Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel VII
Posted on janvier 2nd, 1979 by KlappersteinKAPITEL VII
PRODROMES D’UN NOUVEL AUTONOMISME
La guerre de 1914-1918 avait laissé l’Alsace-Lorraine meurtrie et profondément marquée dans sa chair, ses biens et son âme.
Les destructions avaient été grandes : 77 000 hectares de terres avaient été dévastés en Alsace et 15 000 en Lorraine. Dans 138 communes alsaciennes, l’on comptait 14 145 maisons et 135 usines en ruines ; dans 107 communes lorraines, on comptait 4 061 maisons et 15 usines détruites. Il fallut 15 années pour payer les deux milliards et demi de dégâts et une armée de 7 000 ouvriers pour reconstruire les zones sinistrées.
Les invalides de guerre s’élevaient au nombre d’environ 25 000 ; 20 000 veuves et orphelins pleuraient un époux ou un père mort sur les champs de bataille. L’Alsace-Lorraine perdait dans sa substance vive près de 150 000 habitants, réfugiés ou arbitrairement expulsés en Allemagne après la confiscation totale ou partielle de leurs biens.
Mais dans l’immédiat, un danger mortel guettait l’Alsace-Lorraine : son identité ethnique se trouvait menacée par la défaite de 1918 et par la volonté assimilatrice du vainqueur. Il était urgent de relancer la vie politique et d’organiser des partis capables d’instruire le peuple, de le défendre, de lui servir de porte-parole. A cette défense interne devait s’ajouter la défense externe, appuyée sur les Alsaciens-Lorrains volontairement ou involontairement repliés à l’étranger, notamment en Allemagne.
1. Reconstruction des partis politiques
En 1919, l’on pouvait distinguer trois groupes de partis politiques ;
1°) une triple gauche, avec les socialistes, les libéraux et les radicaux-démocrates ;
2°) un parti centriste très important mais à deux tendances opposées ; la Volkspartei ou Union Populaire Républicaine d’Alsace (UPRA)
3°) les partis nouveaux interdits.
Les partis de gauche passèrent simplement de la direction de Berlin à celle de Paris. Les membres de la Sozial-Demokratie allemande (1871-1918) se rattachèrent le 23 février 1919 à la Section Française de l’lnternationale Ouvrière (SFIO) dont ils épousèrent tout le programme politique dès avant la signature du traité de Versailles. Deux points importants y figuraient : d’abord le refus de toute alliance avec un parti bourgeois quelconque, puis l’introduction des lois laïques en Alsace-Lorraine par la suppression du Concordat de Napoléon Ier et de la loi Falloux. Les socialistes alsaciens-lorrains disposaient de trois journaux : Die Freie Presse qui paraissait à Strasbourg, Der Republikaner qui paraissait à Mulhouse et Die Volkstribüne qui paraissait en Lorraine. Ses chefs s’appelaient Jacques Peirotes, Georges Weill, Salomon Grumbach, Imbs et Gsell.
Durant la guerre, en 1917, les libéraux de la Fortschrittspartei s’étaient divisés. Le 6 mars 1919, Daniel Blumenthal, né dans une famille juive originaire de Lituanie, converti au protestantisme, ancien député au Reichstag et au Landtag Elsass-Lothringens, avait rassemblé un certain nombre de libéraux au sein de la Radikal-Demokratische Partei, qui se jeta immédiatement après 1918 dans les bras des radicaux et des radicaux-socialistes de France, alors maîtres du gouvernement. Passée de la conception autonomiste de Schneegans au jacobinisme flamboyant, suivant le comportement complexé de beaucoup d’Alsaciens-Lorrains de fraîche date, recrutant parmi les fonctionnaires radicaux parachutés de l’intérieur en Alsace-Lorraine, la Radikal-Demokratische Partei s’organisa à l’intérieur du cadre artificiel des départements. Blumenthal se réserva la direction des radicaux-démocrates du Haut-Rhin, et Oesinger, avocat venu de Paris, reçut la direction des radicaux-démocrates du Bas-Rhin.
Dans l’immédiat, ces radicaux œuvraient pour l’assimilation de l’Alsace-Lorraine à la France, pour l’introduction des lois laïques françaises, pour la destruction des lois et des libertés locales. Anticléricaux, ils se plaçaient au service du centralisme parisien contre la réalité ethnique. Leur journal, La République, était la propriété d’Oesinger. L’unanimité ne régnait pas dans leur camp qui comprenait une minorité régionaliste vigoureuse. C’est précisément dans les colonnes de La République que Camille Dahlet, sous le titre imagé «Les Revenants» avait publié le 12 juin 1919 le premier article à résonance autonomiste Ce fut donc dans les rangs de ces radicaux que naîtra plus tard l’aile anticléricale, mais non antireligieuse, du grand mouvement autonomiste de l’entre-deux-guerres.
Avec l’autre fraction des libéraux, Charles Frey avait fondé à Strasbourg, dès le 22 février 1919, la Republikanisch-Demokratische Partei dont la présidence échut à l’avocat Frédéric Eccard. Renonçant à établir sa propre organisation, le parti républicain-démocrate s’appuyait sur la Neue Zeitung. Proche du capitalisme, il craignait le socialisme et le communisme, ce qui l’amenait à s’allier aux centristes cléricaux de l’Elsaessische Volkspartei (UPRA). Il en résultait une certaine neutralisation de son propre programme qui, à l’image de celui des autres radicaux et des socialistes, réclamait la séparation de l’Eglise et de l’Etat avec l’introduction de la législation scolaire laïque en Alsace-Lorraine. L’une des figures les plus marquantes de la Republikanisch-Demokratische Partei fin le pasteur de Wissembourg, Charles Altorffer, plus tard député et Directeur des Cultes au gouvernement à Paris.
Sous le régime allemand, le célèbre Elsass-Lothringische Zentrum (1906-1918) s’était fixé comme objectif la sauvegarde du patrimoine religieux et culturel d’Elsass-Lothringen, et il avait atteint son but. Au point de vue social, économique, culturel et confessionnel, il correspondait au Zentrum allemand de Windthorst. Or, à partir de 1918, l’Elsass-Lothringische Zentrum ne trouvait aucun correspondant dans la vie politique française. Si confessionnellement il se trouvait plutôt à droite, voire même proche des royalistes, socialement il était plutôt à gauche ; culturellement et régionalement, il était entièrement à part et sans équivalent dans l’Hexagone.
En effet, sur le plan confessionnel, la France était anticléricale ; en 1905 elle avait unilatéralement brisé le Concordat de 1802. Depuis 1882, l’enseignement officiel était laïc, pour ne pas dire sectaire, avec les fameuses lois de Jules Ferry. En 1903, religieux et religieuses enseignants avaient été expulsés de France ; l’éducation était du ressort de l’Etat.
La grande masse des Alsaciens-Lorrains tenait au Concordat de 1802, respecté par l’Allemagne ; elle tenait aussi à la loi Falloux du 15 mars 1850 qui avait instauré un enseignement confessionnel ouvert aussi bien aux congréganistes qu’aux non religieux. Enfin, conformément au droit naturel, la population prétendait que l’enfant, avant d’appartenir à un Etat quelconque, appartenait d’abord à la famille, principal responsable de l’éducation et de l’instruction.
Culturellement, depuis la destruction systématique des langues et les dialectes des régions et des minorités ethniques, la France s’était appauvrie par un monolinguisme étroit. Or, l’Alsace-Lorraine se voulait bilingue. Dans la séance constitutive de la Volkspartei (UPRA), le 13 février 1919, le Dr Pfleger s’était clairement exprimé à ce sujet : «Avant guerre, nous avions admis que l’étude des deux langues était pour un pays frontière comme le nôtre une nécessité, parce que sans cela, face aux Suisses et aux autres gens bilingues, les nécessités nous mettraient en perte de vitesse- Ce point de vue ne serait-il pas encore vrai de nos jours ?»
Sur le plan économique, la France était et est toujours un pays hyper-centralisé dont tous les leviers de l’économie se trouvent à Paris, de sorte que les régions apparaissent comme colonialement exploitées par les hommes de la capitale- Or, sous le régime allemand, l’Alsace-Lorraine possédait sur place, à Strasbourg, d’une manière presque autonome, la gestion de son économie. Et le Dr Pfleger d’affirmer que l’autonomie régionale est la véritable solution aux problèmes économiques de la France : «Le nivellement, la faiblesse et l’incapacité à diriger face à l’Etat, qu’entraîne avec elle la départementalisation, présente de si graves inconvénients économiques et culturels pour chacune des parties constitutives des régions, que de tous les coins de France s’élève contre elle une forte résistance et que les partisans d’un développement libre de chaque province se sont groupés sous le titre de «Régionalistes». Les régionalistes réclament une certaine liberté des provinces et le respect de leurs originalités. Ne serait-ce que dans l’intérêt de notre économie rurale, de notre développement social et de nos voies de communication, nous devons être des partisans du régionalisme… On voudra pourtant bien admettre que nom savons mieux ce qu’il nous faut, que par exemple les gens de Provence ou de Gascogne ; et nous entendons nous immiscer dans les affaires spécifiques des Bretons ou des Parisiens aussi peu que nous voulons nous laisser diriger par eux dans nos propres affaires (Und so wenig wir den Bretonen oder den Parisern in ihre speziellen Verhältnisse hineinreden, so wenig wollen wir uns von ihnen in unseren Sachen leiten lassen)».
L’écrasement implacable du mouvement social au moment de la Commune de 1871 avait mis la France en retard par rapport à F Allemagne» et donc à l’Alsace-Lorraine, sur le plan social. Accepter sur ce point la législation française équivalait à un important recul. Cette avance exemplaire de l’Alsace-Lorraine, le Dr Pfleger la soulignait en ces termes : «Précisément, au cours des cinquante dernières années nous pouvons souligner de tels progrès dans les domaines économiques et sociaux, que ce serait une myopie impardonnable que de nous laisser imposer une législation rétrograde. Oui, nous pouvons dire sans trop blesser la modestie, que sous plus d’un point de vue, ce qui existe chez nous peut servir d’exemple au reste de la France, et je ne veux rappeler que notre législation sociale, notre cadastre, notre Poste et notre Chemin de fer (Ja, wir können, ohne die Bescheidenheit allzu sehr zu verletzen, sagen, dass in vieler Hinsicht das, was bei uns existiert, — ich erinnere an die soziale Gesetzgebung, an das Grundbuch, an die Post, an die Eisenbahnen — im übrigen Frankreich als Exempel dienen kann)».
Enfin, la conception jacobine d’une «République Une et Indivisible» est un carcan qui paralyse et aliène les populations. Sous le régime allemand, l’Alsace-Lorraine avait su mener à bien une autonomie très avancée, dont l’abandon forcé avait conduit le pays au chaos. «En effet, explique le Dr Pfleger, le fait que l’Exécutif ne se trouve plus chez nous est déjà l’une des fautes capitales de notre organisation administrative, voire même l’une des causes principales de notre désorganisation, du chaos qui règne en partie».
Ainsi donc, confessionnellement, culturellement, économiquement, socialement et politiquement, l’Alsace-Lorraine différait de la France. Il ne restait donc plus d’autre solution que la fondation d’un parti autonome, spécifique à l’Alsace-Lorraine. Assurément, les «Patriotes français» ne manquèrent pas de pousser des cris scandalisés ; mais le Dr Pfleger demandait que l’on veuille bien distinguer entre «pays» et «gouvernement» : «En effet, on ne doit pas s’imaginer un patriotisme tel qu’à propos de tout ce qui nous est servi d’en-haut il faille répondre «oui» et «amen» ; non ! La France, à laquelle nous sommes avec enthousiasme dévoués jusqu’à la mort, doit de prime abord être distinguée de son gouvernement. Si jamais nous devions combattre, pour un motif ou un autre, un gouvernement, nous ne combattrions pas la patrie. (Wenn wir einmal aus irgendwelchen Gründen irgendeine Regierung bekämpfen müssten, würden wir nicht das Vaterland bekämpfen)».
Cette explication prudente n’était point inutile. En effet, chaque fois qu’à l’époque allemande le Landtag Elsass-Lothringens ou les députés au Reichstag s’opposaient au gouvernement impérial de Guillaume II, les Français traduisaient naïvement et arbitrairement cette opposition interne en un témoignage de francophilie et en une volonté de retour à la France. Il ne fallait pas maintenant que toute opposition des Alsaciens-Lorrains au gouvernement central à Paris fût interprétée comme un rejet de la France et un désir de retour à l’Allemagne. La tentation était d’autant plus grande qu’en Alsace-Lorraine, les problèmes intérieurs avaient toujours pris une dimension internationale qui nous aliénait.
Pour cette raison, le Dr Pfleger éliminait du parti à créer tous les arrivistes, les profiteurs, les étrangers à l’ethnie : «C’est pourquoi nous ne pouvons utiliser aucun politicard, aucun franc-maçon, aucun arriviste et aucun profiteur, qui ne cherchent qu’à être bien vus du gouvernement afin de servir leurs intérêts personnels ; ni aucune personne étrangère qui ignore totalement notre situation ou ne la connaît que par ouï-dire. Mais ceux dont nous avons besoin, ce sont des hommes intimement soudés à notre peuple, chair de notre chair et sang de notre sang, qui connaissent notre pays et ses besoins par une vision propre et qui témoignent assez de courage civique pour annoncer officiellement la couleur et placer toujours l’intérêt général au-dessus de leur intérêt privé. Ceux qui dans le passé ont souffert et combattu ensemble doivent demeurer ensemble dans cette ère nouvelle, dans laquelle certes il faudra encore combattre pour nous affirmer et nous imposer. Tous pour un et un pour tous ! (Alle für einen und einer für alle !)».
C’est ainsi que le 19 février 1919 fut créée à Strasbourg en vue de la défense du Volkstum la Elsässische Republikanische Volkspartei ou Union Populaire Républicaine d’Alsace, couramment désignée par le mot Volkspartei ou par le sigle U.P.R. Son premier président fut le Dr Joseph Pfleger, né le 30 septembre 1873 à Rhinau (Basse-Alsace). Il avait fait ses études à Strasbourg, Wurtzbourg, Berlin et Paris, et avait passé son doctorat en médecine en 1899 pour exercer sa profession à Turckheim, où il devint conseiller municipal avant d’être envoyé au Landesausschuss de 1906 à 1911 et au Landtag de 1911 à 1918 pour représenter le Kreis Sélestat-Marckolsheim. En 1914, il avait été relégué en Westphalie et en 1918, au sein du Nationalrat, il accueillait le général Gouraud à Strasbourg.
