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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XII

Posted on janvier 3rd, 1979 by Klapperstein

KAPITEL XII

DANS LES REMOUS DU HEIMATBUND

Dans sa Psychanalyse de l’Alsace (1951), Frédéric Hoffet caractérisait assez bien les deux camps qui s’affrontaient en Alsace-Lorraine. «Un mouvement de fierté naturelle, écrivait-il, ramène l’Alsacien vers ses traditions germaniques», car «l’aire spirituelle de l’Alsace est cet espace germanique de l’Ouest, cette Lotharingie qui ne vécut politiquement qu’un jour, mais qui reste une réalité morale. De Rotterdam à Cologne, de Mayence à Strasbourg, de Bâle à Zurich, des terres s’étendent que se partagent des pays différents, où l’on parle des langues différentes, où dominent des religions opposées et qu’habite cependant un même esprit : l’esprit rhénan, qui est celui de l’Europe».
Et plus loin, il ajoutait : «Tandis que les patriotes se faisaient remarquer par leurs allures germaniques, les autonomistes frappaient par un je ne sais quoi de dégagé et de libre dans les manières, qui les eût volontiers fait prendre pour des Méridionaux. Autant les chauvins étaient fermés, distants, fiers, autant les autonomistes étaient loquaces et francs. Ils parlaient comme bon leur semblait, comme le bec leur avait poussé, selon une amusante locution alsacienne, tantôt le dialecte, tantôt le haut-allemand, fréquemment le français. Ils connaissaient d’ailleurs le français aussi bien, si ce n’est mieux, que beaucoup de chauvins… Ils étaient peut être, sans s’en douter, sinon les plus Français, au moins les plus profond’ ment francisés parmi les Alsaciens» (pp. 177, 204 et 181).
Face à ces autonomistes, les patriotes. Hoffet ne les ménage guère : «Nulle part on ne trouve davantage de ces exaltés pour lesquels la vie tout entière se réduit à une entreprise patriotique. Un homme vaudra, pour un chauvin, ce que valent ses sentiments français. Une cause sera juste ou injuste selon qu’elle sera celle d’un patriote ou d’un germanisant, et il divisera ses compatriotes en deux catégories : les bons et les mauvais, les patriotes et … les autres. Il poursuivra ceux-ci d’une haine implacable tandis qu’il aura pour les premiers des indulgences étonnantes. Le chauvin n’a plus de jugement, plus de cœur, plus de sensibilité. Tout est fonction chez lui d’une même passion inassouvie et sans doute inassouvissable. Aussi, dans les périodes difficiles de l’histoire apparaîtra-t-il à chaque fois comme un élément de trouble. Justicier aveugle, il ajoutera encore aux divisions de sa malheureuse province. Il dénoncera… Et comme on l’écoutera trop souvent en haut lieu, il provoquera des mesures qui iront à rencontre des véritables intérêts du pays. Le chauvin est le plus dangereux ennemi de la cause française en Alsace» (pp. 145-146).
Et une grande responsabilité de cette triste situation retombe sur la classe bourgeoise. «En Alsace, écrivait encore Hoffet, les classes dominantes de la société s’appliquent à nier tout ce qui les unit à leur terre et à ses habitants, n’ayant qu’un désir, qui est de ne point paraître alsaciennes. Elles veulent être exclusivement françaises, considérant comme dégradant tout ce qui leur rappelle leurs origines véritables… Cette attitude d’une classe qui aurait dû être le guide spirituel et moral du pays, a eu les conséquences les plus désastreuses pour le peuple alsacien. Elle a empêché en particulier, après les événements de 1648, le maintien et le développement d’une culture alsacienne autochtone, et sans doute faut-il voir dans certaines formes virulentes de l’autonomisme, moins une marque d’hostilité à l’égard de la France qu’une réaction contre des hommes qui prétendent l’incarner et dont il n’est pas exagéré de dire qu’ils ont trahi leur pays sous l’empire de leurs complexes» (pp. 144-145).

1. Fondation de l’EIsaessische Fortschrittspartei

La Volkspartei (UPRA) n’était pas le seul parti politique déchiré entre la tendance nationaliste française et la tendance autonomiste alsacienne-lorraine. Un parti libéral, comme celui des radicaux, en faisait également la douloureuse expérience.
Le chef de l’aile autonomiste radicale était Georges Wolf, né en 1871, et successivement pasteur à St-Avold, Strasbourg et Wintzenheim. En 1900 il quittait le ministère pastoral pour se lancer dans la politique. De 1900 à 1906, il était rédacteur en chef de la Strassburger Zeitung et il fondait le 17 mai 1903, avec le notaire Goetz, la Libérale Landespartei ; l’année suivante, il entrait au Consistoire Supérieur de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg et en 1906, il était élu au Landesausschuss Elsass-Lothringens.
Lors des élections au Landtag Elsass-Lothringens en application de la Constitution de 1911, la Libérale Landespartei fusionna avec la Demokratische Partei pour former le 12 mai 1912 l’EIsaessische Fortschrittspartei. Elu au Landtag par Strasbourg-2, Georges Wolf comptait parmi ses amis Friedrich Naumann et surtout Rudolf Schwander, dernier Statthalter d’Elsass-Lothringen.
Très patriote allemand au début de la guerre, il publia un article dans la Bürger Zeitung du 8 août 1914, où se trouve le passage suivant : «Ce grand événement, la guerre, qui pour la première fois nous arrive et nous emporte dans et avec l’Empire, nous ne l’avons, ni désiré, ni occasionné ; et de suite, une action exaltante se manifeste et purifie les sentiments : cet événement prend au cœur, à l’âme et à la conscience. Tout comme les Prussiens, les Bavarois ou les Badois, nous ne nous reconnaissons plus qu’Allemands, fils d’une même patrie dont la défense est notre devoir le plus sacré. Ce sentiment instinctif a fait accourir la totalité de nos hommes sous les drapeaux ; il incite nos jeunes filles, nos jeunes garçons et nos petites filles à se mettre volontairement au service des organisations auxiliaires. Notre union avec l’empire allemand serait mise en question, au cas où la guerre aurait une issue défavorable. Devons-nous souhaiter à nos fils, ou même subir encore nous-mêmes ce que nos pères ont dû subir ? Il ne peut y avoir à cette question qu’une seule réponse : Pour autant qu’il dépendra de nous, jamais !»
Les désirs de Georges Wolf ne se réalisèrent point et après l’armistice, l’Alsace-Lorraine repassait à la France. Le 26 octobre 1919, avec quelques amis de son parti, Georges Wolf tint une réunion à l’hôtel Diebold, 2 place de la Gare, dont le gérant, Munsch, ami du policier Muthmann, avait mis une pièce attenante à la disposition de la Police Spéciale pour espionner les conversations. Au cours de la discussion, l’on tomba d’accord pour faire une alliance avec les catholiques de la Volkspartei et réclamer une administration indigène autonome sous le slogan : «L’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains».
Dans les mois suivants, Georges Wolf se rendait souvent en Suisse, surtout à Bâle et à Liesthal, pour s’entretenir avec des Alsaciens-Lorrains d’Allemagne et toucher les rentes d’un capital d’un million qu’il avait hérité en Amérique.
En mai 1923, Georges Wolf fut élu délégué au Consistoire Supérieur de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg, mais une violente campagne se déclencha contre lui, et après la publication par les journaux de son article «L’Alsace-Lorraine allemande se réveille» du 8 août 1914 cité plus haut il se vit obligé de donner le 18 mai 1923 sa démission, en même temps que le Commissaire de la Police Spéciale l’inscrivait dans le «Carnet B» qui contenait la liste de tous les Alsaciens-Lorrains suspects et à surveiller.
Après la parution de la Zukunft en mai 1925, Camille Dahlet, rédacteur en chef du journal radical La République, entra en conflit avec son directeur, Lucien Minck, rallié au centralisme parisien ; il quitta la rédaction en claquant la porte et fut remplacé par Georges Wolf, qui en même temps adhérait au parti radical. Mais la tension entre les nationalistes et les autonomistes n’en devint que plus vive, si bien que le 25 septembre 1925, le comité local de Strasbourg donnait sa démission ; il fut remplacé par Lucien Minck comme président, et Georges Wolf comme vice-président.
En 1926, la lutte s’intensifia entre les deux tendances. Oesinger, chef des radicaux du Bas-Rhin et champion de l’assimilation, s’en prit violemment à Georges Wolf ; il lui écrivit une lettre ouverte, le 4 mars 1926, dont le ton indique suffisamment la violence : «Vous êtes inscrit depuis quelques mois seulement et vous prétendez faire la leçon à ceux qui ont organisé le parti radical depuis 1898 et 1902 ! Quand vous parlez de l’Alsace, vous dites toujours «chez nous» ! Mais nous sommes tous chez nous en Alsace ! Vous faites beaucoup d’opposition au gouvernement qui se débat au milieu d’une situation difficile. Je ne vous en ai jamais vu faire au gouvernement allemand. C’est que, voyez-vous, le protestantisme, religion d’Etat, est aussi hideux que le catholicisme. L’un a produit l’infâme Louis XIV ; mais l’autre l’immonde et répugnant Guillaume II. Le protestantisme, comme le catholicisme, ont droit au respect à condition de demeurer dans le domaine de la conscience. Jusque-là, mais pas plus loin !»
Lorsqu’en février 1926, Charles Hueber et Joseph Rossé eurent constitué le Front Unique, Georges Wolf s’y montra favorable. Le président du Parti radical, Lucien Minck, s’en plaignit le 1er mai 1926 : «Par le Front Unique, M. Wolf voudrait nous dresser tous ensemble contre la France, de laquelle nous exigerions nous ne savons encore quelle autonomie, puisque les Alsaciens sont loin d’être d’accord à ce sujet. Mais il est certain que, contre le Front Unique de M. Wolf, qu’on suspectera nécessairement de faire le jeu du nationalisme allemand, un autre front unique se dressera, qui ne voudra pas faire, lui, le jeu allemand. Ce sera la lutte fratricide. Qui restera victorieux ? En doutez-vous, M. Wolf ?»
Toutefois, les autonomistes gagnaient du terrain. Le 30 mai 1926, au cours du Congrès de la Fédération radicale et radicale-socialiste du Bas-Rhin, le nationaliste Oesinger fut remplacé à la présidence par Georges Wehrung, ancien signataire de l’EIsaesser-Bund d’août 1918 ; la vice-présidence passait à son ami, Georges Wolf. La motion qui fut votée à l’issue du congrès indiquait que le Parti radical repoussait toute autonomie ayant pour but la création d’un Etat dans l’Etat, incompatible avec l’unité et la souveraineté législative de la République, mais qu’il était décidé à revendiquer une autonomie régionale avec contrôle sur les nominations aux emplois supérieurs.
La situation devint inextricable lorsque le 27 juin l’on apprit que le Comité exécutif du Parti radical n’avait point agréé Wehrung, mais Oesinger comme président de la fédération du Bas-Rhin. Dans la pratique, la fédération éclata en trois tendances :
1 — celle de Georges Wolf, partisan du Front Unique pour lutter en faveur de l’autonomie régionale ;
2 — celle d’Oesinger, qui voulait se dégager du «sophisme des intérêts alsaciens» et qui luttait pour l’introduction des lois laïques et républicaines en Alsace-Lorraine ;
3 — celle de Lucien Minck, qui provisoirement tentait de tenir une voie moyenne, récusait tout fanatisme et toute violence, et se déclarait partisan de la défense des intérêts justifiés des Alsaciens
et des Lorrains, parce que c’était le seul moyen de pacifier les esprits. Le 11 août 1926, sur demande d’Oesinger à Paris, le Comité exécutif du Parti radical et radical-socialiste publiait la note suivante pour régler le différend :
«Suivant le désir exprimé par les membres de la Commission de discipline, en présence de la propagande autonomiste qui se manifeste en Alsace et Lorraine, tantôt ouvertement, tantôt sous la forme d’une action favorable à un régionalisme politique spécial pour ces trois départements, le bureau du Comité exécutif déclare : «1 — En conformité aux statuts de la Fédération radicale et radicale-socialiste du Bas-Rhin, le bureau élu en octobre 1925 est seul qualifié pour en assurer le fonctionnement sous la présidence de M. Oesinger. 2 — Le bureau du Comité exécutif, fidèle à sa doctrine, réprouve avec énergie la campagne et les manœuvres de tendance autonomiste en Alsace et en Lorraine. Il ne peut admettre qu’une langue autre que la langue française ait la primauté, soit dans l’enseignement, soit dans les tribunaux. Il admet qu’une période de transition soit accordée aux départements recouvrés n déclare que tout citoyen qui ne se conformerait pas strictement à ces directives s’exclut par cela même du Parti radical et radical-socialiste».
Le 3 octobre 1926, violemment attaqué par La Dépêche de Lucien Minck qui l’accusait de «faire de la dissidence à jet continu», Georges Wolf donnait sa démission de rédacteur en chef du journal radical La République. Puis, passant à la contre-offensive, il prit sa revanche le 12 octobre suivant, en présentant à la section radicale de Strasbourg une motion qui se déclarait favorable à la résolution prise le 30 mai précédent et rejetée par Paris. Cette motion favorable à l’autonomie fut approuvée par 30 voix contre 2 (dont celle de Minck) et 15 abstentions. Le Parti radical du Bas-Rhin disparut pour un temps et en novembre 1926, Georges Wolf fondait l’Elsaessische Fortschrittspartei ou Parti Alsacien du Progrès Républicain, qui regroupait les autonomistes radicaux.

