qui étaient les plus gênants, en les condamnant à une peine dérisoire pour des gens qui «ont comploté contre la sûreté de l’Etat». Vous avez lu dans les journaux les comptes rendus du procès. Une chose m’a préoccupé : l’effet produit par la condamnation. On m’a raconté à ce sujet une scène qui m’a impressionné :
«La foule enfiévrée était massée autour du Palais de Justice, le verdict allait être prononcé. Elle était houleuse, la rumeur montait en cris stridents, lorsqu’une fenêtre de la salle d’audience s’ouvrit et que, dominant le tumulte, une voix perçante se fit entendre : «Ils sont condamnés !» Alors il se passa quelque chose qu’on ne saurait assez prendre au sérieux. Au tumulte succéda un silence, un silence qui dura une minute, un silence de consternation.
1. Il paraît que le policier spécial Becker voulait aussi arrêter le «général» Erwin von Steinbach ! Erwin von Steinbach, architecte de la cathédrale de Strasbourg, était mort en 1318.
Le témoin qui m’a raconté la scène, un Alsacien de vieille souche, en a été terrifié. Il a eu l’impression du coup de massue venant de celui qui nous doit la protection. Puis, ce fut l’ouragan.
«Dans cette minute, beaucoup de choses ont sombré. N’insistons pas sur les pertes que la France a subies, mais soulignons en quoi le procès de Colmar a choqué le sentiment populaire. D’abord le prélude : la suppression des journaux et les perquisitions… Il n’y a pas de doute qu’il était de la dernière maladresse de supprimer ces journaux, sous prétexte qu’ils étaient écrits dans une langue étrangère, l’allemand, c’est-à-dire dans une langue qui depuis 1 500 ans est parlée en Alsace et en Lorraine. Le peuple a ressenti cela comme une injure. Ensuite il y eut les malheureuses perquisitions de la veille de Noël. La veille de Noël est pour chaque Alsacien la plus émouvante fête de l’année, c’est la nuit de la naissance du Christ, fêtée par l’arbre de Noël et les chants les plus touchants qui existent pour nous, c’est le jour sacré, c’est le jour de la trêve de Dieu. Le peuple est convaincu que ce jour a été choisi avec intention par le Tribunal, et un journal qui paraît à Strasbourg, semble l’avoir confirmé en publiant le lendemain un article sur le «Petit Noël des autonomistes». En choisissant pour faire les perquisitions la veille de Noël, on a donné l’impression de vouloir la profaner.
«Il y a un autre fait particulièrement grave : les inculpés ont été en grande partie des gens du peuple. Je me rappelle le frémissement avec lequel un chauffeur m’a parlé du petit poêlier de la rue du Fil, un des vingt-quatre qu’on a emprisonnés. Sa boutique s’est fermée et sa famille a été réduite à la misère. Après trois mois cependant, on a dû relâcher cet homme. Dans ma petite ville natale de Soultz-sous-Forêts, un paysan m’a raconté — je cite textuellement — que sa femme en a pleuré quand elle a appris comme on avait traité ces pauvres gens. Et plus loin, dans un village, un mot terrible est sorti de la bouche d’un autre paysan : «Rechtlosigkeit ! nous sommes hors-la-Loi !» Remarquez qu’il s’agit là de deux paysans, dont je suis sûr qu’ils n’ont pas voté pour le candidat autonomiste».
Le 9 juin 1928, Oscar de Férenzy donnait des renseignements intéressants sur les jurés dans la Voix d’Alsace :
«Nous nous sommes laissé dire que MM. Ricklin et Rossé ont été condamnés par 7 voix contre 5 ; une voix de déplacée et c’eût été l’acquittement. Si les 7 jurés qui les ont condamnés par leur «oui» ont certainement cru faire acte de patriotisme, est-ce que les 5 autres étaient de mauvais Français ? Certainement non ! Les uns et les autres avaient sans doute leur opinion faite d’avance et ni les arguments du procureur général, ni l’éloquence des défenseurs, ni les déclarations des inculpés ne pouvaient •es en faire démordre. Ils ont jugé en leur âme et conscience, mais en matière politique les consciences parlent un autre langage selon les opinions, la mentalité de chacun. La composition même du jury n’était pas sans inspirer par avance de réelles inquiétudes aux amis des accusés. M. le Procureur Général avait récusé, à l’exception d’un seul, tous les cultivateurs qui lui semblaient peu sûrs, et quoique la défense ait usé jusqu’au bout elle aussi de son droit de récusation, elle n’a plus eu le choix que parmi des hommes appartenant à des milieux présumés plus ou moins hostiles sur le terrain politique… Bref, la composition du jury était due à un hasard défavorable aux inculpés…»
En fait, tout n’était pas terminé avec le procès de Colmar du 1er au 24 mai 1928. Le 8 juin suivant, Charles Baumann et Eugène Kohler, les deux rédacteurs de la Wahrheit, passèrent comme prévu devant le Tribunal Correctionnel de Strasbourg qui les condamna à 8 mois de prison et à 5 années d’interdiction de séjour pour soi-disant espionnage. Mais lorsqu’il fut connu que le juge d’instruction North n’avait demandé aucune sanction et que le procureur général Fachot s’était, de sa propre initiative et sous la pression des circonstances, immiscé dans la procédure, le procès fut envoyé à la Cour d’Appel de Colmar qui acquittait et libérait le 13 juillet 1928 Baumann et Kohler, déjà acquittés le 28 mai dans l’affaire du complot.
