Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XI
Posted on janvier 3rd, 1979 by KlappersteinKAPITEL XI
DER HEIMATBUND
Le mouvement autonomiste de la Zukunft avait fait éclater la Volkspartei en deux camps : les nationalistes francophiles et les autonomistes alsaciens-lorrains.
Dans le camp nationaliste, l’abbé Wetterlé avait déjà été neutralisé, car dès septembre 1923, les abbés Haegy et Fashauer l’avaient écarté de la presse locale et ils avaient supprimé son journal, Le Nouveau Rhin Français, fondé en 1919. La Volkspartei l’avait trouvé tellement compromettant, qu’elle lui avait interdit de se porter candidat aux élections législatives et sénatoriales. Pour le consoler, le gouvernement français le fit nommer consulteur canonique près le Saint-Siège en 1924 et la mort le surprit en Suisse, à Lausanne, en 1931. D’autre part, la majorité des sénateurs se rangeait également dans le camp nationaliste. C’est ainsi qu’en novembre 1925, Albert Helmer (1874-1929), Pius Gegauff (1862-1935), le général Bourgeois (1857-1945), le chanoine Delsor (1847-1929) et Lazare Weiller (1858-1928) adressèrent la note suivante aux journaux contrôlés Par le parti :
«Questionnés sur le mouvement autonomiste qui s’est soudainement révélé dans certains milieux des départements recouvrés, les sénateurs du Haut-Rhin et du Bas-Rhin soussignés, membres de l’UPRN affirment leur indéfectible attachement à la France. Ils déplorent que les déclarations inopportunes d’un précédent ministère et son incompréhension des traditions chères à la majorité des Alsaciens aient pu fournir un prétexte à ce mouvement et expriment le vœu que le bon sens et le patriotisme de leurs compatriotes ne se laissent pas influencer par lui et continuent à faire confiance aux destinées de la Patrie».
Mais le camp autonomiste alsacien-lorrain s’opposait vivement à cette tendance. Le 14 novembre 1925, au cours de la réunion du Comité Directeur de la Volkspartei, comme le général Bourgeois avait déclaré que les sénateurs du parti s’opposaient à la Zukunft parce qu’elle s’efforçait de séparer l’Alsace de la France, l’abbé Haegy contesta aux sénateurs le droit de publier des notes dans les journaux du parti sans l’autorisation du Comité Directeur, et il ajouta : «Nous ne devons pas lutter contre la Zukunft, mais contre le gouvernement français qui nous est hostile». On a déjà vu comment, à l’assemblée générale du 29 novembre 1925, le clan nationaliste avait été mis en minorité par le clan autonomiste.
1. Joseph Rossé (1892-1951)
Parmi les militants les plus actifs et les plus influents de l’aile autonomiste de la Volkspartei se signalait Joseph Rossé, né le 26 août 1892 à Alt-Münsterol (Montreux-Vieux), dans une famille de 13 enfants. Il avait embrassé la carrière d’instituteur et n’était encore que stagiaire, lorsqu’il fut mobilisé le 6 août 1914 pour la construction de forteresses ; mais il fut réformé à la fin d’octobre de la même année. Rappelé au service armé le 6 novembre 1916 dans l’infanterie, il combattit en Russie sur les bords du lac Peïpous et de la Dwina, et revint en 1918 avec le grade de sous-lieutenant et la Croix de Fer de 2ème classe.
Après l’armistice, Joseph Rossé avait enseigné à Lauterbourg, puis à l’Ecole Primaire Supérieure de Colmar où il épousait le 7 septembre 1920 une demoiselle Sonntag ; le couple n’eut point d’enfant, mais il adopta un enfant handicapé mental, «dr Lüïala», qui mourut comme Madame Rossé à Wintzenheim. II avait reconstitué le puissant Syndicat des Maîtres Chrétiens et avait fait échouer le projet gouvernemental d’expulser 70 % des maîtres alsaciens-lorrains de l’enseignement, soit environ 3 000 instituteurs et institutrices.
Directeur de la Revue Scolaire, Rossé critiquait vivement les modifications apportées arbitrairement par le gouvernement au statut scolaire, et blâmait les mesures prises à l’encontre des instituteurs et des fonctionnaires du cadre local. En 1924, il réclamait l’autonomie scolaire en Alsace-Lorraine et un enseignement régionalisé, où le choix des matières d’enseignement, les livres, les méthodes tiendraient compte du caractère bilingue de l’Alsace-Lorraine. Il réclamait aussi la suppression dans les classes des livres nationalistes qui développaient chez les enfants la haine des peuples.
Très actif sur le plan syndical, Joseph Rossé travaillait à unir les revendications des fonctionnaires avec celles des ouvriers ; à ce titre, il ne craignait pas d’entreprendre avec les communistes de l’autonomiste Charles Hueber des actions communes. Le 13 décembre 1925, en présence de 600 fonctionnaires réunis à Strasbourg, il prononçait un long discours dans lequel on pouvait entendre :
«Avant l’armistice, un bon nombre de fonctionnaires d’origine alsacienne occupaient des postes supérieurs dans les administrations allemandes. Depuis le 11 novembre, la situation a complètement changé. Nous avons trouvé une France tout à fait différente de celle dont nous avaient parlé nos parents. La République Française n’est pas une démocratie, mais une oligarchie qui a substitué au régionalisme une centralisation absurde, aux rouages administratifs compliqués. Les fonctionnaires de l’Intérieur venus chez nous n’ont pas su faire aimer la France, mais ont accru le malaise par leur ignorance totale de notre situation particulière. On n’a tenu aucun compte des efforts fournis par les fonctionnaires alsaciens-lorrains après l’armistice. Au contraire, on s’est hâté de supprimer la législation locale, ce que nul autre pays n’a fait dans les provinces retrouvées, ni la Pologne en Silésie, ni le Danemark dans le Schleswig. Seul Mussolini a eu recours à ces mesures dans le Tyrol.
«Notre premier succès dans la lutte que nous menons depuis l’armistice fut la loi sur le reclassement en date du 22 juillet 1923. Malheureusement les différents bureaux des ministères chargés de l’application de cette loi sabotent systématiquement cette victoire. Nous demandons par conséquent qu’on nous traite sur le même pied que les collègues venus de l’Intérieur, ou bien qu’on nous accorde les avantages dont bénéficient les fonctionnaires d’outre-Rhin !».
Rossé regrettait que la direction des services centralisés fût confiée à des chefs sans aucune compétence ; ceux qui étaient responsables des trois départements d’Alsace-Lorraine savaient à peine qu’ils étaient dans l’Est de la France… Peu d’Alsaciens se trouvaient parmi les 41 fonctionnaires affectés à la Direction des Services d’Alsace et de Lorraine à Paris. «Nous Protestons contre la composition actuelle de cette Direction à laquelle le service des pensions n’est point rattaché».
Rossé abordait ensuite la question des traitements : «En ce qui concerne les traitements, le minimum vital n’a pas été atteint en France par ‘es agents de l’administration publique depuis 40 ans. Nous ne demandons que l’assimilation de nos traitements d’avant-guerre au coût actuel de la vie. Nous insisterons en outre pour qu’on nous accorde une indemnité spéciale, car depuis fin 1924, époque a laquelle nous devions toucher les nouveaux traitements, la valeur d’achat de notre monnaie a sensiblement baissé. Qu’on ne vienne pas nous dire que la situation financière du pays ne permet pas de telles concessions. Nous ajouterons : Percevez dans les autres départements les mêmes impôts que chez nous, et vos caisses seront vite remplies !»
En conclusion, Joseph Rossé protesta contre la «déportation à l’Intérieur» de fonctionnaires alsaciens-lorrains et contre la suppression de la liberté d’opinion. Il affirma que trois employés des P.T.T. avaient dû livrer, sous menace de sanctions, les listes des abonnés de la Zukunft aux services de la préfecture. «Qu’on laisse aux Alsaciens la liberté de choisir leurs journaux, car si on voulait sévir contre les fonctionnaires qui lisent la Zukunft, il faudrait les punir tous !».
Le lundi 11 janvier 1926, au cours de la réunion du Comité Directeur de la Volkspartei au MUnsterhof (6, rue des Juifs) à Strasbourg, Rossé déclarait que les 9/10èmes des fonctionnaires et instituteurs étaient nettement partisans du mouvement de la Zukunft.
2. Création du Heimatbund.
Au début de l’année 1926, les réunions secrètes se multipliaient à travers toute l’Alsace et la police était sur les dents, surveillant attentivement la correspondance, le téléphone et les gares de chemin de fer. C’est ainsi qu’elle épiait la réunion à l’Ecole Préparatoire d’Instituteurs à Colmar où se rencontraient Joseph Rossé, Emile Pinck, le Dr Eugène Ricklin, l’abbé Zemb, le pasteur Hirtzel et Paul Schall, le 27 janvier 1926 ; elle suivait ensuite Ricklin et Zemb qui allaient rendre compte de la réunion à l’abbé Haegy, chez les Sœurs de Niederbronn, rue Roesselmann, etc.
Les réunions se multipliaient surtout à Strasbourg, à l’hôtel Monopole, en vue de la création d’un mouvement ethnique commun, une Heimatbewegung, pour laquelle on avait d’abord proposé le nom d’Elsass-Lothringische Liga ; mais bientôt quelqu’un lança le mot magique de Heimatbund qui rencontra immédiatement un accord enthousiaste et unanime. Cette dénomination épousait parfaitement les sentiments et les idées des Heimattreuen. Curieusement, à la même époque, d’autres groupes minoritaires germaniques avaient adopté le même terme, spontanément et sans vouloir se l’emprunter.
On élabora ensuite dans les grandes lignes un manifeste réclamant l’essentiel de la constitution octroyée à Elsass-Lothringen par le Kaiserreich le 31 mai 1911, avec l’autonomie législative et administrative. Un point retint particulièrement l’attention des rédacteurs du manifeste : fallait-il spécifier explicitement dans le manifeste du Heimatbund que l’autonomie de l’Alsace-Lorraine était réclamée «dans le cadre de la France» («im Rahmen Frankreichs») ? Question symptomatique du chemin parcouru depuis l’entrée des troupes françaises en 1918, à peine huit années plus tôt ! Les uns estimaient cette mention du «cadre de la France» inutile, soit qu’ils rêvaient d’une République Neutre d’Alsace-Lorraine, soit qu’ils pensaient au contraire que cela allait de soi. D’autres insistaient pour que l’expression y figurât formellement, ne serait-ce que par prudence. Le 3 mai 1926, le Dr Ricklin s’en expliquait de la manièresuivante :
«Nous risquerions de nous faire traduire devant les Assises, si nous nous permettions de laisser de côté les termes «dans le cadre de la France», car, n’étant pas un parti politique comme les communistes, qui demandent pourtant la séparation pure et simple, nous ne pouvons aller aussi loin : si réellement nous étions traduits devant les Assises, étant donné la partialité des tribunaux français en cette matière, nous risquerions d’être envoyés à Cayenne, sans pouvoir compter sur l’intervention de parlementaires d’aucun parti».
Le 15 mai 1926, en sa qualité de Président de la Fédération des Fonctionnaires d’Etat et des Maîtres Chrétiens d’Alsace et de Lorraine, Joseph Rossé louait pour le 24 la salle de la brasserie du Luxhof, rue de la Comédie, à Strasbourg, sous prétexte d’une réunion de fonctionnaires locaux. En fait, ce jour-là, s’y rassemblaient 65 personnes. Rossé exerça un contrôle rigoureux à l’entrée de la salle ; toutefois, il n’avait pas débusqué le commissaire de la Police Spéciale, Antoine Becker, caché dans un W.C. attenant à la salle…
Rossé ouvrit donc la séance du 24 mai 1926 à 14 h 15 par une courte allocution, déclarant notamment : «L’Alsace-Lorraine est traitée en quantité négligeable par le gouvernement français. Il faut réagir et former le front unique de tous les Alsaciens et Lorrains fidèles à leur pays (Hei-mattreue), sans distinction de confession religieuse et d’opinion politique». Puis l’abbé Joseph Zemb prit la parole pour traiter la question de la langue maternelle ; il fut suivi par le Dr Ricklin qui fit le point de la situation politique en Alsace-Lorraine.
Après une suspension de séance, on donna libre cours aux discussions ; elles étaient conduites par le Dr Ricklin, Joseph Rossé, Emile Pinck, l’abbé Zemb, René Hauss et Paul Schall. Un Comité Provisoire fut constitué qui comprenait deux membres de la direction de la Zukunft, le Dr Eugène Ricklin (1862-1935) et l’abbé Joseph Zemb, (1898-1979) ; on y adjoignit comme secrétaire général Jean Keppi (1888-1967), qui faisait Par là sa rentrée politique. Ce Comité avait pour mission immédiate de Publier dans une dizaine de jours un Manifeste définitivement mis au Point et de réunir 100 signatures. L’unanimité fut facile à obtenir, sauf sur l’importante question de l’idéologie fondamentale. En effet, la majorité des membres présents insistait pour donner un caractère ouvertement chrétien au Heimatbund ; c’étaient les hommes de l’aile autonomiste de la Volkspartei. Au contraire, la minorité radicale penchait vers la neutralité religieuse du mouvement, de manière à ne point gêner les autres partis politiques que le Bund avait mission de rallier également. Cette minorité estimait que les catholiques pouvaient se tenir satisfaits avec la garantie du maintien du statu quo tant que l’autonomie ne serait pas obtenue («bis das elsass-lothringische Volk selbst in der Lage ist, liber die letzte Form endgültig zu entscheiden»). Mais la majorité allégua l’impossibilité d’établir un programme alsacien-lorrain authentique, sans référence aux problèmes religieux1.
A cause de la coloration ouvertement chrétienne du Heimatbund, un certain nombre de responsables politiques de gauche, essentiellement les amis de Camille Dahlet et de Georges Wolf, s’abstinrent de donner leur signature au Manifeste, tout en déclarant qu’ils étaient en principe d’accord sur les actions à entreprendre. D’autre part, les trois députés de la Volkspartei qui avaient promis leur adhésion, savoir Joseph Silbermann (né à Oberspechbach en 1875), Médard Brogly (né à Rixheim en 1878) et Camille Bilger (né à Mulhouse en 1879), devaient finalement s’abstenir à la suite de la défense qui leur fut signifiée par le Comité Directeur du parti. Enfin, pour ne point compromettre les journaux catholiques de la Volkspartei, l’abbé Xavier Haegy s’abstint également, mais autorisa son principal collaborateur, l’abbé Fashauer, à signer2.
Les signatures définitives au nombre de cent étant réunies le samedi 5 juin, les journaux catholiques publièrent le Manifeste en primeur et à la première page le lundi de Pentecôte 7 juin 1926, suivis le lendemain par le reste de la presse. L’opinion publique, non seulement en Alsace-Lorraine mais aussi en France, était fortement frappée par la publication de ces signatures. Ce n’était plus dans des articles anonymes de presse, dans des réunions privées plus ou moins secrètes, mais à visage découvert que des hommes réclamaient l’autonomie de l’Alsace-Lorraine.
1. Paul Schall, bien que signataire du Manifeste, proposait que l’on ne mette pas en avant la question religieuse : le Concordat et les Articles Organiques donnaient au gouvernement français un puissant levier politique contre l’Alsace-Lorraine.
2. La formule «im Rahmen Frankreichs» (autonomie dans le cadre de la France) avait été adoptée par prudence, précisément pour couvrir les fonctionnaires, les élus, les rédacteurs de journaux, etc. Mais du fait des pressions préfectorales et policières, la formule se révéla sans effet ; l’on avait espéré 200 à 250 signatures.
Dans son ouvrage La Vérité sur l’Alsace (1930), un adversaire de la Zukunft, Oscar de Férenzi, écrivait : «Pour la première fois, on devait voir des hommes, appartenant aux partis les plus opposés, faire abstraction de leurs opinions politiques et mettre au second plan leurs idées religieuses ou antireligieuses, et tout ce qui les divisait, en vue de créer indépendamment et au-dessus des partis, un front unique sur le terrain de leurs communes revendications régionales. Pour la première fois, des Alsaciens-Lorrains, en tant du moins que collectivité de quelque importance, émettaient la prétention de constituer au sein de la nation française une Minorité Nationale. Pour la première fois enfin, était catégoriquement formulée la revendication de l’Autonomie politique» (p. 95-96).
Les 100 signatures se répartissaient de la manière suivante : 56 signatures de 26 villes de la Basse-Alsace, 17 signatures de 13 villes de la Haute-Alsace et 27 signatures de 16 villes de la Moselle. On relevait les signatures de 15 prêtres catholiques (dont un Monseigneur), de 6 pasteurs protestants, de 9 médecins, de 3 pharmaciens, de 2 vétérinaires, de 5 journalistes, de 4 membres de l’enseignement, de 2 écrivains et artistes, de 3 libraires, de 3 commerçants, d’un douanier, d’un avocat, d’un notaire, de 2 architectes, de 4 industriels, d’un ingénieur, de 7 ouvriers ou employés, d’un entrepreneur, de 9 cheminots, de 8 agriculteurs, de 8 conseillers municipaux, de 5 maires, de 2 conseillers d’arrondissement et de 2 conseillers généraux :
Basse-Alsace
Artolsheim : Romy Adalbert, maire. Dutter Joseph, curé catholique.
Baldenheim : Schnaebele Mathias, ancien maire.
Benfeld : Daessle Achilles, notaire.
Bischheim : Dr Saettel Léon, médecin.
Dambach : Mattern Auguste, viticulteur.
Ernolsheim : Schnell Charles, agriculteur. Hirtzel Auguste-Frédéric, pasteur protestant.
Haguenau : Dr Ohlmann Eugène, médecin, conseiller municipal. Meyer Camille, journaliste. Keppi Jean, secrétaire général de la commune. Dr Gromer Georges, conseiller général et prêtre. Ernst Jules, libraire. Braun Edmond, secrétaire d’usine.
Harskirchen : Nest Joseph, curé catholique,
Herbitzheim : Charpentier Emile, instituteur.
Hilsenheim : Jung Michel, curé catholique.
Hochfelden : Hasselmann Alphonse, libraire.
Keskastel : Hauss Florent, curé catholique.
Kirrwiller : Ruch Georges, pasteur protestant.
Maennolsheim : Stiegler, agriculteur.
Markolsheim : Dr Brickert Robert, vétérinaire.
Molsheim : Forster Michel, agriculteur.
Muttersholz : Hirn Emile, ancien maire.