2. Le «Code des Autonomistes»

La pensée politique de Georges Wolf se trouvait développée dans un livre qui parut en mai 1926 à l’Imprimerie Strasbourgeoise de la Rue des Juifs, sous le titre Das elsaessische Problem – Grundzüge einer elsässischen Politik im Zeitalter des Pakts von Locarno, c’est-à-dire Le problème alsacien – Principes d’une politique alsacienne à l’ère du Pacte de Locarno. Cet ouvrage qui reprenait l’essentiel des articles que Wolf avaient publiés dans La République depuis 10 mois, fut rapidement dénommé «Code des autonomistes Alsaciens».
Il comprend trois parties précédées par une introduction et suivies par une conclusion. La première partie comporte 6 chapitres et les deux autres chacune trois.
L’introduction présentait un survol historique de l’Alsace sous le titre «La tragédie du peuple alsacien-lorrain», et débutait ainsi :
«L’Alsace, dont les racines sont profondément ancrées dans le passé allemand, et dont le sort a été jusqu’au XVIIème siècle intimement lié à celui du Saint Empire Romain Germanique, a senti avant 1648 et 1681 déjà ce qu’avait de tragique sa situation de pays frontière de l’Empire… La lutte pour la puissance sur les frontières franco-allemandes s’est terminée par la victoire du plus fort qui, sans prendre égard à la différence de culture et de langues, s’est incorporé une contrée entièrement allemande… L’Alsace et la Lorraine sont devenues un article d’échange de la politique des convenances et de la politique de cabinet».
plus loin, on lit encore pour la période de 1648-1871 : «Ce n’est pas la communauté de langue et de culture, mais la communauté de la vie politique et étatique qui a fait des Alsaciens des Français… Mais l’Etat nationaliste qu’est devenue la France ne souffre plus une autre culture que la culture nationale. Elle était en train de prendre à notre peuple sa langue, lorsque nous avons été de nouveau incorporés à l’Empire Allemand».
Toute la première partie étudiait l’assimilation destructrice par la France en Alsace. Le chapitre I voyait dans la doctrine radicale des jacobins une idéologie en dehors de la réalité ; la doctrine religieuse des Eglises s’attachait trop aux intérêts purement confessionnels et spirituels, de sorte que cette dernière n’était pas plus apte que la première à résoudre le problème alsacien. Le chapitre II traitait de l’assimilation législative et le chapitre III de «la ruine de notre administration» qui pouvait se résumer ainsi : Nous avions chez nous une bonne administration centrale où triomphent la routine et l’incompétence ; nous sommes en tous points dépassés par les Allemands.
Le chapitre IV était consacré aux fonctionnaires ; il stigmatisait les abus et l’arbitraire des Français : on a semé la méfiance parmi les anciens fonctionnaires alsaciens-lorrains ; on a été injuste d’écarter par principe les Allemands, qui auraient pourtant été prêts à servir sous la tutelle française. Surtout il est impardonnable de faire croire aux Alsaciens qu’ils ne sont que tolérés dans le pays de leurs pères, qu’on devrait les mettre sous la tutelle des fonctionnaires français et les éloigner des postes de direction. Il est révoltant «de voir qu’on vous préfère partout des gens qui n’ont aucune éducation, ni instruction, mais qui ont de bonnes relations qui remplacent leurs connaissances absentes».
Le chapitre V étudiait les menaces qui pèsent sur notre culture, menaces dont on ne s’était d’abord point aperçu. Il fallait donc lutter pour notre langue. «Mais si nous nous unissons pour défendre la culture de notre Pays, ce n’est pas par antipathie contre la France ou par amour de l’opposition, mais uniquement pour remplir notre devoir sacré à l’égard de notre Pays, de notre langue et de notre culture… Nous voulons libérer la France de son nationalisme et lui faciliter le chemin vers une ère de politique européenne, sur lequel ses hommes d’Etat, au regard génial, se sont déjà engagés». Les méthodes scolaires s’étaient avérées catastrophiques : «L’instituteur était devenu un artisan, un «dresseur» qu’on aurait pu remplacer par un sous-officier à la Frédéric II.
On en a fait l’épreuve chez nous avec des «bouchers» de l’Intérieur, et les parents se sont rendu compte que leurs enfants n’apprenaient ni le français ni l’allemand Nous ne devons pas nous faire illusion : la France ne nous accordera que difficilement ce que nous considérons comme une chose toute naturelle Nous ne pouvons nous contenter d’une libéralisation de la question linguistique et de concessions concernant le bilinguisme — qu’on pourrait nous retirer à chaque instant — mais il nous faut une loi constitutionnelle qui garantisse notre Heimatkultur et qui fasse disparaître toute menace à ce sujet».
Le chapitre VI traitait sur 18 pages la «tradition religieuse», car lorsque la religion est menacée, la culture d’un peuple l’est également. Les peuples germaniques possèdent une conception plus profonde de la religion que les peuples latins qui la réduisent «aux cultes et aux cérémonies». Chez nous, la religion est encore fortement ancrée dans le peuple. Catholiques et protestants ont dès le début tenu à ce que la religion soit enseignée en allemand aux enfants. «Nous devons nous défendre contre ceux qui veulent nous enlever notre personnalité, dont la conservation seule, à notre avis, sert l’intérêt national bien compris. C’est en Alsaciens que nous voulons appartenir à la France et nous assimiler à sa vie politique et spirituelle, car nous cesserions d’être des hommes, si nous abandonnions notre particularisme ethnique».
La seconde partie du livre de Georges Wolf s’attachait plus spécialement au problème linguistique et culturel de l’Alsace. Le chapitre I distinguait la langue de l’Etat et la langue du peuple. Après avoir montré les efforts de la France pour unifier sa langue, l’auteur écrivait que c’est «le bon allemand, la langue d’un peuple cultivé, qui constitue la base de notre culture».
Le chapitre II était consacré à l’école, à la culture populaire et aux buts de l’Etat. Pour Georges Wolf, l’école élémentaire ou Volksschule devait initier les jeunes générations à la culture populaire, la Volkskultur, en leur apprenant à s’exprimer correctement et couramment dans la langue du peuple (Volkssprache), en leur permettant de prendre part à la vie spirituelle et intellectuelle des masses, qui lisaient, parlaient et écrivaient en allemand. Cette exigence était d’autant plus importante que la langue du peuple n’était pas celle de la nation. Or, l’Etat donnait un autre but à l’école : celui de répandre sa langue nationale et sa culture nationale. En cela, l’Etat commettait une injustice et provoquait un malheur, car il ne permettait pas aux peuples minoritaires de faire valoir leurs droits, de sorte qu’il exploitait l’école uniquement à son profit et avec l’argent des spoliés. «C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons depuis plus de sept années et contre laquelle le peuple proteste de plus en plus fortement».
L’administration en effet, s’était contentée de remplacer renseignement de l’allemand par l’enseignement du français, et malgré les protestations, elle avait continué dans cette voie, de sorte que la politique en Alsace tuait la pédagogie : «D’où notre revendication qui consiste à demander que l’enseignement soit bilingue dans les communes de langue allemande, mais que l’allemand redevienne la langue sur laquelle l’enseignement doit rester fondé dans l’école populaire». Nos pédagogues retrouveraient par là la vraie méthode que les maîtres allemands utilisaient dans la vallée de la Bruche.
Dans les Ecoles Normales l’on avait transformé les élèves-maîtres en agents du nationalisme. On laissait échouer aux examens les élèves indigènes qui étaient remplacés par des Français de l’Intérieur de moindre valeur, par ceux qui n’auraient point réussi en France et qui seraient toujours assez bons pour l’Alsace. Ce système renfermait un grave danger pour l’avenir de nos écoles populaires. Notre pays serait perdu si les maîtres de nos enfants y étaient des étrangers.
Mais cette école nationaliste a échoué, parce que sa méthode n’était pas naturelle et qu’elle était en contradiction avec la saine pédagogie ; l’étude d’une seconde langue est inutile aussi longtemps que la langue maternelle n’a pas été apprise complètement. «Il est honteux d’être obligé au XXème siècle de faire une discussion sur un pareil sujet, alors que l’homme le plus simple du peuple se rend compte du mal que fait à l’âme de son enfant une politique insensée… Il faut sacrifier une génération ! Voilà ce que demande le Moloch du nationalisme, sans se rendre compte de la folie qui réside dans cette revendication. Artificiellement, on veut détruire trente années de ce qu’un pays a créé de meilleur, le déformer, pour que la «libération» de l’Alsace ne puisse jamais se faire à rebours. Il est très problématique que ce but soit atteint. Il est nécessaire d’éclairer le peuple pour que ses yeux s’ouvrent et qu’il se rende compte du danger qui le menace».
Le chapitre III étudiait les problèmes de langue et de culture posés par le niveau des Ecoles Moyennes et Supérieures. Toutes ces écoles auraient dû tenir compte du fait que les élèvent parlaient l’allemand dans leurs familles. Quand à l’université de Strasbourg : «nos professeurs indigènes n’ont pas été consultés, ils n’avaient rien à dire, et comme les instituteurs, ils ont dû accepter le nouveau régime passivement et le voir transformé en appareil bureaucratique. C’était cela, leur libération…» Or, l’université de Strasbourg aurait dû être la dispensatrice de la science et de la culture de deux grandes nations cultivées et développées. Que l’Etat Français le sache : «Une politique linguistique généreuse à l’égard des Minorités Nationales se transformera en bénéfice pour la nation qui a su l’adopter».
La troisième partie de l’ouvrage de Georges Wolf débouchait sur l’actualité : «Principes d’une culture européenne à l’ère du Pacte de Locarno».
«L’année du Pacte de Locarno est une Année Sainte pour l’Alsace, plus encore que l’année de l’armistice ou celle du traité de Versailles». C’est par cette considération que s’ouvre le chapitre I. Pour l’auteur, les souffrances de l’Alsace de 1918 à 1923 n’étaient qu’une conséquence de la guerre, parce que la France, dans son orgueil de victoire, avait cru pouvoir dépasser les limites humainement permises. Elle avait confié son sort aux mains d’hommes sans cœur qui lui avaient presque fait perdre les fruits de la victoire. Les Herriot, Painlevé et Briand, qui n’avaient point gardé de la guerre les idées de haine et de revanche, et qui avaient compris ce que cette guerre comportait d’affreux, avaient à la dernière heure mis le cap sur une Europe nouvelle. «L’Alsace ne pouvait vivre en paix aussi longtemps que durait la tension entre l’Allemagne et la France… Mais voici que l’Allemagne nous abandonne et renonce librement à nous ; la France, par conséquent peut nous accorder également plus de liberté».
Comment la France nous avait-elle traités ? «On a voulu nous rendre inoffensifs et nous encadrer dans l’unité schématique de la République centralisée. Nous devions être heureux de nous perdre nous-mêmes et de nous laisser administrer en silence par deux préfets dirigés par Paris !… Nous rappelons tout cela, afin d’en tirer une conclusion qui oblige la France à donner à l’Alsace la vraie liberté, puisque, comme elle le prétend, notre pays a été malheureux sous la domination allemande… S’il est prouvé que la France ne peut remplir cette obligation, tout le problème pourrait être soulevé à nouveau… Une chose est certaine… : la manière dont la France a cru incorporer l’Alsace et la Lorraine n’est pas acceptable… Nous ne voulons pas disparaître dans la vie sans gloire et ennuyeuse d’une province française. Tout notre être s’élève contre cette éventualité». L’Alsace avait une mission spécifique, et pour la remplir, elle devait rester vivante et garder son particularisme ethnique.
Le chapitre II présentait rapidement la Heimatbewegung ou mouvement régionaliste. Parce que les partis ne voulaient pas se débarrasser de leurs petites vues étroites, la France et l’Alsace couraient à la ruine. Du «malaise alsacien-lorrain» étaient issus deux mouvements : le mouvement des Droits de la Heimat (Heimatrechte) et le mouvement autonomiste proprement dit, dont l’organe était la Zukunft. Le principal mérite de la Zukunft était «d’avoir brisé le mensonge qui dominait l’opinion publique alsacienne pendant des années et d’avoir obligé la population à faire un retour sur elle-même en ce qui concerne la politique».
Faisant allusion au mouvement autonomiste des radicaux et des libéraux de l’entourage de Rudolf Schwander, Georges Wolf, qui recevait souvent le dernier Statthalter d’Elsass-Lothringen dans sa propriété de Hunspach, révèle que dès 1919, un appel avait été préparé en vue de fonder une Ligue des Alsaciens-Lorrains avec comme objectif l’autonomie administrative, mais cet appel n’avait point trouvé d’imprimeur ! Dans ce projet d’appel se trouvait déjà l’esprit de Locarno que Clemenceau maintenait dans l’ombre ; cependant, peu à peu, le journaliste Camille Dahlet devint à cette époque le porte-parole d’une Alsace réduite au silence :
«Nous sommes une race alémanique et parlons un dialecte alémanique ; c’est la langue allemande qui est notre langue culturelle. Nous sommes donc une Minorité Nationale à l’égard du reste de la France, de sa langue et de sa culture… Cette Minorité relève la tête et elle a le droit de réclamer la conservation de sa langue et de sa culture… Le cujus regio ejus religio a vécu ! Regardez la Constitution de Weimar : elle comporte une clause de respect des droits linguistiques et culturels des Minorités Nationales. Pourquoi la France, pays de la déclaration des Droits de l’Homme, veut-elle se laisser distancer par d’autres nations ? Il nous faut donc une loi spéciale qui règle la question linguistique, une loi qui déclare la langue allemande égale en droits à la langue française, coofficielle dans les régions germanophones, aussi bien dans l’administration que dans la Justice ; il faut à l’Alsace-Lorraine un bilinguisme légal. Un devoir sacré nous pousse à faire de la Heimatbewegung la cause de tout le peuple alsacien-lorrain… Il ne doit plus y avoir de partis, de confessions, de classes sociales… pour que la mission européenne de l’Alsace puisse être sauvée».
Le chapitre III étudiait l’autonomisme proprement dit. L’idée autonomiste, cultivée sous le régime allemand, revivait. Autrefois, la lutte était facile, nos adversaires ne disposant point de la presse ; mais à l’époque, la lutte devenait beaucoup plus dure car les nationalistes français disposaient d’une presse puissante. «Nous ne voulons pas chercher à savoir si les provinces françaises sont mûres pour l’autonomie administrative. Mais nous prétendons… que nous Alsaciens-Lorrains, nous sommes mûrs pour l’autonomie administrative et pour une véritable décentralisation… Un Conseil Régional, qui serait à élire à peu près comme les députés au vote par arrondissement, et complété par les délégués des différentes professions économiques, intellectuelles et spirituelles, devra prendre en main la direction des affaires régionales. Il devra avoir le droit de proposer des préfets régionaux ainsi que les fonctionnaires dirigeants, avec un droit de contrôle sur l’administration tout à fait insuffisante du Parlement à Paris. Il devra se prononcer sur tout changement dans la législation régionale… Les chemins de fer devront être débarrassés des chaînes de la convention de 1921… Quant aux fonctionnaires, ce sont les enfants du pays qui ont, les premiers, droit aux postes dans l’administration de leur Heimat. Cela n’exclut pas un échange des capacités administratives»…
Enfin, en conclusion, Georges Wolf signalait que son livre avait été écrit par amour pour l’Alsace et pour la France, afin qu’un jour les enfants ne puissent pas nous demander pourquoi nous étions restés silencieux, alors qu’il était encore possible d’éviter la destruction de notre ethnie. «Le problème alsacien ne peut être résolu par l’esprit qui a présidé au traité de Versailles… Cet esprit ne crée que l’irrédentisme… Qu’on fasse, d’accord avec les fils de l’Alsace, qui ne veulent pas se laisser prendre leur pays, une politique nouvelle qui nous permettra, dans une Alsace Française, d’accomplir avec joie notre mission européenne sur les frontières de l’Est de la France».

