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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XIII

Posted on janvier 3rd, 1979 by Klapperstein

KAPITEL XIII

DU HEIMATBUND A LA LANDESPARTEI

Le Manifeste du Heimatbund (7 juin 1926), qui éclata comme une petite Pentecôte dans le ciel politique, et les sanctions, qui s’abattirent sur ses signataires, conduisirent plus d’un honnête homme à s’interroger sur le système politique français.
Au milieu des remous, Lucien Romier put écrire en toute sérénité dans le Figaro : «Ces gens du Heimatbund sont-ils des Alsaciens ? Si oui, et s’ils formulent des revendications pour leur pays et le bien de leurs concitoyens, qu’on écoute ce qu’ils demandent, qu’on cause avec eux au lieu de les poursuivre. Nous ne comprendrions pas que l’on traitât des Alsaciens, autonomistes ou non, en raison de leurs opinions et de leurs manifestations, autrement que les autres citoyens. Et d’ailleurs, la question essentielle qui se posait était celle-ci : du point de vue de la Constitution et de la loi, le Manifeste du Heimatbund était-il passible de poursuites ? Quelque critique que l’on soit en droit de formuler sur le ton général du Manifeste, ses signataires demandaient-ils autre chose qu’un régime fédéralisé, préconisé en France même par de hautes personnalités politiques ?»
Sans parler de Millerand et de son discours de Melun (10 mai 1926), auquel Romier fait allusion, beaucoup de régionalistes et de fédéralistes français battirent des mains. L’un des témoignages les plus émouvants dans son lyrisme venait d’un Auvergnat, ancien député, le Dr Vazeille, dont la police contrôlait du reste la correspondance.
«Alsaciens, écrivait-il à la fin de juillet 1926, restez inébranlablement attachés à l’amour de votre Heimat, de votre Alsace ! … La République Une et Indivisible ! C’est le chapeau de Gessler, que Guillaume Tell refusa de saluer, et d’où est née la Suisse ! C’est en effet une formule impérialiste, vide de sens, que répètent les perroquets parleurs, au brilla plumage, sans la comprendre… La République Une et Indivisible est vouée à la mort, à l’irrémédiable décadence. Alsaciens autonomistes c’est la vie que vous offrez à mon pays, en réclamant votre autonomie* dans le cadre de la France républicaine. Insensés les mauvais bergers Qui ne le voient pas, et qui tentent de décréter l’amour de la République Indivisible. L’amour ne se commande pas…
«Ce fut un sort tragique que celui de l’Alsace, tiraillée, écartelée entre deux ambitions rivales. L’une veut lui imposer la cocarde allemande l’autre la cocarde française. Querelle à perpétuité, suivant les vicissitudes de la roue de la fortune. L’âme alsacienne, entre ces deux prétentions s’est regimbée. Pourquoi, s’est-elle dit, ne serais-je pas moi-même, simplement alsacienne ? Mon pays est assez beau pour constituer une petite, mais douce patrie… Vouloir se gouverner soi-même, et n’être pas esclave, n’est-ce pas un signe de grandeur de la part de l’âme humaine ? L’Alsace réclame ce droit humain. Tout le monde devrait mettre chapeau bas !…
«Peuple alsacien, une grande destinée t’attend ! L’Alsace est au cœur de l’Europe. Pomme de discorde entre l’Allemagne et la France, elle peut devenir entre ces deux sœurs ennemies le trait d’union qui rapproche et réconcilie. Participant de l’une et de l’autre, elle fera la paix de l’Europe. Son autonomie est l’embryon nécessaire, autour duquel se grouperont les Etats-Unis d’Europe, merveilleuse couronne de petits Etats, petits par le territoire, mais grands par leur labeur… Alsace autonome ! Tu seras dans l’Europe nouvelle le cristal autour duquel se cristallisera la masse saline en magnifiques cristaux ! Strasbourg, la noble cité, avec la flèche de sa cathédrale dressée comme un doigt levé vers le ciel pour affirmer son serment, deviendra la capitale de l’Humanité européenne, de l’Humanité qui ne se lasse pas d’engendrer les œuvres de civilisation.
«… La légende parle d’un trésor enfoui, caché au fond du Rhin. Il est réel, l’or du Rhin, mais ce n’est pas un trésor matériel, c’est la Paix du Monde ! De cette paix, tu seras l’artisan glorieux, peuple alsacien, si tu te tiens inébranlable, invincible, dans ta volonté d’émancipation. Dans le cadre de la France d’abord, pour son salut ; mais surtout et par-dessus tout, dans le cadre de l’Europe réconciliée et unie… L’Alsace autonome, avec son Heimatbund, fera ce miracle : les mères d’Allemagne et de France pourront tranquillement se pencher sur le berceau où l’enfant sourit à la vie. Les jeunes filles de France et d’Allemagne pourront, sans inquiétude, offrir à leurs fiancés la lumière, la fleur vivante de leur regard, pendant que les hommes forgeront sur l’enclume. Voila l’Avenir !»
Et le Dr Vazeille terminait en citant ces deux strophes de Schiller dans l’Hymne à la Joie mis en musique par Beethoven :

Duldet mutig, Millionen,
Duldet für die bess’re Welt !
Droben über’m Sternenzelt
Wird ein grosser Gott belohnen.

«Unser Schuldbuch sei vernichtet,
Ausgesöhnt die ganze Welt.
Brüder ! über’m Sternenzelt
Richtet Gott, wie wir gerichtet.

