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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel X

Posted on janvier 3rd, 1979 by Klapperstein

KAPITEL X

LE MOUVEMENT DE LA ZUKUNFT

La crise religieuse déclenchée par Edouard Herriot, en s’ajoutant aux crises culturelles, sociales et économiques, hâta la restructuration de l’autonomisme alsacien-lorrain, toujours aussi vivace après l’armistice qu’avant l’armistice. Malgré tous les obstacles élevés par le gouvernement centralisateur et assimilateur de la France, l’autonomisme bourgeonnait partout.

1. Le concept de Minorité Nationale

Dans l’immédiat après-guerre, cet autonomisme revêtait surtout un caractère séparatiste et visait la création d’un Etat souverain et neutre d’Alsace-Lorraine, fédéré ou non fédéré à l’intérieur d’une Fédération Rhénane, qui aurait éventuellement pu s’appeler «la plus grande France». Mais à partir de 1922, l’autonomisme alsacien-lorrain s’alimentait à un autre principe, celui de Minorité Nationale, qui ne supposait plus le séparatisme, mais l’autonomie ethnique des Etats fédéraux polyethniques.
Le principe de Minorité Nationale semble être apparu en 1814 aux Pays-Bas ; il fut vulgarisé au Congrès de Berlin en 1878, et le président des U.S.A., Wilson, lui accorda une importance primordiale dans ses déclarations, et notamment dans ses 14 points du 10 janvier 1918, base de la paix nouvelle. Il figurait à l’article 93 du traité de Versailles et se rencontrait dans la correspondance d’hommes d’Etat, comme Clemenceau.
Dès l’hiver 1919-1920, les Alsaciens-Lorrains expulsés ou réfugiés en Allemagne, et regroupés autour du jeune Robert Ernst, avaient adopté cette ligne politique en renonçant au droit légitime du peuple alsacien-lorrain de se décider en faveur d’un Etat Elsass-Lothringen indépendant et souverain. Ils avaient préféré suivre la politique modérée des Minorités Nationales, qui permettrait à l’Alsace-Lorraine de conserver son autonomie au sein de l’Etat français et qui semblait correspondre aux promesses solennelles faites par les autorités françaises elles-mêmes en 1914, mais surtout en 1918 et 1919.
En Alsace-Lorraine même, on accorda une grande attention à la résolution que la troisième session de l’Assemblée Générale de la Société des Nations avait votée le 21 septembre 1922 dans son article 4 : «L’Assemblée exprime l’espoir que les Etats qui ne sont liés vis-à-vis de la S.D.N. par aucune obligation légale en ce qui concerne les minorités, observeront cependant dans le traitement de leurs minorités de race, de religion ou de langue, au moins le même degré de justice et de tolérance qui est exigé par les Traités et selon l’action permanente du Conseil».
Or, précisément, l’Alsace-Lorraine constituait une minorité de race, puisque peuplée traditionnellement par les Alamans et les Franciques ; une minorité de religion, puisqu’elle s’opposait au laïcisme français ; une minorité de langue, puisque le peuple était naturellement germanophone. L’Alsace-Lorraine était bel et bien une Minorité Nationale, et à ce titre elle avait des droits naturels imprescriptibles, reconnus de surcroît par les promesses solennelles de la France, même si ces droits étaient cyniquement violés par les gouvernements français.
Le premier Alsacien à attirer d’une façon régulière l’attention sur le concept de Minorité Nationale était un jeune journaliste, Paul Schall, né le 15 juin 1898 à Strasbourg. Démobilisé de l’armée allemande après l’armistice, il avait d’abord exercé la profession de dessinateur avant de devenir gérant et directeur d’une feuille hebdomadaire gauloise : D’ Stadtbrill (La lunette de la ville), dont la durée fut éphémère. C’est alors que Alphonse Heydt fonda, à l’imitation des feuilles satiriques parisiennes, D’r Schliffstaan (La meule à aiguiser), avec Paul Schall comme principal collaborateur. Très anti-conformiste, la publication heurta plusieurs fois le sentiment strasbourgeois ; sur plainte de l’association «Pro Familia», elle fut condamnée le 18 mars 1921 par le Tribunal Régional de Strasbourg à 100 francs d’amende. Elle comprenait deux parties, la première critique, la seconde humoristique .
1. La partie critique exprimait les idées d’un petit groupe d’autonomistes strasbourgeois dirigé par Schall, Schlegel et Matter ; René Hauss était un sympathisant. Très tôt, Paul Schall estima dans ses articles que les différences ethni­es et culturelles entre la France et l’Alsace-Lorraine justifiaient le droit aturel de cette dernière à développer une culture autonome : «la France neut et ne doit pas assimiler l’Alsace-Lorraine ; tout au plus peut-elle se l’associer».
Le 5 mai et le 2 juin 1923, il stigmatisait l’assimilation comme une «politique de violence» (Gewaltpolitik) qui interdisait toute liberté. A l’occasion de la Fête Nationale, Schall écrivait le 13 juillet 1923 : «Nous savons bien aujourd’hui que la France ne partage pas notre conception de la liberté. Nous voulons savoir nos richesses culturelles à l’abri, nous ne voulons pas voir notre langue maternelle poussée de côté. Voilà un élément essentiel de notre conception de la liberté». Mais ce fut le 10 mai 1924, à la fin de la campagne électorale, que sous la plume de Paul Schall, D’r Schliffstaan utilisa pour la première fois l’expression de «Minorité opprimée» (unterdrückte Minorität) et avertissait les fanatiques de l’assimilation française que leur attitude vis-à-vis de la langue maternelle conduirait l’Alsace-Lorraine à la sécession. Enfin, en mars 1925, lors des grèves scolaires, Schall publiait un article caractéristique du tournant que prenait la politique en Alsace-Lorraine : «Les droits des Minorités Nationales», et revendiquait l’autonomie ethnique comme un droit naturel 1.
En cela, D’r Schliffstaan rejoignait la thèse qui s’exprimait de plus en plus clairement dans le mensuel de l’abbé Xavier Haegy, Die Heimat (Le pays natal). En octobre 1924, quelques jours après que le comité directeur de la Volkspartei eût décidé d’appuyer la grève scolaire générale, Die Heimat publiait un article de Bernhard Hartschmied : «Elsass-Lothringen und der Volkerbund» (L’Alsace-Lorraine et la Société des Nations). On pouvait y lire entre autre :
«L’Alsace-Lorraine compte parmi les territoires dont les questions intérieures ont une répercussion internationale. Les représentants des puissances à la Société des Nations s’intéressent naturellement à elle. Les événements qui se produiront entre le Rhin et les Vosges feront, comme dans le passé, l’objet de l’attention de l’Europe et du monde entier… Le retour de l’Alsace-Lorraine à la France par le traité de Versailles est l’un des éléments les plus importants des temps nouveaux. Les conditions dans lesquelles ce retour s’est effectué sont d’ordre international. Il a eu lieu avec la promesse solennelle, donnée à la population croyante, de respecter les institutions et les traditions religieuses.
1. Les autonomistes n’acceptèrent qu’à regret la politique de Minorité Nationale : «L’abandon du plébiscite et de l’indépendance est un grand cadeau fait à la France qui reconnaîtra pas à l’Alsace-Lorraine sa qualité de Minorité Nationale, parce que cet abandon sera interprété comme une faiblesse» (Communication de Paul Schall à l’auteur).
La réalisation de cette promesse intéresse la Société des Nations comme le développement que prennent les événements intéresse les amis de la paix. Il peut se faire que l’on parle un jour de l’Alsace-Lorraine à la Société des Nations, comme par exemple de la Sarre et des territoires occupés. La question du statut de l’école et de l’Eglise pourra y être agitée».