Mutzig : Heil Charles, pharmacien.
Neuwiller : Kummer Emile, jardinier. Decker Ernest, pasteur protestant
Schiltigheim : Zemb Joseph, vicaire catholique. Dr Benmann Louis médecin.
Schweighausen : Müller Georges, propriétaire de brasserie.
Schwindratzheim : Schmidt Georges, agriculteur. Maurer Charles, pasteur protestant.
Strasbourg : Zimmer Paul-Nicolas, technicien. Vomhoff Paul, libraire. Vogel Antoine, cheminot. Solveen Henri, peintre et écrivain. Schlegel René, commerçant. Schall Paul, journaliste. Ruhlmann Victor, cheminot. Risch Charles, cheminot. Reithler Albert, architecte-ingénieur diplômé. Reisacher Henry, commerçant. Kopp Paul, professeur au lycée de Strasbourg. Heitz Paul-H., rue J.J. Rousseau. Heil C-P, journaliste, expert scientifique. Hauss René, propriétaire d’imprimerie. Erdmann Alfred, architecte. Ehrminger Henri, receveur des douanes. Decker Fritz, écrivain.
Strasbourg-Meinau : Dr Roos Charles, ancien directeur d’école commerciale.
Strasbourg-Neudorf : Dr Weichel Alfred, vétérinaire. Marco Julien-Joseph, cheminot. Dr Koessler Alfred, médecin.
Strasbourg-Robertsau : Meyer René, ingénieur.
Waltenheim : Reichart Ernest, pasteur protestant.
Wissembourg : Herber Edmond, conseiller général.
Wolschheim : Baltzer Jean, agriculteur.
Haute-Alsace
Bühl : Hossenlopp Aimé, employé.
Colmar : Rossé Joseph, professeur d’E.P.S. Fashauer Joseph, journaliste et prêtre.
Dannemarie : Dr Eugène Ricklin, médecin.
Felleringen : Schaffer Aloyse, vicaire.
Guebwiller : Reinold Armand, ouvrier du textile. Ritter Albert, journaliste.
Illfurth : Arnold Joseph, curé catholique. Dr Ehrhard J., médecin. Wolf Ernest, entrepreneur.
Ingersheim : Knittel Henri, adjoint au maire.
Schnierlach (Lapoutroie) : Dr Bruar Camille.
Mulhouse : StUrmel Marcel, cheminot.
Neudorf : Deichtmann Victor, maire, conseiller d’arrondissement.
Richwiller : Schultz Armand, curé catholique.
Soultz : Dr Bücher René, médecin. Wintzenheim : Rohmer Alphonse, vicaire.
Moselle
Berthelming : Léonard, conseiller municipal.
Bliesbrücken : Mgr Wack, prélat de Sa Sainteté.
Erchingen : Klingler Ignace, maire.
Fénétrange : Antoni Victor, agriculteur, cons. d’arr.
Gosselming : Wilhelm, plâtrier, adjoint au maire. Risy Jean, maire.
Grossblittersdorf : Dr Haag, médecin.
Petite-Rosselle : Eichstätter Nicolas, mineur, cons. mun. Steckler Joseph, commerçant, cons. mun.
Metz : Schilller Joseph, cheminot. Mourer J.P., cheminot. Kessler Pierre, cheminot. Ismert, chanoine. Frankum, fonctionnaire retraité. Demesse Joseph, cheminot. Bloch Adolphe, pasteur protestant.
Mondelange : Henck Xavier, chef de bureau.
Oettingen : Millier N.J., curé catholique.
Phalsbourg : Weber Charles, pharmacien, conseiller municipal.
Rohrbach : Krebs Victor, industriel.
Romelfing : Hartoin, conseiller municipal. Parmentier, maire.
Sarreguemines : Thomas Charles, avocat. Schaaf André, ancien conseiller général. Hollender E. pharmacien, cons. municipal.
Schweyen : Sackstedter Jean, curé catholique.
Welferding : Kirch J.P., curé catholique.
Le texte du Manifeste lui-même se passe de commentaire. Il débute avec une grave majesté :
«A une heure lourde de destin, les soussignés s’adressent au peuple alsacien-lorrain pour l’appeler à l’action (In schicksalsschwerer Stunde treten die Unterzeichneten vor das elsass-lothringische Volk, um es zur Tat aufzurufen). Hésiter davantage serait trahir notre caractère ethnique, car la mesure est comble.
«Depuis sept années, nous nous sommes vus jour après jour dépouillés de nos droits dans notre propre Heimat ; toutes les promesses qui nous ont été solennellement faites, ont été bafouées ; on a cherché à étrangler nos caractéristiques ethniques, notre langue, nos traditions et nos coutumes. Nous savons maintenant que les fanatiques de l’assimilation en veulent à l’essence même, à l’âme et à la culture du peuple alsacien-lorrain sans même s’arrêter aux questions soulevées par la conviction intime et la conscience. Si nous parlons des droits et des libertés, naturels et acquis, de notre Heimat et de notre peuple, on nous raille, on nous couvre de calomnies et de menaces. Nous ne voulons plus sous aucun prétexte, supporter plus longtemps cette situation affligeante.
«Nous avons compris que presque tout le peuple alsacien-lorrain, que tous ceux qui ont su rester d’authentiques Alsaciens-Lorrains debout pensent au plus intime d’eux-mêmes comme nous, et que, pour l’amour du sol natal, ils veulent remplacer la division qui existe actuellement par un sentiment d’estime réciproque et les liens d’un profond enracinement ethnique. Au premier signe de ralliement, ils chercheront à former ce front unique tant désiré pour défendre notre pays de l’oppression et de la décadence avec un cœur et une volonté unanimes. Nous sommes convaincus que la garantie et la pratique vivante des droits ethniques imprescriptibles et inaliénables du peuple alsacien-lorrain, et que la réparation des torts causés à des milliers et à des dizaines de milliers d’entre nous ne nous sont assurées, que si nous obtenons, en qualité de Minorité Nationale, l’autonomie complète dans le cadre de la France (… wenn wir als nationale Minderheit die vollständige Autonomie im Rahmen Frankreichs erhalten).
«Cette indépendance législative et administrative trouvera son expression naturelle dans une assemblée représentative élue par notre peuple, assemblée jouissant du droit de budget, et dans un pouvoir exécutif siégeant à Strasbourg. Les membres de cet exécutif seront pris dans le peuple alsacien-lorrain et ils auront à assurer, à côté du Parlement de Paris, compétent seulement pour les questions françaises d’ordre général, le contact avec l’Etat français».
«Avant tout, en ce qui concerne l’importante question de l’idéologie (Weltanschauung), nous devons établir un front unique qui empêche le sabotage et l’affaiblissement de nos forces combatives par des querelles idéologiques ou des conflits de partis. C’est pourquoi, relativement aux rapports de l’Eglise et de l’Etat et aux questions scolaires, nous sommes partisans du maintien de la législation actuelle, jusqu’à ce que le peuple alsacien-lorrain soit en état de prendre lui-même une décision définitive à ce sujet. Nous voyons la solution de la question scolaire dans l’application du principe fondamental, qu’il appartient incontestablement aux parents de décider de quelle manière seront éduqués leurs enfants. En outre, nous réclamons respect et considération pour les conceptions chrétiennes : elles servent d’ancrage à la majorité de nos concitoyens et la civilisation de notre pays en est historiquement issue. Leurs forces culturelles si variées doivent être utilisées pour édifier une vie populaire saine et riche. La tolérance équitable impliquée dans ce point de notre programme garantira pour tous le respect de n’importe quelle autre idéologie et évidence dans l’avenir les querelles intestines dont nos ennemis tirent parti pour nous désunir et pour nous dérober tranquillement les droits ethniques de notre peuple».
Après la délicate question des convictions religieuses et spirituelles, le Manifeste du Heimatbund abordait les droits de la langue allemande :
«Nous exigeons que la langue allemande prenne dans la vie publique de notre pays le rang qui lui revient comme langue maternelle de la partie la plus considérable de notre peuple et comme l’une des premières langues de culture du monde. A l’école, elle doit être le point de départ et le véhicule permanent de l’enseignement en même temps qu’une matière d’enseignement avec examen terminal (In der Schule muss sie Ausgangspunkt und ständiges Unterrichtsmittel und Unterrichtsfach mit abschliessender Prüfung sein). Dans l’administration et devant les tribunaux, on doit lui reconnaître la même valeur qu’à la langue française.
«Notre enseignement primaire, secondaire et supérieur, ainsi que tous autres organismes de formation, seront dans toutes leurs branches réglés et organisés, non selon les oukases du pouvoir central de Paris (nicht gemäss Diktat der Pariser Zentralgewalt), mais par notre futur Parlement ethnique, en conformité ave le caractère original et le niveau intellectuel du peuple alsacien-lorrain, en plein accord avec le droit des parents et avec le corps enseignant.
«Nous estimons que l’une de nos principales tâches est de cultiver l’unité alsacienne-lorraine et l’esprit alsacien-lorrain, et de faire en sorte que la connaissance du passé, si riche historiquement et culturellement, soit conservée sans falsifications pour notre peuple, afin de l’encourager à en tirer ses propres ressources et sa propre culture.
«En vertu de notre droit le plus primordial, de notre conscience ethnique, des principes sociaux et linguistiques, nous réclamons une place au soleil pour nos enfants engagés dans n’importe quelle fonction administrative. Eux seuls peuvent assurer ce travail administratif jusqu’aux postes les plus élevés, parce que du fait de notre particularisme linguistique et culturel, ce travail est deux fois plus difficile. Eux seuls pourront nous libérer à nouveau de tout le poids d’une bureaucratie rétrograde et de toutes les criantes injustices qui nous étouffent».
Le Manifeste du Heimatbund exposait ensuite cinq exigences pratiques immédiates :
«Nous exigeons en outre :
1°) L’autonomie complète du réseau des chemins de fer d’Alsace-Lorraine, propriété ethnique du peuple alsacien-lorrain.
2°) La protection de l’agriculture, de la viticulture, du commerce et d l’industrie d’Alsace-Lorraine, dans tous les traités commerciaux étrangers ainsi que contre la concurrence des départements de l’Intérieur.
3°) La réforme du système fiscal, conformément aux principes de la justice sociale et de l’égalité.
4°) L’achèvement de notre législation sociale, engourdie et retardée depuis des années et dont le développement ultérieur a été stoppé par les efforts rétrogrades de l’assimilation.
5°) Le rétablissement de l’ancienne législation communale, en l’adaptant aux conditions politiques et économiques actuelles».
Et pour finir, le Heimatbund présentait sa carte d’identité : «Nous sommes les partisans enthousiastes de l’idée de paix et de collaboration internationale, adversaires du chauvinisme, de l’impérialisme et du militarisme sous toutes ses formes. Notre pays doit être mis en mesure de devenir le point de rencontre de deux grandes cultures ; il doit participer à la réconciliation de la France et de l’Allemagne, et à celle de toute la communauté civilisatrice de l’Europe Occidentale et de l’Europe Centrale. Sur le terrain de ces revendications, nous voulons regrouper tout le peuple alsacien-lorrain en une Ligue de notre Heimat (Heimatbund), laquelle remplira fermement et sans peur sa mission de défenseur et de guide (Schützer und Wegweiser). Nous ne voulons pas former un parti nouveau ; nous ne serons qu’un organisme qui décidera les partis déjà existants à renoncer enfin à la politique d’atermoiement, de faiblesse et d’illusion, et à mener, avec une force inébranlable, le combat pour les droits ethniques du peuple et du pays d’Alsace-Lorraine. Vive F Alsace-Lorraine, consciente d’elle-même, forte et libre ! (Es lebe ein selbstbewusstes, starkes und freies Elsass-Lothringen)».
Certains journaux ajoutaient un commentaire au Manifeste du Heimatbund. C’est ainsi que Paul Schall écrivait dans la Zukunft : «A partir de ce moment, le peuple alsacien-lorrain prend lui-même son propre sort en main. Nous ne voulons et nous n’avons pas besoin d’être des valets ; nous sommes nés pour être des maîtres, et maîtres en notre propre pays ! Pour notre propre honte, et aussi à titre d’avertissement pour les générations futures, nous devons reconnaître que nos propres compatriotes ont traîtreusement prêté la main aux calomnies et menaces dirigées contre les champions du mouvement autonomiste. Nous les connaissons et garderons bonne mémoire de leurs noms».
3. Réactions à la publication du Manifeste du Heimatbund
Pour des raisons aussi nombreuses que variées, qui apparaîtront progressivement dans la présente étude, le gouvernement français prit peur en constatant l’ampleur et la vigueur du mouvement autonomiste d’Alsace-Lorraine, moins de huit années après l’armistice. Pierre Laval, Garde des Sceaux et chargé des Affaires d’Alsace et de Lorraine, estimait que le Manifeste du Heimatbund portait atteinte à l’unité nationale «dans ses termes comme dans son esprit» ; il ordonna donc aussitôt une série de sanctions contre les signataires par une note du 11 juin 1926 :
«Les rares magistrats municipaux dont les noms figurent parmi les signataires, font l’objet de la procédure de suspension prévue par l’article 86 de la loi Municipale. Les fonctionnaires publics sont poursuivis devant leur Chambre de Discipline suivant les règles de la loi Locale du 31 mars 1873, aux fins de révocation, et en vertu de l’article 127 de cette loi, ils sont d’ores et déjà suspendus de leurs fonctions. Un notaire est traduit devant le tribunal de Strasbourg aux fins de destitution. Quant aux ministres des cultes qui ont adhéré au Manifeste, ils seront soumis à la procédure disciplinaire qui découle de leurs statuts».
Le lendemain, les journaux commentaient diversement la situation de l’Alsace-Lorraine et les mesures de répression prises par Pierre Laval. L’Humanité se rangea du côté des autonomistes et répliqua dès le lendemain au ministre : «M. Laval espère par des mesures de rigueur en tous points dignes des ministres prussiens du Kaiser au temps où l’Alsace-Lorraine était allemande, briser le mouvement de revendications nationales. Mais la population alsacienne est autonomiste en majorité et les mesures fortes contre les dirigeants du mouvement ne peuvent que la pousser à une âpre résistance contre l’impérialisme français».
Ce même 12 juin 1926, Oscar de Férenzy écrivait désabusé dans La Voix d’Alsace : «Il ne faut pas prendre la chose au tragique, vous dira-t-on. Certes, ne la prenons pas au tragique, mais prenons-là cependant au sérieux. Que les journaux qui haussent dédaigneusement les épaules en présence du problème alsacien comptent leurs lecteurs et comparent leur nombre à celui des lecteurs assidus non seulement de la Zukunft, mais encore de tous les autres journaux qui ne cachent pas leurs sympathies pour le courant autonomiste. Casse-cou, avons-nous crié aux pouvoirs Publics, à l’administration, à la presse qui réclamaient l’assimilation à toute vapeur. Mais on ne nous a pas écouté, on allait jusqu’à nier l’existence du malaise, pour complaire à certaine clientèle que l’on fortifiait ainsi dans son entêtement ; on a fait fi, on tournait même en dérision les avertissements de ceux qui voyaient plus clair ou qui étaient mieux informés. Le résultat, nous l’avons !».
Dans l’Echo de Paris du 12 juin 1926, le comte de Leusse, maire de Reichshoffen et ancien député du Bas-Rhin, essayait de distinguer ce qui était blâmable et ce qui était valable dans le Manifeste du Heimatbund. Assurément, le comte rejetait l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, mais reconnaissait les droits de la langue allemande et du statut religieux particulier :
«Au point de vue pédagogique, le Manifeste réclame avec raison un remaniement des programmes et méthodes. Il est bien certain que, si les enfants intelligents sortent de nos écoles en sachant fort bien le français et suffisamment l’allemand, les enfants moins bien doués ne savent plus aucune langue et deviendront rapidement illettrés. Il y a là une situation grave qui demande un remède radical et rapide. Il faut donner à la langue allemande une place plus grande, étant donné que nos enfants ne parlent et n’entendent en dehors de l’école que l’alsacien, qui est un dialecte uniquement parlé, mais d’origine purement germanique. Il est nécessaire qu’ils puissent correspondre avec leurs parents quand leur métier, la vie militaire, etc. etc. les conduisent loin du foyer familial. Les parents ont le droit d’exiger cela de nous et aucun gouvernement ne peut le leur refuser.
«Il sera du reste très facile de remédier à ce mal qui est à la base du mécontentement de nos populations ; les cantons suisses, bilingues et parfois trilingues, nous offrent un excellent exemple à suivre…
«Il y a quelques mois,… je suppliais nos gouvernants de ne plus faire de politique en Alsace, surtout de politique cartelliste, et de se mettre résolument et rapidement à l’œuvre pour donner à nos populations tout apaisement au point de vue confessionnel et scolaire, tout en lui donnant au point de vue administratif les satisfactions qu’elles sont en droit d’exiger du gouvernement de la France. Je veux adjurer une fois encore M. Briand et M. Pierre Laval de se hâter et d’agir rapidement… Tout n’est pas perdu, loin de là, mais le temps presse. Que nos gouvernants se souviennent du vieil adage latin qui doit résumer toute ma pensée : Acta non verba !».
Quant au Heimatbund, il riposta d’abord par la distribution d’un tract, intitulé : «Appel à tous les Alsaciens et à tous les Lorrains» :
«Une puissante campagne contre le Heimatbund alsacien-lorrain est en cours. On emploie dans cette lutte les moyens les plus bas auxquels on n’avait jamais eu recours jusqu’à présent dans les luttes politiques. La grande presse capitaliste et celle qui est au service du chauvinisme se distinguent particulièrement en propageant autour d’elles les mensonges les plus grossiers et les calomnies les plus basses. Pourquoi ce zèle ? Pourquoi tout cela ? «On veut non seulement écarter de la vie politique les hommes qui ont signé le manifeste autonomiste, mais encore étouffer l’idée des droits du pays (Heimatrechte), la fierté et la conscience du peuple alsacien-lorrain. Alsaciens-Lorrains ! Consentez-vous à cela ? Non ! Les ennemis du Heimatbund sont aussi vos ennemis !
«Ce sont eux qui, depuis des années, prônent l’assimilation ignominieuse et qui veulent supprimer toutes nos libertés. Ils sont cause que vous considérerez bientôt comme des étrangers dans votre propre pays.