D’après la loi du 2 février 1852, la condamnation pour complot contre la sûreté de l’Etat rendait le mandat de député invalide. Or, Michel Walter avait été élu député dans la circonscription de Haguenau parce que l’inculpé René Hauss s’était retiré au second tour, avec promesse de Walter de défendre les autonomistes. Le 14 juin 1928, il présentait en conséquence une motion à la Chambre afin d’obtenir la libération des députés Ricklin et Joseph Rossé pour la durée de leur mandat, ce que rejeta le ministre de la Justice Barthou, à cause du pourvoi en cassation du Dr Ricklin et pour ne point désavouer la Cour d’Assises de Colmar par une libération anticipée. Pourtant, le 14 juillet 1928, le Président de la République Gaston Doumergue graciait Joseph Rossé, l’abbé Joseph Fashauer et Paul Schall. Le Dr Ricklin ne pouvait être gracié à cause de son pourvoi en cassation ; ce pourvoi fut rejeté, et Ricklin fut gracié et libéré le 23 juillet 1928. L’ancien Président du Landtag Elsass-Lothringen et chef du Heimatbund traversa le Sundgau dans un cortège de 60 automobiles enguirlandées et de plusieurs centaines de cyclistes pour faire une entrée triomphale à Dannemarie (Dammerkirch).
Lors du Komplot-Prozess de Colmar, il y avait en réalité non pas 15 mais 22 accusés. Les sept absents étaient considérés comme en fuite. C’étaient:
Le Dr Karl Roos, âgé de 49 ans, président de l’Unabhängige Landespartei et signataire du Manifeste du Heimatbund ; Le Dr Robert Ernst, âgé de 31 ans, président des Alsaciens-Lorrains réfugiés en Allemagne ;
Le Dr Joseph Schmidlin, prêtre âgé de 52 ans, professeur d’Histoire de l’Eglise à l’université de Munster.
René-César Ley, âgé de 39 ans, ancien membre du «Trio Badois» ; Emile Pinck, âgé de 56 ans, banquier, l’un des chefs de la Zukunft ; Gustave-Frédéric Hirtzel, âgé de 43 ans, pasteur à Molsheim, membre influent de la Zukunft et signataire du Manifeste du Heimatbund ; Eugène Zadock, âgé de 33 ans, invalide de guerre matraqué le 22 août 1926 durant le «Dimanche Sanglant».
Qu’en était-il ? Karl Roos était parti en Suisse peu de temps après la fondation de l’Unabhängige Landespartei, sur les conseils pressants de René Hauss, afin d’informer depuis la Suisse la presse internationale de ce qui se passait en Alsace-Lorraine depuis l’interdiction le 12 novembre 1927 des journaux autonomistes ; il ne se trouvait donc pas en fuite, et sa mission avait commencé avec les arrestations de décembre. Du reste, depuis le 1er juillet 1927, il avait prévu de passer ses vacances auprès des Alamans de Suisse ; ce jour-là, il avait sollicité un passeport dans ce but et aussi parce qu’il voulait profiter de l’occasion «pour faire des études géographiques et géologiques en vue de publier un livre».
Le Dr Robert Ernst avait quitté l’Alsace dès 1918 et n’y était plus revenu depuis ; il n’avait donc pas fui pour échapper à une arrestation. Le Dr Schmidlin avait appris trop tard que la France avait engagé des poursuites contre lui ; comme spécialiste à l’université de Münster, il ne pouvait obtenir un congé que si la France lui accordait un sauf-conduit ; il n’était donc pas fugitif. Quant à Ley, il s’était fixé au pays de Bade après sa libération anticipée de Clairvaux ; son domicile n’était point en France, il n’avait pas fui la France ! Eugène Zadock était un personnage assez trouble ; la police française l’avait expulsé elle-même ; il ne pouvait donc être en fuite ! Restaient Pinck et Hirtzel ; ils s’étaient effectivement dérobés à leur arrestation, de manière à pouvoir continuer le combat alémanique et francique d’Alsace-Lorraine dans une autre fraction des deux Stamme (tribus).
Tous ces accusés furent jugés par contumace à Colmar le 12 juin 1928. La Cour d’Assises était toujours présidée par Mazoyer, mais le procureur général Fachot s’était fait remplacer par son collègue Mougenot. Les débats durèrent quatre heures et se déroulèrent devant une salle vide ; n’étaient présents que les deux frères de l’abbé Schmidlin, plus un Allemand et un ivrogne. A 10 h 30 résonna le triple appel des accusés, sans aucun écho. Après cette formalité, le professeur et avocat Grimm, venu exprès de Münster, présenta les raisons de l’absence de son ami, le Dr Schmidlin ; ses excuses furent rejetées par l’avocat général, comme aussi son offre de défendre en qualité d’avocat son ami. Le réquisitoir dura trois quarts d’heure, la Cour délibéra une demi-heure et revint avec un verdict sévère : René-César Ley était condamné à 20 ans de détention • le Dr Roos, le Dr Ernst et Emile Pinck, à 15 ans de détention ; le professeur Schmidlin, le pasteur Hirtzel et l’invalide Zadock, à 10 ans de détention.