Dans le nouveau parti cohabitaient deux courants, l’un de tendance jacobine et française, L’autre de tendance fédérale et autonomiste. Ces deux courants paralysèrent le grand parti centriste et provoquèrent finalement son éclatement. Les deux principaux quotidiens de la Volkspartei (UPR) étaient Der Elsaesser à Strasbourg et Der Elsaesser Kurier à Col-mar.
Les Lorrains, dont la conscience régionale était plus ténue, refusèrent d’adhérer à la Volkspartei alsacienne. A la suite de l’ancien Lothringer Block, ils fondèrent le 2 mars 1919 à Metz l’Union Républicaine Lorraine (URL). Le capitalisme de la grosse industrie lorraine avait lourdement pesé en ce sens, car il trouvait la Volkspartei, dont la devise était «Alles durch das Volk und für das Volk (Tout par et pour le peuple)», précisément trop proche du peuple et pas assez de la bourgeoisie. Il reste que cette division en groupe lorrain et en groupe alsacien des centristes gênait énormément la défense des droits naturels et sacrés des ethnies alémanique et francique, et si actuellement encore, les Franciques ont été moins bien protégés que les Alamans, la faute en remonte partiellement à l’Union Républicaine Lorraine.
La Volkspartei désigna Jean Keppi comme secrétaire général. Né en 1888 à Mulhouse, Jean Keppi avait d’abord étudié l’économie politique (Volkswirtschaft) à l’université Kaiser Wilhelm de Strasbourg, puis à l’université de Zürich. Le 10 mai 1911, le député au Reichstag Martin Spahn l’avait fait nommer secrétaire général du Zentrum Elsass-Lothringen, dont Karl Hauss était le président. En 1912, il s’était rendu à Mönchen-Gladbach pour suivre les cours de l’Académie «des Volksvereins für das katholische Deutschland» dirigée par un prêtre de Cologne l’abbé Pieper, et présidée par Herzog von Löwenstein. De 1919 à 1925 il était adjoint au maire de Strasbourg, Peirotes.
C’était donc en homme très averti que Jean Keppi avait assisté le 13 février 1919 au Sangerhaus de Strasbourg, sous la présidence du Dr Schott de Sélestat, à la réunion constitutive de la Volkspartei où le discours de Pfleger avait fait sensation. Dès le 18 février 1919, il publiait le premier bulletin interne du nouveau parti, la Correspondance Populaire qui prenait la relève de l’Elsass-Lothringische Partei und Presse-Korrespondenz de l’ancien Zentrum. Le bulletin comprenait deux parties : la première destinée à être divulguée par la presse locale, la deuxième destinée à rester confidentielle et qui ne contenait «que des articles ou des informations qui ne devaient être lus que par un nombre restreint de lecteurs». Le bulletin paraissait une ou deux fois par semaine, au prix d’abonnement annuel de 30 F ; l’expédition se faisait «sous enveloppe fermée».
Deux jours plus tard, le 20 février 1919, Jean Keppi avait fait accepter par le comité provisoire de la Volkspartei la création de quatre commissions qui devaient élaborer les statuts :
1° commission : Politique générale et administrative (constitution, régionalisme, réforme électorale, administration).
2° commission : Eglise et école.
3° commission : Politique économique et financière (agriculture, classe moyenne, industrie, commerce, finance).
4° commission : Politique communale et sociale.
Mais au sein de ces commissions s’affrontèrent immédiatement les deux courants. Joseph Pfleger et ses amis voulaient écarter «toute question de plébiscite, de neutralité ou d’autonomie politique». Au contraire, Jean Keppi, l’abbé Xavier Haegy et le professeur Joseph Hummel se montraient farouchement hostiles à l’assimilation et se prononçaient en faveur de l’autonomie politique. En mai 1919, l’abbé Haegy lançait au président Pfleger : «L’Alsace avant tout et non la France avant tout, comme vous le désirez». C’est dans ces circonstances que le 13 mai 1919, Jean Keppi Publiait dans la Correspondance Populaire son fameux article contre Wetterlé, les deux Helmer, Laugel et Heinrich : «Weg mit dem Ballast !». Finalement, après pas mal de heurts et de compromis, le programme de la Volkspartei (UPRA) fut adopté le 4 août 1919.
Il commence par réclamer le maintien de l’autonomie acquise antérieurement : «Dans le cadre de la grande patrie une et indivisible, I’UPRA revendique pour l’Alsace et la Lorraine le maintien de toutes les libertés et de tous les droits acquis au cours de leur histoire séculaire». Après cette revendication générale non exempte de contradiction, la Volkspartei proposait un Etat au-dessus des partis, la révision de la Constitution française de 1875, un Président de la République responsable devant la nation et donc élu au suffrage universel, la stabilité ministérielle, les élections à la proportionnelle intégrale avec scrutin de liste, «le vote et l’éligibilité des femmes à tous les scrutins, le vote familial pour les chefs de famille comme mandataires de tous les membres de la famille n’ayant pas le droit de vote».
«Comme parti démocratique, l’UPRA préconise l’institution du référendum, soit pour l’approbation des lois votées, soit pour l’initiative des projets de lois nouvelles». A l’instar des Etats-Unis, et «pour parer aux abus des pouvoirs législatif et exécutif, une Cour Suprême indépendante sera établie pour veiller à l’observation des lois constitutionnelles et annuler les mesures prises par le gouvernement contrairement aux lois».
La Volkspartei approuvait la fondation de la Société des Nations : «Le rôle de cette Société des Nations devra consister à appliquer dans les rapports des Nations les principes du Décalogue», reconnus par les catholiques, les protestants et les juifs. «Afin de diminuer les dangers de guerre, la Société des Nations devra procéder au désarmement général dans la plus large mesure et veiller à ce que le désarmement s’effectue réellement partout».
Après s’être penchée sur la supranationalité, la Volkspartei abordait l’infranationalité, la région: «Cette réforme devra découler des saines conceptions régionalistes. Les différentes régions de la France doivent avoir le droit de poursuivre plus librement les aspirations qui résultent de leur situation particulière ; il faut qu’elles puissent sauvegarder, dans l’intérêt même de la nation, leurs mœurs, coutumes, usages et langues propres, et porter au maximum leur développement économique. L’UPRA réclame plus spécialement, pour chaque région et selon ses besoins, la création d’un cadre administratif qui comprendrait un Conseil Régional élu sur une base très étendue, chargé de voter le budget régional et certaines mesures administratives, entre autres dans les domaines des Cultes, de l’Instruction Primaire et Secondaire, de l’Université, du Commerce, de l’Industrie, de l’Agriculture, des Travaux Publics, des Transports et des Assurances Sociales».
Voilà pour toutes les régions de France. Mais en tant que minorité ethnique, l’Alsace-Lorraine possédait un droit plus impératif à cette autonomie : «En Alsace-Lorraine, une réforme administrative dans le sens d’une large décentralisation régionale s’impose plus que partout en raison des situations, institutions et coutumes issues du passé historique ; on ne les supprimerait qu’au préjudice grave de la vie intellectuelle et de l’essor économique». Or, pas de régionalisation authentique si les communes restent sous la tutelle préfectorale ! Sous le régime allemand, les communes étaient majeures et les conseils municipaux indépendants. Aussi le manifeste demandait-il «le maintien de l’autonomie communale telle qu’elle existe actuellement (c’est-à-dire le système allemand), notamment en ce qui concerne la nomination des fonctionnaires, l’établissement et la gestion du budget dans les communes les plus importantes, et le droit d’engager des maires et des adjoints de carrière».
La Volkspartei entendait promouvoir le progrès intellectuel et la morale chrétienne, fondements de notre civilisation. «Une des premières tâches sera le rétablissement et le maintien des bases chrétiennes du mariage et de la famille». Face à la France laïque, elle exigeait le respect, la protection et la liberté confessionnelle : «L’UPRA demande dans leurs domaines respectifs, l’indépendance des Eglises et de l’Etat, et leur collaboration loyale sur les terrains où leurs intérêts se rencontrent… La liberté et l’autonomie des Eglises impliquent essentiellement le droit à la satisfaction des besoins intellectuels et matériels indispensables à leur existence»…
Capital au point de vue de l’autonomie régionale était le statut de l’école. La Volkspartei «considère en Alsace et en Lorraine le bilinguisme comme une nécessité intellectuelle et sociale». Elle demandait «dans les écoles primaires et secondaires l’étude de l’allemand à côté de la langue française, celle-ci comme langue principale. Elle considère comme inopportun l’emploi de professeurs ne parlant que le français, partout où cette mesure compromettrait l’éducation et l’enseignement». Bien que sous la pression des membres bourgeois, la Volkspartei se soumît à l’impérialisme de la langue française, langue étrangère au Volkstum, en le déclarant langue principale, elle revendiquait plus justement et «énergiquement l’emploi facultatif des deux langues en matière judiciaire».
Tout en respectant la liberté de conscience des incroyants, la Volkspartei réclamait «nécessairement le maintien :
1 de l’école confessionnelle ;
2° de l’instruction religieuse dans le programme de l’enseignement à tous les degrés
3° des rapports d’union entre les Eglises et l’Ecole».
Elle rejetait la simultanéité religieuse et la laïcité des Ecoles Normales, que les inspecteurs étrangers à l’esprit de l’école confessionnelle. Tous les droits d’enseigner devaient rester aux congréganistes. On verra comment les menaces scolaires du gouvernement Herriot provoqueront en 1924 la mutation du «malaise alsacien-lorrain» en mouvements autonomistes.
S’appuyant sur les grandes idées chrétiennes, «sur le terrain économique comme sur les autres, l’UPRA s’inspirera des principes du régionalisme Dans le cadre de la vie économique de la France, elle poursuivra une politique conforme aux intérêts économiques spéciaux de la province».
Pour les fonctionnaires, la Volkspartei demandait la liberté syndicale, «la liberté de manifester librement leurs opinions politiques», l’égalité des traitements avec les fonctionnaires de l’Intérieur. Pour la protection des ouvriers et des employés, elle revendiquait le maintien de la législation allemande sur les assurances sociales et la création d’une assurance obligatoire contre le chômage. Bien plus, elle demandait l’alignement de la législation française sur celle de l’Alsace-Lorraine : «que la législation sociale française soit transformée dans le sens d’un rapprochement aussi complet que possible avec la législation alsacienne».
D’autres dispositions concernaient la paysannerie, les transports et la finance. Tel était en août 1919 le programme régionaliste, largement inspiré par Jean Keppi, de la Volkspartei.
A l’intérieur du parti, les positions se durcissaient, car ce programme n’était guère du goût des autorités françaises qui faisaient pression sur les bourgeois francisés, si bien que la crise éclata le 1er octobre 1919. Ce jour-là, pour dénouer le conflit, l’abbé Martz, vice-président de la section de Strasbourg, proposa un vote de confiance en faveur du secrétaire général Keppi, mais le conseiller municipal Doll s’y opposa violemment. Exaspéré par la situation, Jean Keppi lança à l’assemblée : «Messieurs, de vous je ne puis accepter une motion de confiance, car je suis autonomiste ! (Ihr Herren, von euch kann ich keine Vertrauensresolution annehmen, denn ich bin Autonomist !)». Et il sortit en donnant sa démission de secrétaire général.
2. Les nouveaux partis autonomistes de 1919
Jean Keppi n’était certes pas le premier à être déçu par l’atmosphère ambiguë du nouveau parti. En effet, avant la rédaction définitive du programme de la Volkspartei et immédiatement après la signature du traité de Versailles (28 juin 1919), l’un de ses membres, le professeur d’enseignement privé Joseph Hummel, l’avait quitté. La Correspondance Populaire du 7 juillet 1919 annonce officiellement cette sortie et en donne le motif : Joseph Hummel voulait fonder un nouveau parti, le Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine.
Hummel n’avait pas agi sur un coup de tête et sa démarche n’était pas improvisée. Le jour même où Le Matin reproduisait l’article du maréchal Foch contre les projets de la Conférence de la Paix sur la rive gauche du Rhin, Joseph Hummel avait rédigé une lettre qu’il envoyait le lendemain 19 avril 1919 à Clemenceau ; il lui demandait deux choses :
1°) Si la France était prête à déclarer l’Alsace-Lorraine Etat fédéral français indépendant à partir du jour de la signature du traité de paix ;
2°) Dans la négative, de bien vouloir déclarer officiellement que le gouvernement ne considérait pas la création d’un Parti fédéraliste comme un acte hostile à la France, de manière que cet acte ne puisse en aucun cas être exploité par l’Allemagne en faveur de sa politique de revanche.
Comme il fallait s’y attendre, Clemenceau garda le silence. Mais lorsque le 29 juin 1919, le professeur Hummel eut lu dans la presse les clauses du traité de Versailles signé la veille, il envoya immédiatement une protestation à Clemenceau :
«Je proteste à partir d’aujourd’hui, au nom des nombreux partisans du fédéralisme, qui figurent sur mes listes de souscription, contre cette façon de faire la paix, qui tient à départementaliser ou régionaliser l’Alsace-Lorraine, au lieu de lui accorder l’autonomie qu’elle exige depuis longtemps et qu’elle a méritée ; ce qui nous permettrait, entre autres, de faire occuper dans notre République d’Alsace-Lorraine les postes supérieurs par des fonctionnaires indigènes qui connaissent notre langue et nos mœurs, en remplacement des Français dont nous espérons qu’ils retourneront chez eux aussi tôt que possible. Nous avons suffisamment de forces indigènes. Nous voulons rester les meilleurs amis de la France, mais nous ne voulons pas être les enfants mineurs de la Mère Patrie, ni les domestiques de la France. Nous autres, qui sommes tous des indigènes de race pure, en possession de la Carte A9 nous sommes prêts, pour remercier la France et l’Entente, à nous unir à la France dans une organisation de «Grande France», qui laisserait à notre pays et à la France les libertés que nous avons méritées.
«Veuillez agréer, Monsieur le Président du Conseil, l’assurance de nos sentiments de sympathie pour la France, au cas où celle-ci aurait l’intention de nous accorder l’autonomie, qui ne doit avoir aucune tendance séparatiste, mais qui est pour nous d’une urgente nécessité».