Ils sont cause que beaucoup d’entre vous croient devoir renier leur langue et leurs opinions devant les tribunaux et l’administration. Ils sont cause ce régime, qui est une insulte à l’Alsace-Lorraine, la mène à l’abîme. Récemment encore, ces gens combattaient ouvertement tout ce qui vous est cher et sacré. Ils n’osent plus le faire aujourd’hui, mais luttent contre le Heimatbund dans l’intention d’atteindre le peuple.
«Que nous reprochent-ils ? Rien d’objectif. Ils n’apportent rien qui puisse servir les intérêts de notre peuple. Ils disent que les dirigeants du Heimatbund sont des agents de l’Allemagne. Ils disent que le Heimatbund est alimenté avec l’argent allemand. Ce sont des mensonges, des Calomnies grossières et des plus basses. Si l’on avait eu la moindre preuve, il y a longtemps que nous serions tous en prison. Peu importe à nos ennemis. Tous les moyens leur sont bons pour empêcher que la masse du peuple se rende compte des desseins que l’on nourrit à son égard.
«Certains de nos ennemis ont de fausses conceptions politiques, mais la plupart agissent par égoïsme, car ils savent très bien que leur influence disparaîtra et que leur situation sera perdu le jour où le peuple verra clair. Alsaciens et Lorrains ! Il est temps que vous puissiez intervenir dans le règlement de vos affaires. Votre honneur et vos intérêts vous commandent d’avoir du courage et de l’énergie à l’heure actuelle. Ne vous laissez pas induire en erreur. Repoussez énergiquement les intrigues. Soyez unis contre vos ennemis. Faites partie du Heimatbund.
«Que veut le Heimatbund ? Veut-il créer le mécontentement ? Veut-il venir en aide à tel ou tel parti ? Veut-il vendre notre pays à une puissance étrangère ? Non ! Il veut simplement vous assurer les droits auxquels vous pouvez prétendre en qualité de peuple ayant une langue et une civilisation particulière. Il veut que les Alsaciens-Lorrains s’administrent eux-mêmes, parce qu’ils savent mieux que tout autre ce qui leur manque. Il veut que nous puissions nous donner des lois propres et nécessaires à notre pays. Il veut que l’héritage de nos pères, la langue, les traditions, les mœurs, les usages, les opinions ainsi que nos institutions de progrès soient respectés. En un mot, il veut que l’Alsace-Lorraine soit aux Alsaciens-Lorrains, sans toutefois poser la question de notre rattachement à la France.
«Pour établir une base solide en vue de la solution des problèmes sus-indiqués, le Heimatbund a déclaré publiquement que les Alsaciens-Lorrains représentaient une Minorité Nationale en France. Ce n’est rien de nouveau et les voyageurs attentifs qui parcourent notre pays s’en rendent compte immédiatement. Il n’y a rien de grave dans cette déclaration. N’est-il pas vrai que notre langue, nos opinions, nos mœurs, nos usages tout enfin jusqu’à l’architecture de nos villes et de nos villages sont différents des villes et des villages de l’Intérieur. Ce sont des faits bien connus. On n’a pas osé jusqu’à présent se prononcer ouvertement à ce sujet, par crainte de la terreur exercée par les chauvins, crainte qui a souvent bâillonné la vérité dans notre pays. Souvenons-nous des Commissions de Triage !
«Alsaciens-Lorrains de toutes catégories et professions, ouvriers, paysans, vignerons, classes moyennes, fonctionnaires, instituteurs, ecclésiastiques, industriels, membres des professions libérales, vous avez un devoir et un but commun : le maintien de notre particularisme alsacien-lorrain. Le Heimatbund veut vous réunir et vous guider pour vous conduire au but. Laissez de côté les disputes fraternelles. Unissez-vous ! Faites preuve de courage et d’énergie ! Adhérez au Heimatbund !
Le Président : Dr Ricklin. Le Secrétaire général : Jean Keppi».
Dès le 13 juin 1926 se produisirent les premières violences contre un signataire du Heimatbund, le Dr Camille Bruar, né en 1883 à Sarre-Union. Il avait fait ses études au collège épiscopal et à l’université de Strasbourg. Médecin-major dans l’armée allemande durant la guerre, il était président de la Musique Municipale de Lapoutroie (Schnierlach) où il habitait. Il avait épousé une fille d’Orbey (Urbeis) Marie-Germaine Guidât, présidente de la section de Lapoutroie des Dames Françaises (infirmières), nièce de Lucien Baffrey, maire d’Orbey de 1900 à 1919 et ancien conseiller général.
A l’occasion de la Kilbe d’Orbey, M. Baffrey avait précisément invité les Bruar qui arrivèrent en auto vers midi. En face de la maison Baffrey se trouvait l’hôtel Cornélius où dînaient environ 200 «Engagés Volontaires Français» de la région de Mulhouse, en route vers le Lac Noir. Or, dans l’hôtel se trouvait également René Husson, marchand de fromages à Orbey. Durant la guerre, il était capitaine payeur (Zahlmeister) à la caserne Marguerite de Strasbourg et très pro-allemand ; il avait un jour, en automne 1918, offert un banquet au Statthalter Rudolf Schwander et il voulait dénoncer aux autorités allemandes le maire Baffrey parce qu’il ne faisait pas mobiliser immédiatement un père de famille nombreuse, Jean-Baptiste Maire. Après la défaite de l’Allemagne, il arriva ce qui s’est souvent vérifié en Alsace-Lorraine : les plus ardents patriotes allemands deviennent du jour au lendemain les plus grands patriotes français ; c’est donc ainsi que René Husson devint patriote français. Voyant arriver le Dr Bruar et son épouse devant l’hôtel, Husson les désigna aux «Engagés Volontaires Français» attablés.
Après dîner, les Bruar se rendirent à la Kilbe ou fête du village. Mais au moment où le médecin endossait son pardessus devant l’hôtel Cornélius, trois «Engagés Volontaires Français» se mirent à les injurier. C’étaient Albert Schirmer, ingénieur et représentant industriel de Mulhouse (1, rue de l’Horticulture), Paul Rigenbach, employé à la Société Générale Alsacienne de Banque à Mulhouse, et Louis Clerc, chef de service de la maison Dolle (cotons filés). Le Dr Bruar n’avait d’abord rien entendu, et comme sa femme attirait son attention sur ceux qui les injuriaient, le médecin s’approcha pour leur dire : «Me connaissez-vous ? Moi, je ne vous connais pas !» — «Nous te connaissons très bien, riposta Schirmer, tu es l’un des signataires du Heimatbund». Bruar le confirma et ajouta : «Que voulez-vous de moi ? Je ne vous ai pas fait de mal ; je ne vous connais même pas !» A peine eut-il fait cette remarque qu’il fut traité de «sale Boche, officier boche avec ta casquette boche !» et en même temps, Albert Schirmer le frappa à coups de poing, imité par ses deux compagnons. Madame Bruar se porta au secours de son mari en criant : «Mais laissez mon mari, il ne vous a rien fait !» et se mit à donner des coups de parapluie sur l’arcade sourcillière gauche de Schirmer et le nez de Ringenbach ; mais ce dernier lui arracha le parapluie et le cassa sur le dos du médecin. Le Dr Bruar se défendit de son mieux, mais voyant grossir la troupe des agresseurs, il se réfugia dans la maison Baffrey, poursuivi par Schirmer et Clerc.
Madame Baffrey voulut barrer le passage, mais fut bousculée contre le mur. M. Baffrey, âgé de 70 ans, voulut porter secours à son épouse, mais il se fit molester et fut projeté sur la route, où il s’affala dan la boue. Trois Italiens de passage, Lucchini, Nostrani et Chiodetti, se précipitèrent au secours du vieillard et dégagèrent M. Baffrey, couvert de boue et les habits en loques. Les «Engagés Volontaires Français» traitèrent alors les trois courageux Italiens de «macaroni».
Lorsque les «Engagés Volontaires Français», fiers de leur acte de patriotisme, rentrèrent à l’hôtel Cornélius, René Husson qui avait suivi la bagarre derrière les rideaux, les félicita : «Ils n’ont que ce qu’ils méritent !» dit-il à l’adresse des Bruar et des Baffrey. Puis, il interpella les Italiens ; Lucchini lui répliqua qu’il n’avait commis qu’un acte d’humanité et qu’il serait intervenu pour n’importe quelle personne en danger.
De retour à Mulhouse, les «Engagés Volontaires Français» décidèrent de fonder un Comité anti-autonomiste qui vit le jour le 28 août 1926 au café Moll à Mulhouse ; ce Comité, secondé par les Français de l’Intérieur, ne devait comprendre officiellement que des Alsaciens. La présidence d’honneur fut donnée au Dr Rust ; Albert Schirmer l’instigateur de cette société, en était le vice-président, assisté de Burkardt, marchand de vin ; l’avocat Roth en était le secrétaire et le directeur d’école communale, Grummler, le trésorier. Parmi les membres de ce Comité Anti-Autonomiste de Mulhouse, se trouvaient les noms de Lambert, Stein-bach, Tritsch, Salomon, Clerc, Metzger, Brun et le docteur Specklin1. La quête faite pour confectionner des tracts rapporta 1775 francs.
Le lendemain de l’échauffourée de Lapoutroie, par décision du 14 juin 1926, les neuf cheminots qui avaient signé le Heimatbund étaient suspendus de leurs fonctions et devaient comparaître devant le Conseil d’Enquête du Réseau des Chemins de fer d’Alsace-Lorraine. C’étaient : Pierre Kessler, Joseph Demesse et Jean-Pierre Mourer de Metz (futur député), Charles Risch et Victor Ruhlmann de Strasbourg, Joseph Schiller de Metz, Marcel Stürmel de Mulhouse (futur député) et Antoine Vogel de Strasbourg, secrétaire du Syndicat des Agents des échelles 5 à 10. Deux jours plus tard, le 16 juin, 7 autres cheminots étaient suspendus puis révoqués le 20 juillet, pour avoir signé l’appel du Comité d’Action ou Heimatbund Communiste du 8 juin 1926, savoir Lucien Bonn, Emile Fuerstoss, Charles Moerschel, Hermann, Hungler, Kerbel et Fritsch ; il en sera question plus loin. Le notaire de Benfeld, Achille Daessle, perdit son mandat officiel, les médecins leur qualité de médecin-conseil. L’abbé Gromer et Edmond Herber furent mis dans l’obligation, soit de retirer leur signature du Heimatbund, soit de renoncer à leur mandat de conseiller général du Bas-Rhin ; Joseph Rossé, bien qu’à la tête d’un syndicat de 40 000 fonctionnaires, fut destitué le 4 août 1926 avec droit pendant 5 années aux 9/10èmes de sa pension ; le professeur Paul Kopp se heurta à une foule de difficultés et de tracas ; il perdit provisoirement son emploi le 28 juin 1926. Les curés signataires du Heimatbund furent convoqués par Mgr Ruch pour émettre le serment de fidélité au gouvernement prévu par le Concordat de Napoléon ; les abbés Fashauer, bras droit de l’abbé Haegy, et Joseph Zemb, «chef du jeune clergé alsacien», se virent interdire toute collaboration à l’Elsaesser Kurier ; le vicaire de Wintzenheim, Alphonse Rohmer (1899-1977), fut réduit au silence et nommé à Schirmeck dans une paroisse francophone à partir du 1er octobre 1926. Les maires et employés municipaux furent destitués de leurs fonctions.
L’avocat de Sarreguemines, Maître Charles Thomas, qui avait été déporté en Silésie avec son frère au début de la guerre, se défendit habile ment dans un mémoire du 1er juillet 1926 adressé à Maître Villard, désigné comme rapporteur par le Conseil de l’Ordre :
1. Le Dr Specklin, avait appartenu avant 1918 au «Cercle des Etudiants» de Pierre Bûcher. Il devint royaliste et antisémite virulent, épousa une Tille Dollfus, adhéra ensuite au parti radical et mourut autonomiste après la seconde guerre mondiale !
«… Je n’aurai jamais cru qu’un avocat puisse en France, dans ce pays qui n’a fait les révolutions que pour conquérir à ses citoyens les Droits de l’Homme et des libertés plus grandes, être inquiété pour avoir manifesté une opinion quelconque… La plainte est allée chercher dans l’arsenal de nos vieux textes législatifs une Ordonnance Royale de 1822… Cette Ordonnance se trouve abrogée par le décret du 20 février 1922… Depuis 1920, les Conseils de l’Ordre n’ont plus l’obligation de maintenir les sentiments de fidélité à la République, ce qui se manifeste en pratique par une éclosion surabondante et une floraison magnifique dans nos rangs de tous les genres politiques à la mode : avocats royalistes, bonapartistes, communistes, fascistes probablement et tutti quanti. Pourquoi ne pas avoir à la suite et à l’exemple de notre éminent confrère M. Alexandre Millerand, des avocats régionalistes, ou même fédéralistes ? Ce fédéralisme est l’évolution possible et probable du régionalisme ; la centralisation absolue et rigide est un mal unanimement reconnu et vainement déploré…» Et Maître Thomas eut gain de cause.
L’avocat faisait allusion au discours prononcé le 10 mai précédent à Melun par l’ancien Commissaire Général d’Alsace-Lorraine et ancien Président de la République, Alexandre Millerand, qui déclarait :
«Enfin, en dehors et à côté des réformes constitutionnelles, il en est une autre non moins importante et non moins urgente. Par quel paradoxe, alors que toutes les conditions de l’existence ont été bouleversées par les découvertes de la science, alors que chemins de fer, automobiles, avions, télégraphe, téléphone sont venus renverser toutes les conditions de la vie industrielle et économique, notre organisation administrative est-elle demeurée figée dans le moule de l’An VIII ? Il est temps d’en finir avec ce paradoxe !
«Il est temps que le régionalisme, pour l’appeler par son nom, mette fin à cette congestion administrative qui fait affluer les affaires au centre, qui retarde leur examen et qui suspend la solution à l’intervention irresponsable d’un parlementaire dans le cabinet d’un ministre quand ce n’est pas celui d’un chef de bureau…
«Toutes les régions de la France souffrent des maux que je viens de dénoncer. Mais il en est entre toutes une, celle-là même que l’héroïsme de nos morts a ramenée à la mère-patrie, qui les supporte avec plus d’impatience. Le malaise alsacien-lorrain n’est pas, hélas, une imagination. Au point où on l’a laissé venir, il ne disparaîtra, j’en suis profondément convaincu, que par la guérison de ces maux dans la France entière. Nos mœurs politiques, nos mœurs administratives, paraissent intolérables à nos compatriotes retrouvés. Ils s’indignent, non sans raison, de ce que les promesses solennelles qui leur ont été faites et renouvelées aient été si légèrement oubliées. On ne résoudra définitivement les questions culturelles et scolaires comme elles peuvent et doivent être aisément résolues, on n’en finira avec les lenteurs et les incohérences dont se plaignent avec tant d’amertume les Alsaciens et les Lorrains, qu’en restituant dans la France entière le principe d’autorité contrôlé par le jeu naturel de nos institutions libres, qu’en dotant notre pays d’organismes régionaux, qu’en opérant en un mot cette double assimilation de l’Alsace et de la Lorraine à la France sans doute, mais aussi de la France à l’Alsace et à la Lorraine… Oui, j’en ai la conviction, c’est de Strasbourg et de Metz qu’à la France viendra le salut !».
En dehors de Me Thomas, deux autres signataires du Heimatbund furent acquittés par le Conseil de Discipline : l’abbé Gromer et le secrétaire Jean Keppi, tous deux membres du conseil municipal de Haguenau. Enfin, au cours des procès dans le Haut-Rhin, le tribunal reconnut que si le Manifeste du Heimatbund comportait de violentes critiques contre le gouvernement de la France, il n’était néanmoins pas antinational.
4. La Volkspartei et le Heimatbund
Entre les instances directrices et une minorité des membres de la Volkspartei (UPRA) de tendance nationaliste française, d’une part, et la majorité des militants de la Volkspartei de tendance autonomiste ou favorable à l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, d’autre part, la crise éclatait d’autant plus violemment, que les membres de la Volkspartei jouaient des rôles de premier plan à la tête du Heimatbund.
Dès le 14 juin 1926, des résolutions contradictoires étaient prises. Celle du Comité Directeur (Landeskomitee) repoussait à la fois le Manifeste du Heimatbund et les sanctions de Pierre Laval :
«Le Comité Directeur de PUPRN constate que le parti n’a aucun rapport avec le Heimatbund, qu’il est complètement étranger à son Manifeste et que les signataires de ce Manifeste portent seuls la responsabilité de leur attitude. Le Comité Directeur constate cependant qu’un grand nombre de revendications contenues dans le Manifeste du Heimatbund sont identiques à celles précisées, dans une forme plus modérée, dans la résolution de l’UPRN du 29 novembre 1925.
«Le Comité Directeur constate d’autre part, que le Manifeste du Heimatbund contient des revendications essentielles qui sont directement opposées au programme de son parti. L’UPRN a repoussé dans sa résolution du 29 novembre 1925 la revendication d’une autonomie législative pour l’Alsace-Lorraine comme étant incompatible avec la Constitution Française. Le parti réclame une autonomie administrative. Il considère la réalisation de cette revendication comme une garantie suffisante pour la sauvegarde des intérêts de la population alsacienne et lorraine. La population d’Alsace et de Lorraine ne saurait être considérée d’après le point de vue de notre parti comme une Minorité Nationale, mais comme une fraction essentielle de la nation française qui veut réaliser ses revendications dans le cadre de la souveraineté française.
«Ces constatations de principe établies, le Comité Directeur de l’UPRN souligne avec force que le parti repousse résolument les mesures et sanctions prises par le gouvernement contre les signataires du Manifeste. Le parti adopte ce point de vue pour des considérations de principe et pour des considérations pratiques. Le Comité Directeur déclare que les fautes de la politique gouvernementale et de l’administration française sont les premières responsables si de tels faits se produisent en Alsace sept ans après les journées de novembre 1918. Persuadé que la situation actuelle en Alsace ne peut être modifiée que par un changement de politique, mais non par des mesures de contrainte, le Comité Directeur s’attend à ce que le gouvernement retire les sanctions afin de permettre aux partis de réaliser leur programme régional et national».
Ce même 14 juin 1926, la section de Colmar de la Volkspartei votait une résolution favorable au Manifeste du Heimatbund :
«Les membres de la Section colmarienne de l’Union Populaire d’Alsace (UPRA ou Volkspartei) protestent avec véhémence contre les sanctions prises par le gouvernement de Paris à l’égard des signataires de l’appel et du programme du Heimatbund d’Alsace-Lorraine, et ils expriment leur sympathie la plus profonde aux courageux défenseurs des intérêts de notre pays.
