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Unsri Heimet

Unsri Heimet – do sin m'r d'heim ! Das Elsass, unsri Heimet !

Elsass-Lothringen : une nation interdite – Kapitel XV

Posted on janvier 3rd, 1979 by Klapperstein

KAPITEL XV

EINHEITSFRONT, LE FRONT UNIQUE ALSACIEN

L’interdiction des journaux autonomistes de la Zukunft, de la Volksstimme et de la Wahrheit le 12 novembre 1927, du Schliffstaan le 30 janvier 1928, du Müehlstaan le 1er février 1928, de Das Neue Elsass 17 mars 1928, n’eut en réalité que de faibles conséquences.
Dès le 23 juin 1928, le député Camille Dahlet sortait, à la place de Neue Elsass, Die Freie Zeitung, avec comme objectif l’autonomie manière de la Constitution d’Elsass-Lothringen de 1911 et le bilingn authentique. Le 7 juillet 1928, le Schliffstaan et le Müehlstaan se trouvaient avantageusement remplacés par Das Narrenschiff qui défenda idées autonomistes sur un ton satirique jamais atteint jusqu’alors. Le 26 septembre 1928, naissait le Volkswille de Hauss et de Stürmel, place de la Volksstimme, mais sur un ton plus modéré, et qui se d’organe à I’Unabhängige Landespartei du Dr Karl Roos. Enfin, remplacer sa Wahrheit, le baron Zorn von Bulach sortait d’abord Folies, qui furent immédiatement interdites et saisies dans les kiosques Der Widerhall en prit la succession les 11/12 janvier 1929, immédiatement interdit par le préfet Borromée et saisi à nouveau par la police, être finalement remplacé le 19 janvier 1929 par Les Folies — Der Widerhall «Journal hebdomadaire de critique indépendante» (Wochenblatt der unabhängigen Kritik). En Lorraine, la nouvelle Union Chrétienne-Sociale-Christlich-Soziale Volkspartei de Victor Antoni créait un nouveau journal le 19 décembre 1928, le Lothringer Journal, Anzeiger fur Ostlothringen und das elsâssische Saartal, qui paraissait les mercredis et les samedis

1. Les élections législatives de 1928 ; création de la Christlich-Soziale Volkspartei

La vague d’arrestations arbitraires, la violente campagne anti-autonomiste de décembre 1927 et de janvier 1928, le banquet pantagruélique des maires au «Gabelplebiszit» (plébiscite des fourchettes) avec le discours du Président du Conseil Raymond Poincaré en février, avaient comme principal but la préparation de l’opinion publique en vue des prochaines élections législatives et même des élections cantonales de l’automne. Sur ce point, comme sur celui de l’interdiction des journaux, le gouvernement français et les nationalistes jacobins essuyèrent une cruelle défaite.
En effet, passé le premier moment de peur et de stupeur, la population alsacienne-lorraine releva le gant et se lança courageusement dans la lutte en faveur de l’autonomie. L’Unabhängige Landespartei se ressaisit assez rapidement et créa un «Comité d’Action», qui dès le 14 janvier 1928 publiait un «Appel au Peuple Alsacien-Lorrain». Cet appel était un véritable défi au gouvernement, du fait qu’il proposait comme candidats aux élections législatives précisément cinq autonomistes emprisonnés sous l’accusation grave de «complot contre la sûreté de l’Etat» et la veille de leur grand procès. Il parut dans L’Humanité d’Alsace et de Lorraine le 14 janvier 1928 :
«L’heure décisive de notre pays a sonné. Jamais la dictature militaire allemande pendant la guerre n’a entravé la liberté de parole en Alsace-Lorraine comme c’est le cas maintenant. L’interdiction des journaux autonomistes marqua le début de la terreur. Puis vinrent les perquisitions et enfin les arrestations en masse. Une presse stipendiée, dépourvue de sens moral, travaille à répandre les plus incroyables et les plus naïfs mensonges. La politique que pratique actuellement la France en Alsace est criminelle et stupide. De quel droit ?
«Jamais les Etats conquérants de notre pays n’ont osé demander à notre peuple de se prononcer sur son sort. La question d’Alsace-Lorraine demeure entière. Au nom du Dieu de la vérité et de la justice, au nom de notre amour et de notre fidélité inébranlable à l’égard de notre pays d’Alsace-Lorraine, nous déclarons solennellement :
«1. Notre action et notre but ne tendent pas à rendre l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne.
«2. Notre conscience est tranquille et nos mains sont propres. Aucun d’entre nous n’a reçu un seul pfennig de l’Allemagne pour notre action politique en Alsace-Lorraine.
«3. Celui qui accepterait de l’argent allemand à ces fins serait immédiatement considéré comme un traître à notre cause.
«4. En dépit des menaces, nous réclamons l’autonomie administrative et politique de l’Alsace-Lorraine afin de protéger les droits ethniques de notre pays. La France actuelle refuse d’accorder l’autonomie que nous réclamons, et elle est soutenue par tous les partis, à l’exception du parti communiste. L’heure du compromis est passée. On ne peut être que «pour» ou «contre» nous, «pour» ou «contre» les mesures de force, contre la terreur, contre les arrestations, contre les calomnies, contre la corruption, contre le scandale des millions (cf. les accusations portées par le sénateur Helmer contre le procureur général Fachot), contre les violations des droits des fonctionnaires, contre la haine, contre l’infamie et contre les abus judiciaires.
«Nous protestons de la façon la plus énergique contre l’abus fait à notre peuple, à notre pays et à la question de l’Alsace-Lorraine par le Président Poincaré, dans le but de réaliser ses ambitions en politique extérieure et intérieure, uniquement par haine fanatique de l’Allemagne, abus qui consiste à construire des complots contre la sûreté de l’Etat et à chercher à prouver par tous les moyens la complicité de l’Allemagne dans le mouvement autonomiste (La justice est là encore l’instrument de la politique). On trompe d’une façon infâme le peuple et la nation !
«Nous exigeons de la France, malgré toutes les mesures de répression, qu’elle justifie ses agissements contre nous. Jusqu’à cette heure, elle n’a pas encore réussi à le faire, non point parce que nous manquons de bonne volonté, mais parce qu’elle croit pouvoir faire passer la force avant le droit ! Notre raison et notre conscience nous obligent à répudier la France de Poincaré, c’est-à-dire celle de la haine et de l’excitation des peuples les uns contre les autres, car nous sommes des pacifistes et des Européens aimant la paix !
«Il faut à tout prix que le choix des électeurs se porte sur des candidats autres que les candidats nationaux, tels ceux de la Volkspartei (UPRA), les socialistes, les radicaux ou les démocrates ; autrement, le mensonge de la paix de Versailles ne pourrait être dénoncé et les peuples ne pourraient défier les paroles de Poincaré : le plébiscite est fait ! Car on n’ose pas accorder à l’Alsace-Lorraine le droit de libre disposition que réclame la grande majorité de notre peuple. L’ère de dénonciation des Commissions de Triage qui a déshonoré la France est de nouveau en vigueur. Le mouchardage prend de telles proportions que nous en éprouvons un profond dégoût.
«Malheur si tous les Alsaciens-Lorrains acquièrent la conviction que tous ces mensonges, toutes ces bassesses et toutes ces mesures de terreur Qui choquent tout sentiment démocratique, signifient la France ! Les prisons alors ne seront plus d’aucun secours. Pourquoi des perquisitions ? Pour opérer des arrestations ! Pourquoi des arrestations ? Parce que l’on craignait que l’un ou l’autre des incarcérés se porte candidat aux élections législatives ou fasse trop de propagande ! L’on porte ainsi atteinte au libre exercice du droit électoral.
«Les Alsaciens-Lorrains ne devraient élire que des candidats agréables au gouvernement ! Nous protestons contre cette terreur gouvernementale. Parmi les personnes arrêtées, nous désignons comme candidats :

arrondissement de Wissembourg : René Hauss, fils de l’ancien député centriste (Zentrum) ; arrondissement de Molsheim : M. Würtz, instituteur ;
arrondissement de Strasbourg-Est : Dr Karl Roos ;
arrondissement de Strasbourg-Ouest : Paul Schall ;
arrondissement de Sélestat : abbé Fashauer.