Au cours du procès du 12 juin, l’accusation avait lu un tract rédigé par Karl Roos en Suisse et distribué à Strasbourg lors de la manifestation de protestation organisée par le parti communiste et la section strasbourgeoise du Secours Rouge International le 7 juin 1928 : «Déclaration du Dr Roos, chef des autonomistes : «Alsaciens ! Lorrains !«Le 24 mai 1928, un verdict de culpabilité a été prononcé à Colmar, dans le procès du complot contre les autonomistes alsaciens. Cette journée est une journée noire dans l’histoire de notre malheureux pays. Elle sera aussi une journée noire pour la France et non un «jour de gloire». Ce jugement est celui que le soi-disant intérêt «national» réclamait. La voix du peuple n’a pas compté et ne compte pas. Ni le droit et la loi, ni la vérité et la justice, n’ont été victorieux à Colmar, mais bien la Dictature et la Force, le Mensonge et la Haine chauviniste ! «La France croit devoir défendre avec ces moyens le soi-disant intérêt national contre les revendications légitimes de la majorité du peuple alsacien. Mais la majorité du peuple est du côté des autonomistes accusés et condamnés. On était convaincu en général qu’il ne pouvait s’agir d’un complot. On attendait et on réclamait des jurés un acquittement ! Cette opinion du peuple se manifestait dans toute la presse de notre pays et même dans la presse neutre suisse. Néanmoins, dans l’Alsace Française, les mensonges de la police et de ses auxiliaires criminels triomphent aujourd’hui d’un air moqueur de l’opinion publique, des dépositions faites, sous serment, par des hommes honorables, des hommes politiques respectés et des représentants élus du peuple d’Alsace-Lorraine. La France se moque des Alsaciens-Lorrains ! Elle se moque aussi de l’opinion mondiale !
«Une atmosphère de haine et de mensonge contre les Alsaciens a rempli pendant trois semaines la salle des Assises ! On voulait influencer les jurés et l’opinion de l’Intérieur et de l’étranger avec l’argent allemand, le danger allemand, voire même avec une affaire d’espionnage. Toutes ces accusations reposent sur des mensonges du commencement à la fin, sur des combinaisons arbitraires ou des documents falsifiés. Cela doit être déclaré expressément encore une fois ici, surtout en ce qui concerne l’affaire d’espionnage. Il n’y a pas un mot de vrai ! Pas l’ombre d’une preuve d’espionnage ne peut être apportée. Et pourtant on voudrait bien discréditer notre mouvement avec cela.
«Je proteste devant le monde entier contre les mensonges de la police, contre les méthodes de l’administration et de la justice française, contre la condamnation injuste de mes amis. Il n’a été apporté aucune preuve honnête et solide de toutes ces graves accusations. Celui qui a observé l’attitude de la Cour, celui qui était en outre au courant du choix des jurés, pouvait se dire : Il sera rendu un verdict «national», un de ces fameux jugements français comme nous en connaissons maintenant en Alsace par centaines, même si c’est dans une mesure plus faible.
«Le but du gouvernement français et de sa servante, la justice, était clair dès le début. Il s’agissait de priver le mouvement ethnique (die Heimatbewegung) de ses chefs courageux, et de le juguler par ce moyen. Deux députés élus par le peuple à une grande majorité et deux excellents journalistes ont donc été victimes de la vengeance et non de la justice. Ils sont condamnés bien qu’innocents ! Le monde entier le sait !
«Tout Alsacien et tout Lorrain sincère se révolte contre ce nouveau jugement honteux (Schandurteil). Ceux qui, innocents, ont été condamnés ne peuvent maintenant plus parler au peuple et pour le peuple ; mais il existe en Alsace encore des hommes fidèles à leurs convictions qui sont résolus à continuer la lutte avec persévérance pour les Droits du Pays et du Peuple (Heimat- und Volksrechte). Je mettrai aussi toute mon énergie au service de cette noble tâche, car je ne suis pas parti en exil par lâcheté ou par conscience de ma culpabilité, mais uniquement avec l’intention de pouvoir travailler et agir en ces temps plus durs, en faveur de notre cause sacrée. C’est pourquoi j’ai adressé dans ce sens, le 15 janvier dernier, un manifeste sans équivoque à la Presse Mondiale.