2. Prise de contact entre les Alsaciens-Lorrains départ et d’autre du Rhin

On a vu à la fin du septième chapitre que le Dr Robert Ernst avait fondé en janvier 1923 une Association d’Alsaciens-Lorrains de vieille souche ou Alt-Elsass-Lothringische Vereinigung. Les événements suscités par la politique antireligieuse du gouvernement Herriot attirèrent spontanément son attention sur la question. Dès la livraison d’août 1924, son bulletin mensuel Elsass-Lothringen / Heimatstimmen publiait un important compte rendu de la manifestation du 20 juillet à Strasbourg :
«C’est le 20 juillet que les catholiques de toute l’Alsace s’étaient donné rendez-vous à Strasbourg pour manifester contre les lois laïques françaises. On avait prévu cinq réunions, il fallut en organiser quatorze, à tel point les manifestants étaient nombreux.
«La presse alsacienne de gauche perd son temps à vouloir faire croire que ce mouvement de protestation n’est autre chose que la répercussion de l’agitation du clergé inspirée par des motifs purement égoïstes et matériels. Au fond, ce mouvement est le premier sursaut de notre peuple contre les efforts d’assimilation depuis son rattachement à la nation française. Pour la première fois depuis 1918, notre peuple fait voir que le lien qui nous relie à la France nous meurtrit. C’est pour cela que nous autres Alsaciens, qui rejetons de notre cœur et en conscience la France, qui sommes condamnés à vivre provisoirement dans ses frontières et réduits à une attitude passive par la force des baïonnettes et de la police, saluons avec satisfaction ces manifestations du Kulturkampf. Il faut en effet que ces manifestations ouvrent les yeux à tout l’univers et qu’elles lui prouvent que nous constituons un problème international et que, dans ce siècle de protection des Minorités et du Droit des Peuples à disposer eux-mêmes de leur sort, nous revendiquions les mêmes droits que toutes les autres minorités de race qui gémissent dans tous les coins de notre Europe enchaînée par les fameux traités de paix qui ont mis fin à la guerre mondiale».
Estimant l’occasion favorable, l’ancien chef du dernier gouvernement du Land Elsass-Lothringen, Karl Hauss, chercha à entrer en contact avec les Alsaciens-Lorrains groupés autour du Dr Robert Ernst, auquel il demanda en automne une entrevue personnelle. Elle eut lieu dans la tête de pont tenue par les troupes françaises sur la rive droite du Rhin, face à Strasbourg, dans la ville de Kehl. Dès le début, Karl Hauss conjura Robert Ernst de concentrer l’action de tous les Alsaciens-Lorrains établis dans la République de Weimar sur le maintien de notre culture indigène en Alsace-Lorraine, et cela en dehors de tout esprit de revanche et d’irrédentisme :
«Sous aucun prétexte, l’Alsace-Lorraine ne doit redevenir la pomme de discorde entre l’Allemagne et la France. Au contraire, une honnête compréhension entre les deux peuples doit constituer le préalable à tout développement pacifique des deux nations. Nous Alsaciens-Lorrains germanophones, nous devons de part et d’autre du Rhin renoncer à nos désirs personnels. Toutefois notre renoncement à modifier l’appartenance politique d’Elsass-Lothringen à la France nous impose par contre le devoir sacré d’exiger, à l’intérieur du cadre de l’Etat Français, un genre de vie qui nous permette d’unir un comportement loyal de citoyen français à la fidélité à l’égard de notre Volkstum héréditaire.
«Nous n’avons pas le droit de nous laisser ravir notre langue allemande, nos coutumes ancestrales, nos liens intimes avec la culture allemande, notre caractère alaman et francique, si nous ne voulons point perdre notre propre dignité et ne point laisser paralyser notre propre développement. Notre position frontalière exige aussi une situation exceptionnelle. Notre agriculture et notre industrie, toutes deux hautement développées, réclament l’union étroite avec tout l’espace rhénan, si nous voulons réaliser notre plein épanouissement économique. Pour le jour où la France et l’Allemagne se seront engagées dans une collaboration commune, nous ne devons pas, par la politique d’assimilation de la France, laisser échapper nos chances ; cause de rivalité dans le passé, nous serons dans l’avenir les médiateurs nés des deux pays.
«Le combat pour sauvegarder, par l’octroi du statut d’autonomie dans le cadre de la France, les richesses de notre Volkstum sera assurément difficile, à cause de la mentalité centralisatrice qui domine dans l’esprit des chefs politiques de la Illème République. Et ce combat sera d’autant plus difficile, que la puissance statocratique de la France, qui s’est emparée des leviers de décisions, cherchera à exercer une pression formidable en vue de ses propres conceptions d’assimilation et d’uniformisation, et cela dans tous les secteurs de la vie des Alsaciens-Lorrains.
«Par rapport à cette assimilation et à cette uniformisation dévastatrices, la situation demeure tragique en Alsace-Lorraine. Du fait de sa puissance financière et de sa position sociale qui lui vaut une certaine indépendance dans la sphère économique et politique, la bourgeoisie a pour vocation naturelle de conduire l’Etat vers le compromis d’un statut original et propre, celui de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine au sein de la France Or, la bourgeoisie alsacienne-lorraine ne remplit pas ses devoirs politiques, parce qu’elle a perdu tout sentiment pour les libertés ethniques et s’est entichée d’un ultra-patriotisme français ; parce que depuis longtemps coupée des masses populaires d’Elsass-Lothringen, elle s’est fondue dans la langue et la civilisation parisiennes. Largement francisée, elle a perdu toute communion intime avec le Volkstum autochtone ; pire, elle cherche à entraîner le peuple à sa suite vers une francisation de plus en plus complète, afin de servir l’Etat Français qui est à son service. A ces descendants dégénérés de l’ancienne et fière bourgeoisie des villes libres du Saint Empire Romain Germanique, il manque encore une plus triste action : pouvoir jeter par-dessus bord ce riche héritage culturel que nous, Alsaciens, éléments importants de cette culture allemande, possédons dans une si large mesure. De ce côté donc, nous n’avons aucun secours à attendre ; nous ne trouverons que des oppositions et des trahisons.
«Dans ces conditions, le front défensif contre la politique assimilatrice de l’Etat français repose largement sur l’aide que vous, Alsaciens-Lorrains réfugiés en Allemagne, vous pourrez nous prêter. Le combat proprement dit, nous seuls, Alsaciens-Lorrains d’Alsace, nous pourrons le mener sur place. Vous devrez d’abord vous faire l’écho de notre lutte à travers toute l’Allemagne et même à l’étranger. A ce propos, je salue la publication à Berlin de vos Heimatstimmen et de votre Elsass-Lothringischer Pressedienst, en même temps que vos relations avec différents journaux étrangers. Mais, tout cela, en réalité, n’est qu’un travail secondaire.
«Ce qui est plus important, c’est de nous aider à édifier un front défensif en Alsace-Lorraine même. Ce front, fondé sur la revendication d’une culture originale et propre, demande des moyens beaucoup plus étendus que la simple action politique. Nous devons faire entrer en ligne le livre allemand, le théâtre allemand, la musique allemande, le contact vivant — surtout des plus jeunes générations — avec l’ensemble de la vie culturelle allemande ; nous devons créer une littérature propre, publier nos propres revues, voire même des journaux qui échappent à l’emprise parisienne ; et finalement par le jeu des élections, n’envoyer que d’authentiques Heimattreuen dans les conseils municipaux, les conseils généraux de nos trois départements, à la Chambre des Députés et au Sénat, afin qu’ils représentent les vœux particuliers du peuple alsacien-lorrain».
«Moi-même, ajoutait Karl Hauss, j’envisage la publication d’un hebdomadaire à Strasbourg. Vous pouvez être convaincu que, malgré toutes les manœuvres d’intimidation que nous prévoyons dans tout le pays, nous réunirons autour de nous une masse de partisans dont le nombre étonnera. Nous avons surmonté le profond traumatisme de l’effondrement allemand en 1918. Pour secouer la torpeur des partis politiques et dépasser toutes les oppositions confessionnelles, notamment entre catholiques et protestants, pour nous unir tous, il nous faudra un programme raisonnable qui tienne compte à la fois des intérêts de la France et du peuple d’Alsace-Lorraine. Vous, sur la rive droite du Rhin (vo drewa), tenez-vous prêts à venir en aide partout où se manifestera notre combat de défense culturelle. Chez nous, qu’il n’y ait plus d’opposition entre ceux qui penchent vers la France ou vers l’Allemagne, entre gauche ou droite, entre catholiques ou protestants, voire même libres-penseurs. Dans un effort commun, comme un seul homme, il nous faut affronter l’immense danger de l’effondrement culturel de notre peuple d’Alsace-Lorraine».
Le journal ethnique que Karl Hauss rêvait de fonder ne vit jamais le jour : l’homme mourut brusquement le 30 janvier 1925, âgé seulement de 54 ans. Pour l’Histoire, Karl Hauss restera l’un des Alsaciens les plus authentiques et les plus lucides, l’un de nos grands hommes politiques. L’abbé Karl Sigwalt, curé de Runzenheim, co-fondateur de l’Elsaesser-Bund en 1918 et ancien secrétaire du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine, ne lui survécut que deux mois : il mourut en mars 1925. Lui aussi restera une belle figure alsacienne.
Toutefois, avant leur mort, ils purent deviner la fin de l’hiver et la proximité du printemps ethnique. Le 26 novembre 1924, la troupe bâloise «Pons» jouait à Strasbourg le Don Carlos (1787) de Schiller : c’était la première pièce de théâtre en Hochdeutsch depuis 1918 ! En mars 1925, la même troupe donnait le Faust I (1808) de Goethe. A la Chambre, les députés alsaciens-lorrains défendaient le Concordat, l’école confessionnelle, les droits des fonctionnaires indigènes, le bilinguisme et la légitimité de la langue allemande ; ils réclamaient en outre un régionalisme poussé.
La défense s’organisait spontanément selon l’origine et la profession d’un chacun. Les prêtres catholiques et les pasteurs protestants s’attachaient à maintenir dans le domaine religieux la Muttersprache qu’ils considéraient à bon droit comme le vrai chemin du cœur des enfants aussi bien que des adultes. Les intellectuels étaient décidés à ne point perdre leur enracinement dans les richesses culturelles de la pensée allemande. Avec effroi, les responsables syndicaux paysans et ouvriers voyaient le recul de l’instruction et du développement intellectuel des enfants, du fait d un enseignement donné uniquement dans la langue étrangère au peuple, la langue française. De plus en plus, des avocats courageux refusaient de Plaider en français parce que les parties et les témoins devaient entendre le droit dans leur propre langue. Employeurs et employés exigeaient la conservation d’une entité Alsace-Lorraine pour des motifs économiques.
D’une façon générale si, hors le temps des crises, personne ne réclamait plus l’application du droit à l’autodétermination, par contre, de toutes les nuances de l’éventail politique, depuis les communistes Hueber et Mourer jusqu’aux radicaux libéraux Wolf et Dahlet, en passant par les gros bataillons de la Volkspartei, partout s’élevaient les voix de la fidélité au sang et au sol pour réclamer de plus en plus fortement l’autonomie régionale de l’Alsace-Lorraine, comme seul véritable garant des droits naturels et sacrés.
De l’autre côté du Rhin, le Dr Ernst se mit à réunir des fonds pour aider ses compatriotes d’Alsace-Lorraine. Des sociétés parallèles, les titulaires de postes officiels et semi-officiels, des personnalités du monde industriel et commercial, répondirent plus ou moins favorablement aux demandes financières du chef de l’Alt-Elsass-Lothringische Vereinigung. Il avait aussi accès aux fonds officiels de la République de Weimar : son ami Adolf Goetz, ancien directeur du Grundbuch à Strasbourg et Regierungsrat, se trouvait à la tête de la Section Elsass-Lothringen auprès du ministère de l’Intérieur allemand ; le colmarien Rudolf Schwander, ancien maire de Strasbourg et dernier Statthalter du Land Elsass-Lothringen, était Oberprâsident du Land de Hessen ; le général Heinrich Schetich de Sélestat avait été le dernier ministre de la Guerre du royaume de Prusse et avait de nombreuses relations ; enfin, le Dr Otto Meissner, né à Bischwiller en 1880, était membre de tous les gouvernements allemands de 1923 à 1945. Mais l’aide officielle ne fut pas accordée de suite. En effet, dès 1924, peut-être immédiatement après l’entrevue Hauss / Ernst à Kehl, le Dr Ernst et le général Scheuch rédigèrent une demande de subventions de la part du ministère des Affaires Etrangères. Pour les besoins de la cause, ils exagéraient la situation réelle en Alsace-Lorraine en déclarant que poussés à bout par la politique antireligieuse de Herriot, les Alsaciens-Lorrains réclamaient le droit au plébiscite, et ce plébiscite pourrait bien conduire à la neutralisation d’Elsass-Lothringen. Die Alt-Elsass-Lothringische Vereinigung avait l’intention de participer activement à cette campagne, d’autant plus que la neutralisation de l’Alsace-Lorraine serait finalement bénéfique à la France même puisqu’elle garantirait sa frontière de l’Est.
Mais le ministère des Affaires Etrangères allemand ne voulait point s’immiscer dans les affaires intérieures de la France et rejeta la demande. Le 20 avril 1925, trois jours après que le gouvernement Herriot eût été renversé à Paris, le Dr Robert Ernst fit une nouvelle demande de subvensions au ministère des Affaires Etrangères allemand ; mais prenant note que l’exagération précédente avait conduit à un échec, il rédigea une demande très objective ne demandant plus qu’une subvention destinée à aider la fondation d’un journal dont le but serait de «sauvegarder les droits ethniques et la culture traditionnelle» en Alsace-Lorraine (ein Organ zur Wahrung der elsass-lothringischen Heimatrechte und zur Pflege der angestammten Kultur). Cette fois, les bureaux ministériels accordèrent leur attention bienveillante à la supplique, mais ils ne purent se décider ; en effet, les négociations pour un rapprochement franco-allemand étaient en cours.
Dans un article publié anonymement le 10 avril 1925 par le Hamburger fremdenblatt, Gustav Stresemann, ministre des Affaires Etrangères de 1923 à 1929, écrivait : «Il faut convenir que la renonciation à l’Elsass-Lothringen est moralement très pénible… D’un point de vue idéal, il est peut-être regrettable que les Alsaciens-Lorrains n’aient pas été appelés à se prononcer conformément au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais du point de vue réaliste, il n’y a pas grand regret à avoir, car il n’y a guère de doute sur le résultat qu’aurait eu un plébiscite… Si les Alsaciens veulent une autonomie, il ne dépend que d’eux de travailler à l’obtenir. J’ajoute que moins l’Allemagne donnera l’impression qu’elle s’érige en protectrice de l’Alsace mieux cela vaudra pour le succès de l’autonomisme».
Pour mesurer toute la portée de ce renoncement en 1925, il faut savoir que le 13 avril 1919, Stresemann avait prononcé un important discours au Congrès de la Deutsche Volkspartei (DVP) à Iéna, dans lequel figurait ce passage : «L’Alsace et une bonne partie de la Lorraine sont de pays et de sang allemands. Le drapeau tricolore peut bien flotter sur la cathédrale de Strasbourg, il n’en demeure pas moins vrai que l’édifice qui se dresse là-bas est issu de l’esprit allemand et qu’il n’a rien à voir avec l’esprit français… Tout cela se meut (lebt und webt) dans la spécificité allemande et se meut dans l’esprit allemand, et c’est pour cette raison que nous n’oublierons jamais qu’Elsass-Lothringen est allemand (Und deshalb werden wir niemals vergessen, dass Elsass-Lothringen deutsch ist)».
C’était encore dans le même sens qu’en avril 1925, le Dr Robert Ernst avait écrit dans le Rheinischer Beobachter, sous le titre «Promesses françaises» un article assez virulent :
«Nous sommes fermement convaincus qu’en dépit de la politique de francisation, nous resterons fidèles à notre caractère allemand, qu’en dépit de l’impérialisme français, nous obtiendrons le droit, refusé jusqu’ici aux Alsaciens-Lorrains, de disposer de nous-mêmes, et que nous userons de ce droit pour briser les chaînes françaises. Mais pour que notre espoir se réalise, il faut que la nation allemande reste forte dans tous ses membres. Si la pensée allemande, si la culture allemande étaient affaiblies Par les forces françaises, tout particulièrement dans les pays rhénans, alors nous devrions perdre tout espoir. «Pendant les journées de novembre 1918, nos bourgeois, ce petit noyau de notables qui, de fait, est intimement lié aux Français, nous ont livrés à la vie et à la mort, à l’Etat français. Et c’est ainsi que notre peuple alsacien-lorrain, qui appartient sans réserve à la nation allemande, fut incorporé à l’Etat et au peuple français. Le droit des minorités que l’on proclame en faveur des Polonais, des Tchécoslovaques, etc. ne fut point admis en ce qui concerne les Alsaciens-Lorrains. Et depuis lors, la France a procédé avec méthode à la francisation de notre Heimat».
Quoi qu’il en soit, le 16 octobre 1925 étaient signés à Locarno (Suisse) des accords entre l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Belgique, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Ces accords comportaient d’abord le Pacte Rhénan, par lequel la République de Weimar reconnaissait les frontières occidentales telles que les avait fixées le traité de Versailles. La France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Belgique et l’Italie s’engageaient à garantir le statu quo territorial et l’inviolabilité de la frontière en Alsace-Lorraine et en Belgique ; la démilitarisation prévue aux articles 42 et 43 du traité de Versailles était maintenue. La France, la Belgique et l’Allemagne s’engageaient aussi à «ne se livrer de part et d’autre à aucune attaque ou invasion et à ne recourir en aucun cas à la guerre», sauf en cas de légitime défense ou sur ordre de la Société des Nations. Tous les différends devaient être réglés par une commission de conciliation ou d’arbitrage. Les accords de Locarno, qui établissaient la sécurité territoriale en France, en Belgique et en Allemagne, devaient entrer en vigueur le 14 septembre 1926.
Ce ne fut donc qu’après la signature des accords de Locarno et l’acceptation de la perte territoriale, mais non de la culture traditionnelle d’Elsass-Lothringen, que Stresemann autorisa les fonds secrets de son ministère à verser des subventions à la fois au Dr Robert Ernst, né à Hurtigheim en 1897, et à Mgr Emil-Clemens Scherer, né à Mutzig en 1889, toujours membre du clergé du diocèse de Strasbourg et directeur du Reichsverband der Katholischen Auslanddeutschen ou Association Nationale des Catholiques Allemands à l’Etranger. La somme globale de ces subventions pour quatre années s’élevait à 1 529 578 marks (141 247 marks alloués sur le budget 1925/1926 ; 548 331 marks alloués sur le budget 1926-1927 et 840 000 marks alloués sur les budgets 1927/1928/1929).
Ces sommes étaient très inférieures à celles que la propagande française distribuait dans les zones d’occupation française de Mayence et de Coblence pour y soutenir le séparatisme de la rive gauche du Rhin et la création d’Etats rhénans indépendants, ou le rattachement de la Sarre à la France. Ces sommes étaient encore très inférieures à celles que la France versait à partir de 1926, par crainte du communisme, à Adolf Hitler ; en 1930 exemple, le gouvernement avait autorisé le Crédit Lyonnais à avancer 20 milliards de francs à 8 % à Hitler par l’intermédiaire d’industriels allemands pour la campagne électorale, avec le résultat que l’on sait : 6 407 000 voix envoyèrent, le 14 septembre 1930, 104 députés nazis au Reichstag, alors que le 20 mai 1928, les nazis n’avaient pu réunir que 810 000 voix pour seulement 12 sièges.
Ces sommes étaient encore bien inférieures à celles que la propagande française distribuait en Alsace-Lorraine pour réaliser sa politique d’assimilation et de déculturation, et qui allaient surtout aux journaux et à un certain «service d’information» qui était l’espionnage français en Alsace-Lorraine. Dans le dernier cas, l’argent était ordinairement versé par le secrétaire général de la Présidence du Conseil des Ministres pour les budgets aussi bien ordinaires qu’extraordinaires ; et lorsque la caisse était vide, l’argent venait sans lettre explicative ni indication de but spécifique : «Ne pas répondre et verser» annotait le secrétaire général.
Des «journaux» pouvaient brusquement offrir 200 000 francs à quiconque apporterait un renseignement permettant l’arrestation de tel ou tel autonomiste alsacien-lorrain. Après la chute du gouvernement Pierre Laval le 20 février 1932, la revue parisienne Information Sociale signalait, sans trouver de démenti, que les Services d’Alsace et de Lorraine disposaient de fonds secrets plus importants que tous les autres budgets ; ils auraient même été plus importants que ceux du Quai d’Orsay où se trouvait le ministère des Affaires Etrangères, et c’était le Directeur Général Valot qui en était le maître et le dispensateur.
Mais la politique d’assimilation ethnique s’appuyait avant tout sur le puissant appareil des fonctionnaires qui exerçaient en Alsace-Lorraine — par priorité — une fonction politique et utilisaient à cet effet les propres ressources de la région : préfets, sous-préfets, directeurs des services publics (chemin de fer, P.T.T., radio, etc.), sans oublier le corps enseignant soumis à la pression des recteurs d’Académie et des inspecteurs. Le clergé concordataire lui-même avait un statut de fonctionnaire et montait à l’échelon au «choix» ou au «grand choix», ne passant d’une cure inférieure à une cure supérieure qu’avec l’agrément du gouvernement français.
Le million et demi de marks reçus par l’intermédiaire des Alsaciens-Lorrains d’Allemagne servait d’abord au maintien de la culture traditionnelle. La troupe «Pons» de Bâle absorba 150 000 marks pour des représentations théâtrales de 1924 à 1929 ; chaque année, 30 000 marks passaient dans l’achat de livres religieux allemands que le «Colportage Catholique» de l’abbé Goldschmidt à Sarralbe (Saaralben) et le «Colportage Evangélique» de l’instituteur libre Jean-Eugène Würtz à Dorlisheim, distribuaient ensuite dans les paroisses catholiques ou protestantes ; vers 1929, Würtz écoulait environ six tonnes de livres religieux allemands par mois.
En outre, une bibliothèque avec plus de 10 000 livres allemands et plus de 100 journaux ou revues d’Allemagne, avec salle de lecture, fut installée à Strasbourg. L’argent venu d’outre-Rhin servait encore à financer partiellement la Société d’Histoire de l’Eglise (Gesellschaft fur Kirchengeschichte) et la Société Scientifique de Strasbourg (Strassburger Wissenschaftliche Gesellschaft), les almanachs populaires (Heimatkalender) et à partir de 1928, la publication des quatre premiers recueils de vieux chants populaires de Lorraine de l’abbé Louis Pinck, curé de Hambach : Verklingende Weisen, œuvre de grande valeur qui n’a son équivalent nulle part, pas même en Allemagne.
L’argent du Dr Robert Ernst servait aussi à soutenir les journaux qui défendaient les idées régionalistes, et cela sans distinction d’appartenance politique, comme les journaux communistes L’Humanité d’Alsace-Lorraine et Die Neue Welt, les journaux radicaux-libéraux Das Neue Elsass et Die Freie Zeitung, les journaux catholiques Elsaesser, Elsaesser Kurrier, Lothringer Volkszeitung, et naturellement les journaux autonomistes Zukunft et Elsass-Lothringer-Zeitung. Le soutien apporté à l’imprimerie Erwinia et au journal Die Volksstimme s’avéra fort onéreux : il engloutit à lui seul 250 000 marks. En général, l’aide à la presse se réalisait par l’achat de matériel et de matières premières, ainsi que d’actions des journaux adverses1.
Enfin, des sommes importantes servaient à entretenir les fugitifs, à payer ceux auxquels le gouvernement français avait fait perdre leur emploi ou qu’il avait ruinés, à venir en aide aux prisonniers et à leurs familles. Ces sommes contribuaient également à financer les tracts électoraux, les tournées de conférences et permettaient éventuellement aux partis autonomistes d’entretenir des permanents.
A ces indications, il faut ajouter quatre remarques :
1°) Aucune loi ni aucun règlement n’avaient jamais interdit de recevoir de l’argent de l’étranger ; ce ne pouvait être un délit avant le 21 avril 1939.
2°) Le Dr Robert Ernst et Mgr Scherer faisaient depuis 1925 pour la sauvegarde de la culture traditionnelle de l’Alsace-Lorraine, ce que Pierre Bücher, Hansi, Zislin et d’autres, comme les membres de la Ligue des Patriotes ou du Souvenir Français, avaient fait avec l’argent français nour la culture et la pensée française avant 1918.