Le 10 juillet 1919, Joseph Hummel dressait les statuts provisoires de son Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine. L’article premier fixait les objectifs «Le Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine a pour but :
1°) de discuter toutes les questions concernant la vie publique d’Alsace-Lorraine et d’adopter vis-à-vis d’elle l’attitude légale qui convient ;
2°) d’organiser et de grouper, en vue des élections, les camarades professant les mêmes idées».
Le deuxième article s’inspirait directement du plan Foch, exposé lé 27 novembre 1918 et le 10 janvier 1919, plan repris par Clemenceau avec des variantes de détail dans son mémorandum du 25 février 1919, établi par Tardieu pour les Britanniques et les Américains. On a vu précédemment que ce plan envisageait de détacher de l’Allemagne les pays de la rive gauche du Rhin pour faire de ces Länder des Etats autonomes, unis à la France et à la Belgique par un régime douanier commun. Or, l’Alsace-j Lorraine était précisément un Land de la rive gauche et il convenait de lui appliquer le même traitement qu’aux autres. Donc, l’article deux stipulait :
«Le parti tend à la création d’une République Autonome d’Alsace-Lorraine, qui formera, avec la France et éventuellement avec la Belgique, le Luxembourg et les Pays de la Rive Gauche du Rhin, la «Plus Grande ! France», sous le protectorat éventuel de la France. Les deux Etats occuperont une position analogue à celle qu’occupait la Prusse vis-à-vis de la Bavière. Le parti repousse énergiquement toute arrière-pensée pouvant conduire à la neutralité ou à une alliance avec l’Allemagne, et insiste sur son intention de vouloir maintenir des liens amicaux avec la France, autant que cette dernière lui en donnera la possibilité».
Le troisième article indiquait les conditions d’admission dans le nouveau parti : «Tout Alsacien d’origine, à condition qu’il soit électeur, de bonne réputation et détenteur de la Carte A peut devenir membre de ce parti. Le comité local décidera de son admission, s’il y a lieu».
Le 14 juillet 1919, Joseph Hummel envoyait un mémoire d’une centaine de pages au gouvernement français pour lui exposer ses idées et la situation de l’Alsace-Lorraine. Ce même jour, il expédiait les statuts provisoires à ses amis. Joseph Hummel remplissait les fonctions de président provisoire ; son père, Jacques Hummel, fut promu secrétaire général, et le journaliste Jean Dumser devint le trésorier.
Le lendemain, 15 juillet 1919, Jean Dumser faisait connaître par le Journal de Thionville la fondation du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine, et terminait par ces mots : «Le parti, qui est convaincu que la majorité du peuple alsacien-lorrain est avec lui, espère avoir fourni ainsi i occasion de faire de la fête nationale française, de la fête de la proclamation de la liberté, celle de la naissance de la liberté alsacienne-lorraine et que par la suite la France et l’Alsace-Lorraine, unies par les mêmes liens à la «Grande France», pourront longtemps encore continuer ce même jour à fêter le souvenir de la liberté indispensable qui leur a été rendue pour le progrès de la culture et le bonheur commun».
L’effet de l’article fut excellent : les intellectuels, et tout spécialement le jeune clergé, envoyèrent de nombreuses félicitations à la rédaction du journal. Par contre, les autres journaux d’Alsace et de Lorraine, à plus forte raison de France, gardèrent lâchement le silence et ne reproduirent point le programme du nouveau parti.
Le 11 août’ 1919, Dumser relançait la question dans le Journal de Thionville. Il présentait les buts du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine et concluait : «Chose remarquable, toute la presse d’Alsace-Lorraine a passé sous silence la création de ce parti». Le lendemain et le surlendemain, 12 et 13 août, Joseph Hummel, en tant que président, fit paraître deux articles pour exposer sa conception politique. On peut y lire, entre autres :
«Les membres du gouvernement, de même que les troupes françaises, ont été reçus par nous, fin 1918, avec le plus grand enthousiasme, parce que nous avions le légitime espoir qu’après nous avoir débarrassés du joug prussien, ils nous donneraient les libertés nécessaires. Nous ne voulons pas qu’on nous impose le joug français qui, parfois, est plus lourd que le joug prussien.
«Nous voulons être et rester les meilleurs amis de la France, non pas ses valets. Nous serons ses valets aussi longtemps que nous ne posséderons pas notre pays natal. Nous ne voulons pas imposer nos revendications naturelles par la force, mais, si possible, de façon légale, pour montrer à la France, si elle continue à employer la force, qu’elle est en contradiction avec ses propres promesses figurant dans le traité de paix. Nous voulons démontrer que l’Alsace-Lorraine connaît une civilisation supérieure à celle de la France, qui prétend pourtant marcher à la tête des peuples civilisés, ce qui n’est nullement démontré.
«Que l’amour de notre peuple pour la France depuis tell novembre 1918 n’a pas augmenté, mais a considérablement diminué, en raison de conflits économiques et moraux, c’est une réalité qu’un aveugle peut observer à ses premiers pas dans le monde des ouvriers et des petits entrepreneurs. J’ai justement devant moi l’Elsaesser, n° 212, du 7 août 1919, qui écrit dans son article de tête intitulé «De notre Justice» ce qui suit :
«Les premiers mois après l’armistice, on se montrait très optimiste dans les cercles des juristes alsaciens en ce qui concerne les nombreuses places vacantes des fonctionnaires supérieurs. Cet optimisme n’a pas duré : les places bien rétribuées dans lesquelles on pouvait obtenir puissance, influence et réputation, furent offertes en proportions exagérées à ces fonctionnaires venant de l’Intérieur de la France. De cette façon, le plus fort optimisme a fait place au plus profond pessimisme, et il y a lieu de prévoir que les juges déplacés de l’Intérieur se trouveront un de ces beaux matins dans un splendide isolement. Si cela ne suffit pas, nous offrirons mieux encore !»
«Les journaux français ont publié des listes, d’après lesquelles 66 généraux français, onatifs d’Alsace-Lorraine, ont pris une une part active à la guerre mondiale ; une carte de géographie française d’Alsace-Lorraine, de Blondel (Paris), mentionne la liste de ces généraux. Du côté allemand, le général Scheüch est parvenu jusqu’aux hautes fonctions de ministre dé la Guerre ; Pétri, Zorn von Bulach, Hauss, à celles de secrétaires d’Etat ; le docteur Schwander, à celle de ministre et gouverneur d’Alsace-Lorraine. L’histoire de notre pays fourmille d’exemples de cerveaux supérieurs, et maintenant nous ne devons plus en avoir ? La France a-t-elle en comparaison autant d’hommes intelligents ? Nous prétendons que non, et en doutons fortement».
Le gouvernement français commençait à s’effrayer sérieusement et ordonna deux enquêtes. La première avait pour objet de cerner l’importance du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine. Il apprit alors qu’immédiatement après la création du parti, ce dernier comptait déjà 1 000 membres et «parmi eux, des députés alsaciens. Ces adhérents seraient en provenance des centres de Strasbourg, Metz, Thionville, Sarrebourg, Sarreguemines, Haguenau, Wissembourg, Sélestat, Colmar et Mulhouse. Il n’a pas été possible d’avoir le nom des députés sociétaires, ni même des membres du bureau. Toutefois, M. Hummel, président, pourrait être mis en demeure de donner la liste de ces derniers, en vertu de la loi de l’empire allemand sur les associations, du 19 avril 1908». Précision supplémentaire : «Hummel est soutenu par Georges Wolf et l’abbé Didio». Georges Wolf, que nous retrouverons par la suite, était député de Strasbourg au Landtag/Nationalrat, et le chanoine Didio avait été sous-secrétaire d’Etat dans le gouvernement de Karl Hauss.
La deuxième enquête portait sur le Journal de Thionville, porte-parole du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine. Le soir même du 13 août 1919, la censure française biffait l’article qui devait paraître le 14 août ; défense la plus formelle fut faite de publier à l’avenir d’autres articles sur le même sujet. Le 16 et le 17 août, Dumser s’était rendu à Strasbourg auprès de Joseph Hummel ; la police profita de cette absence pour perquisitionner au domicile du rédacteur en chef du Journal de Thionville et trésorier du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine ; elle entreprit une enquête minutieuse sur sa personne, ses activités et ses agissements. Depuis un certain temps, la police confisquait les lots de journaux destinés notamment à Strasbourg. Elle fit également pression sur un autre rédacteur du même journal, l’abbé Kircher, qui était entièrement acquis au service de la France ; il intervînt très énergiquement et menaça de démissionner si Dumser continuait sa campagne fédéraliste. Ce dernier dut céder, et le 21 août 1919, il envoyait au président Hummel une lettre de démission et de reniement en des termes tels qu’il est difficile de croire qu’elle ne lui a pas été dictée par une autorité au service de la police française :
«Très honoré M. Hummel,
«Je me vois dans la nécessité de renoncer à l’emploi de trésorier du Parti Fédéraliste que j’ai dû accepter sans consentement préalable de ma part. Ensuite, je tiens à vous faire connaître qu’en qualité de rédacteur responsable du Journal de Thionville, je ne veux et ne peux me déclarer d’accord avec le but poursuivi par Je Parti Fédéraliste. Votre très honoré Jean Dumser, Rédacteur au Journal de Thionville».
Dans ses Confessions d’un autonomiste alsacien-lorrain, Dumser s’explique ainsi : «Par la censure et l’autorité policière, mon activité dans le sens autonomiste fédéraliste fut rendue particulièrement difficile. Je m’appliquai alors, en ce qui concerne la question alsacienne-lorraine, davantage à faire un travail négatif — pour m’exprimer ainsi — et destructif, et à une critique sévère, puisqu’il était interdit par la police d’émettre des idées véritablement constructives en vue de réaliser, sous une forme quelconque, la situation particulière promise à l’Alsace-Lorraine».
Malgré les entraves que la France mettait à la liberté d’expression et de réunion, le Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine continuait à s’organiser. Le 12 septembre 1919, le professeur de Philosophie Joseph Hummel déposait les statuts définitifs à la Direction de la Police à Strasbourg.
«Art. 1 — Le Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine veut être un parti alsacien-lorrain national et francophile, différent de tous les autres partis politiques par son caractère purement politique et plus élevé, un parti de réconciliation et de civilisation. Dans la vie économique comme dans la vie politique, les nouvelles conceptions de notre siècle exigent une séparation du travail toujours plus grande, et pour cela aussi un classement des partis politiques en partis de Kultur, de civilisation et de progrès, ou en partis de conciliation.
«Art. 2 — Le Parti Fédéraliste, en général, a les buts suivants : Traiter toutes les questions concernant rechange des intérêts par la lutte contre les exagérations ou négligences ennemies du progrès et de la nature ; par la lutte contre la tendance à l’exploitation, à l’égalisation ou à la centralisation dans les communes, dans l’Etat et dans toutes les formations supérieures politiques, d’après les droits et devoirs des peuples, c’est-à-dire d’après les principes d’un gouvernement raisonnable et ami de la liberté (autonomie) ressortant des nouveaux droits de l’homme (droit du sol héréditaire), c’est-à-dire : dignité d’existence, amour du prochain, justice et liberté développées dans le Mémoire du 14 juillet 1919 remis à M. le Président du Conseil Clemenceau.
«Art. 3 — Le Parti tend surtout à la fondation d’une République d’Alsace-Lorraine :— éventuellement sous le protectorat français ;— si possible à la fondation d’une «Grande France» avec la France, la Belgique, le Luxembourg, et des pays de la rive gauche du Rhin, et où les deux pays se trouveront placés dans la situation qu’occupait après 1871 la Bavière vis-à-vis de la Prusse.
Le Parti repousse énergiquement toute tendance à la neutralité ou à une alliance avec l’Allemagne, et fait ressortir son intention de vouloir maintenir la plus grande amitié avec la France, autant que cette dernière lui en fournira les moyens.
«Art. 4 — Le Parti demandera sans répit que la ville de Strasbourg devienne le siège central de la Société des Nations ; c’est-à-dire le lieu où siégeront le gouvernement et les délégations de cette organisation mondiale qui sera nécessaire pour arriver à cette paix durable proclamée solennellement par le traité de paix de Versailles. Strasbourg est le lieu le plus digne et qui convient le mieux.
«Art 5 — Avant d’atteindre le but désigné par le paragraphe 3, le Parti Fédéraliste ne développera pas un programme uniforme sur le terrain économique, social, intellectuel et idéal, cela en vue de créer une Union vigoureuse de tous les membres des différents partis politiques, qui permettra d’atteindre le but principal du Parti Fédéraliste. Il ne sera donc interdit à aucun membre de poursuivre des buts personnels, économiques, appropriés au parti auquel il a appartenu.
«Art. 6 — Ne pourra être membre du parti que le détenteur indigène de la Carte A, de bonne réputation et n’ayant pas perdu ses droits électoraux. La Direction locale du Parti se prononcera sur son admission.
«Art. 7 — Les membres qui contreviennent aux statuts peuvent être exclus définitivement du parti après le rejet de leur justification.
«Art. 8 — Chaque membre, après son élection, versera une cotisation mensuelle de 0,25 F ou de 0,50 F jusqu’à 1 F, ou un «don» destiné aux usages suivants : fonds pour la propagande, presse du parti cnr™™ dance, école, bibliothèque, etc.
«Art. 9 — Les organes du Parti sont :
— le Comité, la Délégation et les Conseils Adjoints ;
— l’Ecole du Parti et le Sénat ;
— Les réunions des membres, annoncées à l’avance et qui seront tenues au siège social, dans chacun des trois départements, dans chaque arrondissement, dans chaque canton, dans chaque commune.
Le Comité du Parti aura son siège à Strasbourg.
«Art. 10 — Les intérêts de cette organisation, jusqu’au moment d’une décision définitive de la première Assemblée Générale, seront entre les mains d’un Comité de Travail, composé de 12 à 16 membres : le Comité (président, secrétaire et trésorier) et la Délégation. Les deux peuvent s’adjoindre les membres qui leur paraissent nécessaires.
«Art. 11 — Dans les réunions, toutes les décisions ne pourront être prises qu’à une majorité de voix de 60 %.
«Art. 12 — Tous les membres doivent être avisés trois jours avant l’assemblée qui devra décider de toute modification aux statuts du Parti.
— Le Comité de travail sera dissous au moment où une première Assemblée Générale sera décidée.
«Fait à Strasbourg, le 12 septembre 1919.
Le Président
Hummel Joseph, philosophe, Strasbourg, Frankgartengasse n°6.
Le secrétaire :
Sigwalt Charles, curé à Runzenheim.