1. Organisation du Heimatbund

Hélas ! en cet été de 1926, la réalité était aux antipodes de la grande fraternité universelle chantée par Schiller. Après l’agression sanglante du 22 août, les autonomistes devaient s’organiser pour assurer leur défense, à la manière des Camelots du Roy ou des fascistes de Georges Valois.
René Hauss (1896-1965), l’un des fils de l’ancien Staatssekretär du Land Elsass-Lothringens, Karl Hauss, proposa la création d’une troupe de protection, la Schutztruppe du Heimatbund. Cette troupe ne devait jamais être employée sans l’autorisation de la direction politique du mouvement, et elle ne devait jamais servir contre des adversaires politiques, ni contre les forces de l’ordre. L’appel aux volontaires parut dans la Zukunft du 4 septembre 1926 et précisait formellement qu’elle n’entendait point s’engager sur le terrain de la violence des adversaires royalistes et fascistes : «Nous rejetons ce banditisme. Nous combattons avec les armes de l’esprit (Dieses Banditentum lehnen wir ab. Wir kämpfen mit geistigen Waffen)».
Ce fut à Paul Schall, né à Strasbourg en 1898, qu’échut la mission d’organiser la Schutztruppe. Il commença donc par étudier les organisations similaires des partis français, et s’aperçut ainsi que les royalistes et les fascistes disposaient d’une organisation paramilitaire qui couvrait toute la France, se livrant à des exercices de mobilisation et de combat. A Strasbourg même, les Camelots du Roy furent ainsi mobilisés à l’improviste et transportés en camion vers des destinations inconnues pour se compter. Paul Schall ne voulut point de cet esprit militariste et adopta un esprit démocratique pour ses troupes.
La Schutztruppe se réunit la première fois le 19 septembre 1926 au nombre de 25 hommes ; elle ne dépassa jamais le nombre de 40 hommes. Elle n’existait que dans la région de Strasbourg, savoir à Strasbourg même à Schiltigheim, à Hoenheim et à Bischheim. Elle était armée d’une simple canne noire d’aspect ordinaire ; l’on avait envisagé un moment l’acquisition de matraques en caoutchouc, mais le projet ne fut pas réalisé.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, la Schutztruppe ne fut régulièrement convoquée qu’une seule fois, le jour où le Dr Ricklin devait tenir une réunion à Strasbourg et que l’on craignait une agression. En fait tout fut calme : la Schutztruppe s’était rendue à la gare, salua poliment le chef du Heimatbund et l’accompagna tranquillement jusqu’au restaurant du Pigeon.
Avec bien du retard, le Heimatbund tint sa première Assemblée Générale Extraordinaire dans l’après-midi du 26 septembre 1926 à Strasbourg, sous la présidence du Dr Ricklin. Elle avait été précédée le matin par la réunion du comité directeur ou Landesausschuss des Elsass-Lothringischen Heimatbundes. L’on était fortement préoccupé par la condamnation portée contre les autonomistes par l’évêque de Strasbourg dans son discours au congrès de la Ligue des Catholiques à Colmar, le 16 septembre. On étudiait aussi la question des sanctions de Laval et son évolution. Le comité directeur fut chargé par l’assemblée d’organiser et d’animer des réunions politiques contradictoires sur les thèmes du Heimatbund et d’entrer en contact avec les fédéralistes français comme avec les autonomistes corses et bretons. L’on discuta aussi deux projets, l’un concernant les statuts organiques du comité directeur, l’autre les lignes directrices de la Schutztruppe du Heimatbund : ils furent adoptés à l’unanimité une fois modifiés. Après un Hoch ! à la Heimat, patrie alsacienne, la réunion fut déclarée close. L’Elsaesser du 11 octobre, et la Zukunft du 12, en rendirent compte sous la plume de Jean Keppi.
Quelques jours plus tard, le comité directeur du Heimatbund entrait en relation avec les organisations régionalistes françaises, notamment avec les professeurs Barthélémy et Le Brun, de Paris, mais aussi avec les autonomistes corses dont le journal A Muvra avait publié, sous la signature de Jean Keppi, le Manifeste du Heimatbund dans son numéro 262 du 8 août 1926. Avec les autonomistes bretons de BreizAtao, les relations devinrent rapidement plus étroites. Morvan Marchai envoya une longue lettre pour féliciter les Heimatbündler et rappelait les sanctions de Laval, les injures de la meute jacobine aux ordres de Paris : «Romani sunt !…»
Morvan Marchai soulignait deux erreurs commises par les Alsaciens-Lorrains :
1 — croire que l’on puisse appartenir à la nation française tout en restant Alsacien par l’esprit et la langue ;
2 — croire qu’à l’époque du fédéralisme, déclarer clairement et franchement, que l’autonomie de l’Alsace-Lorraine était revendiquée dans le cadre de la France, suffirait à empêcher la colère des chauvins et du gouvernement assimilateur. En effet, ces prétentions allaient à rencontre de l’opinion française, pour qui «être français» signifiait «abandonner et renier ce que l’on est», «ne parler que le français», «ne lire que des livres français», «être pillé par Paris» et «être dominé par les préfets». «Or, vous Heimatbündler, vous venez de constater tout l’artificiel, tout le faux et toute la décadence du passé glorieux de la Culture Française. Les Bretons se trouvent logés à la même enseigne : l’Alsace et la Bretagne sont sœurs, parce qu’elles sont étrangères à la France dont la puissance et le gouvernement les oppriment».
«Nous sommes autonomistes comme vous, ajoutait Marchai, parce que notre unique patrie, c’est la Bretagne, et parce que seul le bonheur de notre Breiz nous guide et nous dirige. Et voici que dans tous les coins, les petits peuples que la France a conquis et qu’elle s’est incorporés au cours d’un millénaire, croyant pouvoir les assimiler, opposent une même volonté de vivre, une même revendication de liberté, à la francisation qui semblait avoir définitivement triomphé. Flandre, Alsace, Bretagne, Corse, Roussillon catalan et Pays-Basques : parmi eux, vous êtes, Alsaciens, les plus forts et les mieux organisés. Et c’est pour cela que vous êtes les premières victimes. Pour vous, Messieurs, c’est un grand honneur et pour nous, une grande leçon». Et, rappelant la devise du Sinn Fein irlandais, il complétait : «Nous mêmes ! Oui, de nous-mêmes vient le salut, de nous seuls. Peut-être aussi de nous tous !»
Chaque semaine, le mercredi, le Dr Ricklin, Jean Keppi, Joseph Rossé, René Hauss, les abbés Fashauer et Zemb, le pasteur Hirtzel, et d’autres, se réunissaient à Strasbourg chez un partisan du Heimatbund, Merckel, propriétaire de l’hôtel Monopole. L’une des grandes questions alors débattues était la fondation d’un journal autonomiste, non point neutre comme la Zukunft, mais catholique ; et pour lui donner une base consistante, il était nécessaire de disposer d’une maison d’édition autonomiste. Précisément, dès la fin de 1925, le Dr Ricklin avait rencontré en Suisse, à Bâle à l’hôtel Drei Koenige, le Dr Robert Ernst, chef des Alsaciens-Lorrains réfugiés en Allemagne. D’accord avec l’abbé Haegy, l’ancien Président de la 2ème Kammer du Landtag Elsass-Lothringens, exposa presque dans les mêmes termes que Karl Hauss un an auparavant, le but et les besoins des Alsaciens-Lorrains en lutte contre l’assimilation française. Bref, il s’agissait de trouver une grosse somme d’argent pour financer la nouvelle maison d’édition, environ 800 000 francs.
Le Dr Robert Ernst pensa d’abord à son ami de Zofingen en Sui l’avocat Wildy, qui lui avait déjà avancé les quelques centaines de francs suisses nécessaires à la fondation en janvier 1923 des Elsass-Lothringen/Heimatstimmen ; mais la somme de 100 000 francs suisses demandée cette fois parut au-dessus des moyens de la famille Wildy, sans parler des difficultés possibles venant d’une France en pleine crise économique et politique ; elle refusa donc de s’engager, et le Dr Ernst dut trouver d’autres bienfaiteurs.
Finalement, le 10 avril 1926, une société d’exploitation d’une imprimerie, nommée Erwinia, fut fondée officiellement par Eugène Hertzog, né à Hattstatt en 1883, professeur à l’Ecole Primaire Supérieure de Colmar futur maire de cette ville, ami intime de Joseph Rossé, et par Théophile Vonblon, parent de l’abbé Fashauer, qui reçut le titre de gérant. Hertzog et Vonblon avaient apporté chacun 150 000 francs, et ce capital de 300 000 francs fut partagé en 300 parts. Un terrain fut acheté à Strasbourg-Neudorf, entre la rue de Mulhouse et celle de Colmar, pour 210 000 francs ; l’architecte Siegrist y éleva un bâtiment pour environ 600 000 francs. En attendant la fin des constructions, un immeuble, appartenant à Charles Kupfer, concierge du lycée Fustel de Coulanges, était loué depuis le 1″ août 1926 dans la rue Joseph Guerber pour 36 000 francs. M. Ehret, ancien inspecteur primaire de Sarreguemines en devint le directeur avant d’être remplacé l’année suivante par Agnès Fashauer. Comme ouvriers, l’on embaucha des Heimatbtindler révoqués par Laval, comme le cheminot Julien Marco. Restait la fondation du journal autonomiste catholique. On avait longuement débattu de son titre. Après le «Dimanche Sanglant», le Dr Ricklin avait un moment pensé par défi à Die Wacht am Rhein, puis on avait proposé Landmann, Erwinia, Morgen, Volkswille.
Or à Sarreguemines, vivotait, plutôt mal que bien, Jean Dumser, ancien membre fondateur du Parti fédéraliste d’Alsace-Lorraine en 1919 et ancien président du mouvement catholique lorrain «Volksbund». Le 1er septembre 1925, il avait lancé Die Volksstimme à Sarralbe, avec l’aide financière de Joseph Hummel, en vue de promouvoir l’idée autonomiste en Lorraine. Se trouvant rapidement acculé à la faillite, il décida d’arrêter la publication de son journal afin de sauver son imprimerie de Sarreguemines. C’est alors que Joseph Rossé lui apporta une subvention de 30 000 francs pour tenir jusqu’à la sortie d’un nouveau journal autonomiste.
Ce journal devenait d’autant plus nécessaire que l’aile nationaliste de la Volkspartei (UPRA), dirigée par le député Pfleger et le général Bourgeois, sénateur, attaquait non seulement les autonomistes dans la presse parisienne, mais créait des journaux pirates, comme Klarheit und Wahrheit (Clarté et Vérité) qui parut la première fois le samedi 3 octobre 1926 pour s’en prendre violemment à l’Elsaesser Kurier, à l’abbé Haegy et aux Heimatrechtler en général. Après trois éditions, le journal devint le 16 octobre 1926 le bi-hebdomadaire ‘s Elsass, qui disparut le 24 novembre 1928 pour céder la place à l’Elsaesser Bote, largement financé par les subventions gouvernementales de Paris.
Cependant, expédiée d’Augsbourg le 6 août 1926, était arrivée une rotative de 13,5 tonnes à l’imprimerie Erwinia ainsi que les caractères d’imprimerie en provenance de Francfort, le tout via Bâle ; enfin, deux linotypes américaines étaient envoyées de Berne. Avec tous les accessoires, cela représentait 54 tonnes de matériel valant 734 792 francs, sans parler des 92 107 francs de droits de douane. De telles commandes d’Allemagne étaient courantes en Alsace, et lorsque la France construira sa fameuse Ligne Maginot, elle utilisera l’acier allemand et les installations électriques de la firme berlinoise Siemens !…
Avant même d’exister, le futur journal était déjà la cible de la presse anti-autonomiste qui lançait bobards et suspicions dans l’opinion publique. L’hebdomadaire royaliste National d’Alsace affirmait que les machines d’Erwinia avaient englouti des millions, et certains milieux strasbourgeois précisaient : 30 millions !… Le Temps prétendait avec son sérieux légendaire, qu’un agent allemand avait assisté dernièrement à une réunion des fondateurs du futur journal, pour leur donner dans un long exposé les directives politiques ! Jacques Bardoux prophétisait toujours dans Le Temps que l’organe du Heimatbund serait une feuille d’action communiste et qu’elle prônerait le séparatisme. Etc.
Après pas mal de tractations, le Heimatbund finit par acheter Die Volksstimme de Jean Dumser qui se transporta de Sarreguemines à Strasbourg ; dès lors, sous la direction de l’abbé Fashauer et la gérance de Dumser, Die Volksstimme parut à partir du 23 décembre 1926 comme journal catholique du Heimatbund, avec comme sous-titre : «Zeitung fur das elsass-lothringische Volk» (Journal pour le peuple alsacien-lorrain). Un avant-propos en livrait le programme :
«Notre journal est un organe chrétien et social. Il défendra avec la même énergie les droits et les intérêts de toutes les confessions et toutes les religions. Il luttera au même titre que d’autres organes pour le maintien des libertés religieuses et des traditions du peuple croyant alsacien-lorrain, qu’il considère comme partie intégrante des droits du pays (Heimatrechte). Il ne se laissera pas dépasser, dans son amour des travailleurs, par aucun de ses adversaires, qu’il soit marxiste, bolchevique ou d’autres opinions… Die Volksstimme repousse toute tendance séparatiste. Elle soutient le mouvement des droits du pays (Heimatbewegung) qui a touché la grande masse du peuple alsacien-lorrain. Elle continuera à défendre les droits du peuple alsacien-lorrain ouvertement, sans crainte et malgré toutes les suspicions et toutes les calomnies. Elle sera l’alliée de tous les organes qui sont depuis des années les porte-parole des désirs et des revendications de notre peuple. Elle veut être, comme son nom l’indique, la voix sincère du peuple alsacien-lorrain».
Le ton de la Volksstimme était vif et net. Dans la livraison du 10 février 1927, le Dr Ricklin écrivait en conclusion à son article «L’Alsace-Lorraine et la Communauté Européenne» : «L’autonomie de l’Alsace et de la Lorraine serait donc, d’après ma plus intime conviction, la première condition pour la création des Etats-Unis d’Europe».
Dans le numéro du 24 mars 1927, l’on pouvait lire : «Nous aurons la paix en Europe par l’entente entre la France et l’Allemagne, mais à la condition qu’on dise la vérité. C’est un mensonge de dire que l’Alsace-Lorraine est un pays entièrement français. C’est un mensonge de dire que l’Alsace a été libérée. Proclamons la vérité dont la première est que les Alsaciens-Lorrains ont le droit de disposer d’eux-mêmes».
Dans la livraison du 2 avril 1927, l’on trouvait : «L’Alsace-Lorraine ne demande qu’une chose : être une fois maître dans sa propre maison. Et elle le sera un jour !… Paris doit nous donner rapidement notre loi d’exception, la seule dont nous avons besoin ; une loi contre sa mauvaise gestion, contre son incapacité et contre son intolérance. Bientôt ! Car, si nous en arrivions à haïr la France, nous ne la craindrions plus jamais. Donc, patriotes ! donnez-nous bientôt cette loi d’exception, produit de votre esprit d’aujourd’hui, une loi pour la liberté, l’égalité, la fraternité : l’autonomie !»
Une semaine plus tard, le 9 avril, dans l’article «France et Allemagne», la Volksstimme écrivait : «La peur empêche l’entente franco-allemande, la haine pourrait l’arrêter à jamais. Seule une chose peut liquider l’affaire pour toujours : le droit des Alsaciens-Lorrains à disposer d’eux-mêmes. Si la France se prétend tellement sûre de notre fidélité, qu’elle en donne une preuve au monde entier, par nous, et l’Europe sera tranquille pour toujours».
Dans l’article «Ouvrez les fenêtres !» du 28 avril 1927, on peut lire : «La question de la démilitarisation de la zone rhénane sera discutée en juin devant la Société des Nations. On sait que l’Angleterre et l’Amérique voudraient que l’Alsace fût comprise dans cette zone démilitarisée de 50 km où aucune fortification ne doit être élevée et où il ne doit y avoir aucune garnison militaire… Le secrétariat des Minorités Nationales s’est installé le 1er avril 1927 à Vienne. C’est une organisation qui représente 40 millions d’Européens faisant partie des Minorités Nationales. Ces dernières sont toutes représentées : des Prussiens de la Prusse Orientale jusqu’aux Catalans en passant par les Ukrainiens et les Biélorussiens. Ces 40 millions réclament le maintien de leur particularisme au point de vue national et économique. Les Alsaciens-Lorrains n’en font pas encore parade mais ils ne peuvent ignorer toujours cet organisme. Le Saint-Siège s’occupe également de la situation des Minorités Nationales. C’est un motif suffisant pour Paris de cacher que ça sent le roussi en Alsace-Lorraine, et l’on pourrait aussi sentir quelque chose de roussi en Flandre, Corse, en Bretagne et au Pays-Basque… On vante de par le monde entier nos manifestations, mais la France étouffe nos plaintes alsaciennes, C’est pourquoi nous devons élever d’autant plus notre voix : Vérité ! Mérité ! Donnez-nous l’autonomie ! Nous réclamons le droit de disposer nous-mêmes ! Nous sommes une Minorité Nationale ! Et pour que tout le monde l’entende, ouvrez les fenêtres !»
Le 4 juin 1927, Die Volksstimme publiait le long article «Pentecôte européenne» dont voici quelques extraits :
«Nous, les Minorités Nationales, nous clamons cette injustice faite à notre Volkstum. Qui donc ne se détournerait avec horreur d’un assassin sadique ? Les grands Etats qui dans leur soif de conquêtes ont annexé des peuples étrangers, sans même les consulter, sont pires que des assassins i «adiques. Ils ont assouvi un désir inique. Ils ont imposé de sang-froid et sans vergogne, à d’autres peuples, leur propre nature. C’est un procédé honteux et inhumain à l’égard des minorités impuissantes, surtout si ce procédé est employé par des nations qui n’ont à la bouche que la formule des Droits de l’Homme ! Cette religion des Droits de l’Homme, notamment en ce qui nous concerne, a été honteusement avilie, et aucun homme .raisonnable n’accepte plus de sacrifier pour elle les Droits de Dieu sur l’Etat et la société. L’histoire liera un jour la France laïque à la faillite de la civilisation laïque, et la montrera aux générations futures comme l’exemple le plus repoussant que le monde ait connu. La chute de la France après 1918, son abandon des idéaux dont elle s’était vantée devant le monde, sa désertion devant la vérité, sa séparation des Eglises, poussent l’Europe vers une catastrophe pire que celle de la guerre mondiale elle-même…
«L’issue de la guerre a permis à la France de jouer à la première puissance continentale. Mais elle joue son rôle avec un aveuglement sans précédent et dont seuls sont capables des vieillards comme ceux qui président « ses destins. Ces gens n’ont plus le sens réel de la vie. Tout est jeu pour eux, et ils s’imaginent qu’ils régleront la vie avec quelques jongleries d’avocat. Ils pourront arrêter temporairement l’évolution naturelle jusqu’au jour sans doute où un Front Unique de tous ceux qui croient à la vi et à une Europe rénovée, se sera établi contre une France ennemie du monde».

2. La crise du Heimatbund

Parmi toutes les sections du Heimatbund, la plus dynamique semble avoir été celle de Mulhouse qui avait tenu sa première réunion le 5 août 1926. Ces réunions avaient lieu à partir de 20 heures, généralement au Cercle de la paroisse St Fridolin. Au cours de la réunion du 12 août 1926 Stürmel fit connaître la liste des 15 personnes de confiance ou Vertrauensleute, parmi lesquelles se trouvaient : Marcel Stürmel (1900-1972) futur député et cheminot révoqué, Gustave Keppi, Walliser, Wassner l’abbé Aloyse Edel, l’abbé Léon Ohl, le professeur Paul Stintzi et Schweitzer. Stiirmel demanda aussi le secret sur les décisions et distribua 7 000 feuilles de propagande pour le Heimatbund. Il avait également été décidé que le Heimatbund participerait au Congrès des pacifistes organisé à Bierville par Marc Sangnier, président du mouvement «Jeune République».
Après la condamnation des autonomistes par Mgr Ruch le 16 septembre 1926, il sembla convenable au Heimatbund de Mulhouse de se rassembler en dehors des salles paroissiales, et il adopta souvent l’hôtel du Saumon de la place Franklin. C’est là que le dimanche 28 novembre 1926, à 9 h 30, le jeune Paul Schall prononça une longue conférence sur l’organisation du Heimatbund de Strasbourg. Il commença par souligner un parallélisme entre Mulhouse et Strasbourg. Dans les deux villes existait avant le Heimatbund un groupe autonomisant, à Mulhouse celui de Schweitzer, à Strasbourg le «Bund der elsass-lothringischen Heimattreuen» (Ligue des Alsaciens-Lorrains fidèles au pays) créé par René Hauss ; et les deux groupes s’étaient fondus en juin 1926 dans le Heimatbund. Il donna ensuite des renseignements sur sa Schutztruppe qui fonctionnait admirablement sous l’autorité du président, et sur l’Ecole Politique qui avait été organisée pour apprendre aux membres du mouvement à participer aux discussions, à répondre aux contradicteurs, à manœuvrer la dialectique ; cette école était dirigée par le professeur du lycée Fustel de Coulanges, Paul Kopp, suspendu pour avoir signé le Manifeste du Heimatbund, et par le journaliste C.P. Heil, de la Fortschrittspartei, également signataire du Manifeste.
Dans un but bien précis, dont on verra le bien-fondé plus tard, Paul Schall ajouta les propos suivants, qui étaient pure fantaisie :
«En plus, nous disposons à Strasbourg d’une espèce de «Tchéka» entre les mains de trois personnes absolument sûres, qui contrôlent toutes les demandes d’admission ; car vous ne devez pas perdre de vue que nos adversaires essaient sans aucun doute de glisser des informateurs et des espions dans nos réunions. Le travail souterrain de ces espions est toujours de nature à nuire à notre action. Les trois chefs de la «Tchéka» ne sont connus que par le directeur du Heimatbund. Si une trahison est constatée, elle sera sévèrement punie ; à Strasbourg, le traître s’expose à la mort. De quelle manière la punition est éventuellement exécutée, je ne puis pas vous le dire ici et c’est du reste l’affaire de notre «Tchéka»1.
Paul Schall raconta alors un exemple de lutte culturelle contre Auguste Rieffel, qui sous le pseudonyme de «Haniel» ou de «Schnawelkett» écrivait des pièces chauvines et stupides qui critiquaient le Heimatbund et se moquaient des autonomistes. Lorsque Rieffel essaya de faire jouer S’Teschtament vom Cousin Casimir, trente Heimatbündler avec sifflets firent un tel vacarme que le Théâtre Alsacien de Strasbourg raya de son répertoire toutes les pièces de cet auteur. Et l’orateur enchaîna : «Nous ne contrôlons pas seulement le Théâtre Alsacien de Strasbourg, mais nous assurons aussi un service de surveillance dans le Théâtre de l’Union, où la troupe suisse «Pons» donne des pièces en allemand ; et nous veillons à ce qu’aucun adversaire du théâtre allemand ou français ne se risque à troubler l’ordre. Nous le mettons, le cas échéant, à la porte».
Marcel Stürmel demanda alors à l’assistance de garder le secret sur la conférence de Schall et annonça que Rudler avait gagné 35 agents des P.T.T. de Mulhouse à la cause du Heimatbund. Puis, il redonna la parole à Paul Schall :
«A Strasbourg, tous les membres du Heimatbund ne sont pas inscrits nominalement. Nous avons de hauts fonctionnaires qui font partie du Heimatbund et on ne pourrait pas faire figurer leurs noms sur une liste quelconque sans compromettre leur situation. Nous avons par exemple à Strasbourg un contrôleur des Contributions qui nous a déjà rendu de très grands services. Ce membre figure chez nous sous un numéro. Il nous a déjà renseignés très exactement sur la situation de fortune des chefs socialistes de Strasbourg, etc. Les renseignements fournis serviront aux prochaines élections parlementaires de 1928. Nous disposons en plus d’un haut fonctionnaire du Chemin de fer, qui travaille dans l’entourage immédiat du «Patent Elsaesser» qu’est Bauer, directeur du réseau d’Alsace-Lorraine, et qui a toute facilité pour voir les documents qui passent dans ce service. Monsieur Stürmel en sait quelque chose…» Et Stürmel : «Oui, cet homme vaut de l’or pour nous cheminots et pour le Heimatbund».