1. La presse autonomiste aurait pu se soutenir elle-même, si le gouvernement français ne s’était pas opposé à la liberté de la presse, en interdisant la vente des publications autonomistes dans les gares (perte de 10 000 exemplaires) et en exerçant un chantage sur les libraires, les vendeurs de journaux et les annonceurs.

3°) Seuls parmi les Alsaciens-Lorrains, le Dr Ernst, le Ministerieldirektor Dr Goetz, le Dr Rudolf Schwander, Mgr Scherer et le général Scheüch en Allemagne, savaient qu’une aide financière provenait depuis la fin de 1925 des fonds secrets du ministère des Affaires Etrangères ; en Alsace-Lorraine, cette origine restait encore totalement inconnue aux chefs de l’autonomisme en 1945.
4°) Actuellement, la France continue cette politique d’aide à la francophonie, notamment au Québec, en Belgique, en Suisse, en Afrique où l’aspect militaire n’est point ignoré, et même aux U.S.A. en Louisiane. Dans une interview accordée à Charles Hargrove, chef du bureau parisien du Times, et partiellement répercutée par le Monde du 28 Juillet 1973, le ministre des Affaires Culturelles Maurice Druon précisait à cet égard : «Il serait grand temps de dissiper quelques malentendus. On veut y voir je ne sais quelle tendance au chauvinisme ou à l’impérialisme culturel. C’est tout à fait faux. Il y a simplement une réalité et des responsabilités. La réalité, c’est que la langue française est celle non seulement des Français eux-mêmes, mais de cent cinquante autres millions d’hommes à travers le monde1… Les responsabilités, ce sont celles de la France devant cet état de fait. Nous sommes responsables, moralement et en partie matériellement, de l’enseignement du français, de sa diffusion et du maintien de sa qualité. Nous devons faire en sorte qu’il reste pour le bien de ceux qui l’emploient, ce qu’il est, une des grandes langues de communication universelle».
Le ministère des Affaires Etrangères allemand et les Alsaciens-Lorrains retirés ou expulsés en Allemagne ne raisonnaient pas autrement ; ils étaient non seulement dans leur droit mais dans leur devoir.
De 1925 à 1929, l’aide financière pour le maintien de la culture traditionnelle en Alsace-Lorraine était complètement désintéressée au point de vue territorial. Le 3 février 1926, Stresemann avait déclaré à l’ambassadeur britannique à Berlin, Viscount d’Abernon : «Si on devait m’offrir demain Elsass-Lothringen, je ne l’accepterais pas. Nous n’en aurions que des ennuis, comme l’Angleterre en a avec l’Irlande». On chercherait en vain une telle affirmation dans la bouche d’un membre du gouvernement fiançais avant 1918 !
Enfin, à la fin d’avril 1927, Stresemann notait que l’essentiel de sa politique étrangère consistait dans une bonne entente avec la France, ce qui impliquait naturellement l’abandon de toute revendication vis-à-vis de l’Alsace-Lorraine.

1. Le ministre Maurice Druon double le chiffre ; en réalité il n’y aurait que 87 millions de francophones, voire même 65 millions seulement, contre 117 millions de germanophones.

C’est pourquoi, lorsqu’en 1929, au cours d’une rencontre culturelle à Genève, Aristide Briand se fut plaint de ce que l’aide culturelle du gouvernement de Weimar lui semblait comporter une influence politique, Stresemann décida la suppression des subventions au Dr Ernst et à Mgr Scherer ; mais il mourut peu de jours après ; son successeur au ministère des Affaires Etrangères, le Dr Julius Curtius, promit cependant de continuer l’aide financière à l’Alsace-Lorraine, en en réduisant toutefois fortement le montant. De fait, pour l’année 1930/1931 l’on ne trouve plus qu’une proposition de somme de 190 à 210 000 marks (les documents d’archives font défaut pour la suite). Après même la prise du pouvoir par Adolf Hitler en 1933, cette aide fut secrètement continuée, à l’insu de Hitler et du Parti nazi qui étaient des jacobins hostiles aux idées autonomistes et qui avaient besoin de l’aide ou de la neutralité bienveillante de la France.

3. Die Zukunft

Peu de jours après la chute du gouvernement Herriot et durant la période de négociation des accords de Locarno, avant donc que les Alsaciens-Lorrains d’Allemagne puissent apporter leur aide financière à leurs compatriotes restés au pays, parut le 9 mai 1925 le premier numéro d’un nouveau journal : Die Zukunft, c’est-à-dire L’Avenir. Il portait en sous-titre : Hebdomadaire indépendant pour la défense des droits du pays et du peuple alsacien-lorrains : Unabhänginge Wochenschrift zur Vertei-digung der Elsass-Lothringischen Heimat-und Volksrechte1.
Imprimé en lettres gothiques et entièrement en allemand, il était vendu 30 centimes le numéro ; l’abonnement annuel s’élevait à 12 francs. La première livraison, tirée à 5 000 exemplaires, fut envoyée gratuitement sous bande à tous les maires, à tous les curés et à tous les pasteurs, à tous les instituteurs et à tous les professeurs alsaciens-lorrains ; le journal se trouvait aussi exposé dans les kiosques.
En première page s’étalait un vigoureux appel en style direct, tel que l’avait introduit en 1922 Zorn von Bulach. Cet appel commençait par rappeler les promesses mensongères du gouvernement français et demandait aux Alsaciens-Lorrains de relever la tête : «Die Zukunft invite tous les Alsaciens et tous les Lorrains fidèles à leur ethnie, à défendre leurs droits ethniques par l’union et l’action. D’une année à l’autre, nous avons attendu la réalisation de la plupart des promesses que l’on nous avait faites avant la conclusion de la paix, pour répondre à nos revendications et même à nos désirs.