Le trésorier :
Trommeter Pierre, cultivateur à Krautwiller.
Cinq jours plus tard, le 17 septembre 1919, le Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine lançait un «Appel à l’union de tous les partis politiques d’Alsace-Lorraine» sur la base de l’article 3 de ses statuts: «Le parti tend surtout à la fondation d’une République d’Alsace-Lorraine, éventuellement sous le protectorat français» et préparait activement la campagne électorale de novembre.
Cependant, l’idée d’un Etat Alsacien-Lorrain autonome sous; protectorat français était encore prônée dans d’autres milieux politiques, et d’abord au sein de la Volkspartei (UPRA) de la Haute-Alsace. Le ched de cette tendance était l’abbé Xavier Haegy, originaire d’une ancien famille hongroise (le nom Hegy-Berger est courant en Hongrie) qui, devant l’invasion turque, avait fui en Suisse, dans la région de Porrentruy, avant de s’installer à Hirsingue (Hirsingen) en Alsace. Xavier Haegy était né le 2 décembre 1870. Il avait fait ses études du premier cycle auprès de son oncle, Joseph Haegy, curé de Rouffach (Rufach), puis au collège de Zillisheim qui préparait alors au Grand Séminaire’ Xavier Haegy suivit les cours du Grand Séminaire de Strasbourg de 1887 à 1892 et comme il était trop jeune pour l’ordination, l’évêque l’envoya aux universités de Munich (1892-1893) et de Wurtzbourg (1893-1896) ; cette dernière université comptait dans son corps professoral des Alsaciens, tel le chanoine Didio, futur sous-secrétaire d’Etat du gouvernement Hauss à Strasbourg. Ordonné prêtre le 10 août 1895 par Mgr Fritzen, il coiffa le bonnet de docteur en Théologie summa cum laude en mai 1896. Xavier Haegy retourna en Alsace comme vicaire de Thann ; lorsqu’à cause de l’article «Wir machen nicht mit» (28 mars 1897), le Mülhauser Volksblatt dut changer de titre et de directeur, l’abbé Xavier Haegy en reprit la direction à la suite de l’abbé Charles Sipp, et il changea le nom du journal en Oberelsaessische Landeszeltung ; le premier numéro paraissait le 24 avril 1897. Trois années plus tard, en 1900, Haegy s’installait à Colmar, chez les Sœurs de Niederbronn (Rösselmannstrasse), pour prendre la direction de l’Elsaesser Kurier. Le Kreis Sélestat l’envoya en 1912 au Reichstag où il resta député jusqu’à la fin de 1918. Durant la première guerre mondiale, il prit si fermement la défense des victimes alsaciennes, qu’il fut mobilisé à la Pentecôte de 1916 et dut partir en Posnanie, dans la caserne Iarotschin, comme simple Landsturmmann, puis comme infirmier à Pleschen. En fait, grâce à sa qualité de député au Reichstag, l’abbé Haegy pouvait assez facilement visiter les Alsaciens à travers toute l’Allemagne pour les encourager et leur apporter son réconfort, à la fois comme compatriote et comme prêtre. On a vu précédemment comment le 25 octobre 1918, sur l’instigation du Dr Ricklin, l’abbé Haegy avait prononcé un dur réquisitoire contre l’Allemagne, à la place de la belle déclaration primitivement envisagée ; il fut le dernier Alsacien à avoir parle c tant que député dans un parlement allemand.
Le 8 août 1919, l’abbé Xavier Haegy avait convoqué au Cercle Catholique de Colmar, par les soins des curés des paroisses St Martin et St Joseph, une assemblée d’une soixantaine de personnes appartenant à toutes les classes de la société : des commerçants, des rentiers, des ouvriers, des fonctionnaires et des ecclésiastiques. Il leur expliqua que le but de la réunion était la création d’une section de la Volkspartei (UPRA) et donna la parole à l’abbé Joseph Fashauer qui, depuis le 1er juin de la même année, était rédacteur à l’Elsaesser Kurier.
L’abbé Fashauer traita de la question religieuse, critiqua l’attitude du Nationalrat et présenta un programme politique ainsi résumé : «L’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains. Autonomie des deux provinces avec Parlement local. Administration indépendante sous le protectorat français».
L’abbé Wetterlé s’opposa violemment à ce programme d’autonomie qu’il avait pourtant ardemment réclamé en 1911 ; en effet, pour cet agent français, l’autonomie de l’Alsace-Lorraine n’était souhaitable que dans le cadre de l’empire allemand et elle devenait indésirable dans le cadre de la République Française Une et Indivisible… Avec le sculpteur Théophile Kiem, un vétéran de 1870, et l’agent d’assurance Gestermann, Wetterlé quitta la salle furieux en déclarant qu’un parti qui réclamait l’autonomie était «le parti des boches» ! Cette fausse accusation sera du reste continuellement brandie contre les autonomistes Alsaciens, à moins qu’elle ne rappelle cette vérité, qu’effectivement les Alsaciens sont des «boches», puisqu’ils étaient des Alamans, mot qui a donné Allemand.
L’abbé Fashauer ne fut vraiment approuvé que par une minorité, notamment par l’abbé Aloyse Kieffer de Birkenwald, vicaire à St Joseph, et par les abbés Victor Jungbluth de Marlenheim et Armand Schultz de Houssen, tous deux vicaires à St Martin. L’abbé Xavier Haegy prit note de l’échec en déclarant à ses amis qu’il renonçait au programme autonomiste, mais qu’il agirait au sein de la Volkspartei dans un sens ultra-régionaliste.
Dans la Basse-Alsace, Jean Keppi menait parmi les ‘membres de la Volkspartei (UPRA) la même campagne en vue de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine sous le protectorat de la France, sans plus de résultats, semble-t-il, que les abbés Haegy et Fashauer dans la Haute-Alsace.
Curieusement, dans les milieux anticléricaux et radicaux de la Basse-Alsace, un sentiment identique d’autonomie se manifestait. Le 26 octobre 1919, Georges Wolf organisait à l’hôtel-restaurant Diebold, place de la Gare de Strasbourg, une réunion strictement privée à laquelle n’étaient conviés que des hommes de confiance, essentiellement des protestants, parmi lesquels Georges Wehrung, maire d’Ottwiller, député depuis 1900 au Landesausschuss puis au Landtag Elsass-Lothringens, l’un des fondateurs en août 1918 de l’Ekaesser-Bund. Les participants de la rencontre estimèrent que le récent programme de la Volkspartei (UPRA) permettait a accepter un compromis qui ne devait être envisagé que comme un pis-aller, un moyen d’arriver au but suivant : «Administration indigène indépendante — L’Alsace aux Alsaciens !». Par prudence, l’on avait décidé de remplacer le mot «autonomie» par «régionalisme» durant la campagne électorale.
Finalement, en dehors des partis traditionnels, le Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine était le seul en lice dans la campagne électorale à réclamer l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, éventuellement sous protectorat de la France ; mais dans la Volkspartei (UPRA), comme dans les partis libéraux et radicaux, on trouvait une aile autonomiste aussi décidée que dynamique, inspirée et dirigée par Jean Keppi, les abbés Haegy et Fashauer pour la Volkspartei, Georges Wolf et Camille Dahlet pour les radicaux.
3. Elections législatives du 16 novembre 1919
C’est par un véritable abus de pouvoir que le gouvernement français préparait les élections législatives en Alsace-Lorraine, non seulement avant la ratification complète du traité de Versailles, mais avant même sa signature, alors que l’Alsace-Lorraine était juridiquement un territoire allemand occupé par les troupes victorieuses.
Un arrêté du 6 mai 1919 prévoyait d’établir les listes électorales à la manière française. Le droit de vote était abaissé de 25 à 21 ans ; afin de permettre aux dizaines de milliers de Français installés en Alsace-Lorraine depuis l’armistice de prendre part au vote, le délai de résidence passait de 12 à 6 mois ; par contre, les Alsaciens-Lorrains restés en Allemagne ou chassés d’Alsace-Lorraine, les internés ou emprisonnés, ne pouvaient exercer le droit de vote. Les porteurs de la carte d’identité Modèle D étaient automatiquement radiés des listes. Des personnalités politiques importantes, partisans de l’autonomie du pays, étaient calomniées et ainsi neutralisées, comme le Dr Ricklin, ancien président de la Volkskammer du Landtag, interné à Kork, dans la tête de pont de Kehl.
La loi du 17 octobre 1919 accordait à d’Alsace-Lorraine 24 députés : 9 au Bas-Rhin, 8 à la Lorraine et 7 au Haut-Rhin ; ces députés seraient élus au suffrage de liste à la proportionnelle.
Au cours de la campagne électorale, l’abbé Sigwalt, secrétaire général de l’Elsass-Lothringische Föderalistenpartei ou Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine, avait organisé à Soufflenheim (Sufflenheim) une importante réunion, dans laquelle l’on réclama, à la place de l’annexion, le rattachement fédéral de la République Autonome d’Alsace-Lorraine la France, comme la Bavière était rattachée à la Prusse. Effrayé de ce succès ces, le gouvernement français, qui depuis des mois entravait le développement du parti fédéraliste, se hâta de l’interdire complètement, au mépris des libertés politiques élémentaires. Le 30 octobre 1919, l’administrateur du Kreis Haguenau, un certain Le Hoc, envoyait une circulaire en allemand à tous les maires de son arrondissement pour leur signaler l’interdiction de toute propagande fédéraliste :
«Je me fais un honneur de vous faire savoir que l’Administration ne saurait tolérer une quelconque réunion publique ou privée, sous aucun prétexte, même sous celui des élections, dans laquelle on prônerait ou simplement aborderait au sujet de l’Alsace-Lorraine une quelconque autre forme de gouvernement que celle qui a été établie par les conditions de l’armistice ou du traité de paix, savoir la réunion inconditionnelle à l’unité nationale des provinces ravies à la France par la paix de Francfort».
On ne peut s’empêcher de remarquer le cynisme de ceux qui invoquent le respect des conditions d’armistice qu’ils n’ont cessé de violer eux-mêmes, et le respect d’un traité qu’aucun Alsacien-Lorrain n’a signé et qu’aucun Alsacien-Lorrain n’a eu le droit de ratifier ou de rejeter par un plébiscite, accordé aux autres habitants détachés de l’Allemagne.
Une fois de plus, la force faisait le droit en Alsace-Lorraine. Tout écrit fédéraliste, tout tract ou circulaire défavorable à la France, furent également prohibés. Mgr Charles Ruch, ancien aumônier général des armées françaises, le seul évêque européen ayant combattu durant la guerre 1914-1918 et évêque de Strasbourg par la grâce de Clemenceau, avait, à la demande du Commissaire Général Millerand, interdit toute activité politique à l’abbé Sigwalt qui dut quitter l’Elsass-Lothringische Föderalistenpartei au début de novembre 1919. Une campagne de diffamation fut lancée par les journaux pro-français contre le président du même parti fédéraliste Joseph Hummel ; la police essaya de l’arrêter et Hummel dut se sauver à l’étranger avant les élections ; il mourut en 1929. De son côté, l’ancien Staatssekretar Karl Hauss, qui, en vue des élections, avait réuni la Ligue d’Alsace-Lorraine ou Elsass-Lothringische Liga autonomiste, fut également contraint au silence et il dut renoncer à sa campagne électorale.
Les partis fédéralistes et spécifiquement autonomistes étant éliminés par l’autorité, ne restaient en piste pour les élections que la Volkspartei (UPRA) et les partis de gauche.
Les socialistes avaient décidé à leur congrès national de Paris, le 20 avril 1919, de n’accepter aucune alliance avec les partis bourgeois en Alsace-Lorraine ; comme dans l’Intérieur, ils firent campagne seuls et n’eurent pas le moindre succès.
Par opposition au socialisme et au communisme, la Volkspartei (UPRA) s’unit aux républicains-démocrates de Charles et de Frédéric Eccard. C’était bien le mariage de la carpe et du lapin ! La Volkspartei voulait par exemple maintenir le Concordat de 1802 et l’enseignement confessionnel de la loi Falloux de 1850, tandis que les républicains-démocrates (Republikanisch-Demokratische Partei) voulaient les supprimer. Cependant, la crainte bourgeoise de la subversion bolchevique (victorieuse en Russie, difficilement vaincue en Allemagne et en Hongrie) l’emportait sur les impératifs de la défense des droits et des intérêts de l’Alsace-Lorraine; de sorte qu’une fois de plus, la bourgeoisie alsacienne-lorraine, tant cléricale qu’anticléricale, abandonnait le Volkstum pour défendre ses propres avantages.
Le 25 septembre 1919, un accord fut signé entre les deux partis : ce n’était point un programme minimal au demeurant impossible, mais l’admission d’un simple statu quo en Alsace-Lorraine, en attendant plus tard. Liés par cette alliance, la Volkspartei (UPRA) et les républicains-démocrates s’unirent en outre au Bloc National dont le chef était le Commissaire Général d’Alsace et de Lorraine, Alexandre Millerand. L’une des conséquences de cette union électorale fut l’isolement des radicaux-démocrates (Radikal-Demokratische Partei) de Blumenthal et d’Oesinger.
La situation se trouvait pratiquement identique en Lorraine ; l’Union Républicaine Lorraine (URL) rappelait la Volkspartei (UPRA) de l’Alsace, la Ligue Républicaine de Lorraine les radicaux-démocrates, et les socialistes de Lorraine était évidemment de la même veine que ceux d’Alsace.
Quand les listes furent établies, le Bloc National du Bas-Rhin comprenait 5 candidats de la Volkspartei (UPRA) et 4 républicains-démocrates ; dans le Haut-Rhin, le Bloc National comprenait 4 candidats de la Volkspartei et 3 républicains-démocrates ; dans les deux départements, les républicains-démocrates avaient été fortement avantagés.
Les élections se déroulèrent le 16 novembre 1919, deux mois avant l’application du traité de Versailles. Le Bloc National de Millerand auquel s’était aussi rattachée l’Union Républicaine Lorraine, remporta tous les sièges, avec 53,2 % des voix dans le Bas-Rhin, 62,1 % dans le Haut-Rhin et 64,2 % des voix en Lorraine. Par ordre décroissant des voix, les élus alsaciens étaient : Michel Walter, le chanoine Muller, Oberkirch, Seltz, le comte de Leusse, Médard Broglv, Bilger et Wetterlé, pour la Volkspartei (UPRA) ; Charles Frey, Simonin, Altorffer, Baradé, Scheer et Jourdain pour les républicains-démocrates. Les élus de l’Union Républicaine Lorraine étaient Schuman, Charles François, Louis Meyer, le général de Maud’huy, Jean-Pierre Jean, l’abbé Hackspill, Guy de Wendel et Robert Serot. Au total, la députation de l’Alsace-Lorraine au Palais Bourbon comprenait 9 députés de la Volkspartei (UPRA), 8 députés de l’Union Républicaine Lorraine et 7 républicains-démocrates.
