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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel IX

Posted on janvier 3rd, 1979 by Klapperstein

KAPITEL IX

L’ALSACE-LORRAINE CHRETIENNE CONTRE LE LAÏCISME FRANÇAIS

Les généraux français avaient promis en 1914, et surtout en 1918, que la France respecterait l’originalité et les libertés de l’Alsace-Lorraine. Ces promesses furent reprises et souvent réitérées par les autorités civiles. Le 1 septembre 1920, le Président du Conseil Alexandre Millerand déclarait à Metz, exactement 17 jours avant d’être élu Président de la République : «Les mœurs, les habitudes, les coutumes auxquelles vous tenez tant et que la France, en mettant le pied sur le sol de l’Alsace en 1914, a pris l’engagement solennel, par la bouche de ses représentants, de respecter, je vous répète que non seulement elles ne devront pas être vexées, mais même pas effleurées».
Le 13 novembre 1921, c’est le ministre de la Justice Barthou qui déclarait au banquet de Strasbourg : «Des promesses vous ont été faites, ces promesses seront tenues. Le gouvernement de la République n’est pas de ceux qui considèrent leurs engagements comme des chiffons de papier. Pendant la guerre et depuis la victoire pendant la paix qui a suivi cette victoire, on vous a dit que dans l’unité nationale qui dominait tout, on saurait tenir compte de vos traditions, de vos mœurs, de vos libertés et de vos croyances. Le gouvernement auquel j’appartiens est solidaire des engagements qui ont été pris par ceux qui Pont précédé. Croyez en ma parole mes frères et mes compatriotes d’Alsace, ces engagements tenus !»
Le 30 mai 1923, Alexandre Millerand déclarait à Colmar, mais c tt fois en sa qualité de Président de la République : «C’est ce qu’avait bien compris des hommes comme Joffre, Poincaré et Clemenceau, quand ils promettaient à P Alsace et à la Lorraine, au moment où ils mettaient 1 pied sur leur sol, que la France respecterait avec un soin religieux ses habitudes, ses coutumes, toutes ses croyances, ses opinions, qu’elles n’avaient rien à craindre du retour à la mère-patrie… Cette politique-là, nous ne l’abandonnerons pas».
Et le même Président de la République déclarait le 5 juin 1923 à Metz : «II est tels monuments de la législation locale qu’il importe de maintenir parce que nous nous réservons d’en faire ultérieurement bénéficier la France entière. Et je laisse volontiers de côté ces parties de la législation locale où la conscience est particulièrement intéressée, et qui ont provoqué des représentants les plus autorisés de la France et de la République de solennels et réitérés engagements».
Si Millerand estimait nécessaire de calmer les Alsaciens-Lorrains en ce qui touchait la question religieuse liée au Concordat de 1802 et à la loi Falloux de 1850, c’est que dans la pratique, la croyance religieuse des Alsaciens-Lorrains se trouvait souvent blessée par les fonctionnaires français. En effet, après 1918, pour assimiler la population reconquise, Paris avait nommé 1 500 instituteurs français en Elsass-Lothringen ; non seulement ces maîtres ignoraient la langue écrite et parlée de leurs élèves, mais ils venaient de renseignement public qui depuis 1882 était laïque. Or la loi Falloux prévoyait l’obligation pour le maître de donner un enseignement religieux.
A Schweyen, commune frontalière au Nord de Bitche, un jeune instituteur français ne faisait aucun catéchisme et se moquait des prières des enfants en injuriant la Vierge Marie. Toutes les plaintes de la municipalité auprès des inspecteurs français étant restées sans effet, les parents envoyèrent le 3 janvier 1922 une délégation de 17 pères de famille, conduite par les adjoints qui remplaçaient le maire malade. L’instituteur expulsa la délégation, mais non sans avoir dû entendre la lecture des plaintes de la population de Schweyen. Qu’arriva-t-il ? L’administration scolaire fit condamner devant les tribunaux les 17 pères de famille à une amende et 3 d’entre-eux furent passibles, en plus, d’une peine de prison. La réalité française avait un autre visage que les promesses solennelles et officielles !
Aux élections législatives du 11 mai 1924, le Bloc National avait été battu en France, mais il était largement victorieux en Alsace-Lorraine, inversement avec 62,22 % des députés de la Chambre, le Cartel des Gauche sortait vainqueur de la consultation électorale en France, mais fortement battu en Alsace-Lorraine où II n’avait obtenu que 12,30 % des députés. Face aux 21 députés alsaciens-lorrains du Bloc National (Walter, Dr Müller, Seltz, Dr Oberklich, Dr Brom, Dr Pfleger, Bilger et Silbermann de la Volkspartei ; Jourdain, Scheer, Burger, Frey et Altorffer du parti républicain-démocrate ; plus huit députés lorrains de l’Union Républicaine, il n’y avait que 3 députés du Cartel des Gauches (les deux socialistes Jacques Peirotes et Georges Weill, et le communiste autonomiste Charles Hueber). Ainsi, une large majorité nationale s’opposait politiquement à une très large majorité ethnique. Laquelle des deux majorités allait l’emporter ?
Le fondateur de la démocratie moderne, Jean-Jacques Rousseau, avait bien prévu le cas, et pour empêcher que le «pouvoir du peuple» ne se transforme en «pouvoir sur le peuple», II avait prévu qu’une toi votée au niveau national ne devenait applicable que si le plébiscite régional (la votation des Suisses) l’acceptait. Mais la démocratie française n’a Jamais reconnu ce droit de veto régional, de sorte qu’elle n’est qu’une fausse démocratie et une vraie dictature —• l’une des moins nobles, puisqu’elle est la dictature du nombre anonyme. Et c’est bien à cette démocratie faussée que s’applique la condamnation de Rousseau : «Pour vous, peuples modernes, vous n’avez point d’esclaves, mais vous l’êtes !» (Contrat Social III, chap.15)
En fait, la crise n’existait pas seulement entre la France et l’Alsace-Lorraine, elle sévissait aussi au niveau national, à Paris. En effet, le Président de la République était sorti de son rôle d’arbitre pour faire campagne en faveur du Bloc National. Vaincu, Alexandre Millerand invita le vainqueur Edouard Herriot à former le nouveau gouvernement, mais il essuya un refus : Herriot ne voulait point collaborer avec son adversaire battu. Millerand s’adressa alors à François Marsal qui accepta mais se vit refuser la confiance de la Chambre, de sorte qu’il ne restait à Millerand qu’une issue : la démission. Gaston Doumergue fut élu Président de la République ; il chargea Herriot de constituer son gouvernement. La crise nationale était résolue ; la crise ethnique s’ouvrait.
Le 17 juin J924, le président du Conseil Herriot présentait son gouvernement à la Chambre et lut sa déclaration : «La guerre a posé deux problèmes qui n’ont reçu à ce jour que d’incomplètes solutions. Le gouvernement est persuadé qu’il interprétera fidèlement le vœu des chères populations enfin rendues à la France en hâtant la vernue du jour où seront éffacées les dernières différences de législation entre les départements recouvrés et l’ensemble du territoire de la République — Dans cette vue, il réalisera la suppression du Commissariat Général et préparera les mesures qui permettront, en respectant les situations acquises, en ménageant les intérêts matériels et moraux de la population, d’introduire en Alsace-Lorraine l’ensemble de la législation républicaine».
Traduite en termes concrets et clairs, la déclaration Herriot signifiait que la France envoyait au diable toutes ses promesses sacrées et solennelles réitérées régulièrement de 1914 à 1923, de respecter l’originalité ethnique que de l’Alsace-Lorraine, promesses qu’Edouard Herriot s’était engagé à tenir le 29 novembre 1918. La déclaration Herriot du 17 juin 1924 signifiait encore la séparation de l’Eglise et de l’Etat par la dénonciation unilatérale du Concordat de Napoléon 1er, l’introduction des lois laïques de Jules Ferry et l’expulsion des congrégations religieuses enseignantes. Bref cette déclaration provoqua la stupeur dans une Alsace-Lorraine à qui l’on imposait une majorité nationale qu’elle rejetait et une législation qu’elle n’avait jamais votée !
Le député Robert Schuman, membre de l’Union Républicaine Lorraine, prit la tête de l’opposition ethnique. Né d’une vieille famille de paysans lorrains à Luxembourg en 1886, étudiant à Cologne, avocat à Metz et depuis 1919 député de la Moselle, spécialiste des questions allemandes, Robert Schuman (1886-1963) lut une protestation solennelle à la séance du 19 juin 1924 :
«Au nom de 21 sur 24 députés alsaciens et lorrains (les trois députés du Cartel, Peirotes, Weill et Hueber n’ayant point signé), j’ai à faire la déclaration suivante : en dehors des critiques d’ordre général que nous avons à formuler, nous avons été douloureusement surpris par la déclaration gouvernementale en tant qu’elle envisage l’introduction dans les départements recouvrés de l’ensemble des lois religieuses et scolaires. Les gouvernements qui se sont succédé depuis 1918 ont tous confirmé et solennellement réitéré les promesses faites pendant la guerre au nom de la nation française. Nous ne pouvions nous attendre à voir le gouvernement exposer un programme d’avenir qui est en contradiction formelle avec les programmes sur lesquels ont été élus les 7/8èmes des représentants des départements intéressés. Poursuivre la réalisation d’un pareil programme sera non seulement contraire aux principes démocratiques si souvent invoqués dans la déclaration ministérielle, mais ce serait jeter dans notre région un trouble grave au sujet duquel nous déclinons toute responsabilité».
Le socialiste Georges Weill prit la parole pour dénier à l’Alsace-Lorraine le droit à la différence, ce qui lui valut cette réplique du Dr Pfleger : «Il n’y avait pas de question d’Alsace-Lorraine, on va la créer ! ». En quoi, le Dr Pfleger ne faisait que reprendre son interpellation du 17 juin à Herriot, interpellation qui ne figure pas au compte rendu officiel de la séance : «Allez à Londres et dites à votre ami Macdonald que grâce à vous, il y a de nouveau une question d’Alsace-Lorraine ! ».
En Alsace-Lorraine, la presse se déchaîna. Le 25 juin 1924, sous le titre «Foi Punique», l’Elsaesser écrivait :
«Seule la haine de l’Eglise unit le Bloc des Gauches. M. Herriot, écoutant les socialistes alsaciens, a déclaré qu’il allait allumer la torche de la guerre religieuse. Mais M. Herriot avait compté sans le courageux enthousiasme de la population alsacienne dans la défense de ses droits sacrés. M. Herriot a fait appel «aux vœux» de la «chère population alsacienne». Nous le prenons au mot. Nous demandons le plébiscite sur les questions en litige. Pendant des siècles, on a parlé de foi punique pour stigmatiser la trahison. Le gouvernement des sectaires à Paris est en train de compromettre la fidélité de la France».
Le lendemain, 26 juin 1924, le radical Camille Dahlet publiait dans La République son article «Debout pour le plébiscite» :
«Nous étonnerons sans doute ces Messieurs du Bloc en disant que nous aussi nous sommes partisans d’un plébiscite. Que tous les députés du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle démissionnent et donnent ainsi aux trois départements la possibilité de voter en toute connaissance de la responsabilité qu’ils prennent sur eux. Puisque les députés du Bloc prétendent avoir derrière eux la majorité de la population dans la question des lois laïques, ils ne refuseront certainement pas cette façon élégante et légale de le prouver sans que l’intérêt national puisse en recevoir préjudice à l’étranger. Que le peuple parle. Debout pour le plébiscite !».
La démission collective prônée par Dahlet n’eut point lieu et on a le droit de le regretter.