«L’assemblée constate que le programme du Heimatbund dans ses grandes lignes est identique au programme de l’UPRA. Les points dépassant le programme de notre parti ne sont pas en contradiction avec la tendance générale de nos revendications, et l’assemblée revendique le droit absolu de tous les Alsaciens, fonctionnaires et instituteurs compris, de demander une réforme plus radicale de la Constitution de la France, comme chaque Alsacien-Lorrain aurait eu le droit, en 1918, de demander le maintien d’une administration spéciale de notre pays avec un Landtag issu du suffrage universel. L’assemblée constate en outre que le terme «Minorité Nationale» n’implique pas de tendances séparatistes et qu’il signifie simplement que les Alsaciens forment une partie spécifique d’un peuple, avec des traditions, une langue et des institutions culturelles pro- près, et que chaque Alsacien attaché à son foyer a le droit et le devoir de les défendre».
Quatre jours plus tard, le 18 juin 1926, la section de Haguenau publiait sa résolution dans la presse :
«Les hommes de confiance de l’UPRA de Haguenau constatent, après un échange de vues détaillé, que bien que les revendications du Heimatbund soient plus radicales que celles contenues dans la résolution du Parti Populaire d’Alsace du 29 novembre 1925, elles ne se trouvent pas en contradiction avec l’état d’esprit actuel des membres de notre parti, et que par ailleurs elles ne poursuivent aucune tendance séparatiste. Nous sommes en effet une race distincte, ayant un caractère spécial, une culture propre, des traditions particulières et une langue spéciale, et nous ne pourrons nous déclarer satisfaits que le jour où l’Etat français aura reconnu notre caractère de Minorité Nationale dans le cadre de la France, et qu’il aura tiré les conséquences nécessaires de cet état de choses au point de vue de l’administration de notre pays.
«Tout Alsacien fidèle au pays (heimattreu) n’a pas seulement le droit, mais aussi l’obligation, et cette obligation est sacrée, de proclamer courageusement ce point de vue, et le gouvernement français commet un acte de violence et d’injustice en causant un préjudice quelconque à n’importe quel Alsacien ou Lorrain — qu’il soit fonctionnaire ou non — qui défend, conformément à son devoir, son pays natal.
«L’assemblée proteste avec indignation contre les sanctions prises par le gouvernement à rencontre de certains membres du Heimatbund, car ces sanctions se trouvent en contradiction flagrante ave l’idéal tant prôné de liberté ; elle exprime sa plus chaleureuse sympathie aux compatriotes persécutés à cause de leur amour du pays natal et s’attend à ce que les députés du parti populaire alsacien prennent des contre-mesures très énergiques».
Le 20 juin 1926, les membres de la Volkspartei du Bas-Rhin se réunissaient en assemblée départementale au Münsterhof à Strasbourg, en présence de quatre députés : Seltz, Walter, l’abbé Millier, Oberkirch ; de cinq conseillers généraux : Herber, Weydmann, Moschenross, Guri, Bir-kenstock ; et de bien d’autres personnalités, parmi lesquelles le secrétaire général du Heimatbund Jean Keppi. Un certain nombre de délégués s’étaient déjà retirés lorsque le secrétaire du Syndicat des Indépendants et futur député, Henri Meck (1897-1966), proposa le vote d’une résolution qu’il avait rédigée et dans laquelle le gouvernement français était violemment pris à partie au sujet des sanctions. Des protestations s’élevèrent contre les termes de cette résolution ; certains criaient : «Le Heimatbund est une ligue de boches !». Se croyant visé, le conseiller général Herber se tourna vers le notaire de Schiltigheim, Felz, et un certain Rampspacher, pour leur lancer : «Bande de cochons !», ce qui provoqua le départ d’un certain nombre de militants nationalistes. Les députés Walter et Oberkirch s’opposèrent énergiquement à l’adoption de la résolution Meck. Un autre député, l’abbé Eugène Millier, proposa un compromis entre la résolution du comité directeur du 14 juin et celle de Henri Meck, mais sans parvenir à mettre les deux camps d’accord. L’on mit donc la résolution du comité central et celle de Meck aux voix, et cette dernière l’emporta par 23 bulletins contre 19. Walter était furieux du résultat et menaça de dissoudre la Volkspartei du Bas-Rhin ; devant cette éventualité, et bien qu’il ait avec lui la majorité des militants, Meck accepta de retirer sa résolution. Walter exigea alors, non point le retrait, mais l’annulation, ce qui fut également accepté.
L’incident avait été si violent que les députés Seltz et Walter donnèrent leur démission de président et de vice-président de la section strasbourgeoise de la Volkspartei ; du reste, le comte de Leusse avait déjà démissionné du comité central le 16 juin, parce que, contrairement à ce comité, il approuvait les sanctions prises par Laval contre les Heimatbündler. Quatre jours plus tard, le 24 juin 1926, le député Walter Michel rendit visite au préfet Borromée pour lui confier les efforts qu’il déployait au sein de la Volkspartei afin de maîtriser les tendances autonomistes. Et le 26 juin, ce même Michel Walter, qui avait fait applaudir la Zukunft le mois précédent au Sängerhaus, faisait une pirouette inexplicable et déclarait : «Il faut choisir : ou l’union ou la scission ! Je suis partisan de l’union. Mais pour la maintenir, il faut que les signataires du Heimatbund retirent d’abord leurs signatures. Une entente avec les signataires du Heimatbund est impossible, parce qu’ils parlent de minorité nationale alsacienne. Je tiens à déclarer que l’Alsace, contrairement à ce que prétend Rossé, est française et que nous voulons vivre la vie nationale de la France, sans toutefois abandonner notre programme régionaliste». Le député Walter récitait-il la leçon que lui avait apprise le préfet Borromée ? Avait-il changé d’opinion, parce qu’il s’apercevait qu’il n’était point considéré comme un chef du Heimatbund ?
Toujours est-il que la fraction bourgeoise et francophile de la Volkspartei faisait des efforts inouïs pour empêcher que le parti ne tombe totalement dans les bras du Heimatbund. Le 20 juin 1926, à l’occasion de la remise du drapeau tricolore à l’Union nationale des combattants de la section de Thann, le sénateur et général français Robert Bourgeois, un «revenant», prononça un long discours nationaliste et anti-autonomiste :
«L’autonomie dans le cadre de la France, c’est prendre notre drapeau alsacien rouge et blanc, ce drapeau que nous avons adopté pendant 48 années pour ne pas arborer celui de l’Allemagne ; c’est l’entourer d’un tout petit liseré tricolore, bien légèrement cousu, de telle façon que l’on puisse immédiatement l’arracher, pendant que l’on ajouterait solidement aux deux couleurs alsaciennes la bande d’étoffe noire, que les fidèles du Heimatbund ont toute prête, croyez-le bien. Soyez-en sûrs, on saura immédiatement faire tomber le cadre.
«Et ensuite, après l’affirmation que depuis sept ans l’Alsace est bafouée par la France, calomniée, menacée de telle sorte que sous aucun prétexte cette misère ne peut être supportée, après la relégation de la langue française au second plan comme une langue étrangère quelconque, on perçoit aussi clairement que possible le séparatisme complet ; le cadre tombe à la lecture même de l’appel !
«En effet, ce n’est plus le régionalisme ou l’autonomie administrative, c’est un pouvoir exécutif à Strasbourg, dont les membres sont pris dans le peuple alsacien-lorrain, chargé, dit le manifeste, d’assurer le contact avec l’Etat Français, et pour finir, un protectionnisme douanier contre la concurrence des départements français. Si ce n’est là un séparatisme complet, je ne vois pas ce qu’il faut de plus. C’est autour de ce terrain que le Heimatbund, comme il le dit, remplira son rôle, sans respect humain ni faiblesse, et groupera tout le peuple alsacien-lorrain.
«Messieurs, il est inutile je crois d’insister. On ergotera tant qu’on voudra, mais cet appel constitue certainement un attentat à la souveraineté de la France. Que parmi ceux qui l’ont signé il y en ait qui ne s’en soient pas rendu compte, c’est possible. Mais quand on songe que ceux qui, en pleine connaissance de cause, ont rédigé cet appel, ont choisi pour le lancer et asséner ainsi à la France un coup de poignard dans le dos, le moment où le pays se débat dans une crise financière dont il sortira vainqueur, je n’en doute pas, mais qui actuellement n’en est pas moins terrible, pour ces dirigeants du Heimatbund qui sciemment ont commis cet acte odieux, c’est plus qu’une faute, c’est plus qu’une honte, c’est un crime !».
Les membres les plus nationalistes de la Volkspartei, anciens partisans de l’abbé Wetterlé, se réunirent le 1er juillet 1926 au café Vauban à Colmar pour rédiger une résolution qu’on essaierait de faire adopter le 4 juillet à l’assemblée générale. C’étaient les sénateurs Lazare Weiller, le général Bourgeois, le chanoine Delsor, Gegauff et Albert Helmer, les députés Oberkirch et Pfleger, plusieurs conseillers généraux et des conseillers d’arrondissement. Voici leur projet de résolution :
«Les membres de l’UPRN d’Alsace réunis à Colmar le 1er juillet 1926 et leurs amis protestent contre la confusion que certains groupements du parti essaient d’effectuer entre le programme du parti et celui du Heimatbund, en déclarant que l’attitude de ces groupements n’est aucunement compatible avec la décision du Comité Directeur du parti du 14 juin, et se place en opposition directe avec des parties essentielles du programme du parti. Ils protestent en outre contre la campagne manquant de modération et de sincérité, menée par les journaux l’Elsaesser Kurier et l’Elsaesser qui ameutent leurs lecteurs par une surenchère démagogique tissée d’exagérations, d’insinuations, d’omissions et de déformations. Ils demandent que ces journaux, qui engagent la responsabilité du parti, soient sommés, par une décision formelle du parti, d’observer dorénavant les règles fondamentales du programme qui repose sur les principes chrétiens de la vérité et de la justice ; et qu’aucun membre du Heimatbund ne puisse être employé comme rédateur dans un journal qui est considéré comme un organe du parti».
En termes plus clairs, cela signifiait que le clan bourgeois et anti-autonomiste de la Volkspartei s’en prenait directement à l’abbé Xavier Haegy, directeur de l’Elsaesser Kurier, qui avait neutralisé l’abbé Wetterlé en 1923, et qui engageait comme rédacteurs à la place de l’abbé Fashauer, éliminé par Mgr Ruch, deux autres signataires du Heimatbund, le journaliste de Guebwiller Albert Ritter et le maître révoqué Joseph Rossé. D’ailleurs, le fait même que Colmar ait été choisi pour la rédaction de ce projet de résolution comportait déjà en soi une provocation contre la Volkspartei de la Haute-Alsace très autonomiste. Le projet continuait ensuite :
«L’assemblée réclame, en conformité avec le programme du parti, des réformes administratives promptes et vigoureuses dans le sens d’une décentralisation profonde de la France tout entière. Elle revendique le maintien du statut religieux et scolaire, comme il était en vigueur au moment de l’armistice, et le respect scrupuleux des usages séculaires de l’Alsace et de tous les droits acquis. Elle blâme toutes les injustices et toutes les maladresses commises en Alsace par les pouvoirs publics, notamment la présence d’instituteurs qui se réclament de la IIlème Internationale dans nos écoles publiques. Mais elle proclame en même temps, faisant ressortir la nécessité d’un gouvernement d’autorité et d’ordre pour restaurer le crédit moral et matériel de la France à l’intérieur et à l’extérieur, le devoir pour tous les Français d’Alsace de mettre hors de toute atteinte l’intégrité nationale, et insiste auprès du parti afin qu’il se désolidarise nettement des aspirations malsaines et antinationales du Heimatbund et ne laisse planer aucun doute sur le fait que les adhérents du parti ne poursuivent aucune revendication qui puisse porter préjudice à l’unité nationale et que, voulant être et rester français pour toujours, ils ont la ferme volonté de collaborer à la grandeur et à la prospérité de la patrie française et à l’affermissement de la paix du monde. C’est à ceux qui ne voudraient pas les suivre d’abandonner le parti qui est et doit rester national, en rompant avec lui franchement, sans rechercher des équivoques Qui, dans les circonstances où nous sommes, ne sauraient exister».
Il est fort probable que ce même jour, le Dr Ricklin et Jean Keppi, respectivement président et secrétaire général du comité de direction du Heimatbund, aient eu connaissance de ce projet de Colmar. En effet, le lendemain ils ripostaient par une déclaration publiée dans les journaux du 2 juillet 1926 pour mettre les choses au point. Ils voulaient répondre «aux calomnies dirigées contre le Heimatbund et propagées non seulement en France, mais dans le monde civilisé, lui reprochant d’être une association au service de l’étranger et tendant à séparer l’Alsace-Lorraine du reste de la France».
«Nous déclarons vils et effrontés menteurs tous ceux qui accusent le Heimatbund d’être subventionné avec de l’argent venant du dehors et de se trouver sous une influence étrangère quelconque. Notre mouvement a pris naissance exclusivement sur la terre d’Alsace-Lorraine et n’englobe que des Alsaciens-Lorrains de vieille souche, qui pourvoient par leurs propres moyens aux dépenses que nécessite leur lutte. De même, nous déclarons calomniateurs tous ceux qui osent nous jeter à la face que nous ne demandons l’autonomie pour notre Heimat que pour la séparer de la France et la rendre à l’Allemagne.
«Notre revendication de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine dans le cadre de la France est sincère et dénuée de toute arrière-pensée ; il n’y a que des menteurs et des hypocrites qui osent douter de la sincérité de notre déclaration solennelle. Le fait que nous nous désignons comme Minorité Nationale et que nous demandons le respect de notre particularisme ethnique, de notre langue, de nos coutumes et de nos traditions, ne peut contenir rien d’antinational, c’est-à-dire qui puisse porter atteinte à l’existence, à l’unité et à la sécurité de la France, ni qui soit capable de nous détourner de l’accomplissement consciencieux de nos devoirs envers la France, dont notre pays est partie intégrante.
«Nous savons aussi qu’une Constitution n’est pas une chose inaltérable et que l’on pourrait, sans grandes difficultés, opérer une réforme constitutionnelle, qui permettrait de donner satisfaction à l’Alsace-Lorraine, compte tenu de sa situation toute spéciale, de son passé historique ainsi que de son droit indiscutable à une position particulière en France. En demandant cette réforme constitutionnelle partielle, nous ne demandons rien d’autre que ce que bien des hommes politiques éminents envisagent depuis des années pour la France entière, en réclamant une décentralisation allant jusqu’au fédéralisme et dont les projets de loi prévoient une autonomie régionale qui dépasse de beaucoup le programme autonomiste du Heimatbund.
«Aucun gouvernement n’a jamais songé à poursuivre ces régionalistes, fédéralistes et autonomistes provinciaux ; tandis que nous autres Alsaciens-Lorrains, qui avons grandi dans l’idée de mener une vie politique fédéraliste et qui avons, pendant des années, il est vrai avec certaines entraves, mais pour le plus grand bien de notre pays — joui d’une autonomie législative et administrative, nous sommes traités de criminels, quand nous nous permettons d’exiger pour l’Alsace-Lorraine un statut constitutionnel semblable à celui que la France a trouvé chez nous à l’armistice». La déclaration du Dr Ricklin et de Jean Keppi s’achevait par une sorte
de défi :
«Nous attendons du gouvernement français qu’il reconnaisse qu’il ne saura étouffer nos revendications légitimes par la violence, suggérée par de mauvais conseillers et que sa manière de procéder à notre égard est indigne d’une grande Nation qui se flatte d’avoir gratifié le monde de la liberté civique. Qu’il reconnaisse de même qu’il ne pourra maîtriser un mouvement légitime en faisant prononcer les sanctions disciplinaires les plus dures contre ceux de nos partisans qui occupent des fonctions publiques, car ce faisant, il démontre qu’un fonctionnaire ne jouit pas des mêmes droits civiques qu’un autre citoyen français. Nous déclarons néanmoins, aussi bien à la face de nos détracteurs et des ennemis de nos libertés, qu’à la face du gouvernement mal inspiré, que tous les moyens de violence entrepris contre notre mouvement échoueront devant la fermeté de caractère des Alsaciens-Lorrains, et que le jour n’est pas éloigné où le peuple français comprendra combien il a été induit en erreur sur nos vraies intentions et combien de personnes sans foi ni loi ont abusé de sa crédulité».
Le 3 juillet 1926, en prévision de l’assemblée générale du 4 juillet, les membres du comité directeur de la Volkspartei (Landeskomitee) se réunirent ; à la majorité, ils rejetèrent le projet de résolution élaboré au café Vauban à Colmar le 1er juillet sur l’instigation du général Robert Bourgeois et du député Joseph Pfleger ; le Dr Pfleger donna alors sa parole d’honneur que ce projet ne serait jamais rendu public. Encore une promesse fallacieuse, car quelques jours plus tard, Y Echo de Paris, par l’entremise de Lemblé, le publiait… Puis le comité directeur fit approuver le projet de résolution préparé par les députés Michel Walter et Oberkirch.
Le 4 juillet 1926 se tenait l’assemblée générale de la Volkspartei (UPRA) ; 175 délégués représentant 215 mandats s’étaient réunis, précisément à l’endroit même où avait été préparé le Heimatbund, à l’hôtel Monopole de Strasbourg. Le gérant du parti, Michel Walter, reçut la parole du président Lazare Weiller, et déclara :
«Le régionalisme correspond entièrement à la mentalité alsacienne. Notre parti s’est toujours efforcé de faire une politique nationale, dans l’intérêt de la France et de notre pays, l’Alsace. Il est nécessaire de dire aujourd’hui, une fois pour toutes, que nous entendons rester sur ce terrain. Les problèmes alsaciens-lorrains relèvent de la souveraineté française. On ne saurait admettre le contraire. Tous les problèmes n’ont pas reçu de solution. La faute en incombe aux partis de gauche alsaciens qui nous reprochent aujourd’hui de vouloir séparer l’Alsace de la France. Le mouvement autonomiste a été provoqué par la politique de M. Herriot.