3. Le dossier France/Alsace-Lorraine

Au moment même où sortait le «Code des Autonomistes d’Alsace-Lorraine» paraissait un véritable dossier du contentieux entre la France et l’Alsace-Lorraine sous le titre Elsaessisches Lust- und Leidbuch que l’on pourrait traduire par Livre des joies et peines de l’Alsace. Son auteur, Edmond Herber, était conseiller général du Bas-Rhin, membre de la Volkspartei (UPRA) et signataire du Heimatbund.
Imprimé à Haguenau, cet ouvrage de souvenirs devint vite célèbre ; il ne comptait pourtant que 109 pages et neuf chapitres, dont quatre s’étendaient sur le départ des Allemands, l’intermède de la République de Strasbourg des Soldatenrate (Soviets de Soldats) et l’entrée des troupes françaises en novembre 1918.
Après avoir déploré que des hommes tels que Rudolf Schwander (1868-1950) et Karl Hauss (1871-1925) n’aient pu conduire le peuple d’Alsace-Lorraine «vers un nouvel avenir plein de lumière», Edmond Herber brossait quelques portraits rapides qui ne manquent pas de saveur : le Dr Eugène Ricklin, l’Alsacien du compromis, des concessions aux circonstances,… le premier Alsacien devenu l’étudiant allemand au fleuret ; une greffe mal réussie, voilà ce qu’indiquaient chez lui les cicatrices sur sa figure osseuse de Sundgauer ; et malgré le ruban coloré et l’uniforme de médecin-major prussien, le cœur chaud du protestataire qui battait dans sa vaste poitrine ne laissait pas toujours cet Alsacien en paix ; c’est pour cette raison qu’en dépit de ses nombreuses inconséquences, Ricklin portait à l’Alsace une fidélité indiscutable. Suivaient : le Dr Joseph Pfleger, issu d’un milieu foncièrement alsacien ; Georges Wolf, l’arriviste de l’école protestante, sans chaleur ni sentiment, tout en calcul et tendu tout droit au but ; Jacques Peirotes, qui en son for intérieur est resté Alsacien et rien qu’Alsacien ; Karl Hauss, le politicien sympathique, travailleur, dont le cœur ne connaît pas la haine, pour qui tout est moyen d’atteindre son but ; esprit pétillant, orné d’une bonne culture générale, le seul bilingue parfait d’Alsace…
Herber décrivait ensuite l’accueil fait aux troupes françaises : «Cet abandon du peuple alsacien au cours des semaines de transition n’était que l’expression de son âme éternellement chancelante et jamais satisfaite». Après les Commissions de Triage et les dénonciations, l’auteur évoquait «la tragédie intime qui se livrait dans l’âme des Alsaciens, anciens soldats allemands revenant du front…»
Le chapitre V était consacré aux fonctionnaires alsaciens, allemands et français : «Ce fut un grand dommage pour l’idée française en Alsace que l’envoi de fonctionnaires français imbus de fausses conceptions sur l’Alsace-Lorraine et mal renseignés». Ces fonctionnaires n’étaient nullement préparés à leur mission, et sans la présence des fonctionnaires alsaciens, la machine administrative se serait tout simplement arrêtée dans les services publics. Il aurait fallu ménager une prudente progression : «Mais cela n’intéressait pas les fonctionnaires de l’Intérieur qui touchaient de fortes indemnités de mission ; ils voulaient montrer à l’administration centrale de Paris qu’ils étaient indispensables… Le premier souci des fonctionnaires supérieurs était de détruire les institutions existantes et les organisations administratives… Et sur leurs ruines, ils établissaient, en dignes partisans de la République des camarades, des postes rémunérateurs pour leurs parents et protégés…»
«Partout la population établissait des comparaisons entre le système administratif allemand et le système français, malheureusement au désavantage du dernier… Du reste, bien des raisons de mésentente sommeillaient à l’état latent chez les Alsaciens-Lorrains. Nous avions cultivé l’amour de la France au fond de nos cœurs, mais ce n’était plus cette France que nos pères et nos mères nous vantaient et qu’ils avaient aimée… Le plus grand obstacle entre la France d’aujourd’hui et nous, obstacle qui rendra peut-être impossible une assimilation complète telle que la rêvent les partisans de la République Une et Indivisible, c’est notre Particularisme ethnique très prononcé, qui consiste dans l’opposition à tout ce qui n’est pas alsacien…»
Durant l’époque allemande, la presse française avait fortement soutenu ce particularisme qu’elle prétendait oublier depuis l’armistice : «Nous n’avons pas la mémoire aussi courte que les Français. Il ne faut pas qu’ils s’imaginent que notre particularisme soit mort, parce qu’eux-mêmes l’ignorent aujourd’hui ! Il ne fait aucun doute pour moi, que si la Franc ne veut pas jouer banco, nous la forcerons à reconnaître notre autonomie régionale et notre indépendance, dans le cadre de la souveraineté française, par rapport à l’administration centrale de Paris, et nous exigerons une autonomie administrative absolue. C’est notre droit de disposer de nous-mêmes que nous réclamons pour nous, comme le réclament toutes les Minorités Nationales.
«Dieu merci ! nos nerfs sont assez solides et nous sommes assez entêtés pour réussir. Nous voyons trop clair pour nous laisser endormir par les fantasmagories des Tartarins du Midi et nous ne sommes pas assez chauvins pour chercher outre-Rhin le pays des barbares !… La France ne nous obligera pas à abandonner notre particularisme alsacien… Nous voulons être le pont qui reliera les deux grands peuples d’Europe… Nous ruiner ensemble ou travailler ensemble au salut de l’Europe ! Que l’on veuille permettre à l’Alsace de jouer son rôle d’intermédiaire…»
Le chapitre VI abordait la question linguistique, et affirmait que l’allemand était la langue des Alsaciens… Durant la période allemande, leurs cœurs enthousiastes retrouvaient progressivement leur patrie dans les œuvres des poètes et des musiciens allemands ; ils avaient réappris à se réjouir et à pleurer avec Heine, Lenau, Eichendorff, Schubert, tandis que Verlaine et Maeterlinck, tout en parlant à leur esprit, ne pouvaient toucher leur sensibilité profonde. En conséquence, Herber demandait que l’enseignement du français fût confié à des maîtres bilingues. Pour les tribunaux, «nous voulons que le droit reste le droit et que ce droit soit examiné dans une langue que parle la majorité de notre peuple… Notre Université doit également avoir le caractère régional qui lui permettra de donner un enseignement bilingue».
La «culture alsacienne» faisait l’objet du chapitre VII. Herber posait le principe que le peuple est incapable de posséder généralement une double culture ; même la littérature dialectale reste «une spécialité de la littérature allemande». Les costumes alsaciens et les mœurs populaires sont franciques ou alémaniques, et on les retrouve en Bade et dans la Hesse : «Il n’y a donc jamais eu de pure culture alsacienne, et l’Alsace n’a pas de double culture. Si l’on ne peut pas parler d’une culture alsacienne, on ne peut cependant nous nier un particularisme alsacien qui a été assez fort pour empêcher notre assimilation à l’Allemagne nouvelle de Bismarck et qui restera avant tout assez fort pour empêcher également notre assimilation complète aux Français de l’Intérieur… Ce particularisme forcera finalement les plus fanatiques partisans de l’assimilation à se contenter de la souveraineté politique française sur l’Alsace et à nous accorder pour le reste une vie régionale propre en ce qui concerne la vie publique et privée».
D’une manière inattendue, le chapitre VIII s’intitulait : «Das alte Lied» («la vieille chanson») : «…Et nous voilà tous aujourd’hui, à l’exception d’une infime minorité, en plein dans la grande, dans la profonde douleur alsacienne ; et effrayés, nous dressons l’oreille pour entendre les sons qui nous parviennent du pays entier, des villes et des villages..- C’est la vieille chanson, l’éternelle chanson de la tragédie alsacienne. Aussi épouvantable, aussi attristant que cela puisse être, surtout pour nous Alsaciens, la vieille chanson retentit de nouveau ; non seulement !a question alsacienne-lorraine n’a pas été résolue par la guerre mondiale, mais elle revient sous une forme plus dure que jamais… Si nous sommes forcés aujourd’hui à nous en prendre à la France,… ce n’est pas de notre faute, mais c’est la faute de la politique d’incompréhension et de dédain appliquée par le gouvernement français à toutes nos justes revendications. C’est le fanatisme des jacobins incapables… qui veulent nous imposer la camisole de force de la République Une et Indivisible, qui a compromis la situation de la France en Alsace-Lorraine».
Herber critiquait sévèrement la mise sous séquestre des banques allemandes en Alsace, la mise au rancart de fonctionnaires alsaciens, l’internement d’Alsaciens en France durant la guerre de 1914-1918, l’annonce de l’introduction des lois laïques, l’influence néfaste des «Revenants» : «Il faut dire à ceux-là ( = Revenants) une fois pour toutes, que ce sont ceux qui sont restés dans le pays qui ont maintenu le particularisme alsacien, qui se sont opposés à la culture allemande par le «culte du passé», qui ont préparé le terrain aux «affaires de Grafenstaden et de Saverne», et que ce sont seulement ceux qui sont restés dans le pays qui ont permis à la France pendant les pourparlers de paix, de parler d’une Alsace française… Aussi avons-nous aujourd’hui le droit et le courage de demander à la France qu’elle reconnaisse nos droits moraux ; et une France équitable et magnanime ne nous le refusera pas».
Le neuvième et dernier chapitre, «Ausklang», résumait l’état d’esprit des Alsaciens, ni Allemands ni Français ! «A l’époque de l’armistice, je croyais, et beaucoup le croyaient avec moi, que si nous ne pouvions sentir et penser avec les Allemands, c’était parce que nous étions foncièrement Français. Mais les fêtes finies et les lampions éteints, nous nous sommes rapidement aperçus que dans le fond de notre âme, nous n’étions pas Français, du moins pas des Français actuels. Et pourquoi ? «L’efféminisation de la race française est devenue plus prononcée… L’amour de la parole chez tout Français est l’expression de ce féminisme qui devient souvent un besoin de parler et un manque de fond… Dans le Parlement, dans la vie publique, cette passion du discours empêche tout travail pratique… Un produit de cette efféminisation est également l’orgueil national des Français,… ainsi que la sentimentalité dans toute la politique en générale… Et cette efféminisation française nous est tellement étrangère que nous ne la comprenons même pas… Il est vrai qu’à côté de ces défauts, le peuple français a tellement d’autres qualités splendides que nous n’avons pas et que nous ne pouvons pas avoir… A ce point de vue il faudra des siècles pour nous assimiler complètement !»
Une autre grande différence entre les Français et les Alsaciens-Lorrains découlait de leur conception respective de l’Etat. Et Herber posait la question de l’avenir politique de l’Alsace. «Je dirai de suite et clairement : une Alsace politiquement autonome à tous les points de vue est une chose impossible, puisque la souveraineté économique en est la première condition. Or celle-ci nous forcerait à sortir de la communauté douanière et économique française sans naturellement nous rattacher à l’Allemagne. Cette indépendance nationale et économique deviendrait notre perte, le moment où la France et l’Allemagne nous fermeraient leurs débouchés… Il nous faut donc reconnaître la souveraineté politique de l’un de ces deux pays, et cela doit être la France, sous condition toutefois qu’elle reconnaisse franchement et sans arrière-pensées l’équité des revendications de notre peuple au point de vue culturel et au point de vue administratif.
«Pour cela, il nous faut un Parlement indépendant du reste de la France, qui adapte à nos besoins régionaux toute la législation française et qui examine le budget régional comme il le vote. Seule une administration autonome peut s’occuper de notre particularisme ethnique, linguistique et religieux, ainsi que de notre situation économique, et cela dans l’intérêt aussi bien de la France que du peuple alsacien, étant donné que ce dernier, dans ses milieux aussi influents qu’étendus, est décidé à porter plainte devant la Société des Nations pour obtenir la reconnaissance des droits linguistiques et religieux de l’Alsace».
Ces idées assurément, ne cadraient pas avec la conception d’une République Une et Indivisible, mais elles correspondaient néanmoins à l’esprit de la Société des Nations et se trouvaient corroborées par l’esprit de Locarno, dont M. Briand était le plus grand protagoniste et qui devait mener, dans une dizaine d’années, à l’Union Européenne. C’est là que se trouvait la mission historique de l’Alsace.
Edmond Herber terminait sa brochure en déclarant que c’était à l’Alsace de forger la Paix Eternelle entre deux grandes nations.