Ce succès électoral était une victoire à la Pyrrhus. Paralysé par sa composition hétéroclite unissant jacobins et autonomistes, le Bloc National d’Alsace-Lorraine était de surcroît noyé dans le grand rassemblement bleu-horizon, nationaliste et patriote de la nouvelle Chambre.
Lorsque le 8 décembre 1919, le «Tigre» vit nos députés entrer pour la première fois dans l’hémicycle, comme des brebis dans la cage des fauves, il en versa des larmes. Le Dr Charles François, de l’Union Républicaine Lorraine, prononça un discours patriotique exalté et déclama, au nom des 24 députés d’Alsace-Lorraine, la protestation de fidélité suivante :
«Héritiers légitimes des protestataires de Bordeaux, nous tenons, au moment où nous prenons possession de leurs sièges demeurés vacants pendant près d’un demi-siècle, à signifier à l’Allemagne et au monde entier que l’Alsace et la Lorraine n’ont jamais cessé d’appartenir de cœur à la famille française et qu’elles éprouvent une joie profonde d’y rentrer de fait… Le détestable traité de Francfort a été déchiré. La population de l’Alsace et de la Lorraine a réservé un accueil enthousiaste à ses libérateurs…».
C’était bien larmoyant ! Mais ce que le Dr François ne disait pas, c’est que la France avait refusé le plébiscite à la population alsacienne et lorraine ; il ne disait pas que les mouvements fédéralistes et autonomistes avaient été interdits et leurs partisans poursuivis ; il ne disait pas que tous les journalistes d’Alsace-Lorraine avaient été convoqués individuellement « successivement par les Commissaires de la République de Metz, de Strasbourg et de Colmar en présence du Haut-Commissaire Général Millerand et qu’on leur avait alors dicté leur comportement et leurs articles. Bref, le Dr François ne disait pas que ces élections avaient été faussées et que les députés ne représentaient ni l’Alsace-Lorraine ni les Alsaciens-Lorrains.
Si Clemenceau exigeait absolument que la déclaration du Dr François affirmât, à l’adresse de l’Allemagne, que l’Alsace-Lorraine n’avait jamais cessé d’appartenir de cœur à la France même après 1871, c’était que précisément les Alsaciens-Lorrains menaient depuis l’Allemagne une forte campagne en faveur de la République Neutre d’Alsace-Lorraine, et que le 19 octobre précédent, les premières arrestations avaient été opérées par la police.
4. Le mouvement neutraliste du «Trio Badois»
Depuis le milieu de l’été 1918, l’autonomisme et le neutralisme s’était fortement développés dans les parties de la population qui craignait qu’en reprenant l’Alsace-Lorraine, la France ne respectât ni son originalité, ni ses libertés politiques, et encore moins sa qualité d’Etat fédérés » après la défaite de l’Allemagne, certains Alsaciens-Lorrains préférèrent continuer leur combat pour l’autonomie sur place, d’autres décidèrent de traverser le Rhin et de mener la lutte à partir de. l’autre rive. Parmi ces derniers, il faut d’abord nommer le «trio badois».
Ce trio comprenait le comte Charles Rapp, né le 9 février 1875, et qui se disait descendant de l’aide de camp de Napoléon Ier ; son internement en France durant la guerre de 1914-1918 l’avaient fortement aigri. Le deuxième personnage était René-César Ley, dit baron Lore, né à Mulhouse le 7 février 1889. Quant au troisième homme, c’était le Dr Kaspar-Heinrich Muth, né à Bollwiller le 21 avril 1886. Les trois hommes s’étaient provisoirement installés à Munich ; deux jours après la proclamation de l’indépendance de l’Irlande par le Dail Eireann, ils lancèrent le 23 janvier 1919 un appel au soulèvement de l’Alsace-Lorraine : «Alsaciens-Lorrains, levez-vous en masse afin de combattre pour l’Etat Libre d’Alsace-Lorraine !»
S’étant constitués en gouvernement provisoire de la République d’Alsace-Lorraine, ils créèrent en avril 1919 à Baden-Baden un organisme appelé «Das Executiv-Komitee der Republik Elsass-Lothringen» (Comité Exécutif de la République d’Alsace-Lorraine) et lancèrent un nouvel appel encore plus précis que le premier : «Alsaciens-Lorrains, vous devez combattre pour un pays indépendant, pour l’Etat Libre d’Alsace-Lorraine. Nous ne voulons rien savoir de la domination française ; elle est aussi pour nous une domination étrangère».
Le jour de la signature du traité de Versailles, le 28 juin 1919, Rapp. Ley et Muth adressèrent au «Secrétaire Général de la Société des Nations, sir James Eric Drummond, à Genève» une longue lettre, dont le passage essentiel était le suivant : «Nous demandons solennellement, devant le monde entier, le droit de pouvoir disposer librement de nous-mêmes. Nous demandons la permission d’élever notre voix jusqu’à la tribune de la Société des Nations. Nous protestons en outre contre l’article 54, paragraphe 5, additif au paragraphe I, des conditions de paix concernant 1 Alsace-Lorraine. D’après cet article, la nationalité française est confère de force au peuple alsacien-lorrain par la loi française du 11 novembre 1918 sans que le peuple ait été consulté auparavant. Nous sommes Alsaciens et Lorrains et nous voulons être reconnus par le monde entier comme les maîtres de notre pays et comme un peuple libre».
Des lettres exprimant les mêmes idées, notamment le droit au plébiscite de 1»Alsace-Lorraine, avaient précédemment été envoyées le 23 avril 1919 au président Wilson, et seront envoyées plus tard au président des Etats-Unis Harding le 23 février 1921 et au chef du gouvernement canadien, Sir Meighen, le 19 juillet 1921.
Le «trio badois» avait créé un parti politique, l’Elsass-Lothringische Autonomisten- und Nationalistenpartei, c’est-à-dire le Parti National-Autonomiste d’Alsace-Lorraine, avec comme slogan : «Elsass-Lothringisches Volk, erwache ! (Peuple alsacien-lorrain, réveille-toi !)».
Il expédiait en Alsace-Lorraine des cartes aux couleurs ethniques, rouge et blanc, avec les armoiries du nouvel Etat libre et l’inscription : «Die neutrale Republik Elsass-Lothringen allein gibt dem Lande Ruhe und Wohlstand und Elsass-Lothringen den Elsass-Lothringern ! (Seule la République Neutre d’Alsace-Lorraine apporte au pays tranquillité et bonheur, et l’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorains !)» Il éditait également des timbres représentant les cathédrales de Strasbourg et de Metz, les armes des principales villes, une Alsacienne et une Lorraine, avec des inscriptions du genre : «Elsass-Lothringen, Volksabstimmung» ou «Alsace-Lorraine, requires plebiscitum», ou encore «Eisen, Kohle, Kali (Fer, charbon, potasse)».
Le «trio badois» avait l’appui du gouvernement provisoire de la République allemande de Weimar. En effet, avant la signature du traité de Versailles le 28 juin 1919 et son application à partir du 10 janvier 1920, Elsass-Lothringen restait en stricte justice internationale un territoire allemand simplement occupé par des troupes d’invasion françaises. Assurément, le gouvernement de Ebert/Scheidemann, comme d’ailleurs celui de Max von Baden avant l’armistice, pensait bien qu’il ne conserverait pas Elsass-Lothringen, mais il croyait possible un Etat indépendant et neutre d’Asace-Lorraine dont la création rendrait le futur traité de paix moins lourd. En outre, la campagne neutraliste du «trio badois» fournissait au comte von Brockdorff-Rantzau, ministre des Affaires Etrangères de l’Allemagne, un argument à faire valoir contre l’annexion du pays d’Alsace-Lorraine à la France sans plébiscite préalable. Des plébiscites avaient été en effet prévus, le 10 février 1920 au Schleswig, le 11 juillet 1920 en Prusse Orientale, toujours en 1920 à Eupen, Malmédy, St Vith ; le 20 mars 1921 était prévu le plébiscite de la Haute-Silésie et le 13 janvier 1935 celui de la Sarre. Or les Allemands souhaitaient faire du plébiscite d’Elsass-Lothringen le modèle de cette consultation populaire. Jusqu’au 10 janvier 1920, l’Allemagne était donc habilitée à défendre par tout moyen légitime le droit à l’autodétermination de l’Alsace-Lorraine et éventuellement son accession au statut d’Etat indépendant et neutre.
En mars 1919, précisément au moment où Lloyd George et Wilson s’opposaient le plus vivement aux revendications françaises sur la rive gauche du Rhin, Erzberger Matthias, l’un des principaux négociateurs de l’armistice de novembre 1918, eut un entretien au Bureau de la Commission d’armistice avec l’Alsacien René César Ley ; Erzberger promit l’aide de la Chancellerie à la campagne neutraliste du «trio badois». L’on peut évaluer, pour les trois années 1919-1921, à environ 3 millions de marks de l’époque, l’ensemble des sommes ainsi avancées par des moyens détournés, ce qui, compte tenu de la rapide dévaluation du mark après la guerre, ne représentait rien d’extravagant.
Une autre source financière était les Etats-Unis où les Alsaciens-Lorrains et les autres Allemands émigrés avaient fondé des Ligues pour aider les territoires allemands soumis à des plébiscites. Les fonds américains destinés au Comité Exécutif de la République Neutre d’Alsace-Lorraine étaient centralisés par Tommer, surnommé Tomy, un Alt-Elsaesser (Alsacien de vieille souche) qui habitait sur les bords du lac Michigan à Milwaukee1. Il n’en demeure pas moins que l’ensemble des sommes dont pouvait disposer le «trio badois» pour sa propagande en faveur d’une République d’Alsace-Lorraine indépendante et neutre, ne représentait qu’une très infime partie des sommes énormes que la France engloutissait alors également en Alsace-Lorraine en faveur de l’assimilation et de la destruction de l’Elsass-Lothringertum.
Rapp, Ley et Muth utilisaient l’argent pour imprimer et faire distribuer leurs tracts ; il fallait bien payer les déplacements en chemin de fer, parfois en faisant des détours. L’activité du parti autonomiste et neutraliste couvrait trois fragments de la nation alémanique : la Suisse, le pays de Bade et l’Alsace.
Les principaux militants qui étaient en relation directe avec l’Executiv-Komitee der Republik Elsass-Lothringen étaient surtout Christian-Eduard Hemmig à Bâle, Elisabeth Zink à Zurich, Gustave Burger à Colmar, Walter Koessler et Karl Hauss à Strasbourg. Gustave Burger, né le 6 février 1878 à Altkirch, fils d’un secrétaire général de la mairie de Colmar, possédait une exploitation agricole et viticole modèle ; en sa qualité de président du Syndicat de la Viticulture alsacienne, il disposait de grandes facilités commerciales et financières en Allemagne.
1. Ces groupes américains informaient les autorités gouvernementales des U.S.A. sur le véritable comportement de la France en Alsace-Lorraine. Cette page d’histoire reste encore à écrire.
Walter Koessler était architecte à Strasbourg et dirigeait tout un groupe de militants, parmi lesquels l’étudiant Alphonse Hitter, le paysan Henri Fuhrmann, le mécanicien Martin Pfïstermeister, le caviste Jean Reeb, le journaliste Jules Loegel et son père Georges Loegel, le tourneur Eugène Heilmann, le Dr Herdt, le prêtre Lehmann, un certain Müller, fort riche, et aussi e socialiste Charles Hueber que nous retrouverons encore souvent par la suite et qui joua un grand rôle dans l’histoire de l’Alsace. Quant à Karl Hauss, ce n’était autre que l’ancien Staatssekretar du gouvernement Schwander à Strasbourg en 1918.
En octobre 1919, le Comité Exécutif de la République d’Alsace-Lorraine diffusait son programme :
1°) Plébiscite — Gouvernement particulier et autonome, même si la population se prononce pour le protectorat français ;
2°) pas de Français à la direction de nos affaires ;
3°) pas de service militaire dans l’armée française ;
4°) création d’une milice et d’une police purement alsaciennes.
En même temps il répandait dans les trois départements d’Alsace-Lorraine une copie de la lettre envoyée le 28 juin précédent au Secrétaire (Général de la Société des Nations à Genève : «… Nous demandons solennellement devant le monde entier le droit de libre disposition pour notre pays. Nous demandons la permission d’élever notre voix jusqu’à la tribune de la Société des Nations…» En somme, le programme du Parti National-Autonomiste d’Alsace-Lorraine ne faisait que reprendre le programme publié le 3 juin 1911 par l’Elsass-Lothringische Nationalbund de l’abbé Wetterlé, à l’époque soutenu financièrement par Paris !
Au début du mois d’octobre 1919, la police française avait réussi à infiltrer un espion comme agent de liaison entre Rapp et l’architecte Koessler, chef du groupe de Strasbourg ; cet espion s’appelait Léon-François Becker, dit Sam, et il était né le 20 novembre 1893 au Luxembourg. L’enquête policière fut alors menée très rapidement et sans filatures : le 19 octobre 1919, sur les indications de Becker, trois militants alsaciens étaient arrêtés au moment où ils se partageaient un lot d’environ 2000 tracts à diffuser. Quelques heures plus tard, l’architecte Koessler, le prêtre Lehmann, l’étudiant Hitter, le mécanicien Pfistermeister, le paysan Fuhrmann, le caviste Reeb, le tourneur Heilmann, étaient sous les verrous. Pour faire bonne mesure, on y ajouta le journaliste radical-démocrate de La République, Fritz Decker (1891-1968).
Les élections législatives devaient avoir lieu le mois suivant, et le gouvernement se hâta d’exploiter politiquement l’événement. Les renseignements utilisables fournis par la police, vrais et faux, furent transmis à la presse, notamment au journaliste anti-autonomiste Charles Frey, futur maire de Strasbourg. Dès le lendemain 20 octobre 1919, il publiait dans la Neue Zeitung un article à sensation, gonflé à dessein, sous le titre : «Le complot neutraliste-bolchevique est découvert». Il y annonçait même qu’un attentat était projeté contre le Commissaire Général Alexandre Miilerand ! Le lendemain, Charles Frey continuait sa campagne contre l’Autonomistenbande, la bande des autonomistes, et menaçait de révéler d’autres noms d’un très grand intérêt pour l’opinion publique : «die fur die Allgemeinheit sicher von ganz besonderem Interesse sind».