«Les problèmes alsaciens ne peuvent être réglés en cédant sur tous les points au gouvernement. Ils le seront encore moins en adoptant la ligne de conduite tracée par le Heimatbund. La seule voie à suivre est celle que nous avons indiquée le 29 novembre 1925 en adoptant un programme régional bien défini en même temps qu’un programme national. Nous ne voulons en aucun cas aller plus loin. Cela signifierait la fin de notre politique alsacienne. Un front unique entre les différents partis politiques n’est possible que contre le Heimatbund. Il existe. Je m’élève également contre le mouvement royaliste. Il n’aura d’ailleurs aucun succès appréciable, car l’Alsacien a toujours été républicain. Je tiens à déclarer que le mouvement déclenché par le Heimatbund restera sans écho, car il est antinational et les Alsaciens en grande majorité sont Français.
«L’Alsace ne doit pas être considérée comme une Minorité Nationale. Je flétris les procédés de ceux qui, en créant le Heimatbund, ont cru anéantir notre parti. Je flétris également les chefs du mouvement autonomiste. Ils n’auraient jamais dû solliciter les signatures de fonctionnaires pour exposer ceux-ci aux représailles gouvernementales. Notre parti repousse formellement toute responsabilité à cet égard. Nous ne tolérons pas que quelques-uns de nos membres cherchent à rendre le parti responsable d’un acte qu’ils ont commis sans consulter leurs chefs».
En termes particulièrement sévères, le député Walter s’éleva contre l’attitude de la presse du parti et lui reprocha d’avoir mis la Volkspartei dans une situation fâcheuse. Il s’éleva également d’autre part contre les résolutions des groupes de Colmar et de Haguenau les 14 et 18 juin 1926. Finalement, il présenta son projet élaboré la veille avec Oberkirch.
L’abbé Haegy, directement visé, répondit avec modération pour ne pas envenimer la situation. Il déclara que les divergences d’opinion avaient toujours existé en Alsace au sujet des questions sociales, religieuses, politiques et nationales. «Au point de vue national, ajouta-t-il, nous sommes actuellement en présence de deux tendances : la tradition française et l’esprit des jeunes générations qui est plutôt germanophile. Au lieu de les dresser l’une contre l’autre, on devrait essayer de les concilier. C’est le point de vue chrétien qui doit toujours régler notre vue politique. Pour ce motif, nous devons combattre toute atteinte à notre religion. Pour triompher, il faut que notre parti reste uni et que la droite s’entende avec la gauche».
Quant au Dr Joseph Pfleger, qui avait retiré sa motion de Colmar du 1er juillet, il se déclara prêt à faire des concessions, mais rendit la presse responsable de la situation : «Notre presse a fait plus de mal que la Zukunft, parce qu’elle a abandonné le terrain national». Pfleger s’en prit aussi bien ensuite à la Zukunft qu’au Heimatbund, parce qu’à son sentiment, «le cadre de la France» n’était qu’une façade. Les partisans du Heimatbund réagirent et cherchèrent à faire modifier certains passages de la résolution Walter-Oberkirch, qui fut finalement adoptée telle quelle :
«L’assemblée des délégués de l’UPRNA fait ressortir qu’à sa dernière réunion, le parti avait, une fois de plus, précisé ses revendications régionales qui, dès la première heure, avaient fait partie intégrante de son programme politique ; il n’avait laissé subsister aucun doute sur le fait que tous ces problèmes ne pouvaient se concevoir qu’en complète harmonie avec les sentiments nationaux et les intérêts de la France.
«L’Assemblée proteste énergiquement contre toute tendance — de quelque côté d’ailleurs qu’elle puisse venir — qui voudrait identifier le programme du parti avec celui du Heimatbund. Elle déclare que le parti se place sans réserve aucune sur le terrain national et qu’il repousse énergiquement toute tendance qui chercherait à affaiblir la communauté nationale et qui voudrait soustraire à la souveraineté de l’Etat Français la solution des problèmes de l’Alsace. Convaincue des excès de la centralisation de l’Etat Français qui rend très difficile la solution de ces problèmes, elle insiste sur la nécessité absolue de hâter la réforme administrative dans le sens d’une large décentralisation, réforme qui d’ailleurs s’impose comme une nécessité vitale non seulement pour l’Alsace, mais pour la France entière.
«Pénétrée de cette conviction que la situation confuse en Alsace est en tout premier lieu imputable à l’insuffisance de nos institutions politiques, l’assemblée demande de la façon la plus pressante une révision de la Constitution et l’amélioration du régime parlementaire comme étant seules capables de ramener le principe d’autorité si chancelant à l’heure présente et si nécessaire pourtant pour toute société humaine, et qui seul saura donner à l’ensemble de la politique française cet esprit de suite et de continuité indispensable pour sortir des immenses difficultés d’après-guerre. Plus que jamais, le parti exprime sa volonté de rester fidèle à son programme national et régional, et de lutter énergiquement pour le maintien des droits, des libertés et des traditions de la population d’Alsace et de Lorraine.
«L’assemblée impose à tous les membres, à tous ses mandatés, à toutes ses organisations locales et en tout premier lieu à la presse du parti, de se conformer d’une façon rigoureuse à ce programme défini. Elle exige que sa presse se considère plus que jamais comme presse du parti et qu’elle entende accepter toutes les directives du comité central (Landeskomitee). Elle déclare formellement qu’aucun membre du parti ne pourra soutenir les revendications susceptibles de porter atteinte à l’unité nationale et qu’elle n’a qu’un seul désir, c’est de travailler pour le salut de l’Alsace et pour la grandeur et la prospérité de la patrie française.
«Après l’affirmation des principes de conduite du parti, le congrès des délégués souligne qu’il désapprouve de la façon la plus énergique les mesures prises par le gouvernement contre les signataires du manifeste du Heimatbund. Le congrès constate que les personnes frappées par les sanctions sont pour la plupart victimes d’une situation, dont les fautes de la politique du gouvernement et de l’administration française sont en premier lieu responsables. Le congrès est convaincu que la situation actuelle ne saurait être changée par des sanctions, mais uniquement par une modification de la politique. Il exprime l’espoir que le gouvernement réparera les conséquences de ces sanctions. Le congrès donne mandat aux élus du parti pour prendre les moyens susceptibles de réaliser cette revendication».
Même si, au cours du congrès des délégués, le général et sénateur Robert Bourgeois fut hué pour son discours de Thann le 20 juin précédent, il n’en restait pas moins que ce 4 juillet 1926, les autonomistes de la Volkspartei s’étaient heurtés à une forte opposition des notables francophiles, de sorte qu’une fois de plus, la minorité bourgeoise put faire la loi aux masses populaires en condamnant le Heimatbund et le mouvement de la Zukunft.
La Zukunft, dans son édition du 10 juillet 1926 rendit compte de la manière suivante du congrès de la Volkspartei six jours plus tôt :
«L’UPR est sur le chemin de l’autonomie où la conduira l’autonomie administrative qu’elle revendique. Ce sont les autonomistes qui ont obtenu ce succès à l’assemblée générale de l’an dernier. Pfleger, Bourgeois, Weydmann et compagnie, ont contre-attaque cette année. Ils perdent de plus en plus de terrain et une éclatante victoire aurait seule pu les sauver. Ils avaient préparé minutieusement leur attaque. Ils avaient mobilisé toutes leurs forces, ils avaient épuisé tous les moyens, notamment les menaces et le concours de la presse de l’adversaire ; bref, ils ont jeté toute leur puissance dans le plateau de la balance. Leur attaque a échoué. Sous sa violence, les autonomistes ont fait un pas en arrière, mais ce n’est que provisoire ; on constatera demain, par le caractère inébranlable de la presse catholique, que l’on n’a pas cédé. Les signataires du manifeste autonomiste devaient être exclus du parti, l’action de quelques députés contre les sanctions devait cesser, il ne devait plus être question d’autonomie administrative. Les nationalistes n’ont rien obtenu de tout ce programme. Ils ont été battus, les partisans des droits du pavs (Heimatrechtler) ont maintenu leur position et ont remporté une belle victoire défensive».
5. L’autonomisme des communistes de Charles Hueber
Alors que la Zukunft déployait toute son influence dans l’esprit des Accords de Locarno en préparation, Charles Hueber redonnait de l’acuité à son action parmi les communistes du Parti des Paysans et des Ouvriers. Le 11 septembre 1925, à l’assemblée de la section communiste de Strasbourg, il déclarait «que le mouvement autonomiste avait fait de grands progrès en Alsace et que même ce fait était reconnu par ceux qui avaient considéré les autonomistes comme quantité négligeable un an plus tôt». Et il révéla que l’Allemagne mettrait comme condition à son entrée dans la Société des Nations l’organisation d’un plébiscite en Alsace-Lorraine.
Pour le 20 septembre 1925, les communistes organisèrent le premier congrès régional des ouvriers et paysans d’Alsace-Lorraine, dans la Salle de l’Aubette à Strasbourg, et sous la présidence du camarade Treint, délégué de Paris. A l’imitation des communistes de Paris, Lille, Lyon, Béziers, Marseille et Bordeaux, ils devaient manifester l’existence d’un «front unique des exploités et des opprimés comme l’impérialisme français», c’est-à-dire contre la guerre du Maroc, contre la vie chère, contre les impôts Caillaux, contre l’esclavage des ouvriers alsaciens-lorrains par le capital anglo-saxon, qui voulait établir un plan «Dawes» pour la France, sous prétexte de recouvrer les dettes de guerre contractées par la France auprès de la Grande-Bretagne, et enfin contre les préparations d’une guerre dirigée contre l’URSS sous le couvert d’un «pacte de garantie».
Treint donna lecture d’un long manifeste établi par le Comité Central du Parti communiste français :
«…Le P.C.F. sait très bien qu’à l’oppression du prolétariat, des paysans et des masses ouvrières par les capitalistes, s’ajoute l’oppression nationale de la population d’Alsace et de Lorraine par l’impérialisme français. Le sort de l’Alsace et de la Lorraine a été réglé en 1918 à la suite de la guerre, uniquement par la force des armes. Personne n’a consulté la Population. Cependant beaucoup d’Alsaciens et de Lorrains, qui avaient dû subir pendant des dizaines d’années le joug de l’impérialisme allemand et du militarisme prussien, ont salué avec joie l’annexion à la France. Leurs illusions furent vite dissipées !
«Les gendarmes, les officiers, les autorités et les fonctionnaires de l’impérialisme allemand ont été remplacés par les gendarmes, les officiers, les autorités et les fonctionnaires de l’impérialisme français. Des milliers d’ouvriers et de fonctionnaires ont été chassés. Les biens d’un grand nombre de petits propriétaires ont été placés sous séquestre. Les grands capitalistes d’Alsace et de Lorraine, alliés autrefois avec les grands capitalistes allemands, sont actuellement les associés du grand capital français, avec lequel ils exploitent les masses ouvrières de l’Alsace et de la Lorraine.
«L’impérialisme français a confisqué apparemment le grand capital allemand. En réalité, les biens de ce dernier sont devenus la propriété de sociétés qui appartiennent au même trust. Les salaires des ouvriers d’Alsace et de Lorraine sont souvent inférieurs à ceux des ouvriers de France. L’impérialisme français a maintenu les vieilles lois allemandes chaque fois qu’elles permettaient une plus grande exploitation que les lois françaises. Les impôts communaux pèsent aujourd’hui encore plus lourdement sur les travailleurs et les paysans d’Alsace-Lorraine que sur ceux de l’Intérieur de la France, pendant que les gros capitalistes sont moins imposés en Alsace-Lorraine que chez nous.
«La langue française, officielle et obligatoire, a remplacé la langue allemande. Autrefois, c’était une minorité de la population qui était opprimée ; aujourd’hui, c’est la grande majorité. Les enfants quittent l’école sans connaître véritablement une langue. Les ouvriers, les paysans et les artisans ne peuvent se défendre auprès des autorités ni devant les tribunaux. Ceux qui ne parlent que l’allemand ou le dialecte alsacien sont supplantés par les fonctionnaires de l’Intérieur qui jouissent d’autres avantages encore. Le militarisme français empoigne notre jeunesse pour la jeter sur les champs de bataille de Syrie et du Maroc, où elle figure avec un pourcentage plus élevé que celui de l’Intérieur. Hindenburg et Ludendorff ont été remplacés par Pétain et Foch.
«L’indignation contre l’oppression croît de jour en jour. Elle se concentre dans un mouvement qui grandit, au sein duquel les masses populaires d’Alsace et de Lorraine commencent à revendiquer le droit de disposer d’elles-mêmes. Ce mouvement d’une partie de la classe ouvrière et de nombreux fonctionnaires alsaciens-lorrains, trouve un écho de plus en plus fort parmi les classes moyennes et les paysans. L’idée de revendiquer un plébiscite est déjà dans l’air.
«Certains éléments de la grande bourgeoisie utilisent ce mouvement pour obtenir un compromis avantageux avec les capitalistes français. Le parti communiste réclame donc un plébiscite qui permettra à tous ceux qui sont opprimés par l’impérialisme français d’exprimer leur volonté, en dehors de l’influence du gouvernement français et des puissances financières et industrielles. Le Parti communiste français réclame que le plébiscite auquel doivent participer les hommes et les femmes, soit précédé de l’évacuation de l’Alsace-Lorraine par les autorités civiles et militaires françaises. Il réclame également que le plébiscite soit contrôlé par les comités d’ouvriers et de femmes de la classe ouvrière ou paysanne, et en principe des milieux qui ne vivent pas de l’exploitation.
Tout en luttant de toute son énergie pour le droit de la population d’Alsace-Lorraine à disposer d’elle-même, le parti communiste exige la réalisation immédiate des revendications suivantes :
1°) La langue employée par l’administration, la justice, l’école sera celle pour laquelle la majorité de la population du lieu se sera prononcée. Retrait des fonctionnaires français.
2°) Suppression des impôts spéciaux que doivent payer les ouvriers en Alsace-Lorraine.
3°) Droit pour les soldats alsaciens-lorrains de faire leur service militaire en Alsace-Lorraine.
4°) Autonomie administrative.
«A bas l’oppression de l’Alsace-Lorraine par l’impérialisme français ! A bas la vie chère et les impôts Caillaux ! A bas l’esclavage des travailleurs de France, d’Alsace et de Lorraine par les banquiers anglo-saxons ! A bas la guerre du Maroc ! Vive la lutte commune des travailleurs, des paysans, des classes moyennes de France, ainsi que du peuple alsacien-lorrain, et des populations opprimées des colonies contre leur ennemi commun : l’impérialisme français».
La presse communiste reproduisit ce manifeste du 20 septembre 1925. D’après l’Humanité de Paris, 200 000, et d’après l’Humanité de Strasbourg 125 000 travailleurs, ouvriers et paysans, syndiqués, confédérés et unitaires communistes, et les sans-parti, représentés tous par 710 délégués, auraient exprimé la volonté de l’immense majorité des deux provinces d’Alsace et de Lorraine. Que ces chiffres aient été fortement exagérés, personne ne le contestera en ce qui concerne les 200 000 ou 125 000 personnes représentées par les 710 délégués. Toujours est-il que par ses exigences, le parti communiste se situait à la pointe avancée du combat autonomiste, d’un autonomisme très proche du séparatisme, sans que le gouvernement français ne pense à prendre des mesures coercitives contre les communistes comme il le fit contre le Heimatbund beaucoup plus modéré.
Or, le 5 octobre 1925 devaient se réunir en Suisse les ministres des Affaires Etrangères de plusieurs puissances occidentales pour préparer le Pacte de Garantie dit Accords de Locarno. Les communistes étaient persuadés que la question de l’Alsace-Lorraine y serait agitée, et dans cette intention, ils profitèrent du Congrès des Ouvriers et Paysans à Strasbourg, le 20 septembre 1925, pour faire approuver une lettre ainsi libellée :
«Messieurs les ministres des gouvernements capitalistes de France d’Angleterre, d’Allemagne, de Belgique et d’Italie.
Nous avons appris que la Conférence de Lucerne1 devait s’occuper à nouveau du sort de notre pays, puisque les représentants du gouvernement allemand doivent confirmer pour la deuxième fois depuis le traité de Versailles le renoncement définitif de l’Allemagne à l’Alsace-Lorraine.
«Les représentants des gouvernements capitalistes prétendent encore une fois traiter notre pays comme un objet de transaction et décider de notre sort sans consulter les masses ouvrières d’Alsace-Lorraine. Pour la seconde fois depuis le conflit mondial, le droit de disposer de soi-même, qui a été défendu et proclamé par les gouvernements alliés comme étant le but principal de la guerre, ne doit pas être applicable à notre peuple. Etant donné cette situation, le Congrès des Ouvriers et Paysans d’Alsace-Lorraine, véritable représentant des masses ouvrières de notre pays, considère comme étant de son devoir de protester contre ce nouveau marché et déclare dès à présent que le Pacte de Garantie ne saurait être applicable à l’Alsace-Lorraine. Nous déclarons que les masses ouvrières d’Alsace-Lorraine n’ont jamais renoncé et ne renonceront jamais à leur droit de disposer d’elles-mêmes.
«Nous réclamons en Alsace-Lorraine un plébiscite qui donnera l’occasion aux hommes et aux femmes de notre pays de décider du sort futur de ce dernier, en écartant au préalable la pression qui pourrait être exercée par les autorités civiles et militaires françaises. Nous demandons que les résultats du plébiscite soient contrôlés par des commissions élues par les masses ouvrières. Le gouvernement russe des ouvriers et paysans a accordé le droit de disposer d’eux-mêmes aux plus petits et aux plus arriérés des peuples de l’ancien empire du tsar. Il a été jusqu’à leur permettre la séparation. Des territoires, comme la Bachkirie, sont devenus des Républiques Autonomes qui jouissent d’une autonomie administrative complète et dont la langue maternelle est pratiquée à l’école, dans l’administration et en Justice.
«Les ouvriers et les paysans de notre pays, dont le degré de civilisation est beaucoup supérieur, n’ont même pas ces droits élémentaires. Nous stigmatisons en même temps le Pacte de Garantie que nous considérons comme une alliance des gouvernements capitalistes contre le premier Etat libre des Ouvriers et des Paysans, l’Union des Républiques Socialistes des Soviets.
1. Les communistes croyaient que la réunion aurait lieu à Lucerne et non à Locarno.
«Nous déclarons que les provinces «libérées» n’ont pas été libérées, mais qu’elles sont simplement passées sous le joug de l’impérialisme français qui est tout aussi pénible que le joug haï de l’impérialisme allemand. Nous informons officiellement et publiquement la Conférence des ministres des Affaires Etrangères que nos masses populaires ne reconnaîtront que la décision exprimée par un plébiscite, en ce qui concerne la question d’Alsace et de Lorraine. Si notre droit de disposer de nous-mêmes est à nouveau méconnu, les ouvriers et les paysans d’Alsace-Lorraine lutteront avec le prolétariat français pour ce droit.