1. Emile Pinck avait emprunté le titre Zukunft à la feuille berlinoise de Maximilian Harden, alors beaucoup lue.

En vain ! Il est temps que nous sortions de cette fumée de belles paroles et de ces nuages d’illusions, si nous ne voulons pas nous avilir plus que jamais au milieu de notre passé si agité. Le découragement pèse lourdement sur notre pays et sur notre peuple (Auf Land und Volk lastet schwer der Missmut)».
L’appel soulignait ensuite les richesses naturelles de l’Alsace-Lorraine : «Notre pays présente des possibilités exceptionnelles de développement, par la fertilité de son sol, par les richesses de son sous-sol, ainsi que par le dynamisme de ses habitants. Notre peuple n’a rien à envier à ses voisins au point de vue du travail et du progrès dans l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’artisanat, les arts et les sciences».
Hélas ! le peuple et le pays baignaient dans la morosité et après plusieurs décennies de progrès, ils étaient ramenés en arrière, enfermés dans un système centralisateur et étouffant : «Nous constatons aujourd’hui que notre action est paralysée sur le terrain politique et économique. Un zèle fanatique et aveugle, aux efforts exorbitants, tend à tout niveler dans la République française et rejette pour des générations entières notre développement en arrière. Nous voyons notre particularisme, notre vieille culture, vivement attaqués. Après des dizaines d’années de progrès, nous retombons dans un système d’administration étroit et suranné. Morceau par morceau nos libertés s’effritent. Notre langue autochtone (unsere Landessprache) est opprimée à l’école et dans l’enseignement, dans l’administration, la justice et la législation ; c’est à peine si elle est encore tolérée dans la vie publique où elle régnait depuis quinze siècles. Les enfants du pays passent dans les administrations après les Français de l’Intérieur ; les fonctions publiques sont bourrées de gens qui nous comprennent aussi peu que nous les comprenons. Les effectifs de la police et de la gendarmerie ont été multipliés et constituent de lourdes charges pour les contribuables. Des barrières endiguent notre développement économique, comme aux temps depuis longtemps oubliés. Nous souffrons d’une misère morale et matérielle (Wir leiden geistige und materielle Not)».
Et la Zukunft de se demander ce que pouvait bien signifier pour les Alsaciens-Lorrains la devise Liberté-Egalité-Fraternité : «Que valent en réalité chez nous ces nobles principes de Liberté, d’Egalité et de Fraternité ? Une Liberté qui ne respecte pas le premier et le meilleur des Droits de l’Homme, celui de la langue maternelle, n’est pas une liberté. Une Egalité qui n’existe que dans les articles et non dans les droits, nous n’en avons pas besoin. Nous ne voulons pas d’une Fraternité qui n’est qu’humiliation pour la plupart d’entre nous (Eine Freiheit, die nicht einmal das erste vornehmste Menschenrecht, das auf die Muttersprache, achtet, ist für uns keine. Eine Gleichheit, die nur in Paragraphen, aber nicht in den Rechten besteht, brauchen wir nicht. Eine Brüderlichkeit, die für die meisten von uns nur Zurücksetzung ist, wollen wir nicht)».
Le nouveau journal exprimait ensuite son amertume face au comportement du gouvernement français : «Nous n’avons pas mérité d’être traités comme on nous a traités, surtout après la réception que nous avons réservée à la France. Et cela, bien que l’Alsace et la Lorraine se trouvent en première ligne pour la conservation des forces statocratiques, bien qu’elles soient très au-dessus de la France par leurs progrès sociaux comme par l’efficacité communale et les réalisations concernant les impôts. Nous Alsaciens-Lorrains, non seulement on nous méconnaît, mais on nous conduit encore de travers. Les principes fondamentaux de notre existence et les conditions de notre prospérité sont différents de ceux de Paris. Seulement là-bas, on ne veut pas le voir».
C’était précisément cela le «malaise» de l’Alsace-Lorraine : «Ces sentiments de notre peuple sont aussi ses griefs. Us le sont surtout pour les 90 % de la population de langue allemande à la ville et à la campagne, par-delà toutes différences sociales, confessionnelles et politiques. Même s’ils ne s’expriment que maintenant, ils existent depuis longtemps. Et depuis longtemps, nous aurions dû être entendus. La plus grande partie de notre presse a failli à son devoir d’exprimer honnêtement l’opinion publique. Sa force s’est effritée dans les querelle et les dissensions internes».
Et là apparaît l’originalité de la Zukunft : «Pour cette raison, dans la Zukunft, le sérieux de la vérité ne sera jamais sacrifié à l’égoïsme d’un parti, la Fierté de la liberté ne sera jamais vendue au bon plaisir de notre gouvernement, la dignité du droit ne sera jamais livrée au pouvoir. Notre vie publique ne peut être assainie que par une presse qui se tient au-dessus des querelles des partis politiques et au-dessus des luttes économiques. C’est pourquoi nous devons posséder un organe qui, se plaçant sur le terrain des traditions, soit au service de tous les habitants du pays et qui veuille participer dans un esprit de paix et de justice à la réconciliation des peuples. Et tels seront le but et la ligne de conduite de notre feuille.
La Zukunft précisait : «C’est dans ce sens que nous réclamons avant tout le droit de vivre notre particularisme sans être inquiétés. Nous voulons voir respecter notre culture et notre langue. Nous demandons que l’on interrompe la politique linguistique actuelle et que l’on rende de nouveau à notre langue maternelle ses droits naturels. Nous réclamons que l’on respecte le particularisme religieux de toujours de notre peuple. L’administration doit répondre à nos besoins et doit être réorganisée, et à cette occasion, les indigènes doivent avant tout recevoir leur part et leur influence, surtout dans les postes de direction : c’est une question de justice. Nous ne souffrons pas qu’on nous considère comme des étrangers dans notre propre maison ! (In diesem Sinne fordern wir vor allem für uns ungestört unserer Eigenart leben zu können. Unsere Kultur, unsere Sprache wollen wir geachtet wissen. Wir verlangen, dass mit der heutigen Sprachenpolitik gebrochen und unsere Muttersprache in ihre natürlichen Rechte wieder eingesetzt werde. Wir verlangen Rücksicht auf die von jeher ausgeprägte religiöse Eigenart unseres Volkes. Die Verwaltung muss unseren Bedürfnissen entsprechen und umgestaltet werden, und dabei sollen vor allem die Einheimischen, besonders in den leitenden Stellen, den Anteil und den Einfluss bekommen der ihnen von Rechts wegen zukommt. Wir dulden nicht, dass man uns zu Fremden macht im eigenen
Hause !)».
L’appel s’achevait par une invitation à faire l’union autour de la Zukunft : «Alsaciens et Lorrains, groupez-vous autour de la Zukunft. Nous voulons travailler ensemble au bien de notre Heimat et lutter ensemble pour nos droits et pour notre avenir, pour le pays, le droit et la paix. (Elsässer und Lothringer, schart Euch um die Zukunft. Wir wollen miteinander zum Wohle der Heimat arbeiten und kämpfen, um unsere Rechte und für unsere Zukunft, für Heimat, Recht und Frieden)».
Toujours sur la première page, l’appel de la Zukunft était accompagné d’un long article «Nach sechs Jahren» (Six ans après), signé par Paul-Joseph Schall, qui se présentait comme rédacteur en chef. Agé de 27 ans, il était aussi le rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique D’r Schliffstaan et un spécialiste de la question des Minorités Nationales. Mais la Zukunft apparaissait pratiquement comme un journal anonyme, imprimé dans une petite entreprise à Saverne au 115 de la Hauptstrasse. Qui pouvait bien se tenir derrière ce nouveau phénomène de la presse locale ? Mystère !
Pris au dépourvu, la police et l’espionnage français se lancèrent immédiatement sur la piste et firent leurs enquêtes. Ils crurent identifier neuf personnes de religions et de milieux différents, savoir, en dehors de Paul Schall :
— René Hauss, né le 26 juin 1896, fils de Karl Hauss, dernier Staatssekretär du Land Elsass-Lothringen, mort trois mois plus tôt, le 30 janvier 1925, peu de temps après son entrevue à Kehl avec le Dr Robert Ernst ; René Hauss avait pris la suite de l’imprimerie de son père. C’était à l’imprimerie Hauss, 24 Knoblochgasse, que se tenait la réunion hebdomadaire des rédacteurs de la Zukunft.
— Joseph Zemb, né le 30 août 1898 à Schoenau ; il avait fait son grand séminaire en France, était parti Français à Paris et en revint Alsacien ; ordonné prêtre en 1923, il était vicaire à Schiltigheim ; c’était un «orateur de talent et très combatif».
— Auguste-Frédéric Hirtzel, né le 16 octobre 1884 à Strassburg, et pasteur à Ernolsheim : il était le caissier-gérant du journal et exerça une grande influence autonomiste.
— Charles Maurer, né le 26 juin 1874 à Strasbourg, également pasteur protestant, rédacteur-gérant de la revue hebdomadaire Evangelischer Lutherischer Friedensbote in Elsass-Lothringen.
— Ernest-Louis Matter, né le 26 décembre 1881 à Strassburg, gérant de la Zukunft, acteur revenu à Strasbourg le 10 avril 1924, après des séjours en Autriche et à Berlin.
— Henri-Frédéric-Hermann Solveen, né le 3 janvier 1891 à Strasbourg, artiste-peintre et publiciste, collaborateur à Der Eiserne Mann fondé en octobre 1924 et au journal La République.
— Frédéric Decker, né le 15 avril 1891 à Weitbruch, traducteur au journal La République, et arrêté avec Louis-Edouard Schaeffer, lorsqu’ils étaient étudiants à l’Université, en tant que militants du mouvement neutraliste en automne 1919 et en liaison avec le «Trio Badois».
— Emile Pinck, né à Lemberg (Moselle) en 1872, frère de l’abbé Louis Pjnck, curé de Hambach et auteur des célèbres Verklingende Weisen ; frère aussi de Léon Pinck également prêtre, et enfin de Gaston Pinck, restaurateur à Strasbourg ; Emile était banquier à Strasbourg.
Il semble en fait que la toute première initiative de fonder un journal autonomiste revienne à René Hauss, qui voulait réaliser le rêve de son père Karl Hauss, dont le journal prévu ne vit jamais le jour par suite de son brusque décès. En pleine campagne anti-gouvernementale du «printemps chaud» de 1925, René Hauss téléphona à Paul Schall, rédacteur en chef du Schliffstaan, qu’il connaissait à peine. Durant la guerre de 1914-1918, Schall avait fréquenté la «Kunstgewerbeschule» (Ecole des Arts Décoratifs) qu’il dut quitter parce que la guerre avait réduit son père au chômage. Il était dessinateur industriel lorsque René Hauss le conduisit dans un restaurant auprès d’un groupe d’amis. C’est alors que l’on discuta de la création d’un organe au-dessus des partis politiques, destiné à engager énergiquement le combat pour les Heimatrechte, les droits ethniques des Alsaciens-Lorrains. Paul Schall accepta la proposition d’en assumer la direction politique, à condition que les Heimatrechte fussent défendus dans le cadre du traité de Versailles, c’est-à-dire sans remettre en question l’appartenance de l’Alsace-Lorraine à la France, et sur le principe de l’autonomie régionale telle que l’avait accordée l’empire allemand par sa loi constitutionnelle, le Verfassungsgesetz du 31 mai 1911. Schall estima qu’il fallait réunir pour une telle entreprise de 80 000 à 100 000 francs ;or, on ne pouvait compter que sur 25 000 à 30 000 francs ! L’on s’accorda donc une semaine de réflexion, et l’on contacta le banquier Emile Pinck.
Emile Pinck avait été receveur général des Postes à Strasbourg-Neudorf et possédait de nombreuses relations en Allemagne ; il avait bien connu Matthias Erzberger, un Alaman, chef des catholiques d’Allemagne et l’un des dirigeants du Zentrum, assassiné en 1921 pour avoir négocié l’armistice du 11 novembre 1918. Après la guerre, il avait quitté les P.T.T. et s’était associé avec son beau-frère, Alphonse Gérardot, docteur en droit et mari de Marthe Pinck. Le 1er octobre 1920, ils avaient fondé la «Banque Gérardot-Pinck et compagnie», située 21 rue du Dôme à Strasbourg ; elle comptait dans sa clientèle l’évêché de Strasbourg et le clergé alsacien. Emile Pinck était encore membre du conseil d’administration des Verreries de Goetzenbruck dans le Bitscherland (Moselle).
Le 24 avril 1923, la Banque «Gérardot-Pinck» s’était associée à la banque suisse «Merkur und Handels A.G.» de Bâle, dont le directeur commerciale était Eric Röchling, un Sarrois. Le lendemain, 25 avril 1923, Wilhelm Neu, directeur de la banque «W. Neu et Compagnie» à Kehl décidait de commanditer la banque Gérardot-Pinck. Or cette banque de Kehl était déjà commanditée par la banque Rôchling de Sarrebruck, dirigée par Wilhelm Neu père. Les banques «Merkur Trust» de Bâle, «W. Neu» de Kehl, «Gérardot-Pinck» de Strasbourg, étaient donc des succursales de la banque Röchling de Sarrebruck qui, avant 1918, possédait des mines de potasse en Alsace et des ateliers sidérurgiques en Lorraine. Or, lorsque Rudolf Hannenwald et Fritz Kuhn venaient contrôler la banque «Gérardot-Pinck» à Strasbourg, ils allaient au restaurant de Gaston Pinck avec l’ancien Staatssekretär Karl Hauss, et c’était probablement pour la fondation de son journal autonomiste que la banque de Kehl avait porté à l’actif de Pinck Emile une somme de 100 000 à 150 000 F au commencement de l’année 1925. Comme à cette époque le Dr Robert Ernst ne disposait pas encore de fonds pour l’Alsace-Lorraine, l’on peut supposer qu’une partie de l’argent nécessaire au lancement du journal Die Zukunft, fourni par des bienfaiteurs inconnus, avait pu transiter par ce canal : ce n’est qu’une hypothèse qui n’a pas encore pu être vérifiée.
Les 5 000 exemplaires du premier numéro avaient été distribués gratuitement. Le troisième numéro comptait déjà 3 000 acheteurs, le quatrième 5 000, le cinquième 7 000. Le prix unitaire passait de 30 à 50 centimes. Dans l’automne de la même année 1925, la Zukunft s’appuyait sur 17 000 abonnés ; ils étaient 28 000 au printemps de 1926. Le tirage maximum se situait autour de 40 000, mais le tirage moyen était de 35 000.
Alors que la fondation en 1919 du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine avait complètement été passée sous silence par la presse locale, la parution la Zukunft fut saluée avec enthousiasme par la presse régionaliste Alsace-Lorraine. Dès 1925, Die Heimat de l’abbé Haegy notait : «l’Alsace est un pays, et l’alsacianité n’est pas un vague concept, et les droits ethniques du peuple alsacien ne sont pas de vains mots. Cela est prouvé par le succès du mouvement de la Zunkunft (Das Elsass ist eine Heimat, und das Elsaessertum kein vager Begriff, und elsaessische Volksrechte sind kein leeres Wort. Das beweist der Erfolg der Zukunftsbewegung)». Et en janvier 1926 : «L’apparition de la Zukunft était comme l’éclatement d’une soupape de sécurité. Depuis, cette soupape rugit et gicle (Das Erscheinen der Zukunft war gleich dem Aufspringen eines Sicherheitsventils. Seither braust und sprüht es)».
Dans Le Roman de l’Alsace que le publiciste Raymond Portai publiait en 1927, l’on trouve une assez juste appréciation du phénomène Zukunft : «La situation présente un caractère de gravité extrême. L’hostilité à la France, sporadique hier, est maintenant quasi générale. D’individuelle et de négative qu’elle était, elle est entrée dans une phase d’activité et de concentration qui ne laisse pas d’ouvrir des perspectives redoutables. Il a suffi que la Zukunft naquît pour qu’elle cristallisât toutes les formes du mécontentement… Les cadres de la Zukunft sont assez vagues pour qu’il soit vain de se demander si elle est plus protestante que catholique, ou inversement. Catholiques et protestants s’y rencontrent d’autant plus aisément que, reflétant en ceci le caractère présent du mécontentement alsacien, elle ne donne pas à la question religieuse la première place. On peut mesurer là d’ailleurs la gravité du recul que la France a éprouvé en Alsace depuis un an. La question religieuse, certes, prime toutes les autres, mais on ne la trouve pas à l’origine du malaise alsacien. Dans l’ordre chronologique, celui-ci avait reçu ses premiers aliments des froissements et des heurts qu’avaient provoqués dès le début les problèmes pratiques posés par le retour de l’Alsace-Lorraine. Mais rien n’était très grave, rien n’était vraiment inquiétant. L’imprudence de M. Herriot, et elle seule (pour ne pas dire son sectarisme), a tout compromis : aux yeux de l’Alsace, par le fait d’une généralisation excessive, mais compréhensible, il semble bien que son attitude ait fait la preuve d’une définitive incompatibilité d’humeur entre l’Alsace et la France».