Le 11 novembre 1919, premier anniversaire de l’armistice et cinq jours avant les élections législatives, la police française arrêtait le rédacteur de La République, Jules Loegel, et son père, un instituteur en retraite.
Sept mois durant, tes prisonniers durent attendre que la justice française eût suffisamment étoffé.son accusation. La presse locale protestait, parlait de «Bastille moderne» (Die Freie Presse) et d’«injure faite au peuple d’Alsace-Lorraine» (Der Republikaner). Finalement, le 18 mai 1920, la Cour d’Assises du Bas-Rhin ouvrit les débats : le Procureur Général Cura réclamait avec tout le pathos du prétoire patriotique le bannissement des comploteurs. Les plaidoyers avaient occupé quatre jours, après quoi, le jury que les agents français n’avaient pas réussi à intimider, rejetait à l’unanimité l’accusation de complot contre la sûreté de l’Etat. Il ne restait plus à la Cour d’Assises qu’à proclamer l’innocence et l’acquittement des accusés. C’était le premier échec du gouvernement contre les Alsaciens authentiques.
En privé, les représentants du gouvernement français reconnaissaient qu’ils n’avaient fait juger que des «complices insignifiants». De fait, des hommes tels Karl Hauss, Charles Hueber, Gustave Burger, lui échappaient pour une raison bien simple : l’un des policiers français chargé de l’enquête, le strasbourgeois Scherf, était en réalité un espion au service de l’Allemagne ; il réussit à réduire au maximum les conséquences de la trahison de Becker
Toutefois, écœuré par l’atmosphère nouvelle du Strasbourg français, l’architecte Walter Koessler émigra en Amérique, tandis que le jeune journaliste Jules Loegel mourut peu de mois après des suites des sévices endurés en prison. Ni Hueber, ni Burger, ni Hauss ne furent inquiétés. Hueber accentuera son activité socialiste et autonomiste, Burger sera député du Haut-Rhin de 1924 à sa mort le 2 mai 1927, et Ferdinand Buisson prononcera même son éloge funèbre le 10 mai suivant. Quant à Karl Hauss, il avait été convoqué par Rapp au domicile de Hemmig à Bâle afin de se voir proposer par les militants réunis la présidence de la République Neutre d’Alsace-Lorraine et le lancement d’un journal authentiquement alsacien-lorrain indépendant de la tutelle du gouvernement ; dans ce but, on devait lui remettre 400 000 marks. Il est fort possible que la réunion projetée fin mars 1920 n’ait pas eu lieu, mais l’ancien Staatssekretär du gouvernement Schwander, éliminé par Delsor de la Volkspartei, n’en continuera pas moins sa lutte la sauvegarde de l’Elsass-Lothringertum.
Le gouvernement avait cru pouvoir intimider le jury de la Cour d’Assises qui devait juger Koessler et ses compagnons en faisant d’abord juger le 15 mai 1920 le «trio badois», qui se garda bien de comparaître. Rapp, Ley et Muth furent alors condamnés par contumace à la déportation à vie. Ce qui ne les empêchait nullement de continuer leur lutte
Le 23 mai 1922 par exemple, César Ley et Henri Muth envoyaient la lettre suivante à Raymond Poincaré, alors Président du Conseil :
«Dans votre discours du 18 mai 1922 à Strasbourg, vous avez prononcé les paroles suivantes : «Et ne voyons-nous pas d’ailleurs se développer dans un grand nombre de pays, et notamment en Amérique, une campagne allemande de tracts et de brochures en faveur de l’autonomie et de la neutralité de l’Alsace et de la Lorraine ? Avant et pendant la guerre, en un temps où une proclamation d’indépendance aurait été pour l’Alsace une marque de bienveillance et lui aurait procuré, faute de mieux, un avantage relatif, l’Allemagne a brutalement écarté une mesure dont elle redoutait les conséquences… Aujourd’hui, sans aucun souci de se contredire, ils réclament la neutralité. Mais chaque fois que des populations | sont consultées, et cette semaine encore dans les élections cantonales, l’Alsace crie très haut sa volonté d’être française, et contre cette résolution unanime ne saurait prévaloir aucune machination du dehors». —
«Nous avons déjà eu l’occasion de constater l’impudence sans pareille de la démarche de l’ambassadeur de France à Washington, qui présenta au gouvernement américain, comme une machination allemande, notre lutte honnête pour l’autonomie de notre patrie, qui souffre profondément de sa malheureuse situation économique et sociale.
«Quoique vous sachiez très bien que la lutte pour l’autonomie de notre pays, qui nous a été léguée par nos ancêtres du Moyen Age, n’a absolument rien de commun avec une campagne de propagande pangermaniste, vous interprétez nos efforts légitimes comme «machination allemande». !
«Ainsi, sachant très bien qui nous sommes et à quel but nous tendons, vous avez consciemment avancé une déclaration fausse.
«Vous n’ignorez pas qu’un membre de notre Comité a été pendant la guerre gravement menacé à plusieurs reprises par le Parti Militaire Allemand, et que différentes ordonnances ont été émises contre lui sous prétexte d’atteinte à la sécurité de l’Empire. Vous savez que ces ordonnances j ont été émises contre un «Vieil Alsacien» (Altelsaesser) parce qu’il a demandé publiquement le rétablissement de la Belgique, l’évacuation a la France, l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, et parce qu’il a insiste pou une paix de conciliation sans annexions de territoire et sans indemnités de guerre. Malgré votre connaissance exacte de ces faits, vous avez l’audace de présenter notre lutte pour la Heimat comme une propagande pangermaniste. Nous sommes donc obligés de considérer vos paroles comme le comble de l’hypocrisie politique.
«Vous avez en outre pris connaissance de nos propositions concernant te rétablissement de notre pauvre patrie et vous n’ignorez pas les pourparlers relatifs à ce sujet. Vous vous êtes également rendu compte que notre parti n’est formé que de «Vieux Alsacien.*» (Altelsaesser) et de «Vieux Lorrains» (Altlothringer), et que par conséquent ils sont actuellement sujets français.
«Vous avez certainement appris que le renouvellement du passeport français a été refusé à certains membres de notre Comité, ceux-ci étant condamnés à la déportation à vie, dans une place fortifiée — parfois même sur preuves falsifiées — pour avoir soutenu courageusement la lutte pour l’autonomie de leur Heimat.
«Votre dictature qui est en contradiction avec les principes de la Grande Révolution Française, n’aura aucun succès en Alsace-Lorraine. On peut faire condamner et tuer les hommes, mais les idées sont immortelles et l’idée de l’autonomie de notre Heimat, transmise depuis des siècles de père en fils, vivra toujours. Déjà à l’époque de Louis XIV, nos villes libres, ainsi que nos Républiques, ont énergiquement protesté contre l’annexion par la France ; les archives de l’Alsace et de la Lorraine en font foi.
«Il est vrai qu’aujourd’hui la population de l’Alsace-Lorraine est complètement détachée de l’Allemagne au point de vue politique, nous l’avons affirmé bien des fois depuis l’armistice, mais il est également vrai que notre pays dépend en grande partie de l’Allemagne au point de vue économique. M. Lloyd George, votre allié, se rapportant à ce fait, a préconisé une entente économique de ces territoires dans son dernier discours à la Chambre des Communes avant son départ pour Gênes.
«Mais vous, M. le Président du Conseil, vous ne désirez pas la réconciliation et la reconstruction ; vous êtes l’homme de la force brutale et de la guerre, ne reculant point, même devant le mensonge, comme il prouvé. Sous les gestes hypocrites, vous cherchez à cacher au monde le résultat qu’obtiendrait un plébiscite en Alsace-Lorraine : le rejet de votre au politique agressive qui a créé une désillusion et un malaise plus grands qu’ils n’ont jamais été et qui dans l’avenir fera de notre belle Heimat le théâtre d’une effroyable guerre.
«Il est clair que le régime français continue à justifier pleinement les efforts pour l’autonomie en Alsace-Lorraine.
«En exil, le 23 mai 1922
René-Caesar Ley, Henry Muth»
Le gouvernement de la République de Weimar ne pouvait plus toute fois continuer à soutenir le «trio badois» : D’une part, le 22 mai 1922 i veille même de la lettre de Ley et Muth à Raymond Poincaré l’ambassadeur de France à Berlin avait vivement protesté auprès du ministre des Affaires Etrangères allemand contre les agissements des Alsaciens du Comité Exécutif de la République Libre d’Alsace-Lorraine. D’autre part la campagne de ce Comité Exécutif en faveur de l’union économique et douanière de l’Alsace-Lorraine avec la Sarre et la rive gauche du Rhin favorisait le mouvement séparatiste rhénan dirigé par Smets, président du «Rheinischen Bund» et soutenu par la France. L’aide allemande aux autonomistes Alsaciens-Lorrains se trouvait contrebalancée par l’aide française aux autonomistes Rhénans, et dans les deux cas, la France occupait une position privilégiée, puisqu’elle administrait aussi bien l’Alsace-Lorraine annexée que la rive gauche du Rhin occupée. La chancellerie allemande se résigna dès lors à cesser toutes relations avec le «trio badois», dans l’été de 1922.
La situation devint encore plus critique, lorsque le 11 janvier 1923 les troupes franco-belges occupèrent la Ruhr, cœur économique de l’Allemagne. Enfin, la dévaluation du mark prit des proportions catastrophiques : le dollar, qui valait encore 4 marks à la fin de la guerre, grimpait à 75 marks en juillet 1921, atteignait 402 marks en juin 1922 et 260 000 marks en juin 1923 ! L’argent allemand n’avait plus de valeur. Ce fut donc l’effondrement du «trio badois».
Lorsque le Dr Muth chercha asile en Suisse à Bâle (à l’hôtel de la Bourse) le 28 avril 1923, son ami Ley s’était déjà volontairement présenté au commissariat de Police de Saint-Louis qui le fit écrouer à Strasbourg. Le 4 décembre 1923, la Cour d’Assises du Bas-Rhin rouvrit le procès de contumace du 15 mai 1920 et réduisit la condamnation de déportation à vie à 7 années de travaux forcés. Ley partit les purger au pénitencier de Clairvaux (Aube) ; mais ni sa santé physique, ni sa santé morale ne résistèrent. Le 12 septembre 1925, il fut libéré par anticipation, à condition de ne plus se montrer en Alsace-Lorraine durant cinq années 1… Réduit à la misère, il se fixa à Fribourg-en-Brisgau, d’où il continua son combat désespéré pour les droits de l’Alsace-Lorraine, ce qui lui valut d’être â nouveau impliqué dans le célèbre «Komplott-Prozess» de Colmar en mai 1928. Nous ignorons ce qu’il advint par la suite de Rapp, Ley et Muth.
5. Associations d’Alsaciens-Lorrains en Allemagne
On a vu qu’après l’armistice, les autorités françaises avaient expulsé plus de 100 000 Alsaciens-Lorrains de leur Heimat, et si l’on ajoute ceux qui ont volontairement préféré partager le sort des autres Allemands vaincus, on peut évaluer à environ 150 000 le nombre des Alsaciens-Lorrains réfugiés en Allemagne.
Il existait depuis plusieurs décennies une société qui défendait la culture allemande à travers le monde de la même manière que l’Alliance Française valorise et propage la culture française. Cette association était le Verein für das Deutschtum im Ausland (V.D. A.) que la propagande française dénommait Ligue Pangermaniste.
Au printemps de 1919, en vue des plébiscites prévus par la Société des Nations dans différents territoires de l’ancien empire allemand et de] l’ancien empire austro-hongrois (notamment en Prusse Orientale, au Schleswig, en Haute Silésie, à Eupen-Malmédy, à Sopron et Klagenfurt), te Dr Cari von Loesch avait créé le Deutscher Schutzbund für die Grenz- und Auslanddeutschen (Association de défense des Allemands frontaliers et de l’étranger), dont le noyau était précisément fourni par le Verein für das Deutschtum im Ausland (V.D.A.). Le Schutzbund regroupait aussi, par le biais du Bund der Auslanddeutschen, les Allemands expulsés des autres pays et des anciennes colonies allemandes confisquées par les vainqueurs.
Toutes ces associations prenaient naturellement la défense des minorités ethniques allemandes incorporées à d’autres Etats et soutenaient les écoles allemandes à l’extérieur, comme l’Alliance Française soutenait et soutient encore les écoles françaises hors de France :
Parallèlement, et sous la direction de Max Donnevert, ancien avocat à Metz et ancien député au Landtag Elsass-Lothringens, d’Erwin Gadomsky, de l’instituteur Alfred Gilg de Colmar, et de Nussbaum et d’Arndt (tous deux de Strasbourg), les réfugiés d’Alsace-Lorraine s’étaient rassemblés pour la défense de leurs droits et pour l’entraide mutuelle en une association appelée Hilfsbund der vertriebenen Elsass-Lothringer im Reich ou Association d’Aide aux Réfugiés alsaciens-lorrains en Allemagne. Cette association éditait à Fribourg-en-Brisgau une feuille hebdomadaire : Elsass-Lothringische Mitteilungen (Communications pour les Alsaciens-Lorrains) qui informait d’une façon pratique sur les activités du Hilfsbund, tout en donnant des nouvelles de la Heimat perdue.
En mai 1919, le Hilfsbund élut une délégation à l’Assemblée Nationale de Weimar pour protester contre l’annexion d’Elsass-Lothringen à la France et réclamer un plébiscite, comme les députés à l’Assemblée Natin nale de Bordeaux avaient protesté les 17 février et 1er mars 1871 contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine à l’empire allemand et comme les députés au Reichstag de Berlin contre l’absence de plébiscite après 1871
Cette délégation protestait aussi contre le fait que les habitants d’Elsass-Lothringen n’eussent pas été autorisés, en février 1919 à élire leurs députés à l’Assemblée Nationale allemande de Weimar ; juridiquement en effet l’Alsace-Lorraine demeurait un territoire allemand occupé par des troupes étrangères et aucun document officiel ne l’avait encore rattachée à la France ; en janvier-février 1871, les Allemands avaient pourtant accepté que l’Alsace-Lorraine occupée par les troupes victorieuses allemandes élise ses députés à l’Assemblée Nationale de Bordeaux.