1. A la demande de Schweitzer, Paul Schall avait inventé cette histoire de la Tchéka pour essayer de mettre fin aux agissements d’un espion de la police infiltré dans la section de Mulhouse.

L’orateur reprit la parole pour dire qu’il fallait avoir partout, dans les administrations, des postes d’écoute et qu’à Strasbourg, le Heimatbund en avait même glissé deux dans le parti fasciste de Georges Valois. Sur quoi, l’assistance réclama l’établissement d’une liste noire permettant de boycotter les commerçants fascistes.
Avant la dissolution de la séance, Marcel Stürmel fit une remarque importante : le Heimatbund de Mulhouse semblait être espionné !… Schall ajouta que cela devait cesser et qu’il fallait découvrir le mouchard. Jean Lampert, ancien adjoint au maire de Mulhouse et membre de la Volkspartei fit alors allusion à Riehl, comme étant de mèche avec les socialistes qu’il aurait renseignés sur une affaire délicate qui le concernait.
Effectivement, il y avait un espion et un agent provocateur au service de la Police Spéciale ou Police Secrète dans le Heimatbund de Mulhouse ; ce Spitzel et Lockspitzel était précisément Henri Riehl. Agé d’une trentaine d’années, il était né dans une famille chauvine francophile, dont le père, ancien gérant du Mülhauser Volksblatt et directeur technique de l’imprimerie Alsatia à Mulhouse, appartenait à l’aile nationaliste de la Volkspartei, animée par le Dr Pfleger et le général Bourgeois, eux-mêmes agents informateurs du gouvernement. En outre, le commissaire Boltz, de la Police Spéciale, était depuis de nombreuses années un ami de la famille Riehl. Enfin, le père et le fils Riehl allaient être expulsés de la maison Alsatia pour avoir détourné du papier qu’ils revendaient à leur profit.
Lorsqu’en mai 1925 parut la Zukunft, Henri Riehl chercha à s’infiltrer dans l’organisation et offrit d’abord ses bons services à l’imprimerie «Sohn et Robitzer» de Saverne qui éditait ce journal, mais sans recevoir de réponse. Il écrivit alors au gérant de la Zukunft, Matter : «Ma haine contre la France est grande, je n’avalerai plus ma rage. Le vin rouge que les Français nous ont apporté s’est transformé en vinaigre… Les méthodes allemandes et françaises sont comme le ciel et l’enfer ; cette prétendue grande nation ne vivra plus longtemps : c’est un peuple sans Dieu ni maître. Nous ne voulons pas périr avec ce pays perdu… Le Français est un monstre en putréfaction. L’Alsace vit son calvaire depuis le retour des Français». Mais cette lettre de l’agent provocateur n’obtint qu’une froide réponse administrative.
Dans différentes lettres, l’espion Riehl écrivait encore : «… Foch et ses collègues sont les plus grands meurtriers de l’humanité et ils ont mutilé notre jeunesse au Maroc et en Syrie. Il faut faire disparaître le portrait de Foch de nos écoles. Foch s’est ouvertement déclaré à Strasbourg comme le pire ennemi de l’Alsace. Il veut transformer notre pays en champ de bataille pour demain… Nous, bouledogues alsaciens-lorrains, nous mordrons profondément la Marianne vérolée au cou et nous ne la lâcherons pas avant qu’elle nous aura lâchés la première».
Des lettres de cette encre étaient envoyées, non seulement au Dr Ricklin, à Jean Keppi, à Paul Schall, à Würtz, bref à tous les chefs de l’autonomisme d’alors, mais aussi aux autonomistes corses et bretons, aux fédéralistes français comme le Dr Vazeille, aux autonomistes belges d’Eupen-Malmédy, aux séparatistes rhénans, aux Alsaciens-Lorrains réfugiés en Allemagne ou expulsés de France, notamment à René-César Ley, au Stahlhelm allemand, etc. Les réponses étaient remises au policier Boltz qui les photographiait. De plus, Henri Riehl poussait des Alsaciens-Lorrains, comme Zorn von Bulach, Baumann et Kohler, à se rendre à Bâle afin de pouvoir les compromettre aux yeux de la police.
Dans le Heimatbund de Mulhouse, Henri Riehl parvint à se hisser le 22 octobre 1926 à la fonction de secrétaire de la section, bien que dès septembre 1926, Stürmel l’eût invité à se retirer. Pourtant en dépit des soupçons qui pesaient ouvertement sur lui depuis le 28 novembre 1926, il réussit à se disculper. Le 2 décembre 1926, Riehl était élu membre du Bureau des collectes d’argent, et il put constater que le député Bilger et le futur député et sénateur Médard Brogly avaient versé les 300 francs de membres fondateurs du Heimatbund ; les membres bienfaiteurs versaient 150 francs, les membres passifs 50 francs et les membres actifs 25 francs. Finalement, à la fin de février 1927, Henri Riehl fut démasqué et expulsé du Heimatbund. «L’on voyait à cent mètres que c’était un Spitzel, déclara alors le géomètre Frédéric Schweitzer, mais il avait un bon côté : il nous payait généreusement les tournées !» Il avait de quoi !
Les agissements malhonnêtes de Riehl constitueront l’une des bases importantes du Procès de Colmar en mai 1928. Dans l’immédiat, après la publication dans Le Journal de certaines réponses du Dr Ricklin à l’espion, une grave crise avait éclaté au sein du comité directeur du Heimatbund qui comprenait, outre le Dr Ricklin, Jean Keppi, Joseph Rossé, René Hauss, Paul Schall, les abbés Haegy, Fashauer et Zemb. Le Journal avait publié entre autres, une lettre écrite à Riehl le 12 mars 1926, donc trois mois avant la fondation du Heimatbund, avec ce passage relatif à «l’autonomie dans le cadre de la France» : «Ce que vous écrivez du cadre est plus que vrai ; je ne doute cependant pas un moment que ce ne soit qu’une façade que nous serons bientôt obligés de démolir, si les autres partis nous suivent tellement près, comme cela paraît être le cas ces derniers jours».
Le secrétaire général du Heimatbund, Jean Keppi, qui cherchait un prétexte pour prendre ses distances, profita des événements pour exiger du Dr Ricklin une déclaration officielle sur le «cadre de la France» ou bien sa démission de la présidence. Jean Keppi n’eut point gain de cause, et le lendemain il écrivit au Dr Ricklin : «Etant donné que j’ai été mis en minorité au cours de la réunion du comité central d’hier et cela au sujet de deux votes importants concernant le mouvement autonomiste dans le cadre de la France dont il est question dans votre lettre, je me vois malheureusement forcé de vous faire parvenir ma démission comme membre du Heimatbund, comme secrétaire général et comme membre du comité central. Je me suis efforcé loyalement, et je n’étais pas le seul, au cours des deux dernières réunions, d’exposer au comité central les raisons de principe, de sentiment et de tactique qui réclamaient que le Heimatbund exprime à nouveau et d’une manière décisive ce qu’on appelle la politique dans le «cadre» et la nécessité de dire publiquement que vous vous êtes laissé conduire malheureusement sur une mauvaise voie par un espion de la police». La démission de Jean Keppi (1888-1967) fut acceptée et Karl Roos (1878-1940) le remplaça.