Sous peu, nous procéderons à la désignation des candidats des autres arrondissements.
«Convaincus de l’innocence des inculpés, nous demandons leur comparution devant les juges avant les élections, afin de leur permettre de faire campagne, sinon, nous contesterons ces élections devant le monde entier.
«Electeurs alsaciens-lorrains, ne donnez pas une voix aux traîtres à votre pays. Ne vous laissez pas duper ; il suffit que vous écriviez sur une feuille blanche le nom d’un de nos candidats. Des prochaines élections dépend le sort du peuple alsacien-lorrain. Soyez des hommes, Alsaciens-Lorrains ! L’heure décisive pour notre pays a sonné.
«Le Comité d’Action de l’Unabhängige Landespartei».

Cette liste de candidats prisonniers et accusés de complot contre la sûreté de l’Etat fut modifiée par la suite : René Hauss fut désigné pour l’arrondissement de Haguenau, Paul Schall pour Strasbourg-Nord-Est, Charles Baumann pour Strasbourg Sud-Ouest, Eugène Ricklin pour Altkirch, Joseph Rossé pour Colmar. L’autonomiste Herber, non emprisonné, était candidat à Wissembourg.
La Volkspartei (UPRA), soumise à la pression de la minorité nationaliste et pro-gouvernementale, et malgré le changement de système électoral qui remplaçait le scrutin de liste par le scrutin uninominal par arrondissement, espérait continuer sa politique routinière d’alliance avec les démocrates, politique qui lui avait bien réussi en 1919 et en 1924. Avec les démocrates, la Volkspartei du Bas-Rhin forma donc l’Union Nationale, qui déclarait «que l’Alsace se reconnaît française sans réserve aucune» et repoussait «de la façon la plus énergique toute tentative destinée à modifier cette situation ou à essayer de détacher l’Alsace de la mère patrie». Toutefois, sur les sept candidats de l’Union Nationale du Bas-Rhin l’on trouvait deux autonomistes : Michel Walter à Haguenau où il affrontait un autre autonomiste en la personne de René Hauss incarcéré, et Henri Meck à Molsheim. Dans le Haut-Rhin, l’Union Nationale devint impossible parce que l’aile autonomiste de la Volkspartei dominée par l’abbé Haegy était beaucoup trop forte, comme le montrait l’échec de l’expulsion de Joseph Rossé réclamée par le général Bourgeois dans sa lettre du 25 janvier 1928. Ainsi, la Volkspartei du Haut-Rhin présentait trois députés autonomistes, Bilger à Guebwiller, Brom à Thann et Brogly à Mulhouse-Campagne ; il y eut ensuite l’outsider Joseph Rossé qui se présenta contre un autre membre officiellement mandaté par le parti.
Les communistes autonomistes, voire même séparatistes, présentèrent des candidats partout, notamment Charles Hueber et J.P. Mourer à Strasbourg ; ce dernier réclamait le 14 avril 1928 «que le peuple alsacien se prononce contre l’oppression que l’Alsace subissait depuis le retour de l’Alsace à la France».
Tous les autres partis étaient anti-autonomistes déclarés, sauf la Fortschrittspartei récemment fondée par Georges Wolf et qui présentait à Saverne Camille Dahlet, largement soutenu par les communistes autonomistes.
Dès le premier tour, le 22 avril 1928, l’on vit que l’électorat avait changé. Une première certitude : les défenseurs de l’assimilation et adversaires de l’Alsace-Lorraine avaient essuyé un grave échec ; ils avaient reculé de 13,5 % dans le Bas-Rhin et de 13,8 % dans le Haut-Rhin. La Volkspartei, pour sauver ses sièges en ballotage, se rapprocha immédiatement des autonomistes ; à Haguenau, l’autonomiste René Hauss avec ses 5 853 voix se désistait en faveur de Michel Walter qui s’engageait à défendre les revendications autonomistes de la Landespartei ; de même, à Wissembourg, Weydmann obtint le soutien des autonomistes de Herber ; enfin à Molsheim, les communistes autonomistes votèrent pour Henri Meck. Dans le Haut-Rhin les candidats autonomistes de la Volkspartei se trouvaient en bonne position.
Le 29 avril 1928, après le second tour et deux jours avant le début du Komplott-Prozess de Colmar, 16 députés avaient été élus en Alsace de la manière suivante : les partisans de l’assimilation et de la destruction de  »originalité ethnique de l’Alsace-Lorraine n’avaient que 3 députés, savoir les socialistes Grumbach et Peirotes, et le républicain-démocrate Charles Frey. Très proches d’eux, et ne différant que par le refus de l’assimilation religieuse (maintien du Concordat et de la loi Falloux), on trouvait deux députés de l’aile nationaliste de la Volkspartei : le Dr Pfleger et Oberkirch.
Face à ces 5 députés se dressaient 11 députés défenseurs des droits ethniques de l’Alsace-Lorraine, savoir 2 députés de la Volkspartei, Seltz et Weydmann, régionalistes modérés, et surtout 9 députés franchement autonomistes : 6 de la Volkspartei, Michel Walter, Brom, Meck, Bilger Brogly et Joseph Rossé emprisonné ; le député communiste J.P. Mourer ; le député de la Fortschrittspartei Dahlet, et le Dr Ricklin, autonomiste incarcéré. Ainsi, les deux tiers des élus d’avril 1928 étaient des autonomistes de différentes nuances et l’on peut dire que Poincaré avait lamentablement échoué.
Les interventions politiques de Mgr Pelt compliquèrent les élections en Moselle. Sur les 9 députés, il n’y eut que trois députés régionalistes ou autonomistes modérés : Robert Schuman, Nominé et Labach de l’Union Populaire Lorraine. Tous les autres étaient des adversaires de l’Alsace-Lorraine et des partisans de l’assimilation.
Ces circonstances et les élections cantonales provoquèrent l’éclatement de la Lothringische Volkspartei ou Union Populaire Lorraine, notamment dans sa zone germanophone ; il en résulta la fondation d’un nouveau parti autonomiste, l’Union Chrétienne-Sociale de Lorraine ou Christlich-Soziale Volkspartei Lothringens qui lançait un nouveau journal le 19 décembre 1928, le Lothringer Journal.
Le principal fondateur et premier président du nouveau parti lorrain autonomiste était le conseiller général Victor Antoni, né le 23 novembre 1882 à Fénétrange (Finstingen). Avant 1918, il avait été secrétaire général du grand mouvement d’action catholique Katholischer Volksverein. Membre du comité directeur de l’Union Populaire de Lorraine, il en fut exclu pour avoir refusé de retirer sa signature au Manifeste du Heimatbund en juin 1926. Le 29 avril 1928, il n’avait manqué que de quelques voix le siège de député de Forbach, avec 5 065 voix contre l’abbé Sorné recommandé par Mgr Pelt. A la Christlich-Soziale Volkspartei Lothringens adhéra le député Jean Labach, maire de Spittel, né en 1872, et le député Robert Schuman (1886-1963), né à Luxembourg et ancien étudiant à l’université de Cologne. Le secrétaire général du parti était le conseiller général et écrivain Straef, né en 1897 à Sarralbe. Parmi ses membres importants, il faut nommer André Schaaf, signataire de la lettre au pape en janvier 1927 et l’avocat de Sarreguemines maître Thomas, défenseur des autonomistes aux Procès de Colmar et de Besançon, tous deux également signataires du Heimatbund ; ils avaient avec Antoni quitté l’Union Populaire Lorraine le 17 novembre 1928.
Le programme du parti autonomiste lorrain d’Antoni était très proche de celui de l’aile autonomiste de la Volkspartei alsacienne, comme le montre cet extrait du Lothringer Journal, le 23 février 1929, après l’intervention de René Hauss à la Chambre :
«Personne ne peut nous prouver que nous commettons un acte délictueux contre la France — contre les lois actuelles ou futures — si nous voulons, en raison des particularités de la langue et de l’histoire qui ont été exposées à la Chambre française par le député Hauss, faire profiter notre population du traitement spécial reconnu aux Minorités Nationales. Si l’on veut combattre cette conception avec une loi d’exception, on méconnaît totalement les faits. Nous n’y pouvons rien si nous sommes un peuple de Germains, de Francs ou d’Alamans. Ce n’est pas notre faute si nos ascendants parlent l’allemand depuis un millénaire et demi, si durant 800 ans, puis 50 autres, nous avons appartenu à l’empire allemand, alors que nous n’avons fait partie de la France que pendant 200 ans ! Nous ne pouvons rien changer si nos villages ont un autre aspect que ceux de l’Intérieur de la France, et si nous possédons pour certaines affaires des lois plus appropriées que celles qui existent à l’Intérieur. Ce sont des faits sur lesquels il n’y a pas lieu de discuter, mais que l’on est obligé d’accepter tels qu’ils sont. Même une loi d’exception n’y changerait rien…».
La Christlich-Soziale Volkspartei tint son premier congrès à Forbach, fin février 1929. 75 délégués ou hommes de confiance ovationnèrent le député Labach et le nommèrent président d’honneur. Par contre, le député Robert Schuman fut l’objet de vives critiques, parce que son comportement à la Chambre avait déçu : il avait manqué de courage ; certes, Schuman avait bien parlé, mais il avait mal voté. L’assemblée adopta ensuite la résolution suivante : «Le congrès des délégués du Parti Populaire Chrétien-Social déclare à nouveau que la rupture des pourparlers d’entente avec l’Union Populaire de Lorraine n’est due qu’à la politique malhonnête de ce parti, dans lequel se rencontrent les contrastes les plus insensés, uniquement destinés à garantir le maintien de la position prédominante de ce parti de notables».