2. Monseigneur Charles Ruch évêque de Strasbourg

Le chef d’orchestre de cette nouvelle phase de relations mouvementées entre la France et l’Alsace-Lorraine demeure sans contredit I’évêque de Strasbourg, Mgr Charles Ruch.
Charles Ruch, né le 24 septembre 1873, était le neuvième enfant d’un Père luthérien originaire de Bouxwiller et d’une mère catholique de Thann. Ainsi, le futur évêque réunissait en sa personne la Basse et la Haute Alsace, de même que la foi catholique et la foi protestante. Son père, militaire de carrière, avait fait la guerre de Crimée ; une fois admis à la retraite, il s’était installé à Nancy, place Carnot, où il ouvrit un café-restaurant fréquenté par les militaires de la garnison et les étudiants de l’université. Sa mère était assidue — comme beaucoup d’autres alsaciens — à l’église des Jésuites de la place Léopold où le père Jaxel faisait ses sermons en allemand.
Le jeune Charles Ruch avait commencé ses études à l’école des Frères des Ecoles Chrétiennes à Nancy et rêvait de la vie des hussards, de brillants uniformes, de morts glorieuses sur les champs de bataille. Le Père Jaxel lui révéla sa véritable vocation et le fit entrer en octobre 1886 au petit séminaire de Pont-à-Mousson. En 1890, il entrait au grand séminaire de Nancy. Trop jeune pour être ordonné, il fit d’abord son service militaire puis s’inscrivit à l’Institut catholique de Paris en vue du doctorat en Théologie. En 1897 il était ordonné prêtre et, à peine âgé de 25 ans, il devenait professeur de Dogme au grand séminaire de Nancy !
Vicaire général de Mgr Turinaz en 1907, il était rapidement sacré évêque coadjuteur le 16 juillet 1913 ; il prit comme armes épiscopales deux chardons, emblème de Nancy, mais peut-être aussi symbole de son caractère. En tant que plus jeune évêque de France, il fut mobilisé en 1914, cas unique dans les armées européennes ; il servit au 20ème corps d’armée en qualité d’aumônier général. Hélas ! notre évêque-soldat n’échappait point à la mentalité nationaliste et cocardière des poilus : les termes injurieux à l’adresse des Allemands, comme «boches» et «vandales» émaillaient sa correspondance. Assurément, Charles Ruch (le mot ruch est un vieux terme alémanique, correspondant à rauh et signifiant «rude, grossier, âpre, sauvage») avait complètement renié ses origines germaniques et se faisait appeler «Ruche» en français.
Quand Mgr Turinaz mourut le 26 octobre 1918, Mgr Ruch obtint une permission militaire pour prendre la succession du défunt à la tête du diocèse de Nancy. Il avait 45 ans.
Depuis Louis XIV, la France veillait jalousement à ce que le titulaire de l’évêché de Strasbourg fût une personne favorable à la politique gouvernementale. Et si en 1871, les Allemands avaient eu la correction et l’élégance de ne point expulser les évêques de Metz et de Strasbourg, il n’en fut pas de même en 1918. Clemenceau voulut immédiatement profiter du maintien du Concordat de Napoléon en Alsace-Lorraine pour mettre l’administration ecclésiastique au service de sa politique.
Estimant que le comportement des troupes françaises après l’armistice rendait l’exercice de leur charge épiscopale moralement impossible, Mgr Benzler, évêque de Metz, et Mgr Fritzen, évêque de Strasbourg, avaient offert leur démission au pape Benoît XV, qui la refusa, puisqu’aucun traité de paix n’était encore signé et que juridiquement, devant le silence de la convention d’armistice, Elsass-Lothringen demeurait territoire allemand.
Dès janvier 1919, Poincaré et Clemenceau firent connaître à Rome leur intention d’utiliser les articles 3 et 4 du Concordat pour changer les évêques de Metz et de Strasbourg ; le 24 avril 1919, effectivement, parure au Journal Officiel deux décrets gouvernementaux nommant Mgr Ruch à Strasbourg et l’ancien vicaire général de Mgr Benzler, Jean Baptiste Pelt, à Metz. En même temps, Clemenceau signifiait ces nominations au Pape : «Aux termes du Concordat, la présentation n’est qu’une notification de la nomination faite par le gouvernement. Le droit du Saint Siège est de conférer l’institution qui ne peut être refusée que pour des motifs canoniques. Dans la circonstance, les évêques nommés ont été choisis sur la liste de candidats jointe à la lettre». Cette liste des épiscopables avait été dressée par le cardinal Amette, archevêque de Paris de 1908 jusqu’à sa mort en 1920 et «ardent patriote».
Le pape Benoit XV, pour éviter un conflit ouvert avec le vainqueur de la guerre, accepta dès lors la démission des deux évêques titulaires et le 1er août 1919, il accorda l’institution canonique aux candidats de Clemenceau. Dès le 22 août 1919, Mgr Benzler recevait son ordre d’expulsion de France pour le 27, à 9 h 30, avec un maximum de 30 kg de bagages, deux jours de vivres et 2 000 marks d’argent liquide.
La bulle romaine arriva le 6 septembre 1919 ; huit jours plus tard, le 13 septembre, dans la grosse voiture officielle du Commissaire Général Alexandre Millerand et entouré de deux officiers français, le nouvel évêque gagnait Strasbourg pour prendre possession de son siège. Ce fut un impair ! Les Alsaciens entendaient tenir leur évêque de l’Eglise et non de l’Etat français. Le vicaire général Jost l’exprima sans trop d’ambages en recevant Mgr Ruch sur les marches de la cathédrale : «N’est-ce pas, Excellence, c’est bien Rome qui vous a choisi, Rome en dehors de toute influence étrangère ? Rome, chaque fois qu’elle le pouvait en toute liberté, nous a toujours envoyé des hommes tels que Maternus, Amandus, Arbogast !». Deux jours auparavant, l’on avait enterré très discrètement le prédécesseur, le bon Mgr Fritzen…
Pourtant, Mgr Charles Ruch donna l’exemple d’un homme de bonne volonté qui cherchait pour le salut de ses ouailles à se réenraciner dans l’ethnie d’où ses parents étaient originaires. A peine arrivé, il rédigea une lettre pastorale : «Puisse Dieu m’accorder rapidement la connaissance de toutes vos coutumes, institutions et organisations qui vous sont chères. Elle me sont aussi chères qu’à vous-mêmes. J’appartiens à votre famille. Ma présence ne change rien à l’aspect et à la vie du diocèse. Il n existe qu’un changement : il y a un Alsacien de plus parmi vous. Persuadé que vos coutumes sont bonnes, si on doit juger l’arbre à ses fruits, je veux apprendre à les connaître toutes pour me les approprier, les maintenir et les rendre toujours plus fécondes».
Mgr Ruch aborda ensuite la délicate question linguistique : «Parmi ces biens de famille, il y a votre langue alsacienne. Je regrette de ne pas encore la maîtriser. Mais cela va sans dire que je dois la posséder et je le veux Ma raison me dit que c’est nécessaire ; mon cœur, que je ferai par là plaisir à la majorité d’entre vous. Lorsque le Saint Père m’a parlé pour la première fois de Strasbourg, il m’ordonna d’apprendre l’allemand. Depuis plusieurs mois, j’en ai commencé l’étude. Presque chaque jour par amour pour vous, j’ai pris la grammaire allemande en mains… je veux le plus tôt possible pouvoir prêcher en votre langue là où cela est nécessaire. Je caresse aussi le désir de pouvoir suivre passablement une conversation dans votre dialecte. Mais je dois vous prier de m’en laisser encore un peu de temps».
Dès le 9 décembre 1919, l’évêque pouvait écrire à un ami sa joie de pouvoir prêcher un peu en allemand, et jusqu’à la fin de sa vie, il s’appliqua à parler à ses fidèles en leur langue. Ce n’était point facile, et les sermons de Mgr Ruch n’avaient rien de très académique ; mais ils restaient compréhensibles malgré des bévues devenues légendaires. Parlant un jour de «manche de chemise», qui se dit Hemdarmel, il accentua malencontreusement la dernière syllabe au lieu de la première et de la deuxième, et à leur grande stupéfaction, les auditeurs entendirent Hemdermehl ce qui signifiait «farine de chemises»… A un couvent de religieuses, il souhaitait un jour, au lieu de novices (Novizinneri) un grand nombre de conscrits (Rekruten)… Les jeunes filles chrétiennes (christliche Jungfraueri) devinrent à l’occasion des jeunes filles chatouilleuses ou scabreuses (kitzlichen Jungfraueri)… Et le coq de la tentation de Saint Pierre, au lieu de Hahn devint à la joie générale un Hühnerbock, un «bouc à poules»… !
La bonne volonté évidente de l’évêque ne lui épargnait cependant pas de lourdes erreurs psychologiques comme l’appel qu’il lança en novembre 1920 pour inciter les Alsaciens à souscrire à un emprunt d’Etat. Appel complètement étranger à sa mission ecclésiastique et spirituelle et d’autant plus malencontreux qu’il avait justifié sa démarche par des motifs aussi ahurissants que malheureux : «Vos fils ont été forcés, à leur vif regret, de refuser à la France le tribut de leur sang. Pour augmenter le butin de guerre allemand, vous avez été obligés de payer votre participation à l’Allemagne. Sous la pression de la force, contre votre volonté, vous avez mis entre les mains de votre propre ennemi, les moyens de combattre votre patrie et de rendre plus lourde la charge sous laquelle nous souffrons aujourd’hui». Et ce n’est pas tout : Mgr Ruch terminait son appel en présentant la souscription à l’emprunt d’Etat comme un plébiscite : «Vous êtes appelés par là à un authentique plébiscite (Ihr seid hier-mit zu einer richtigen Volksabstimmung aufgerufen)» (!?)
Le 23 janvier 1921, Mgr Ruch avait convoqué les chanoines de sa cathédrale pour leur soumettre deux questions ; la première concernait le recrutement clérical et la seconde l’Action Catholique et Sociale. Après les exposés des chanoines Gass (bibliothécaire), Wendling (juge à l’officialité) et Müller-Simonis (camérier), on décida la création d’une Ligue Catholique dans le diocèse.
Suivant les directives de Mgr Ruch, la Ligue Catholique d’Alsace devait avoir à sa tête un centre diocésain en relation avec les centres cantonaux qui se trouvaient en liaison directe avec les centres paroissiaux composés de Comités catholiques. «Le Comité Paroissial devait fournir sur place un groupe de nombreux adhérents catholiques, prêts à l’action et à l’apostolat, résolus à défendre vaillamment, l’heure venue, la cause et les libertés religieuses». Et à la fin de sa lettre pastorale constitutive de la Ligue, l’évêque écrivait : «L’heure presse, le travail nous appelle, nos adversaires ne sont pas inactifs. Debout et à l’œuvre pour vos droits et vos libertés religieuses, pour vos écoles, vos foyers, vos autels, pour votre Eglise et votre Dieu ! Nous pourrons ajouter : c’est pour l’Alsace et la France !».
Lors du deuxième congrès de la Ligue Catholique qui se tint à Mulhouse en septembre 1923, Mgr Ruch déclarait : «Notre école confessionnelle est sujette aux attaques. Les uns veulent la renverser, les autres veulent la contourner. On oublie qu’en renversant cette école, on forcerait les catholiques d’Alsace à une lutte pour leurs intérêts religieux contre les institutions de l’Etat !»…
Le 9 juin 1924, après la défaite du Bloc National mais avant la constitution du gouvernement Herriot, se déroulait à Strasbourg le congrès de l’Association Catholique de la Jeunesse Française. Mgr Ruch y prononça un important discours :
«Merci ! A ceux qui, pour déconsidérer les catholiques d’Alsace, pour mieux combattre leurs traditions religieuses, se plaisent à représenter comme des amis de l’Allemagne des hommes coupables seulement d’avoir trop aimé la religion qui, depuis Clovis, a été celle de la majorité des Français, vous avez fait la meilleure réponse en venant nous donner la main. Notre presse fera connaître dans toutes nos paroisses votre nom, vos sentiments ; et alors nous saurons en ces heures où nous arrivent de 1 autre côté des Vosges tant de bruits alarmants, que là-bas aussi il y a une splendide jeunesse catholique qui se donne à l’Eglise avec toute la flamme dont on est capable quand, à une intelligence, à un profond savoir, on joint un cœur pur et une âme de 20 ans !
«Merci ! Si un jour — je ne fais cette hypothèse que pour désirer de toute mon âme de Français sa non-réalisation, mais gouverner, c’est prévoir ! — si un jour les catholiques d’Alsace étaient attaqués ; si des Vosges au Rhin, de Huninge à Wissembourg, tout un peuple se dressait dans chacune de ses paroisses, résolu, frémissant, indomptable, pour défendre ce qu’il a de plus cher au monde, sa foi religieuse ; si nous devions faire appel à tous les évêques, à tous les prêtres, à tous les fidèles, à tous les patriotes, à toutes les honnêtes gens du pays, nous savons, vous venez de nous le dire en termes poignants et inoubliables, jeunes catholiques de toute la France, que vous seriez avec nous au premier rang, debout à nos côtés pour empêcher les incorrigibles adversaires de la Liberté de fouler aux pieds la parole de la patrie, les droits de l’enfance, des pères de famille et de la conscience humaine, les vœux légitimes d’innombrables cœurs. Pacifiques ! nous le sommes, nous devons l’être plus que personne. Nous ne déclarons pas la guerre ; mais si l’on vous attaque, répondez en attaquant, en luttant, non contre les hommes qui nous sont chers comme des frères, mais contre tout ce qui peut nuire à la Patrie et à l’Eglise».