«Le Congrès des Ouvriers et des Paysans d’Alsace-Lorraine».
Le 17 août 1922, à Strasbourg, Charles Hueber avait promis qu’il soulèverait la question de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine dans toutes les conférences internationales communistes. Il tint parole. Du 10 au 12 novembre 1925, les députés communistes de l’Europe se réunissaient à Bruxelles ; le député Charles Hueber y fit voter la résolution suivante :
«La Conférence des Députés Communistes de France, d’Allemagne, de Belgique, d’Angleterre, de Pologne, de Hollande et de Suisse, qui s’est réunie à Bruxelles du 10 au 12 novembre 1925, constate que bien qu’il s’en défende et affirme avoir libéré l’Alsace-Lorraine, l’impérialisme français n’a fait que remplacer dans ce pays frontière la dictature allemande par sa propre dictature ; dictature renforcée encore par l’envoi d’un grand nombre de fonctionnaires français de l’administration, de la gendarmerie et de la police, par le mépris de la langue du pays, par l’expédition de soldats alsaciens-lorrains sur les champs de bataille des colonies, par la réduction des salaires accompagnée du maintien d’impôts et de prélèvements spéciaux à l’Alsace-Lorraine, et enfin par la suppression d’une série de conquêtes sociales du prolétariat alsacien-lorrain.
«Considérant que la lutte entre les impérialistes français et allemands pour la possession de l’Alsace-Lorraine n’a d’autre but que d’assurer à l’impérialisme vainqueur l’exploitation des richesses du sol et de la population ouvrière du pays, la conférence déclare que seul le peuple alsacien-lorrain, qui n ‘a jamais été consulté sur cette question, a le droit de décider de son propre sort, même s’il faut aller jusqu’à la séparation complète d’avec chacune des grandes puissances qui veulent l’asservir.
«La Conférence approuve l’appel du Parti communiste français au Congrès ouvrier et paysan de Strasbourg, de même que la lettre ouverte que ce Congrès a adressée à la Conférence des ministres de Locarno, réclamant pour les Alsaciens-Lorrains le droit de disposer d’eux-mêmes.
«En présence de l’oppression permanente des masses ouvrières d’Alsace-Lorraine, la Conférence donne son appui à celles-ci dans leur revendication pour un référendum populaire qui doit donner à la population d’Alsace-Lorraine la possibilité de se prononcer sur son propre sort La Conférence appuie la revendication actuelle des larges masses ouvrières d’Alsace-Lorraine qui réclament l’introduction immédiate d’une autonomie administrative complète dans le cadre de la France, accompagnée du retrait de l’administration française, la reconnaissance de la langue du pays et l’établissement d’une représentation pour l’Alsace-Lorraine (Landtag). La Conférence déclare toutefois que la véritable libération nationale de la population d’Alsace-Lorraine de tout joug impérialiste ne pourra se réaliser et se consolider que par la lutte révolutionnaire et la victoire des masses ouvrières et paysannes».
Après le vote de cette résolution, le député allemand Stoecker donna lecture d’une déclaration des communistes allemands :
«Le Parti communiste allemand approuve la résolution commune sur la question d’Alsace-Lorraine et salue l’attitude du Parti communiste français. Il soutiendra, d’un commun effort avec les communistes français, la lutte des ouvriers et des paysans alsaciens et lorrains contre toute oppression impérialiste. Comme les masses travailleuses d’Alsace-Lorraine souffraient jadis de la dictature de l’impérialisme allemand, elles souffrent aujourd’hui de l’asservissement à l’impérialisme français. Nous soutenons les aspirations du peuple alsacien-lorrain à l’autonomie et nous attendons que les ouvriers et les paysans d’Alsace-Lorraine prennent conscience chaque jour davantage que leur libération définitive ne saurait venir que de la révolution prolétarienne, résultat du renversement de toute dictature capitaliste. L’autonomie, ne sera réalisée qu’au sein d’une Union des Républiques Soviétiques d’Europe».
Il est intéressant de relever les noms de quelques députés communistes présents à la Conférence de Bruxelles des 10 au 12 novembre 1925. On trouve, pour la France, les députés Marcel Cachin (1869-1958), André Marty (1886-1956) et Charles Hueber (1883-1943) ; pour l’Allemagne, Stoecker, Heckert, Hoernle, Hoellein ; pour la Grande-Bretagne, Saklatwoka ; pour la Belgique, Jacquemot, Overstraeten ; pour la Suisse, Welti ; etc.
Cette position des communistes français et allemands en faveur de l’autonomie, voire même de l’indépendance de l’Alsace-Lorraine, permet de comprendre la collusion entre la France bourgeoise et les Nazis allemands, et leur commune opposition à la fois aux communistes et aux autonomistes ; on a vu au chapitre précédent comment la France finançait à cette époque Adolphe Hitler et lui permit de devenir le maître de l’Allemagne.
6. Le Front Unique des autonomistes et des communistes
Un événement important marqua la date du 1er février 1926 : ce soir-là fut constitué un front unique (Einheitsfront) entre les communistes et les autonomistes de la Volkspartei ou autonomistes cléricaux. Les agents de cet accord étaient Joseph Rossé pour les autonomistes et Jean-Pierre Mourer pour les communistes.
Ce dernier était né en Moselle, à Wittring, le 19 août 1897, et écrivait son nom tantôt Murer, tantôt Mourer. Employé des Chemins de fer d’Alsace-Lorraine, il militait depuis sa première jeunesse dans les rangs des communistes et il devint rapidement secrétaire de l’Union des syndicats de cheminots d’Alsace et de Lorraine.
Joseph Rossé rédigea le communiqué de presse ainsi conçu :
«Une réunion a eu lieu hier soir à Strasbourg, entre les délégués de la Fédération des fonctionnaires d’Etat d’Alsace et de Lorraine et le Comité d’action des cheminots d’Alsace et de Lorraine. Cette réunion avait pour but d’examiner la situation dans laquelle se trouvent les fonctionnaires de l’Etat et les cheminots. On a pu constater une harmonie parfaite entre les deux organismes et on a décidé à l’unanimité une action commune aux fins d’assurer un front unique (Einheitsfront) pour la défense des revendications générales et particulières».
Le 5 février 1926, Jean-Pierre Mourer allait déclarer au Comité Central du Parti communiste français à Paris : «Notre parti a proclamé dans son manifeste du Congrès ouvrier et paysan de Strasbourg le droit du peuple alsacien-Lorrain à disposer de lui-même. Il soutiendra ce droit sans réserve jusqu’à la séparation d’avec la France, si le peuple en décide ainsi. Nous-mêmes demandons un libre plébiscite où nous réclamons l’autonomie complète dans le cadre de l’Etat Français».
Deux jours plus tard, le 7 février 1926, Joseph Rossé lui donna la réplique au cours d’une réunion des fonctionnaires du Cadre local à Strasbourg : «Nous souffrons et nous crevons sous la camisole de force de l’administration française. Je combattrai l’assimilation parisienne avec la dernière énergie, au risque d’être qualifié de Boche, de Bavarois ou de Prussien !» Et après qu’il eût ajouté «qu’à cette occasion, j’irai jusqu’à sacrifier ma situation», il fut longuement ovationné par l’auditoire. Il terminait son discours par cette menace : «Pour obtenir satisfaction, non seulement nous ne reculerons pas devant une grève, mais encore nous ne craindrons pas d’employer tous les moyens légaux et illégaux (Nicht allein haben wir keine Angst vor einem Streik, sondern wir scheuen uns selbst ment, alle gesetzlichen und ungesetzlichen Mittel anzuwenden)». Et en répétant qu’il irait jusqu’à sacrifier sa situation, il déchaîna de nouveau une tempête d’acclamations.
Au cours de son discours, Rossé avait également récusé les statistiques publiées par le préfet du Bas-Rhin en ce qui concernait les Alsaciens-Lorrains de statut local parmi les fonctionnaires subalternes et supérieurs : «Le préfet a déclaré que ces statistiques lui avaient été fournies par les différents bureaux. Il a «peut-être» agi de bonne foi, mais en tout cas, nous tenons à affirmer que tous les emplois supérieurs où il y a des décisions à prendre sont occupés par des fonctionnaires de l’Intérieur».
La Zukunft avait consacré un long article à la réunion de Rossé à Strasbourg :
«L’importante réunion des fonctionnaires et instituteurs de dimanche dernier 7 février 1926, a eu lieu dans la ligne du mouvement pour les droits ethniques (Heimatrechte). Le chef des fonctionnaires, Rossé, a prononcé un discours courageux qui a donné la mesure de cette puissante manifestation en faveur de la défense des droits ethniques sacrés et de nos libertés. Au cours de cette réunion, M. Rossé a eu le grand mérite :
1 d’avoir dénoncé les agissements anti-alsaciens du Syndicat National (dirigé par le professeur socialiste de l’Ecole Normale de Strasbourg, M.E. Naegelen (1892-1978), originaire de Belfort ;
2° d’avoir montré pour la première fois dans une assemblée publique que toutes les protestations et toutes les interventions faites à Paris pour régler les questions d’Alsace-Lorraine n’avaient donné aucun résultat ;
3° d’avoir invité tous les Alsaciens-Lorrains à s’unir pour lutter en faveur des droits ethniques.
«Rossé est prêt à sacrifier sa personne et sa situation dans ce combat. Il a aussi déclaré que la statistique du préfet n’était qu’une machination contre le mouvement des droits ethniques. La réunion des fonctionnaires alsaciens-lorrains a été un succès complet pour le mouvement des droits ethniques. Conscients de leurs droits, de véritables Alsaciens-Lorrains se sont montrés tels qu’ils sont : moralement forts face aux falsifications d’un gouvernement. M. le Préfet n’a pas paru dans cette réunion».
Deux jours après, le 9 février 1926, le «Comité d’action des syndicats des cheminots unifiés, des fonctionnaires et instituteurs d’Alsace et de Lorraine», dirigé par Jean-Pierre Mourer (1897-1947), proclamait la grève ethnique : «A l’unanimité, le Comité d’action proclame sa volonté d’obtenir le triomphe des revendications des cheminots par le seul moyen non encore employé jusqu’ici, la grève, en étendant le front de combat à toutes les organisations d’Alsace et de Lorraine qui sont disposées à prendre part à la lutte pour la reconnaissance des droits des Minorités Nationales opprimées et pour la défense des revendications les plus élémentaires, des droits aux salaires et aux traitements convenables». En fait, pour des motifs ignorés, la grève prévue n’eut pas lieu en février.
Pourtant, le 15 février 1926, l’Humanité de Paris publiait un long manifeste du Comité Central de Paris sous le titre : «La question d’Alsace-Lorraine. — Au prolétariat français». On pouvait y lire entre autre :
«A cette heure, le PCF soutient les revendications immédiates suivantes formulées par les masses alsaciennes et lorraines elles-mêmes ; en même temps, il proclame à nouveau pour les Alsaciens et les Lorrains le droit à disposer d’eux-mêmes jusqu’à la séparation totale si la population en décide ainsi.
1 — Augmentation des salaires et des pensions, échelle mobile, réintégration des salariés frappés pour faits de grèves ou pour leur activité politique.
2 — Nationalisation des biens confisqués après l’armistice.
3 — Développement des réformes sociales et abolition de tous les impôts spéciaux à l’Alsace-Lorraine.
4 — Autonomie administrative des Chemins de fer et versement des bénéfices à l’Alsace et à la Lorraine.
5 — Faculté pour les Alsaciens et les Lorrains d’accomplir leur service militaire en Alsace et en Lorraine.
6 — Révision de tous les postes de fonctionnaires sous le contrôle des organisations syndicales.
7 — Remplacement de la police et de la gendarmerie française par une milice alsacienne et lorraine.
8 — Usage de la langue maternelle à l’école et pour tous les actes officiels.
9 — Autonomie dans le cadre français et institution d’un Landtag d’Alsace-Lorraine.
«Le parti communiste se prononce à nouveau pour le libre plébiscite, réclamé pour la première fois par le congrès ouvrier et paysan de Strasbourg (20 septembre 1925). Le prolétariat français ne permettra pas qu’une poignée de capitalistes, au nom de la nation française, se joue de tout un peuple. Il ne permettra jamais que cette terre d’Alsace et de Lorraine, arrosée au cours des siècles de tant de sang et de larmes, serve de barrière entre les prolétariats frères de France et d’Allemagne.
«Le parti communiste, tout en appelant le prolétariat français à soutenir la lutte nationale des Alsaciens et des Lorrains, sait que la pleine libération des opprimés ne viendra que par le renversement de la domination capitaliste, l’instauration du gouvernement ouvrier et paysan, et sera comme en Russie l’œuvre de la Révolution victorieuse».
Enfin, dans le même journal, L’Humanité de Paris, le député Charles Hueber publiait un autre article le 9 mars 1926 : «La question d’Alsace-Lorraine», où se trouvaient les passages suivants :
«Les masses laborieuses d’Alsace et de Lorraine n’ont jamais renoncé au droit de libre disposition d’elles-mêmes. Ce qu’ont décidé, au cours des conférences sur le sort des Alsaciens-Lorrains, des représentants des gouvernements capitalistes ne nous regarde point. Nous ne reconnaissons pas le traité de Versailles, ni aucun traité élaboré entre diplomates capitalistes, nationalistes et impérialistes. Sur aucun de ces traités n’a été apposée la signature d’un ouvrier alsacien-lorrain, d’un paysan alsacien-lorrain.
«Les ouvriers et les paysans ont clamé leur volonté nette à leur congrès de Strasbourg, accueillant par des tempêtes d’acclamations le Manifeste du Parti communiste français. Depuis, au cours de nombreuses assemblées immenses, la population a fait sienne nos revendications, et dans tout le pays, de la Suisse jusqu’au Luxembourg, du Rhin aux plus lointaines vallées des Vosges, dans des centaines de réunions, des masses populaires exploitées et trompées vont discuter elles-mêmes de leur propre sort.
«L’avalanche se forme. Le joug fiscal, la vie chère, les bas salaires, poussent les ouvriers dans des mouvements de lutte contre le capitalisme et l’impérialisme. Les fonctionnaires se dressent contre le gouvernement. Ils luttent, unis au prolétariat révolutionnaire et aux travailleurs de France, pour l’autonomie de l’Alsace-Lorraine».
Mais L’Humanité d’Alsace-Lorraine ne restait point muette sur la question de l’autonomie ; le 16 février 1926, donc le lendemain du grand article de L’Humanité de Paris, elle écrivait sous le titre «Pour l’autonomie de l’Alsace-Lorraine — Peuple et Parti» :
«Nous ne voulons retirer aucun avantage personnel : nous avons plus à cœur la libération du peuple alsacien-lorrain du joug étranger qu’une clique vendue, n’ayant que des intérêts privés. C’est pourquoi nous crions : «Nous sommes là !» Un communiste est toujours avec ceux qui souffrent, avec les opprimés, les humiliés et les non-libérés. Pour nous communistes, auxquels on a reproché d’être des sectaires, il apparaît que tous les ouvriers, les employés, les fonctionnaires d’Alsace-Lorraine, quelle que soit leur opinion, souffrent sous la domination de Paris. Les gouvernements de droite ou de gauche ne font pas de différences entre les radicaux, les cléricaux, les socialistes ou les communistes, lorsqu’il s’agit de questions d’impôts, de salaires ou de mettre à l’arrière-plan les éléments autochtones. Dans leurs méthodes d’oppression, les Parisiens ne connaissent plus de parti, ils ne connaissent que les Alsaciens-Lorrains. Pour répondre à ce procédé brutal de nos conquérants, il n’y a qu’un moyen : l’unité de front des opprimés du pays ! Que tous ceux qui soutiennent loyalement le peuple marchent la main dans la main ! Tout pour l’action commune !»
C’est donc dans un climat politique déjà passablement échauffé qu’éclata le 7 juin 1926 le Manifeste du Heimatbund, qui comptait parmi ses signataires un certain nombre de cheminots communistes. Le lendemain 8 juin, le Comité d’action régionale des ouvriers et paysans rendait public dans L’Humanité d’Alsace-Lorraine un long article, banalement intitulé : «Création d’un Heimatbund qui réclame l’autonomie politique». Il posait des «questions de conscience» au nouveau venu sur le terrain politique, en prévision du Congrès des ouvriers, paysans et du Parti communiste à Strasbourg, du 12 au 15 juin 1926 :
«Nous aurions préféré vous adresser les questions et remarques suivantes avant la publication de votre Manifeste. Malheureusement, à la suite de circonstances fâcheuses, nous n’en avons eu connaissance qu’aujourd’hui, c’est-à-dire au moment où il a été mis à la disposition de la presse pour être publié. Le camarade Hueber à qui vous l’aviez envoyé il y a quelques jours pour qu’il le signe, se trouvait dans une maison de santé. Nous constatons qu’il semble y avoir possibilité de faire un bout de chemin ensemble.
«Nous saluons le fait qu’une ligue (Bund) a été créée pour combattre ouvertement en faveur de l’autonomie politique de l’Alsace-Lorraine que le Congrès des ouvriers et paysans de Strasbourg avait réclamée le 20 septembre 1925 et que nous avions revendiquée, seuls jusqu’à présent avec le Parti communiste.
«1 — Le Heimatbund est-il prêt à lutter pour le droit du peuple alsacien-lorrain à disposer de lui-même et surtout pour un plébiscite qui ne sera soumis à aucune influence impérialiste ?
«2 — Est-il prêt à lutter avec l’Internationale révolutionnaire, seule à combattre pour la libération des peuples opprimés, ou place-t-il tout son espoir en la Société des Nations, instrument des impérialistes contre les peuples des colonies et les Minorités Nationales au Tyrol, en Tchécoslovaquie, en Bessarabie, en Pologne, en Irlande et en Alsace-Lorraine ?
«3 — Est-il prêt dans sa lutte contre tous les impérialismes, à aller jusqu’au bout, c’est-à-dire l’expropriation immédiate des gens du Comité des Forges qui ont acquis des richesses placées sous séquestre en Alsace-Lorraine ; pour l’amélioration de la situation économique des ouvriers, employés, fonctionnaires, paysans, aux dépens des grands capitalistes ; contre le fascisme français, les cléricaux Millerand, de Castelnau, de Kérillis, Daudet et Valois ?