2. Les élections cantonales et la fondation de l’Action Populaire Nationale d’Alsace (APNA)

La fièvre des élections législatives était à peine tombée que déjà le pays s enflammait à nouveau en vue des élections cantonales d’automne. Comme Mgr Pelt en Moselle, Mgr Ruch intervint en août et septembre 1928 par deux lettres pastorales. Sur un ton de tristesse, l’évêque de Strasbourg expliquait que l’on ne sauverait pas les libertés religieuses en prenant des positions politiques aussi condamnables que celles prises par les autonomistes. De toute évidence, les deux évêques récitaient la leçon que leur avait dictée le Président du Conseil, Raymond Poincaré, et les dissensions entre catholiques n’en furent que plus aggravées. Du reste l’évêché remania son administration et s’entoura d’un personnel nationaliste et patriote ; il nomma quatre nouveaux vicaires généraux : Douvier Vuillard, Kolb et Kretz.
Pour l’élection des conseillers généraux, fixée aux 14 et 21 octobre 1928, les autonomistes avaient réalisé le Front Unique Alsa­cien ou Elsaessische Einheitsfront, qui regroupait les membres de l’Unabhängige Landespartei du Dr Karl Roos, ceux de la Fortschrittspartei de Camille Dahlet, les communistes et la branche autonomiste de la Volkspartei.
Dans l’impossibilité de suivre le déroulement de la bataille électorale dans chaque canton, nous retiendrons le cas de Strasbourg. Dès le jeudi 11 octobre 1928, le Dr Alfred Koessler de Neudorf, président du comité de propagande de l’Unabhängige Landespartei, envoyait à certains électeurs la circulaire suivante :
«Le Comité pour la Défense des intérêts ethniques du pays se permet de t’adresser ci-joint un prospectus relatif à l’élection prochaine. En ta qualité d’Alsacien fidèle à la terre natale (Heimattreuer), tu es conscient du devoir qui s’impose à toi. Tu dois, ou plutôt il faut donner ta voix à Paul Schall, afin que notre cher petit coin d’Alsace soit délivré du joug de ses oppresseurs. Paul Schall défendra les intérêts de notre pays absolument dans le cadre de la vieille liberté française.
«Il faut que dimanche, la voix des électeurs alsaciens retentisse puissamment, et en premier lieu celle des intellectuels. Nous comptons particulièrement sur ton appui, et tu ne manqueras pas, cher électeur, de venir samedi soir à l’Aubette, participer à notre démonstration monstre, afin que la bande des capitalistes entende une fois exactement l’opinion des Alsaciens fidèles à leur terre natale.
«En vue de constituer une Schutztruppe (groupe de défense), nos sympathisants sont priés de bien vouloir se trouver à 7 heures au coin de la place des Etudiants, là où se trouvait l’ancien Adelshofen, afin de pren­dre connaissance des dernières instructions des chefs de groupe, et nous comptons fermement sur ta participation, convaincus qu’après le colossal succès, tu te feras inscrire samedi comme membre actif du parti. Ne sois pas l’ennemi des Heimabündler, car tu pécherais contre ta chère patrie d’Alsace ; aide-la à se défendre contre les intrigues d’une bande de Français ! Avec le cri puissant : Heimat fidèle ! Alsace ! (Treue Heimat ! Elsass !).
«Propaganda – Ausschuss der Landespartei
Dr Koessler».
Entre le premier et second tour se tinrent deux réunions du Front Unique ou Einheitsfront. La première était privée et avait lieu à l’Imprimerie Hauss, le mercredi 17 octobre 1928 vers 19 heures. Etaient présents 13 militants et candidats, savoir 8 de l’Unabhängige Landespartei : Paul Schall, René Hauss, Alfred Koessler, Kopp (professeur du Lycée, destitué pour avoir signé le Manifeste du Heimatbund), Reisacher (trésorier du parti), Thomann, Schneider et Fashauer ; deux de la Fortschrittspartei : Camille Dahlet et Bauer ; 3 communistes : Schreckler, Charles Hueber et Alfred Daull, futur député. Charles Hueber annonça que les candidats communistes se désistaient là ou les autonomistes arriveraient en tête, et demanda la réciproque. En conséquence, les communistes Liebrich, Würtz et Daull se retirèrent à Lützelstein (La Petite Pierre), à Drulingen et à Brumath en faveur de Bauer, Deiss et du Dr Koessler. D’autre part, Paul Schall espérait pouvoir obtenir le retrait des candidats de la Volks-partei à Barr et à Soultz-sous-Forêts en faveur d’un candidat de la Landespartei. Enfin, Charles Hueber pouvait compter sur le soutien des autres autonomistes des différentes nuances, pour son élection à Brumath.
La seconde réunion eut lieu le vendredi 19 octobre 1928 au Sangerhaus, à 20 h 30, sous la présidence du Komitee der Elsassischen Einheitsfront ou Comité du Front Unique alsacien. Les tracts annonçaient que les députés Joseph Rossé et Camille Dahlet, le Dr Koessler, Hauss et Schall pren­draient la parole, et ils se terminaient par cet appel : «Citoyens fidèles à la Heimat ! (Heimattreue Bürger !) Une fois de plus, les adversaires chercheront à saboter la réunion. C’est pourquoi, venez en masse, afin de mettre, une fois pour toutes, fin à ces mœurs du Far-West !»
Environ 1 800 personnes répondirent à la convocation ; elles appartenaient essentiellement aux milieux des fonctionnaires et des petits employés privés. Au bureau siégeaient Goetzmann, Schlegel et Reisacher ; René Hauss, retenu par la campagne électorale de Brumath, ne devait venir que plus tard, et dès son arrivée, il prit la présidence, se félicitant des résultats obtenus au premier tour et rappelant que la campagne était menée sous le slogan : «Amnistie et Autonomie !».
Le candidat de Strasbourg-Nord, Paul Schall, reçut la parole pour se plaindre d’abord des «déformations» pratiquées dans la presse, notamment dans le Journal d’Alsace et de Lorraine, qui perfidement traduisait toujours Schutztruppe par «Troupes d’Assaut» et faisait passer l’appel du Dr Koessler pour un appel à la violence. Mais il restait vrai que les autonomistes ne se laisseraient plus matraquer par les nationalistes comme à Colmar le 22 août 1926 : à la force, ils opposeraient la force ! 11 flétrissait l’attitude des socialistes de son concurrent Henri Lévy qui avaient tenté d’empêcher la réunion de samedi dernier.
Paul Schall s’attaqua ensuite à Henri Lévy : «Il y a actuellement dans notre pays deux camps qui se livrent un combat acharné : celui du capitalisme chauvin et celui de la classe laborieuse alsacienne. Notre bourgeoisie alsacienne a toujours fait cause commune avec les différents gouvernements. C’est elle qui est en partie responsable du malaise alsacien c’est sur ses conseils que furent instituées les Commissions de Triage de sinistre mémoire et qu’on a sévi contre les fonctionnaires de l’époque allemande. Elle continue encore maintenant à mal inspirer le gouvernement Le mouvement autonomiste n’est pas d’origine cléricale. Notre bourgeoisie s’est servie d’hommes, tels que Casa Soprana, Fachot et autres, pour faire «sa» politique. Quelques hommes du peuple, égarés, comme les sept jurés du Komplott-Prozess de Colmar, lui prêtent malheureusement leur concours empressé. Ce procès a prouvé d’une manière éclatante que notre mouvement a pris racine dans toutes les couches de la population. Nous avons en effet repris l’ancienne politique autonomiste d’avant-guerre inaugurée par les socialistes allemands. Nous voulons que notre pays devienne un pont reliant l’Allemagne à la France. Pour atteindre ce but, il faut avant tout nous débarrasser de la camisole de force que les assimilateurs de Paris ont voulu nous passer malgré nous. Tous nos efforts tendent à créer une nouvelle Europe. Cela ne sera toutefois possible que lorsque nous serons maîtres chez nous et que le drapeau rouge et blanc flottera dans tout le pays».