3. L’Alsace-Lorraine chrétienne se dresse contre Paris

Treize jours plus tard, le 22 juin 1924, c’est-à-dire cinq jours après la déclaration Herriot, les journaux catholiques d’Alsace publiaient la vigoureuse riposte épiscopale :
«L’heure n’est pas aux phrases, mais à l’action. Les droits et libertés religieuses des catholiques d’Alsace sont menacés. Puisque la Ligue des Catholiques a été instituée pour leur défense, elle a des devoirs à remplir sur le champ».
Mgr Ruch développait ensuite une stratégie en quatre points. D’abord créer et fortifier une structure de défense ; puis faire connaître d’une part le danger qui menace, d’autre part le «non» des Alsaciens à Paris ; enfin, réunion d’un congrès général à Molsheim.
1) Un comité de la Ligue devait être établi dans chacune paroisse qui en était encore dépourvue, en liaison avec les Comités de canton. A Strasbourg seraient organisés dès la fin du mois de juin un comité de Jurisconsultes et une Caisse de Défense Religieuse. Le curé doyen et les correspondants locaux devaient assurer la liaison avec Strasbourg.
2) «La Ligue publiera des tracts courts, clairs, précis, sur les lois qui régissent dans toutes les autres provinces de France l’école, les rapports avec l’Eglise et de l’Etat, les congrégations religieuses. Nous ordonnons que dans toutes les paroisses du diocèse sans exception, la Ligue organise avant le 24 août 1924 une ou plusieurs conférences sur ces trois sujets afin que partout les fidèles sachent ce qu’on désire leur prendre et ce qu’on veut leur imposer. Les assemblées prendront les résolutions qui leur paraîtront utiles et qu’elles feront connaître au Comité Directeur avant le 24 août».
3) Après avoir recueilli les doléances des Alsaciens vis-à-vis des lois de Paris, les sénateurs et les députés catholiques, ainsi que les journaux feraient connaître au gouvernement et aux Français les vœux et demandes de l’ethnie alsacienne.
4) Le 24 août se tiendrait à Molsheim le Congrès Annuel de la Ligue des Catholiques, dont les résolutions seront «publiées dans tout le diocèse par une réunion tenue dans chaque canton, en septembre et en octobre».
Mgr Ruch terminait sa déclaration de guerre au gouvernement par trois conseils :
«Du sang-froid : pas une faute, pas de maladresse. Nos adversaires les attendent pour les exploiter. Ils s’apprêtent à dire que nous combattons la République : ne confondons pas notre cause avec une autre ; nous sommes des catholiques qui défendons notre religion. Nous sommes accusés de combattre la France. Personne ne s’y trompera.
«De l’union : oublions tout ce qui nous sépare, ne pensons qu’à ce qui nous rapproche. Sans discipline, il n’y a que des cohues ; sans organisation, il est impossible de se défendre et d’obtenir la victoire. Alsaciens d’origine et Français venant des autres provinces, hommes, femmes, jeunes gens, n’ayons qu’un cœur et qu’une âme. Unis, nous sommes invincibles ; divisés, nous sommes en péril.
«De la rapidité :… Il n’y a plus une minute à perdre… Parlons donc bien vite, parlons tous, parlons avec respect, mais très haut».
Des lettres d’approbation et d’encouragement affluaient à l’évêché de Strasbourg. «L’orage qui grondait depuis longtemps, écrivait un groupe de prêtres, a éclaté. M. Herriot, poussé par les ennemis de l’Eglise, nous déclare la guerre. En effet, malgré l’hypocrisie des paroles prononcées, nous voyons où l’on veut en venir en introduisant en Alsace les lois appelées laïques… Nul ne s’y trompe : l’école laïque doit être, dans l’intention de ceux qui veulent l’introduire chez nous, une arme contre l’Eglise. Ceci est d’autant plus vrai qu’ils le nient, car on sait comment ces Messieurs savent déguiser leur pensée… Nous ne pouvons pas admettre que la France commette ce forfait devant lequel l’Allemagne a reculé. Ce serait une honte à la face de tous les peuples. Ce serait commencer pour nos provinces l’histoire de la Pologne et de l’Irlande… L’Univers entier a les yeux sur vous, Monseigneur ! Allez jusqu’au bout de vos droits et de vos devoirs ! Donnez-nous vos instructions. Parlez ! Votre clergé vous suivra».
La Volkspartei (UPRA) appuya immédiatement et énergiquement l’évêque. Dès le lendemain de la publication de la lettre de Mgr Ruch, elle convoquait en assemblée extraordinaire son comité directeur : en effet le président de la Ligue des Catholiques d’Alsace, Joseph Weydmann, était membre de ce comité directeur.
Le 23 juin 1924, à 14 h, le député Seltz ouvrait la séance, en soulignant que la déclaration ministérielle, en ce qui concernait la situation religieuse en Alsace-Lorraine, était grave ; le gouvernement venait de «jeter le gant aux catholiques d’Alsace-Lorraine» ; ceux-ci le relevaient en constituant un front unique de défense catholique et régionale. Puis il donnait la parole au député Michel Walter.
Walter fit un exposé sur la situation politique et parlementaire depuis les dernières élections. Il réfuta les arguments du député Georges Weill, un socialiste, qui prétendait que l’Alsace-Lorraine s’était prononcée le 11 mai dernier en faveur de l’introduction des lois laïques. Abordant la démission récente de M. Millerand, Président de la République, il déclara que la constitution avait été violée, et qu’en conséquence, les députés alsaciens-lorrains n’étaient plus tenus de la respecter, puisqu’en fait elle n’existait plus. C’était pour cette raison que le député Robert Schuman, parlant au nom de 21 de ses collègues sur 24, avait déclaré à la tribune : «Nous demandons qu’une consultation spéciale ait lieu sur ce point qui nous tient tant à cœur». En terminant, Walter demandait que l’on consultât les conseils municipaux au sujet des questions religieuses et scolaires. Il ne croyait pas en effet, qu’un projet de loi réclamant un référendum en Alsace-Lorraine fût ratifié par la Chambre des Députés.
L’abbé Xavier Haegy, conseiller général du Haut-Rhin, invita l’assemblée «à marcher en avant, coûte que coûte. Il faut que le gouvernement sache que les Alsaciens ne se laisseront pas conduire. Si nous devions être les dupes du juif Weill, nous ferions appel au monde entier, à l’opinion étrangère qui jugera quelle valeur peut être accordée désormais aux promesses solennelles de la France».
Le sénateur Gegauff jugea sévèrement le Cartel des Gauches et proposa l’organisation d’un front unique des catholiques et des protestants ; «ceux-ci ne laisseront pas instaurer chez eux le régime abject du fanatisme maçonnique». Puis Kleitz, conseiller général, proposa que le parti prenne en main la propagande contre l’introduction des lois laïques en Alsace-Lorraine et que l’on étende cette propagande à la presse internationale.
Joseph Weydmann, président de la Ligue des Catholiques, donna lecture d’un vaste programme de réunions de protestation, qui commenceraient dans les villes avant de s’étendre aux villages. Il donna connaissance de la création du Comité d’Action de Défense des Libertés Religieu ses et des Traditions en Alsace et en Lorraine, sous la présidence de Michel Walter. Ce Comité d’Action regroupait la Volkspartei (UPRA) la Ligue des Catholiques, toutes les associations catholiques de jeunesse et d’adultes, les Cercles Catholiques (di Bengale) et la Ligue des Femmes Françaises de la Croix-Rouge.
Avant de se séparer, les membres du comité directeur de la Volkspartei fixèrent au dimanche prochain, 29 juin 1924, à 14 h, une assemblée extraordinaire de tous les délégués de la Volkspartei. Au jour dit, les délégués cantonaux s’étaient rassemblés dans la Salle St-Joseph, 9, rue Kuppelhof à Strasbourg, et le président Seltz, député, ouvrait à nouveau la séance en annonçant le double objet de la réunion :
1°) prendre position contre le projet du gouvernement tendant à l’introduction de l’ensemble des lois laïques en Alsace-Lorraine ;
2°) étudier les moyens d’action pour lutter contre cette introduction.
Seltz déclarait que l’heure était l’une des plus graves de l’histoire nationale de la France : le gouvernement Herriot, comme d’autres cabinets d’avant guerre, était appelé à tomber sous la tutelle allemande. Après avoir rappelé que M. Delcassé, ministre des Affaires Etrangères, avait dû se retirer à la suite des exigences du Kaiser Guillaume II, M. Seltz ajoutait que M. Herriot, Président du Conseil, profane en politique extérieure et sectaire en politique intérieure, porterait préjudice au prestige de la France, en voulant introduire ce sectarisme en Alsace-Lorraine, mais que J.es Alsaciens sauraient réagir et qu’ils triompheraient.
Ayant reçu la parole, le député Walter reprit l’exposé du dimanche précédent et fit ressortir que le Bloc National était victime de sa conception nationaliste, mais que le Cartel victorieux ne tenait pas ses promesses essentielles (comme la suppression du double décime, le minimum de 1800 francs pour les fonctionnaires et la lutte contre la hausse des prix). Aucune de ces promesses électorales ne figurait dans la déclaration de Herriot le 17 juin ; ce qui y figurait, c’était, sous l’impulsion et la dictature de la franc-maçonnerie, la lutte anti-religieuse brutale en Alsace-Lorraine. Soulignant combien la politique nationaliste avait été nuisible à la Volkspartei, le député Walter ajoutait : «A partir d’aujourd’hui, le temps des ménagements est passé. Nous ne compterons que sur nos propres forces et nous opposerons aux paroles infâmes du Président du Conseil des faits et des actes. Les députés du Bloc National des trois départements sont les interprètes de l’immense majorité de la population alsacienne dans la question scolaire et, quelque contestation qu’aient pu susciter les dires d’un Georges Weill, nous réclamons le référendum qui est l’un des articles de notre programme politique». Walter termina par ces mots : «Le fruit de quatre années d’efforts catholiques pour maintenu la paix, pour adoucir certaines amertumes, pour calmer la population inquiète, vient d’être perdu».
Le troisième orateur était le comte de Leusse, spontanément ovationné Il déclara que depuis plus de quarante ans, la IIIème République s’acharnait à réaliser en France l’idéal de l’Etat sans Dieu, que la politique anti-cléricale avait tout dominé et avait dévoré les ressources budgétaires. II ajouta que le gouvernement Herriot s’engageait de nouveau dans cette voie, mais qu’il se heurterait à la question alsacienne et à la question de l’ambassade auprès du Vatican. L’Alsace, dit-il, pouvait compter sur beaucoup d’amis à l’Intérieur, et surtout à Paris où l’on savait très bien que personne en Alsace ni en Lorraine ne demandait un plébiscite indiquant si nous voulions ou non rester français ; le référendum n’était réclamé que contre les sectaires, pour défendre nos traditions religieuses et le bien de notre patrie française.
De son côté, le député Oberkirch constatait avec satisfaction que Le Temps, Les Débats, L’Echo de Paris, La Victoire et La République Française prenaient nettement position en faveur de l’Asace et que ces journaux ne toléreraient jamais qu’un gouvernement porte atteinte aux promesses formelles de la France qui garantissaient à l’Alsace, avec la liberté religieuse, toutes les libertés régionales.
Le sixième orateur était le député Joseph Brom (1881-1945), originaire de Blotzheim, docteur es Sciences Politiques, conseiller général du Haut-Rhin et adjoint au maire de Mulhouse, l’un des principaux fondateurs du syndicalisme chrétien d’Alsace. Brom protesta contre l’attitude du «juif Weill» qui n’avait pas qualité pour parler au nom de 185 000 électeurs comme il le prétendait, les «Français de l’Intérieur» qu’il représentait n’ayant aucune compétence dans les questions alsaciennes alors que le communiste Charles Hueber lui-même était un adversaire de l’école laïque.
Les délégués de la Volkspartei de Thann et de Saint-Amarin firent part à l’assemblée de l’indignation et de l’émotion générale qui régnaient dans les vallées du Haut-Rhin. Paysans, ouvriers et fonctionnaires se trouvaient unanimes à déclarer que si le gouvernement français appliquait e lois laïques en Alsace et en Lorraine, en effaçant une législation que e agents du Kaiser n’avaient pas osé supprimer, il effacerait en même temps les heures «inoubliables» de 1914, «où ces vallées s’étaient jetées a enthousiasme dans les bras de la France».