3. Fondation du Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine

Le Heimatbund semblait condamné à plus ou moins long terme. Le 12 mars 1927, le comité central déclarait bien qu’il continuait à s’abstenir de toute politique de parti, se voulant au-dessus d’eux, mais qu’il laissait à ses membres le soin de faire la propagande pour les droits ethniques et l’autonomie dans le cadre de leur parti d’origine. Or, cette ligne de conduite, qui avait déjà été contestée par une minorité de membres au moment de la rédaction du Manifeste publié le 7 juin 1926, avait échoué : ne s’étaient ralliés au Heimatbund que les petits groupes autonomistes préexistants, du genre de celui de René Hauss à Strasbourg et de Frédéric Schweitzer à Mulhouse, l’aile autonomiste de la Volkspartei (UPRA) et des isolés ou des membres d’autres partis qui s’engageaient à titre personnel. Des motifs d’ordre religieux avaient exclu les radicaux de la Fortschrittspartei de Georges Wolf et les communistes de Charles Hueber. Ceux donc, qui dès le début avaient proposé de faire du Heimatbund un vrai parti politique distinct des autres partis, étaient fort déçus et, profitant de la crise provoquée par les révélations plus ou moins fantaisistes (et d’autant plus nuisibles !) de l’espion Henri Riehl, ils se remirent à penser à leur projet initial. Le 26 mars 1927, Paul Schall publiait une déclaration dans la Zukunft qui peut apparaître comme la première mention du Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine :
«Il se peut que le Heimatbund ait trouvé la forme voulue lors de sa création, en se limitant comme il l’a indiqué ; mais j’estime qu’il est impossible de faire valoir les droits du peuple alsacien-lorrain (Heimatrechte) dans toute leur ampleur en utilisant cet unique procédé. Le développement politique des derniers mois m’engage à maintenir mon opinion qu’une action politique est nécessaire pour mener au but le mouvement autonomiste. Pour ces motifs, je prêterai mon concours à la création d’un parti autonomiste, et pour ne pas gêner, je remets à la disposition du Heimatbund mon mandat de membre du Comité Central».
Il n’en fallut pas davantage pour que la presse annonce que Paul Schall venait aussi, après Jean Keppi, de quitter le Heimatbund, et notre homme se vit contraint de publier un rectificatif dans D’r Schliffstaan du 2 avril 1927, déclarant que sa démission du comité central ne signifiait absolument pas qu’il abandonnait le Heimatbund dont il restait membre. Mais les tiraillements continuaient à ébranler le Heimatbund, d’autant plus que le nouveau secrétaire général, Karl Roos, se montrait favorable au projet de Schall. Afin de calmer les esprits, le Landessekretär Roos envoya le 17 avril 1927 une circulaire qui rejetait les bruits de scission, rappelant que la création d’un nouveau Parti autonomiste ne correspondait point à un éclatement, puisque son comité d’initiative entendait le créer et le développer à l’intérieur du Heimatbund, lequel était au-dessus des partis. Et il concluait par cet appel :
«Nous prions nos amis de représenter partout la pensée ethnique (die Heimatgedanken) et de nous attirer de nouveaux membres. Ce n’est qu’ainsi que nous conduirons notre affaire à la victoire. Nous ne sauvegarderons nous-mêmes, notre propre âme, et par là notre Heimat, de la décadence, que le jour où tous les Alsaciens et Lorrains seront remplis d’amour et de fidélité envers leur Heimat, que le jour où chacun d’entre nous en son for intérieur sera conscient de sa valeur et de son destin ! Renforçons donc là notre front de combat ! Quiconque recrutera même un seul nouveau membre, fera à sa Heimat et à nous-même le plus beau cadeau de Pâques ! Alors, debout ! pour la défense de notre Heimat. Vive l’Alsace-Lorraine libre ! Vive l’autonomie ! (Es lebe ein freies Elsass-Lothringen ! Es lebe die Autonomie !)».
Karl Roos, dont le destin tragique symbolise celui de l’Alsace, était né le 7 septembre 1878 à Surburg où son père était instituteur. Il fréquenta d’abord l’école élémentaire de Nordhausen où son père venait d’être déplacé, puis l’école moyenne de Sélestat et le collège épiscopal de Strasbourg ; il réussit son baccalauréat (Abitur) en 1897 et alla continuer ses études, d’abord à l’université de Fribourg-en-Brisgau, puis à l’université Kaiser Wilhelm de Strasbourg où il reçut le grade de docteur avec une thèse en linguistique : Die Fremdwörter in den elsässischen Mundarten (Les mots étrangers dans les dialectes d’Alsace). Il professa successivement dans différentes villes comme Strasbourg Mulhouse, Barr, Ste-Marie-aux-Mines et dans le Ruhr à Bochum. Depuis 1908 il enseignait au Kaiserin-Augusta-Victoria Realgymnasium de Cologne, lorsqu’éclata la guerre. Mobilisé à 36 ans au 26ème bataillon du Landsturm à Trêves, il participa à la prise d’Anvers du 26 septembre au 9 octobre 1914, puis passa la plus grande partie de la guerre comme chef de gare en Belgique avec le grade de lieutenant. Il revint en 1918 avec l’Eiserne Kreuz (Croix de Fer) de 1ère classe.
Redevenu civil, il ouvrit une école commerciale libre pour laquelle il fit construire un nouveau bâtiment et trouva même le temps de publier un mini-dictionnaire alsacien-français fort précieux du fait du renversement de la situation politique en Alsace-Lorraine. Après le putsch de Hitler-Ludendorff à Munich, les autorités françaises lui demandèrent d’assurer à partir du début de 1924 les fonctions d’inspecteur des Etudes françaises dans les Ecoles des Mines Domaniales de la Sarre. Au bout de deux années, il démissionna, écœuré par ce qui s’y passait, et il fut admis à la retraite. Le 7 juin 1926, son nom figurait parmi les cent signataires du Heimatbund, et à la fin de février 1927, il devint secrétaire général du Heimatbund. Son frère, l’abbé Victor Roos, était curé de Mussig.
Le 18 mai 1927, Die Volksstimme annonçait que le comité d’initiative du Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine avait achevé ses travaux prélimi­naires et que l’on se trouvait à la veille de la naissance d’un nouveau parti. Emile Pinck avait rédigé un programme de tendance plutôt séparatiste, mais qui fut remanié et mitigé. L’heureux événement n’eut lieu que bien plus tard, après le Congrès de Rosporden (10 septembre 1927) et la signature par Paul Schall de la charte du Comité Central des Minorités Nationales de France à Quimper, le 12 septembre 1927.
Le 25 septembre 1927, se tenait donc à Strasbourg l’assemblée constitutive du Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine ou Elsass-Lothringische Autonomistenpartei (Elsass-Lothringisch-Autonomistische Partei) dans une grande salle du restaurant de l’Abattoir, tendue de rouge et de blanc. Des inscriptions en lettres rouges sur fond blanc occupaient les intervalles entre les drapeaux et rappelaient les principales revendications : Muttersprache (langue maternelle) et Selbstbestimmungsrecht (droit de disposer de soi-même). Au-dessus de la grande table du bureau, une grande inscription accaparait immédiatement l’attention : «Elsass-Lothringen den Elsass-Lothringern» (L’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains).
Environ 300 personnes participaient à la réunion, beaucoup de la région strasbourgeoise, mais aussi des délégations de toute l’Alsace- Lorraine, depuis la Moselle jusqu’à la frontière suisse. L’auditoire était sérieux et grave.
Le Dr Karl Roos souhaita en termes clairs et précis la bienvenue et ouvrit la séance au cri de «Es lebe ein freies Elsass-Lothringen ! (Vive l’Alsace-Lorraine libre !)», accueilli par un tonnerre d’applaudissements. Puis, il prononça le discours suivant :
«L’instant que nous vivons est sérieux. Peut-être revêt-il même une importance historique. Vous savez tous, à quel degré, dès les premiers jours, la désillusion, le découragement, le mécontentement et la mauvaise humeur ont pris pied dans le pays entier. Nous avons reconnu dès ces premiers jours que le véritable but de la politique française consistait à opprimer notre peuple et à l’exploiter. Certains de nos compatriotes, voire même des familles entières qui étaient établies depuis plusieurs siècles dans notre pays, ont été l’objet d’abominables persécutions. Il arrive à notre peuple ce qui était arrivé à ces personnes, à l’exception de ceux qui se vendirent corps et âme aux maîtres étrangers. Ce que l’on doit considérer comme un éternel opprobre et une honte pour la France, et qui le demeure, est le fait aussi triste qu’incroyable, que certaines professions ont été persécutées parce que leurs représentants avaient accompli sous l’ancien régime leurs devoirs de fonctionnaires ; en d’autres termes, parce qu’ils avaient écouté la voix de leur conscience. L’accomplissement du devoir professionnel a été stigmatisé par les nouveaux maîtres comme un acte répréhensible, voire même comme un crime. Des fonctionnaires consciencieux, qui avaient blanchi à la tâche, ont été jetés sur le pavé. Un scandale inouï ! Il me répugne de citer des exemples à l’appui de ces faits. Disons simplement : mauvais traitements au point de vue moral et même physique, oppression culturelle, étiolement, mensonge et trahison, voilà le début et la fin de la politique française en Alsace-Lorraine. C’est en même temps le sens et le résultat de la prétendue «libération». C’est la substance de la devise mensongère : Liberté, Egalité, Fraternité.
«Un peuple d’une valeur intellectuelle, morale et économique comme le nôtre, ne peut s’accommoder de la situation, du traitement, du désordre et de la corruption, que le nouveau régime nous a apportés. Nous pouvons dire tranquillement : Notre peuple était tout de même habitué à un peu mieux et il méritait aussi quelque chose d’un peu mieux. Notre peuple s’est ressaisi rapidement. Il a repris conscience de sa propre valeur, de sa propre dignité, de ses propres forces. Il réclame de plus en plus ses droits élémentaires de peuple et ses droits élémentaires de pays».
Le Dr Roos se lança alors dans une longue explication du «droit à la libre disposition de soi-même», droit auquel prétendaient les Alsaciens-Lorrains d’une manière absolue, non seulement parce que ce droit figurait dans les 14 points du président Wilson et qu’il avait été promis à tous les petits peuples, mais plus encore parce que ce droit était naturellement dû aux Alsaciens-Lorrains. Sans contestation possible, les Alsaciens-Lorrains représentaient une «Minorité Nationale» en raison de leur passé historique, de leur origine, de leurs traditions et de leur langue. Ils constituaient un peuple opprimé, en qui la volonté de vivre sa propre vie se faisait de jour en jour plus ardente et dont la conséquence logique était la revendication de l’autonomie. Après ces explications, Karl Roos poursuivait :
«Vous connaissez la méthode selon laquelle nous avons jusqu’à présent lutté pour la réalisation de nos revendications. Elle consiste à examiner d’une façon approfondie les questions culturelles, politiques, sociales et économiques. Nos adversaires nous accusent, nous et tous les groupements et journaux qui combattent en faveur des droits ethniques (Heimatrechte), de prêcher la haine contre la France. Nous repoussons avec indignation cette affirmation et disons : Si réellement cette mauvaise humeur à l’égard de la France s’est depuis longtemps déjà transformée en haine chez certains, nous n’en sommes pas la cause, Dieu merci ! mais uniquement les Français, avec leur politique d’oppression à outrance, leur impérialisme fanatique au point de vue culturel et linguistique.
«Nous ne voulons pas de haine, mais la paix et la réconciliation des peuples, à condition bien entendu que cette paix et cette réconciliation reposent sur les principes du droit et non sur la violence, telle qu’on nous l’impose. Nous sommes aussi pour cette raison les adversaires acharnés de l’impérialisme, du chauvinisme et du militarisme.
«La question suivante est certainement sur les lèvres de plus d’un parmi vous : Où veut aller le Parti autonomiste ? Veut-il la séparation d’avec la France ? Cette question est claire. Permettez que j’y réponde avec autant de clarté et de netteté : Nous autres, les autonomistes, nous ne sommes pas un parti séparatiste. Nous soulignons le fait, afin de répondre à l’avance à nos adversaires. Nous insistons aussi de la même façon sur le fait qu’en toute circonstance le salut de notre pays et de notre peuple est au premier plan. Il ne dépend pas de nous, mais de la France, de répondre à la question sur la séparation. Il appartient à la France seule de résoudre cette question dans un sens favorable aux deux parties. Il est évident que nous ne nous contenterons que de la meilleure solution. D’ailleurs, cette question ne se pose pas ainsi pour nous. Celui qui la pose de cette façon n’a pas du tout compris le problème. Il n’a pas encore compris «les idées modernes» qui ont été l’unique résultat de la dernière guerre. Nous vivons actuellement dans une ère nouvelle qui a donné naissance à des points de vue nouveaux dans le domaine des conceptions politiques. Dans ce nouvel esprit, dans l’esprit de la Grande Europe, je vous dis que les peuples en ont assez de se laisser enfermer et isoler par des poteaux-frontières, comme le bétail parqué dans un enclos ! La pensée, de même que les aspirations humaines, ne peuvent plus être limitées par les conceptions démodées de l’Etat. Nous, Alsaciens-Lorrains, nous ne voulons rien d’autre que vivre. Nous voulons vivre notre propre vie, comme un peuple parmi les peuples, libres, ayant les mêmes droits, dans le vaste cadre de l’Europe. Nous voulons vivre en parfait accord avec tous, avec la France et l’Allemagne aussi !»
De vifs applaudissements et une longue ovation saluèrent la fin du discours de Karl Roos. Le dirigeant de la Zukunft, Paul Schall, reçut alors la parole pour indiquer la nécessité d’une constitution pour le nouveau parti, pour déterminer les caractéristiques de son existence et pour fixer son attitude par rapport aux autres partis politiques. Il brossa un rapide historique du développement du mouvement ethnique (Heimatbewegung) depuis huit années, raconta les débuts et l’évolution du mouvement au milieu des difficultés avant qu’il ne devienne une force capable d’influencer la vie politique de l’Alsace-Lorraine. Puis, Paul Schall déclara :
«Le parti rejette toute politique de haine et de négation systématique, parce qu’un travail positif, conduit selon des directives nettement tracées, mène seul au but. L’autonomie, telle que la réclame le parti, ne tend cependant nullement vers une politique de clocher, car elle découle d’une conception très vaste de la question européenne. Revendiquer l’autonomie pour l’Alsace-Lorraine constitue une élément de la grande revendication du Droit des Peuples. Pour ce motif, le parti autonomiste est un parti qui désire sincèrement la réconciliation des peuples. Il réprouve la guerre et réclame le désarmement jusqu’à la dissolution de l’armée active. Le nouveau parti se déclare l’adversaire résolu de ces milieux bourgeois alsaciens-lorrains qui ont toujours été les fidèles laquais des gouvernants de tout temps. Le parti défend contre ces gens-là les droits des classes saines de notre peuple, classes que l’on trouve à la campagne et à l’atelier. Le parti se place exclusivement sur le terrain politique en ce qui concerne le problème religieux. Le droit de prendre une décision au sujet du Concordat et des écoles confessionnelles n’appartient pas à la Chambre des Députés de Paris, mais au peuple alsacien-lorrain. On devra donc ajourner les questions cultuelles et scolaires jusqu’à ce que le peuple alsacien-lorrain soit en mesure d’exercer librement ses droits. L’autonomie étant acquise, si le besoin d’une nouvelle réglementation des rapports de l’Eglise et de l’Etat se fait sentir, on devra y procéder d’accord avec les confessions intéressées. En tous cas, le Parti autonomiste rejette toute Persécution religieuse.
«L’attitude du Parti autonomiste à l’égard des autres partis résultera nettement de la ligne de conduite qu’il s’est tracée. Le Parti autonomiste combattra tous ceux qui entraveront les intérêts de notre pays. Il est prêt à marcher avec tous ceux qui comprennent les besoins du peuple et qui s’engagent à lutter sincèrement pour la défense des droits ethniques même si pour une raison quelconque ils ne présentent pas leurs revendications avec autant de clarté et précision que notre parti. A cet effet, le parti tend vers l’unité de front de tous ceux qui sont animés dans le pays de bonnes intentions et qui veulent détruire le front de l’adversaire, sous le mot d’ordre : «Elsass-Lothringen den Elsass-Lothringen !»
L’exposé de Paul Schall fut accueilli par de vigoureux applaudissements, qui redoublèrent lorsque le président donna la parole à René Hauss. Il déclara :
«Cette journée constitue un événement important sur la voie semée d’épines qui doit mener l’Alsace-Lorraine à l’autonomie. Si le peuple alsacien-lorrain revendique l’autonomie, ce n’est pas, comme veut le faire croire une certaine presse de Paris, l’expression de la volonté d’un petit groupe de mécontents, ou bien le résultat des manœuvres d’agents allemands. Non ! La prétention de notre peuple de s’administrer et de se gouverner lui-même est fondée sur des faits historiques ; la lutte actuelle en faveur des droits ethniques du peuple et du pays est la conséquence logique de l’évolution du mouvement autonomiste dont l’origine remonte à plusieurs décennies.
«Après une âpre lutte contre le gouvernement de Berlin, l’Alsace-Lorraine fut dotée en 1911 d’une Constitution qui ne représentait d’ailleurs qu’un succès partiel par rapport aux aspirations de notre peuple. L’essentiel de cette Constitution fut la création du Landtag ou parlement populaire. La deuxième Chambre du Landtag d’Alsace-Lorraine, composée des diverses fractions politiques du pays, a accompli un travail utile tant pour le pays que pour le peuple. Tous les partis sans exception avaient reconnu la nécessité d’obtenir l’autonomie. De nombreuses manifestations officielles avaient témoigné de cette volonté de l’opinion publique.
«Le 6 mai 1913, les partis réunis présentaient une motion pour demander au gouvernement et au Bundesrat d’examiner quels moyens pourraient favoriser l’entente entre l’Allemagne et la France. Dans l’intérêt de la paix, le Landtag d’Alsace-Lorraine réclamait l’autonomie de l’Alsace-Lorraine. Le parti socialiste fit de la question de l’autonomie l’un des points les plus importants de son programme. Salomon Grumbach, entre autres, ne se lassa pas de réclamer l’autonomie pour l’Alsace-Lorraine dans l’intérêt de la paix européenne.
«Elsass-Lothringen den Elsass-Lothringern !» s’étaient écriés les socialistes. Grumbach fit voter au congrès socialiste d’Iéna en 1913 une motion réclamant le droit à l’autonomie du peuple alsacien-lorrain pour des motifs pacifistes.
«De nombreux politiciens français reconnaissaient eux aussi la nécessité de l’autonomie pour l’Alsace-Lorraine. Tous étaient d’avis que seule l’autonomie de ce pays pourrait assurer une paix durable. Comment cette autonomie peut-elle à l’heure actuelle troubler la paix, alors qu’elle devait contribuer autrefois à la maintenir ? Non ! Nous n’admettons pas ce changement d’opinion ! Nous luttons pour notre droit et le droit seul peut être une base durable pour la paix. Nous aurons cette paix par l’autonomie qui nous permettra de jeter le pont entre l’Allemagne et la France».
Comme Paul Schall, René Hauss achevait son discours par le cri «Elsass-Lothringen den Elsass-Lothringern !» qui déchaîna l’enthousiasme de la salle. Paul Schall donna ensuite lecture du programme du nouveau parti comme suit :
«Le Parti autonomiste est partisan sans réserve du fédéralisme. Il entend par là l’association des peuples en ce qui concerne les intérêts supérieurs communs, mais aussi la reconnaissance pour chacun d’exister et de jouir de ses droits naturels. Le parti prend comme point de départ de sa politique le fait que les Alsaciens-Lorrains constituent un peuple qui se compose d’éléments appartenant à deux souches qui possèdent le sentiment commun d’une même existence politique, ayant droit à déterminer lui-même la forme de sa politique étatique.
«Le Parti autonomiste voit dans l’autonomie de l’Alsace-Lorraine la meilleure application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il veut par là non seulement servir notre propre peuple, mais encore servir la paix européenne. Le Parti autonomiste entend par «autonomie» la création d’une représentation alsacienne-lorraine du peuple avec le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif particulier, ainsi que la constitution du budget.
«Au moment de la création de l’Alsace-Lorraine autonome, l’on devra tenir compte de la nécessité reconnue de faire participer à l’administration ethnique les représentants des diverses professions. L’autonomie est une revendication fondamentale à laquelle le parti ne peut pas renoncer, parce qu’elle est la condition primordiale de tout développement de notre peuple, selon son esprit, sa culture et son histoire.
«Le Parti autonomiste repousse l’accusation de séparatisme, car l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, comme le prouvent les exemples de l’histoire contemporaine, est réalisable dans le cadre de l’Etat français, si l’Etat français en a la volonté et s’il emploie le système gouvernemental adéquat. Le but final du Parti autonomiste reste cependant une Alsace-Lorraine libre, membre des Etats-Unis d’Europe et médiatrice entre la France et l’Allemagne. Le parti entrevoit un avenir heureux pour l’Alsace-Lorraine dans ses rapports cordiaux avec tous les peuples. Il va de soi qu’il repousse également toute hostilité envers la France ; il estime le peuple français dans sa signification historique et dans ce qu’il a produit dans les domaines de la civilisation et de la culture. Il ne s’oppose à l’Etat français que là où ce dernier se permet des abus préjudiciables au peuple alsacien-lorrain.
«Le Parti autonomiste fait siens les intérêts et les besoins de l’Alsace-Lorraine. Il détermine les plus importants de ses intérêts et de ses besoins dans les points suivants :
1 — Ce qui forme l’essence de notre peuple (Volkstum) doit être maintenu, et pour se développer, notre Volkstum doit demeurer en relation avec le développement spirituel de la culture mondiale, conformément à ses lois fondamentales.
2 — Notre langue allemande doit être maintenue et doit redevenir la base de la formation du peuple. Elle doit également prendre la première place qui lui revient dans les écoles supérieures comme dans la vie publique, notamment dans l’administration, dans les tribunaux et dans la vie religieuse. La langue française doit être enseignée à l’école primaire, mais comme une langue étrangère, ce qu’elle est en réalité pour nous. L’extension de l’enseignement de la langue française devra être déterminée par les pédagogues. Une importance particulière sera attachée au remaniement et au développement de l’université de Strasbourg, sur la base de notre culture et dans le sens de la collaboration des peuples.
3 — L’administration de notre pays doit tenir compte des besoins matériels et intellectuels, ainsi que des conceptions démocratiques. Dans cette administration, les postes directeurs devront être confiés à des indigènes.
4 — La justice et les affaires judiciaires doivent être l’objet d’une série d’améliorations. La justice devra être assurée par un tribunal composé de juges indigènes. Les tribunaux des échevins devront être rétablis. Les Cours d’Assises doivent être transformées en véritables tribunaux populaires par la suppression de la disposition qui exclut les personnes ne parlant pas français. Seront révisés tous les jugements, s’il est prouvé que ceux-ci ont été prononcés sous l’influence du nationalisme français ou sous l’influence de toute autre tendance politique exclusive. Avant tout, pleine et entière satisfaction, tant matérielle que morale, sera donnée à tous les compatriotes qui pendant la guerre ont été déportés et internés en France, aux victimes des Commissions de Triage, aux fonctionnaires qui ont été destitués sous le régime de l’occupation militaire. L’administration pénitentiaire devra également être modifiée en suivant le principe que la prison est moins un établissement pénitentiaire qu’un établissement d’amélioration morale. La peine de mort sera supprimée ; ceux qui sont condamnés à la prison à vie ne devront pas être transportés hors du pays.
5 — Les Chemins de fer d’Alsace-Lorraine devront réellement être la propriété du peuple alsacien-lorrain.
6 — L’Alsace-Lorraine devra posséder sa propre banque d’Etat et son propre service postal.
7__ Les trésors du sous-sol doivent devenir réellement la propriété du peuple qui les mettra en valeur de la manière qui lui semblera la plus profitable.
8 — Le Parti autonomiste voit dans l’armée active une institution qui provient d’une époque passée et qui, par le désarmement progressif en général, doit être supprimée et remplacée par une milice à laquelle incombera uniquement l’obligation de maintenir l’ordre intérieur. Tant que l’armée active existera, les jeunes Alsaciens-Lorrains devront faire le service militaire dans le pays même. Ils doivent être réunis dans les formations spéciales et être placés sous le commandement de supérieurs parlant la langue allemande.
9 — Nos assurances sociales, auxquelles la France ne pourra rien substituer d’équivalent, doivent être maintenues. En cas de besoin, elles doivent être rétablies et perfectionnées, conformément aux besoins et aux expériences des temps modernes.
10 — Notre loi municipale, qui est beaucoup plus moderne que celle de l’Intérieur de la France, doit être maintenue et les dispositions qui en ont été modifiées devront être rétablies et développées dans un esprit moderne.
11 — Il sera tenu compte des revendications de la classe ouvrière. Les autorités devront, plus qu’elles ne l’ont jamais fait jusqu’à présent, contribuer à atténuer la tension naturelle qui existe entre l’employeur et l’employé. Le Parti autonomiste demande l’institution de Chambres d’Ouvriers et en même temps et selon le vœu général, une participation plus grande des classes productives à la vie de l’Etat.
12 — La législation fiscale sera soumise à une réforme radicale. Seront supprimées toutes les dispositions qui ont été introduites par la France sous le signe de l’assimilation et qui sont contraires ou qui ne répondent pas suffisamment à nos intérêts. Les lois fiscales doivent en outre s’adapter à la marche du développement économique et social des temps modernes.
13 — L’industrie, le commerce et la vie économique doivent pouvoir se développer sans entraves, selon les intérêts naturels et les débouchés. Les vins alsaciens-lorrains doivent être l’objet d’une protection particulière contre la concurrence française. Aux pourparlers économiques avec l’étranger qui concernent l’Alsace-Lorraine, devront participer des représentants d’Alsace-Lorraine. L’Alsace-Lorraine devra être considérée comme une zone douanière particulière.
14 — Les agriculteurs, les artisans, les employés de commerce et les techniciens doivent avoir la possibilité de s’instruire dans leurs spécialités et d’acquérir les connaissances générales dans des écoles et des cours créés pour répondre à ce besoin.
15 — Le droit de vote sera accordé aux femmes.
16 — Les questions religieuses et scolaires ne devront plus procurer aux adversaires de l’Alsace-Lorraine le moyen de diviser les Alsaciens-Lorrain, dans la lutte défensive qu’ils sont contraints de soutenir. Le Parti autonomiste demande donc le maintien du statu quo légal actuel jusqu’au moment où sera obtenue l’autonomie. A ce moment et si besoin est, les représentants de l’Alsace-Lorraine, librement élus, pourront prendre de nouvelles décisions sur les lois en question et cela en plein accord avec les confessions intéressées. Si avant l’obtention de l’autonomie on voulait provoquer une décision dans les domaines scolaires et religieux, le Parti autonomiste demanderait sur ce point un référendum de tous les Alsaciens-Lorrains.
17 — Les compatriotes qui ont subi des préjudices par la guerre mondiale et par les effets de l’après-guerre, les sinistrés de la guerre, les victimes de la valorisation du mark de 1919, les détenteurs d’emprunts de guerre, etc. doivent être indemnisés».
Après la lecture par Paul Schall de ce programme (ici intégralement reproduit parce qu’il ne se trouve plus que dans la Zukunft du 28 septembre 1927), le Dr Karl Roos donna lecture de la motion constitutive du Parti autonomiste :
«Les partisans du droit de la libre disposition des peuples (Selbstbestimmungsrecht) et de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, réunis en grand nombre, le 25 septembre 1927, dans la salle du restaurant de l’Abattoir à Strasbourg, décident de constituer un Parti autonomiste Alsacien-Lorrain».
Cette motion fut adoptée à l’unanimité dans l’enthousiasme général et Karl Roos proclama solennellement que le nouveau parti était constitué.
De nombreux témoignages de sympathie furent alors lus, dont quelques-uns déclenchèrent de longs applaudissements, comme celui du Dr Eugène Ricklin, dernier président de la Deuxième Chambre du Landtag, créateur du Nationalrat et président du Heimatbund. Suivirent les télégrammes des autonomistes bretons, des autonomistes corses et du parti National flamand de Belgique, dont la lecture fit grande impression : les assistants éprouvaient vraiment le sentiment de vivre une heure historique de l’Europe nouvelle. Dans une discussion plus libre furent alors abordées les questions relatives à la propagande, au recrutement des militants et aux mesures de sécurité des membres. Puis l’auditoire entier chanta avec entrain, sur l’air de cavalerie «Frisch auf, Kameraden, aufs Pferd !», un hymne nouveau composé par un instituteur :