Après que l’ouragan des applaudissements se fût calmé, Schall prit les socialistes vivement à partie ; il les traita de laquais des capitalistes et de traîtres à leur propre cause. Il fit ressortir que les auditeurs devaient lui donner leurs voix dans l’intérêt de la cause alsacienne, que les couleurs rouge et blanc hissées au sommet de la tour de la cathédrale ne signifieraient pas le début d’un nationalisme alsacien outrancier, mais le commencement d’une ère nouvelle, celle de la libération de tous les peuples et de toutes les minorités nationales. C’est pourquoi il importait que le peuple souverain se prononçât dimanche 21 octobre contre le capitalisme et le nationalisme, et pour une Alsace libre !
Le député Camille Dahlet monta ensuite au pupitre : «Nos partisans peuvent être particulièrement fiers de la belle victoire que nous avons obtenue. Ce premier succès doit nous encourager à persévérer puisque les faits nous donnent raison». Il montra qu’à l’exception des socialistes, tous les anciens partis politiques alsaciens avaient inauguré, depuis le Komplott-Prozess de Colmar, une nouvelle politique nettement orientée vers la défense des droits ethniques. Il reprocha aux dirigeants nationalistes de la Volkspartei (UPRA) d’avoir manqué de courage et d’avoir lâchement abandonné Joseph Rossé et le Dr Eugène Ricklin, comme les autres membres de leur parti inculpés de complot contre la sûreté de l’Etat. Quant au parti radical, ses effectifs s’étaient effondrés, et Georges Wehrung, l’ancien co-fondateur de l’Elsaesser-Bund en août 1918, conseiller général de Drulingen depuis 1919, l’un des piliers des radicaux d’Alsace, avait jugé plus prudent de ne se présenter que sous l’étiquette d’indépendant !
Camille Dahlet rappela ensuite qu’il avait participé au dernier congrès des autonomistes bretons les 18 et 19 août précédents à Châteaulin, et qu’avec Paul Schall, il avait été chaleureusement accueilli, contrairement aux racontars de certains journaux mal renseignés et malveillants : «Les habitants de cette province ont le même programme que nous et appuient énergiquement nos revendications ; une nouvelle ère va s’ouvrir en France et dans toute l’Europe».
Le député de Saverne protesta ensuite contre certaines interprétations du discours qu’il avait prononcé à Munster, en compagnie de Joseph Rossé, et affirmait n’avoir jamais tenu les propos insensés qu’on lui prêtait : «Je n’ai pu dire qu’il m’était égal d’être Français, Allemand ou Chinois, car j’ai la conviction que les Chinois n’auraient pas commis la maladresse de nous envoyer des fonctionnaires qui ne comprendraient point notre langue».
Puis il en arriva à Poincaré. «Le Président du Conseil a affirmé avant la clôture de la session parlementaire qu’il voulait s’occuper «passionnément» du problème alsacien. Mais comment manifeste-t-il son intérêt pour nous ? En allant écouter à Metz des discours provocateurs contre les autonomistes, tel que celui de M. Wallach, président de la Fédération des Engagés Volontaires. C’est une mauvaise tactique. Elle aura le même résultat que celle dont se sert l’évêque de Strasbourg pour influencer son clergé. Ce n’est pas par de telles méthodes que l’on fait aimer la France».
L’orateur annonçait ensuite que la Fortschrittspartei avait retiré son candidat contre Schall pour lui donner l’occasion de se faire réhabiliter par le peuple alsacien ; d’autre part il soutenait à Brumath la candidature de Charles Hueber, tout en regrettant que les communistes ne l’aient pas soutenu à Bouxwiller. «On me reproche, paraît-il, d’avoir fait passer certaines revendications communistes dans mon programme et surtout Ravoir assisté au banquet donné en l’honneur de M. Poincaré lors de l’inauguration de la troisième foire-exposition de Strasbourg. Je réponds à la première critique que je n’ai signé que ce qui était conforme à mes propres convictions. Quant à ma présence au banquet de Poincaré, j’estime qu’il faut distinguer entre le politique et l’économique. Un représentant du peuple ne doit pas, à mon avis, refuser son concours au gouvernement quand il s’agit d’obtenir des améliorations d’ordre économique. Je tiens même à dire que je n’aurais pas manqué d’assister à l’inauguration de la nouvelle ligne de voie ferrée Saales-St Dié, si je n’avais été retenu par des obligations électorales».
Le député Joseph Rossé était arrivé en retard à la manifestation par qu’il était d’abord allé soutenir la candidature du Dr Alfred Koessler à Brumath. Dès qu’il eut reçu la parole, il souligna l’importance des élections de 1928 : «Je suis venu à Strasbourg pour vous dire qu’il ne faut pas se leurrer sur les intentions du gouvernement à notre égard et aussi pour protester avec vous contre le jugement rendu ce matin même par le Tribunal Correctionnel de Mulhouse contre un certain nombre de jeunes gens de Dannemarie (Dammerkirch) inculpés d’outrages à des gendarmes pour avoir manifesté dimanche dernier lorsque M. Centlivre fut proclamé conseiller général à la place du Dr Ricklin». En effet, le 14 octobre, le Dr Ricklin avait obtenu plus de la moitié des voix dès le premier tour mais du fait qu’il n’était pas amnistié, la préfecture déclara son élection nulle et mit à sa place le candidat battu, le républicain démocrate Centlivre. Ce mépris de la volonté populaire avait provoqué une manifestation que les autorités réprimèrent d’une manière aussi dictatoriale que lorsqu’elles avaient invalidé l’élu du peuple.
Joseph Rossé continua en s’en prenant au concurrent de Schall, le socialiste Lévy : «J’attire votre attention sur le fait que M. Henri Lévy est l’homme de confiance du Journal de l’Est et du Journal d’Alsace et de Lorraine. Ces deux organes ont contribué à créer le malaise et sont en partie responsables de notre incarcération. Le Journal de l’Est s’est particulièrement fait remarquer par ses articles haineux contre la SAPART, et d’autre part par ses hommages à Fachot et Bauer, lorsque ces hommes furent décorés de la Légion d’honneur». Puis Rossé fit l’éloge de Paul Schall et de son attitude courageuse durant sa détention comme durant son procès ; «que les auditeurs suivent donc l’exemple du Haut-Rhin et qu’ils accordent leurs suffrages aux défenseurs des droits ethniques».