1. Le député Brom laissait entendre que le socialiste Weill n’avait été élu que grâce aux fonctionnaires français émigrés en Alsace, de sorte qu’il n’était point représentation alsacienne. Quant au député Charles Hueber, il préférait voir à l’école l’image du Cruxifié que celle d’un général français : «Ich sehe in einer Schule lieber das Bild des Gekreuzigten als das Bild eines französischen Generals».
Lorsque le député Joseph Pfleger obtint la parole, il fut longuement ovationné par l’assemblée. Très ému, il déclara que le cœur lui saignait en voyant qu’une «clique de francs-maçons» s’apprêtait à désavouer la noble parole que la France victorieuse avait proclamée devant le monde entier : «L’âme alsacienne sera respectée ! Nous lutterons comme libres Français républicains contre un gouvernement aveuglé par les partis de gauche, sûrs que la France d’hier, la France de 1870, nous comprendra et nous aidera».
Le chanoine Eugène Müller (1861-1948), député, annonçait que «l’heure d’une lutte sans le moindre égard contre une agression brutale et sans égard était arrivée (Die Stunde einer rücksichtslosen Verteidigung gegen einen rüicksichtslosen, brutalen Angriff ist angebrochen)». L’abbé Xavier Haegy enchaîna en rappelant que le comité directeur de la Volks-partei avait décidé d’organiser le dimanche 6 juillet 1924 des réunions de protestation dans toutes les villes et tous les principaux villages, à l’exception de Strasbourg, Colmar, Mulhouse et Metz, où de grands rassemblements étaient prévus le dimanche suivant 13 juillet avec la participation de députés de l’Intérieur. Les conseils municipaux et généraux devaient prendre des résolutions et les envoyer à Paris, comme cela avait déjà été fait pour Strasbourg et Colmar. «Personne, dit-il, ne doit se laisser intimider par les préfets ou par les sous-préfets ; la lutte sera menée jusqu’à ce que les promesses de 1914 soient renouvelées par écrit. Sans ces promesses formelles, le Nationalrat présidé en 1918 par M. le Chanoine Delsor, n’aurait pas rendu son pouvoir à la France sans garanties. L’Alsace et la Lorraine ne peuvent pas être traitées en provinces conquises par les pies et auxquelles le vainqueur impose ses volontés. Si le sectaire Herriot veut aujourd’hui plonger dans le dos du peuple alsacien le poignard détruites religieuses, il effacera alors du cœur de ce même peuple la patrie ! (Wenn der Sektierer Herriot heute dem elsaessischen Volke den Dolch des Kulturkampfes in den Rucken stossen will, dann stosst er diesem selben Volke das Vaterland aus dem Herzen !)».
Avant de passer au vote de la motion, le député Joseph Pfleger reprit la Parole pour manifester la joie qu’il éprouvait de constater avec quel élan et avec quelle vigueur, la population des provinces du Rhin et de la Moselle s’était dressée «pour signifier énergiquement aux Loges qu eue n’entendait point se laisser brimer par les francs-maçons. En raison de l’indignation qui éclatait partout, le référendum s’imposait immédiatement sous forme de pétition réclamant la sauvegarde du statut local de l’Eglise et de l’école en même temps que le maintien de l’ambassade de France auprès du Vatican. Cette pétition serait soumise à la Chambre des Députés, et «en cas de résistance, nous saurons opposer nos têtes carrées à l’introduction des lois laïques en Alsace et en Lorraine».
La motion fut votée à l’unanimité et elle s’exprimait ainsi : «L’assemblée générale de l’UPRA constate que la menace d’un déchaînement des luttes religieuses en Alsace et en Lorraine a été accueillie par toute notre population croyante avec une douleur et une indignation très vives.
«Constatant que cette menace porte une grave atteinte à nos droits les plus sacrés, à nos libertés les plus chères, et constitue une rupture des promesses faites solennellement à l’Alsace et à la Lorraine au nom de la France, le parti a la certitude d’être l’interprète de la majorité de nos populations en protestant avec la dernière énergie contre le projet et toutes les mesures visant à l’introduction des lois laïques dans les provinces recouvrées.
«Pour que cette majorité puisse s’affirmer non douteuse, le parti réclame une consultation populaire sur cette question, revendication qu’il soutiendra à outrance.
«Le parti constate que notre population est résolue, dans ce débat, à épuiser tous les moyens. C’est pourquoi il adresse à tous les milieux croyants, à tous les partisans de la tolérance, de la liberté et de la fidélité à la parole donnée qui se trouvent en France, l’appel le plus pressant de leurs frères des provinces désannexées pour qu’ils leur apportent leur appui dans la défense énergique des convictions religieuses, des traditions et des institutions garanties. Ce faisant, le parti estime, par sa ferme attitude, servir les intérêts vitaux de la France».
La campagne de pétitions se développa rapidement. Le ton avait été donné par la motion du comité directeur de la Volkspartei : «Le comité directeur de l’UPRA a pris connaissance avec indignation des déclarations du gouvernement, annonçant l’introduction en Alsace et en Lorraine de la législation laïque régissant l’Intérieur de la France…. Il n’aurait jamais cru possible qu’un gouvernement français ravît à l’Alsace les libertés auxquelles même les hommes d’Etat allemands n’ont osé toucher… Le parti adresse à toutes ses sections locales, à ses membres et amis, l’appel pressant de se tenir prêts à la lutte qui va s’ouvrir».
Sur les 945 conseils municipaux que comptait l’Alsace, 675 exprimèrent leur ferme volonté de s’opposer à l’offensive laïque. Le conseil municipal de Haguenau par exemple s’exprimait ainsi le 11 juillet 1924 : «Considérant que l’introduction, dictée par la haine religieuse, des lois laïques doit nous apporter une situation qui consisterait en réalité à supprimer l’ambassade auprès du Vatican, à séparer l’Eglise de l’Etat, à léser les droits de nos établissements congréganistes et surtout à introduire des écoles sans Dieu, de manière à briser brutalement une tradition religieuse ininterrompue de plus de 12 siècles et intimement liée à nos libertés et à nos traditions démocratiques, le Conseil municipal de Haguenau déclare solennellement et avec toute son énergie que la population qu’il représente et toutes les populations autour de Haguenau, n’accepteront jamais l’introduction annoncée des soi-disant lois laïques avec leurs conséquences (… dass die von ihm vertretene Bevölkerung ebenso wie die der Gegend deren Mittelpunkt Hagenau ist, niemals die angekündigte Einführung der sogenannten Laiengesetze mit ihren Folgen annehmen wird). En vue de quoi, le Conseil municipal proteste avec toute la vigueur possible, contre toute modification de la situation telle que les autorités françaises l’ont trouvée à l’armistice et qu’elles nous avaient promis de respecter réclame un plébiscite sur les questions ci-dessus nommées et se déclare décidé, solidairement avec l’immense majorité des concitoyens, à recourir à toutes les mesures capables de faire échouer les prétentions d’un gouvernement mal conseillé (…alle Massregeln anzuwenden, um die Absichten einer übelberatenen Regierung zu vereiteln)».
Les Eglises protestantes faisaient cause commune avec l’Eglise catholique :
«Les Cercles catholiques de notre pays se sont levés pour la défense de religion. Pour nous protestants, la foi, la religion évangélique ne sont moins qu’à d’autres la chose la plus sacrée et la plus chère dans la vie. Nous nous défendrons donc avec la dernière énergie, afin que la possibilité et les moyens soient laissés à nos enfants de cultiver la vie religieuse dans nos écoles, comme par le passé… Si l’on devait nous obliger à une lutte au nom de l’école religieuse, il faudra l’accepter, et nous la mènerons avec la conscience de combattre pour la plus grande et la plus noble des causes».
Ernwein, président du directoire de l’Eglise de la Confession d’Augsburg, et Kuntz, président de la Commission synodale de l’Eglise Réformée, après avoir constaté la grande émotion des fidèles protestants, ajoutaient : «Les soussignés expriment aussi de la manière la plus formelle le souhait qu’aucune modification ne soit apportée à la situation actuelle sans un accord préalable des autorités civiles et religieuses…(… dass keine Änderung an dem jetzigen Zustande vorgenommen werde ohne vorhergehende Verständigung der staatlichen und kirchlichen Behörden…). Ils tiennent pour absolument nécessaire que l’enseignement religieux obtienne sa place dans les horaires de classe, quel que soit le système scolaire jugé bon par le gouvernement (…dass dem Religionsunterricht im Studenplan eine Stelle eingeräumt werde, welches auch das Schulregime sei, das die Regierung zu wählen für gut findet)».
En Moselle, la lutte était conduite par Mgr Pelt, évêque de Metz qui, à la suite de la Ligue Catholique d’Alsace, avait créé la même année 1921 le Lothringer Volksbund ou Ligue Populaire Lorraine. Dans le deux cas, aussi bien en alsace qu’en Lorraine, il suffisait de ressusciter l’organisation catholique d’avant 1918, le célèbre Volksverein für das katholische Deutschland ou Ligue Populaire pour l’Allemagne Catholique. En novembre 1921, l’évêque confiait la direction du Lothringer Bund à Jean Dumser, déjà bien connu du lecteur.
Né à Rolbing, à quelques mètres de la frontière de la Sarre, Jean Dumser avait été d’abord élève au collège de Bitsch, puis au petit séminaire de Metz. Il passa la guerre de 1914-1918 en Suisse, à Fribourg, dont il fréquenta l’université et où il conquit le grade de docteur es Sciences Economiques. D rentra en Lorraine en 1919 comme rédacteur au Journal de Thionville où il mena une campagne autonomiste aussi vive qu’originale en tant que trésorier du Parti Fédéraliste d’Alsace-Lorraine de Joseph Hummel en juillet-août 1919. Mis en demeure de donner sa démission de trésorier (21 août 1919), et même de quitter le parti à l’occasion de la campagne électorale, fortement tancé en octobre 1919 par le Commissaire de la République à Metz, M. Mirman, il dut aussi finalement quitter le Journal de Thionville pour avoir voulu soutenir la candidature de Robert Schuman contre celle du comte de Berthier imposée par le directeur du journal, l’archiprêtre Wagner. En novembre 1919, il devint rédacteur au Courrier de la Sarre à Sarreguemines (Saargemünd), d’où il fut expulsé en mars 1921 par l’assemblée générale des actionnaires qui contestait ses «idées boches» et le traitait de «bochisant, autonomiste, fédéraliste», etc. N’ayant pu être accepté dans la presse catholique alsacienne sous prétexte, entre autres, qu’il n’y avait pas de place pour un Lorrain, il se rendit à Paris où, par l’intermédiaire de la famille du sénateur Stuhl, il entra en relation avec le royaliste Pujo, rédacteur en chef de l’Action Française C’est alors, en novembre 1921, que Mgr Pelt lui offrit la présidence du Lothringer Volksbund.