«4 — Est-il prêt à constituer des comités communs de défense et d’autres organisations, en vue d’obtenir la révision de tous les jugements des Commissions de Triage ? «Lorsque nous aurons obtenu des précisions au sujet de ces questions nous pensons qu’il nous sera possible de collaborer avec vous. En tous cas, nous vous invitons dès aujourd’hui à participer aux discussions publiques que nous allons ouvrir dans toute l’Alsace-Lorraine.
«Toutefois, si le Heimatbund veut réaliser l’unité de front de toutes les classes du peuple alsacien-lorrain contre l’impérialisme français, il doit écarter comme condition «le respect complet des conceptions chrétiennes», car pour nous et pour les centaines de mille d’ouvriers et de paysans de gauche, il faut lutter pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat aussi bien que contre le grand capital et l’impérialisme. Nous refusons nettement de provoquer la confusion, par ces conceptions étrangères, dans la lutte pour la libération sociale et nationale qui offre un vaste terrain d’entente. Nous refusons de combattre pour les droits de l’Eglise, car nous considérons qu’ils ne font pas partie des droits ethniques (Heimatrechte). Il faut donc que le Heimatbund écarte complètement cette question, s’il tend vers l’unité de front de toutes les classes du peuple alsacien-lorrain contre l’impérialisme français.
«Enfin, quels sont les moyens envisagés par le Heimatbund pour atteindre les buts qu’il se propose ? Nous sommes convaincus qu’un combat extra-parlementaire très énergique, grâce à la mobilisation de nos masses de paysans, d’ouvriers et de la classe moyenne, contribuera à obtenir un but aussi limité que l’autonomie politique dans un Etat bourgeois.
«Si une réponse claire nous parvient et si une action commune est possible, nous organiserons en commun un référendum dans toutes les communes d’Alsace-Lorraine, dans toutes les entreprises et les bureaux. Nous soulignons que le droit de notre peuple à disposer de lui-même ne trouvera des défenseurs que dans notre classe ouvrière et ses alliés, le prolétariat de l’Intérieur et de tous les pays soumis aux impérialistes, la Russie Soviétique, les peuples opprimés des colonies et les Minorités Nationales. Nous vous prions de répondre clairement aux questions que nous vous posons. Nous invitons tous les ouvriers alsaciens-lorrains, les paysans et la classe moyenne, toutes les organisations et communes qui partagent notre point de vue, à donner par écrit leur adhésion au Comité d’action qui a été chargé par le Congrès des ouvriers et paysans de Strasbourg de grouper en une organisation tous les ouvriers, paysans et la classe moyenne, qui sont prêts à lutter pour obtenir au peuple alsacien-lorrain le droit de disposer de lui-même et l’autonomie, telle qu’elle a été accordée aux peuples de la Russie Soviétique.
«Le Comité d’Action du Congrès des Ouvriers et Paysans de Strasbourg :
Charles Hueber, député, Strasbourg ; Emile Fritsch, cheminot, maire de Basse-Yutz ; Charles Hornecker, secrétaire de syndicat, Mulhouse ; Charles Ditner, maire d’Amneville ; Ernest Haas, rédacteur, Strasbourg ; Weibel, menuisier, conseiller municipal de Colmar ; Frédéric Wuertz, cultivateur, maire de Pisdorf ; Henri Heckel, cultivateur à Pisdorf ; Joseph Kerbel, cheminot, adjoint au maire de Basse-Yutz ; Adolphe Hungler, cheminot, adjoint au maire de Basse-Yutz ; Frédéric Metzger, métallurgiste, conseiller municipal de Grafenstaden ; Emile Fuerstoss, cheminot, ancien conseiller général, à Bischheim ; Jean-Pierre Mourer, secrétaire de syndicat, Strasbourg ; Emile Béron, métallurgiste à Rombas ; F.-Wilhelm Liebrich, rédacteur à Metz ; Lucien Witz, mineur à Algrange ; Dechbacher, mineur à Guebwiller ;
George Schreckler, secrétaire des Jeunesses Communistes, Strasbourg ; Victor Hermann, cheminot de Gambsheim ; Victor Doriath, cheminot de Strasbourg ;
Charles Lorenz, président du Comité d’Action des cheminots et des fonctionnaires d’Alsace-Lorraine, Strasbourg ; Joseph Paulus, employé à Eckbolsheim ; Frédéric Quiri, artisan à Wolfisheim ; Florent Stenglér, typographe à Metz ; Meinrad Meyer, cultivateur à Hanwiller-les-Bitche ; Hengstler, coiffeur, président de l’Union des Sociétés chorales ouvrières, à Strasbourg ;
Paul Meyer, secrétaire de syndicat, à Strasbourg ; Joseph Mohn, secrétaire de syndicat, à Strasbourg ; Brutschy, ex-instituteur, à Metz ;
Lucien Bonn, président de la Fédération sportive du Travail d’Alsace-Lorraine, à Strasbourg ; Eugène Mathis, rédacteur à Metz.
«Le secrétaire Hueber étant actuellement souffrant, on est prié d’adresser la correspondance :
Pour l’Alsace, à Jean-Pierre Mourer, 8 rue de l’Argonne, Strasbourg ; Pour la Lorraine, à Florent Stengler, typographe, 12 rue Dupont des Loges, Metz».
Les conditions, telles qu’elles étaient exprimées, notamment l’abandon des principes chrétiens en politique, ne permettaient pas aux membres du Heimatbund de répondre aux avances du Comité d’action communiste. Mais les sanctions de Pierre Laval, qui dès le 11 juin s’abattaient sur les Heimatbundler, allaient réaliser un accord pratique entre communistes et Heimatbund. Alors que la Volkspartei se trouvait paralysée par son aile bourgeoise, nationaliste et anti-autonomiste, les communistes réagirent assez rapidement. Le mercredi 16 juin 1926, ils organisèrent à l’Aubette (Place Kléber), pour 20 h. une grande manifestation de protestation. Le tract distribué à cette occasion disait:
«Le Parti communiste de la région Elsass-Lothringen, à la population de Strasbourg et des environs :
«Depuis 8 années, l’on foule aux pieds les droits de notre peuple. Le combat contre l’oppression devient de jour en jour plus vif. Pour mieux démontrer ce qu’est la «Liberté», la bande de capitalistes parisiens a imaginé un nouveau coup. Les signataires du Manifeste du Heimatbund vont être sanctionnés. Le gouvernement répond à nos demandes par des sanctions qui frappent aujourd’hui les autonomistes, et demain, les organisations des ouvriers et des fonctionnaires. Nous communistes, nous avons expliqué que nous soutenons le mouvement autonomiste. Nous ne souffrirons pas que quelque part quelqu’un qui s’est engagé pour l’autonomie — peu importe qui — soit sanctionné pour ce motif (Wir werden nicht dulden, dass irgend jemand, der fur die Autonomie eingetreten ist, gleich, wer es auch sei, dafür gemassregelt werde). Nous communistes, nous tenons parole ! Nous répondrons à la déclaration de lutte du gouvernement et des fascistes. Nous ne supporterons pas que ceux qui menacent de troubler notre manifestation de masse puissent passer à l’action. Tous dehors pour la protestation ! (Alles heraus zum Protest !)
Ce même 16 juin 1926, 10 cheminots signataires du texte du 8 juin 1926, parfois appelé «Heimatbund communiste», étaient suspendus de leurs fonctions ; le 30 juin, le Conseil d’Enquête, refusant de suivre la volonté gouvernementale, décidait que ces cheminots seraient simplement, et pour la dernière fois, l’objet d’une réprimande. Furieux de cette opposition, Bauer, directeur des Chemins de fer d’Alsace-Lorraine, révoqua de par sa propre autorité, le 20 juillet 1926, les sept cheminots suivants : Lucien Bonn, employé à la Direction des Chemins de fer, secrétaire général de l’Union des syndicats des cheminots d’Alsace et de Lorraine (CGTU) ;
Emile Fuerstoss, ouvrier aux ateliers de Bischheim, ancien conseiller général du Bas-Rhin, ancien secrétaire général de l’Union des syndicats des cheminots d’Alsace et de Lorraine ; Charles Moerschel, serrurier aux ateliers de Bischheim ; Victor Hermann, ouvrier aux ateliers de Bischheim ; Hungler de Thionville, Kerbel de Thionville et Fritsch, de Basse-Yutz.
Pendant que la procédure des sanctions suivait son cours, se tint à Lille, au mois de juin 1926, le congrès national communiste, à la fin duquel fut votée une longue motion :
«Seul le Parti socialiste, jadis défenseur de la même autonomie sous le régime de l’impérialisme allemand, nie la profondeur du mouvement populaire vers l’autonomie et se démasque une fois de plus comme le plus fidèle agent de la bourgeoisie. Aux côtés du prolétariat révolutionnaire s’est formée une ligue d’intellectuels, d’artisans et de classes moyennes, se réclamant de l’autonomie politique dans le cadre de la France. L’élargissement du mouvement, l’entrée des classes moyennes dans la lutte, ont affolé le gouvernement qui doit enregistrer la faillite de sa politique et de ses manifestations nationalistes dans le pays.
«Le gouvernement ne s’est pas contenté de voler la bouchée de pain à des fonctionnaires qui, pour la plupart, ont vieilli dans leur service, dont d’aucuns sont pères de famille de 6 enfants, mais il a interdit toute réunion publique et toute manifestation ayant trait à la discussion sur l’autonomie politique de l’Alsace-Lorraine. Il a donc confirmé la profondeur du mouvement pour l’autonomie politique qui n’est pas une revendication communiste, mais qui est née de l’exploitation et de l’oppression économiques éhontées de larges masses humaines. Cette situation pousse à une solution révolutionnaire ; le Comité des Forges sent le danger et tente de se prémunir contre lui.
«Les sanctions prises montrent l’importance du problème. Le Congrès National du PCF proteste de la façon la plus énergique contre les poursuites engagées contre les fonctionnaires et agents des services publics d’Alsace-Lorraine et exige leur réintégration pure et simple».
La colère monta encore d’un degré lorsque la révocation définitive des cheminots fut divulguée par la presse. Le 21 juillet 1926, L’Humanité as Strasbourg écrivait :
«Le directeur des Chemins de fer d’Alsace et de Lorraine a décidé hier de révoquer les cheminots qui avaient signé le Manifeste autonomiste et l’Appel du Parti communiste. On a osé faire cela malgré les protestations de la majorité du peuple alsacien-lorrain. On a poussé le cynisme et impudence jusqu’à l’extrême. Seize cheminots (9 du Heimatbund et 7 de l’Appel) sont privés de leurs moyens d’existence, parce qu’une poignée de chauvins l’a voulu. Anathème et honte à tous ceux qui ont prêté leur concours aux nationalistes et aux socialistes-traîtres, à ces pitoyables laquais de la grande bourgeoisie française.
«Le peuple alsacien-lorrain les connaît tous et il se vengera tôt ou tard Nous demandons à tous les ouvriers, fonctionnaires, paysans, artisans à tous ceux qui ont encore le sentiment de l’honneur, de relever avec la dernière énergie cette provocation infâme. Protestez ! Organisez partout des manifestations ! Montrez les dents à l’impérialisme français ! Jetez au diable ces vendus de parlementaires qui passent en souriant sur 16 cheminots privés de pain et qui ont encore l’audace de se dire représentants du peuple ! Jusque-là, mais pas plus loin ! Ce doit être le cri du peuple alsacien-lorrain. Il y aura une fin ! Nous le promettons à la racaille impérialiste !»
L’Elsaesser Kurier de Colmar s’élevait aussi contre la révocation des cheminots : «Le roi des Chemins de fer (Bauer), qui non seulement touche un traitement princier sorti de notre caisse, mais empoche également une gratification de presque 50 000 francs, jette par un trait de plume 16 cheminots indigènes sur le pavé sans même leur reconnaître le droit à la pension !»
L’une des sanctions qui, outre celles qui frappaient les 16 cheminots, avaient attiré le plus l’attention, était celle prise contre Joseph Rossé, professeur à l’Ecole Primaire Supérieure et président de la puissante Fédération des fonctionnaires du Cadre local d’Alsace et de Lorraine. La Chambre de discipline de Colmar l’avait convoqué le 28 juillet de 10 à 12 h et de 14 h 30 à 19 h. Une centaine de personnes assistaient aux séances. Pierrot, directeur de l’école d’Ingersheim et Schmitt, professeur-adjoint de Rossé à Munster pendant la guerre, firent l’éloge du prévenu. Schmitt rappelait qu’en 1916, Rossé avait récolté 5 jours d’arrêts pour avoir pris sur le front, la défense d’Alsaciens maltraités par leurs sous-officiers. Le chanoine et député Eugène Müller déclara que le mouvement autonomiste était uniquement «le cri d’alarme d’une génération sacrifiée». L’abbé Haegy témoigna que des personnalités de l’Intérieur lui avaient assuré que le Manifeste du Heimatbund ne contenait rien de répréhensible. Le Dr Vazeille, ancien député, fédéraliste convaincu dont la police photographiait la correspondance, déclara que l’autonomie de l’Alsace constituerait le premier pas vers les Etats-Unis d’Europe, dont elle formerait le centre avec Strasbourg comme capitale. Le Dr Eugène Ricklin affirmait que la culture alsacienne est basée sur des principes et des fondements germaniques : «Si nous demandons l’autonomie, c’est dans le but de défendre nos particularités alsaciennes et pour nous opposer à une assimilation outrancière». Parmi les autres témoins en faveur de Rossé, il y avait Jean Keppi, Camille Dahlet, le député Camille Bilger, Heusner, Hertzog, futur maire de Colmar, Bouillet, Fendt, Grilneisen, Médard Brogly, ancien et futur député et sénateur, etc. La défense était assurée par maître Zilliox et maître Kraehling. Me Zilliox reprocha au gouvernement le favoritisme chez les fonctionnaires, vice qui n’existait pas sous le régime allemand. Me Kraehling donna lecture de nombreux articles de journaux et de revues publiés à l’Intérieur, beaucoup plus violents contre le gouvernement et son régime que le Manifeste du Heimatbund et dont les auteurs n’avaient jamais été inquiétés : il y avait donc visiblement deux poids et deux mesures ! Et lorsque Joseph Rossé sortit, il fut acclamé aux cris de «Vive Rossé !» Il n’en fut pas moins révoqué.
7. Le «Dimanche Sanglant» (22 août 1926)
Cependant, face au Front unique du Heimatbund et des communistes, s’était constitué un front fasciste et anti-autonomiste. Ce contre-front comprenait d’abord les «Engagés Volontaires Français» et les «Anciens de la Légion Etrangère» qui faisaient étalage bruyant d’un patriotisme d’opéra et qui se sentaient mal dans leur peau depuis que l’armistice avait mis fin aux stupides et gigantesques boucheries humaines de la civilisation européenne. On a déjà pu apprécier au cours du chapitre la bravoure de ces gens dans l’affaire de Lapoutroie (Schnierlach), le 13 juin 1926.
Il y avait encore dans ce camp l’aile nationaliste et patriote de la Volkspartei que les francophiles affectaient d’appeler «Union Populaire des Républicains Nationaux d’Alsace» (UPRNA) et qui, en bons bourgeois, mettaient leur promotion personnelle et celle de leur famille avant celle du peuple qu’ils représentaient, comme aussi l’Eglise catholique au service de l’Etat. Le général et sénateur Robert Bourgeois n’avait-il pas prononcé le 20 juin 1926 à Thann un violent réquisitoire contre les hommes du Heimatbund, «des inconnus sans notoriété aucune, hormis quelques autonomistes notoirement connus» ? N’avait-il même pas été, en bon «Revenant», jusqu’à féliciter personnellement Pierre Laval de s’être montré énergique et d’avoir pris de bonnes sanctions contre ces mauvais Alsaciens-Lorrains ? Et le député Oberkirch n’assistait-il pas aux réunions des royalistes de l’Action Française ?
C’étaient ces derniers précisément, qui étaient alors les plus fanatiques adversaires de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine. Le samedi 19 juin 1926, «s s’étaient réunis au nombre d’une quinzaine à la «Brasserie du Pêcheur» à Strasbourg, dans le but de créer l’Union Nationale des Provinces Recouvrées, afin de lutter «contre les menées autonomistes de la Zukunft et du Heimatbund». Les invitations avaient été adressées à toutes les associations patriotiques strasbourgeoises qui déléguèrent un de leurs membres à la réunion.
Le cerveau de ce nouveau mouvement d’extrême-droite était le délégué régional de l’Action Française à Strasbourg, Jacques Denisane, un ancien aviateur de la guerre, grand et sec. «Tête brûlée ayant gaspillé deux ou trois héritages successifs, grand seigneur et pochard (ivrogne), fanfaron, casse-cou, il n’avait jamais ouvert un livre, mais était naïvement respectueux des choses de l’esprit, auxquelles il refusait de rien entendre». Son groupe de royalistes strasbourgeois comportait, «à côté des idéalistes, un certain nombre de fantaisistes, de déséquilibrés et d’aventuriers, au sens le plus vulgaire du mot»1.
Outre Denisane, il y avait à la réunion le président de la section strasbourgeoise des Médaillés Militaires, Fidéri, et le secrétaire général de l’Union nationale des Combattants, Ruff. Un comité provisoire fut nommé sous la présidence du conseiller général du Haut-Rhin, Ostermeyer, assisté de Huck, employé aux Grands Moulins de Strasbourg, de Schlatter, employé des établissements Solvay, de Hahn, président des Sociétés d’Aviron, de Kubler, journaliste, et de Paul Bourson, un journaliste que le lecteur connaît déjà.
Denisane prit la parole pour déclarer «qu’il était au courant mieux que quiconque de la situation politique en Alsace, qu’il possédait des renseignements sûrs, que le danger était grave et imminent» ; il préconisait l’action directe et mettait à la disposition du Comité en formation une force armée de 10 000 hommes ; il avait fourni à la préfecture des renseignements sur le mouvement autonomiste, mais «les rapports sur la Zukunft et le Heimatbund n’étaient pas encore sortis de la Préfecture que déjà les gens de la Zukunft en avaient connaissance ; il ne fallait pas se leurrer : le danger était grave». Et pour montrer la force des autonomistes alsaciens-lorrains, Denisane ajoutait : «Si un régiment quittait Strasbourg pour aller rétablir l’ordre à Sélestat, il serait décimé avant d’arriver !»