Après l’ovation faite à Joseph Rossé, Charles Hueber indiqua les raisons pour lesquelles les communistes n’opposaient point de candidat à Schall ; il conseilla au député Dahlet un peu plus de réserve avec les représentants de l’Etat afin de ne point glisser sur la pente dangereuse de la collaboration avec le gouvernement : «Les communistes surveillent, non seulement leurs adversaires, mais aussi et surtout leurs amis et alliés !» Toutefois il assura Dahlet que les communistes voteraient contre le démocrate Hoeffel, l’un des bourgeois alsaciens partisans des Schlumberger, du comte de Leusse, etc. Hueber, en un discours libre, flétrit ensuite l’attitude des socialistes et déclara que les communistes demandaient en faveur des Alsaciens-Lorrains le droit de disposer d’eux-mêmes avec toutes ses conséquences : ils ne voyaient dans l’autonomie que le début d’une libération totale des travailleurs alsaciens-lorrains du joug capitaliste. Charles Hueber rappela qu’il préconisait un plébiscite effectué en toute indépendance, après évacuation préalable du territoire alsacien-lorrain par l’administration française ; cette évacuation était la seule garantie de la sincérité de la consultation populaire. Tout en caressant l’espoir qu’un jour le rouge effacerait ou mieux absorberait le blanc du drapeau alsacien, Hueber conclut en insistant sur le fait que dans le moment présent, il importait de grouper tous les autonomistes de toutes nuances dans la lutte contre le nationalisme, pour la libération de l’Alsace et pour celle des peuples du monde entier.
Charles Baumann, le rédacteur en chef de l’ancienne Wahrheit, expliqua aux assistants les différentes phases de son procès et critiqua la justice française pour l’avoir maintenu en prison pendant plus de sept mois sans motif. Il révéla que le préfet du Bas-Rhin lui avait interdit le 22 septembre précédent de faire paraître un nouveau journal intitulé Die Zeit. Il revendiqua également pour l’Alsace-Lorraine le droit de disposer de soi-même, le plébiscite, seul moyen de statuer définitivement sur le sort de l’Alsace-Lorraine ; il termina en faisant l’éloge de Schall et de Hueber dont il recommanda les candidatures.
Le député Jean-Pierre Mourer fut le dernier orateur. Il répondit aux reproches des socialistes en expliquant que les communistes réclamaient l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, parce qu’ils s’étaient rendu compte que quelques parlementaires isolés à la Chambre ne seraient jamais en mesure de faire sanctionner les droits sacrés de la population alsacienne-lorraine, et que devant la carence parlementaire, il importait que le peuple alsacien-lorrain prît en main sa propre destinée : «Nous savons très bien ce que nous voulons ; nous poursuivrons méthodiquement notre but, mais pour le moment, la question de l’autonomie de l’Alsace-Lorraine prime toutes les autres. Depuis dix ans, nous attendons des réformes, et puisque le gouvernement est incapable de nous les procurer, nous serons forcés un jour de les appliquer nous-mêmes. Le problème alsacien-lorrain ne trouve pas uniquement sa solution dans l’autonomie administrative ; il faut que nous ayons en outre les moyens de vivre et que les richesses du sol deviennent notre propriété à nous, Alsaciens-Lorrains».
René Hauss clôtura la manifestation en remerciant les différents orateurs. Il adressa un dernier appel aux auditeurs et les invita à infliger un démenti aux paroles du préfet du Bas-Rhin, lorsqu’il présidait à la Haut-Koenigsbourg le banquet de l’Association des Proscrits ; aux Alsaciens de prouver par leur bulletin de vote que le «Hans em Schnokeloch» sait bien ce qu’il veut ! Il était minuit.
Finalement, les élections cantonales du 21 octobre 1928 renforcèrent la victoire des autonomistes lors des élections législatives du 28 avril. Dans le Bas-Rhin, sur 35 sièges, le Front Unique Alsacien ou Einheitsfront en enlevait 12 à 13, soit 6 à 7 en faveur de l’aile autonomiste de la Volkspartei3 en faveur du nouveau parti de I’Unabhängige Landespartei (Koess1er, René Hauss et Heil), deux en faveur également de la nouvelle Fort-schrittspartei (Bauer et Deiss) et un en faveur des communistes, Charles Hueber. Contrairement aux espoirs, Paul Schall fut battu par le socialiste Henri Lévy ; «cet échec serait dû au manque de discipline comme à l’indifférence dans les rangs de la Landespartei, et à la crise que traversait alors le parti communiste».
Dans le Haut-Rhin, sur 26 sièges, les autonomistes de la Volkspartei enlevèrent 11 sièges ; parmi les élus figuraient l’abbé Haegy, Joseph Rossé, le Dr Ricklin, Médard Brogly, Brom, Marcel Sttlrmel.
Le 23 octobre, les autonomistes décidèrent de former au conseil général du Bas-Rhin un groupe spécial, comprenant : le Dr Koessler, Heil et Hauss de l’Unabhängige Landespartei (dont le président, Karl Roos se trouvait encore en Suisse) ; le vétérinaire Brickert, Herber, Gromer, Walter et Elsaesser de la Volkspartei ; l’indépendant Reisacher et le communiste Charles Hueber. Tous avaient été élus sur des programmes à peu près identiques. Dès la première session, c’est-à-dire dès le 23 octobre 1928, ce groupe demandait que les débats au conseil général se fissent dans le dialecte alsacien au même titre que dans la langue française : «Nous luttons pour le bilinguisme et, étant conséquents avec nous-mêmes, nous voulons que ce bilinguisme soit également employé dans notre parlement départemental. Nous ne voulons naturellement pas éliminer le français, bien qu’il y ait parmi les élus un ou deux qui ne parlent pas le français. Nous demanderons l’emploi des deux langues, du français par égard pour M. le Préfet et pour les autres fonctionnaires français de l’Intérieur, et de l’allemand classique. Nous demanderons en outre que les procès-verbaux soient écrits dans les deux langues et que les discours en français soient traduits en allemand».
La proposition des autonomistes fut débattue au conseil général du Bas-Rhin, le lundi 29 octobre 1928 ; la motion fut repoussée à une faible majorité : 18 voix contre 15. Néanmoins l’on constata une innovation au demeurant absolument naturelle : une partie importante des conseillers s’exprimaient durant les débats, les uns en dialecte alsacien, les autres en hochdeutsch, et ils rédigeaient leurs rapports en hochdeutsch.
Dans le Haut-Rhin, la première séance du nouveau conseil général fut beaucoup plus houleuse. Ce 24 octobre 1928, lorsque la séance fut déclarée ouverte, les conseillers autonomistes, dits «nuance abbé Haegy», étaient absents ; le préfet Susini décida de les attendre de 10 h 30 à 11 heures, puis l’on commença les débats. Soudain, un quart d’heure plus tard, voilà que brusquement apparut à la tribune réservée au public l’abbé Haegy flanqué de Marcel Sturmel, Médard Brogly, Joseph Rossé et du docteur Eugène Ricklin, représentant les cantons de Neuf-Brisach, St-Amarin, Huningue, Colmar et Dannemarie, suivis d’une bonne douzaine de partisans.