«Aucun chauvin, aucun mouchard et aucun tribunal ne pourra me convaincre d’un autre délit que de celui d’aimer mon pays (Heimat) ! Je resterai toujours à l’étranger fidèle à mon pays ! Je demande à tous mes amis de reprendre plus que jamais opiniâtrement la lutte contre la politique française de force en Alsace-Lorraine ! Tous peuvent être convaincus que je ne resterai pas un moment inactif. Luttez pour la Vérité, la Liberté et le Droit ! Luttez pour votre Pays contre l’oppression, contre le chauvinisme intolérant et provocateur ! Vive la Paix des Peuples ! Vive une Alsace-Lorraine libre et plus heureuse ! Vive les condamnés innocents !
«Bâle, le 25 mai 1928 Dr Roos»
Le document de protestation adressé à la presse mondiale et auquel faisait allusion le Dr Roos dans sa lettre précédente, datait effectivement du •5 janvier 1928 et portait une triple signature : celle du Dr Roos, président de l’Unabhängige Landespartei für Elsass-Lothringen ; celle du pasteur Hirtzel, président du Heimatbund fur Elsass-Lothringen ; et celle d’Emile Pinck, Directeur des Postes (sic), cofondateur de la Zukunft à Strasbourg. Les trois chefs de l’autonomisme expliquaient qu’il n’avaient point quitté l’Alsace «par crainte de la responsabilité ou na manque de courage personnel», mais uniquement afin de pouvoir continuer librement à lutter pour le pays là où cela était encore possible lu rejetaient aussi les accusations lancées par le gouvernement et la presse nationaliste : complot contre la sûreté de l’Etat, armement clandestin troupes paramilitaires, plan de mobilisation et programme d’attentats’ établissement d’un gouvernement révolutionnaire, etc. Ils présentaient les grandes lignes des revendications autonomistes de l’Alsace-Lorraine :
1 — l’autonomie administrative ;
2 — le maintien des coutumes et traditions, de toutes les libertés et de l’usage de la langue allemande qui est depuis 15 siècles la langue maternelle d’un million et demi d’Alsaciens-Lorrains. La justice ne leur faisait point peur : «Nous nous présenterons devant toute juridiction qui nous offrira la garantie d’un jugement impartial. La France a abaissé la justice en Alsace-Lorraine au rang d’une servante de la politique. Personne n’a plus confiance en elle». Ils évoquaient enfin la triste situation des familles dont le chef avait été incarcéré : «Plus de vingt de ceux qui partagent nos opinions languissent en prison depuis des semaines et quelques-uns depuis des mois. Le nombre des femmes et enfants innocents privés de leurs soutiens est encore plus élevé. Ils se voient jetés dans la détresse et la misère. Nous élevons pour eux tous une protestation énergique contre l’arbitraire de la police et contre la politique de violence de la France. Nous adressons un appel, devant le monde entier, à la compassion de tout homme juste, en faveur de chacune de ces victimes».
4. Retour du Dr Karl Roos en Alsace
En Suisse, le Dr Karl Roos déploya une intense activité. En sa qualité de secrétaire régional du Heimatbund, il rassembla des documents, rédigea et fit publier à Zurich en 1928 une brochure à la couverture rouge et blanche de 169 pages ; elle fut tirée au moins à 10 000 exemplaires sous le titre : Politik und Gewaltpolitik in Elsass-Lothringen (Politique et politique de violence en Alsace-Lorraine), avec comme sous-titre : «Eine Schrift zur Lehr und Wehr», «un écrit pour instruire et défendre, à l’occasion des persécutions contre les Autonomistes à Noël 1927». Elle est datée de Bâle, mars 1928.
Le livre comporte deux parties inégales. La première s’étend sur 128 pages en 34 chapitres de longueur variable qui présentent la situation politique et psychologique en Alsace-Lorraine, la lutte fanatique des Français contre tout ce qui est alsacien-lorrain, systématiquement considéré par eux comme «boche». Ils expliquent les principes antithétiques du nationalisme centralisateur et du régionalisme autonomiste, le loyalisme à l’égard de l’Etat ; plusieurs chapitres sont consacrés à raconter certains événements caractéristiques de l’histoire alsacienne depuis une décennie.
Le chapitre 23 est un petit catéchisme autonomiste :
«1 — Qu’est-ce qu’un autonomiste ? — Un autonomiste est un citoyen loyal et en même temps un authentique Alsacien ou Lorrain.
«2 — Qui est autonomiste ? — Est autonomiste tout Alsacien ou Lorrain loyal, qui s’engage honnêtement et logiquement pour la défense de tous les droits ethniques de notre peuple, parce que ce n’est que par l’autonomie ou l’administration propre, que nous pourrons sauver notre langue et notre identité (Volkstum) de leur destruction.
«3 — Qui n’est pas autonomiste ? — Celui qui n’est plus un vrai Alsacien ou Lorrain, celui que les droits ethniques de notre peuple laissent indifférent ou celui qui ne prend pas au sérieux leur défense.
«4 — Pourquoi les autonomistes sont-ils décriés et persécutés comme antinationaux ? — Uniquement parce qu’ils s’engagent à sauvegarder leurs droits particuliers, car le gouvernement a déclaré qu’il ne connaît que deux espèces de citoyens : les «bons» Français ou Français à part entière, et les «mauvais» Français qui réclament toujours le droit à quelque chose de particulier.