L’un des assistants fit remarquer l’intérêt d’adopter un insigne ; Denisane émit l’avis que la «Fleur de Lys» était tout indiquée. Puis l’on essaya de mettre sur pied une grande manifestation patriotique de protestation contre les menées autonomistes et l’on proposa le 14 juillet suivant. En bon royaliste, Denisane rejetait cette date révolutionnaire et ne réussit qu’à dresser l’auditoire contre l’Action Française. L’assemblée décida d’agir sans les royalistes, au cas où ceux-ci persisteraient dans leur attitude. On envisagea aussi la fusion de toutes les forces patriotiques sans distinction de partis ni d’opinions politiques pour détruire l’autonomisme. Les moyens à employer seraient examinés dans la prochaine assemblée prévue pour le samedi suivant.
1. Robert Heitz : Souvenirs de jadis el de naguère, p. 93 et p. 96.
Le dimanche 27 juin 1926, les royalistes organisèrent une manifestation de l’Action Française, au cours de laquelle Léon Daudet (1868-1942) devait prendre la parole dans la Halle de l’ancienne gare de Strasbourg. Denisane était prêt : «Les matraques sont aiguisées. Elles ne demandent qu’à marcher !»
Cependant, les communistes voulaient absolument obtenir le retrait des sanctions de Laval. Le 19 juin 1926, le député Charles Hueber pour le Bas-Rhin, le secrétaire de syndicat Charles Hornecker pour le Haut-Rhin et le typographe Florent Stengler pour la Moselle, lancèrent un appel aux socialistes, aux membres de la Volkspartei, «notamment aux sections de Colmar et de Haguenau», à l’Union Républicaine de Lorraine, au Parti radical-socialiste du Bas-Rhin et enfin au Heimatbund, en vue d’une action commune :
«Vous avez condamné les actes arbitraires des préfets et des autorités ainsi que les sanctions qu’ils ont prises à la suite des décisions de l’ancien gouvernement Briand et notamment du ministre de la Justice, Laval, et du ministre de l’Intérieur, Durand. La Frète Presse, Der Republikaner, l’Elsaesser Kurier, Die Lothringer Volkszeitung, l’EIsaesser, les ont repoussées. La direction de la Volkspartei et les sections de Colmar et de Haguenau de ce parti les ont également stigmatisées. Ils ont indiqué que les «stupidités», les «actes de violence» et les sanctions injustifiées s’étaient particulièrement multipliées les derniers temps dans nos provinces et ils ont protesté.
«Dans votre intérêt et notamment dans celui des victimes des sanctions, il conviendrait d’accentuer votre protestation qui n’a été que platonique, surtout après l’arrêt d’hier, rendu contre le notaire Daessle de Benfeld, qui crée un précédent pour d’autres condamnations, et parce que de nombreux cheminots, notamment des pères de famille, subissent un préjudice considérable depuis qu’ils ont été suspendus.
«Nous vous proposons d’organiser une manifestation commune, qui indiquera sans aucun doute que votre protestation doit être prise au sérieux et que vous êtes prêts à imposer le retrait des sanctions. Une telle attitude sera bien accueillie par les membres de tous les partis et sera comprise malgré les contrastes politiques auxquels on ne fera d’ailleurs pas allusion dans cette affaire. Il ne s’agit pas d’une unité de front, mais d’une collaboration passagère entre tous ceux qui ont déclaré qu’ils protestent contre les atteintes portées d’une façon arbitraire aux Droits de l’Homme, garantis par la Constitution. Nous vous prions de vouloir bien faire connaître au secrétaire régional, 56 rue Jacques Kablé à Strasbourg, avant le 27 juin, si vous êtes prêts à participer ou à soutenir une manifes- tation commune. — P.o. du comité régional d’Alsace-Lorraine du P.C.F., le secrétaire Béron, métallurgiste».
Il est curieux de constater que les communistes lançaient leur appel en premier lieu aux socialistes de Imbs, adversaire personnel de Charles Hueber depuis le 26 avril 1920. En outre, le 27 septembre 1925, au Congrès Extraordinaire de la CGT à Strasbourg, les socialistes avait fermement pris position contre les autonomistes, qu’ils soient de la Zukunft ou communistes, dans un long manifeste qui fut affiché à travers l’Alsace, et dans lequel on pouvait lire :
«Au lieu d’arracher les bornes-frontières par l’institution des Etats-Unis d’Europe, et du Monde, ou du moins d’effacer les frontières actuelles, le soi-disant Congrès des ouvriers et paysans (20 septembre 1925), dans sa haine aveugle, s’est laissé entraîner à poser de nouvelles bornes à côté de celles qui existent déjà. Par cette résolution, le Parti communiste et les syndicats unitaires se sont aliénés le droit de se dire internationalistes. Il leur manque, à eux qui se réclament toujours du grand meneur socialiste Marx, toute direction marxiste…
«Mais aussi, du point de vue du bien-être général et du développement prospère du peuple alsacien, et particulièrement des classes laborieuses, tout système consistant à ériger des Etats minuscules est à rejeter. L’Etat minuscule d’Alsace-Lorraine serait écrasé entre les deux grandes puissances, la France et l’Allemagne, et ne serait qu’un jouet dans la main de l’une ou de l’autre. Tout le reste n’est que tromperie du peuple et duperie grossière.
«La Conférence CGT ne se dissimule pas qu’un certain malaise au point de vue matériel se manifeste. La responsabilité du retard apporté à la solution de tous les problèmes économiques si importants soulevés par le retour de l’Alsace-Lorraine à la France incombe cependant uniquement à la réaction de cinq années de l’ancienne majorité gouvernementale du Bloc National.
«Mais la Conférence de la CGT s’élève énergiquement contre le fait que le Parti communiste et les syndicats unitaires, en front unique avec les capitalistes de la Zukunft, veulent se servir de ce malaise comme tremplin pour faire aboutir une revendication telle que l’autonomie de l’Alsace et de la Lorraine… Elle constate que le plébiscite réclamé a bel et bien eu lieu, sinon par le bulletin de vote, du moins en fait. Aucun parti, aucune fraction, aucune organisation n’a contesté jusqu’à ce jour cette vérité. Par l’accueil indescriptible préparé aussi bien aux troupes françaises qu’aux Chambres françaises en novembre et décembre 1918, la volonté unanime des populations d’Alsace et de Lorraine de vouloir revenir à la France s’est exprimée d’une façon claire et évidente. Personne, aucun parti n’a jamais contesté ce fait…
«poser la question d’Alsace-Lorraine n’est autre chose que fournir un appui aux tendances nationalistes allemandes et amener un nouveau danser de guerre entre l’Allemagne et la France, même peut-être une nouvelle guerre mondiale. Par cette action, le Parti communiste et son appendice, les syndicats unitaires, se sont faits la succursale des partis racistes et nationalistes allemands. Sous prétexte de protester contre la guerre actuelle du Maroc, ces éléments préparent une nouvelle guerre en Europe. Ils travaillent ainsi sciemment, la main dans la main, avec les chauvins des deux côtés du Rhin contre toute entente des peuples…
«La Conférence CGT… repousse avec indignation toute communauté, tant avec le parti communiste qu’avec les syndicats unitaires. Quant aux revendications particulières de nos trois départements, elle renouvelle ses demandes arrêtées dès l’armistice :
— Bilinguisme dans toutes les administrations et institutions publiques ;
— Introduction dans la France entière de la législation sociale d’Alsace-Lorraine ;
— Participation de la classe ouvrière au contrôle des entreprises ;
— Institution d’Offices pour le recrutement de la main d’œuvre étrangère ;
— Modification du système fiscal ;
— Introduction de l’Ecole Unique, … bref l’application du programme minimum de la CGT…
Pour la Conférence,
Pour l’Union Départementale de la CGT : P.o. E. Imbs».
Si le Manifeste cégétiste et socialiste d’Imbs avait été rédigé par le gouvernement lui-même à Paris, il n’aurait certes guère été différent. Le 30 septembre 1925, L’Humanité d’Alsace-Lorraine répliquait à Imbs : «Les Imbs et consorts savent très bien que l’autonomie, dont le congrès a effectivement réclamé la réalisation immédiate et que M. Imbs et le Parti socialiste d’Alsace-Lorraine avaient également demandée lorsque ce pays appartenait à l’Allemagne, ne signifierait pas la séparation d’avec la France, mais qu’elle serait un frein à l’oppression nationale du peuple alsacien-lorrain».
Il était donc assez peu probable que les socialistes répondent favorablement à l’appel communiste du 19 juin 1926, d’autant moins, qu’au Congrès de Lille quelques jours plus tôt, les communistes avaient présenté les socialistes «comme le plus fidèle agent de la bourgeoisie». De fait, le refus des socialistes fut brutal. Réunis à Sélestat le 27 juin 1926, les socialistes rédigèrent la proclamation suivante :
«Les comités directeurs des Fédérations alsaciennes du P.S. déclarent à nouveau et énergiquement que pour eux, il ne pouvait pas exister de Front unique avec ceux qui, sous le couvert du maintien des traditions et des mœurs alsaciennes, voulaient ériger une véritable muraille de Chine qui séparerait pour toujours les provinces d’Alsace et de Lorraine du reste de la France.
«Dans l’intérêt de la classe ouvrière, les socialistes alsaciens se déclarent adversaires de tout mouvement régionaliste, autonomiste et séparatiste de quelque côté qu’il vienne, susceptible de porter atteinte à l’unité démocratique et républicaine de la France».
La collaboration de tous les partis politiques, tant attendue par les communistes, n’eut donc pas lieu ; seuls acceptèrent de manifester les hommes du Heimatbund, de la Zukunft et la fraction autonomiste de la Volkspartei (UPRA). L’on fixa la manifestation à Colmar, le dimanche 22 août 1926, pour 14 h 45. Devaient prendre la parole : le communiste Jean-Pierre Mourer, secrétaire du syndicat des métallurgistes, le Dr Eugène Ricklin, président du Heimatbund, et Joseph Rossé, président de la Fédération des fonctionnaires du Cadre local, professeur récemment révoqué.
Le préfet du Haut-Rhin, Henri Gasser, avait accordé par écrit l’autorisation gouvernementale de manifester, mais en même temps il convoquait les associations patriotiques et chauvines pour empêcher par une contre-manifestation musclée le projet des autonomistes : Camelots du Roy, Engagés Volontaires Français, Anciens Combattants, Faisceau des Combattants.
Les Camelots du Roy étaient commandés par Jacques Denisane, et par Paul Gerber, venus de Strasbourg. Ils avaient reçu des renforts de France, étaient bien armés, et certains d’entre eux avaient communié le matin afin de puiser dans l’Eucharistie la force nécessaire pour bien matraquer les autonomistes. Les Engagés Volontaires Français étaient sous le commandement du démocrate Alfred Wallach, né à Mulhouse en 1882 et président de l’Association des Engagés Volontaires. Les Anciens Combattants avaient à leur tête maître Kalb, M. de Türckheim et Geis. Quant aux fascistes du Faisceau, fondé l’année précédente par Georges Valois, ils étaient résolus à imiter les Chemises Noires de Mussolini matraquant les Slovènes de l’Istrie et les Allemands du Tyrol. Dès le matin du 22 août, ces troupes privées avaient occupé la Salle des Catherinettes où devaient se rendre les autonomistes, et prévu un solide barrage devant le local avec le mot d’ordre : «On ne passe pas !»
Les autonomistes, confiants dans l’autorisation officielle, ne se doutaient pas que le préfet leur avait préparé un guet-apens. Vers midi, le Dr Ricklin débarquait tranquillement du train de Mulhouse, accompagné d’un invalide de guerre, Zadock, lorsqu’à la sortie de la gare de Colmar, ils furent attaqués à l’improviste par environ 25 patriotes français, frappant les deux hommes, un vieillard de 63 ans et un invalide, avec des cannes plombées. Ils s’acharnaient contre Zadock en hurlant : «Encore un de ces cochons qui ont combattu contre nous dans l’armée allemande ! (Noch einer dieser Schweinehunde, die gegen uns in der deutschen Armee Kämpften !)» Après un pansement sommaire, les deux victimes purent rejoindre le lieu du rassemblement.
Vers 14 h 30, les autonomistes se présentaient devant la Salle des Catherinettes, marchant au pas en rangs par quatre, avec en tête quinze rangées de la Strassburger Schutztruppe conduite par le boxeur Kiehl, la canne à la main. Environ 150 communistes suivaient sans arme, et derrière eux les membres du Heimatbund arborant le ruban ethnique rouge-blanc. Quelques abbés, comme l’abbé Rohmer de Wintzenheim et le vicaire d’Ingersheim, conduisaient de pacifiques campagnards. Soudain retentirent des coups de sifflet : royalistes, fascistes, Engagés Volontaires et Anciens Combattants passaient à la riposte, à coup de cannes plombées, de matraques, de casse-tête et de coups de poings américains. Un autonomiste resta quatre jours dans le coma. Gendarmes et policiers n’intervinrent point pour protéger les Heimattreuen et assurer la liberté de réunion ; au contraire, ils dressèrent des procès-verbaux contre les victimes. L’une d’elles, ayant failli passer sous les pieds des chevaux, protesta ; un gendarme la prit par la nuque, lui braqua son revolver sur le front, et la fit ainsi passer entre deux haies de contre-manifestants qui la frappaient à coups redoublés. Gendarmes et policiers avaient reçu des ordres supérieurs !
Environ 120 à 150 Heimatbundler parvinrent à se retrancher avec Joseph Rossé et l’abbé Fashauer dans le jardin du Cercle Saint-Martin, d’où ils réussirent à repousser les assauts de leurs agresseurs. Quelques autonomistes furent arrêtés et condamnés à trois ou quatre jours de prison. Quant au préfet Henri Gasser, qui l’année suivante dut abandonner ses fonctions et la politique dans des conditions peu honorables, il régala ensuite de Freibier (bière gratuite à volonté) les gendarmes et les contre-manifestants partriotes, aux frais du peuple alsacien-lorrain.
Tel fut le Blutige Sonntag (Dimanche Sanglant) du 22 août 1926.
Le 23 août, l’Elsaesser Kurier rendait compte des événements, en désignant les adversaires du Heimatbund comme Stahlhelm blau-weiss-rot (Casques d’Acier bleu-blanc-rouge) par allusion à la formation paramilitaire allemande :
«Les événements ont montré aux Colmariens de quoi est capable le chauvinisme effréné : sans égard, cruel même et inhumain. Ils ont montré sous quelle «Terreur» est placée la population d’Alsace-Lorraine quand elle fait valoir ses droits ethniques (Heimatrechte). Jamais dans notre pays frontière, on n’avait vu semblable bataille politique, et jamais encore on n’avait cherché au moyen de bâtons, de matraques en caoutchouc et d’autres instruments, à donner aux Alsaciens conscience qu’ils n’étaient plus chez eux dans leur propre pays, qu’on se contentait de les tolérer sur le territoire où s’était dressé leur berceau.
«… Il n’a pas échappé aux Alsaciens qui ont assisté aux scènes violentes et révoltantes, que la plupart de ceux qui combattaient avec rage étaient des Français venus en Alsace depuis l’armistice ou qui étaient venus hier d’Epinal, de Belfort et d’autres localités de l’Intérieur, non pour empêcher la réunion, mais pour maltraiter le chef du mouvement du Heimatbund de la manière la plus odieuse».
Certaines réactions d’Alsaciens étaient très violentes, telle celle du pasteur de l’Eglise luthérienne de Mulhouse, rue du Saule, qui envoya à Léon Daudet le 25 août la lettre suivante :
«Vos mameluks ont fait du bel ouvrage dimanche dernier ; ils peuvent être fiers et vous pouvez être fier de ces héros ! Un peu plus, ils assassinaient mon pauvre fils, garçon le plus doux et le plus inoffensif du monde, qui ne leur avait rien fait et ne les avait nullement provoqués. Sauvagement, ils l’ont assailli et frappé à Colmar, à la gare, lui arrachant même les cheveux, les barbares ! Et ce sont de prétendus Chevaliers Servants du Roy, qui se livrent à une besogne si ignoble, si infâme, sur des citoyens français comme eux. Jolie engeance que nous livrons au mépris du public. C’est à dégoûter toutes les honnêtes gens d’être Français, et certes tous les membres du Heimatbund salueront avec joie le jour où ils retrouveront leur nationalité allemande, où leurs frères allemands viendront les venger des brutes francophiles. Qu’ils tremblent alors, ces misérables !
«Je suis honteux de porter encore un nom français. Aussitôt redevenu Allemand, je m’empresserai de le traduire en allemand. D’ailleurs nous n’avons de français que le nom et la nationalité, mes enfants et moi, cette odieuse nationalité française qui nous a été imposée, hélas ! Aussi nous ne parlons jamais qu’allemand ; le pur et noble haut-allemand, pour ne pas salir nos lèvres avec ce vil idiome welche et pour bien témoigner de nos sentiments d’immuable fidélité à la patrie allemande. Agréez, Monsieur, la considération qui vous est due. Guerrier, pasteur de l’Eglise Luthérienne».
Le Journal d’Alsace et de Lorraine écrivait assez justement : «… En réalité, dans la lutte de dimanche dernier, ce n’étaient pas deux partis politiques qui s’affrontaient, mais deux nationalités».
DIE WAISE
Der Vater war ein grosser Humanist –
in meinem Mund geht noch die Kunde um ;
dann hat er sich vertan im Völkerzwist
und schlug mich sinkend ins Barbarentum.
Die Mutter Lockte mich mit Zuckerbrot,
ich weiss nicht, bin ich schüchtern oder keck,
ich hatte keinen Ausweg in der Not, ich kam –
da warfsie meine Kleider weg.
Nun steh ich da, und niemand kennt mich mehr,
verstört mit einem doppelten Gesicht
aus der Erinnerung und Wiederkehr
gemacht –und die sie meinen, bin ich nicht.
L’ORPHELIN
Le père était un grand Humaniste,
sa science est encore sur mes lèvres ;
puis il se compromit dans la querelle des nations
et d’un coup m’enfonça dans la barbarie.
La mère m’attira avec des biscuits ;
suis-je timide ou effronté ?
je ne sais, mais dans le besoin je n’avais pas le choix,
je vins – ; elle jeta mes habits au loin !
Maintenant je me tiens là, et personne ne me connaît plus,
hagard avec un visage double
fait de souvenir et de retour ;
et celui pour qui vous me prenez, je ne le suis pas !
Joseph Reithler (St-Petersholz / St Pierre-Bois 1907).
KAPITEL XII : DANS LES REMOUS DU HEIMATBUND






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décembre 31st, 2011 at 10:20
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