4. La question linguistique à l’école

Dans cette analyse rapide des deux ouvrages caractéristiques de l’état d’esprit en Alsace-Lorraine au printemps de 1926, on aura remarqué l’insistance particulière apportée à la revendication culturelle et linguistique. C’est alors que le sénateur Albert Helmer, un ami de Wetterlé et un tenant du camp nationaliste de la Volkspartei (UPRA), adressa le 17 août 1926 un long rapport au Président Raymond Poincaré.
Après avoir écarté la question confessionnelle soulevée par la politique antireligieuse de Herriot, Helmer abordait la question linguistique, «le problème le plus grave et en même temps le plus délicat». Il dissipa tout de suite la grave objection très répandue parmi les journalistes et les autorités gouvernementales, que l’enseignement de l’allemand signifierait «la suppression ou du moins la limitation de l’enseignement français. Grave et funeste malentendu ! Personne en Alsace ne pense à supprimer ou à limiter l’enseignement de la langue nationale». Du moment que les deux départements alsaciens étaient bilingues, «on ne saurait y exclure l’enseignement d’une langue pour donner l’exclusivité à celui de l’autre. Durant l’annexion (à l’Allemagne), il y a eu une immigration continue de Suisses et de Luxembourgeois venant grâce à leur connaissance du français et de l’allemand occuper dans le commerce et l’industrie alsacienne des situations pour lesquelles les enfants du pays n’étaient pas préparés au sortir des écoles allemandes. Il ne faudrait pas qu’après le retour de l’Alsace à la France, les Alsaciens aient de nouveau à se plaindre de cette infériorité».
Si les méthodes pédagogiques introduite dans les écoles publiques d’Alsace-Lorraine depuis sept années ne semblaient pas avoir tenu compte de cette question économique propre aux pays frontaliers, il fallait constater qu’elles négligeaient aussi gravement l’aspect moral de toute question linguistique, car «négliger l’enseignement de l’allemand dans le programme des écoles primaires, c’est froisser à un point plus délicat encore ce que nous nommions du temps allemand «l’âme alsacienne». Dans les familles qui ont toujours parlé l’alsacien, et dans celles où les parents n’ont pas eu l’occasion d’apprendre le français, l’allemand est la langue écrite. Sa connaissance est donc indispensable sous peine de rendre impossible l’échange de lettres entre les parents et les enfants».
S’appuyant sur les statistiques officielles des résultats de l’école primaire de 1829 à 1877 publiés par Jules Ferry en 1880, Helmer faisait remarquer que de 1830 à 1871, les deux départements alsaciens se plaçaient en tête de tous les départements français, et cela malgré (ou à cause) de l’étude de l’allemand. «Est-il vrai qu’aujourd’hui il y aurait de nouveau des illettrés en Alsace, comme l’affirment fréquemment les journaux du pays sans être démentis ? Combien il serait pénible de constater un pareil recul !
«Assurons aux enfants de l’Alsace redevenue française, continuait le sénateur, un enseignement conforme au caractère bilingue du pays nous seront plus heureux que ne l’ont été leurs parents… Oublierait-on déjà que c’est au sein des populations parlant le dialecte que la résistance à la germanisation s’est manifestée de la façon la plus énergique ?» Et de conclure : «L’Alsacien qui s’est senti Français quand les Allemands étaient dans le pays, ne doit pas, maintenant que le France y est revenue, se trouver comme un étranger, forcé à traiter avec les autorités à l’aide d’interprètes et de traducteurs jurés. Fonctionnaires et magistrats en contact avec le public et les justiciables devraient comprendre la langue usuelle des milieux populaires et savoir en user».
Le Président du Conseil, Poincaré, ne répondit pas de suite au sénateur Helmer, parce qu’il voulait profiter de son voyage en Alsace pour se renseigner personnellement sur place. En attendant, au nom de la Fédération agricole d’Alsace et de Lorraine et de l’Office agricole du Bas-Rhin, le comte d’Andlau lui envoya à son tour, le 24 septembre 1926, une lettre concernant l’enseignement de l’allemand à l’école primaire :
«Je prends la liberté de vous informer que cette question fut également l’objet de vifs débats dans la dernière assemblée générale de la Fédération agricole que je préside et dans laquelle se trouvaient réunis les représentants des différentes sections des organisations agricoles groupant environ 150 000 agriculteurs. Une partie restreinte de la population des trois départements recouvrés parle le français comme langue maternelle… L’allemand est la langue maternelle du reste des départements, il a donc une très grande prépondérance».
Tout en reconnaissant l’importance capitale du français, «l’Assemblée considère que dans notre pays de frontière, la connaissance de la langue allemande est d’une nécessité absolue et elle demande à l’unanimité que dans nos écoles primaires l’enseignement des deux langues soit donné aux enfants au même degré, de manière à ce qu’aucune des deux ne soit négligée. Elle part du point de vue — et l’expérience lui donnera raison — qu’une langue inconnue ne peut être apprise avec toute l’intelligence dont dispose l’enfant que si son enseignement est basé sur la langue maternelle. Il est donc indispensable que les enfants connaissent bien celle-ci et que l’allemand soit enseigné à nos enfants dès leur première année scolaire. L’éducation et la formation intellectuelle de l’enfant du peuple est un des plus grands et des plus difficiles problèmes qui soient à résoudre. Or la solution de ce problème est singulièrement entravée par l’élimination de la langue maternelle dans les premières années scolaires. Nous avons la conviction que sans un enseignement suffisant de la langue maternelle dès le début de l’école, une profonde éducation de l’enfant de la campagne est impossible».
Et le comte d’Andlau expliquait que dans le système scolaire en usage depuis l’armistice, seule une petite élite arrivait à connaître assez convenablement les deux langues alors que la grande masse se trouvait dans une situation lamentable :
«Après la sortie de l’école, l’usage de la langue française diminue forcément, car en famille, les enfants et les adultes continuent à parler le dialecte local. Ils ne sauront le bon allemand que très imparfaitement, ne l’ayant, d’après le système actuel, appris que superficiellement. Ne connaissant ni l’une ni l’autre des deux langues, le niveau intellectuel de la jeunesse tombera à un tel point que celle-ci ne pourra plus développer sa culture scolaire par de bonnes lectures, un des moyens les plus efficaces de développement intellectuel et économique tel qu’on pouvait le constater dans nos campagnes. Les illettrés représenteront un chiffre bien plus élevé que celui que nous avons connu jusqu’ici dans nos statistiques et qui était absolument minime. Et les habitants de nos campagnes verront baisser avec une déception amère le niveau de la culture de leurs enfants au-dessous de celui de leurs parents avec lesquels ils ne pourront même plus correspondre par écrit».
Comme solution, le comte d’Andlau proposait que l’on augmente les heures consacrées aux langues en prélevant sur le temps des disciplines de moindre importance, et que l’on organise des cours post-scolaires de perfectionnement. Avant de clore sa lettre, il tenait à réfuter d’avance une objection que ne manquerait pas de faire le nationaliste Poincaré : «Nous ne craignons pas que la connaissance de la langue allemande, qui facilitera singulièrement celle de la langue française, porte un préjudice au sentiment national. L’histoire du passé, les 50 années de régime allemand pendant lesquelles la population a donné d’innombrables preuves de fidélité et d’attachement à la France suffisent pour nous rassurer».
Hélàs ! les appréhensions du sénateur Helmer et du comte d’Andlau n’étaient pas vaines. Le 22 octobre 1926, l’officielle Gazette des Métiers publiait les résultats des examens à la Chambre des Métiers de Strasbourg :
«1 — Le niveau général des connaissances scolaires s’est fortement effondré par rapport à celui d’avant guerre. Plus de 50 % des candidats possèdent des connaissances insuffisantes.
2 — Dans les dernières années, les connaissances en français ont progressé dans les milieux urbains. Chez les apprentis des métiers ruraux, ces connaissances demeurent superficielles et fragiles.
3 — La connaissance de l’allemand indique sur toute la ligne un recul. La majorité des candidats ne sait plus correctement l’allemand et ne sait pas encore suffisamment le français, de sorte qu’elle se trouve dans l’incapacité de s’exprimer, si ce n’est en dialecte.
4 — Les connaissances en calcul, géographie et instruction civique sont en moyenne insuffisantes. Le plus souvent, nous dûmes constater l’absence de toute idée claire dans ces matières.
5 — Le faible niveau intellectuel des candidats au cours des cinq dernières années n’a pas permis à la Commission d’Examen de faire appel au programme des connaissances théoriques qui figurent à l’examen. Bien qu’en général les connaissances pratiques des candidats soient bonnes, il y a toutefois lieu de craindre que sauf exception, ils ne parviendront jamais à la «Maîtrise» (Meisterschaft) de leur métier, précisément du fait des lacunes en connaissances théoriques».
Ainsi, l’impérialisme linguistique français sacrifiait à l’orgueil national le développement intellectuel de centaines de milliers d’Alsaciens-Lorrains. Cela, le président Poincaré ne l’avait pas vu durant son voyage dans les trois départements. Le 14 octobre 1926, il félicitait même le recteur Charléty des bons résultats obtenus, et les Sœurs de Ribeauvillé de leur dévouement pour la langue de l’Etat. «Les progrès réalisés dans l’enseignement du français dépassent incontestablement toutes les espérances. J’ai entendu dans les écoles maternelles de petits enfants épeler joyeusement des mots français, dans les écoles élémentaires de jeunes élèves commenter avec une verve ingénieuse des dictées françaises, dans des Ecoles Normales des jeunes gens disserter avec une étonnante pénétration sur les œuvres des grands écrivains français…»
Poincaré tenait assurément à ce que, conformément aux circulaires Charléty du 15 janvier 1920 et du 10 février 1926, l’enseignement dans les communes germanophones fût bilingue ; mais le bilinguisme «à la Poincaré» était la langue française et le dialecte alsacien ou lorrain, le dialecte n’étant qu’une béquille provisoire pour accéder au français. Bref, il s’agissait d’un bilinguisme décadent qui à brève échéance devait se ramener au monolinguisme de la langue de l’Etat, le français. Il fallait appliquer en Alsace-Lorraine le procédé qui avait permis dans le reste de la France de détruire les langues et les dialectes minoritaires. «En matière d’enseignement et en ce qui concerne plus particulièrement la langue, il va sans dire qu’elle (= la France) n’a jamais songé et ne songera jamais à restreindre ou à gêner l’emploi du dialecte. Que le flamand se parle dans le Nord, le breton en Bretagne, le basque au pied des Pyrénées, le provençal au pied des Alpes, ce sont là des diversités qui ne menacent en rien l’unité nationale. L’essentiel est que le français se parle et se comprenne partout, mais comme le dialecte n’est pas une langue écrite et grammaticale et, comme du reste pendant cinquante années les Allemands y ont superposé le haut allemand, la France a voulu dans l’intérêt des familles, que l’école française enseignât aussi le haut-allemand dans toutes les communes où se parle le dialecte» 1.
En réalité, cet appendice de hochdeutsch concédé par la France se ramenait à trois heures hebdomadaires uniquement à partir de la troisième année de scolarité ; auparavant, le français, langue étrangère, régnait en maître exclusif et absolu ! En plus, l’allemand ne figurait point comme matière d’examen au Certificat d’Etudes Elémentaires, même si le catéchisme devait se donner en allemand dans les communes germanophones. Le haut-allemand ou allemand littéraire n’était que provisoirement toléré, faute de pouvoir l’éliminer immédiatement ; il devait donner le change et faire croire à la tolérance linguistique de l’école française. Mais quiconque connaît les lois qui régissent les différents bilinguismes ne pouvait que constater le cynisme, l’hypocrisie et l’impérialisme du Président du Conseil français et des autorités scolaires. Comme dans les colonies françaises, chez les minorités ethniques de la métropole, l’école était d’abord, non point un instrument de culture, mais l’arme privilégiée pour arracher aux populations indigènes leur langue héréditaire et lui substituer celle de l’Etat vainqueur. Or en Alsace, l’allemand était la langue naturelle et héréditaire depuis les années 72 (pour la Basse-Alsace) et 63 (pour la Haute-Alsace) avant notre ère, donc avant l’invasion des Romains !
Conscients du crime linguistique et culturel perpétré en Alsace-Lorraine par le gouvernement français, les députés de la Volkspartei (UPRA) Seltz, Walter, Brom, Bilger, Burger, Louis Meyer, Oberkirch, Pfleger et Silbermann rédigèrent une résolution «invitant le gouvernement à constituer à Strasbourg une Commission Scolaire, chargée d’amener une prompte solution au problème des langues dans l’enseignement Primaire des trois départements d’Alsace et de Lorraine».
Dans cette résolution de novembre 1926, les députés commençaient par rappeler les paroles prononcées par le comte de Leusse durant la campa gne électorale : «Il est manifeste qu’en matière scolaire, nous avons fait fausse route dans nos régions de langue allemande. A l’école, les enfants apprennent passablement, même très bien parfois, une langue qu’ils comprennent à peine ; chez eux, ils continuent à parler une langue qu’ils savent à peine lire et écrire… Au lendemain de la guerre, nos enfants, qui auparavant avaient appris l’allemand, ont pu faire dans la langue française qui leur était complètement étrangère, des progrès tout à fait surprenants ; depuis, la situation s’est sensiblement modifiée…»