«5 — Pourquoi les autonomistes sont-ils décriés et combattus comme cléricaux ? — Parce qu’ils s’engagent pour tous les droits ethniques, et donc aussi pour les exigences ecclésiastiques et religieuses de la grande majorité de notre peuple, et que de ce fait, ils font cause commune avec les cléricaux.
«6 — Qu’est-ce que les autonomistes ne sont pas avant tout ? — Les autonomistes ne sont point antinationaux ; ils ne sont point des ennemis de la France ; ce ne sont point des comploteurs contre la sûreté de l’Etat, bien qu’ils soient estampillés citoyens de seconde classe ; ce ne sont pas des boches ; ce ne sont pas des irrédentistes qui voudraient ramener l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne ; c’est pourquoi, ils ne sont ni traîtres ni provocateurs de guerre». Etc.
La première partie du livre s’achève par un certain nombre de constatations, comme : «L’Alsace-Lorraine n’est pas heureuse ! Dictature ! Politique du pire ! Telle est la vérité sur la libération de l’Alsace-Lorraine ! » La seconde partie est un complément de 15 pièces documentaires, dont là dernière est la lettre de protestation envoyée le 15 janvier 1928 à la presse mondiale : «Protest der Autonomisten gegen die französische Gewaltpolitik».
D’autre part, le Dr Karl Roos multipliait ses conférences à travers la Suisse et répercutait à l’étranger les manifestations monstres déclenchées par le Komplott-Prozess de Colmar. «Jusqu’à la fin de 1927, écrivait-il dans la Frète Zeitung du 20 août 1928, on était bourré de préjugés en Suisse à notre égard. Grâce aux campagnes d’excitation d’une certaine presse alsacienne et de la presse française, on croyait dur comme fer à la légende des machinations allemandes, de l’argent et des agents allemands. Combien de fois nous nous en sommes rendus compte, chaque fois avec un peu plus d’amertume ; et nous avons compris qu’il était nécessaire d’éclairer enfin l’étranger sur les affaires d’Alsace-Lorraine. Aujourd’hui, Dieu merci, les choses vont un peu mieux. Dès le début des poursuites contre les autonomistes, au début de 1928 et surtout depuis le procès et le jugement honteux de Colmar, l’on montra en Suisse un intérêt croissant et une compréhension plus grande à l’égard du mouvement autonomiste. L’on sait aujourd’hui que notre mouvement est bien né en Alsace et qu’il est sorti du peuple alsacien-lorrain, pour qui c’est une question d’être ou de ne pas être. Aucun homme sensé ne croit plus à la légende de l’argent allemand, pour ne pas parler de l’incroyable complot et de cette histoire d’espionnage.
«Les mensonges de la presse sur le «complot» et ceux de certains propagandistes ennemis du peuple alsacien-lorrain ont été heureusement réduits à néant. Tel a été le résultat de cette longue campagne haineuse des nationalistes contre les autonomistes !… Nos adversaires ont dû constater avec fureur la sympathie que les milieux de la Suisse neutre manifestaient de plus en plus en faveur des autonomistes alsaciens. Cependant, les excitateurs français ne sont pas disposés à nous laisser ainsi les positions conquises. Redoublant de zèle, ils cherchent à développer une nouvelle propagande en se servant de vieux mensonges. Ne sous-estimons pourtant pas leur action : ils disposent de puissants moyens de force et d’argent. Nous devons lutter d’autant plus fermement contre cette propagande mensongère à l’étranger, si nous ne voulons pas perdre une partie importante de la ligne de combat atteinte, qui ne doit pas être ni enfoncée ni reconquise par l’adversaire en aucun point. Mais notre travail de défense d’éclaircissement ne doit en aucune façon dégénérer en excitations anti-francaises. Nous ne recourrons jamais aux méthodes de nos adversaires, même si nous nous trouvions dans une situation plus difficile. Nous laisserons loin de nous le mensonge et la haine, même si l’on nous couvrait d’insultes et de suspicions».
Le Dr Roos racontait ensuite tout ce que les agents français en Suisse avaient inventé pour le bâillonner et le réduire au silence ; ils avaient espéré obtenir son expulsion, surtout après la publication en mars 1928 de Politik und Gewaltpolitik in Elsass-Lothringen, sous prétexte que ce livre violait la neutralité du pays d’accueil. Karl Roos se défendit et les autorités suisses se refusèrent à voir dans l’ouvrage «une entreprise contre la France». L’exilé politique se trouvait surtout appuyé par les Suisses alamans, «de même race et de même langue que nous». Les autorités alémaniques suisses l’invitèrent alors à donner des précisions sur les affaires d’Alsace-Lorraine dans une tournée de conférences :
«Je l’ai fait dans les grandes et les petites localités, sans m’abaisser dans mes discours à faire de l’excitation nationaliste ou de la provocation : ce n’eût d’ailleurs pas été du goût des Suisses et cela n’aurait pu servir notre cause. Notre lutte pour les droits ethniques doit être conduite uniquement sous le signe de la réconciliation des peuples, de la paix et d’une action défensive. Tout reproche de faire de l’excitation anti-française serait mal fondé, parce qu’absurde. Qu’y a-t-il d’ailleurs d’anti-français à dire de simples vérités et à signaler de simples faits sans un mot de haine ou d’excitation ? La vérité peut-elle être en elle-même anti-française ?