Steh auf, Volk am Rhein und am Moselstrand !
Auf zum Kampf für die Freiheit der Deinen !
Die rot-weisse Fahne weht herrlich durch’s Land,
Sie ruft euch wohl auf, euch zu einen.
Wir wollen keine Knechte sein
Dir Heimat gehört unser Herz allein !

Und ist einst bestanden des Kampfes Not,
Dann stehn wir in Treue verbundet,
Und grüssen das strahlende Morgenrot,
Das uns Frieden und Freiheit verkündet.
Wir wollen keine Knechte sein,
Dir Heimat gehört unser Herz allein !

La réunion s’acheva vers les 18 h au milieu des vivats en l’honneur de l’Alsace-Lorraine et par la distribution du tract Quelques constatations objectives :
«Le peuple alsacien-lorrain est aussi civilisé que tout autre peuple d’Europe. Au Moyen Age et à l’époque de la Réforme, le territoire de l’Oberrhein (Rhin Supérieur), avec sa capitale Strassburg, était en tête dans tous les domaines du savoir et pouvoir humain. Le peuple alsacien-lorrain est laborieux, pratique, d’un esprit subtil. Il a de l’ordre et est enclin au progrès. Il compte beaucoup de grands hommes : poètes, artistes, savants, généraux et fonctionnaires.
«Le peuple alsacien-lorrain habite un pays qui jouit d’une excellente position géographique et qui est riche en trésors, tant sur que sous terre. Ses routes sont les meilleures que l’on puisse imaginer. Ses cours d’eau dissimulent encore des forces insoupçonnées qui pourront être d’une grande utilité économique.
«Mais le peuple alsacien-lorrain fait partie de ces petits peuples malheureux que l’on prive du droit de vivre leur propre vie. Par le traité de Versailles, la France s’est fait remettre en 1919 l’Alsace-Lorraine sous prétexte de la libérer. La France nous a promis en 1914 (le général Joffre à Thann), en 1918 et en 1919 (le président Poincaré) qu’elle respecterait nos mœurs, nos coutumes et toutes nos particularités. A la suite de ces promesses, le peuple alsacien-lorrain a remis en toute confiance son sort entre les mains de la France.
«Cependant, huit ans après la signature de la paix, la France n’a pas encore tenu ses promesses solennelles. L’Etat français brime notre langue maternelle. Il l’a fait disparaître de la vie publique du pays. Un scandale sans précédent dans le monde civilisé a été causé par la décision de Paris de n’appeler aux fonctions honorifiques de jurés de Cours d’Assises que les Alsaciens connaissant la langue française. Les écoles ne servent pas à l’éducation, mais à la francisation de nos enfants. Elles ont pour résultat l’abrutissement de notre peuple et sa mise en tutelle intellectuelle.
«Les Alsaciens-Lorrains sont refoulés à l’arrière-plan dans toutes les administrations. Des Français qui ne comprennent pas la langue de notre pays occupent tous les emplois supérieurs. Nous possédons ici un corps de gendarmerie quatre fois plus nombreux qu’avant la guerre. La police n’est pas moins forte. Son système de mouchardage constitue un outrage constant pour notre peuple.
«Nous autres, Alsaciens-Lorrains, nous payons trois ou quatre fois plus d’impôts que les gens de l’Intérieur de la France. Ce fait constitue une entrave au libre développement de notre vie économique. Le vignoble alsacien-lorrain, une branche importante de notre agriculture indigène, est voué à la ruine. Nos lois modèles et nos institutions (loi municipale, loi sur les assurances sociales par exemple) sont menacées par la politique française d’assimilation. Notre réseau de chemin de fer, merveilleusement organisé, est administré de telle façon qu’il deviendra tôt ou tard un butin pour la Compagnie de l’Est.
«Les catholiques et les protestants alsaciens-lorrains sont menacés par les lois laïques françaises qui signifient l’expropriation des biens cultuels et la destruction de la religion. La vie intellectuelle propre à notre pays se désagrège. Les fêtes patriotiques et les banquets se substituent à une culture sérieuse. A ce malheur, il faut ajouter la haine monstrueuse dont les Français poursuivent les Alsaciens-Lorrains qui réclament pour leur peuple les droits les plus élémentaires (Cf. les actes de violences à Colmar, le 22 août 1926). Bref, nous en sommes arrivés au point où il s’agit de dire : Jusqu’ici et pas plus loin !
«La France n’a pas su jusqu’à présent se rendre digne de la confiance de l’Alsace-Lorraine. Les Alsaciens-Lorrains ne peuvent pas continuer à se laisser traiter comme un peuple colonisé. Ils réclament les droits dont ils avaient confié l’exercice à la France.
«Le Parti autonomiste alsacien-lorrain se fait l’avocat de cette revendication. Il veut grouper tous ceux qui sont déjà dégoûtés du rabaissement systématique de leur peuple, des brimades et des mauvais traitements. Le Parti autonomiste est le parti de tous les Alsaciens-Lorrains qui aiment leur pays de la manière dont un peuple cultivé, et qui a du caractère, doit aimer son cher pays. Son mot d’ordre simple et clair est le suivant :
«Contre le chauvinisme français, contre les traîtres qui se trouvent dans le pays, pour le Progrès et la Liberté, l’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains ! Elsass-Lothringen den Elsass-Lothringern !»
Un bulletin d’adhésion y était inclus ; il était à envoyer au «Comité provisoire du Parti autonomiste, à Strasbourg, 3 rue St Etienne», au siège de la Zukunft.
Les originalités qu’apportait le nouveau parti alsacien-lorrain, étaient, d’abord le remplacement final du «cadre de la France» par le «cadre de l’Europe», puis, la substitution de «Minorité Nationale opprimée» à la simple mention de «Minorité Nationale» du Heimatbund. Et dans les rues de Strasbourg résonnait le nouveau refrain :

Nous ne voulons pas être des valets ;
A toi seule, Heimat, appartient notre cœur !