1 A la base du système scolaire français il y a d’abord la destruction de la culture qui existe déjà chez l’enfant. L’école française fait le vide pour implanter ensuite du préfabriqué, cf. M. Arrouays et D. Mœrdijk : «Notre éducation est une colonisation» (Le Monde, 12, X, 1978).
Poincaré ignore, ou feint d’ignorer, que le haut-allemand (Hochdeutsch), langue littéraire, c’ait la langue scolaire de base en Alsace jusqu’en 1852 ; l’allemand littéraire avait toujours figuré au programme des écoles primaires d’Alsace jusqu’en 1870, et naturellement après !

Les députés rappelaient tous les vains efforts faits depuis 1920, tant à la Chambre que dans les conseils généraux, pour donner à l’allemand la place naturelle qui lui était due, et à propos du voyage de Raymond Poincaré le 12 octobre 1926, ils citaient le commentaire de Joseph Rossé dans la Revue Scolaire d’Alsace et de Lorraine du 25 octobre 1926 : «Les résultats médiocres en allemand ont fortement inquiété la population des trois départements. C’est une partie de ce qu’on appelle le malaise alsacien. Nous pensons qu’on pourrait y remédier en commençant dans nos écoles bilingues, dès la première année scolaire, avec l’enseignement de l’allemand. Nous voudrions baser notre premier enseignement sur la langue maternelle de l’enfant. Nos élèves apprendraient d’abord à lire et à écrire en allemand».
Les députés proposaient ensuite un plan linguistique pour l’école primaire. Pour la «première année», donc le cours préparatoire, ils demandaient :
«Langue allemande dès la première heure. Exercices de langage, leçons de choses en allemand, lecture allemande, écriture allemande, religion en allemand, calcul, chant en allemand. Mais tous les jours, une heure réservée à des leçons de choses et de conversation en français. Par là, les élèves acquerront un vocabulaire oral très appréciable, des tournures usuelles, les termes pour les divers mouvements en classe, les termes pour divers jeux, les nombres et autres termes de calcul. Cette branche pourra éventuellement bientôt être donnée en français».
Le français ne devenait la langue scolaire dominante qu’à partir de la septième ou huitième année de scolarité obligatoire, mais l’allemand y restait toujours une matière enseignée. Grâce à cette réforme, les députés espéraient que la presque totalité des élèves auraient réellement acquis les deux langues, «tandis qu’avec le système actuel une élite intellectuelle seulement échappe au semi-analphabétisme». Ils demandaient en outre que la religion et la langue allemande devinssent matière d’examen au Certificat d’Etudes, que l’on fasse des livres scolaires spéciaux à l’Alsace-Lorraine, que l’école maternelle redevienne «ce qu’a été autrefois la Salle d’Asile».
Du reste, l’évêque de Strasbourg, Mgr Ruch, le 8 janvier 1926, l’évêque de Metz, Mgr Pelt, le 23 janvier 1926, les autorités protestantes en automne 1926 et au printemps de 1927, réclamaient tous un enseignement allemand suffisant pour assurer la compréhension du catéchisme. Le 24 mai 1927, Poincaré répondit au député Seltz qu’il était persuadé de la nécessité d’une réforme scolaire en Alsace-Lorraine, mais qu’il abandonnait cette affaire aux spécialistes, lesquels se complaisaient dans un silence éloquent ! Finalement, le nouveau recteur de l’académie de Strasbourg, Christian Pfister, ancien professeur à la Sorbonne, envoyait une circulaire le 30 août 1927 qui devait régir l’école dans son académie jusqu’en 1940. Il insistait pour que l’enseignement fût toujours donné «entièrement en français» et par la «méthode directe» dès le début de la scolarité, rejetant ainsi les propositions des députés alsaciens ; il concéda néanmoins que l’allemand fût introduit six mois plus tôt, c’est-à-dire à partir du second semestre de la deuxième année, à raison de deux heures hebdomadaires, et que l’allemand figurât aussi bien au Certificat d’Etudes qu’à l’examen passé devant la Commission scolaire municipale en fin de scolarité.
Toutes ces petites concessions étaient ridiculement insuffisantes et la protestation autonomiste continua de s’amplifier.