«Il en est de même de la justice, car la justice d’un Fachot n’en est pas une ! La Suisse a un sentiment particulier de la vraie justice, du droit et de la démocratie. Je ne l’ai jamais aussi bien constaté que dans ces deux «jours de gloire» où les jugements de Fachot ont été prononcés dans l’affaire du complot. La désapprobation et même l’indignation étaient pour ainsi dire générales. Le hasard a voulu que je parle précisément le 12 juin, le jour du verdict du procès par contumace ; c’était à Zurich. Les manifestations de sympathie dont furent l’objet les autonomistes alsaciens resteront pour moi un souvenir ineffaçable, et lorsque le moment voulu je quitterai la Suisse hospitalière pour revenir dans mon Alsace natale, j’emporterai la conviction que nous possédons en Suisse de vrais amis qui ne nous abandonneront pas. Ils savent aujourd’hui ce que nous sommes. Ils hocheront la tête si le Tribunal français voulait m’accuser de Propagande anti-française. Et il me sera facile de réfuter cette accusation d’avoir comploté contre l’Etat français, par laquelle j’ai été condamné innocemment par contumace au même titre que mes amis».
Comme le laissait entendre la conclusion de l’article précédent Dr Karl Roos préparait son retour en Alsace afin de rouvrir par son arrestation le dossier du Komplott-Prozess de Colmar. L’occasion propice semblait fournie par le Parti communiste français qui organisait du 7 a 11 novembre 1928 une grande campagne de réunions à travers toute la France contre les préparatifs de guerre contre l’URSS, contre l’augmentation du budget militaire, contre la construction de la Ligne Maginot contre l’appel des réservistes, pour l’amnistie générale, pour le droit de disposer de soi-même tant pour les minorités nationales que pour les colonies Une grande manifestation était prévue à Strasbourg au Sängerhaus, le 9 novembre 1928 à 20 heures ; devaient y prendre la parole maître Marcel Fourrier, avocat des autonomistes à Colmar, et deux communistes autonomistes, Jean-Pierre Mourer, nouveau député du Bas-Rhin, et Charles Hueber, député sortant. Deux jours plus tôt, le journal de Paul Schall et de René Hauss, Der Volkswille, avait annoncé que l’Unabhängige Landespartei participerait à cette manifestation.
Le 8 novembre 1928, René Hauss vint chercher Karl Roos à Bâle, et à la fin de la soirée, tous deux se rendirent dans une forêt frontalière où devait les attendre une voiture. Mais au cours de la longue marche nocturne dans les bois, ils s’égarèrent, et ce ne fut que très tard dans la nuit qu’ils découvrirent enfin l’automobile : heureusement, le chauffeur avait attendu contre toute espérance ! A toute vitesse, l’exilé traversa l’Alsace pour rentrer à Strasbourg et se cacher dans la maison particulière de Charles Hueber. La police française, immédiatement avisée de la disparition de Karl Roos à Bâle, était sur les dents et le recherchait fiévreusement partout.
Toute la journée du 9 novembre 1928 avaient circulé des bruits selon lesquels le Dr Roos assisterait à la manifestation, de sorte que bien avant 20 heures, le Sängerhaus était plein à craquer. Le commissaire de police, qui avait mission d’assurer la sécurité de la réunion, avait pris place à la table du bureau de l’assemblée, silencieux et embarrassé. Des milliers de gens se trouvaient entassés dans une atmosphère survoltée, lorsque Charles Hueber ouvrit la réunion en donnant la parole d’abord à maître Fourrier, puis à René Hauss et au député Jean-Pierre Mourer. Plus de cent policiers étaient répandus à travers la masse humaine, prêts à intervenir.
Pendant ce temps, Karl Roos s’était déguisé dans la maison de Charles Hueber en revêtant le bleu de travail d’un ouvrier télégraphiste. Dans l’obscurité, il saisit devant la maison une charrette à bras, remplie de fils téléphoniques et de différents outils, et se faufila ainsi, sans être reconnu, à travers la ville jusqu’au Sängerhaus, où il gagna un sous-sol situé sous la tribune des orateurs ; René Hauss et Paul Schall l’y attendaient avec angoisse et lui donnèrent des vêtements.
Charles Hueber parlait toujours ; il avait mission de tenir jusqu’à ce que tout fût prêt au-dessous ; puis il aborda la situation du Dr Karl Ross, la tension de l’auditoire monta à son apogée. Soudain, l’orateur se tourna vers le fond, fit quelques pas et s’écria : «Et maintenant, avance
cher ami ! Parle toi-même !»