4. Le Mouvement de la Zukunft

Le fait est que les milieux officiels virent avec effroi le développement que prenait d’une manière inattendue la situation politique en Alsace-Lorraine, et cela d’autant plus que la Zukunft avait des abonnés dans le monde entier, en Chine comme en Amérique, au Cap comme en Australie, où la presse répercutait le mouvement autonomiste de l’Alsace-Lorraine et lui donnait un écho international. Le gouvernement se hâta de jeter du lest et essaya de se montrer compréhensif. René-César Ley, l’un des membres du «Trio Badois» qui voulait fonder la République Neutre d’Alsace-Lorraine et qui se trouvait emprisonné à Clairvaux (Aube), fut libéré par anticipation le 12 septembre 1925 comme le réclamait la Zukunft. Trois Alsaciens furent nommés directeurs de prison : un événement sensationnel pour l’époque ! Et lorsqu’à la Pentecôte 1925, le président du Conseil Painlevé se rendit en Alsace, il emprunta les idées de son discours à la Zukunft pour parler de l’idéal de l’Alsace : être le pont entre la France et l’Allemagne («das Brückenideal des Elsass»)…
Mais ces moyens s’avéraient insuffisants pour endiguer une opinion publique en effervescence. Le gouvernement français changea donc de méthode et recourut à d’autres procédés. Toutes les polices d’Alsace-Lorraine furent mises en alerte ; le courrier privé était ouvert par des services spéciaux, y compris les lettres des députés et de l’évêque de Strasbourg, Mgr Charles Ruch ! Les allées et venues des rédacteurs de la Zukunft étaient espionnées jour et nuit. C’est ainsi que vers midi, le 26 novembre 1925, le Commissaire Spécial des Ponts du Rhin et du Port de Strasbourg, Salzgeber, fit fouiller «à corps» le banquier Emile Pinck, qui passait pour être le directeur ou le gérant de la Zukunft. On le trouva porteur de cinq pièces :
1°) Un Personalausweis valable pour un an, délivré le 28 août 1925 par le Bureau des Passeports à Karlsruhe et qui lui permettait de circuler librement en Allemagne.
2°) Un reçu sur papier libre du 19 novembre 1925, indiquant qu’Emile Pinck avait remis 5 400 francs au royaliste Jean Dumser, ancien trésorier du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine. Pour 45 000 francs, Dumser avait acheté durant Pété l’imprimerie du Sarregueminois et le 1er septembre, il avait lancé un nouveau journal, Die Volksstimme, à Sarreguemines ; hélas, ceux qui avaient promis de lui prêter de l’argent s étaient récusés, et il cherchait partout de quoi payer ses dettes.
3°) Une lettre adressée à Von Gemmingen, fils de l’ancien Bezirkspräsident de Metz (gouverneur de la Moselle), qui avait épousé une fille de Hermann Rochling ; Emile Pinck intervenait pour que M. Voisin, de la société Alsacienne de Travaux Publics, fût agréé comme représentant des établissements Rochling Hermann à Strasbourg.
4°) Une enveloppe vide adressée à Liselotte Ernst, épouse du Dr Robert Ernst à Berlin-Schoneberg.
5°) Une lettre probablement destinée au Dr Ernst lui-même où l’on relevait les phrases : «Nous devons maintenant nous en prendre aux assimilateur (Wir müssen jetzt an die Assimilateure heran)». et «Pour la propagande nous n’avons presque rien. Pensons à Hélène».
De ces quelques pièces anodines, sans véritable intérêt et au fond sans valeur, la police spéciale et la préfecture de Strasbourg allaient essayer de tirer, grâce à de savantes élucubrations, une arme qui exterminerait le mouvement autonomiste en Alsace-Lorraine.
En attendant, la Zukunft élargissait son emprise sur la population. Elle soumit à ses hommes de confiance un questionnaire en cinq points :
— Tenez-vous pour nécessaire la création d’un mouvement autonomiste (Heimatbewegung) ?
— Ce mouvement doit-il se placer au-dessus des partis politiques ?
— Quelle position devons-nous adopter par rapport aux autres partis ?
— Qu’en pensent nos amis avec qui vous êtes en relation ?
— Quels conseils pouvez-vous nous donner pour l’organisation du mouvement ?
A l’unanimité, les militants qui répondirent souhaitaient un mouvement indépendant des partis politiques et beaucoup insistaient sur la prudence. De Riedisheim, le jeune géomètre âgé de 26 ans Frédéric-Charles Schweitzer écrivait : «Avant tout, être prudent et en même temps souligner le rattachement à la France. Il faudra faire comprendre le programme aux non-Alsaciens en leur expliquant la mission européenne de l’Alsace (Man musse darnach trachten, das Programm auch den Nicht-elsaessern begreiflich zu machen, dadurch, dass man ihnen die europàis-che Mission des Elsasses erkläre)». Quant au programme lui-même, on le demandait assez modéré, afin que tous les amis qui occupaient des «postes exposés aux sanctions administratives», ou qui étaient de caractère plutôt timide, pussent s’y reconnaître et y adhérer. En effet, beaucoup d’Alsaciens-Lorrains, qui un jour doivent crier «Hoch !» et un autre jour «Vive !», qui aujourd’hui sont épiés par la police allemande et le lendemain par la police française, étaient devenus très méfiants, pour ne pas dire hypocrites : «Le manque de courage civique est une des caractéristiques d’une population frontalière qui change souvent de nationalité».
Ces caractères fragiles, qui adorent aujourd’hui ce qu’ils ont brûlé hier, et qui brûlent demain ce qu’ils adorent aujourd’hui, ont besoin d’être délivrés de leurs complexes avilissants nés de l’obligation de ramper devant des conquérants successifs et alternatifs. Connaissant cette situation et le fait que la police ouvrait les lettres privées, Paul Schall avait mis ses correspondances ordinaires en code : «L» désignait les Lorrains, «U» les Alsaciens du Bas-Rhin (Unter-Elsaesser), «O» les Alsaciens du Haut-Rhin (Ober-Elsaesser). Suivaient ensuite les chiffres de 1 à 9 ; par exemple L8, U3 et 05.
Pour le soutien de l’hebdomadaire la Zukunft on créa l’Association des Amis de la Zukunft : Die Freunde der Zukunft, dont le but était de faire de la propagande et de recueillir des subsides. L’association se réunissait toutes les deux semaines pour étudier les événements politiques et analyser la situation. Ainsi furent constitués sept Cercles Politiques à travers l’Alsace-Lorraine, qui disparurent le lundi de Pentecôte 1926, lors de la nublication du manifeste du Heimatbund : en effet, ordre fut donné aux membres des Cercles Politiques de rejoindre la nouvelle formation.
La Zukunft comportait un supplément culturel de quatre pages, sous le titre Die Brücke (le Pont). Il paraissait une fois par mois avec des articles du genre «Beethoven und wir», «Die Alemannen und das Elsass», «Die flüssige Kohle und ihre Bedeutung», «Der diluviale Mensch», «Die Vögel Mitteleuropas», «Au soir d’un mont», «Hygiène internationale et la Société des Nations», «Etude sur Oberlin», etc. Les principaux rédacteurs du supplément Die Brücke étaient Emile Pinck et l’abbé Joseph Zemb. La dernière livraison de ces quatre pages datait de mars 1927 ; la Zukunft devait être supprimée par le gouvernement français le 12 novembre 1927.
Dès le début de la publication de la Zukunft, les rédacteurs et les membres du mouvement avaient été inondés de lettres d’injures et de lettres de menaces ; le 20 mai 1925, le Journal de l’Est, qui soutenait la politique assimilatrice de Paris, traitait le nouveau né de «vilaine et suspecte petite feuille». Le 3 octobre 1925, les anciens «engagés volontaires français» qui avaient déjà combattu leurs compatriotes en 1914-1918, attaquaient la petite imprimerie de Saverne et essayèrent de la détruire.
Plus perfide était la collusion entre les préfets et certains journalistes véreux et vénaux. En effet, les rapports de la Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine sur les autonomistes étaient conservés par le Commissaire Spécial Bauer à la gare de Strasbourg, dans une armoire fermée par une serrure à chiffres ; le chiffre d’ouverture était lui-même enfermé sous clef dans le bureau personnel de Bauer qui traitait seul les renseignements et faisait dactylographier en trois exemplaires les rapports dont il déchirait en petits morceaux les éléments originaux avant de les brûler dans le foyer d’une locomotive.
L’un des trois rapports était remis au préfet du Bas-Rhin, Henri Borromée. Avec l’assentiment de Pierre Laval, sous-secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil, le préfet Borromée confia le dossier secret sur la Zukunft à un préfet honoraire, M. Degay, parachuté directeur du Journal d’Alsace et de Lorraine afin d’y déclencher, au moment le plus favorable, une violente campagne de presse contre le mouvement de la Zukunft. Mais ce journal radical n’avait pas encore commencé la publication des articles fielleux, médisants et calomnieux, qu’il fut précédé dans cette besogne par un journal parisien, L’Echo de Paris, dont le premier article paraissait dès le 30 novembre 1925, grâce à Paul Bourson.
Paul Bourson était un Lorrain, instituteur de son état, qui avait quitté enseignement pour le journalisme aux côtés de l’abbé Emile Wetterlé ; il était correspondant de nombreux journaux, dont Le Matin. D’après Robert Heitz, Bourson était le journaliste né, capable «de torcher un papier sur n’importe quel sujet et même quand il n’en savait à peu près rien»1. Incarcéré durant presque toute la guerre de 1914, il s’était rallié aux idées de l’Action Française après l’armistice et présidait les dîners royalistes des «Affinités Françaises». Il était aussi pendant plusieurs années et jusqu’en décembre 1923 le directeur du service de presse au Commissariat Général à Strasbourg. Chevalier de la Légion d’Honneur et titulaire de la Médaille de la Fidélité Française, Bourson n’en était pas moins considéré par certains hauts fonctionnaires comme un homme fourbe et vénal. En 1924, redevenu journaliste sans journal attitré, il vivait modestement d’honoraires occasionnels et de combines. Il avait trouvé moyen de copier une partie du rapport secret du Commissaire de Police Spéciale Bauer et l’avait négocié avec un de ses anciens élèves et amis, Lemblé, correspondant de l’Echo de Paris à Strasbourg ; Lemblé envoya la copie à Paris et il ne restait plus à M. de Kerillis qu’à mijoter ses articles patriotiques et anti-autonomistes, mêlant le vrai au faux, le désir à la réalité, pourvu que cela nuise aux Alsaciens-Lorrains authentiques.
Ce ne fut que deux semaines plus tard, à partir du 17 décembre 1925, que Paul Bourson publiait à son tour dans le Journal d’Alsace et de Lorraine ses articles sournois sous le titre suggestif : «Histoire naturelle des gens de la Zukunft», où, grâce aux rapports de police, il traîna dans la boue les responsables de la Zukunft, et en première ligne le banquier Emile Pinck, qui ne devait jamais se relever de cette campagne de dénigrement.
Ce procédé malhonnête et dictatorial, d’autant plus dangereux qu’il laissait supposer plus qu’il ne disait, devint l’instrument préféré des autorités françaises contre les autonomistes alsaciens-lorrains qui ne pouvaient que difficilement combattre toutes les suppositions et tous les sous-entendus lancés par la presse au service du pouvoir central. En outre, le procédé était relativement simple et fort efficace : la police spéciale utilisait ses droits spéciaux pour violer l’intimité et la vie privée des habitants, choisissait ce qui lui paraissait utile pour échafauder une thèse politique, puis fabriquait un délit ou un pseudo-délit qui passant au clair dans un rapport, montrait à l’évidence que les autonomistes n’étaient que des agents travaillant au retour de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne ! Le rapport était ensuite vendu complètement ou partiellement à la presse qui en tirait des articles à sensation, répandus à travers la France entière, semant partout les soupçons malveillants et les pseudo-délits. Il ne restait plus préfets qu’à jurer que jamais ils n’avaient communiqué à la presse les anoorts secrets de la police et le tour était joué.

1. R. Heitz : Souvenirs de jadis et de naguère, p. 138. L’auteur raconte à la page suivante la triste fin de Bourson.

«Je suis écœuré de l’attitude de la préfecture qui persiste à dire qu’elle n’a communiqué le dossier à personne. Et pourtant, j’ai appris de source sûre que la campagne du Journal d’Alsace et de Lorraine contre la Zukunft est due à l’initiative de m Borromée avec l’assentiment de M. Pierre Laval…», écrivait avec amertume le 31 décembre 1925 le directeur général des Services Généraux de Police d’Alsace et de Lorraine à la Direction de Paris.