5. Lutte des Communistes contre les sanctions

Dans l’automne de 1926, l’attention des communistes alsaciens-lorrains était surtout rivée sur deux objectifs : la réalisation du Front Unique amorcé en février 1926, et le retrait des sanctions infligées en juin 1926 par Pierre Laval.
Le 14 septembre 1926, le Parti communiste réunissait son comité régional pour confirmer les propositions adoptées par le Congrès régional de Strasbourg les 12 et 15 juin. Il constatait d’abord que le Front Unique n’existait pas en réalité, puisque son appel n’avait provoqué aucun pourparler avec les autres partis politiques qui demeuraient réticents parce que le Comité régional du Parti communiste devait se soumettre aux décisions des Congrès internationaux et nationaux. Ces décisions pouvaient se ramener à deux :
«1 — Le Parti Communiste ne peut participer à un Front Unique permanent qu’avec des organisations qui se placent sur le terrain de la lutte des classes.
«2 — Lorsque les revendications des ouvriers et des paysans sont identiques à celles d’autres groupes et des classes moyennes, des accords temporaires pourront être conclus jusqu’à ce que satisfaction ait été obtenue.
«Le Front Unique permanent aurait pu être réalisé avec la CGT et les socialistes sur la base des revendications suivantes :
1 — Etude et usage de la langue allemande au même titre que la langue française à l’école et dans l’administration.
2 — Suppression du Concordat et introduction des lois laïques.
3 — Abolition de tous les impôts spéciaux en Alsace-Lorraine .
4 — Etatisation des industries qui ont été mises sous séquestre. Suppression de la convention de 1921 relative aux Chemins de fer d’Alsace-Lorraine.
5 — Augmentation des salaires, des traitements, des retraites ; échelle mobile des salaires.
6 — Prise en considération des revendications des petits paysans au sujet des crédits, de l’électrification, des engrais et des lois sur la chasse et les bouilleurs de cru. «Au lieu de répondre à l’offre qui leur a été faite le 4 juillet 1926 par le Parti communiste, les chefs socialistes ont préféré réaliser le Front Unique avec la réaction et les fascistes. Le maire socialiste de Strasbourg, M. Peirotes, a déclaré à la feuille gouvernementale Le Journal de l’Est qu’il ne pouvait combattre les sanctions pour ne pas mettre obstacle à l’autorité du gouvernement».
En ce qui concernait le Front Unique temporaire, le Comité régional du Parti communiste déclarait :
«Nous sommes prêts à former un Front anti-impérialiste et à faire un bout de chemin avec tous ceux qui ont d’autres conceptions que les nôtres, à condition toutefois qu’ils veuillent défendre avec nous les droits du peuple ouvrier alsacien-lorrain et qu’ils soient prêts par exemple à combattre avec nous contre l’oppression sans pareille et l’exploitation de notre peuple par l’impérialisme français. Les intérêts confessionnels devront être mis à l’arrière-plan ; on ne devra s’occuper que des intérêts vitaux de la grande majorité du peuple, des ouvriers, des paysans et de la classe moyenne. A l’heure de la grande misère, il faudra laisser de côté les manœuvres de diversion ou la propagande contre-révolutionnaire déguisée. Cette ligne de conduite du Parti communiste a dicté les questions de conscience que le Comité d’action du Congrès des ouvriers et paysans de Strasbourg (20 septembre 1925) a posées au Heimatbund. Le Comité régional du P.C. ignore l’attitude officielle du Heimatbund au sujet de ces questions. Pour ces raisons, il n’a pas engagé de pourparlers en vue d’accords temporaires qui auraient permis de faire ensemble un bout de chemin dans la lutte pour les revendications économiques et linguistiques, consignées dans le Manifeste du Congrès des Ouvriers et Paysans de Strasbourg».
Le Comité régional reconnaissait d’autre part que la publication du Manifeste du Heimatbund le 7 juin 1926 et celle des Questions de Conscience posées le 8 juin par le Comité d’action du Congrès de Strasbourg au Heimatbund, avaient eu un grand retentissement dans les masses ouvrières. «Le gouvernement de Paris, pris de panique, a prononcé des sanctions et a supprimé les moyens d’existence à des ouvriers et à des fonctionnaires éprouvés d’Alsace-Lorraine. Il a montré une fois de plus son incapacité à résoudre le problème alsacien-lorrain et a créé par ces mesures brutales et insensées cet esprit de résistance inébranlable qui a fait front pendant 48 années au régime bismarckien et à l’impérialisme allemand. Le 19 juin 1926, le P.C. a adressé un appel à tous les partis et à toutes les organisations, qui feignaient de réprouver les sanctions, pour les inviter à passer des déclarations platoniques à la lutte pratique contre les mesures infâmes du gouvernement. Le Comité régional tient à souligner que seul le Heimatbund et les sections de la Volkspartei (UPRA) de Colmar et de Haguenau ont déclaré qu’ils étaient prêts à participer à une large lutte qui aurait pour unique but le retrait des sanctions. Aucune organisation n’a participé cependant à la campagne menée par le P.C. jusqu’au 22 août 1926, date de la manifestation de Colmar».
Mais le Parti communiste ignorait si le Heimatbund voulait toujours maintenir ou non, dans son programme, la défense du Concordat et de l’école confessionnelle. Est-il prêt à mettre ces deux questions de côté pour défendre les intérêts de la grande majorité du peuple ouvrier d’Alsace-Lorraine ? Et le Comité régional de préciser :
«Il est nécessaire, plus que jamais, de répondre à cette question qui n’est d’ailleurs pas une condition pour continuer la lutte contre les sanctions, 1°) parce que les masses ouvrières et paysannes ont trop souvent reçu des coups de la réaction, des banques et de l’industrie, dont les fidèles soutiens sont les autorités religieuses ; 2°) parce que le gouvernement corrobore cette opinion, puisqu’il n’a pas révoqué, et qu’il continue à payer les ministres du Culte qui auraient dû être l’objet eux aussi de sanctions. Il pardonne ainsi la petite révolte du bas-clergé aux autorités ecclésiastiques en raison des bons services qu’elles rendent. Nous constatons simplement un fait, sans parler de l’Elsaesser qui a réclamé indirectement des sanctions contre les communistes qui n’étaient pas encore frappés ; 3°) parce que les chefs les plus en vue du Heimatbund sont membres de la Volkspartei (UPRA), dont l’aile droite cléricale, royaliste et réactionnaire a organisé les bandes fascistes qui ont précisément maltraité ces chefs à Colmar.
«Le Parti communiste ne fait pas de distinction, lorsqu’il s’agit de combats de rue contre le fascisme ; mais dans la lutte contre les sanctions qui est indirectement une lutte pour les droits ethniques (Heimatrechte), la classe ouvrière voudrait avoir la conviction que sa participation ne constituera pas un appui pour les revendications cléricales dont on a pu constater les excès à Colmar».
Le Comité régional du P.C. se félicitait aussi de ce que les maires et adjoints communistes d’Amnéville et de Basse-Yutz, révoqués par le gouvernement, aient été réélus avec une majorité jamais encore atteinte auparavant, avec le slogan : «Lutte contre les sanctions, lutte contre l’impérialisme français !» En conclusion, il invitait les ouvriers socialistes à réaliser le Front Unique par-dessus leurs chefs qui étaient passés à la bourgeoisie. «Le parti communiste continuera momentanément une politique d’alliance avec les classes moyennes, dont les revendications sont identiques à celles de la classe ouvrière, et chaque fois que ces revendications nécessiteront un combat contre l’adversaire commun : le capitalisme, l’impérialisme et le fascisme».
Effectivement, le 16 octobre 1926, lors d’une réunion à Strasbourg du Comité d’action des cheminots et fonctionnaires, si les députés de la Volkspartei de l’aile nationaliste, Pfleger et le général Bourgeois, avaient retourné leur invitation, ceux de l’aile autonomiste, tels que Bilger, y répondirent positivement ; et, surprise, également le député Michel Walter, qui autonomiste en 1925 avec la Zukunft, avait passé à l’anti-autonomisme contre le Heimatbund en juin 1926 pour revenir à l’autonomisme, sans que les raisons de ces volte-face soient connues. Les personnes présentes réalisèrent enfin le Front Unique temporaire, que depuis quinze mois la Zukunft avait en vain essayé de constituer — et les communistes depuis plus de huit mois. Charles Hueber pouvait s’estimer satisfait, bien que la plate-forme commune fût étroite. Il fut décidé que les parlementaires insisteraient pour que Poincaré lève les sanctions avant le 24 novembre 1926 : «Si Poincaré faisait dépendre la levée des sanctions de conditions inacceptables, comme par exemple le retrait des signatures du Manifeste du Heimatbund, le député Michel Walter l’interpellerait à la Chambre au nom de tous les parlementaires présents à la réunion du 16 octobre». Joseph Rossé était du reste déjà en train de rédiger l’interpellation.
Une semaine plus tard, le dimanche 25 octobre 1926, les communistes s’étaient rassemblés à Strasbourg au nombre d’une trentaine pour écouter le rapport d’Emile Béron. On apprit ainsi que les mesures autonomistes prises par les communistes alsaciens-lorrains avaient été approuvées au Congrès de Moscou qui avait blâmé le Comité Central de Paris en raison de son inertie : «Le Congrès de Moscou, déclarait Béron, a notamment reproché au Comité Central de n’avoir pas publié sous forme de brochure, ainsi qu’il avait été décidé, le compte rendu des débats du Congrès de Lille (juin 1926) relatifs à la question de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine. Les décisions adoptées à ce moment ayant été, comme celles prises par les dirigeants alsaciens-lorrains, approuvées par le Comité exécutif de Moscou, il y a lieu d’intensifier la propagande autonomiste dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle. A la reprise des travaux parlementaires, les députés communistes protesteront contre le projet de la loi d’exception qui ne vise que les menées autonomistes en Alsace-Lorraine».
La parole passait ensuite au député Charles Hueber : «Je ne puis cacher ma satisfaction. Après quatre années de lutte en faveur de l’autonomie, le Comité exécutif et le Congrès de Moscou se sont enfin occupés de cette question. Je regrette cependant qu’aucun délégué de notre région n’ait assisté au Congrès. Puisque notre tactique est approuvée, la propagande va entrer dans une nouvelle phase. Je puis maintenant agir sans autorisation du Comité Central de Paris. Je soulèverai la question à la Chambre, en dialecte alsacien». Le germe du futur éclatement du parti communiste en Alsace-Lorraine se trouvait précisément dans cette autorisation de Moscou 1. Charles Hueber annonçait également que le Heimatbund comptait maintenant près de 25 000 adhérents ; les propagandistes du Heimatbund avaient réussi à recruter jusqu’à 80 membres dans certaines localités, ce qui indiquait sa grande popularité.
Comme prévu, le 24 novembre 1926, la Chambre des députés s’occupait de l’Alsace-Lorraine à propos de la discussion du budget. C’est pourquoi, la majorité de la Chambre avait décidé d’aller vite, et le gouvernement la pressait d’aller plus vite encore. Charles Hueber était inscrit pour monter à la tribune, mais, comme il tenait absolument à s’exprimer en dialecte alsacien, le bureau de la Chambre, puis la Chambre elle-même, lui refusèrent ce droit. Le lendemain 25 novembre 1926 L’Humanité de Paris publiait un article de Marcel Cachin (1869-1958) :
«Comme l’immense majorité des prolétaires des trois départements, Hueber ne parle pas français. Imposer aux ouvriers alsaciens ou lorrains délégués à la Chambre par leurs camarades une langue qu’ils ne connaissent pas ou qu’ils connaissent mal, c’est leur faire violence, c’est les bâillonner, et nous devions élever la protestation du Parti contre cette absurde et odieuse mesure. Nous n’y avons pas manqué. L’interdiction
1- Les communistes alsaciens-lorrains avaient été directement rattachés à la lllème Internationale et ils étaient donc autonomes par rapport au Parti communiste français. n’atteint pas seulement Hueber ; elle frappe tous les travailleurs d’Alsace et de Lorraine qui la ressentiront vivement. Notre protestation a d’ailleurs porté : un grand nombre de députés de tous partis se sont déclarés prêts à ne plus contester à Hueber son droit à représenter effectivement le prolétariat du Bas-Rhin et à lui permettre de remplir normalement son mandat.
«Les socialistes eux-mêmes, continuait Cachin, talonnés par l’opinion ouvrière, ont été contraints de nous donner raison. Mais nous n’oublions pas que quatre d’entre eux siègent au bureau de la Chambre qui a pris la décision contre laquelle nous nous élevons. Hueber a préparé une motion qui réclame le retrait immédiat des sanctions prises depuis six mois contre les Alsaciens et les Lorrains coupables de réclamer leur liberté de critique et d’opinion. On a révoqué des cheminots, des maires, des adjoints, déplacé des instituteurs et des fonctionnaires qui avaient commis le crime de s’élever contre les brutalités de l’administration française. Poincaré refuse de les réintégrer. Hueber proposait à ses collègues des trois départements d’en appeler à la population elle-même ; il leur proposait de donner leur démission pour soumettre la question à une sorte de plébiscite. Naturellement, on ne l’a pas suivi : mais les prolétaires alsaciens et lorrains sauront juger.
«En une intervention énergique, Jacques Duclos a rappelé les innombrables abus, les criantes injustices, les violences absurdes, les vexations, que fait subir aux travailleurs des trois départements le capitalisme français, qui a remplacé le capitalisme allemand dans la région. Il a demandé qu’on procède là-bas à une consultation des populations elles-mêmes qui seraient appelées à fixer leur propre statut d’avenir.
«Enfin, notre fraction a proposé que les 20 millions consacrés aujourd’hui aux différentes manifestations du Culte en Alsace et en Lorraine soient affectés aux œuvres sociales et d’assistance, aujourd’hui si misérablement dotées. Nous nous sommes trouvés 31 au moment du vote. Ainsi, au cours de la discussion de ce budget, bâclée comme toutes les autres sous la pression de Poincaré, le Parti communiste a pris seul la défense des revendications totales des ouvriers et des paysans d’Alsace et de Lorraine. Il s’est placé, comme toujours, à leurs côtés, selon son devoir. Le problème reviendra en forme ; il le faut. Il importe que la date de ce débat ne soit pas remise, comme il arrive trop souvent, aux calendes. Notre parti a tout à gagner à ce qu’on lui accorde toute l’ampleur et l’importance qu’il mérite».
Dans le compte rendu de la séance du 24 novembre, une coquille faisait dire à Duclos : «Nous combattons le Heimatbund». Le 27 novembre, Charles Hueber apportait un rectificatif dans l’Humanité d’Alsace-Lorraine : «… Nous ne savons pas encore si cette erreur est imputable à l’orateur ou au reporter de l’Humanité. Nous tenons à déclarer que d’accord avec la Centrale, nous continuerons notre politique claire et ouverte d’alliance avec le Heimatbund, tout en combattant l’aile cléricale qui apparaît malheureusement trop souvent dans ce mouvement».
Le 8 décembre 1926, un article de Florent Stengler fut publié par l’Humanité d’Alsace-Lorraine sous le titre «La question d’Alsace et de Lorraine», qui soulignait la lutte des communistes contre l’aile cléricale du mouvement autonomiste : «… Nous combattons l’aile cléricale du Heimatbund qui a encore entre les mains la direction de cette organisation, ce qui ne veut pas dire que nous soyons des adversaires des catholiques membres du Heimatbund. Nous voulons désigner simplement ceux qui font passer les intérêts de la Volkspartei (UPRA) avant les principes qui se manifestent dans le mouvement du Heimatbund. Nous déclarons aujourd’hui encore que la Séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’introduction des lois laïques, sont et demeurent des revendications communistes. Nous les reléguons cependant au second plan, car dans la lutte actuelle, elles ne nous intéressent pas en premier lieu. Nous combattons avant tout pour l’usage de la langue allemande à l’école, au Palais de Justice et dans l’administration, pour la diminution des impôts, pour les droits des ouvriers et des fonctionnaires indigènes, pour l’augmentation des salaires, pour la nationalisation de la propriété du peuple qui a été vendue à des capitalistes de l’Intérieur, pour le retrait des sanctions, pour l’autonomie politique. Le programme du Heimatbund contient à peu près les mêmes revendications. Cette organisation, peut-elle et veut-elle combattre avec nous ? Veut-elle justifier sa réserve en agitant l’épouvantail des cléricaux ? Nous attendons une réponse précise».
Nul organe n’avait engagé la lutte en faveur de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine avec autant d’acharnement que l’Humanité d’Alsace-Lorraine. La campagne, commencée le 20 septembre 1925 dans le sillage de la Zukunft à l’occasion du Congrès des ouvriers et paysans à Strasbourg, fut menée dans la suite par le Comité d’action de ce Congrès et par le Comité régional du Parti communiste ; or, à la tête des deux Comités se trouvait Charles Hueber.