Une trappe venait de s’ouvrir, et il en jaillit un gigantesque drapeau ethnique rouge et blanc, que Schall saisit et déploya au milieu d’un ouragan d’applaudissements et de cris de joie, tandis que grimpé sur une caisse, le Dr Roos était hissé à la surface par quatre hommes musclés. Véritable deus ex machina, le héros marcha au pupitre des orateurs.
Le commissaire de police avait bondi en brandissant nerveusement à bout de bras l’ordre d’arrestation de Roos ; il fut immédiatement neutralisé par un mur d’autonomistes et ses phrases se perdirent inaudibles dans le tonnerre qui emplissait la salle. Au premier rang devant la tribune, une douzaine de gendarmes en uniforme restaient cloués et paralysés sur leurs sièges avec des visages qui s’allongeaient de seconde en seconde.
Debout au pupitre se tenait Roos environné du vacarme des «Bravo ! Bravo !», des «Roos ! Roos !» et des claquements des mains : les larmes lui coulaient sur le visage et dans son émotion, il ne put prononcer que quelques mots hachés par les applaudissements : «Les défenseurs de l’identité ethnique rendront fidélité à fidélité ! Et puisque Poincaré se montre toujours entêté, l’Alsace le sera encore plus ! Le combat reprend à nouveau, le procès de Colmar va être rouvert ! Je suis venu pour me mettre à la disposition de la justice française ; c’est volontairement que je me présenterai, et la police ne pourra pas m’arrêter ici ! (Die Kämpfer für das Volkstum werden Treue mit Treue vergelten. Und da Poincaré hartnäckig bleibt, wird das Elsass noch hartnäckiger sein ! Der Kampf wird aufs neue angesagt, der Kolmarer-Prozess wird wieder aufgerollt. Ich bin gekommen, um mich dem französischen Gericht zu stellen. Ich werde mich freiwillig stellen, die Polizei wird mich nicht verhaften !)».
Charles Hueber déclara qu’on avait décidé de ne pas laisser arrêter Karl Roos ce soir ; à ces mots, au milieu d’un tohu-bohu infernal, des centaines d’autonomistes sautèrent sur la tribune pour se grouper autour du drapeau en criant «Roos ! Roos !» ; les policiers de la salle se précipitèrent et encerclèrent la troupe au drapeau, persuadés de toucher au but ! Ce n’était qu’un leurre ! En effet, hors de la mêlée, le Dr Roos disparut dans une trappe, d’où il fut conduit dans la maison de René Schlegel pour y achever la nuit. Quant à la police, elle matraqua les autonomistes et ne Put que saisir le drapeau de l’Alsace. Le lendemain matin, Karl Roos se rendait chez le juge d’instruction à Strasbourg qui se montra très poli, exprima son admiration et le fit arrêter. Ce même matin, Der Volkswille Publiait la déclaration suivante :
«Je me mettrai aujourd’hui volontairement à la disposition de la justice française et demanderai la reprise du procès contre moi afin d’écarter définitivement en ce qui me concerne tout ce qu’il y a encore d’obscur dans cette fameuse affaire du complot. La condamnation par contumace à 15 ans de détention et 20 ans d’interdiction de séjour qui a été prononcée contre moi le 12 juin de cette année ne peut que renforcer ma décision Je le fais d’accord avec mes amis et avec la même réflexion et la même tranquillité qu’il y a dix mois quand j’ai pris le chemin d’un pays neutre. Je le fais aujourd’hui comme auparavant avec l’unique but de servir la cause de notre pays.
«A cette occasion, je remercie bien sincèrement les autorités suisses pour l’asile que j’ai trouvé dans leur pays hospitalier. Je remercie particulièrement la presse suisse pour la prévenance dont j’ai toujours été l’objet dans les diverses villes. J’adresse aussi l’assurance de ma cordiale gratitude aux nombreux amis et milieux du peuple suisse, avec lesquels j’étais en relation, pour la grande bienveillance qu’ils ont montrée à mon égard et par là-même à mon pays d’Alsace. J’ai été particulièrement touché durant ces mois de la droiture et du sentiment de justice du peuple suisse libre. Vive la liberté ! Vive le droit !
«Bâle, le 9 novembre 1928 Dr K. Roos»
5. Le procès de Besançon
Le juge d’instruction de Strasbourg envoya le Dr Karl Roos à son collègue de Colmar qui mit tout en œuvre pour éviter que le prévenu ne fût jugé en Alsace. En effet, le jury de Strasbourg avait acquitté les accusés de mai 1920 et le juge North tout récemment n’avait réclamé aucune sanction contre les «espions» Baumann et Kohler ; au procès de Colmar, il s’en était fallu d’une seule voix pour que les 15 «comploteurs» ne fussent tous acquittés et ce ne fut que grâce aux irrégularités que le gouvernement échappa au ridicule. Sous un prétexte quelconque, Karl Roos fut donc transféré à Besançon, dans une cellule de prison de 2,50 m sur 3,50 m, impossible à chauffer pendant l’hiver rigoureux de 1928-1929. Il y avait bien un poêle de tranchée, mais il fumait tellement qu’il ne restait que le dilemme de mourir, soit asphyxié, soit de froid.