Une violente discussion éclata alors entre le préfet et les cinq conseillers généraux autonomistes, discussion toujours passionnée, souvent tumultueuse, qui dura pendant deux heures et demie. Il s’agissait de savoir si Rossé et Ricklin, élus mais non proclamés élus, parce que leur condamnation du 24 mai précédent les rendait inéligibles, pouvaient, oui ou non, être admis aux délibérations avant que le Conseil d’Etat n’ait statué à leur égard. Le préfet Susini prétendait que l’admission de ces deux conseillers non proclamés entacherait de nullité les décisions du conseil général. Le député et conseiller Brom répondit : «Il faut que ces deux conseillers, également élus députés, siègent malgré tout, et tout de suite, tout simplement parce qu’ils ont obtenu la majorité des voix de leurs cantons dès le premier tour. On ne saurait tolérer que les libertés françaises et les arrêts du suffrage universel ne soient point respectés». Bref, les conseillers généraux autonomistes faisaient de l’obstruction, alors que le Dr Ricklin et Joseph Rossé restaient dans l’enceinte réservée au public. Il devint impossible d’élire le bureau du conseil général ; finalement, au milieu d’un tohu-bohu invraisemblable où se croisaient les injures, la séance fut levée.
Cependant, à la Chambre des Députés, le Dr Ricklin et Joseph Rossé provoquaient aussi des émois. Du fait de leur condamnation au Komplott-Prozess, ils n’avaient plus leurs droits civiques. Déjà le 14 juin 1928, le député Michel Walter avait demandé la libération immédiate des deux députés pour la durée de leur mandat et en vertu de l’article 14 de la Constitution de la IIIème République ; mais le ministre de la Justice, Barthou, s’y opposa.
Le 8 novembre 1928, la question de l’invalidation des deux députés fut à nouveau débattue à la Chambre. Se fondant sur la loi dictatoriale de 1852, le rapporteur demandait l’invalidation des mandats du Dr Ricklin et de Joseph Rossé. Le député communiste de Paris, maître Berthon, qui avait défendu les accusés du Komplott-Prozess de Colmar, rejetait cette thèse en soulignant qu’elle était juridique, mais non politique, puisque les élections des deux députés en question s’étaient faites démocratiquement. Le socialiste Paul Faure proposa la motion suivante : «La Chambre, estimant qu’une loi d’amnistie pour faits politiques doit être votée sans retard, décide de subordonner à la discussion de cette loi tout examen relatif aux déchéances demandées, ou qui pourraient être demandées». Mais la motion Faure fut repoussée par 235 voix contre 184. Le député Brom voulut alors limiter une résolution d’amnistie à Rossé et à Ricklin, mais il fut violemment attaqué par le radical-socialiste Philippoteaux, et la résolution Brom fut rejetée par 422 voix contre 171. Le député communiste Jacques Doriot (1888-1945) monta alors à la tribune pour réclamer en faveur des Alsaciens-Lorrains le droit à disposer d’eux-mêmes, le droit à l’autodétermination, y compris le droit de se séparer de la France. Camille Dahlet lui succéda pour condamner la situation exceptionnelle qui était faite aux Alsaciens-Lorrains ; alors que le Reichstag allemand avait supporté la présence de députés protestataires d’Alsace-Lorraine sur ses bancs, la Chambre française les expulse, bien qu’ils se soient déclarés loyaux à la France ! La parole fut donnée ensuite au Dr Ricklin qui proclama son attachement à la France et rejeta le séparatisme ; puis à Joseph Rossé qui défendit le Manifeste du Heimatbund et se proclama en communion de pensée avec les régionalistes de France, notamment avec le projet de régionalisation déposé en 1920 par le député Hennessy sur le bureau de la Chambre. Finalement, l’intervention de Poincaré, alors en pleine crise ministérielle, provoqua l’invalidation des deux députés de Colmar et d’Altkirch, par un vote de 195 voix contre 29 et 416 abstentions !
Rossé et Ricklin publièrent immédiatement une lettre d’explication à leurs électeurs. Dans celle du Dr Ricklin, datée de Paris le 8 novembre 1928, on pouvait lire : «… L’incompréhension de la situation en Alsace-Lorraine chez ces représentants du peuple va aussi loin que leur rage assimilatrice, de sorte qu’ils n’hésitent pas à fouler aux pieds le principe de la souveraineté de la volonté populaire pour étouffer la voix de ceux qui sont décidés à défendre fermement, courageusement et impitoyablement vos droits et vos libertés…». Ricklin désigna Marcel Stürmel comme son candidat à Altkirch, et Rossé, René Hauss comme le sien à Colmar ; ces deux candidats avaient été acquittés au Komplott-Prozess de Colmar.
Les nouvelles élections législatives eurent lieu les 13 et 20 janvier 1929 et furent un nouveau triomphe des autonomistes. A Altkirch, Stürmel recueillit 7 150 voix contre 3 650 à son adversaire ; et à Colmar, René Hauss 10 251 contre 6 328 au candidat jacobin de la Volkspartei, un prêtre.
Le Conseil d’Etat avait également prononcé le 22 mars 1929 l’invalidation de Joseph Rossé et du Dr Ricklin comme conseillers généraux ; les deux hommes se représentèrent à nouveau en 1929, et les cantons de Colmar et de Dannemarie les réélurent largement le 2 juin. Dans cette affaire, le gouvernement français essuya un nouvel échec.
Tous ces événements eurent de profondes répercussions au sein des deux grands partis catholiques centristes d’Alsace et de Lorraine. On a déjà vu que les autonomistes lorrains, dégoûtés par la malhonnête de l’Union Populaire de Lorraine, ou Lothringische Volkspartei, dominée par une bourgeoisie nationaliste et assimilatrice, quittèrent le 17 novembre 1928 leur parti pour fonder, sous la direction de Victor Antoni, la Christlich-Soziale Volkspartei ou Union Chrétienne-Sociale.
Si en Lorraine, une minorité autonomiste et germanophone quittait une majorité nationaliste et gouvernementale, en Alsace, ce fut la minorité nationaliste et gouvernementale qui dut quitter l’Elsaessische Volkspartei (UPRA). En fait, l’éclatement du 8 novembre 1928 révélait une ancienne fêlure qui remontait à l’origine même de la fondation de la Volkspartei en 1919, avec l’accueil de traîtres à l’Alsace, comme l’abbé Wetterlé, ou de «revenants», comme le général Bourgeois.