La délégation protestataire d’Elsass-Lothringen était patronnée par Rudolf Schwander (1868-1950), né à Colmar, ancien maire de Strasbourg, dernier Statthalter d’Elsass-Lothringen, premier Oberpräsident du Land Hessen-Nassau dans la République de Weimar. Elle comprenait .également le général Heinrich Scheüch (1864-1946) de Sélestat, dernier ministre de la Guerre au royaume de Prusse, Adolf Goetz, ancien directeur du cadastre (Grundbuch) de Strasbourg, Regierungsrat, cofondateur de l’Elsaesser-Bund et ancien député au Landtag Elsass-Lothringens, le Dr Gustav Anrich, ancien professeur de Théologie protestante à l’université Kaiser Wilhelm de Strasbourg, le Dr Emil Scherer, vicaire apostolique à Barr, également cofondateur avec Anrich de l’Elsaesser-Bund et enfin le Dr Max Donnevert, déjà directeur du Hilfsbund der vertriebenen Elsass-Lothringer im Reich.
L’Assemblée Nationale de Weimar ne voulut point reconnaître le caractère représentatif des députés de la délégation alsacienne-lorraine [puisque les Alsaciens-Lorrains restés en Elsass-Lothringen n’avaient pu prendre part à l’élection ; d’autre part, elle ne voulait pas provoquer le | gouvernement français au moment de l’élaboration du traité de paix. Les Alsaciens-Lorrains ne furent donc pas admis à lire leur proclamation à l’Assemblée Nationale allemande, mais eurent la liberté d’en distribuer le [texte. Par ailleurs, le ministre des Affaires Etrangères, le comte von Brockdorff-Rantzau fut invité à insister fortement auprès de la Conférence de la Paix à Paris pour faire reconnaître aux Alsaciens-Lorrains le droit au plébiscite, avec la possibilité d’une triple option :
1°) annexion à la France sans conditions ;
2°) maintien d’Elsass-Lothringen à l’Allemagne
3°) indépendance d’Elsass-Lothringen sous forme d’état neutre, analogue à la Suisse ou au Luxembourg. Enfin le gouvernement de Weimar instituait auprès du ministère de l’Intérieur une «Section Alsace-Lorraine», «die Abteilung Elsass-Lothringen im Reichsnministerium des Innern», qui fonctionna sous la direction d’un Alsacien, le Ministerialdirektor Adolf Goetz, jusqu’à l’application du pacte de Locarno en 1926.
C’est alors qu’entra en scène le Dr Robert Ernst dont l’activité politique fut déterminante parmi les Alsaciens-Lorrains d’Allemagne, mai» aussi d’Alsace. Robert Ernst était né le 4 février 1897 au presbytère de Hürtigheim, en plein Kochersberg, où son père était pasteur. Son père était d’une vielle famille alsacienne dont I état civil garde le souvenir depuis le XVIIème siècle à Mietesheim, à l’orée de la forêt de Haguenau, alors propriété du comte de Hanau-Lichtenberg. Il en sortit une longue dynastie de maîtres d’école ; le grand-père mourut instituteur à Brumath. Le père de Robert Ernst, August, avait fait ses études de théologie, au cours desquelles il devait se fier avec Amélie Wagner (La famille paternelle d’Amélie Wagner venait du Palatinat et s’était installée eu Basse-Alsace au début du XIXème siècle, tandis que la branche maternelle était de vieille souche strasbourgeoise). August Ernst épousa Amélie Wagner en 1894.
Il fut successivement vicaire à la Thomaskirche de Strasbourg, puis pasteur de Hürtigheim, avant de devenir en 1900 pasteur de la célèbre Thomaskirche. En 1917, il avait été fait docteur honoris causa de l’université Kaiser Wilhelm de Strasbourg.
Trois enfants vinrent agrandir la famille : Suzanne (1895-1927), Robert (1897) et Eduard (1902). Le père, en tant qu’Alt-Elsaesser, était sentimentalement attaché à ses racines germaniques ; en août 1918, il figurait parmi les 63 fondateurs de l’Elsaesser-Bund. La mère, partiellement de souche palatine, était plutôt attirée par la culture française, comme beaucoup de bourgeois de cette époque. Mère et grand-mère parlaient ordinairement français, et les lettres échangées entre les membres de la famille étaient également rédigées en français. Cette dualité alsacienne allait se retrouver dans les deux garçons ; Robert, sérieux et logique, penchait pour le Deutschtum, et Eduard, plus nuancé, pour le Welschtum ; Robert se sentait proche du peuple d’Alsace-Lorraine, et Eduard proche de la bourgeoisie.
Dès le 1er août 1914, Robert Ernst s’engageait comme volontaire à 17 ans au 10ème régiment d’artillerie lourde qui tenait garnison à Strasbourg. Cette même année, il participait aux combats du Chemin des Dames et d’Ypres. Il pensait alors faire carrière dans l’armée. En juillet 1915, il accédait au grade de Leutnant (sous-lieutenant) et comme officier d’artillerie combattit devant Verdun en 1916, prenant part notamment à la prise du célèbre fort de Vaux.
En décembre 1916, il était expédié sur le front oriental, face aux Russes et aux Roumains dans les Carpates. Il fut un moment officier d’ordonnance d’un lieutenant-colonel bavarois, Karl Haushofer (1869-1946), l’un des fondateurs de la Géopolitique. Recommandé par son supérieur, Robert Ernst fut détaché dans l’aviation. A sa troisième sortie en avion d’observation, il fut abattu près de Cambrai par quatre appareils britanniques, le 17 novembre 1917. La carcasse de son biplan D.F.W. montrait 147 impacts de balles, et lui-même était blessé de sept balles, dont il gardera toujours une dans l’épaule.
Ernst s’en tira pourtant, et sur le front en mai 1918, comme aviateur d’observation pour l’artillerie. A ce titre, il participa à la deuxième bataille de la Marne.
Le 20 novembre 1918, deux jours avant l’entrée des troupes françaises à Strasbourg, Robert Ernst quittait l’Alsace pour s’installer librement en Allemagne, où sa famille l’avait déjà précédé. Monarchiste à l’époque ne voulut plus servir dans une armée devenue républicaine, et il abandonna la carrière militaire pour entreprendre des études universitaires à Heidelberg et à Tübingen. Entre temps, en décembre 1918, il avait obtenu la nationalité badoise.
Etudiant en Sciences Politiques à Tübingen, Robert Ernst entra en relation avec une cellule du Hilfsbund dirigée par l’ancien professeur de l’université Kaiser Wilhelm de Strasbourg, Philalethes Kuhn. Celui-ci le chargea de recruter ses compatriotes de l’Université afin d’œuvrer en commun et de venir en aide aux plus dépourvus. Dès le mois suivant, il avait mis sur pied parmi les corporations estudiantines de Tübingen une Union des Etudiants Alsaciens-Lorrains : der Elsass-Lothringische Studentenbund. Avec le Strasbourgeois Karl Brill (1894-1978) comme secrétaire, Thomas Erwin, étudiant en chimie, comme trésorier, Angela Walter, étudiante en médecine dentaire et Alexander Reinhard, étudiant en droit, comme assesseurs, ils organisèrent des ventes de charité, des Elsasser Owe (soirées alsaciennes), jouèrent de la musique de chambre et des pièces de théâtre du répertoire alsacien, notamment Saint-Cécile de Julius Greber (1868-1914) et le célèbre Dr Herr Maire de Gustav Stoskopf (Brumath 1869-1944).
Comme d’autres associations d’Alsaciens-Lorrains s’étaient constituées dans différentes universités, Robert Ernst provoqua une réunion de leurs délégués à Fribourg-en-Brisgau, le 23 mars 1920. Les Alsaciens-Lorrains de l’université de Francfort étaient représentés par Ganss, étudiant en Sciences politiques ; ceux de Fribourg par Schmelcher, étudiant en Sciences politiques ; ceux de Karlsruhe par Ritter, étudiant en Electricité ; ceux de Stuttgart par Winzinger, étudiant en Chimie, ceux de Tübingen par Ernst lui-même. Ils décidèrent de s’associer à l’intérieur du Verband der Elsass-Lothringischen Studentenbünde en vue de cultiver le souvenir de leur Heimat perdue, de s’entraider matériellement et moralement, de faire prendre conscience aux autres Allemands de la communauté culturelle et historique qui existait entre Elsass-Lothringen et les autres peuples alamans et franciques. Rejetant idée de revanche, ils ne voulaient que réaliser leur idéal.
Une affiche placardée par le Studentenbund du Tübingen en mai 1920 indiquait le programme d’action :
1°) Assurer l’union des étudiants alsaciens-lorrains par l’échange d’idées dans les Elsass-Lothringische Mitteilungen, par des circulaires, la communication des adresses et l’échange des locaux et des chambres ;
2°) Faire connaître à de larges auditoires allemands la culture et l’histoire d’Elsass-Lothringen par des conférenciers célèbres ;
3°) Cultiver le dialecte alsacien, notamment par des pièces de théâtre montées par des troupes ambulantes (Wanderbühne) ;
4°) Défendre les droits des Alsaciens-Lorrains à l’Université et devant les Services d’entraide officiels et privés ;
5°) Se rencontrer régulièrement, par exemple à chaque fin de semestre, entre responsables des différents groupes afin d’établir de nouveaux objectifs et d’étudier leur réalisation.
Robert Ernst fut élu président du Verband der Elsass-Lothringischen Studentenbünde, et à ce titre, il entra au comité directeur du Hilfsbund der vertriebenen EIsass-Lothringer im Reich, dont le responsable, Adolf Goetz, était précisément un ami de son père.
En février 1921, en même temps que son ami Brill, Robert Ernst soutenait sa thèse de doctorat préparée sous la direction du professeur Gutmann ; le thème en était la réinsertion des Alsaciens-Lorrains expulsés dans la vie économique allemande : «Die Eingliederung der vertriebenen EIsass-Lothringer in das deutsche Wirtschaftsleben». En exergue était placée une pensée de Paul de Lagarde : «Etre un peuple, c’est éprouver un même besoin». La thèse ne revendiquait pas le retour de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, mais critiquait la politique d’assimilation de la France. Robert Ernst demandait au peuple allemand d’entamer le combat contre l’ethnocide des minorités germanique», sans se préoccuper Alamans et les Franciques entre Rhin et Vosges ou sur le plateau lorrain leur en sauraient gré : «Ob die Alemannen und Franken zwischen Rhin und Vogesen und auf der lothringischen Hochebene uns diesen Kampf gegen ihre Unterdrücker lohnen werden». Il continuait : «Prétendre en Allemagne qu’il n’existait plus de question d’Alsace-Lorraine, c’est donner le coup de poignard dans le dos d’un peuple qui, déjà aigri, lutte contre l’anéantissement de sa langue et de sa culture allemande».
Robert Ernst épousa alors Liselotte Meyer qu’il connaissait depuis 1915. Ils eurent deux enfants, Gerhard qui mourut comme soldat à Breslau le 22 avril 1945, et une fille Liselotte qui se suicida à 18 ans avec sa mère pour échapper aux Russes, à Berlin, le 9 mai 1945.
Peu de jours après sa soutenance de thèse, Robert Ernst remplaçait Rudolf Diffort (ancien avocat à Strasbourg-Robertsau, cousin de Camille Dahlet, et cofondateur de l’Elsaesser-Bund en août 1918) à la tête de la section Elsass-Lothringen du Deutscher Schutzbund fur die Grenz-und Auslanddeutschen et s’installait à Berlin, 12 Meeranerstrasse, dans le quartier Schöneberg.
Avant son départ, au printemps de 1922, les délégués des différents groupes du Verband der Elsass-Lothringischen Studentenbunde se réunirent une dernière fois à Heidelberg. Le grand historien, Hermann Oncken, y prononça une conférence sur un thème qui lui était cher : «Staatsnation und Kulturnation». Oncken exprima clairement la volonté des Alsaciens-Lorrains réfugiés en Allemagne de ne s’immiscer en rien dans les affaires politiques de leur Heimat ; par contre, ils avaient la ferme volonté de ne point renier le lien culturel unissant Elsass-Lothringen aux autres Allemands. Puis, dans le théâtre de la ville, les étudiants jouèrent Gottfried von Strassburg écrit en 1897 par l’Alsacien Friedrich Lienhard (1865-1929). Une soirée littéraire illustrée par les œuvres de Marie Hart, de Lina Ritter et de Hans-Karl Abel, complétée par un concert de musique de chambre sous la direction de Hans Pfitzner, terminait la fête en beauté et mettait fin au Verband der Elsass-Lothringischen Studentenbünde.
Robert Ernst savait quelle ligne de conduite il aurait à suivre avec les Alsaciens-Lorrains réfugiés en Allemagne. En effet, au cours de l’hiver 1919-1920, il avait rendu visite au président-fondateur du Schutzbund, Carl von Loesch, installa au Château de Bellevue à Berlin. Sous les yeux du jeune Alsacien, Cari Von Loesch déploya trois cartes :
La première comprenait les régions pour lesquelles le traité de Versailles avait prévu un plébiscite : Prusse Orientale, Haute-Silésie, Schleswig, Sarre.
La deuxième indiquait les régions enlevées à l’Allemagne et à l’Autriche pour lesquelles il fallait réclamer un plébiscite en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Se trouvaient sur cette carte : l’Autriche allemande, les Sudètes, le Corridor polonais avec Dantzig, les cantons d’Eupen-Malmédy et St Vith enlevés à la Rhénanie pour être livrés à la Belgique, le Tyrol du Sud, le Sud de la Carinthie et de la Styrie, le Burgenland et l’Alsace-Lorraine, Mais pour Elsass-Lothringen, la question restent, bien que le «trio badois» fût un partisan fanatique du plébiscite.
L’Alsace-Lorraine se retrouvait donc sur une troisième carte, avec le Banat, la Transylvanie et la Lituanie. Il s’agissait d’obtenir pour ces territoires, non point le droit des peuples à dis mêmes, mais le droit des Minorités Ethniques, afin de sauvegarder leur originalité culturelle, sans remettre en cause leur appartenance politique actuelle.