Dans la semaine de Noël et du nouvel an, Dumser organisa des réunions dans 21 paroisses à raison de trois par jour, à 10 h, 14 h et 19 h. Effectuant à pied chaque jour de 15 à 20 km dans la neige et le froid, il prenait la parole à chacune des trois assemblées. Il se trouva naturellement mêlé à l’affaire de Schweyen en 1922, ce qui lui valut de violentes attaques dans la presse française : «C’est une faiblesse extraordinaire de la part du gouvernement, écrivait un journal parisien, de laisser se mouvoir librement dans le pays le seul responsable Dumser et de ne pas l’empêcher de continuer des menées anti-françaises». De son côté, le préfet de la Moselle fit des démarches auprès de Mgr Pelt pour que Dumser fût chassé du Volksbund et «envoyé au diable» !
L’évêque de Metz n’en fit rien, et Dumser chercha à créer un centre analogue à celui du Volksverein à Mönchen-Gladbach. Bientôt, grâce à une petite imprimerie, il publiait un bulletin mensuel et une édition populaire de l’encyclique Rerum novarum, en même temps qu’il encadrait la protestation contre la politique anti-religieuse du gouvernement Herriot.
Le 13 juillet 1924, se tenait à Metz, comme prévu, la grande réunion de protestation. Mgr Pelt prit la parole : «Nous catholiques, nous voulons l’union entre le Créateur et la Créature, l’union entre l’Etat et l’Eglise l’union entre la Propriété et le Travail, l’union entre l’Ecole et la Famille». Et au nom des 540 000 fidèles de son diocèse, l’évêque rejetait les lois iniques de Paris.
Toute l’Alsace-Lorraine était en ébullition. Les réunions contestataires se multipliaient partout, depuis le petit rassemblement paroissial jusqu’aux grands meetings urbains. Des orateurs politiques, habitués à ne parler qu’à des auditoires squelettiques, étaient émus aux larmes en se trouvant brusquement devant des salles bondées et enthousiastes, face à de sages vieillards, à des adultes décidés, à des adolescents passionnés, à des jeunes filles et à des femmes brusquement saisies par la conscience collective de l’ethnie menacée dans sa foi. Les assemblées se terminaient généralement par le puissant choral du «Grosser Gott wir loben Dich !», par l’envoi d’un télégramme de dévouement au Pape Pie XI à Rome et à l’évêque de Strasbourg ou de Metz, et enfin par l’expédition d’une ferme résolution au gouvernement français.
On compta environ soixante réunions importantes. Thionville (Diedenhofen), Saverne (Zabern), Masevaux (Masmunster), Kaysersberg, Grafenstaden réunirent chacun 3 000 contestataires ; Haguenau 4 000, Guebwiller (Gebweiler) 4 500, Sarreguemines (Saargemiind) et Metz 6 000 : Mulhouse (Mûlhausen) 20 000. A Colmar, le député Pfleger déclarait : «Nous avons défié Bismarck et les siens, et pourtant ils disposaient d’une excellente organisation ; nous résisterons aussi victorieusement à Herriot et à toute sa compagnie ! (Wir haben Bismarck und den Seinen getrotzt, die über eine vorzügliche Organisation verfügten ; wir werden auch Herriot siegreich standhalten und seiner ganzen Gesellschaft !)».
La campagne de protestation populaire devait se terminer par une grande manifestation à Strasbourg, le dimanche 20 juillet 1924. Un gigantesque défilé de 50 000 hommes traversa la capitale alsacienne et se répartit ensuite entre les 15 salles de la ville et les places en plein air. L’abbé Bergey, député de la Gironde, enflamma le Sängerhaus et Bala-nant, député breton, la Halle du Marché. Le député Camille Bilger (1879-1947), ancien secrétaire général puis président du Syndicat Chrétien d’Alsace-Lorraine jusqu’en 1918, député du Haut-Rhin à partir de novembre 1919 tout en ignorant la langue française, fit souffler le vent autonomiste en déclarant : «Notre Seigneur Jésus-Christ possède un droit ethnique en Alsace. Si nous sommes contraints de devenir les locataires dans la maison maternelle de la France sans avoir le droit d’emmener Notre-Seigneur dans cette maison louée, eh bien ! au nom de Dieu, nous resterons dehors et nous fabriquerons notre propre demeure (Unser Herrgott hat Heimatrecht bei uns im Elsass. Wenn wir, die wir als locataires in das französische Mutterhaus einziehen sollen, diesen Herrgott nicht mit-nehmen dürfen in unsere Mietwohnung, dann in Gottes Namen bleiben wir draussen und schaffen uns eine eigene Wohnung)».
Tout le monde se retrouva sur la place Kléber où le député Michel Walter, président du Comité Central de la Ligue des Catholiques, déposa une couronne aux couleurs «rouge et blanc» devant la statue du général Kleber en déclarant : «Faisons nôtre cette parole de ce grand fils de l’Alsace gravée dans la pierre du socle, et déclarons aux sectaires : A de telles positions on répond par la victoire (Machen wir unser das Wort diases grossen Sohnes des Elsass, das auf diese Steine eingemeisselt ist, und sagen wir den Sektierern : Auf eine solche Unverschämtheit antwortet man nur mit einem Sieg)». Sous une forme édulcorée, c’était somme toute le mot du général Cambronne que l’Alsace-Lorraine adressait à Paris. Puis on lut la longue protestation destinée au gouvernement Herriot :
«Réunis à Strasbourg, 50 000 citoyens et citoyennes des provinces recouvrées, français de cœur et d’âme, acclament leur patrie française à laquelle ils resteront attachés à jamais. Mais,
«constatant la consternation et l’irritation profonde causées dans toute la population croyante de l’Alsace et de la Lorraine par la déclaration ministérielle concernant la suppression de l’ambassade du Vatican et l’introduction des lois dites laïques dans nos provinces ;
«considérant que la rupture avec le Vatican représente un acte d’hostilité vis-à-vis de la plus grande force morale du monde, acte d’hostilité nullement justifié qui ne peut que nuire aux intérêts de la France ;
«considérant que l’introduction des lois laïques serait une atteinte aux libertés et aux traditions de nos provinces ;
«considérant que l’introduction de ces lois ébranlerait la confiance absolue de nos provinces en la parole de la France, leur garantissant de la façon la plus officielle et solennelle leurs libertés et traditions ;
«considérant que l’introduction de ces lois, même abstraction faite de ces promesses, violerait la liberté de conscience et les convictions religieuses de nos populations et compromettrait gravement le prestige de la France ;
«se font l’interprète des populations croyantes d’Alsace et de Lorraine pour protester avec toute leur énergie contre les mesures envisagées par le gouvernement, pour protester également contre les conclusions fausses que le gouvernement et les partisans des lois dites laïques se plaisent à tirer des élections du 11 mai en faveur de l’introduction en Alsace et en Lorraine des lois prétendues républicaines ; étant donné que, même en admettant les chiffres sans critique, ils ne prouveraient rien, parce que ici comme dans le reste de la France, la question religieuse et scolaire a été mise à l’arrière-plan par les questions économiques, sociales et de politique étrangère ;
«constatant que les partisans des lois dites laïques avouent clairement leur infériorité numérique par les prétextes spécieux et les faux-fuyants qu’ils opposent à l’idée d’une consultation populaire faite exclusivement sur la question religieuse et scolaire ;
«déclarant d’accord avec la grande majorité de nos populations, qu’ils s’opposeront par l’action la plus énergique et la plus tenace à toute réalisation directe ou indirecte du projet gouvernemental, tout en déclinant toute responsabilité des suites désastreuses que pourra entraîner leur lutte pour les droits et les traditions les plus sacrés qu’ils défendent ;
«font appel à tous les Français qui avec eux ne veulent pas que soit foulée aux pieds la parole de la France, et à ceux qui partagent leurs convictions religieuses, pour soutenir nos provinces dans la lutte qui leur est imposée ;
«les deux provinces d’Alsace et de Lorraine, fières de leur passé et de leurs traditions, seront aussi à l’avenir à la hauteur de leur tâche».
Une timide «Marseillaise» fut ensuite entonnée, à laquelle succéda le puissant «Grosser Gott wir loben Dich !» dans lequel tout un peuple retrouvait son unité et son identité. Et le reste de la soirée se passa autour des bocks de bière, des «Bratschtale» et des «Sàlzschtangler».
Assurément, les déclarations de fidélité à la France qui émaillaient les nombreuses protestations étaient surtout des concessions aux bourgeois francophiles, aux «revenants», aux Français de l’Intérieur et avant tout à Mgr Charles Ruch, et il était très facile de suivre dans toutes ces manifestations religieuses le filigrane des revendications autonomistes. L’EIsaesser des 7 et 8 juillet 1924 parlait non seulement de «l’Eglise menacée», mais aussi du «soulèvement de tout un peuple menacé (Erhebung eines bedrohten Volkes)» et du peuple souverain d’Alsace et de Lorraine (sou-verâne Volk von Elsass und Lothringen). En août 1924, le clergé du canton de Kaysersberg déclarait :
«Le peuple alsacien a omis de faire valoir à la conférence de Versailles ses droits au plébiscite, parce que la France avait engagé sa parole, par la voix de son généralissime Joffre et du Président Poincaré, de respecter nos traditions et libertés, nos droits et coutumes… En raison de la rupture de promesse et de contrat par un gouvernement sectaire, il ne reste qu’une possibilité pour le peuple alsacien : c’est de défendre son droit devant la conscience de tous les peuples civilisés et d’exiger avec toutes les forces disponibles le plébiscite au sujet de la question alsacienne remise sur le tapis».
Les 25 maires du canton de Sarreguemines en Lorraine écrivaient dans leur motion destinée à Paris et publiée dans Le Sarregueminois 17 septembre 1924 : «De fait, on doit déjà constater dans les régions indiquées un mouvement anti-français, dont le fondement est la déclaration du gouvernement français relative aux modifications prévues pour le statut de l’Eglise et de l’Ecole dans les départements recouvrés (Denn tatsächlich muss in den genannten Gebieten jetzt schon eine antifranzösische Bewegung festgestellt werden..)». Cette situation n’avait point échappé à Wardrop, consul-général britannique à Strasbourg, qui dès le 24 juin 1924 rapportait à Londres : «Avec Herriot, l’Alsace se vit soudain dépouillée de toutes influences sur son organisation sociale. Elle s’effraya, parce qu’elle constatait combien de valeurs elle avait déjà lâchées».
Le 8 septembre 1924, l’évêque de Strasbourg jetait l’interdit sur les journaux soutenus par Paris qui attaquaient la religion, persiflaient les dogmes catholiques, patronnaient des erreurs condamnées par le Saint-Office ; Mgr Ruch interdit donc «tout particulièrement Les Dernières Nouvelles, car nous estimons devoir faire savoir que ce journal s’est rangé parmi ceux qui prennent à tâche d’attaquer la religion».