Les interventions successives de Mgr Ruch contre les autonomistes alsaciens, d’abord en automne 1926, puis dans l’été de 1928, engendrèrent un douloureux et grave malaise chez les catholiques non contaminés par le virus nationaliste ; ils avaient l’impression que l’Eglise Catholique sacrifiait «leurs droits ethniques naturels» pour conserver «ses propres avantages» dans un odieux chantage orchestré par le gouvernement anticlérical de Paris, en tirant les fils concordataires. En effet, le 11 septembre 1928, l’évêque de Strasbourg enseignait que seul un patriotisme français intègre pourrait permettre à l’Eglise de sauvegarder ses droits et sa situation sociale, que «si l’Alsacien ne veut se préoccuper que de l’intérêt alsacien, il le compromet», etc. Cette lettre pastorale et nationaliste, les curés devaient la lire le dimanche en chaire. Certains prêtres s’arrangèrent pour en rendre la lecture inaudible ou incompréhensible ; d’autres ajoutaient à la fin : «Ainsi pense l’évêque ; ce que je pense, c’est une autre paire de manches ! (So denkt der Bischof ; wie ich denke, ist eine andere Sache !)». Dans une troisième lettre pastorale adressée aux rédacteurs et aux journaux, Mgr Ruch condamnait une fois de plus le Front Unique Alsacien ou Einheitsfront, notamment la collaboration des chrétiens avec les communistes, en s’appuyant sur deux notes du cardinal Gaspard.
Que des fidèles, bien enracinés dans le sol de leur Heimat, n’aient plus distingué alors les traits du Christ dans le visage d’une Eglise officielle grimaçant de nationalisme, même sous le voile du culte de Jeanne d’Arc, et qu’ils aient délaissé une telle Eglise, ou plus souvent simplement l’église, c’était une triste évidence. Les autonomistes catholiques risquaient d’être complètement réduits au silence par le bâillon ecclésiastique, et il fallait absolument prévenir ce malheur.
De 1929 à 1932, ils négocièrent à nouveau avec le Vatican, comme l’avaient fait les Heimatbündler en janvier 1927. En janvier 1929, le chanoine et sénateur Eugène Millier et le député Michel Walter s’efforcèrent d’instruire les différentes «congrégations» romaines et les autorités responsables de l’administration de l’Eglise sur la situation exacte des catholiques engagés dans le combat politique de l’autonomie. Puis, en décembre de cette même année 1929, le chanoine Riehl et l’abbé Schies remirent à Mgr Pizzaro, secrétaire de la «congrégation des affaires extraordinaires» un long mémoire qui prenait la défense des catholiques autonomistes engagés à côté des communistes autonomistes ; il exposait la nécessité du maintien de la langue allemande et justifiait la revendication d’une autonomie de l’Alsace-Lorraine ; il montrait que les communistes alsaciens étaient de loin moins anticléricaux que les socialistes français, car ils avaient hérité l’esprit de la Sozial-Demokratie allemande qui était en train de signer un Concordat entre le Vatican et la Prusse. Puis parlant du chauvinisme de Mgr Ruch, le mémoire s’exprimait ainsi : «Nous ne nions pas que l’évêque ait le droit de favoriser l’éclosion de ce sentiment patriotique. Mais peut-il l’imposer, dès maintenant, comme un devoir strict et religieux dont la non-observance attire à cette population la damnation éternelle ?… Nous allons à une catastrophe. L’attitude de Mgr Ruch menace de jeter le trouble dans les rangs de ses diocésains… Les catholiques d’aujourd’hui sont aux abois».
Les autonomistes catholiques lorrains avaient ajouté au mémoire alsacien un mémoire lorrain pour exposer également leur situation politique. Ils reprochaient à l’évêque de Metz, Mgr Pelt, de s’opposer à la langue allemande et ils l’accusaient surtout d’être lié au nationalisme et au capitalisme du gros industriel De Wendel, ce qui entraînait comme conséquence que les travailleurs chrétiens se jetaient dans les bras des communistes. Le mémoire lorrain s’achevait par cette constatation : «Ce patriotisme nationaliste… n’a pas été à même de sauvegarder les intérêts catholiques».
Assurément, la portion bourgeoise du clergé et l’épiscopat d’Alsace-Lorraine croyaient bien faire ; peut-être ne commettaient-ils point de faute ; mais ce qui était plus grave, ils faisaient erreur ! Cette erreur favorisait en effet les bourgeois nationalistes de la Volkspartei et renforçait leur aversion contre les inculpés du Komplott-Prozess de Colmar, et avant tout contre le Front Unique Alsacien ou Einheitsfront qui unissait dans un même combat ethnique, croyants et incroyants, catholiques et protestants, chrétiens et communistes.
En janvier 1928, le général Bourgeois n’était point parvenu à obtenir l’expulsion de Joseph Rossé de la Volkspartei. Le 1er juillet 1928, les délé­gués de la Volkspartei contre-attaquaient et s’élevaient contre la campagne nationaliste et royaliste développée par un Jésuite originaire de Wintzenheim, le Rd père Aloyse Riedinger ; pour soutenir sa campagne d’assimilation nationale, il avait fondé à Strasbourg un «Institut d’Information» qui puisait ses renseignements auprès des pires ennemis des autonomistes. «L’Assemblée des Délégués de la Volkspartei (UPRA), publiait la Volkspartei, dénie à cette presse et à cet Institut tout droit d’élever la voix au nom de l’Alsace». Le comte de Leusse riposta immédiatement dans son Journal de V en disant «merde» à la Volkspartei et en quittant le comité directeur parti le 5 juillet suivant. Le 3 novembre 1928, à la réunion du con directeur de la Volkspartei, le député de Wissembourg, Weydmann, s tenu par Oberkirch, le comte de Leusse, le conseiller général Rohi (Erstein), l’abbé Hincky et l’avocat de Saverne, Heil, exigeait des sanctions contre les militants du parti qui avaient collaboré avec Joseph Rossé et le Dr Ricklin pour faire échouer les candidatures nationalistes que la Volkspartei leur avait officiellement opposées ; surtout, il demande l’expulsion du député Joseph Rossé et de leur trésorier, le député Mie Walter ; enfin, il réclamait la «répudiation formelle de toute entent alliance avec les partis communiste et autonomiste, et le désaveu public leurs principes, contraires à notre programme». Mais la motion Weydmann fut repoussée et ses partisans quittèrent la Volkspartei pour fonder, le 17 décembre 1928 à Strasbourg, un nouveau parti : l’Action Populaire Nationale d’Alsace (APNA), qui devait doubler en quelque sorte la Volkspartei primitive.
Dans son programme, le nouveau venu déclarait : «L’APNA est parti politique national qui veut servir la France». Quant au reste, il contentait de démarquer le programme de 1919 de la Volkspartei. Depuis octobre 1926, cette tendance avait publié un bi-hebdomadaire S’Elsass pour combattre l’aile autonomiste de la Volkspartei jusqu’à la disparition de la feuille en mars 1929. Cette disparition était la conséquence de parution d’un nouveau journal. En effet, à partir du 25 décembre 1928, l’APNA publiait, avec la bénédiction de Mgr Ruch et avec les subventions du gouvernement français, à Strasbourg l’Elsaesser Bote, à Colmar le Colmarer Bote et à Mulhouse le Mülhauser Bote, le tout doublé par bi-hebdomadaire en français, Message d’Alsace. Le rédacteur en chef l’Elsaesser Bote n’était autre que Jean Dumser (Tout abonnement annuel était récompensé par le don d’une montre en or !…).
La Volkspartei (UPRA) perdit à cet éclatement un certain nom d’élus ; 4 sénateurs sur 6 passèrent à l’APNA, ainsi que 3 députés sur 10 et 18 conseillers généraux sur 34, suivis par une petite minorité d’adhérents. Mais le départ de ces bourgeois coupés du peuple assainit l’atmosphère.