5. La Zukunft et la Volkspartei (UPRA)

Un mois après le lancement de la Zukunft, Emile Pinck achetait Der Volksbote en vue d’en faire le journal de l’aile autonomiste du principal parti politique d’Alsace-Lorraine, la Volkspartei (UPRA).
Du 2 au 6 juin 1925, en effet, son frère l’abbé Louis Pinck, curé de Hambach, était intervenu auprès d’un professeur du collège épiscopal de Strasbourg, l’abbé Louis Mury, frère de Paul Mury, directeur de la société «Le Roux et Cie», propriétaire du Volksbote. Ce journal avait été fondé par l’abbé Delsor, dernier président du Nationalrat, pour défendre les intérêts religieux, mais le jeune Paul Armbruster en avait fait l’organe des royalistes et une filiale spirituelle de l’Action Française et du maurrassisme. Comme l’on préférait regrouper les catholiques d’Alsace en dehors de toute question politique pour lutter plus efficacement contre l’anticléricalisme du gouvernement français, Paul Mury vendit Der Volksbote le 9 juin 1925 à Louis-Edouard Schaeffer, secrétaire auxiliaire de la Volkspartei (UPRA) et représentant la banque Gérardot-Pinck.
Né le 19 mai 1902 à Obernai, Louis-Edouard Schaeffer avait fait partie du groupe d’étudiants qui en juin 1919 avaient été trahis par leur professeur et arrêtés au moment où ils se préparaient à diffuser un tract en faveur de la République Neutre d’Alsace-Lorraine et du plébiscite. Il était membre du groupe artistique Der Eiserne Mann (L’homme de fer) fondé en octobre 1924, correspondant des Basler Neuste Nachrichten et de l’éphemère Echo d’Alsace et de Lorraine (1923-1924).
Le 15 juin 1925, la Volkspartei (UPRA) réunissait à la salle de l’Union fraternelle du Commerce et de l’Industrie, 9 rue des Juifs, à Strasbourg, une quinzaine de présidents cantonaux et des sections de l’arrondissement de Strasbourg, sous la présidence de Thomas Seltz, député. Des le début, l’abbé Hincky, sous-directeur des Œuvres Diocésaines, réclamé certaines explications au sujet de la vente du Volksbote pour 5 000 francs et l’orientation politique qu’on entendait lui donner. Schaeffer répondit qu’il avait fait l’acquisition du journal afin de s’assurer un emploi stable, celui de secrétaire auxiliaire de la Volkspartei n’étant que provisoire. Il fit remarquer que Der Volksbote avait été acculé à la ruine financière par le royaliste Armbruster et que de toute façon le journal devait disparaître le 1er juillet 1925. Pouf en payer le déficit, la banque Gérardot-Pinck lui avait avancé les fonds ; ainsi, Der Volksbote resterait à la Volkspartei et servirait à défendre un régionalisme plus accentué à l’intérieur du parti.
Thomas Seltz expliqua ensuite que Emile Pinck avait sollicité le député Michel Walter et lui-même pour être les directeurs politiques du Volksbote qui devait devenir l’organe de liaison entre la Volkspartei d’Alsace et l’Union Populaire Lorraine pour réclamer en faveur de F Alsace-Lorraine l’autonomie dans le cadre de la France ; la France elle-même devait faire partie de l’Union des Pays Européens, telle qu’elle était envisagée par M. Seipel, ancien chancelier d’Autriche. Seltz n’avait pas donné de réponse définitive à Emile Pinck et cherchait comment concilier les statuts de la Volkspartei, dont les articles relatifs au régionalisme et à l’école confessionnelle devaient être prochainement modifiés, avec les thèses de la Zukunft. Pinck avait laissé un délai de réponse jusqu’à cette modification prévue avant la fin de l’année.
Cinq jours plus tard, le 20 juin 1925, se réunissait le comité directeur élargi de la Volkspartei. Le député Michel Walter était cette fois présent, et Thomas Seltz lui demanda de s’expliquer. Comme Monsieur et Madame Walter estimaient avoir été l’objet d’attaques de la part du secrétaire auxiliaire Schaeffer, il y eut d’abord une scène de règlement de comptes : Walter posa la question de confiance et demanda aux délégués s’il devait se retirer ou si Schaeffer devait être congédié. Finalement, sur l’insistance de l’auditoire, Michel Walter expliqua que le banquier Emile Pinck s’était présenté au secrétariat du parti en exprimant l’intention d’acheter Der Volksbote afin de rassembler tous les catholiques sur un programme régionaliste très avancé ; pour bien lui conserver l’esprit de la Volkspartei, il demandait de voir à ses côtés les députés Walter et Seltz. Quelques jours après, à Paris, Walter et Seltz décidèrent d’accepter l’offre d’Emile Pinck. Or, entre temps, Emile Pinck avait offert l’emploi de rédacteur en chef à Louis-Edouard Schaeffer avec des appointements mensuels de 1 000 francs et Walter se désista avec Seltz.
Louis-Edouard Schaeffer prit alors la parole pour se plaindre d’être l’objet des vives attaques de Michel Walter, vexé de s’être vu préfère Schaeffer comme rédacteur politique et de voir s’échapper les 1 000 francs mensuels. Une vive discussion s’ensuivit, au cours de laquelle le député Walter fut convaincu de mensonge. L’abbé Hincky vola alors à son secours et prit à partie Schaeffer, parce qu’il aurait aupara ant collaboré avec Paul Schall à D’Stadtbrill et D’r Schliffstaan, et que de ce fait, le secrétaire auxiliaire ne pouvait plus être maintenu à son
Le président Thomas Seltz voulut recourir au vote pour trancher le différend, lorsque Schaeffer se leva en disant qu’il donnait sa démission de secrétaire auxiliaire de la Volkspartei, ajoutant qu’il se trouvait en possession de documents dont la publication mettrait fin à la carrière politique de Michel Walter.
Un ou deux jours plus tard, le Conseil de Surveillance de la société «Le Roux et Cie» informait L.E. Schaeffer et Emile Pinck que le directeur Paul Mury n’avait point qualité pour vendre sans autorisation Der Volkbote, qui écrasé de dettes, cessa de paraître le 28 juin 1925. Cependant la querelle restait vive entre l’aile nationaliste et l’aile autonomiste de la Volkspartei (UPRA). A la suite de certaines manœuvres, Thomas Seltz se transforma en violent adversaire de la Zukunft et adopta toutes les calomnies que la presse aux ordres de Paris déversait sur elle, si bien que, lors de l’assemblée générale des présidents et secrétaires cantonaux de la Volkspartei de la Basse-Alsace, fin octobre 1925, il lança un violent réquisitoire contre les autonomistes, s’en prenant calomnieusement aussi bien aux personnes qu’aux idées :
«L’Alsace traverse actuellement une crise politique assez grave. Les mécontents de la classe ouvrière, groupés autour du drapeau rouge de la Illème Internationale, ne se contentent pas de faire de la propagande en faveur du bolchevisme. Ils vont plus loin et veulent séparer l’Alsace-Lorraine de la France pour permettre ensuite aux Allemands de revenir chez nous en maîtres absolus.
«Un mouvement analogue, mais plus dangereux parce qu’il est dirigé par des intellectuels, où les Allemands naturalisés et les pro-Allemands dominent, se dessine depuis quelque temps. Sous les voiles de l’anonymat, ces propagandistes réclament aujourd’hui une Alsace autonome. Ils réclameront demain une Alsace séparée de la France, mais unie à l’Allemagne. Un financier de la Zukunft, autrefois employé des P.T.T. à Francfort, regrette amèrement de se trouver à Strasbourg, sous prétexte Que de l’autre côté du Rhin, on lui aurait dit que s’il s’était fixé en Allemagne après l’armistice, il serait devenu un membre influent du Zentrum, puis député et ministre. Ayant constaté qu’il ne pouvait devenir ministre des P.T.T. en France, il cherche à se rendre populaire en Allemagne»
Thomas Seltz fit ensuite allusion à certains articles favorables à la Zukunft publiés dans l’Elsaesser par Michel Walter :
«On ne saurait établir le moindre rapprochement entre le programme de la Zukunft et celui de la Volkspartei. L’article de M. Walter dans l’Elsaesser n’est pas heureux. Jamais je n’aurais signé un pareil article. M. Walter donne l’impression qu’il redoute les gens de la Zukunft et qu’il cherche à les ménager. Il faut bien dire que la Volkspartei réclame le régionalisme pour toute la France et non pas uniquement pour l’Alsace Le régionalisme, de même que l’école confessionnelle et la question religieuse, était abordé en France avant 1918. L’Alsace-Lorraine pouvait être considérée comme un petit Etat confédéré, avec son administration. Pour l’unité de la République, les dirigeants de la Volkspartei ont sacrifié presque tout ce qui restait des institutions particulières de l’Alsace».
Le président de la Volkspartei (UPRA) exposait ensuite son opposition totale à la Zukunft : «Le régionalisme, voire même l’autonomie, laissent les gens de la Zukunft indifférents. Ce qu’ils veulent, je le répète, c’est séparer l’Alsace de la France pour le triomphe du Deutschtum. La circulaire confidentielle que j’ai fait parvenir à toutes les sections vous a suffisamment éclairés. Il s’agit de combattre par tous les moyens les idées de la Zukunft et de démontrer à la population alsacienne que si le programme de ce journal triomphait, les Allemands ne seraient pas nos frères, mais nos maîtres et que nous ne serions que des esclaves. Ne soyons pas dupes de gens qui n’ont pas le courage de se faire connaître. En sauvegardant l’unité du parti, nous ne travaillons pas pour tel ou tel gouvernement, mais pour la France, pour l’Alsace, pour nos familles, pour notre avenir».
Le discours du député Seltz, s’il avait été rédigé par la préfecture de Strasbourg ou les ministères parisiens, n’aurait pas été différent ; il correspondait exactement à la campagne gouvernementale de dénigrement de la Zukunft en répandant les soupçons contre ses militants et en affirmant que les autonomistes étaient les agents de la revanche allemande. Il est difficile de ne pas supposer à cette occasion des accords secrets et peut-être des promesses qui liaient les représentants du gouvernement français et le président du principal parti politique d’Alsace-Lorraine.
Quoi qu’il en soit, Michel Walter répliqua au président Seltz qu’il regrettait que ses articles sur la Zukunft parus dans l’Elsaesser aient été aussi mal interprétés : «Je n’ai à aucun moment cherché un rapprochement avec la Zukunft. J’ai simplement voulu prouver au gouvernement que le mouvement prenait de l’extension — ce qui ne saurait être contesté. Je suis persuadé que la Zukunft ne soutient aucune politique proallemande séparatiste. Son programme régionaliste est identique à celui de la Volkspartei, peut-être plus accentué et dirigé par des mécontents arrivistes qui n’ont pu trouver place dans aucun parti. Puisqu’au sein de la Volkspartei on nous reprochait d’être nationalistes, et puisque notre action politique avait provoqué un mécontentement, il était nécessaire de dire la vérité». Visiblement, la Volkspartei arrivait à un point de rupture et les nationalistes français s’opposaient de plus en plus violemment aux autonomistes alsaciens-lorrains. C’est dans cette atmosphère que se tint le 29 novembre 1925 l’assemblée générale des délégués de la Volkspartei (UPRA)- Us étaient ce jour-là 220 militants réunis au Munsterhof, rue des Juifs à Strasbourg. Le président Seltz ouvrit la séance en soulignant la vi’té du malaise alsacien-lorrain : «Nous surmonterons les difficultés, ajouta-t-il, en restant unis et en faisant preuve d’attachement à la République Française, Une et Indivisible. Si certains d’entre vous avaient des visées séparatistes, je ne resterais pas à la présidence du parti».
L’abbé Xavier Haegy, chef de l’aile autonomiste de la Volkspartei de la Haute-Alsace, prit alors la parole pour reprocher aux députés de la Volkspartei leur inertie depuis le 11 mai 1924, et faisant allusion à la Zukunft, déclara : «Les dirigeants de ce journal ne sont pas nos ennemis. On a prétendu que la Zukunft était mon héritage. J’en suis fier. La Volkspartei, je le reconnais, ne peut participer à ce mouvement, mais elle doit accentuer son programme régionaliste».
La droite nationaliste contre-attaqua, d’abord par la bouche de l’avocat de Saverne Heyl, qui s’en prit vivement au gérant du parti, Michel Walter, lui reprochant de placer ses intérêts personnels au-dessus des intérêts du parti ; une crise d’autorité et de confiance minait la formation. Puis les sénateurs de la Volkspartei présentèrent une motion tendant à reporter à plus tard les modifications du programme politique. Elle était soutenue par le général Bourgeois (1857-1945), Albert Helmer (1874-1929), l’abbé Nicolas Delsor (1847-1927), Joseph Pfleger (1873-1957), le comte de Leusse (1877-1963) et défendue par l’abbé Speich, curé de Ville, les délégués de Niederbronn, Erstein et St-Amarin.
La motion nationaliste des sénateurs était combattue par l’aile autonomiste, surtout par l’abbé Xavier Haegy, l’abbé Fashauer, l’abbé Gromer, le conseiller général de Wissembourg Herber, Joseph Rossé, les députés Michel Walter et le chanoine Eugène Müller. Les autonomistes l’emportèrent, et les résolutions élaborées par le Comité Directeur furent examinées et adoptées.