4. La lutte scolaire pour le maintien de la loi Falloux

Toutefois, à mesure que les grandes vacances s’en allaient vers leur fin, le problème scolaire prenait de plus en plus d’importance par rapport au maintien du concordat de Napoléon et de l’ambassade de France auprès du Vatican.
Cette préoccupation devenait visible dans la résolution prise à l’issue du troisième congrès de la Ligue Catholique d’Alsace, tenu à Colmar les 18 et 19 septembre 1924 :
«Le Congrès de la Ligue des Catholiques d’Alsace réuni à Colmar s’associe aux manifestations énergiques et spontanées qui ont eu lieu dan tout le pays contre la menace de l’introduction de la législation laïque dans nos provinces. Il s’appuie d’une part sur les promesses qui ont données solennellement et à plusieurs reprises à la population croyant des provinces recouvrées au nom de la France, et, d’autre part, sur le droit imprescriptible des parents d’élever leurs enfants dans l’esprit dans la foi du père de famille.
«Sur cette double base, le Congrès de la Ligue des Catholiques d’Alsace fonde une protestation énergique contre toute introduction d’écoles simultanées en tant que par cette mesure les parents catholiques sont privés de la Loi Falloux qui leur garantit de pouvoir assurer à leurs enfants une éducation catholique.
«Il proteste également avec énergie contre les abus qui se sont déjà introduits contrairement à la loi, soit au point de vue des programmes d’enseignement, soit au point de vue des livres scolaires, soit au point de vue des maîtres et des inspecteurs. Il réclame qu’il y soit mis immédiatement un terme et est résolu à en poursuivre la suppression par tous les moyens».
La Ligue des Catholiques d’Alsace se trouvait fortement soutenue par la Volkspartei (UPRA) dont les tracts avaient un autre retentissement dans la population que les anciens tracts du «trio badois». On peut relever dans le principal tract de la Volkspartei :
«La dictature allemande durant l’annexion nous a laissé la liberté de fonder des écoles et la France voudrait maintenant nous ravir les écoles chrétiennes que nous avons sauvées et nous obliger à envoyer nos enfants dans les écoles sans religion, car nous n’avons pas d’écoles chrétiennes libres et nous ne pouvons d’ailleurs pas les créer actuellement en raison de la cherté de la vie.
«Ce n’est pas de la neutralité, mais un combat brutal contre la religion et les libertés civiques dans notre république démocratique. La neutralité scolaire n’est qu’un voile trompeur pour dissimuler la lutte religieuse qui a été malheureusement couronnée de succès en France.
«Tous nos coreligionnaires de France nous ont appris que la religion a été bannie du cœur des masses populaires par l’école laïque. Le peuple qui a reçu son éducation de cette école vit sans Dieu et meurt sans la foi.
«Le commandant en chef des armées, lors de sa première visite en Alsace pendant la guerre, le Président de la République entouré des membres du gouvernement et du parlement, ainsi que les représentants des Alliés nous ont promis solennellement le maintien de nos traditions et de nos croyances. Ils n’ont pas parlé de l’assimilation complète ; au contraire, ils nous ont promis devant le monde et au milieu de l’enthousiasme de notre peuple, le maintien de nos coutumes.
«Pourquoi veut-on introduire les lois laïques chez nous ? Parce que le gouvernement, induit en erreur, affirme que c’est le désir de notre peuple. Notre peuple a exprimé sa volonté dans la forme légale aux dernières élections. Dans deux départements, tous les candidats qui repoussaient introduction des lois laïques ont été élus. Dans le troisième, les deux-tiers des députés élus sont des adversaires des lois laïques. C’est l’expression légale de la volonté du peuple.
«Cependant, si le gouvernement veut en appeler au peuple lui-même nous sommes prêts à le suivre dans cette voie. Que l’on nous donne l’occasion de démontrer par un plébiscite que la majorité du peuple alsacien tient absolument à conserver son école religieuse. Parmi toutes les erreurs et les confusions qui se sont abattues sur notre pays, nous avons conservé notre foi et nous voulons que cette foi passe intacte à nos descendants L’introduction de l’école laïque lui fait courir un grand danger, c’est pourquoi nous la repoussons avec la dernière énergie.
«On parle de la volonté du peuple alsacien-lorrain. Restons unis Que nul ne demeure à l’arrière ! Hommes, mères de famille avant tout, car il s’agit du salut de vos enfants ! Notre manifestation doit être unanime et suffisamment puissante pour vaincre les préjugés accumulés. Poussons le cri :
«Nous voulons nos écoles religieuses !
Nos instituteurs chrétiens !
Nous voulons conserver nos chères Sœurs enseignantes pour le salut de l’âme de nos enfants, pour le bien de notre pays, pour la paix intérieure et la prospérité de notre patrie !
«Ne nous laissons pas effrayer par le reproche de manquer de sentiment national. L’amour du peuple alsacien pour la patrie française est connu du monde et ne fait aucun doute. C’est justement dans notre sentiment religieux que nous trouvons un terrain propice au véritable patriotisme qui s’accorde complètement avec les devoirs que nous avons à remplir envers le Royaume de Dieu.
«Dans l’évangile de la messe de la patronne du patriotisme, Sainte Jeanne d’Arc, on trouve l’appel suivant du ciel : A quoi sert aux hommes de gagner l’univers si leur âme souffre ? Que pourrait donner l’homme pour regagner son âme ? — Nous voulons sauver notre âme et servir notre patrie. Nos enfants doivent apprendre à l’école chrétienne comment ces deux principes se confondent et ils doivent les conserver toute leur vie comme des dons précieux. Besognons et Dieu besognera !».
A la session d’automne, le 15 septembre 1924, les conseils généraux des trois départements cherchèrent un moyen de se mettre au diapason des conseils municipaux et des populations. Mais leurs déclarations embarrassées montraient bien combien ces notables se trouvaient complètement a la merci des préfets. Le conseil général du Bas-Rhin, «n’obéissant qu’à son amour de la France» se montrait néanmoins «ardemment désireux que soient tenues les promesses solennelles faites à l’Alsace au nom de la France, et qu’il ne soit porté atteinte ni aux traditions ni aux intérêts religieux du pays» ; mais le conseil général du Haut-Rhin rampait vraiment et se déclarait heureux «du retour de notre pays à la mère-patrie à laquelle nous demandons à être assimilés sans heurts pour toutes les lois matérielles, intellectuelles et morales» ! Les intérêts des populations se trouvaient ainsi en quelque sorte trahis par les conseillers généraux avides de promotions personnelles, et toute la lutte défensive retombait sur les partis politiques, dans la mesure où ils n’étaient pas de simples antennes parisiennes.
C’est pourquoi la Volkspartei (UPRA) convoqua pour le 21 septembre 1924 l’Assemblée Générale Extraordinaire de son comité directeur La séance fut ouverte à 14 h 30 par le président Seltz, député du Bas-Rhin. Il rappela :
1°) Que la Volkspartei devait se prononcer au sujet de la résolution prise à l’occasion du 3ème Congrès le 19 septembre 1924 à Colmar par le comité diocésain de la Ligue des Catholiques d’Alsace;
2°) Que le dit comité diocésain, en examinant les moyens à employer pour assurer la défense de l’école confessionnelle, avait envisagé la grève scolaire.
Le député Michel Walter déclara alors qu’il ne fallait pas prendre au sérieux les paroles conciliantes du ministre du Commerce, Rainaldy ; puis il exposa les mesures adoptées par le Comité d’Action pour la Défense des Libertés Religieuses, citant toutes les villes et tous les villages où des réunions de protestation avaient été organisées avec succès et faisant connaître que plus de la moitié des conseils municipaux d’Alsace avait jusqu’à présent pris position contre les lois laïques. Et, à titre rigoureusement confidentiel, il signalait que la Ligue des Catholiques d’Alsace avait décidé que le jour où les lois laïques seraient introduites en Alsace, la grève scolaire serait ordonnée par une lettre pastorale de Mgr Ruch.
L’abbé Xavier Haegy proposa l’envoi d’une délégation auprès du président Herriot afin d’obtenir certaines précisions au sujet des déclarations conciliantes du ministre Rainaldy lors de son passage à Colmar.
Cette proposition fut immédiatement combattue par le sénateur Lazare Weiller (1858-1928), originaire de Sélestat ; il mit les membres de l’assemblée en garde contre les manœuvres de Marcel Knecht, secrétaire général du journal Le Matin et chargé par le gouvernement d’une mission officieuse pour acheter non seulement les dirigeants du parti catholique, mais aussi les directeurs et les rédacteurs des journaux contrôlés par la Volkspartei. «Que les optimistes ne s’illusionnent pas, s’écria Lazare Weiller ; M. Herriot est dominé par les Loges dont l’intransigeance est connue». « le sénateur fit adopter la décision de renoncer à toute démarche compromis et d’adresser une lettre au Président du Conseil Edouard Herriot. Furent désignés pour cette rédaction : le sénateur Lazare Weiller, ancien député Brogly, le député Walter et le conseiller général Weydmann, qui était en même temps président de la Ligue Catholique d’Alsace.
Après de courtes interventions de l’abbé Haegy et de Médard Brogly, le comité directeur décida la création d’une commission chargée de prendre avec la Ligue Catholique d’Alsace des mesures concertées en cas de grève scolaire, et même d’étudier les moyens pour provoquer une agitation populaire en cas d’arrestation des dirigeants du mouvement. En outre, le Comité d’Action pour la Défense des Libertés Religieuses, qui comptait quinze membres dans chacun des deux départements alsaciens, était chargé d’organiser dès maintenant une contre-manifestation à Beblenheim au cas où Edouard Herriot s’aviserait de venir inaugurer lui-même le monument érigé en l’honneur de Jean Macé (1815-1894), fondateur de la Ligue de l’Enseignement.
Les 21/22 septembre 1924, La Croix rendait compte de cette réunion dans les termes suivants : «Une soixantaine de délégués venus de presque tous les cantons d’Alsace discutèrent sur d’importantes questions d’organisation et sur les questions plus importantes encore, relatives à la lutte religieuse. Ces discussions ont eu un caractère confidentiel, qui nous interdit d’en rendre compte».
La veille de Noël 1924, l’évêque de Strasbourg repartit à l’attaque en publiant une lettre pastorale adressée aux membres du clergé : «L’heure est grave, critique même, grosse de périls. L’Alsace catholique est en danger ! Des adversaires impitoyables lui ont déclaré une guerre acharnée».
Mgr Charles Ruch énumérait ensuite les griefs de l’Alsace-Lorraine contre le gouvernement français : «Ils ont résolu de faire élever l’enfant malgré la volonté des parents dans des écoles sans Dieu ; ils s’efforcent de pervertir la jeunesse par l’immoralité ; ils sont décidés à proscrire plusieurs congrégations religieuses et à toutes ils retireront le droit d’enseigner ; ils ont juré de remplacer la paix religieuse par des dispositions qui, condamnant l’Eglise à une existence précaire et misérable, paralysent son action civilisatrice et l’empêchent de se dévouer autant qu’elle le voudrait au bien public».
L’évêque concordataire ne mâcha point ses mots à l’égard du gouvernement : «Ces nouveaux Barbares — et ils ne sont pas à nos portes, ils travaillent au sein même de la nation ! — déclarent bien haut qu’ils supprimeront tout ce qui les gêne : fortune, liberté, vie des particuliers. Ni la famille, ni la morale trouveront grâce devant eux. Contre ces menaces, prêtres et catholiques d’Alsace dressent leur résistance, avec quelle énergie, les adversaires ne l’ignorent pas et ils hésitent. L’univers catholique le constate et vous admire». Puis, Monseigneur Ruch promulguait son Ordonnance : «A ces causes, le Saint Nom de Dieu invoqué, sur l’initiative et le désir du vénérable Chapitre de notre Eglise Cathédrale, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. 1er — Pendant toute 1 année 1925, tous les prêtres ajouteront à la Sainte Messe, les jours ou les rubriques ne le défendent pas l’Oraison Contra Persecutores Ecclesiae.
Art. Ilème — Pendant la même année, chaque dimanche en toutes le, paroisses, à la messe principale, sera récitée publiquement la prière pour les besoins généraux de l’Eglise : Allmàchtiger ewiger Gott.. On y inter calera la supplication pour l’Eglise et le Saint-Père : Wir bitten Dich, o Herr…».
L’une des raisons qui avaient poussé Mgr Ruch à durcir la lutte défensive provenait du fait que le 28 novembre 1924, Edouard Herriot avait annoncé qu’il allait soumettre la question du Concordat de Napoléon au Conseil d’Etat. En attendant la réponse, les séances à la Chambre des Députés devenaient de plus en plus houleuses, surtout le 22 janvier 1925. Croyant amadouer les représentants de l’Alsace-Lorraine, Herriot leur déclara généreusement que le gouvernement français n’entendait point interdire aux fidèles l’accès des églises, des temples et des synagogues. «Il ne manquait plus que cela !» interrompit le Dr Pfleger. Herriot continua : «Le gouvernement français vous protège…» — «Mais contre qui ?» lui crièrent plusieurs députés, tandis qu’un Lorrain, le Dr François, pointant son index sur le Président du Conseil, lui lançait : «Contre vous-même !».
Profondément ému, Edouard Herriot se présenta alors comme l’innocente victime d’une odieuse campagne menée notamment par l’évêque de Strasbourg contre sa personne et sa politique. Son lamento fut continuellement interrompu par les apostrophes des députés alsaciens-lorrains qui prenaient plaisir à piquer leurs banderilles dans le cou du Minotaure, si bien que Herriot finit par ne plus savoir où donner de la tête. Toutefois, avant de lâcher la tribune, il réaffirma sa volonté de ne rien retirer de sa déclaration gouvernementale du 17 juin 1924, ce qui permit au Dr Oberkirch de lui crier : «Alors, vous défiez à nouveau l’Alsace ?».
Le surlendemain, 24 janvier 1925, le Conseil d’Etat donnait son avis :
«Considérant que la Convention passée le 26 messidor An IX entre le gouvernement français et le Pape a été rendue exécutoire comme loi de la République par la loi du 18 germinal An X ; qu’elle y est incorporée ainsi que les articles organiques du culte catholique avec lesquels, en vertu même de ladite loi, elle forme un ensemble indivisible ; qu’il résulte des pièces jointes au dossier, d’une part, que pendant la période d’annexion de l’Alsace et de la Lorraine à l’Allemagne, les dispositions de cette convention ont continué à être appliquées du consentement mutuel du Saint-Siège et de l’Allemagne ; d’autre part, qu’après la réincorporation de l’Alsace et de la Lorraine à la France, le gouvernement français et le Saint-Siège ont été d’accord pour maintenir en vigueur ladite Convention et pour exécuter les obligations réciproques et corrélatives qu’elle imposait, est d’avis que le régime concordataire tel qu’il résulte de la I-du 18 germinal An X est en vigueur dans les départements du Haut-Rhin du Bas-Rhin et de la Moselle».
Herriot eut assez de noblesse pour donner personnellement connaissance à la Chambre, le 3 février 1925, du désaveu exprimé par le Conseil d’Etat à l’égard de sa politique anti-concordataire. Mais battu sur la question du Concordat, Herriot n’en chercha que davantage une compensation sur la question de l’Ecole.
Or, au moment du traité de Versailles le 28 juin 1919, l’Ecole d’Alsace-Lorraine s’opposait à l’Ecole de France surtout sur trois points :
1°) L’Ecole officielle était au niveau primaire en Alsace-Lorraine, une Ecole confessionnelle, où dans les écoles catholiques, des maîtres catholiques éduquaient des élèves catholiques ; où dans les écoles protestantes des maîtres protestants éduquaient des élèves protestants ; où dans des écoles juives, des maîtres juifs éduquaient des élèves juifs. L’enseignement tout entier baignait dans le contexte religieux respectif et l’enseignement religieux était partie intégrante des programmes scolaires. En France, au contraire, l’Ecole officielle, surtout au niveau élémentaire, était laïque, c’est-à-dire qu’elle se comportait comme si la dimension religieuse de l’être humain n’existait pas. Pire, trop souvent, cette laïcité de l’école devenait un laïcisme sectaire et anti-religieux. Par réaction à ce laïcisme, les catholiques français avaient créé les Ecoles Libres, qui n’existaient pratiquement pas en Alsace-Lorraine.
2°) La loi Falloux du 15 mars 1850, légèrement modifiée une première fois par la loi Duruy du 10 avril 1867, avait encore été retouchée par la loi allemande du 18 avril 1871 qui rendait l’enseignement primaire obligatoire en Alsace-Lorraine pour les garçons de 6 à 14 ans, pour les filles de 6 à 13 ans. Mais en France, la loi Jules Ferry du 28 mars 1882 avait rendu l’école primaire non seulement laïque, mais obligatoire uniquement de 6 à 13 ans tant pour les garçons que pour les filles, avec la possibilité de quitter l’école dès l’âge de 12 ou même de 11 ans, si l’écolier réussissait son Certificat d’Etudes Primaires ; et cette possibilité d’arrêter l’école primaire à 12 ans était devenue la pratique la plus ordinaire. Les garçons alsaciens-lorrains avaient donc deux années d’études primaires de plus que les garçons français, et les fillettes une année de plus que celles de l’Intérieur.
3°) Dès l’arrivée des troupes françaises en Alsace-Lorraine, la langue dite française devint brutalement, avec l’aide de 1 500 instituteurs venus de France, la langue scolaire dans un pays germanophone à 87,20 vo en 1910 et encore à 80,90 % en 1926, malgré la forte immigration de fonctionnaires français après l’armistice. Les écoliers alsaciens-lorrains furent contraints de négliger leur langue naturelle, l’allemand, pour apprendre une langue étrangère, le français. Sur cette question linguistique, la situation scolaire était analogue à celle des Bretons bretonnants, des Flamands Nord et des Basques d’Euskadi Nord. Les Occitans, les Catalans, les Corses et les Franco-Provençaux devaient pareillement adopter une langue scolaire distincte de leur langue maternelle, mais la langue française était une langue sœur de la leur. Seuls les Français de l’Ile de France et la classe bourgeoise trouvaient sur les bancs de l’école leur langue maternelle, le «francien», élevé depuis la Révolution au rang de langue nationale sous le nom de «français».
Ces trois différences seront l’objet de trois luttes scolaires. Dans la première, en 1924-1925, le gouvernement Herriot travaillait à détruire le caractère confessionnel de l’école d’Alsace-Lorraine ; dans la seconde, en 1936-1937, le gouvernement Blum tentait une manœuvre à la fois contre la confessionnalité et la durée de l’obligation scolaire ; enfin, entre temps, en 1927, les Alsaciens-Lorrains obtenaient une très discrète réintroduction de leur langue allemande au niveau primaire.
Dans l’immédiat, pour parer aux menaces de laïcisation des écoles d’Alsace-Lorraine, la Volkspartei (UPRA) se réunit en assemblée générale dès le 15 février 1925. Le président Thomas Seltz ouvrait la séance en déclarant : «Il s’agit de délibérer sur les graves répercussions que la victoire du Cartel des Gauches a eues en Alsace et en Lorraine, et de fixer l’attitude du parti en présence de la politique anti-religieuse du gouvernement dont le premier geste en arrivant au pouvoir a été un défi à l’Alsace
croyante».
Le député Pfleger se lança alors dans un long discours d’une heure et demie pour souligner que la politique du Cartel des Gauches avait fait faillite et que le régime actuel se trouvait compromis par les hommes au pouvoir : «Il faudrait être aveugle pour ne pas prévoir dans un avenir plus ou moins rapproché le remplacement du régime démocratique par un autre. Les catholiques de la France entière, hier et aujourd’hui encore simple force morale, seront demain peut-être, dans quelques mois sûrement, une force solidement organisée et disciplinée qui brisera tous les obstacles. Les succès obtenus par la politique du Bloc National ne peuvent être contestés. M. Herriot n’a à son actif que la reconnaissance des Soviets et la suppression de l’ambassade du Vatican ‘. Le fameux protocole de Genève est sans intérêt pour la France. Il ne constitue qu’un succès personnel pour les idées pacifistes du Président du Conseil. La suppression de l’ambassade du Vatican doit être considérée comme désastreuse Pour le prestige de la France. Pour les catholiques, le vote de la Chambre est une provocation.