Le 4 mai 1929, une grande manifestation fut organisée en faveur du prisonnier à Strasbourg, à l’issue de laquelle l’avocat Marcel Fourrier, un Breton, reçut une immense gerbe aux fleurs «rouges et blanches» avec mission de la porter le surlendemain à Besançon.
Enfin, l’on apprit que le procès de Besançon s’ouvrirait le lundi 10 juin 1929. Une manifestation de protestation fut immédiatement organisée le samedi 8 juin à l’Aubette de Strasbourg avec comme orateurs le député René Hauss, le maire de Strasbourg Charles Hueber, le conseiller municipal de Strasbourg Paul Schall et M. Simon de Metz. Le lendemain, le Secours Rouge International organisait une manifestation analogue à Besançon, avec comme orateurs le député Marcel Sturmel, le député invalidé Joseph Rossé, et Daniel Renoult.
Le lundi 10 juin 1929, au début de l’après-midi, environ 200 personnes stationnaient devant l’ancien Palais du Parlement de la Franche-Comté, devenu Palais de Justice. A 14 heures, le Dr Roos arriva entre quatre gendarmes. Il allait être défendu par son ami maître Thomas de Sarreguemines, par maître Klein de Strasbourg et par les deux avocats autonomistes bretons, Fourrier et Berthon. Le Président du Tribunal s’appelait Danion, le procureur général Mettas, et le chef des jurés Félix Mercier. Environ 80 personnes avaient pu trouver place à l’intérieur de la salle, notamment les journalistes du Temps, du Petit Parisien, du Journal, du Journal des Débats, de la Vossische Zeitung, de la Berliner Telegraphen Union, les photographes d’Excelsior, etc. La chaleur était torride.
Dès le début, le président Danion demanda à l’inculpé s’il désirait les services d’un traducteur. «En principe, rétorqua le Dr Roos, je désire parler allemand ; pour l’interrogatoire d’identité, je me passerai de traducteur». Puis, le procureur Mettas lut l’acte d’accusation, et conformément aux thèses gouvernementales, il prétendit que la victoire des autonomistes entraînerait la ruine de l’autorité française en Alsace et aboutirait au séparatisme. Il donna aussi avec indignation lecture du télégramme envoyé de Strasbourg, dans lequel des milliers de gens avaient réclamé le 8 juin la libération de Roos, de même qu’il s’éleva contre la manifestation de la veille à Besançon. L’acte d’accusation, pratiquement incompréhensible, s’était étendu sur trois quarts d’heure. Puis, après l’intervention des avocats de la défense, la séance fut levée à 18 heures. Autour du Palais de Justice patrouillait la Garde Républicaine à cheval.
Le lendemain 11 juin 1929, l’inculpé obtint la permission, absolument inusitée alors, de faire une déclaration de principe qui occupa tout ce mardi et qui devait peser d’une manière décisive sur l’issue du procès. Cette déclaration préliminaire, d’un ton modéré pour ne pas dire patelin, dite par un homme calme qui parlait lentement, était fort habile et servait autant la propre défense de l’accusé que la propagande autonomiste, devant un jury populaire qui n’avait point encore oublié le souvenir de ses anciennes libertés ravies au XVIIème siècle par Louis XIV. L’atmosphère de la salle était sereine et ne ressemblait en rien à l’atmosphère de fanatisme et de patriotisme désaxé qui régnait dans les milieux administratifs d’Alsace-Lorraine. L’environnement était sain et non point morbide.
Le Dr Roos commença donc par faire comprendre que la langue normale et naturelle des Alsaciens était la langue allemande :
«… Je me vois obligé de lire ma déclaration pour les raisons suivantes. Je ne possède pas suffisamment la langue française pour m’exprimer oralement, sans préparation, d’une façon claire, précise et courante. Vous n’ignorez pas, MM. les jurés, que chez nous en Alsace, la langue populaire et même littéraire, c’est l’allemand. 85 % environ de toute la population ne parle que cette langue… Je sais peut-être passablement écrire le français quand j’ai assez de temps pour réfléchir et chercher les expressions dans un dictionnaire ou pour les demander, car le vocabulaire dont je dispose n’est que très restreint. Et même pour certaines expressions ou tournures, je ne pourrais pas toujours me rendre compte de leur sens exact. Il pourrait arriver que ce que je dirais, souvent en hésitant, ne corresponde pas exactement ou même pas du tout à ce que je pense ou voudrais exprimer. Je risquerais donc de déformer ma pensée même. Et aussi je ne comprendrais pas d’une façon certaine ce qu’on me demanderait ou dirait en français… Dans ma parole, je ne suis pas maître de ma pensée».
Mine de rien, le Dr Roos faisait toucher du doigt l’iniquité foncière de la Justice Française en Alsace-Lorraine, et cela devant un auditoire.
KAPITEL XV : EINHEITSFRONT, LE FRONT UNIQUE ALSACIEN






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décembre 3rd, 2011 at 01:14
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décembre 31st, 2011 at 10:28
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