6. Nouveau programme politique de la Volkspartei (UPRA)

Ces résolutions étaient au nombre de six :
a) — le caractère fondamental de la Volkspartei ;
b) — la politique générale ;
c) — la politique internationale ;
d) — la politique administrative ;
e) — la politique ethnique ;
f) — la politique scolaire et linguistique.
Dans sa première résolution, la Volkspartei se reconnaissait comme un parti «réformateur progressiste» en tout domaine et en collaboration avec toutes les classes ethniques, en même temps qu’elle se proclamait fondée sur les principes du christianisme. Elle réclamait en conséquence :
— la défense énergique des droits de la minorité alsacienne-lorraine («energische Wahrung der elsaessischen Volks – und Heimat -redite innerhalb des franzôsischen Staates»).
— la défense de toutes les libertés politiques («Gewissensfreiheit, Unterrichtsfreiheit, Vereinsfreiheit, Versammlungs – und Près -sefreiheit»).
— une politique intérieure capable d’assurer aux citoyens de n’importe quelle profession et de n’importe quelle orientation politique, un comportement et une assistance propres à leurs intérêts spirituels et matériels ;
— une politique extérieure conforme à la fois à l’intérêt national et à l’esprit de compréhension et de collaboration internationale.
Dans la seconde résolution, en vue de réaliser son idéal de justice et de liberté, la Volkspartei (UPRA) entendait transformer l’Etat centraliste et bureaucratique français en un véritable Etat démocratique, qui respecterait enfin les principes naturels de l’autonomie de toutes les communautés constitutives de la nation : familles, professions, communes, régions.
Elle réclamait à nouveau l’élection du Président de la République au suffrage universel, la stabilité ministérielle, le recours au référendum pour tous les projets de lois importantes («die Einführung des Volksreferendums für wichtige Gesetzvorlagen»). Pour assurer une authentique représentation populaire au pouvoir législatif et à l’administration, la Volkspartei proposait le vote par scrutin de liste et à la proportionnelle, le droit de vote et de candidature pour les femmes, et finalement le vote familial pour les chefs de famille représentant les mineurs.
Dans sa troisième résolution, la Volkspartei demandait une plus grande justice dans les relations internationales, en vue d’une paix durable fondée sur la justice et la liberté. Elle était prête à collaborer au désarmement des esprits et rejetait la mentalité impérialiste, les conquêtes militaires comme la lutte des classes et la haine politique. A ce sujet, elle souhaitait l’éducation de l’âme populaire dans tous les pays en vue de l’élimination des préjugés nationalistes et pour créer le climat nécessaire au désarmement («Sie hait eine Erziehung der Volksseele in allen Landern fur not-wendig, die den Hass der Völker verschwinden lasst und die moralische und materielle Abrüstung ermöglicht»). En même temps elle proclamait attachement à une Société des Nations qui travaillerait en collabora­tion avec le Vatican.
Dans sa quatrième résolution, la Volkspartei, convaincue de ce que la centralisation outrancière est le mal fondamental de la France, réclamait avec insistance la décentralisation et la création de grandes régions aux-nuelles serait octroyée l’autonomie administrative («Die Partei, in der von einsichtigen Politikern aller Richtungen geteilten Ueberzeugung, dass eine aufs Aeusserste getriebene Zentralisation das Grundtlbel bildet, an dem seit mehr als einem Jahrhundert das französische Staatswesen leidet, fordert mit allem Nachdruck eine durchgreifende Reform im Sinne eines gesunden Regionalismus. Nur eine grossztlgige Dezentralisation mit Schaffung grosser Regionen und Gewahrung regionaler Verwaltungsau-tonomie kann dem Staats — und Volkskörper neues Leben, der nationalen Einheit neue, den Wurzeln des Volkstums entwachsene Kräfte zuführen»).
Concrètement, elle demandait une administration régionale, un Conseil Régional (Beratungskörper) formé de délégués directement élus par le peuple, un budget régional. Ces organismes régionaux devraient disposer de larges pouvoirs, tandis que le gouvernement central et le parlement se borneraient aux affaires générales, telles que les Affaires Etrangères, la Défense Nationale, le Budget National et la Législation Nationale, suivant le principe : les affaires de l’Etat à l’Etat, les affaires de la région à la région, les affaires de la commune à la commune («Die Angelegenheiten des Staates dem Staate, die Angelegenheiten der Région der Région, die Angelegenheiten der Gemeinde der Gemeinde»). Les communes surtout devaient disposer d’une large autonomie.
La législation particulière aux régions historiques devrait être respectée et ne pourrait être modifiée qu’avec l’accord de l’ethnie concernée. Cette législation ethnique des minorités en France devrait être reconnue comme élément constitutif des droits de l’Etat : «Sie sind als Bestandteil des nationalen Staatsrechtes anzuerkennen». «Nécessaire pour toutes les régions de la France, cette exigence l’est à un titre particulier pour l’Alsace profondément déçue par la politique assimilatrice de Paris ; la Volkspartei se présente comme fondamentalement opposée à toute assimilation (Die Partei erklärt sich deshalb als grundsatzliche Gegnerin einer jeden Assimilation, die das elsässische Volkstum sowie die Interessen des elsassi-schen Volkes schadigen könnte und mit der Wahrung der Volks und Heimatrechte unserer Provinz unvereinbar ist)».

L’autonomie réclamée par l’Alsace était celle que Elsass-Lothringen Possédait au sein de l’empire allemand : «Notre pays avait avant son retour à la France une vie provinciale propre avec une large autonomie administrative, voire même une certaine indépendance d’Etat, dans le domaine des cultes, du système scolaire à tous les degrés, dans la langue des tribunaux et de l’administration, dans l’Université et notre bibliothèque ethnique (Landesbibliothek), dans le commerce, l’industrie, l’agriculture, les travaux publics et les transports, comme aussi dans les assurances sociales. Le parti réclame donc avec la dernière insistance, qu’avant toute chose, en ce qui concerne notre pays, aucune intervention de l’administration centrale et du parlement ne soit tolérée, si elle fait traîner en longueur la solution des problèmes ou bien si elle méconnaît la volonté de notre pays. Cette autonomie régionale administrative conviendra le mieux à notre pays, dont personne ne saurait contester le caractère particulier. Par le maintien et le développement des acquisitions aussi précieuses qu’avancées dans les domaines culturels, économiques et sociaux, cette autonomie conduira le caractère ethnique de notre province vers un développement intellectuel et économique plus grand pour le bien de toute la nation, et le rendra en outre apte à participer, par son rôle d’intermédiaire entre deux grandes nations culturelles (zwischen zwei grossen Kulturnationen), à l’œuvre pacifique de la Société des Nations».
Dans sa cinquième résolution, la Volkspartei attendait un renversement immédiat et total de la politique parisienne en Alsace-Lorraine, notamment le prochain octroi de l’autonomie. Réglant rapidement tous les problèmes pendants, le gouvernement devrait assurer la pacification religieuse et la réconciliation réclamées par toutes les confessions et respecter nos traditions scolaires et culturelles. Il devrait encore introduire le bilinguisme à l’école, au tribunal et dans la vie publique, et pour en assurer la réalisation, il devrait veiller à ce que les fonctionnaires venus de l’intérieur de la France, à tous les échelons, maîtrisent les deux langues française et allemande, de manière à tenir compte des nécessités économiques de notre pays frontalier.
En conséquence, la Volkspartei rejetait toute assimilation de nature à s’opposer aux intérêts, aux droits et aux libertés ethniques («Die Partei betont, dass sie in dem Bekenntnis zu diesen Forderungen jede die Interessen unseres Volkstums schadigende und den Rechten und Freiheiten unseres Landes entgegenstehende Assimilierung verwirft»).
La sixième et dernière résolution se rattachait davantage, dans sa première partie, à la lutte contre la politique laïciste du gouvernement français qu’au mouvement autonomiste de la Zukunft. Le parti rappelait d’abord un certain nombre de principes :
— L’école primaire n’est pas simplement un établissement d’instruction.
— Le fondement nécessaire à toute éducation est la formation morale.
— Comme l’enfant appartient d’abord à la famille, le souci éducatif est en premier lieu un devoir et un droit naturel des parents ; dans la mesure où il faut tenir compte de la formation religieuse, c’est aussi un devoir et un droit naturel des Eglises selon la religion des parents.
__Pour cette raison, l’école confessionnelle offre la meilleure garantie
éducative.
__De cette école confessionnelle se portent garants nos traditions, nos lois et la volonté de la grande majorité de la population, mais il demeure possible aux incroyants de promouvoir pour leurs enfants une école laïque ou interconfessionnelle.
— En aucune manière, la Volkspartei ne peut accepter dans une commune, à rencontre de la tradition, des lois et des droits des parents, l’établissement d’une école interconfessionnelle.
— Des Conseils de Parents élus doivent représenter les droits des familles en milieu scolaire.
La question linguistique revenait avec une insistance particulière : «En ce qui concerne les plaintes qui vont en se multipliant au sujet des règlements pris par l’administration sans avoir contacté les responsables du pays et qui touchent à la langue enseignée dans les écoles primaires, dont les résultats sont franchement lamentables, le parti réclame, avec la plus grande instance, l’introduction dans les écoles élémentaires, d’un bilinguisme suivi, bilinguisme dont les principes sont du reste reconnus par l’administration».
Enfin, la Volkspartei réclamait les impératifs scolaires que Joseph Rossé demandait à la tête du puissant syndicat des Maîtres Chrétiens :
— Création et mise en pratique rapide d’un programme scolaire régional pour toutes les catégories d’établissements et pour tous les examens.
— Début de l’étude de la langue allemande (lecture, écriture et grammaire) dès le cours préparatoire (6-7 ans) ; partir de l’allemand pour aller au français.
— L’instruction religieuse doit être donnée en allemand.
— Avoir une plus grande estime pour le bilinguisme généralisé : («Grössere Rücksicht auf die Zweisprachigkeit des Landes, auch im mittleren und höheren Unterricht, damit auch den höheren Ständen in entsprechender Weise die Vorzüge der Zweisprachigkeit gesichert werden»).
— Collaboration entre les écoles professionnelles et techniques d’une part, et les associations économiques d’autre part.
— Formation du corps enseignant en fonction des principes et des exigences déjà indiqués, cl était le programme politique adopté contre l’aile nationaliste le 29 novembre 1925 par la Volkspartei (UPRA) sous la pression de la Zukunft et de ses amis. Dès lors, l’accent autonomiste devint de plus en
plus déterminant, comme le prouve le discours du député Michel Walter le 16 mai 1926 devant une assemblée de 1 500 personnes, en grande partie constituée par les fonctionnaires du Cadre Local dirigés par Joseph Rossé :
«Que les Alsaciens fassent front contre l’assimilation, dans l’intérêt du peuple, s’écria Walter. Nous ne voulons plus qu’on viole nos droits ; assez de belles paroles, la mesure est pleine, notre patience est à bout».
Lorsque les applaudissements prolongés se furent calmés, Walter continua : «Le mouvement de la Zukunft…» Et les applaudissements crépitèrent de plus belle, de sorte que l’orateur déclara qu’il allait reprendre le mot de Zukunft pour donner encore lieu d’applaudir : «Le mouvement de la Zukunft… (vifs applaudissements) n’est qu’un renforcement de nos revendications régionales. Il est un danger national uniquement pour ceux qui ne veulent pas se rendre compte des causes du malaise alsacien. On ne peut étouffer ce mouvement par des rapports de police ou en portant la suspicion sur les personnalités du pays. Il n’est pas le fait d’agitateurs étrangers. Le remède au malaise est le régionalisme… (quelques voix crièrent : «le plébiscite !» ou «l’autonomie !») L’ère des concessions est passée, l’expérience est une leçon. La langue maternelle est évincée de nos écoles ; les postes élevés dans l’administration sont réservés aux fonctionnaires de l’Intérieur. Des Alsaciens sont condamnés sans comprendre les débats. (Protestations dans la salle). Il est temps de parler ouvertement. La politique anticléricale a enrayé en France tout progrès au point de vue social et financier. Les Alsaciens n’ont d’ailleurs pas besoin de recevoir des leçons de loyalisme. Ils ont exprimé leur volonté d’être Français, mais ils ne veulent pas sombrer dans le chaos général engendré par les loges. L’administration du pays doit se trouver entre les mains d’Alsaciens ; nous ne serons pas plus mal administrés.
«Le Messin, le général Taufflieb le traître, pourront nous reprocher d’être autonomistes ; ça nous est égal (applaudissements). Nous sommes résolus à lutter pour notre pays et nous n’avons pas honte de notre passé ! («Bravo»). Nous combattrons aussi pour faire appliquer notre programme à la France, pour la libérer de ces vieilles formules antidémocratiques, de cette vieille ferraille. Ce pays ne doit pas se laisser ravir ses droits. Nous collaborerons avec la Lorraine, notamment avec la Lorraine de langue allemande. Les démocrates nous soutiennent aussi. Nous sommes le plus fort parti de l’Alsace et de la Lorraine. Nous accueillerons tous ceux qui se prononceront pour notre programme, sans renoncer à aucune des libertés religieuses qui se trouvent à la base.
«Beaucoup de gens comprennent aujourd’hui cette politique qu’ils ne saisissaient pas autrefois. La politique française doit respecter l’Alsace, si elle veut que cette dernière conserve des sentiments français. Le pasteur «loulier, qui est l’un des parlementaires qui connaissent le mieux notre avs a parlé un jour à la Chambre des rochers du Mont Saint-Odile. Les têtes’ carrées n’ont jamais cédé ; elles défendront leurs droits avec la même force de résistance que présentent les rochers de la patronne de l’Alsace !»
La chaleur politique de ce discours révélait que l’on était à la veille d’un événement important : le Heimatbund.