4. Le Comité Central des Minorités Nationales de France

L’autonomisme et le fédéralisme apparaissent au XXème siècle comme les plus grandes idées-forces qui régiront la politique du prochain siècle ; il s’agit là d’un phénomène mondial encore peu étudié, qui inquiète à juste raison les Etats-Nations du XIXème siècle, fondés par la violence et la ruse, et appelés à disparaître.
Les autonomistes alsaciens-lorrains, comme le montrent les télégrammes de félicitation lus le 25 septembre 1927, étaient surtout en relation avec les autonomistes bretons, corses et flamands de Belgique.
Manifestation naturelle du dynamisme vital des peuples, l’autonomisme, pour le gouvernement français, sa police et sa justice, était et ne pouvait être qu’une manœuvre pangermanique. Or, rien n’était plus faux. Sans remonter au XIXème siècle et en se limitant à quelques faits significatifs, il importe de signaler la diffusion à 100 000 exemplaires par Lionel Radiguet de la Constitution Nationale pour une République Bretonne. En réaction contre la politique linguistique et anticléricale du gouvernement Combes qui voulait proscrire la langue bretonne du catéchisme et des églises, l’abbé Yann-Vari Perrot (1877-1943) avait fondé en 1905 le Bleun-Brug. En 1911, l’année même où le Kaiser Guillaume II octroyait au Land Elsass-Lothringen la célèbre Constitution du 31 mai 1911 qui faisait de l’Alsace-Lorraine l’équivalent d’un Etat fédéré, trois Bretons Le Mercier d’Erm, Le Rumeur et Guenguen, créaient le Parti Nationaliste Breton qui réclamait «la séparation intégrale d’avec la France, l’indépendance politique de la nation bretonne et la reconnaissance de la langue bretonne comme seule langue nationale». Tous ces mouvements, tant politiques que culturels, protestaient cette même année contre l’inauguration du monument de Jean Boucher symbolisant l’Union de la Bretagne à la France que Laine fit proprement sauter au petit matin du 7 août 1932.
Le Manifeste séparatiste avait paru en octobre 1911, et en septembre 1912, le mensuel Breiz Dishual (Bretagne Libre) écrivait sous la signature de Georges Le Rumeur : «Bretons, mes chers compatriotes, si vous m’en croyez, ne vous souciez pas plus de la politique française que de celle de l’Angleterre ou de l’Espagne ! Nous avons de tout temps été opprimés, aussi bien par les monarchistes que par les républicains, aussi bien par les Blancs que par les Rouges ou les Bleus. Ne soyons donc ni rouges, ni blancs, ni bleus. Laissons ces trois couleurs aux fils de notre marâtre (la France) : ce sont celles de son drapeau. Soyons Bretons uniquement ! Créons-nous notre politique à nous, c’est-à-dire une politique toute bretonne. Là est le salut de la patrie. Puisque nous n’avons rien à attendre des Français, si ce n’est la vexation et l’opposition perpétuelle, travaillons à nous unir pour pouvoir enfin reconquérir ce dont ils nous privent injustement depuis quatre siècles : la liberté de nous gouverner nous-mêmes…»
En 1914, la guerre entraîna la disparition de Breiz Dishual et du premier parti autonomiste breton. 240 000 Bretons furent massacrés pour une cause qui n’était point la leur, et ironie du sort, pour la destruction de l’Etat fédéré Elsass-Lothringen.
Mais la guerre de 1914-1918 avait été proclamée «guerre du Droit», notamment du Droit des Peuples à disposer d’eux-mêmes ; et les différents traités qui suivirent essayèrent, plutôt mal que bien, d’en faire l’application partielle à l’Europe Centrale, comme du reste les bolcheviks en Russie. Au début de 1919, Régis de l’Estourbeillon (1858-1946) remettait aux délégués de la Conférence de la Paix à Paris une pétition signée par 800 personnalités bretonnes pour réclamer les droits de la langue et des libertés bretonnes, car «la Bretagne forme véritablement dans la communauté française une nation et un peuple distinct».
Dès 1918, Job de Roincé, Prado et Marchal fondaient un nouveau parti politique, Unvaniez Yaouankiz Breiz (Union de la Jeunesse Bretonne) qui en janvier 1919 publiait le premier numéro de son bulletin Breiz Atao (Bretagne toujours). L’homme du destin était alors Morvan Marchal (1900-1963), né en Pays Gallo, à Vitré, à 12 km de la frontière française. Au milieu des jeunes étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts de Rennes, Marchal était «celui qui savait». Il possédait à fond son histoire de la Bretagne et il avait été éveillé au celtisme lors de l’enterrement du père de son ami Prado à Ploemeur : à côté du cercueil, les gars ripaillaient et chantaient dans la langue rauque et chuintante du Bro Wenned (Vannetais).
Conformément aux pensées du président américain Wilson, qui voulait accorder aux petites nations les mêmes droits qu’aux grandes, Marchal et son équipe de Breiz Atao se fixèrent comme objectif de montrer l’existence de la Nation Bretonne, de manière à lui obtenir une autonomie politique incontestable. Dès la troisième livraison de Breiz Atao, le dilemme était posé : ou bien l’autonomie régionale, ou bien le séparatisme ! Numéro après numéro, Breiz Atao démontrait que la Bretagne, même niée par Paris, n’en constituait pas moins une véritable nation, alors que certains Etats souverains en Europe n’en étaient pas. La Suisse et la Belgique n’étaient que des conglomérats dûs au hasard de l’histoire ; le Luxembourg et le Liechtenstein étaient de simples reliques du Moyen Age ; et ces quatre Etats n’étaient que des zones géographiques neutres, maintenues ainsi par un accord tacite de leurs riverains.
En 1924, Morvan Marchal opposait la Bretagne de civilisation nordi­que à la France de civilisation latine, opposition qu’Hémon Roparz (Louis-Paul Némo, Brest 1900-1978) illustra dès l’année suivante dans son roman M. Bimbochet en Bretagne : «Nous avons toujours été des Nordiques, déclarait l’héroïne. Aussitôt détachés de la France, c’est vers le Nord que nous avons regardé, comme une aiguille aimantée, quand on l’a dérouillée, retrouve instantanément la bonne direction».
A l’extérieur, le succès des Celtes Irlandais exaltait l’ardeur des autonomistes bretons, et à l’intérieur, l’Alsace-Lorraine leur indiquait le chemin à suivre, grâce au mouvement de la Zukunft et au Heimatbund. Au début d’octobre 1926, Morvan Marchai envoyait son énergique lettre de soutien au Heimatbund.
L’année suivante, du 15 au 21 septembre 1927, Bleun-Brug organisait à Morlaix un important congrès auquel assistèrent des autonomistes alsaciens-lorrains, notamment les abbés Cuny et Valentini, rédacteurs à la Lothringer Volkszeitung. La déclaration finale du congrès s’inspirait de la doctrine fédéraliste et réclamait un Parlement et un pouvoir exécutif bretons, avec budget autonome. L’abbé Madec fonda La Patrie Bretonne Pour promouvoir ce programme et lorsque Mgr Duparc eut condamné les autonomistes politiques bretons, la revue fut imprimée sur les presses de la Lothringer Volkszeitung à Metz, 32 rue Mazelle jusqu’à sa disparition en 1929. Au Congrès de Morlaix, Bleun-Brug donnait son adhésion au projet de loi déposé le 19 janvier 1927 sur le bureau de la Chambre des Députés par les députés de la Volkspartei, Michel Walter, Thomas Seltz Eugène Millier, Oberkirch, le Dr Pfleger, Bilger, Brom et Silbermann en vue d’obtenir un Parlement délibératif et un pouvoir exécutif propre à l’Alsace-Lorraine.
Morvan Marchal avait visité les hommes de la Zukunft dès février 1926 ; devant l’évolution politique de l’Alsace-Lorraine, Marchai, Olier Mordrel, Fransez Debauvais et Yann Brider transformèrent l’Unvaniez Yaouankiz Vreiz en Strollad Emrenerien Vreiz ou Parti autonomiste breton (P.A.B.) en août 1927 et préparèrent le fameux Congrès de Rosporden sur lequel on reviendra plus loin.
Le mouvement autonomiste corse remonte au moins au XVIIIème siècle et le conflit des Paoli contre les Buonaparte est bien connu. En 1914, Saveriu Paoli et Ghjacumu Versini publiaient à Marseille A Cispra franchement autonomiste, où se lisaient des phrases telles que : «La Corse n’est pas un département français, mais une nation vaincue qui doit renaître» et «La Corse ne souffre que d’un seul mal, celui de ne pas être elle-même».
En 1920, Petru Rocca fondait A Muvra, ghjurnale di e pieve di Corsica, qui parut jusqu’en 1940, d’abord à Paris, puis à Ajaccio, doublée d’une maison d’édition portant le même titre et qui publia beaucoup de documents historiques. Avec l’avocat Palmieri, Petru Rocca fonda ensuite le Parti autonomiste corse (P.A.C.) ou «Partitu Corsu Autonomista A Muvra» qui comptait parmi ses adhérents Lucien-Marius Orsoni (industriel à Amiens), Jean Nottini, dit Sampetruccio (poète corse), Paul-François Grazziani (archiviste départemental), Maître Palmieri (avocat), Natalucci, Petru Rocca, Manfreddi, etc. Lorsque le Dr Roos fonda le Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine, le 25 septembre 1927, Petru Rocca lui avait envoyé la veille le télégramme suivant : «En ce jour, digne affirmation volonté libre disposition Minorités Nationales, Parti Corse et A Muvra souhaitent frères d’Alsace-Lorraine répondent noblement outrages, succès justes revendications et assurent vives sympathies».
Enfin, les autonomistes alsaciens-lorrains se trouvaient encore en relations avec les autonomistes flamands. Dès 1831, un mouvement flamand avait été fondé par Jan Frans Willems ; le jeune poète mort à 24 ans, Albrecht Rodenbach, organisa à 19 ans la résistance à l’assimilation dans l’enseignement secondaire et dans les universités belges, créait le Mouvement des Etudiants Flamands, et dotait le flamingantisme d’une dynamique politique révolutionnaire catholique. La revendication de l’autonomie flamande était dans l’air lorsqu’éclata la guerre de 1914. Pour échapper à l’occupation allemande, beaucoup de Flamands s’étaient réfugiés dans la Hollande neutre, d’où le 11 juillet 1915, ils envoyèrent un télégramme au roi Albert Ier pour lui rappeler sa promesse : «Une Flandre libre dans une Belgique libre». En réponse, les deux professeurs signataires, Antoon Jacob et René De Clercq, furent relevés de leurs fonctions dans l’enseignement !
Mais c’était sur place, en Belgique occupée, que le nationalisme flamand se développait le plus. Le 17 janvier 1917, une assemblée de 46 activistes, sous la présidence du professeur Pieter Tack, convoquait pour le 25 février suivant une assemblée provisoire de 250 délégués flamands qui approuvaient le principe de l’autonomie de Vlaanderen et la création d’un Landtag ou Conseil de Flandre. Le 21 mars 1917, sur demande des Flamands, le gouvernement allemand accordait l’autonomie à la Flandre. Le Conseil de Flandre déclarait en novembre 1917 la déchéance du gouvernement belge réfugié à Nantes, et le 22 décembre 1917, la Flandre se proclamait indépendante et Etat souverain.
Le mouvement autonomiste flamand se développait non seulement en Hollande et en Belgique mais aussi parmi les troupes belges qui combattaient aux côtés des Français sous les ordres du roi Albert Ier. En effet, les soldats belges eurent vite constaté que les Flamands formaient 80 % des combattants et seulement 20 % des officiers, alors que les Wallons représentaient 80 % des officiers et seulement 20 % des combattants ; les Flamands étaient envoyés au feu par des ordres français qu’ils ne comprenaient pas ! Une telle situation donna naissance en 1917 au Mouvement du Front, qui expédia des lettres au roi, au pape, au cardinal Mercier et entra en contact avec l’Etat indépendant de Flandre. La révolte couvait et les canons risquaient d’être retournés contre le gouvernement belge, lorsque les généraux wallons profitèrent de l’offensive de 1918 pour faire massacrer les régiments flamands.
La guerre finie, se constitua immédiatement le Front Flamand qui en 1919 fit élire 5 députés et 9 en 1925. Le chef du nationalisme flamand était le Dr Auguste Borms, condamné à mort et emprisonné depuis 1918 ; Pourtant, contre toute légalité, il fut élu en 1928 député d’Anvers par 85 000 voix contre 42 000 au belgisant «patriote» Baelde ! L’élection fut annulée, mais le Dr Broms fut libéré en 1929. En 1927, l’autonomiste flamand le plus actif était Ward Hermans, né en 1897 à Tournai ; lui aussi avait envoyé un télégramme de félicitations à Karl Roos pour la fondation du Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine (Roos avait passé la guerre en Belgique comme chef de gare).
Au congrès breton de Rosporden les 9 et 10 septembre 1927 se rencontrèrent les délégués du Parti autonomiste breton, du Parti autonomiste corse, du Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine et du Parti nationaliste flamand. Le siège de l’assemblée se trouvait à l’hôtel Flatres : «Nos banquets hachés de discours et de chants, notre défilé en ville avec banderoles et drapeaux se terminant par la cérémonie au cimetière, notre réunion publique contradictoire où nous nous sommes imposés de bout en bout firent sensation» 1. Les Alsaciens-Lorrains étaient représentés par Paul Schall et Hermann Bickler, étudiant en droit.
Deux jours plus tard, le 12 septembre 1927, à Quimper, hôtel de l’Epée, fut signée la première charte de fondation du «Comité Central des Minorités Nationales de France» :
«En présence de MM. Paul Schall, représentant mandaté du Heimatbund d’Alsace-Lorraine et de l’Elsass-Lothringisch-Autonomistische Partei 2 ; Morvan Marchal et Olier Mordrel, représentants mandatés du Strollad Emrenerien Vreiz (S.E.V.) ; Petru Rocca, représentant mandaté du Partitu Corsu Autonomista ;
«Il a été décidé la fondation d’un «Comité Central des Minorités Nationales de France», composé à l’origine des organisations ci-dessus nommées, et ayant essentiellement pour buts d’harmoniser les efforts de tous les groupements adhérents et, le cas échéant, de les représenter en bloc.
«Il a été entendu :
1 — Que seuls les groupements se réclamant du droit des Minorités Nationales seront ultérieurement admis à poser leur candidature audit Comité, ayant seul autorité pour décider de leur admission.
2 — Qu’étant donné la connexion des politiques des Etats français et belge à l’égard des Minorités Nationales, un ou plusieurs représentants du mouvement nationaliste flamand de Belgique seront sollicités pour entrer dans ledit Comité en qualité d’observateurs.
3 — Que les statuts dudit Comité seront immédiatement mis à l’étude de part et d’autre.
4 — Qu’afin d’arrêter ces statuts, une réunion de délégués ci-après signataires, auxquels pourront s’adjoindre les représentants d’autres Minorités Nationales de France invités par eux, aura lieu en principe à Paris, dans le courant du mois d’octobre ou du mois de novembre 1927. «En vertu de quoi, le «Comité Central des Minorités Nationales de France» est fondé en date du 12 septembre 1927.

Olier Mordrel Paul Schall
Petru Rocca Morvan Marchal»
1. Olier Mordrel : Breiz Alao (1973) p. 129. Parmi les trois Flamands se trouvaient Ward Hermans et Franz Wieldiers.
2. En réalité, le Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine ne sera fondé que le 25 septembre suivant.