1. En fait, l’ambassade ne fut pas supprimée à cause de l’opposition du Sénat.

Pour les Alsaciens et les Lorrains, c’est un grossier défi. La politique foncièrement laïque du gouvernement actuel ne tient aucun compte des opinions et des consciences des minorités croyantes et nationales».
Ainsi, dès le 15 février 1925, Pfleger estimait que l’Alsace-Lorraine constituait non seulement une minorité religieuse, mais aussi une «minorité nationale». II continua : «L’instigateur de cette politique anticatholique et laïque dirigée contre l’Alsace n’est autre que le «bambin» israélite Georges Weill qui avec Léon Blum et Renaudel, inspire le chef du gouvernement. C’est lui qui au parlement et dans les conseils généraux s’est fait le champion passionné de l’introduction des lois laïques en Alsace et en Lorraine. Les catholiques alsaciens n’ont jamais fait d’antisémitisme. Mais le fait que c’est précisément le député israélite Weill qui veut porter atteinte aux libertés religieuses de l’Alsace et heurter les croyances de la grande majorité de la population alsacienne est considéré comme une provocation intolérable. Nous sommes arrivés à l’époque de l’impérialisme juif ! Organisons-nous et protégeons-nous contre ce nouveau fléau de la société contemporaine !»
Le député Pfleger s’en prit ensuite violemment à un certain journaliste de Strasbourg, M. Wagner, qui avait osé écrire dans le Populaire de Nantes que le gouvernement devrait proposer aux Allemands de racheter l’Alsace et la Lorraine pour quelques milliards de francs, et l’orateur terminait par ces mots : «S’ils ne veulent plus de nous, ils peuvent nous vendre ; mais ils sauront alors à qui ils ont affaire ; nous serons là pour choisir notre homme !»
L’assemblée tout entière se leva pour faire une ovation enthousiaste au Dr Pfleger et demanda à l’unanimité la diffusion du discours. Le député Oberkirch ajouta ensuite quelques commentaires et signalait que depuis les déclarations ministérielles de Herriot, un mouvement en faveur de I’autonomisme et un autre mouvement en faveur du royalisme s’étaient rapidement développés, et que les royalistes surtout feraient parler d’eux aux prochaines élections. Le député Michel Walter prononça la clôture de l’Assemblée Générale en donnant des renseignements sur le développement et l’organisation de la Volkspartei.
La police française était sur les dents, effrayée par les royalistes, et plus encore par les autonomistes qui n’en finissaient pas de renaître. Le 10 février 1925, donc cinq jours avant la réunion de la Volkspartei, le Commissaire Spécial de Police Bauer transmettait ses observations à Paris :
«Depuis le mois de juin 1924, à la suite de la déclaration ministérielle, la Ligue des Catholiques d’Alsace, appuyée par l’UPRN, mène une campagne très active contre le gouvernement. L’attitude de certaines personnalités protestantes, hostiles à l’introduction des lois laïques, a facilité la tâche des leaders catholiques. M. le Président du Conseil est représenté comme un chef de gouvernement sans expérience, incapable et de mauvaise foi, dominé par les ennemis de la religion catholique, francs-maçons et israélites. Cette campagne soigneusement entretenue par les hommes de confiance que les deux groupements précités possèdent dans toutes les localités, sera prochainement développée. Jusqu’à ce jour, elle n’est pas restée sans effet. Les dirigeants du parti catholique se déclarent satisfaits des résultats obtenus. Bien que la situation des cultivateurs soit en ce moment particulièrement prospère, la majeure partie de la population rurale serait hostile à la politique du Cartel des Gauches. Certains affirment que cette politique aurait permis aux militants du parti royaliste (qui s’étaient heurtés à une fin de non recevoir lorsqu’ils avaient offert leur concours à l’UPRN au moment des élections législatives de 1924) de constituer des sections et de trouver un appui sérieux chez d’anciens adversaires. On m’affirme enfin qu’une propagande en faveur de l’autonomie serait envisagée par les ultra-catholiques».
Et un mois plus tard, le 28 mars 1925, le même Commissaire Spécial de Police rapportait encore à Paris : «Il existe actuellement en Alsace un malaise aggravé par la cherté de la vie et par la situation financière très précaire du pays. Ce malaise doit être entretenu pour mettre en péril la politique du Cartel. Dans toutes les réunions et assemblées du parti (Volkspartei), les orateurs devront souligner, à l’appui des arguments courants contre la politique cartelliste et contre l’introduction des lois laïques dans les trois départements, l’importance que le mouvement autonomiste prend actuellement en Alsace. La population rurale doit savoir que la Illème République, gouvernée dans la coulisse par la franc-maçonnerie, est hostile aux Alsaciens (cf. l’article du Populaire de Nantes et l’incident qui avait opposé Michel Walter à Maes à la Chambre). Il faut faire ressortir partout que les Alsaciens sont écœurés de vivre sous un régime colonial et de se voir considérés comme des Français de seconde classe. On doit proclamer hautement que les Alsaciens sont constamment brimés par les sectaires à cause de leur régionalisme et de leur attachement à la religion».
Puisque l’Alsace-Lorraine ne voulait point adopter les lois de Jules Ferry et prétendait conserver la «Grande Loi» Falloux, Herriot tenta de procéder par étapes à l’assimilation scolaire :
1°) passer de l’école confessionnelle à l’école interconfessionnelle ;
2°) passer de l’école interconfessionnelle à l’école laïque. Aussi l’un des porte-parole de Herriot en Alsace, le journaliste radical Oesinger, expliquait que dans un premier temps, l’on ne s’occuperait que des écoles primaires des grandes villes ; celles des villages seraient l’objet des soins ultérieurs du gouvernement.
Il est vrai que l’article 15 de la loi Falloux prévoyait l’établissement ou le maintien d’écoles dans lesquelles seraient admis «des enfants appartenant aux différents cultes reconnus», mais ces écoles, dites «mixtes» n’étaient autorisées qu’à raison des circonstances et provisoirement. En outre, une instruction ministérielle du 24 décembre 1856 précisait que ces écoles «mixtes» ou interconfessionnelles ne pouvaient résulter de l’arbitraire, mais uniquement du petit nombre d’élèves de chaque culte et de la faiblesse des ressources communales.
Nonobstant, le Cartel des Gauches entendait généraliser les écoles interconfessionnelles en Alsace-Lorraine. Strasbourg-Grafenstaden et Colmar avaient élu en 1924 des municipalités à majorité de gauche qui se hâtèrent d’aller au devant des désirs gouvernementaux en réclamant dès septembre 1924 la substitution arbitraire des écoles mixtes aux écoles confessionnelles. Les municipalités de Schiltigheim, Huningue et Guebwiller Firent de même. Le 3 mars 1925, Herriot accordait son autorisation, et dès le 16 mars, sans même passer par le conseil départemental comme l’exige la loi, Colmar procédait à l’interconfessionnalité des écoles primaires, opération qui fut suivie par les quatre autres communes. Lorsque les journaux firent connaître ces faits, l’émotion des catholiques alsaciens fut intense.
Dès le 6 mars 1925, en réponse à l’autorisation d’Edouard Herriot en date du 3 mars, Mgr Ruch lançait un premier appel aux catholiques de Colmar et dans sa Lettre Pastorale du Carême, il exposait le caractère propre des différents types d’enseignement, condamnant les écoles laïques en termes violents, mettant en garde contre les dangers de l’école interconfessionnelle, mais louant l’école confessionnelle qui depuis trois quarts de siècle avait donné toute satisfaction à la population, grâce à la foi des parents et au sens religieux des maîtres. Et l’évêque de Strasbourg demandait aux fidèles de recourir à «tous les moyens légaux et honnêtes qui s’offraient pour s’opposer aux législateurs téméraires qui oseraient violer la conscience d’hommes et de chrétiens libres. Avec une énergie invincible que ne sauraient ébranler ni promesses, ni menaces, ni mesures de violence, ni laïcisation progressive, parents, prêtres et évêque combattront côte à côte pour empêcher la concrétisation du rêve des Loges maçonniques».
Le Comité d’Action pour la Défense Religieuse organisa immédiatement une pétition en faveur du maintien intégral de l’école confessionnelle. Dans la Haute-Alsace, sur 135 046 électeurs masculins, 83 502 signèrent la pétition, soit 63 % ; dans la Basse-Alsace, sur 174 464 électeurs masculins, 81 919 signèrent, soit 45 % ; en Moselle, sur 136 931 Électeurs masculins, 88 716 signèrent, soit 65 %. Maîtres d’école et fonctionnaires étaient exclus de cette pétition pour leur éviter des difficultés professionnelles, à une époque où les instituteurs se trouvaient à la merci des préfets. Mais outre les hommes, les femmes furent admises à signer, de sorte que la pétition collecta au total environ 600 000 signatures : 373 315 en Alsace et 220 000 en Lorraine.
La grève scolaire envisagée par la Volkspartei et la Ligue des Catholiques d’Alsace dès le 21 septembre 1924 fut annoncée le 14 mars par une nouvelle lettre de Mgr Ruch publiée dans la presse locale et fixée au 16 mars comme «grève scolaire générale d’avertissement et de menace» ; à Colmar, elle devait durer trois jours, du 16 au 19 mars 1925. Dans cette lettre, l’évêque de Strasbourg déclarait aux parents et aux membres des associations :
«Tous les parents catholiques sont engagés à n’envoyer aucun de leurs enfants dans les écoles primaires publiques de la Haute et de la Basse-Alsace le lundi 16 mars (Alle katholischen Eltern werden aufgefordert, am Montag den 16. Marz, keines ihrer Kinder in die öffentlichen Volks-schulen des Ober- und Unter-Elsass zu schicken). La grève durera trois jours à Colmar, et un jour dans le reste des communes alsaciennes. Si les circonstances l’exigent, elle reprendra et durera aussi longtemps qu’il sera nécessaire (Wenn die Verhältnisse es erfordern, wird der Streik wieder beginnen und solange fortgesetzt werden, als es notwendig sein wird). Parents catholiques ! Votre évêque approuve cette décision sans restriction. Il la fait sienne et vous conjure de l’exécuter unanimement et sans délai (Katholische Eltern ! Euer Bischof billigt diesen Beschluss rückhaltlos. Er macht ihn zu dem seinigen, und beschwört Euch, ihn auszuführen, geschlossen und ohne Zögern).
«L’introduction des écoles athées est un attentat contre la conscience des parents catholiques. L’on écarte de l’école les symboles de notre religion, l’on supprime les prières et les manuels scolaires catholiques. L’on oblige le personnel enseignant catholique à cacher sa foi à l’école, ou bien on le remplace par des enseignants éloignés de notre Eglise. Tôt ou tard, l’on chassera nos Sœurs enseignantes des écoles, puisque leur habit religieux n’est point interconfessionnel… Ces mesures sont une atteinte à la liberté des parents. Pères et mères catholiques ! Le budget de l’Instruction Publique est alimenté par vos impôts. L’école n’appartient pas à la franc-maçonnerie ni vos enfants à l’Etat (Die Schule gehört nicht der Freimaurerei und Eure Kinder nicht dem Staate). Ce dernier n’a pas le droit de vous tirer les sous de la poche pour imposer à vos enfants une éducation dont vous ne voulez rien savoir ! (Dieser hat nicht das Recht Euch die Steuergroschen aus der Tasche zu holen, um Euern Kindern Erziehung aufzuzwingen von der Ihr nichts wissen wollt !)
«Ces mesures gouvernementales ne frappent pas seulement les catholiques des Colmar, elles vous frappent tous ! Si l’on touche aux droits et aux libertés d’un seul d’entre nous, même du plus petit enfant, ce sont les droits et les libertés de tout le peuple catholique d’Alsace qui sont lésés… Comme le chevalier du Moyen Age, chaque chrétien doit répondre «Me voici ! » au cri de secours de son frère (Wenn man die Rechte und die Freiheiten eines einzigen von uns antastet, auch nur des kleinsten Kindes, so sind die Rechte und Freiheiten des ganzen katholischen elsaessischen Volkes verletzt… Wie der Ritter des Mittelalters, muss jeder Christ auf den Hilferuf seines Bruders antworten : «Hier bin ich !»).
«… Catholiques ! Si aujourd’hui vous ne vous dressez pas avec toute votre énergie contre la première modification de notre législation scolaire, alors ce sera pour toujours trop tard. Parents catholiques, l’heure est venue de faire front contre les ennemis de notre religion… L’Allemagne ne doit pas devenir témoin du parjure de la France (Deutschland darf nicht Zeuge der Wortbrüche Frankreichs werden). Parents catholiques ! Si la liberté de conscience et les droits religieux d’un seul Alsacien sont touchés, alors se lèveront tous ses frères dans la foi pour contraindre le persécuteur à la retraite. C’est ce que vous montrerez par votre défense. Cette défense est le commandement de l’heure et un acte de légitime défense. Elle est donc autorisée, et pour cette raison vous bénit votre évêque, Charles Ruch, évêque de Strasbourg».
Grande fut la surprise, pour ne pas dire la consternation des jacobins français lorsqu’ils lurent cet appel dans leurs journaux du 14 mars 1925 ! Ils cherchèrent immédiatement un moyen de saboter la grève générale annoncée. Henri Gasser, préfet du Haut-Rhin depuis le 28 novembre 1924, et Henri Borromée, préfet du Bas-Rhin depuis le 26 mars 1922, expédièrent de suite aux maires d’Alsace de longues dépêches administratives et leur enjoignirent de faire appliquer la loi allemande du 18 avril 1871 sur l’obligation scolaire. Ils leur signifiaient qu’en leur qualité de représentants du pouvoir central (Zentralgewalt), les maires devaient instruire les parents de l’illégalité de la grève scolaire, ainsi que des conséquences personnelles ; surtout, les maires devaient en appeler au bon sens, à l’esprit de concorde et à la compréhension de la population alsacienne.
La plupart des maires courbèrent l’échiné et se conformèrent aux dépêches préfectorales. Quelques-uns se hâtèrent même de faire du porte à porte pour conjurer leurs chers administrés de ne point donner trop d’extension à une grève qui risquait de ternir leur bon renom patriotique auprès des sous-préfets. Le maire de Colmar fit distribuer des tracts par la police dans toutes les maisons, avec menace de sanctions. Quant aux maires qui étaient d’authentiques Alsaciens, ils donnèrent bien lecture des exigences parisiennes en français, et se réservèrent d’en faire le commentaire en dialecte, commentaire qui contredisait les dépêches préfectorales.
A l’intimidation administrative des services du ministère de l’Intérieur s’ajoutait celle du ministère de l’Instruction Publique. Sous la pression des ordres formels de l’autorité académique, certains instituteurs et certaines institutrices (surtout des maîtres parachutés de France) menacèrent les enfants de sévères punitions et les parents d’amendes au cas où ils suivraient le mot d’ordre de grève.
C’est ainsi qu’un instituteur d’outre-Vosges, exerçant dans la commune socialiste de Strasbourg-Grafenstaden demanda, le samedi 14 mars 1925, les noms des élèves qui feraient grève le lundi 16 mars. «Ils furent treize à se lever. Le maître les obligea à tendre la main, et avec une règle, il les frappa. Il posa la question une deuxième fois, quelques heures après ; les treize enfants se levèrent de nouveau et l’instituteur les frappa derechef. La question fut posée une troisième fois à la fin de la classe et pour la troisième fois, les treize enfants se levèrent, tendirent la main et furent frappés. Le lundi 16 mars, les treize enfants faisaient effectivement grève».
Le lundi 16 mars 1925, dans 324 communes, la grève générale scolaire était suivie à 100 % ; dans 277 communes, entre 80 et 100 % ; dans 124 communes, entre 50 et 80 %. Seules 58 communes, parmi les plus importantes, il est vrai, avaient un taux d’écoliers grévistes inférieur à 50%.
Ce même jour se déroulaient de grandes manifestations organisées par la Ligue des Catholiques d’Alsace à Colmar. Y prirent la parole le Dr Pfleger, Michel Walter, Brom et l’évêque de Strasbourg. Ce dernier déclarait : «Les larmes dans les yeux, le rouge de la honte au visage, je suis malheureusement obligé de dire qu’un Alsacien catholique ne peut plus aujourd’hui avoir confiance en la parole d’un représentant de la France». Un tonnerre d’applaudissements prolongés salua cette phrase que la presse du lendemain imprimait en caractères gras. Puis une résolution fut adoptée : elle réclamait le plébiscite sur la question scolaire et la liberté scolaire des parents.
Au lendemain de la première grève scolaire jamais connue dans l’histoire de l’Alsace, Mgr Ruch remerciait les fidèles de son diocèse : «Par tous les moyens, l’on a essayé de garrotter votre liberté de conscience. Tous les efforts de l’ennemi ne sont parvenus qu’à souligner davantage sa défaite. Toutes les menaces se sont écrasées sans force contre votre volonté… Vous avez répondu aux tyrans : vous n’aurez jamais l’âme des enfants de l’Alsace ! (Den Tyrannen habt Ihr die Antwort gegeben : Niemals werden sie die Seele der Kinder des Elsass haben !)».
«Les patriotes français avaient chanté jadis contre les Allemands : «Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine» ; l’évêque de Strasbourg retournait le refrain au gouvernement de Paris : «Vous n’aurez pas l’âme des enfants de l’Alsace !». Et le gouvernement français ne lui pardonna jamais, même un an avant sa mort, d’avoir défendu l’Alsace catholique. Le 26 juillet 1944, une note inspirée par Georges Bidault, président du Conseil National de la Résistance, était consacrée à l’épuration de l’épiscopat ; on pouvait y lire : «En ce qui concerne l’évêché de Strasbourg, il semble que Son Excellence Mgr Ruch, indiscutable au point de vue national, ne puisse être maintenu à la tête de son diocèse, en raison de la situation qui s’y était créée avant la guerre». Et l’on proposait son remplacement par le chanoine Flory de Montbéliard ‘. La presse anticléricale aux ordres de Paris se déchaîna également contre Mgr Ruch : Les Dernières Nouvelles s’en prirent jusqu’à la personne privée de l’évêque et répandirent sur son compte de monstrueuses calomnies. Le gouvernement Herriot voulut utiliser le Concordat auprès de la Curie Romaine pour obtenir la mutation de Mgr Ruch : en vain. Au contraire, le 20 mai 1925, le pape Pie XI fit à Rome l’éloge de l’Alsace contestataire : «Je sais, déclarait-il, ce qu’est l’Alsace et ce que sont les Alsaciens. Je sais quel merveilleux héritage religieux ils ont reçu de leurs ancêtres. Je connais les combats que les Alsaciens ont livré pour leur famille, l’école chrétienne, l’Eglise et Dieu. J’ai béni en mon esprit tous les efforts de l’Alsace pour conserver ses droits religieux, j’ai prié pour elle et je prie pour elle».
Le gouvernement français ne se considérait pas encore comme battu. Il changea de tactique pour faire autoriser par le Vatican les écoles interconfessionnelles et du même coup condamner l’Eglise d’Alsace par Rome. Il prétexta pour cela qu’en pratique fonctionnaient déjà 400 écoles interconfessionnelles. L’artifice échoua : il avait, suffi qu’une fois, quelque part, un élève d’une autre religion se soit trouvé dans une école, pour que Paris considérât cette école comme «mixte» !
Les débats à la Chambre des Députés, les 17 et 23 mars avaient été difficiles. Michel Walter y prononça un discours de huit heures au milieu des injures des Cartellistes et il le terminait par cet avertissement à Herriot : «Monsieur le Président du Conseil, aujourd’hui vous êtes encore au pouvoir ; demain peut-être plus. Mais l’Alsace vous survivra !»
Le comité directeur de la Volkspartei se réunit le 28 mars 1925 pour étudier la situation, notamment à la suite des manœuvres gouvernementales pour séparer les députés de la Volkspartei (UPRA) des députés radicaux-démocrates. Michel Walter prit le premier la parole pour rappeler les injures dont il fut l’objet à Paris : «Je suis heureux de savoir qu’on nous traite quasi officiellement d’Alsaciens non Français. Eh bien ! s’il fut être laïque pour être Français, je ne le serai jamais !».