7. Réorganisation du mouvement de la Zukunft

Les anti-autonomistes étaient déchaînés à la fin de 1925. Interdire la parution de la Zukunft, c’était soulever les masses ouvrières ; le socialiste Peirotes le signifiait clairement au Président du Conseil Painlevé le jour de la Pentecôte. Préfets et sous-préfets n’arrêtaient pas de prononcer des toasts et des discours d’inauguration pour attaquer la Zukunft. Les bureaux des associations sportives et des clubs, qui avaient besoin des subsides de leurs «patrons» officiels, votèrent des motions anti-Zukunft. Les «Engagés Volontaires» et les «Anciens de la Légion» plastronnaient et fulminaient tous azimuts. La presse parisienne et ses filiales d’Alsace-Lorraine exhibaient et manipulaient les rapports secrets de la Police Spéciale qui sévissait en Alsace-Lorraine.
Mais le plus atteint, le plus abattu par ces attaques et cette campagne de suspicion, fut Emile Pinck qui dut quitter le devant de la scène politique, après avoir essayé de se défendre dans l’interview publiée par l’Elsaesser le 28 décembre 1925. C’est alors que le Docteur Eugène Ricklin, ancien président du Landtag et créateur du Nationalrat, qui jusqu’alors n’avait pas participé activement au mouvement autonomiste de l’après-guerre, mais qui au début de 1925 avait fait ses offres à la Volkspartei pour diriger un mouvement autonomiste, refit surface et se lança dans la bataille. Dans son interview du 28 décembre, Pinck avait prétendu, à tort ou à raison, que Ricklin se trouvait à la tête du Comité de Rédaction de la Zukunft ; Ricklin saisit la balle au bond, accepta le fait accompli, et après avoir reçu l’assurance que la Zukunft rejetait tout séparatisme, fit publier e 3 janvier 1926 une déclaration dans laquelle il affirmait être bel et bien « la tête du Comité de Rédaction ; il rappelait qu’en 1926 comme en 1918 la tête du Nationalrat, il réclamait toujours l’autonomie de l’Alsace-Lorraine dans le cadre de la France.
L’on réorganisa ensuite la société éditrice de la Zukunft, qui n’avait été enregistrée au Tribunal de Bailliage de Strasbourg sous le n°9535 que le 4 novembre 1925, alors que le journal paraissait depuis le 9 mai ! Le gérant légal était l’acteur Ernest-Louis Matter, qui fut remplacé le 19 août 1926 par un homonyme, le jeune Albert Matter. Le journal était toujours imprimé à Saverne (Zabern), chez Sohn et Robitzer, dont les nouveaux ateliers étaient installés sur l’avenue de Zornhof et abritaient depuis novembre un nouveau matériel, notamment une presse rapide de Frankenthal. Le 26 avril 1926, fut créée une société à responsabilité limitée avec 25 000 francs de capital ; le Dr Eugène Ricklin et le pasteur Auguste-Frédéric Hirtzel avaient fourni chacun 10 000 francs et l’abbé Joseph Zemb 5 000 francs ; la société fut enregistrée sous le n°1547 le 21 mai 1926 à Strasbourg1.
Pour soutenir Emile Pinck dans sa défense, le député Michel Walter lui écrivit le 18 janvier 1926 : «Mon très honoré M. Pinck. Un de mes amis vient de me faire connaître que vous me rendriez volontiers visite à l’occasion de ma maladie, mais que vous ne l’aviez pas fait jusqu’à présent, parce que vous ne voudriez pas me compromettre. Je vous prie de venir me voir, car je n’ai pas peur des compromissions. Mon ami aurait pu vous faire part personnellement de mon désir, mais comme je sais que la police ouvre vos lettres (le secret de la correspondance n’existe manifestement plus au pays de la Liberté !), j’ai préféré vous écrire. Avec mes meilleures salutations, Michel Walter». Et comme prévu, la lettre fut ouverte et copiée par la police. Le 25 janvier, Eugène Ricklin rendit aussi visite au député Walter qui prit alors l’engagement de revendiquer l’autonomie administrative pour l’Alsace-Lorraine à la tribune de la Chambre lors des prochains débats.
Les autorités françaises suivaient avec inquiétude le développement de l’action de la Zukunft en Alsace. Le Directeur des Services Généraux de la Police d’Alsace et de Lorraine notait dans son rapport du 28 janvier 1926 : «Dans le clergé, la Zukunft recrute des partisans de plus en plus nombreux ; 75 % de ses membres approuveraient cette campagne. A l’évêché même, les vrais amis de la France en dehors de l’évêque Mgr Ruch et Mgr Kolb, vicaire général, seraient peu nombreux. En présence de cette situation, Mgr Ruch serait très perplexe, n’osant entreprendre quoi que ce soit de peur de mécontenter la majorité des prêtres du diocèse. Certains parlementaires alsaciens se tiendraient également sur l’expectative, attendant la tournure que prendront les événements. La presse de langue française et francophile du Parti clérical se trouve dans une situation de plus en plus difficile. Le nombre de ses lecteurs va en diminuant presque journellement.

1. En fait le travail réel de la publication de la Zukunft reposait essentiellement sur Paul Schall ; le Dr Ricklin ne lui donnait que son image de marque.

La Voix d’Alsace qui depuis 3 mois a entrepris une vive campagne contre la Zukunft et fait une propagande active dans les milieux catholiques d’Alsace, a à peine recruté une centaine de nouveaux abonnés. Son directeur, M. de Ferenzy, se plaint de ce nue les dirigeants du Parti, à part quelques rares exceptions, ne le soutiennent nullement, que certains au contraire, comme Gromer, conseiller général, et Keppi à Haguenau, entravent par tous les moyens sa propagande francophile. D’autre part, dans les milieux catholiques des «Français de l’Intérieur», on n’encouragerait nullement son action. Il n’a pas réussi à gagner à sa cause de bons Français et de fervents catholiques venus de l’Intérieur…».
Cependant, le ton de la Zukunft devenait de plus en plus mordant. Emile Pinck ripostait aux «Anciens de la Légion» qu’ils n’étaient qu’un ramassis d’étrangers ayant fui leur pays d’origine et ayant parfois porté les armes contre lui, qu’ils n’étaient naturalisés Français que depuis quelques années à peine, et qu’ils prétendaient se poser en champions du patriotisme français, donner des leçons aux Alsaciens et se constituer les défenseurs du Welschtum en Alsace-Lorraine !
Le 3 janvier 1926, le Dr Eugène Ricklin écrivait dans la Zukunft : «La Zukunft a uniquement pour but d’assurer aux Alsaciens-Lorrains les droits qu’ils peuvent revendiquer en raison de leurs conceptions religieuses et humaines. Nous ne céderons jamais pour la défense de ces droits et nous ne nous laisserons arrêter ou détourner par aucun obstacle. Nous ne nous laisserons pas intimider, surtout par les attaques personnelles, si haineuses soient-elles, du genre de celles qui ont été dirigées contre nous, les temps derniers. De telles attaques ne peuvent que nous encourager à employer tous les moyens, même ceux qui sont à notre disposition au titre de Minorité Nationale, pour atteindre notre but».
Dans le même esprit, le Dr Ricklin écrivait une longue lettre le 23 janvier 1926 à l’Echo de Paris, qui le premier avait manipulé les rapports secrets de la Police Spéciale :
«Je ne me laisserai pas objecter que la constitution de la République une et indivisible s’oppose à notre revendication. La France doit modifier sa constitution dans ce sens, afin que nous puissions vivre comme il nous plaît. C’est à prendre ou à laisser. La population d’Alsace-Lorraine n’est pas une chose sans vie (eine leblose Sache), dont on peut disposer arbitrairement. Vous savez que les Minorités Nationales ont des droits et qu’il existe un tribunal devant lequel on peut faire valoir ces droits. Nous saurons trouver, le cas échéant, ce tribunal !
«On ne mettra pas fin à ce mouvement autonomiste par la création d’un sous-secrétariat pour l’Alsace-Lorraine à Paris, tel qu’un sénateur Bas-Rhin le propose. Ce monsieur regarde avec horreur dans l’abîme qui s’ouvre devant lui, mais il a creusé en partie cet abîme en cachant trop longtemps à la France le véritable état d’esprit en Alsace-Lorraine et en faisant croire que le seul retour à la France avait satisfait tous les vœux et que les Alsaciens-Lorrains avaient sacrifié avec un cœur joyeux leur indépendance. Mais nous, nous la réclamons de nouveau notre indépendance à laquelle la population d’Alsace et de Lorraine n’a d’ailleurs jamais renoncé.
«Nous demandons que le siège de notre gouvernement soit à Strasbourg, capitale de notre pays. Nous voulons nous gouverner nous-mêmes, tel que nous l’avons fait avant notre retour à la France».
Comme on le constate, le retour du Dr Ricklin à la vie politique s’effectuait sans aucune ambiguïté. Avec la même clarté, la Zukunft du 6 mars 1926 écrivait :
«Nous avons toujours conservé dans le cadre de l’empire allemand notre nationalité alsacienne-lorraine. On nous a attribué de plein droit la nationalité française après l’armistice, bien que ce fût contraire à la vérité historique, car notre histoire est bien antérieure à 1648 !
«Notre soi-disant intégration n’est pas seulement en contradiction avec le développement historique de notre pays et de ses habitants, mais aussi avec la définition courante de l’idée de la nation. Une nation est une communauté d’hommes de même race, de même langue, de même culture, ayant la même histoire. Nous pouvons donc parler avec raison et avec droit d’une nation alsacienne-lorraine et d’une nationalité alsacienne-lorraine.
«Nous sommes une partie du peuple français sans être en réalité une partie de la nation française, car nous avons une origine, une langue, une culture et une histoire qui nous sont propres. Les personnes qui appartiennent à une autre nationalité, c’est-à-dire qui ont une autre origine, une autre langue, une autre culture et une autre histoire, constituent des Minorités Nationales. Nous ne devons pas laisser contester que nous Alsaciens-Lorrains, nous comptons aussi parmi les Minorités Nationales.
«Nous voulons vivre notre propre vie dans le cadre de l’Etat sans nous laisser assimiler et absorber. Dans ce but, un conseil administratif, dont les attributions et la compétence sont très limitées, ne nous suffit pas. Il n’y a qu’un seul moyen pour nous mettre à l’abri de toutes les surprises : c’est l’autonomie qui nous donnera, en dehors d’une administration autonome, l’indépendance au point de vue législatif. Notre but, l’Autonomie dans le sens du Fédéralisme, s’accorde bien avec le principe de l’Etat des Nationalités, tel qu’il devrait être. Il est en contradiction avec l’Etat National qui est démodé ; il est basé sur le principe de la nationalité».

1. Actuellement, l’on rendrait «nation» par «ethnie», «minorité nationale» par «minorité ethnique», «Etat des nationalités» par «Etat des ethnies» et «Etat national» par «Etat-Nation».

De même, un mois plus tard, le 17 avril 1926, la Zukunft écrivait encore : «Le nouvel idéal européen, le respect des droits naturels du peuple triomphera chez nous aussi. Le principe rigide et outré de la souveraineté de l’Etat français devra se replier devant le principe plus élevé de la souveraineté du peuple alsacien-lorrain qui garantit seul le droit de disposer de soi-même. Notre cause ne pourra pas être perdue à Paris ou à Genève ; elle ne le sera que lorsque les Alsaciens-Lorrains renonceront à l’Alsace-Lorraine !»
Certains Alsaciens-Lorrains allaient assurément déjà plus loin que la Zukunft : ils rejetaient l’autonomie «dans le cadre de la France», comme l’écrit un Strasbourgeois dans Elsass-Lothringen / Heimatstimmen en mars 1926 :
«D’autres forces montent, jeunes, fraîches et décidées, qui jugent sévèrement la politique des hommes de Saverne (= Zukunft). Ils ne veulent pas admettre que le but du mouvement alsacien-lorrain ne puisse être que «dans le cadre de la France». Leur but va plus loin et ils veulent aujourd’hui avant tout, que ce mouvement, dont tout le monde parle, se meuve effectivement. La Zukunft était le cri d’alarme nécessaire pour réveiller les masses qui dormaient. Mais aujourd’hui, ces masses attendent un chef qui commande et qui les conduise au but, drapeaux en tête. Et ce but n’est pas dans le cadre de la France. Depuis longtemps des forces sont à l’œuvre, qui travaillent à la libération de l’Alsace-Lorraine, à briser les chaînes de Versailles !»

SCHOLLENSPRUCH

Ich halt euch fest in meinen breiten Bauernhänden,
Euch, heil‘ge Schollen meines schonen Lands,
Und will euch lang
Noch wacker, warm und wuchtig halten,
Solang gestählte Kraft
In meinen Muskeln glüht. —
Kreist nimmermehr das Blut
In schnell erstorbner Körperhülle
So streut mir matten Kreatur
Statt Blumen Heimatschollen in den Schrein !
Dann trennt kein Sargbrett mich
Von meinem Boden, der getreu
Und wonnesam auf ödem Körper ruht’,
Die armen Totenhände kleben
Am lieben Grund
Und sollen noch am Grunde kleben
Als Staub und Asche.

MESSAGE A LA GLÈBE

Je te liens fermement dans mes larges mains de paysan,
toi, glèbe sacrée de mon beau pays,
et je veux te garder encore longtemps
probe, chaude et vigoureuse,
tant Qu’une force trempée brûlera dans mes muscles.
Lorsque le sang aura cessé
de circuler dans l’enveloppe corporelle vite éteinte,
alors, répandez sur moi, terne créature,
à la place de fleurs, des mottes de terre natale dans le cercueil !
Dès lors, aucune planche de bière
ne me sépare plus de ma terre
qui, fidèle et délicieuse, repose sur mon triste corps ;
les pauvres mains de mort collent
au sol chéri
et doivent encore coller au sol
comme poussière et cendre.

Louis-Edouard Schaeffer (Obernai 1902).

KAPITEL XI : DER HEIMATBUND

2 Responses to "Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel X"

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