Robert Ernst et ses amis adoptèrent cette troisième solution, et de ce fait, ils allaient rencontrer les conceptions des Heimatrechtler d’Alsace- Lorraine restés au pays
L’adoption de ce principe entraîna deux conséquences. En effet moment que, sur la troisième carte, Elsass-Lothringen représentait le territoire enlevé au Kaiserreich allemand, il constituait nécessairement un cas particulier qu’il importait de traiter à part en le séparant du reste de l’organisation du Deutscher Schutzbund fiir Grenz- und Auslanddeut-sche, tout en l’y maintenant comme «hôte». C’est ainsi que dans un premier temps, Robert Ernst créait en février 1922 l’Elsass-Lothringischer Pressedienst ou Service de Presse d’Alsace-Lorraine. Puis, dans un second temps, en janvier 1923, il groupait tous les Alt-Elsaesser réfugiés dans le Reich en une association autonome : Die Alt-Elsass-Lothringische Vereinigung dont la revue mensuelle Elsass-Lothringen / Heimatstimmen devint immédiatement le porte-parole célèbre.
La seconde conséquence fut la création et le développement du Wissenschaftliches Institut der Elsass-Lothringer im Reich ou Institut Scientifique des Alsaciens-Lorrains en Allemagne. Dès juillet 1919, afin de demeurer en communion avec l’Elsass-Lothringertum et lui être utile, le Hilfsbund der vertriebenen Elsass-Lothringer im Reich avait décidé la fondation d’une section de la Strassburger Landesbibliothek sur la rive droite du Rhin. Le 20 juin 1920, à Kassel, le projet fut complété par l’établissement d’un Institut universitaire rattaché en février 1921 à l’université de Francfort ; c’était le Wissenschaftliches Institut der Elsass-Lothringer im Reich an der Universität Frankfurt-am-Main, dont l’activité s’étendit de 1920 à 1945, et que Rudolf Schwander (ancien et dernier Statthalter d’Elsass-Lothringen, maintenant Oberpräsident du Land Hessen-Nassau), mit sous sa protection spéciale.
Le premier président de cet Institut fut l’historien et théologien catholique Mgr Albert Ehrhardt, ancien professeur à l’université Kaiser Wilhelm et cofondateur de l’Elsaesser-Bund en août 1918. Le 12 novembre de l’ouverture solennelle des travaux de l’Institut, il prononça un cours sur les finalités de l’établissement culturel.
A l’origine, l’Institut ne disposait que de deux petites salles dans les bâtiments universitaires de Francfort, mais plus tard, en 1926, il put acquérir une maison neuve à proximité de l’université et sise 127 Bockenheimer Landstrasse. Il resta toujours sous la haute juridiction du recteur et possédait régulièrement deux professeurs de philosophie attitrés.
L’institut des Alsaciens-Lorrains se trouvait soutenu par les anciens professeurs et étudiants de.l’université Kaiser Wilhelm de Strasbourg, que le conseiller d’Etat privé, Georg Wolfram (ancien bibliothécaire de Strasbourg et fondateur en 1910 de la Gesellschaft fur elsaessische Literatur (Société de Littérature Alsacienne), avait regroupés dans la ville de Francfort sous le nom de «Lose Vereinigung der ehemaligen Strassburger Dozenten und Studenten (Libre Association des anciens professeurs et étudiants de l’Université de Strasbourg), à laquelle il ajoutera encore en 1929 la Strassburger Wissenschaftliche Gesellschaft (Association Scientifique de Strasbourg).
Le «Wissenschaftliches Institut der Elsass-Lothringer im Reich an der Universität Frankfurt-am-Rhein» a jeté les fondements de toutes les études historiques et culturelles de l’Alsace-Lorraine, et par ses nombreuses publications savantes il a fourni un travail gigantesque et de très haut niveau. Parmi ses «monuments», il faut absolument citer: Elsass-Lothringischer Atlas, Landeskunde, Geschichte, Kultur und Wirtschaft Elsass-Lothringens, dargestellt auf 45 Kartenblattern mit 115 Haupt- und Nebenkarten (1931) et Das Reichsland Elsass-Lothringen : T.I. Die wirtschaftliche Entwicklung Elsass-Lothringens 1871-1918 (Schlenker, 1931) ; T. II Verfassung und Verwaltung von Elsass-Lothringen (G. Wolfram, 1936) ; T. III Wissenschaft, Kunst und Literatur in Elsass-Lothringen 1871-1918 (G. Wolfram, 1934).
Quelle est, au terme de ce long chapitre, la situation de 1*Alsace-Lorraine au lendemain de la signature du traité de Versailles ? Deux idéologies s’affrontent : du côté de la France victorieuse, ce sont l’assimilation et la centralisation destructives de la culture et des libertés des ethnies d’Elsass-Lothringen ; du côté des Alsaciens-Lorrains, face aux agents du gouvernement français, aux girouettes politiques, aux opportunistes et à leurs victimes, se déploie un vaste éventail autonomiste qui engage de part et d’autre du Rhin le combat pour la survie d’une nation.
Sur la rive gauche du Rhin, le parti le plus important et le plus influent, issu du Zentrum Elsass-Lothringen d’avant l’armistice, était la Elsaessische Republikanische Volkspartei (Union Populaire républicaine d’Alsace) ou UPRA, qui publiait son programme le 4 août 1919 : «Dans le cadre de la grande patrie une et indivisible, l’UPRA revendique pour l’Alsace et la Lorraine le maintien de toutes les libertés et de tous les droits acquis au cours de leur histoire séculaire». Distinguant nettement «grande», et «petite» patrie, c’est-à-dire France et Heimat Elsass-Lothringen, la Volkspartei réclamait formellement le maintien de l’autonomie que le pays avait conquise sous le régime allemand ; mais du fait de la forte pression de la minorité bourgeoise, porte-parole d« « autorités françaises, elle entendit ne point porter ombrage à la République «une et indivisible» et se résignait en somme à demander, implicitement, les droits des minorités ethniques.
Précisément par suite de cette dictature morale de la minorité bourgeoise francisée et coupée du Volkstum, les hommes les plus lucides de la Volkspartei, tels Jean Keppi et Karl Hauss dans la Basse-Alsace les abbés Xavier Haegy et Joseph Fashauer dans la Haute-Alsace, cherchèrent à fonder un parti autonomiste ; ils se rattachaient psychologiquement au mouvement autonomiste clérical de l’époque allemande, mais échouèrent dans leur entreprise.
Les différents groupements de libéraux et de radicaux s’étaient ralliés à la politique d’assimilation et de centralisation de la France. Mais dans leurs rangs aussi, une minorité lucide se rebellait contre cette déchéance politique et culturelle, cherchant à créer un parti autonomiste dans le sillage de l’autonomisme anticlérical de Schneegans d’après 1873 et se groupant autour de Georges Wolf dans la Basse-Alsace et de Gustave Burger dans la Haute-Alsace. Là encore ce fut un échec.
Par contre, le Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine ou Elsass-Lothringische Foederalistenpartei prit, autour de Joseph Hummel, de Jean Dumser et de l’abbé Sigwalt, de plus en plus d’importance. S’inspirant surtout du «plan Foch» soumis à la Conférence de la Paix, il poursuivait l’édification et la reconnaissance d’un République d’Alsace-Lorraine sous protectorat français, associée à une «Plus Grande France» (sorte de «mini Marché Commun») comprenant la République d’Alsace-Lorraine, le Luxembourg, la Belgique et les Etats autonomes à créer au détriment de l’Allemagne dans la zone d’occupation militaire des forces de l’Entente et économiquement liée par une union douanière à la République Française. Les relations entre la République d’Alsace-Lorraine et la République Française devaient ressembler à celles qui avaient existé entre le Royaume de Bavière et le Royaume de Prusse au sein du Kaiserreich allemand ; or, des 25 Bundesstaaten constitutifs de l’empire fédéral allemand, celui de Bavière était resté le plus indépendant. Ce parti original fut détruit dès octobre 1919 par l’action conjuguée du gouvernement français et des évêchés de Strasbourg et de Metz, concordataires et aux ordres de Paris.
Sur la rive droite du Rhin, les trois Alsaciens Rapp, Ley et Muth, soutenus par la chancellerie allemande Jusqu’en 1922, créèrent un Gouvernement de l’Etat Libre et Neutre d’Alsace-Lorraine en exil. Leur activité, surtout à base de tracts et de lettres aux chefs des gouvernements de la Société des Nations, tendait essentiellement à faire obtenir à l’Alsace-Lorraine l’application du droit au plébiscite, dans la ligne des protestataires français de 1871 et alsaciens-lorrains de 1874. Comme le parti fédéra liste précédent, ils rêvaient d’une Fédération Rhénane. Par suite du procès de Strasbourg en mai 1920, de la crise financière et de l’arrêt de l’aide de la Chancellerie Allemande, le «trio badois» échoua pareillement II avait établi des liaisons avec la rive gauche du Rhin, notamment avec Karl Hauss, Gustave Burger et Charles Hueber.
Enfin, il y avait les dizaines de milliers d’Alsaciens-Lorrains expulsés ou réfugiés en Allemagne ; ils se regroupèrent rapidement en de nombreuses associations sociales et culturelles. Ils ne réclamaient pas le droit à l’autonomie et donc au plébiscite, mais ils se contentaient de revendiquer pour Elsass-Lothringen tous les droits reconnus par la Société des Nations aux minorités nationales, et par là rejoignaient la Volkspartei.
Ces différents mouvements autonomistes de part et d’autre du Rhin, étaient absolument spontanés, car inhérents et traditionnels à l’ethnie alémanique dont fait partie l’Alsace avec la Suisse. Mais, parce que le «trio badois» avait créé un Gouvernement d’Alsace-Lorraine en exil, qu’il touchait quelques subsides de Berlin, et qu’il avait des contacts avec des Alsaciens restés en Alsace, la police française obsédée par l’idée d’un complot et le gouvernement français incapable d’imaginer un système politique fédéral, s’acharnèrent à créer le mythe : «Autonomisme = Pangermanisme», du moins après 1918. Autonomisme se trouvait traduit par séparatisme, d’autant plus que la France poursuivait une politique séparatiste, par l’autonomie de la rive gauche du Rhin, en territoire indubitablement allemand.
Un exemple parmi des milliers de cette déformation : on a vu que le Dr Robert Ernst avait fondé en janvier 1923 l’Alt-Elsass-Lothringische Vereinigung (Association des Alsaciens-Lorrains de vieille souche) et le mensuel Elsass-Lothringen/Heimatstimmen qui abandonnaient l’idée de Plébiscite et d’autonomie pour réclamer les droits de minorité ethnique. Voici maintenant comment les rapports de Police destinés au gouvernement français traduisaient ces aspirations :
«22 mars 1923. A Berlin, un certain Dr Robert Ernst s’occupe activement en ce moment de créer une association qui se dénommera La République Neutre d’Alsace-Lorraine. Les buts n’en sont pas encore connus. | Partir du 1″ avril 1923, un journal portant le titre de l’association sera Publié. On croit que les nobles allemands expulsés d’Alsace-Lorraine ainsi que plusieurs gros industriels participeraient financièrement à cette entreprise…»
VERLORENE HEIMAT
Heimat… Das Wort blieb mir im Ohr,
Umwoben von Erinnerungen !
Wenn ich sie auch als Kind verlor,
Mir blieb, womit sie schon das Kind durchdrungen.
Hab ich sie selbst auch kaum gekannt,
So hört‘ ich andere siepreisen
Als schönes gottgesegnet Land,
Als Hort von Sagengut und alten Weisen.
Verschlossen blieb mir zwar ihr Tor,
Doch konnte keine Macht mich wehren :
Aus Bucherstaub stieg sie empor,
Stand vor mir : herrlich, lieblich und in Ehren.
So rundete sich mir ein Bild
von ihr, wie’s ist und wie‘s gewesen :
In Dörfern, Städtchen, im Gefild,
Bespült vom Rhein, im Schatten der Vogesen.
Zög ich von Zabern bis zur Thur,
Vom Rhein bis zu den Weinbergstiegen,
Fänd ich manch mir bekannte Spur
Von Dichtern, Künstlern, leider auch von Kriegen.
Ich kenne Meister Erwins Bau
Und seine strahlende Rosette,
Die Kaiserpfalz in Hagenau
Und auf den Höh’n die Burgruinenkette.
Ich kenne Pfeffel, Oberlin,
Schongauers göttliche Madonnen.
Viel las ich über Baldung Grien
Und wer mal hier, mal dort den Krieg gewonnen.
Sankt Theobald, Sankt Amarin —
Ach, jedes Kirchlein würd ich finden !
Doch immer wieder zög’s mich hin
Zu Meister Mathis’ Werk in Unterlinden.
PATRIE PERDUE
Patrie… Le mot m’est resté dans l’oreille,
enveloppé de souvenirs !
Je Val perdue jeune encore
et pourtant, m’ayant Imprégné enfant, elle me resta.
Si à peine je l’ai connue moi-même,
j’ai entendu d’autres la louer,
comme un beau pays béni de Dieu,
comme un refuge de riches légendes et de vieille sagesse.
Sa porte, certes, m’est restée fermée,
mais personne ne peut me l’Interdire :
de la poussière des livres elle s’est dressée
et se tint devant moi, magnifique, aimable et digne.
C’est ainsi que j’ébauchais son image,
comme elle est et comme elle fut,
dans les villages, les petites villes, les guérets,
baignée par le Rhin, à l’ombre des Vosges.
Si j’allais de Saverne à la Thur,
du Rhin aux coteaux du vignoble,
je trouverais maints vestiges célèbres
des poètes, des artistes, des guerres aussi, hélas !
Je connais l’édifice de Maître Erwin
et sa rosace rayonnante,
le Palais Impérial à Haguenau,
et sur les hauteurs, la chaîne des châteaux en ruines.
Je connais Pfeffel, Oberlin,
la divine Madone de Schongauer ;
j’ai beaucoup lu sur Baldung Grien,
et qui a gagné la guerre ici ou là.
Saint Thiébault, Saint Amarin,
ah ! je trouverais chaque petite église !
Toujours pourtant m’attirerait à nouveau,
le chef-d’œuvre de Mathis à Unterlinden.
Quirin Engasser (Neuf-Brisach, 1907).
Cet écrivain alsacien était rédacteur à Elsass-Lothringen/Heimatstimm
KAPITEL VIII : LE «MALAISE» DES OUVRIERS ET DES FONCTIONNAIRES






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Comment By: Unsri Heimet » Blog Archive » Elsass-Lothringen : une nation interditeDo sin m'r d'heim
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