1. André Latreille : De Gaulle, la Libération et l’Eglise catholique (1978) p. 30 (Mgr Ruch mourut dans la nuit du 28/29 août 1945).

Il se montra très pessimiste en ce qui concernait l’évolution du problème scolaire Alsace et en Lorraine : «Je suis partisan d’un coup de force, pour trouver au gouvernement qui s’inspire de la devise «La force prime le droit» que les Alsaciens sauront faire triompher leur droit sacré au détriment des idées sectaires du Cartel». Il proposa en conséquence la convocation d’une Assemblée Générale Extraordinaire immédiatement après la fin des débats à la Chambre sur l’Alsace et la Lorraine. En outre, Walter redoutait l’affaiblissement de la Volkspartei par de développement de plus en plus important de fractions royalistes et de partisans de l’autonomie politique. Il demanda également la modification des statuts et du programme de la Volkspartei (UPRA), de manière à mieux souligner ses principes fondamentaux «démocratie» et «christianisme», et surtout pour pouvoir concilier les autonomistes et les royalistes. Il proposa par exemple de remplacer : «L’Union Populaire est un parti politique ; comme parti démocratique, elle veut transformer la République» par la proposition suivante : «L’Union Populaire est un parti politique ; comme parti démocratique, elle veut transformer la République actuelle, fondée sur une centralisation et une bureaucratie, en une véritable démocratie basée sur les principes du christianisme, qui exige pour les confessions religieuses une réglementation leur garantissant le respect, la protection et la liberté auxquelles elles ont droit d’après leurs principes, et qui demande dans leurs domaines respectifs l’indépendance des Eglises et de l’Etat, et leur collaboration loyale sur les terrains où leurs intérêts se rencontrent. La révision de la Constitution de 1875 doit être réalisée conformément au programme du Parti Démocratique Populaire de France».
Michel Walter ajouta : «Nous devons réclamer la suppression de toute centralisation. L’autonomie communale devra être élargie, et l’autonomie régionale devra être sauvegardée par la création d’un cadre administratif comprenant un Conseil Régional dont les attributions sont exposées dans le programme actuel». L’assemblée approuva à l’unanimité l’exposé de Walter.
Thomas Seltz prit ensuite la parole. Il signalait que le gouvernement Herriot s’était laissé acculer, par sa majorité à la Chambre des Députés, dans une impasse, car le Sénat bloquerait aussi bien la suppression de « ambassade auprès du Vatican que l’approbation du budget. Il s’étendit assez longuement sur le cas du député communiste Charles Hueber. En effet, quatre jours plus tôt, le 24 mars 1925, Charles Hueber était monté Pour la première fois à la tribune de la Chambre des Députés et, au grand scandale des Français, il avait prononcé toute la seconde partie de son discours en dialecte alsacien ! Or le gouvernement français avait espéré que les 21 députés alsaciens-lorrains de l’opposition provoqueraient des incidents en empêchant Hueber de s’exprimer en alsacien, ce qui aurait ainsi permis aux deux députés socialistes de faire en Alsace une campagne contre la Volkspartei. Mais les 21 députés du Bloc National n’en firent rien au grand dépit des socialistes. Et durant les deux mandats de 1924-1928 et 1936-1942, Charles Hueber se fit toujours remarquer à la Chambre en provoquant de nombreux incidents, parce qu’il commençait régulièrement en dialecte alsacien ses interventions toujours et uniquement consacrées à l’Alsace-Lorraine, dont il déplorait, d’après le Dictionnaire des Parlementaires, «qu’elle fut soumise à la dictature du gouvernement». Par l’usage de la langue allemande, Hueber rendait sensible aux députés le particularisme alsacien.
Le député Joseph Brom (1881-1945) insista fortement sur le mouvement autonomiste qui d’après lui pourrait prendre une rapide extension dans tout l’ancien Reichsland Elsass-Lothringen. Pour le moment, Claus Zorn von Bulach semblait en être le chef, mais il pourrait être rapidement remplacé par une personnalité plus marquante ; le Dr Eugène Ricklin lui avait parlé en effet d’un nouveau mouvement autonomiste qui mettrait Zorn von Bulach sur la touche. Et Brom de se demander quelle attitude devrait prendre la Volkspartei en face du malaise actuel qui nuisait au prestige de la France. Il acheva son intervention en souhaitant que la question du mouvement autonomiste figurât à l’ordre du jour de l’Assemblée Générale Extraordinaire, à côté et en conséquence du problème scolaire.
Depuis l’arrivée de Herriot au pouvoir, les capitaux quittaient la France. En avril 1925, la Banque de France ne put faire face aux demandes massives de remboursement des titres d’emprunt. Afin de sortir de l’impasse, Herriot demanda au Parlement l’autorisation de mettre en route la «planche à imprimer les billets». Le Sénat refusa, et le 17 avril 1925, un mois après la grève des écoliers alsaciens, le gouvernement Herriot était renversé
Painlevé (1863-1933) fut appelé par le président Doumergue à former un nouveau gouvernement qui se hâta de mettre en veilleuse les projets de son prédécesseur. Il exposa son programme gouvernemental le 21 avril 1925, avec un budget en équilibre et la ferme volonté de ne point s’égarer dans les «malentendus irritants» et les «polémiques passionnées». A bon entendeur, salut !
Painlevé maintint donc l’ambassade de France auprès du Vatican :
«Il est apparu qu’il convenait de faire état à la fois des exigences de la concorde nationale et des conditions délicates de la politique mondiale

1. Les prières publiques contra persécutons demandées en 1925 par Mgr Ruch ne furent point perdues pour Edouard Herriot qui mourut à Saint-Genis-Laval (Rhône) en 1957 après s’être confessé au cardinal Gerlier et après avoir reçu les derniers sacrements.

Pour maintenir auprès du Vatican un représentant hautement qualifié. ?bus les membres du gouvernement, quelles que soient leurs convictions doctrinales, ont été d’accord pour demander, au nom de l’intérêt général, de ne pas rouvrir une controverse inopportune et dommageable au crédit public».
Après avoir souligné l’attachement indéfectible de la République à la législation laïque qu’il entendait faire respecter «en l’appliquant avec autant de mesure que de fermeté», Painlevé aborda la question de l’Alsace-Lorraine : «Quant à l’Alsace et à la Lorraine recouvrées, elles sont trop chères à notre cœur, le jour d’indicible joie où elles ont été rendues à leur vraie patrie est trop vivant dans notre souvenir, pour que des malentendus, passionnés peut-être, mais destinés à s’apaiser, entraînent une mésintelligence réelle entre elles et le gouvernement. L’assimilation législative ne saurait être poursuivie — que leurs représentants en soient assurés — qu’entourée de tous les conseils qualifiés, dans le respect des droits acquis, dans un souci d’entente générale et d’unité nationale. Aucun Français n’ignore le pur et invincible patriotisme des fils du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la Moselle et leurs nobles traditions séculaires de liberté et de démocratie républicaine. Nous sommes sûrs qu’ils entendront notre appel fraternel, quand nous leur demanderons d’effacer ensemble et d’un commun accord, avec le concours du temps, les traces d’un demi-siècle de douloureuse séparation».

Le discours gouvernemental du 21 avril 1925 était, en ce qui concernait l’Alsace-Lorraine, un véritable chef d’œuvre à la fois de principes contradictoires, de cynisme et d’apaisement factice. Certes, il mettait provisoirement fin au Kulturkampf français et accordait un répit religieux aux Alsaciens-Lorrains. Mais Painlevé était le digne successeur d’Edouard Herriot quant à la perfidie. En effet, deux mois plus tard, le 24 juillet 1925, Painlevé allait arracher à l’ancien Elsass-Lothringen le dernier fantôme de sa noble autonomie : le Commissariat Général de la République à Strasbourg. Le 15 octobre 1925 était créée la Direction Générale d’Alsace et de Lorraine à Paris1.

Tout semblait donc fini. Pourtant tout ne faisait que recommencer.

1. Cf. fin du chapitre VI.

ER
Auf meines Lebens vielen Pfaden,
jahraus, jahrein, geht einer mit
und webt sich als den goldnen Faden
in mein Gewebe leise mit.

Er zeigt mir Schätze, die ein Kind
einsam in alten Stuben kramte
und Wunder, die das scheue Kind
verträumt in leeren Händen ahnte.

Er stammelt ferne Liebesworte,
die meine tote Mutter sagt
und jubelt an des Himmels Pforte
was mir die Braut ins Ohr gesagt.

Den Sonnenweg lässt er mich blind
bis zu den reifen Früchten gehen
und meinen Geist im Glauben blind
hinter die letzten Dinge sehen.

Er ist in allen stillen Dingen
und Menschen der gestillte Grund —
wenn mich die Dinge einst bezwingen,
finde ich GOTT an ihrem Grund !

LUI

Sur les nombreux sentiers de ma vie,
bon an mal an m’accompagne quelqu’un,
et se tisse comme un fil d’or
silencieux dans ma trame.

Il me montre des trésors, qu’un enfant solitaire
a farfouillés dans de vieilles chambres,
et les merveilles ! ceux que l’enfant timide
devinait, rêveur, dans les mains vides.

Il balbutie les mots d’amour lointains
que prononce ma mère morte,
et crie de joie aux portes du ciel
et que la fiancée me dit à l’oreille.

le chemin du soleil, il me le cache
jusqu’à l’arrivée auprès des petits fruits mûrs,
et mon esprit aveugle dans la Foi,
il le laisse voir derrière les choses de la fin.

Il est en tout objet silencieux
et en tout homme le fondement muet ;
si les choses un jour m’y obligent,
c’est Dieu que je trouve à leur base.

Paul-Georges Koch (Colmar 1908)

KAPITEL X : LE MOUVEMENT DE LA ZUKUNFT

2 Responses to "Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel IX"

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