Après la création déjà vue de l’Elsass-Lothringisch-Autonomistische Partei le 25 septembre 1927, devenue l’Unabhangige Landespartei le 19 novembre suivant, se réunit effectivement à Paris, le 4 décembre 1927, le Comité Central des Minorités Nationales de France qui lança une vigoureuse protestation contre l’interdiction par le gouvernement français des journaux autonomistes alsaciens-lorrains le 12 novembre de la même année.
Le second Congrès du Parti autonomiste breton s’était réuni à Châteaulin les 18 et 19 août 1928 ; les Alsaciens étaient représentés par Paul Schall et le nouveau député de Saverne Camille Dahlet. S’y trouvaient aussi les représentants des partis autonomistes ou nationalistes irlandais, gallois, flamand et corse. Avec le fédéralisme était revendiquée l’autonomie administrative, avec parlement ; l’on réaffirma que l’autonomie ne s’opposait nullement aux intérêts de l’Etat français et que le programme autonomiste pouvait se réaliser «dans le cadre de la France». Pourtant, le gouvernement français avait essayé de faire échouer le congrès en faisant occuper toutes les chambres disponibles de la ville par 80 gendarmes qui avaient précédé les congressistes. Heureusement le temps était beau. «Et le lendemain de la première séance, on eut ce spectacle savoureux de voir des délégués avec leurs dames sortir un peu fatigués des meules où ils avaient passé la nuit, tandis que les gendarmes grassouillets se faisaient allègrement la barbe aux fenêtres des meilleures chambres de la ville». (L’Œuvre, 20 septembre 1928).
Le député Camille Dahlet ne retourna pas immédiatement en Alsace ; avec le Breton Maurice Duhamel, il alla participer à Genève du 28 au 30 août 1928 comme observateur au Congrès International des Minorités Nationales, qui représentait environ 30 millions de personnes, la plupart de langue germanique, comme les Allemands de Pologne, des Sudètes (Tchécoslovaquie), du Tyrol (Italie) ou de Lituanie.
Maurice Duhamel justifiait ainsi la conduite des autonomistes français dans l’article «Le droit des Minorités Nationales» paru dans Breiz Atao le 17 mars 1929 :
«… Nous sommes en France une minorité ethnique et linguistique. Certes, nos revendications sont réalisables par une entente avec l’Etat français, s’il abandonnait son anachronique forme unitaire pour adopter la forme fédérale. Mais rien ne prouve que les vieillards bornés qui le dirigent délaisseront leur mystique de la Nation Une et Indivisible pour s’accorder enfin au grand rythme de l’évolution mondiale. En ce cas, notre seul espoir résiderait en une solution internationale des questions minoritaires, dont la question bretonne n’est qu’un aspect particulier. Poincaré, en lisant ces lignes, dira encore, comme il l’a dit à la Chambre, que nous spéculons sur l’aide de l’extérieur. Comme si la France n’avait pas accueilli l’aide de l’extérieur lorsque de 1914 à 1918, elle luttait pour son existence ! Nous luttons, nous aussi, pour notre existence, pour notre nationalité, notre langue, notre culture. Nous ne nous mettons à la remorque de personne. Mais nous serions bien naïfs si nous repoussions les alliés que nous pouvons trouver en chemin, lorsqu’il s’agit des intérêts vitaux de notre pays, lesquels au surplus coïncident ici avec ceux de la paix du monde».

5. L’Elsaessischer Oppositionsblock et la Wahrheit de Zorn von Bulach

On a vu à la fin du chapitre VIII que le baron Claus Zorn von Bulach fils de l’ancien Staatssekretar du Land Elsass-Lothringen, avait fondé à Strasbourg, le 8 juillet 1922, l’éphémère Elsaesserpartei ou Parti Alsacien. Au début de 1927, il relançait son parti sous le nouveau nom de Elsaessischer Oppositionsblock ou Bloc Alsacien d’Opposition. Et le 19 février 1927, de ses propres deniers, il fondait un nouveau journal bi-mensuel, Die Wahrheit (La Vérité) avec en sous-titre : Die Wahre Stimme unseres Elsass Und. Offizielles Organ des Elsaessischen Oppositionsblocks, (c’est-à-dire : «la vraie voix de notre cher pays alsacien ; organe officiel du Bloc Alsacien d’Opposition»).
Plus que journal, Die Wahrheit était un recueil de tracts incendiaires et dépassait de loin l’agressivité de la Zukunft ou de la Volksstimme. Alors que la Zukunft tirait à 35 000 exemplaires sous la direction de Paul Schall, la Wahrheit de Zorn von Bulach atteignait déjà 50 000 exemplaires en avril 1927 et parvenait à 70 000 le mois suivant ; et pourtant l’Elsaessischer Oppositionsblock ne comptait même pas 3 000 membres ! Le directeur de ce journal peu ordinaire était un coureur cycliste âgé de 31 ans, Charles Baumann, que le baron von Bulach avait appris à connaître par les courses. «Nous avons porté le combat autonomiste dans les masses populaires, expliquait Baumann. Nous avons su parler au petit peuple dans sa langue à lui, non comme des savants, mais comme le peuple pense et ressent. La Zukunft et la Volksstimme étaient des journaux écrits par des savants et des demi-savants pour des savants. Notre Wahrheit s’imposait au peuple comme feuille du peuple, ainsi que le révèlent les chiffres des ventes».
Les articles, surtout ceux qui étaient signés Verus, étaient écrits au vitriol et dépassaient en violence tout ce qu’on pouvait imaginer. Dans l’article «Fumier Français», on pouvait lire : «La violation du Droit des peuples par Bismarck n’est pas aussi grande que celle commise par la glorieuse et archi-pourrie Troisième République Française. Bien que l’on nous ait fait violence à l’époque, nous ne pouvons dire que du bien de nos anciens maîtres allemands».
Et les condamnations de pleuvoir ! Le 19 mars 1927, la Wahrheit protestait contre l’oppression venant de la part des Armagnacs et des Pirates français : «Oui, la force prime le droit dans le pays de ces Armagnacs, c’est-à-dire de ces Français, qui sont arrivés chez nous, dans ce pays où les pirates de la mer sont venus pour nous piller ! J’ai été condamné à 200 francs d’amende par ces gens sans aveu (dieses hergelaufene Volk), par un tribunal lui-même sans aveu, qui au fond et en attendant nous concerne aussi peu qu’un tribunal chinois, puisque nous n’avons absolument pas encore décidé par un plébiscite ce que nous voulons être !».
Le 14 mai 1927, dans un article intitulé «Zehn fur einen !» (Dix pour un !), la Wahrheit appelait à la guerre civile en demandant aux ouvriers et aux paysans alsaciens-lorrains d’aiguiser leurs couteaux et de marteler leurs faux : «die Messer zu wetzen und die Sensen zu dangeln». L’on mobilisait une troupe d’assaut, une troupe de choc, Der Stosstrupp, et cet appel était entendu jusqu’au fond des casernes. Par exemple à la caserne du 4ème bataillon de mitrailleurs à Mulhouse, le jeune Gasser Joseph d’Isenheim écrivait à la Wahrheit : «Tous ceux qui ont donné leurs noms sont partisans du plébiscite. Ils veulent tous faire partie du Stosstrupp. Malheureusement, cela dure trop longtemps avant que cela ne commence, car nous aimerions tous aider à chasser nos libérateurs du pays ! C’est moi qui ai excité tout mon entourage. Si vous avez besoin de moi, vous pouvez compter sur moi !…». Et il donnait vingt noms de soldats, parmi lesquels Xavier Guthmann de Dessenheim, Albert Baumann de Colmar, Léon Kauffmann de Turckheim, etc. Le 19 juillet 1927, un Lorrain membre de l’Oppositionsblock se présentait à l’ambassade d’Allemagne au Luxembourg pour demander des armes, surtout des gaz, contre les Français : «Waffen fur den Kampf gegen die Franzosen, vor allem Gas».
L’objectif primordial de la politique du baron Zorn von Bulach et de son parti était la réalisation du plébiscite refusé à l’Alsace-Lorraine après la guerre. A la mi-juillet 1926, le Dr Ricklin avait écrit au secrétaire général de la Ligue des Droits de l’Homme, Henri Guernut : «Si la France ne veut pas nous accorder l’autonomie à laquelle nous avons un droit naturel, nous nous considérerons comme une Minorité Nationale opprimée et nous nous tournerons vers la Société des Nations». La Wahrheit mit la menace à exécution et le 17 juin 1927, elle envoyait une motion à la Société des Nations à Genève, afin de réclamer pour les Alsaciens-Lorrains le droit à l’autodétermination.
Pour les élections législatives prévues en avril 1928, le baron Clan Zorn von Bulach avait dès le 30 avril 1927 lancé le slogan : «Plébiscite et Indépendance comme la Suisse (Volksabstimmung und Unabhängigkeit. wie die Schweiz !)» et au cas où cette indépendance n’aurait pas encore été réalisable dans le cadre si attendu des Etats-Unis d’Europe, la Wahrheit réclamait au minimum l’érection de l’Alsace-Lorraine en Etat fédéré dans le cadre de l’Etat français.
Cette campagne en faveur de l’autonomie et de l’indépendance de l’Alsace-Lorraine dans le cadre des Etats-Unis d’Europe indisposait au plus haut degré les autorités françaises qui cherchèrent un moyen pour étrangler la voix du bouillant baron. Elles en trouvèrent le prétexte en avril 1927 dans l’affaire de Gerstheim. Un militaire alsacien du contingent n’ayant pas réglementairement boutonné son uniforme avait été appréhendé et brutalement battu par les gendarmes. Le baron, témoin de la scène, intervint immédiatement, prit la défense chevaleresque de la victime et convoqua immédiatement un meeting de protestation qui expédia au préfet une motion menaçante pour réclamer réparation et la punition des gendarmes, faute de quoi l’Elsaessischer Oppositionsblock passerait lui-même à l’action ! Le texte de cette motion et sa menace permirent aux représentants du gouvernement français d’accuser Zorn von Bulach d’incitation à l’émeute, et le baron se vit condamné à trois mois de prison.
Le 30 juillet 1927, l’illustre prisonnier devait être libéré à 8 heures du matin, et le rédacteur en chef de la Wahrheit, Charles Baumann, avait décidé d’en faire un triomphe. La veille, une édition spéciale de la Wahrheit annonçait la nouvelle et appelait tout le monde à une manifestation de masse devant la prison Raspelhaus. Un cinéaste fut engagé par contrat et payé 3 500 francs pour filmer l’événement. Comme l’administration française craignait précisément une telle manifestation, elle décida de libérer discrètement Claus Zorn von Bulach deux heures plus tôt, de sorte qu’à 6 heures du matin, le frère de la victime et un docteur vinrent le chercher en auto.
Le petit trio matinal se rendit d’abord à la Meinau chez Charles Baumann qui se trouvait alors déjà à Strasbourg en train d’organiser la manifestation populaire ; il distribuait une nouvelle édition spéciale de la Wahrheit et plantait des drapeaux rouge-et-blanc, couleurs de l’Alsace-Lorraine. Rappelé d’urgence, Baumann apprit avec consternation qu’un arrêté préfectoral avait contraint le prisonnier à être libéré en avance avec obligation de quitter immédiatement Strasbourg, sous peine d’une nouvelle arrestation ; et cette disposition risquait de faire rater complètement la grande manifestation prévue. 11 pressa donc vivement le baron von Bulach de ne point se dérober à la foule : «Si vous avez donné votre parole à un individu, moi, Charles Baumann, je l’ai donnée au peuple». Cet argument démocratique emporta l’adhésion de l’aristocrate. Et un scénario fut de suite mis au point.
Afin de tromper les espions et les mouchards de la police, un convoi de trois taxis prit la direction de Gerstheim, via Erstein, puis tourna vers Geispolsheim pour revenir par Lingolsheim à Strasbourg et déboucher à proximité de la prison Raspelhaus. Entre temps, la foule s’était amassée sur le quai des Abattoirs et dans toutes les rues avoisinantes de la prison. Des policiers circulaient dans la foule en déclarant mielleusement que le baron Claus Zorn von Bulach était depuis longtemps sorti de prison ; du reste, les journaux du matin confirmaient leurs dires. Mais les membres de l’Oppositionsblock rétorquaient que ce n’était pas vrai et que sous peu les faits viendraient dévoiler les manœuvres mensongères qui visaient à priver le prisonnier du soutien populaire. Les policiers en uniforme et en civil riaient sous cape en pensant à l’énorme déconvenue des manifestants, déception qui pourrait même se retourner finalement contre le baron qui aurait berné ses partisans.
La cloche de la tour des abattoirs sonnait les 8 heures fatidiques, lorsque le convoi de taxis se fraya difficilement un chemin à travers la marée humaine. Sous leurs chapeaux profondément enfoncés et derrière leurs cols hautement relevés, les occupants des voitures ne furent point reconnus. Arrivés devant le portail de la prison, les automobilistes sautèrent prestement hors de leurs véhicules et Charles Baumann cria à tue-tête : «Der Baron ! Der Baron !» Un immense crie de joie s’éleva du milieu de la foule qui était persuadée que Zorn von Bulach sortait en ce moment de prison.
Bientôt, le monocle logé dans l’orbite gauche, le baron trônait sur de fortes épaules, tandis que d’un taxi ouvert montait un immense et beau drapeau alsacien que la foule acclamait, avec la libération du baron, comme la propre libération anticipée de l’Alsace : «Die rotweisen Farben flatterten freudig im Morgenwind. Ein einziger Jubelschrei ging durch die elsässischen Massen, die in der Befreiung des Barons ihre eigene Befreiung vorzuahnen glaubten»1. Tandis que la police déroutée tentait de s’emparer en vain de Claus von Bulach, ce dernier traversait la foule joyeuse et saluait le fier drapeau ethnique. Dans la dernière voiture, le cinéaste s’affairait à filmer la scène. Longtemps, la police française chercha à mettre la main sur le film documentaire que l’on devait projeter en Allemagne, et même aux Etats-Unis. La police poussa même le directeur de la firme cinématographique à rendre à Baumann les 3 500 francs afin de pouvoir réclamer la remise du film ; le contrat signé fit échouer c manœuvres policières, et le film fut déposé dans le coffre d’un notaire où il existerait encore, si toutefois le temps ne l’a point détruit. Quant au baron von Bulach, il avait si bien profité du calme de la prison que la baronne mit un héritier au monde, neuf mois après ce mémorable 30 juillet 1927.

1. J. Wurch : Grenzlandschicksal des Elsasses (1973) p. 41.

Le 20 août 1927, Zorn von Bulach envoya une lettre ouverte au Président du Conseil Raymond Poincaré : «Nous Alsaciens, nous vous envoyons tous au diable, vous les Français, et nous vous souhaitons de disparaître d’ici aussi vite que vous y êtes venus en 1918… Nous en avons marre de tout joug étranger (Wir Elsaesser, wir wünschen sie, die Franzosen, alle zum Teufel, dass sie nochmals so schnell verschwinden, als sie 1918 hergekommen sind… Wir haben jedes fremdländische Joch satt bis Uber die Ohren). Ce que les Allemands ne sont point arrivés à faire en 44 ans, savoir nous défendre de chanter la Marseillaise en Alsace, les Français y sont parvenus en quelques années avec une incroyable habileté. Personne en Alsace ne chante plus aujourd’hui la Marseillaise !»