6. Les évêques contre les autonomistes qui en appellent au pape

La lutte des autonomistes communistes contre les autonomistes cléricaux devait nécessairement entraîner des complications pour ces derniers et expliquait les réticences du Heimatbund à répondre aux avances des communistes en vue d’un Front Unique large et durable.
Le 6 août 1926, la Zukunft avait donné cette ligne de conduite politique en conformité avec l’esprit du Front Unique : «Quand un candidat honnête et loyal défend les droits de l’Alsace, qu’il soit communiste, catholique de la Volkspartei (UPRA), libéral, ou qu’il n’appartienne à aucun parti, tous les vrais Alsaciens doivent se grouper derrière lui… tous les partis doivent se soumettre à cette direction».
De cette collaboration, Mgr Ruch prit fait et cause pour condamner la Zukunft, officieusement d’abord, au cours d’un Congrès des délégués cantonaux de la Ligue des catholiques d’Alsace, à Colmar, le 16 septembre 1926. Le Comité du Heimatbund se réunit alors le 14 octobre 1926 et publia une déclaration, dont voici les principaux passages : «Le Comité du Heimatbund alsacien-lorrain constate avec regret que jeudi 16 septembre, l’évêque de Strasbourg a, au cours d’une réunion catholique, cru devoir attaquer le mouvement autonomiste en général et le Heimatbund en particulier. Il l’a fait d’une manière qui ne permet pas que le Heimatbund se taise. L’évêque de Strasbourg a donné à quelques principes du Heimatbund une signification qui ne correspond ni à l’esprit ni au caractère dont le Heimatbund est animé… Le Heimatbund veut former le Front Unique de tous les Alsaciens-Lorrains fidèles à leur Heimat (Heimattreue)… Le Heimatbund a d’autre part demandé le respect des croyances chrétiennes et cela dans l’esprit de tolérance qui conduit au respect de n’importe quelle opinion, même si elle n’est représentée que par une infime minorité. En cela, il est de bonne foi et ne blesse en rien les droits et la conviction de ses membres catholiques. En effet, la tolérance et le respect des droits des minorités sont les principes dominants du Heimatbund, au nom desquels il tire ce principe général, à savoir que l’Alsace-Lorraine constitue une Minorité Nationale en France. Il est évident que le Heimatbund serait infidèle à son programme, le jour où il admettrait qu’une minorité fût privée de ses droits religieux, sociaux ou économiques.,. Le Heimatbund s’oppose à tout chauvinisme ; il promeut en Alsace-Lorraine cette conscience de soi-même (das Selbstbewusstsein) sans laquelle aucun peuple ne saurait exister d’une façon durable».
Le lendemain de cette réunion du Heimatbund, le Bulletin ecclésiastique du Diocèse de Strasbourg rapportait les manifestations du Congrès de la Ligue des catholiques avec le discours de l’évêque. Mgr Ruch alla encore plus loin, et le 1er décembre 1926, il condamnait officiellement, sinon le Heimatbund, du moins la Zukunft :
«L’évêque de Strasbourg se voit gravement obligé par sa conscience de signaler aux prêtres et aux fidèles l’opposition qui existe entre la doctrine de l’Eglise et certaines affirmations de la Zukunft.
«1 — La Zukunft demande de mettre au premier rang le souci d’intérêts purement humains.
2 — La Zukunft encourage la division entre catholiques et les invite à se combattre les uns les autres.
3 — La Zukunft propose aux catholiques de s’allier aux communistes qui, en septembre dernier et hier encore à la Chambre, déclaraient une fois de plus exiger la suppression du Concordat et l’introduction des lois laïques en Alsace.
4 — La Zukunft demande aux catholiques de former un Front Unique avec la Fortschrittspartei, alors que dans un Manifeste récent, ce groupe réclame pour l’Etat seul la direction de l’école et lui réserve le monopole absolu de l’enseignement, menaçant ainsi les droits de la famille, de l’Eglise et des congrégations religieuses.
«L’Eglise l’affirme,… pour les croyants la politique n’est pas indépendante du dogme et de la morale religieuse, elle doit les respecter et même s’en inspirer. La Zukunft étudie les problèmes les plus divers, sans s’occuper de ce qu’enseigne sur certains d’entre eux la doctrine catholique… La Zukunft affirme que là où commence le domaine de la politique cesse celui de l’autorité spirituelle.
«La Zukunft menace l’unité des groupements catholiques, d’autant plus qu’à plusieurs reprises, elle a invité les fidèles en termes formels à refuser obéissance à l’évêque. Entre le catholicisme et la Zukunft, il n’y a qu’une opposition, mais elle est irréductible. D’après la Zukunft, les droits politiques de l’Alsace priment le reste, du moins pour un temps. Aux yeux du chrétien, les droits de Dieu passent toujours avant les autres. Entre ces deux thèses, il faut choisir. On est disciple de la Zukunft ou de l’Eglise.
«La Zukunft n’est, ni par son but, ni par son programme, ni par la personne de la grande majorité de ses rédacteurs, un journal catholique. La Zukunft, par ses nombreuses attaques contre l’autorité épiscopale, expose les fidèles qui la lisent régulièrement, à se faire un état d’âme non catholique… La Zukunft met en péril l’union catholique, la discipline, la cause catholique».
Il est vraiment dommage que Mgr Ruch, un prélat nationaliste de tendance royaliste, n’ait point songé à se demander s’il ne confondait point ses propres conceptions politico-religieuses avec l’Eglise, et si ce n’était pas, par hasard, le jacobinisme anti-chrétien et païen des adversaires de la Zukunft qui divisait les catholiques et qui véhiculait un «état d’âme non catholique».
En fait, l’on devait assister à la condamnation de nombreux mouvements autonomistes par les évêques. Le 25 février 1927, La Croix rapportait la condamnation portée contre le Heimatbund par l’évêque de Metz, Mgr Pelt, au cours d’une réunion de l’Action Catholique de la Jeunesse Française ; à cette occasion il rappelait l’article 2 de ses statuts : «Cette association a été créée également dans le but de maintenir les principes du patriotisme français. Ce n’est pas là du chauvinisme, ce n’est que l’application du IVème précepte du Décalogue, que la patrie, c’est notre famille». L’on voit dans quels travers politico-religieux s’étaient embourbés beaucoup de responsables catholiques et combien le «Catéchisme Impérial» de Napoléon était encore proche.
A la même époque, Mgr Duparc, évêque de Quimper et «second préfet jacobin du Finistère», condamnait aussi les autonomistes bretons. Le prêtre Yann-Vari Perrot (1877-1943), fondateur du Bleun-Brug dès 1905 et directeur de la revue Feiz ha Breiz depuis 1911, eut un douloureux combat à livrer avec ses supérieurs. Le 16 janvier, Mgr Duparc le mettait en garde contre le séparatisme breton ; le 10 avril 1926, il l’obligeait à faire censurer tous les articles de sa revue par un chanoine : «En donnant libre cours à vos tendances séparatistes, vous avez nui à la cause bretonne…». L’abbé Yann-Vari Perrot avait beau se défendre qu’il n’était point «séparatiste» mais «autonomiste» ; c’était tout un pour l’évêque de Quimper. Une autre fois, Mgr Duparc lui écrivit : «… Aucun ne pousse le rêve aussi loin que vous, excepté un groupe d’Alsaciens, dont l’initiative s’explique, mais dont l’exemple n’est pas à suivre !» Finalement, le 16 octobre 1927, l’évêque interdit à ses prêtres toute participation au Bleun-Brug qui devait soumettre ses manifestations à l’évêché ! En 1930, l’abbé Perrot fut muté à Scrignac, une paroisse «impossible», où il sera assassiné par Jean Thépaut le 12 décembre 1943. Dans son testament, il s’adressait aux Bretons : «… Ah, chers compatriotes, croyez-moi, vous ne vous protégerez jamais assez de la méchanceté de nos voisins les plus proches et, au non de Dieu, ne cessez de lutter tant que vous n’aurez pas reconquis l’un après l’autre, les droits que nous avons perdus. Les droits de la Bretagne, comme les droits de chaque peuple, sont sacrés et ils ne peuvent être supprimés à moins de réduire d’abord tous les Bretons au silence».
Ce fut encore à la même époque que l’évêque de Bruges condamnait les autonomistes flamands ; mais l’étude d’ensemble de l’attitude nationaliste des évêques face aux revendications ethniques, tant dans les colonies que dans les Etats européens, reste à faire.
Quoi qu’il en soit, ces condamnations épiscopales gênaient réellement les mouvements autonomistes et leur nuisaient, surtout en Alsace-Lorraine, où avant 1918, un évêque allemand, Mgr Fritzen, n’avait pourtant jamais inquiété les autonomistes, pas même les extrémistes comme l’abbé Wetterlé ; pourquoi donc, depuis l’armistice et l’occupation du siège épiscopal de Strasbourg par un évêque français, l’autonomisme devenait-il maintenant condamnable ? N’y avait-il pas ici un cas intolérable d’abus clérical ?
Les paroles proclamées un certain 14 juillet 1974 à la cathédrale de Strasbourg par Mgr Elchinger étaient sûrement déjà valables un demi-siècle plus tôt : «Il est difficile d’aider les hommes à respirer spirituellement, si les témoins de l’Evangile ne prennent pas à cœur de changer certaines structures de la société. S’ils participent eux-mêmes à diverses formes d’oppression et d’esclavage, comment dans ce cas pourraient-ils se faire comprendre, et comment seraient-ils crédibles, en disant aux opprimés qu’ils sont leurs frères et que Dieu les aime tous d’un égal amour ?» Il restait pourtant un recours que Mgr Ruch eut l’honnête de signaler lui-même à ses adversaires et victimes : «Votre évêque vous a donné, en qualité de premier pasteur du diocèse, des directives officielles. Libre à tout fidèle du diocèse de solliciter sur ces questions l’avis d’une autorité plus haute encore. Si le Souverain Pontife réforme nos instructions, personne ne sera plus docile à son auguste voix que l’évêque de Strasbourg». Se fondant sur cette autorisation, les membres catholiques influents du Heimatbund rédigèrent une longue lettre adressée au Pape Pie XI, datée du 24 janvier 1927, qui fut portée à Rome par l’abbé Schies, directeur de l’Elsaesser ; une copie fut aussi remise aux évêchés de Strasbourg et de Metz. La lettre était signée par Joseph Rossé, Marcel Stürmel, Eugène Ricklin, Jean Keppi, René Hauss et les deux Lorrains Victor Antoni et Schaaf, tous membres du comité central du Heimatbund.
Très habilement, ils évitaient de mettre Mgr Ruch en cause et partaient des articles malveillants de Pierre Fervacque (Georges Roux de son vrai nom) qui, dans la presse parisienne accusait le Vatican de fomenter et d’encourager l’autonomisme en Alsace-Lorraine. C’est pourquoi, les auteurs de la lettre avaient pris l’initiative de présenter au pape un rapport sur le Heimatbund : «Nous ne voulons nullement par là provoquer une approbation du Saint-Siège, mais uniquement lui donner les renseignements auxquels il a droit».
Le principe de base qui justifiait l’autonomisme clérical était posé avec brièveté et clarté : «Nous sommes absolument persuadés que nos traditions et tout particulièrement nos institutions religieuses ne peuvent pas être conservées à la longue dans l’Etat laïque et unitariste français sans la garantie constitutionnelle d’une large autonomie régionale de notre province».
En effet, l’Alsace-Lorraine possédait en 1918 une législation toute différente de celle de France ; elle avait des lois scolaires conformes en principe aux prescriptions de l’Eglise, un Concordat satisfaisant et des congrégations religieuses florissantes : «Nous avions donc ces trois lois fondamentales de la vie religieuse qui n’ont pas seulement disparu en France, mais dont la disparition est le principe même de la vie politique de l’Etat laïque français».
Herriot et les francs-maçons réclamaient une assimilation rapide et générale ; Poincaré, Millerand et autres avaient toujours le même but mais entendaient laisser aux Alsaciens-Lorrains le temps de s’habituer aux lois françaises : «Le programme de tous consiste donc dans une assimilation totale et surtout dans l’introduction des lois laïques ; ils diffèrent seulement dans l’application du moment opportun… Malheureusement nous ne pouvons avoir aucun espoir d’échapper à ce sort fatal qui nous menace, si nous n’obtenons pas des garanties constitutionnelles qui empêchent le parlement français de nous imposer ces lois. L’administration entièrement centralisée dans la métropole permet au gouvernement d’infiltrer de jour en jour l’esprit laïque dans notre législation locale et de saper lentement, mais sûrement, ces lois qui étaient une des causes de l’essor de la vie religieuse dans notre province. Et l’administration locale, nommée et inspirée par les bureaux de Paris, s’y emploie déjà avec succès».
Dans ce combat inégal, impossible de se faire illusion : «Comme nous ne sommes qu’une petite minorité vis-à-vis du reste de la France, il n’y a pas lieu d’espérer que nous pourrions changer cet état de choses par une intervention à la Chambre ou au Sénat. Une garantie sûre et certaine contre la peste de la laïcité qui nous menace ne nous serait donnée que par un statut régional qui nous assurerait notre administration locale et qui laisserait à une collectivité alsacienne et lorraine les soins de la législation régionale et religieuse».
Mais sauver par l’autonomie le caractère historique de l’Alsace pour des motifs politiques et culturels restait encore un but souhaitable. Justifiant l’alliance avec ceux qui poursuivaient ces finalités naturelles, car le traité de Versailles n’accordait aucune garantie, ni religieuse, ni culturelle, ni ethnique aux populations d’Alsace-Lorraine, la lettre continuait : «On ne nous a donné que des promesses… Nous craignons même que les milieux officiels n’aient pris d’avance les précautions nécessaires pour ne pas être forcés de les tenir formellement… Mais pourquoi promettre ce qu’on n’avait pas l’intention de tenir ? Ce fut par suite d’un calcul machiavélique. Les ennemis du christianisme, tout en désirant ardemment le retour de l’Alsace-Lorraine à la France, se rendaient fort bien compte de l’aversion que le laïcisme français sous toutes ses formes inspirait à notre population religieuse (qui est bien en accord avec le Souverain Pontife qui frappa la formule de la peste de la laïcité). Pour conjurer les difficultés qui pouvaient surgir de là, le maréchal Joffre fut autorisé à faire les promesses dont nous avons parlé plus haut». Grâce à ces promesses non assorties de garanties, le gouvernement français était parvenu à se soustraire aux risques d’un plébiscite vivement réclamé par certains alliés, «Mais nous assistons depuis 1918 à la démolition systématique de nos lois, à une infiltration de l’esprit laïque par les voies multiples de l’administration, ce qui nous remplit de craintes sérieuses pour l’avenir de nos libertés religieuses».
De cette lutte secrète, celle menée contre le statut scolaire alsacien-lorrain, «premier objectif de l’emprise de la franc-maçonnerie», était révélatrice. En 1918, l’école était confessionnelle ; la religion occupait le premier rang parmi les matières d’enseignement dans les programmes et les examens. Les futurs instituteurs, après un examen religieux devant le délégué épiscopal, «étaient investis par l’évêque diocésain de l’autorisation de contribuer pour leur part à l’enseignement religieux à l’école, et il était rare que ces maîtres, ainsi formés, ne donnassent pas l’exemple d’une édifiante fidélité à leurs pratiques religieuses… Sous ce régime donnant satisfaction à chaque confession, nous avions en Alsace-Lorraine la paix religieuse presque complète sur le terrain scolaire, des écoles parfaitement tenues et donnant d’excellents résultats, une proportion d’illettrés infime… Jamais le principe même de la confessionnalité scolaire ne fut contesté par le gouvernement allemand. Il a fallu la haine sectaire de la franc-maçonnerie française pour s’attaquer à ce point capital de nos libertés religieuses, en reniant et foulant aux pieds l’engagement solennel de respecter nos traditions».
Comment procéda la France ? «Dès l’armistice, par suite du départ forcé de tous ceux de nos anciens maîtres catholiques que leur situation, au point de vue national, permettait d’expulser du territoire, une première équipe de 1 500 instituteurs, sur un effectif de 5 000, recrutés vaille que vaille dans l’Intérieur de la France, vint s’abattre sur l’Alsace-Lorraine. Ces nouveau-venus, formés par l’école laïque et n’ayant jusqu’alors que les principes et la méthode laïques, étaient d’ailleurs pour la plupart des étrangers à toute pratique religieuse, et ne connaissaient guère que le nom de la religion qu’ils devaient contribuer à enseigner à nos enfants… Ces 1500 pionniers du laïcisme se sont installés dans nos écoles, sans que personne en dehors de la préfecture et de l’administration scolaire pût savoir d’où ils venaient, ni ce qu’ils étaient, ni ce qu’ils valaient. Ce qu’ils valaient, on ne l’a malheureusement su que trop tôt ; à part de rares exceptions, ils se sont montrés incapables — aussi bien sous le rapport religieux que sous celui de la langue de plus des trois quarts de notre Population, qui est l’allemand — de se rendre utiles dans nos écoles, sinon pour saboter l’enseignement. Car, pour pallier les inconvénients venant de la langue du pays, on introduisit pour leur usage une méthode insensée et absurde, vrai dressage de perroquets, la méthode appelée «directe», qu’on a eu soin de prôner comme le nec plus ultra de l’art pédagogique, et qui en réalité, fait de la très grande majorité de nos enfants, sinon des crétins intellectuels, au moins des illettrés, ne sachant ni le français ni l’allemand. Seuls quelques élèves privilégiés émergent… Et les autres ? On n’en parle pas dans la presse gouvernementale, mais les parents gémissent et le pauvre curé ou vicaire, qui ne sait quelle langue parler pour faire comprendre le catéchisme, se demande avec angoisse ce qu’ils deviendront avec le triste bagage d’instruction religieuse qu’il a pu leur donner…»
Les auteurs de la lettre au Pape donnaient ici un certain nombre de faits qui illustraient la confusion religieuse et certains aspects de la vie privée du nouveau corps enseignant infligé à l’Alsace-Lorraine : «En envoyant dans l’Intérieur le plus possible de nos instituteurs anciens et nouveaux du cadre local (qu’on engage souvent même à s’y fixer), sous prétexte qu’ils ont besoin de se perfectionner dans la langue et les méthodes françaises, notre administration scolaire obéit ostensiblement à un mot d’ordre qu’on peut formuler ainsi : en Alsace-Lorraine, le moins possible de maîtres indigènes et le plus possible d’éléments laïcisés et laïcisants tirés de la métropole ! Il est évident que cette politique gouvernementale ne tend à rien moins qu’à la ruine de nos écoles confessionnelles en installant l’ennemi dans la place».
A Metz venait de se constituer une Amicale d’Instituteurs absolument laïque de près de 5 000 membres ; les jeunes instituteurs de l’Ecole Normale de Montigny-les-Metz étaient poussés à y entrer en masse ; cette Amicale laïque combattait avec acharnement le syndicat professionnel des instituteurs du Cadre local qui voulait rester fidèle à l’école traditionnelle.
D’autre part, les nouveaux manuels scolaires laissaient beaucoup à désirer sous le rapport religieux et moral ; l’instituteur était libre de choisir les livres sur une liste dressée unilatéralement par l’autorité scolaire en dehors des autorités ecclésiastiques. «L’institution religieuse perd de plus en plus son influence salutaire sur la vie de l’enfant. Les causes en sont multiples : absence de pratique religieuse chez beaucoup de maîtres ; attitude parfois très irrespectueuse de ces derniers pendant que les enfants récitent les prières d’usage au commencement et à la fin de la classe ; paroles regrettables, de mépris ou de moquerie, à l’endroit de la religion ou de ses représentants. En général, l’instituteur se désintéresse complètement de l’assistance des enfants au catéchisme et aux offices religieux. Silence absolu sur la religion dans tous les examens et certificats d’études de quelque importance ! Mais le plus grand mal provient de l’ignorance de la langue maternelle, qui est l’allemand pour plus des trois quarts de l’Alsace-Lorraine, ignorance dont le régime scolaire actuel est responsable par ses méthodes absurdes… En sommes, nos écoles ne sont plus, sous le rapport religieux et éducatif, que l’ombre de ce qu’elles étaient».
La déchristianisation par l’école française se trouvait mise en relief par la transformation en 1925 des écoles de Strasbourg, Schiltigheim, Grafenstaden, Colmar, Guebwiller et Huningue en écoles interconfessionnelles, étape précédant la laïcisation. «A Colmar, l’inspecteur d’académie, venu de l’Intérieur, a même fait enlever ces jours-ci des écoles primaires de la ville, des tableaux religieux tels que la Madone Sixtine et la Cène de Léonard de Vinci ! … L’ignorance religieuse fait des progrès effrayants, surtout parmi les jeunes… La sanctification du dimanche, autrefois l’une des plus grandes forces du catholicisme en Alsace-Lorraine, a diminué considérablement dans les derniers temps».
Que faire ? L’exemple des catholiques français ne peut s’appliquer en Alsace-Lorraine : «Ils ont à reconquérir tout le terrain perdu depuis un demi-siècle ; et nous, Alsaciens-Lorrains, nous avons à défendre ce que grâce à Dieu nous tenons encore… Le temps presse, nous sommes comme une ville assiégée ; attendre, pour nous dégager de l’étreinte, les secours qui pourraient nous venir de l’Intérieur, ce serait nous exposer à n’avoir d’ici-là plus rien à sauver de tous nos droits».
L’Alsace-Lorraine ne devait donc compter que sur elle-même. Heureusement sa population était habituée à une activité politique fondée sur des bases chrétiennes, et c’est par le moyen de la politique qu’elle pourrait démocratiquement se défendre. Puisque «c’est de la Bastille de la France unitariste dans la législation et centraliste dans son administration que s’avance notre adversaire, nous réclamons l’autonomie régionale, détachée de la franc-maçonnerie parisienne. Les promesses ne peuvent plus nous suffire. Nous en avons à satiété et nous savons ce qu’elles valent… Il nous faut des garanties sérieuses».
Les Heimatbündler affirmaient qu’ils n’étaient «ni anti-nationaux, ni ‘révolutionnaires, ni séparatistes», puisqu’ils cherchaient ces réformes dans le cadre de la France et par des moyens légaux. «Mais tenant compte de la situation actuelle en Alsace-Lorraine, nous jugions utile de chercher à nous unir aux milieux non-catholiques qui peuvent être partisans de notre programme autonomiste. La situation actuelle dans le pays impose cette tactique. En dehors de la population catholique qui craint surtout pour l’avenir des libertés religieuses, il y a un bon nombre de protestants qui ont les mêmes soucis et les mêmes intérêts à défendre. Il y a aussi une grande foule d’autres qui, malheureusement n’ont pas été fidèles au patrimoine religieux, mais qui aiment notre particularisme et notre langue maternelle, dont la disparition est chose résolue, et qui s’occupent des intérêts d’ordre économique et social en souffrance. En ce moment, toute la population d’Alsace-Lorraine est en évolution, remuée dans ses profondeurs par un immense mécontentement».
Suivait un bref condensé de quelques griefs de l’Alsace-Lorraine contre la France : «gaspillage éhonté des deniers publics,… l’incurie, le laisser-aller, l’indiscipline d’une administration aux méthodes surannées,… le mépris de la langue maternelle… La qualité d’Alsacien-Lorrain est devenue une tare, une sorte de péché originel, que seul le baptême maçonnique peut laver, mais qui en attendant interdit tout avancement même au plus méritant. Est-il étonnant que cette situation dégradante de «coloniaux» qui nous est faite, que le sectarisme et les fautes accumulées d’une administration au-dessous de tout, aient fini par exaspérer non seulement tout ce qu’il y a de croyant, mais encore de simplement honnête parmi nous ? Le mécontentement est immense ; l’air est chargé d’électricité ; un vent d’orage souffle sur le pays».
Dans ces circonstances, «la résignation serait non seulement une lâcheté, mais un crime… Il faut agir et sans retard… Nous ne nous sommes pas bornés à une action purement catholique, mais nous avons entrepris un mouvement autonomiste général qui trouve son expression dans le Heimatbund».
C’était en ce point de la lettre que ses auteurs prenaient position contre Mgr Ruch sans le nommer. L’évêque de Strasbourg interdisait la collaboration des catholiques avec les non-catholiques ? «Etant solidement encadrés dans les organisations de l’Eglise, nous n’avons pas à craindre le contact avec les non-catholiques dans les organisations politiques. Dans notre état laïc, nous travaillons forcément avec eux !» Et en référence, ils renvoyaient aux directives du Pape Léon XIII sur ce point. Du reste, en ce qui concernait le Concordat et les lois scolaires, les non-catholiques s’étaient engagés à maintenir le statu quo tant que l’Alsace-Lorraine ne serait pas autonome. Par cette clause, ces questions étaient soustraites au parlement de Paris, «dominé par la franc-maçonnerie», mais non à l’autorité ecclésiastique légitime.
Parce que la franc-maçonnerie savait que l’autonomie soustrairait l’Alsace-Lorraine à son influence, elle jetait feu et flammes, lançait «toutes ses foudres et toute sa meute officielle et officieuse contre les audacieux autonomistes qui osaient déranger ses plans. De grands mots aussi sonores que creux furent mis en avant : République Une et Indivisible, Atteinte à l’Unité Nationale, comme si l’unité nationale ne pouvait être que l’uniformité nationale !»
Les sanctions de Laval étaient évoquées ainsi que les accusations de faire le jeu de l’Allemagne et de troubler la paix de l’Europe. «Tous nos efforts tendent vers un apaisement des esprits, vers une réconciliation de la France avec l’Allemagne, réconciliation qui sera la base d’une véritable paix en Europe, vers laquelle le Saint-Siège porte tous ses désirs. Nous avons élevé notre voix contre le projet prôné assez souvent par des représentants de l’Etat, de faire de nos provinces un bastion contre l’Allemagne et de détruire à cette fin notre langue maternelle qui est l’allemand. Mous protestons contre ce nationalisme exagéré qui tend à détruire les institutions locales de nos provinces, parce que les lois qui s’y réfèrent n’ont pas été votées par le parlement français. Nous protestons contre ce nationalisme qui ne pardonne une faute à un Alsacien qu’à la condition qu’il soit «bon» Français. Nous pensons qu’un Alsacien-Lorrain a droit au respect et à la bienveillance, parce qu’il est homme et citoyen, et que les religieux doivent rester dans notre pays parce qu’ils font un immense bien à notre peuple et à l’humanité en dehors de toute idée politique».
Et les Heimatbündler concluaient : «Voilà les crimes antinationaux que nous commettons ! Comment s’étonner de ces calomnies sans fondements, alors que les mauvais organes de presse, Le Journal de Paris par exemple, ne reculent pas devant l’affirmation aussi ridicule qu’odieuse, que le Saint-Siège, de connivence avec l’Allemagne, voudrait arracher l’Alsace-Lorraine à la France !… Envisagées sous l’angle de la justice et de la vérité, toutes les accusations contre le Heimatbund se réduisent ainsi à l’absurdité».
Nous ignorons la réponse du Pape Pie XL Quant aux accusations lancées contre le Vatican censé vouloir arracher l’Alsace-Lorraine à la France laïque et franc-maçonne, il semble qu’elles aient pris naissance dans le projet de la «Grande Fédération Rhénane Catholique» du Dr Schmittmann, professeur à l’université de Cologne, chef d’un mouvement autonomiste rhénan et directeur du Reichs- und Heimatbund Deutscher Katholiken (Ligue des Catholiques Allemands de la Heimat et de la Nation), qui avait repris une idée de Constantin Franz pour la réaliser avant l’évacuation de la rive gauche du Rhin par les troupes d’occupation. Cette grande fédération devait primitivement comprendre la Bavière et son Palatinat, l’Autriche et différentes Républiques Rhénanes pour devenir le noyau d’une Europe Fédérale, des «Etats-Unis d’Europe».
Or, le 6 février 1926, donc juste avant l’apparition du Heimatbund, un Comité d’Action Fédéraliste avait été créé à Zurich en vue de :
1 — étudier les problèmes communs au fédéralisme allemand, au séparatisme rhénan et à l’autonomisme alsacien-lorrain ;
2 — mettre au point les problèmes et les questions à soumettre à l’examen de la Société des Nations ;
3 — créer des organes d’expression allemande destinés à suivre et à propager le mouvement fédéraliste ;
4 — assurer les relations entre les organismes fédéralistes d’Allemagne, d’Autriche et d’Alsace-Lorraine.