6. Création de l’Unabhdngige Landespartei (ULP)

L’autonomisme folklorique et haut en couleurs du baron Claus Zorn von Bulach charriait le bien comme le mal ; il galvanisait certes les masses populaires, mais il n’en demeurait pas moins dangereux par ses défis continuels et irresponsables. Les chefs du Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine ou Elsass-Lothringisch-Autonomistische Partei pensèrent qu’il était possible d’annexer la popularité du Baron et de neutraliser ses effets néfastes. C’est pourquoi, après de laborieuses tractations, l’Elsass-Lothringer Oppositionsblock de Bulach fusionna le 19 novembre 1927 avec l’EIsass-Lothringisch-Autonomistische Partei du Dr Roos, pour donner naissance à un nouveau parti : die Unabhangige Landespartei ou Parti Régional Indépendant. Et un nouveau programme fut rédigé, que nous reproduirons complètement parce qu’il est introuvable :
«L’Unabhängige Landespartei réclame pour l’Alsace-Lorraine la reconnaissance par la France de son droit de disposer d’elle-même. La France avait basé durant près de 50 ans sa revendication de l’Alsace-Lorraine sur la violation par l’Allemagne du Droit des Peuples à disposer d’eux-mêmes. La récupération de l’Alsace-Lorraine par la France donne donc à ce Droit des Peuples une signification particulière aux yeux mêmes de la France.
«Or, en 1918, la France n’a pas pris en considération notre droit à disposer de nous-mêmes. Jusqu’ici, le plébiscite n’a pas encore eu lieu. Un million et demi d’hommes, qui parlent la langue allemande depuis 15 siècles, habitent en Alsace-Lorraine. A cette population, la France doit accorder tous les droits reconnus aux Minorités Nationales par les traités auxquels le gouvernement français a collaboré. Donc, la France doit aussi accorder à l’Alsace-Lorraine de langue allemande les droits prévus par la Société des Nations en faveur des Minorités françaises, comme par exemple en faveur des Canadiens français, et qui ont été accordés par d’autres nations.
«En application de ces principes, l’Alsace-Lorraine doit obtenir pour toujours une administration autonome. La population de langue française d’Alsace-Lorraine sera libre de réclamer son rattachement à cette administration autonome qui s’étendra sur tous les domaines de l’Etat, y compris les richesses du sol, et sur toutes les institutions publiques et juridiques, y compris les transports et l’administration de la justice. Tout ce qui appartenait à l’Alsace-Lorraine au moment de l’armistice demeure sa propriété ; ces biens constituent une propriété inaliénable et incessible pour l’Alsace-Lorraine. La langue de l’administration, de la justice et de l’enseignement doit être l’allemand, langue nationale de l’Alsace-Lorraine. L’usage d’une autre langue dans la vie publique restera facultatif.
«Le siège de l’administration autonome sera à Strasbourg. L’Alsace-Lorraine aura une représentation particulière, un Parlement issu du suffrage universel. Le droit de vote sera accordé aux femmes. Ce parlement d’Alsace-Lorraine ou Landtag Elsass-Lothringens aura le pouvoir de légiférer dans toutes les affaires intérieures du pays. Dans certains cas spéciaux, le peuple sera appelé à se prononcer par voie de référendum. La première législature donnera ses lois à l’administration autonome et Fixera les relations entre l’Alsace-Lorraine et l’ensemble de l’Etat français.
«Les emplois publics seront occupés exclusivement par des enfants du Pays, parlant la langue du pays. Liberté d’opinion est laissée aux fonctionnaires. A la tête de l’administration autonome se trouvera un Président élu par le peuple et qui ne sera responsable que devant les députés du peuple alsacien-lorrain. En tout cas, les députés alsaciens-lorrains au Parlement Central de Paris n’auront siège et voix que pour les questions qui ne concernent pas l’administration autonome de l’Alsace-Lorraine.
«L’administration autonome de l’Alsace-Lorraine comprendra : des finances indépendantes, un budget indépendant, une banque alsacienne- lorraine (Landesbank) ; elle aura la souveraineté en matière d’irnpôt L’Alsace-Lorraine ne participera aux dépenses générales de l’ensemble d la France que dans la mesure où il s’agit de dépenses d’Etat qui ne sont pas prévues par l’administration autonome ; la participation de l’Alsace Lorraine à ces dépenses d’Etat sera calculée par tête.
«L’Etat français global remboursera sur les mêmes bases les recettes produites par les douanes et les monopoles en Alsace-Lorraine, sous déduction évidemment des frais de perception. L’administration autonome d’Alsace-Lorraine disposera de tous les impôts indirects du pays Tous les excédents de recettes des services publics, comme les P.T.T., les Chemins de fer, la navigation, la circulation, la banque d’Alsace-Lorraine, etc., appartiennent à l’administration autonome d’Alsace-Lorraine, sans que la France puisse y participer. L’administration autonome indemnisera tous les créanciers alsaciens-lorrains de la France, ses victimes politiques, en particulier les fonctionnaires, les internés, les déportés, les victimes de l’arbitraire judiciaire. L’administration autonome réglera les questions du change des marks en 1919, indemnisera les porteurs de valeurs allemandes, et remboursera les pertes subies par les titulaires de pensions allemandes.
«La France abandonnera, sans préjudice de sa souveraineté militaire, son pouvoir exécutif à l’administration autonome d’Alsace-Lorraine. L’administration autonome assurera l’ordre et la paix dans le pays, et à cet effet créera des organes propres de sécurité. Sans le consentement de l’administration autonome, la France ne pourra prendre aucune mesure de nature à empêcher ou à gêner la circulation frontalière, le séjour de ressortissants étrangers ou l’installation de postes consulaires. Toute mesure d’exception constituera un abus de pouvoir.
«Tous les litiges entre l’administration autonome et l’Etat français global seront soumis à un tribunal arbitral indépendant, composé moitié-moitié par les représentants des deux parties et présidé par un Président élu par tirage au sort.
«S’appuyant sur ces principes nettement délimités, l’Unabhängige Landespartei (ULP) d’Alsace-Lorraine poursuit la réalisation d’un idéal de Liberté, d’Egalité et de Fraternité. L’Unabhângige Landespartei (ULP) poursuit par des moyens légaux la réforme des conditions sociales et politiques présentes. L’Unabhängige Landespartei (ULP) tend à une modification du régime économique, en tenant d’abord compte des besoins des collectivités et en empêchant la spéculation favorisée par le supercapitalisme de la République Française. Dans le nouvel ordre économique, la personnalité de l’ouvrier manuel comme celle de l’ouvrier intellectuel doit être reconnue et jugée selon l’équité. Nous réclamons plus de justice, surtout dans la répartition des impôts et des diverses charges fiscales.
«Dans le domaine économique, nous demandons une stabilisation immédiate, la suppression rapide et par étapes des mesures de contrainte, comme dans la législation sur les loyers, et d’autre part une adaptation des salaires, des traitements, des pensions, des rentes, des assurances sociales, etc. au coût de la vie. Durant la période de transition, les secteurs industriels qui manquent de vitalité recevront des subventions. Des mesures seront prises pour donner un nouvel essor à la vie économique, telles que la suppression des douanes, les facilités accordées au trafic des marchandises. L’agriculture verra ses rendements augmentés, notre viticulture en détresse sera relevée, grâce à une intensification de l’exportation et d’autres réformes importantes.
«Dans Je domaine politique, nous demandons la réalisation de toutes les aspirations non révolutionnaires, pour améliorer la situation des travailleurs, des employés et des fonctionnaires, l’extension des pouvoirs des citoyens dans les communes, l’accroissement des prérogatives des administrations locales autonomes. Nous réclamons des mesures pour le développement d’une classe moyenne saine dans une société bourgeoise et paysanne, la protection des ouvriers et de toutes les industries, une réforme de la législation commerciale. Le nouveau régime que nous prônons prévoit en faveur de toutes les classes sociales, une participation plus active à l’administration des affaires publiques, jusques et y compris au gouvernement autonome.
«C’est seulement ainsi que l’on pourra réaliser la Liberté, l’Egalité et la Fraternité.
«L’Unabhängige Landespartei (ULP) réclame la Liberté et par là revendique expressément le maintien de tous les droits naturels et reconnus appartenant à notre peuple. Font avant tout partie de la Liberté : la liberté de choix pour les parents en matière scolaire, l’obligation scolaire sans l’obligation de telle ou telle école, la liberté d’association, la reconnaissance de toutes les confessions religieuses et l’autonomie réglementée de l’Eglise. Font encore partie de la Liberté : l’indépendance de la justice par rapport à la politique et au gouvernement, l’intangibilité de la magistrature indigène, une participation plus grande du peuple à la Justice, l’abolition de l’arbitraire policier et de tous les abus.
«L’Unabhängige Landespartei veut réaliser l’Egalité et surtout elle veut arriver à une détente dans le domaine social, à une refonte de la législation sur les assurances sociales ; elle veut instaurer les assurances contre le chômage, créer des Chambres de Travail et des Tribunaux d’Arbitrage pour les litiges relatifs au travail et aux salaires. Elle veut réaliser une saine politique pour assurer à chaque ouvrier et à chaque famille la possession d’une petite propriété, afin de procurer un bonheur moyen à chacun.
«L’Unabhängige Landespartei veut réaliser la Fraternité dans tous les domaines, et avant tout, répandre un véritable esprit de paix en Alsace-Lorraine, ce foyer de tant de funestes conflits entre les peuples depuis des siècles. Nous sommes des citoyens français ; comme tels, nous remplirons notre devoir. Mais nous sommes aussi une Minorité Nationale ; comme telle, nous réclamons notre droit. A l’Etat français nous devons notre loyalisme, mais notre amour va à notre Alsace-Lorraine et à nos traditions. Nous ne nous laisserons pas ravir notre langue maternelle. Nous sommes fiers de notre culture. Personne ne brisera notre volonté de culture particulière et cette volonté repose sur la communauté de langue et de mœurs avec les pays voisins du Rhin, du Reich et des pays situés au delà. Entre eux tous et la France, nous voulons une réconciliation sincère et définitive. Mais pour cela, l’Etat français doit soutenir notre particularisme conformément au droit naturel, à la constitution et aux accords internationaux. Nous voulons la Paix ! C’est pourquoi, l’Unabhängige Landespartei réclame la suppression du service militaire obligatoire, le désarmement, la création de zones démilitarisées entre la France et l’Allemagne, surtout en Alsace-Lorraine, la création de tribunaux d’arbitrage, le développement de la Société des Nations, et les Etats-Unis d’Europe.
«Liberté, Egalité, Fraternité ! Aucun pays n’y tend plus ardemment que l’Alsace-Lorraine, car aucun pays n’a souffert autant que le nôtre des guerres et des victoires. L’Alsace-Lorraine est toujours délivrée pour être toujours opprimée. Maintenant la France veut lui enlever sa langue maternelle, base naturelle de sa culture, rendant par là impossible tout développement intellectuel en Alsace-Lorraine. L’Alsace-Lorraine, forte de ses traditions séculaires, doit exiger qu’on lui laisse le chemin libre pour accomplir sa mission, une mission riche de promesses d’avenir.
«Dans nos écoles primaires, une place devra être accordée à la langue française dans la mesure des possibilités, et dans les écoles supérieures, l’on devra se proposer comme but la possession parfaite de la langue française. Notre Université doit devenir le centre de la culture mondiale à laquelle l’élite des deux nations devrait concourir. Notre Université devra recevoir une extension qui lui permette d’offrir à la technique et à l’agriculture les laboratoires qui manquent encore à l’une et à l’autre ; et nous ne voulons pas parler ici de l’industrie, des mines, etc. Les écoles moyennes ont besoin de recevoir une nouvelle extension.
«L’Alsace-Lorraine ne pourra jouer son rôle de médiatrice entre la France et l’Allemagne que si elle atteint un haut degré de culture et un haut degré de développement économique. Seule l’entente entre la France et l’Allemagne peut garantir la paix en Europe. C’est seulement de la paix en Europe que pourront naître les Etats-Unis d’Europe. Pour le bonheur des peuples, pour la grandeur de la France et de l’Allemagne, pour la prospérité d’une Alsace-Lorraine libre, Hoch !».
On ne peut s’empêcher d’admirer la modernité du programme du nouveau parti du Dr Karl Roos. Mais pour le gouvernement français, frappé de cécité et de sénilité, comme pour ses dociles représentants, tout cela n’était que duplicité : «un abîme profond dans lequel les autonomistes voudraient précipiter l’Alsace-Lorraine…»

ELSAESSISCHES TRUTZ UND KAMPFLIED

Kameraden auf und tretet an,
Du Arbeits- und du Bauersmann,
Und reichet euch die Bruderhand
Zum Kampf für unser liebes Heimatland.

O Elsassland, Lothringerland,
So seist du allezeit benannt,
Wenn auch durch fremde falsche List
Dein schöner Name nun verhönet ist !

Durch Falschheit, Lug, Gewalt, Verrat
Und manch gemeine feige Tat :
Man hat zuviel uns angetan,
Wir haben jetzt genug, genug daran.

Noch schäumen sie vor Hass und Wut,
Und manche schänden ‘s eigen Blut :
Siefinden alle ihren Lohn
Wie Judas einst in Schand und Spott und Hohn !

Wir kämpfen für des Volkes Ehr’,
Wir dienen nicht dem Millionär,
Wir dienen Fremden nicht als Knecht,
Wir wollen sein daheim ein frei Geschlecht !

Wir kämpfen für Gerechtigkeit,
Für Treue, Recht und Redlichkeit,
Für Arbeit kämpfen wir und Brot,
Für unsre Heimat gehn wir in den Tod !

CHANT ALSACIEN DE DEFI ET DE LUTTE

Camarades, debout ! et rassemblez-vous,
toi, ouvrier et paysan,
et serrez-vous une main fraternelle
pour la défense de notre chère patrie.

Ô pays d’Alsace, ô pays de Lorraine,
que tel soit ton nom toujours,
même si par une fausse ruse étrangère
ton beau nom est maintenant méprisé.

Par fausseté, mensonge, violence, trahison,
et mainte basse lâcheté,
on nous en a trop fait voir ;
nous en avons assez, assez de cela !

Ils ont beau écumer de haine et de colère,
et plus d’un souille son propre sang :
tous, ils trouveront leur salaire
comme Judas jadis, dans la honte, l’injure et le mépris.

Nous combattons pour l’honneur de notre peuple,
nous ne servons pas le millionnaire,
nous ne servons pas de domestique à l’étranger,
nous voulons être une génération libre chez elle.

Nous combattons pour la justice,
pour la fidélité, le droit et l’honneur ;
nous combattons pour le travail et le pain,
pour notre patrie nous allons à la mort !

Docteur Karl Roos (Surburg 1878 – Champigneulles 1940). Cette chanson de marche, composée le 23 octobre 1933, se chante sur la mélodie célèbre «Argonnerwald» en reprenant les deux derniers vers de chaque strophe.

KAPITEL XIV : L’ÈRE DES PROCÈS

2 Responses to "Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XIII"

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