Précisément en juin 1926, au moment même où paraissait le Manifeste du Heimatbund, des chefs du Mouvement Fédéraliste Catholique Rhénan faisaient des démarches pour inciter le clergé catholique d’Alsace-Lorraine à les rejoindre. Le Mouvement Fédéraliste avait établi une base d’opération à Sarrebruck, et le clergé sarrois, dont les relations avec le clergé d’Alsace-Lorraine devenaient de plus en plus étroites, devait servir d’intermédiaire. A plusieurs reprises, le professeur Schmittmann avait demandé audience à l’évêque de Strasbourg qui avait toujours refusé de le recevoir. Finalement, il fut entendu avec le gouvernement français qu’il serait reçu avec ses principaux collaborateurs par Mgr Rémond, aumônier de l’armée du Rhin en zone occupée.
De là, à voir dans le Dr Schmittmann un agent secret du Vatican, il y avait un abîme que les journalistes parisiens franchirent allègrement.

NIEMANDSLAND

Wo fängt es an,
Wo hört es auf ?
Wer kann es sagen
Mit der Hand auf dem Herzen ?

Wo sich mein Blick bewegt,
Wohin mein Aug sich dreht :
Ueberall Grenzen
Ohne Land.

Ich stoss mich an jedem Baum,
Aber die Vögel werfen mir
Ihre Melodien
zu Mein Herz fängt sie auf.

Mein Herz singt sie nach
Auf der Suche
Nach dem Land
Ohne Grenzen…

NO MAN’S LAND

Où commence-t-il ?
Où s’arrête-t-il ?
Qui peut le dire
la main sur le cœur ?

Où se meut mon regard,
vers où se tourne mon œil :
partout des frontières
sans pays.

Je me heurtais à chaque arbre,
mais les oiseaux me déversaient
leurs mélodies
que mon cœur saisit au vol.

Mon cœur se les répète
à la recherche
du pays
sans frontières..

Raymond Buchert (Strassburg 1893 – Strasbourg 1968)

KAPITEL XIII : DU HEIMATBUND A LA LANDESPARTEI

2 Responses to "Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XII"

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