3. Le débat parlementaire sur l’Alsace-Lorraine

Le 21 décembre 1928, le fils du maire de Walbourg, Georges Benoît, âgé de 28 ans, avait tiré à Paris sur le procureur général Fachot. L’attentat provoqua une vive émotion dans toute la France ; la presse et l’opinion publique rendait la «presse haegyste» responsable du crime. L’on alla jusqu’à offrir une grosse somme d’argent et un verdict très clément, si l’auteur de l’attentat voulait bien déclarer qu’il avait agi sous l’emprise de la lecture des journaux de l’abbé Haegy. Malgré tous les efforts des suborneurs, Georges Benoît affirma qu’il n’avait jamais lu les journaux de l’abbé Haegy ; bien au contraire, il lisait la presse anti-autonomiste, notamment les Dernières Nouvelles, où il avait pris connaissance des Lettres Ouvertes adressées au président Poincaré par le sénateur Helmer, chargé après la guerre, avec Fachot, du séquestre des Mines de Potasse d’Alsace. Or, le sénateur Helmer accusait son ancien collègue, devenu procureur général, d’avoir laissé prendre 2,5 millions de francs au séquestre des Mines de Potasse pour les mettre au crédit d’un spéculateur de Nancy, Bailly. Lorsque Benoît lut qu’à la suite du réquisitoire du procureur général Fachot, Ricklin et Rossé avaient été déchus de leurs droits civiques, le jeune homme pleura toute la nuit, et au matin décida de ven­ger un jour l’Alsace. Avant de s’engager dans l’armée pour Madagascar, Georges Benoît se rendit à Paris, acheta une arme, et sans rien dire à personne, tenta de tuer le procureur Fachot, prévaricateur. Il sera acquitté, le 9 juillet 1929.
Toujours est-il que le parlement décida d’aborder sérieusement la question de l’Alsace-Lorraine qui n’en finissait pas d’alourdir l’atmosphère politique de la France. Les débats à la Chambre durèrent du 24 janvier au 9 février 1929 ; ils occupèrent 11 séances et permirent à 41 orateurs de s’exprimer, parmi lesquels tous les députés alsaciens-lorrains.
Le 24 janvier, Joseph Brom obtint le premier la parole : «Notre peuple ne demande rien d’autre qu’une autonomie régionale dans une France réorganisée. Faites-lui confiance !… Engagez une politique régionale hardie ! Ecoutez les vœux du peuple et tenez-en compte !… Ah ! messieurs, en cet instant je sens que je parle au nom de l’Alsace et mon âme se trouve en communauté avec des centaines de milliers d’autres âmes. Elles viennent vers moi, je les résume, je vous les présente !… «Laissez-nous être comme nous sommes !» Prenez-les comme elles sont ! Il n’y a rien à y changer, rien à assimiler ! Je vous en prie : assez de procès, assez d’articles haineux ! Faisons la paix !…». Michel Walter le même jour, Thomas Seltz, Moncelle et Robert Schuman le lendemain, défendirent les mêmes idées.
Le 29 janvier 1929, Camille Dahlet rappela d’abord qu’il avait fait autrefois partie du comité exécutif des radicaux de la rue de Valois, puis il attaqua durement la politique de violence menée par la France en Alsace :
«…L’autonomie, qui est le contraire de la centralisation, se rencontre essentiellement dans les Etats où une même domination s’étend sur différentes races… Les Français alsaciens sont d’une autre race que les Français de l’autre côté des Vosges ! Les Alsaciens, et M. Seltz l’a rappelé en citant une phrase de Renan dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1871 sont de langue et de race germaniques. Est-ce une honte qu’il faille cacher ? Est-ce un honneur ? Je ne le sais ; en tout cas c’est un fait !… Je vous assure qu’on en a assez en Alsace de cette sentimentalité politique, de ces déclarations et de ces manifestations patriotiques ! On n’en veut plus ! Il est aussi grand temps de mettre fin à cette regrettable idée, qui veut que chaque fois qu’un député alsacien ouvre le bec… (Mouvements divers) ou si vous préférez, chaque fois qu’il prend la parole, il se sente obligé de proclamer sa foi patriotique ou de faire une déclaration patriotique… Je ne crois pas que vous, Monsieur le Président Poincaré, vous soyez fier du résultat des premières années de politique française en Alsace… Car, si l’interdiction de plus d’une douzaine de journaux, si des perquisitions domiciliaires dans 100 à 200 habitations à travers toute l’Alsace, si une douzaine d’Alsaciens jetés en prison qu’on est ensuite obligé de libérer, en grande majorité parce qu’ils sont innocents, si la liberté de réunion est interdite, si sur les places publiques de Strasbourg les charges de cavalerie contre les masses humaines, si le contrôle des personnes sur les voies publiques, si l’extension de la terreur sur tout le pays par un système de basse police et d’agents provocateurs, si la confiscation des tracts électoraux comme cela m’est arrivé, si tout cela ce n’est pas la dictature, je voudrais bien savoir ce qu’elle pourrait être, si un beau matin elle était introduite en Alsace !» (Applaudissements très forts à gauche surtout).
Le colonel Picot se montra offusqué par l’approbation des communistes, de sorte que Dahlet lui rétorqua : «Monsieur le colonel Picot, les Alsaciens sont précisément ainsi, qu’ils préfèrent les communistes qui les défendent aux nationalistes qui les injurient et au gouvernement qui les fourre en prison ! (Mouvements divers)… J’ajoute que si l’on se voit obligé de traîner devant la Cour d’Assises un vieillard comme M. Ricklin, dont le nom est lié étroitement à l’histoire des trente dernières années de l’Alsace, un homme qui fut porteur de tous les mandats électoraux qu’autorisent les élections ordinaires, qui avait même assumé la plus haute fonction que le suffrage ordinaire permette de confier à un homme en Alsace-Lorraine, celle de Président du Parlement d’Alsace-Lorraine, si on se croit obligé d’expulser des députés du parlement français dans lequel les électeurs les avaient envoyés parce qu’ils voulaient précisément être représentés par ces hommes, si l’on continue à interdire des journaux comme c’est aujourd’hui encore le cas, si l’on se croit obligé de créer de nouvelles lois d’oppression, parce que celles qui étaient utilisées jusqu’à Présent et qui avaient suffi depuis 50 ans à la France, ne suffisaient plus depuis que l’on avait libéré les Alsaciens, eh bien ! je vous dis que si on se croit obligé de prendre de telles mesures pour gouverner l’Alsace, alors on n’a vraiment pas besoin d’être fier ! Et je suis même sûr, Monsieur le Président du Conseil, que personnellement vous n’en êtes pas fier et que peut-être, moralement, vous en ayez beaucoup souffert !…»
Le député de Saverne continuait sur ce ton vif, au milieu des interruptions et du bruit de ceux qui ne voulaient pas comprendre la véritable Alsace. «…Le malaise alsacien n’est pas une cause, c’est une conséquence. Nous Alsaciens, nous avons cette particularité de ne pas aimer qu’on nous marche sur les pieds ; (Cris et mouvements divers) c’est peut-être un défaut, mais c’est comme ça ! Et quand on nous marche sur les pieds, nous crions ! … Nous avons toujours fait ainsi dans de tels cas, et rien au monde ne pourra nous enlever cette habitude… L’Alsace a toujours refusé d’être un enjeu de guerre, mais elle se refuse aussi d’être un enjeu de paix !» Dahlet réclamait ensuite l’égalité de traitement de la langue allemande avec la langue française, et non point comme le demandait le socialiste Grumbach, la priorité du français ! Il revendiquait aussi les libertés de pensée et d’expression, la liberté des passeports, la priorité accordée aux Alsaciens dans les différentes fonctions en Alsace, et finalement l’amnistie.
Le discours de Camille Dahlet était un véritable défi, et le président Poincaré se sentit obligé d’intervenir plus tôt que prévu. Il le fit dans un discours fleuve qui dura 10 heures.
Dans la première partie de ce discours, Poincaré commença par donner libre cours à sa haine contre les manœuvres autonomistes ; il voulait bien reconnaître que la France avait commis quelques petites erreurs, mais c’était inévitable. Du reste, jamais l’Alsace n’aurait été aussi heureuse que depuis 1918 (!) et s’il y avait mécontentement c’était uniquement à cause d’une petite bande de mauvais bergers. Puis, il énuméra longuement tous les bienfaits que la France aurait apportés à l’Alsace.
Le 1er février 1929, dans la seconde partie de son discours, le Président du Conseil Poincaré tint à régler ses comptes avec les autonomistes. Il passa en revue toutes les investigations policières depuis 1918, tendant à démontrer que l’autonomisme était l’œuvre d’agents allemands au service de la politique étrangère allemande. Il révéla le montant des fonds allemands de propagande qu’il chiffrait exactement à 94 548 720 marks, feignant de croire que ces sommes étaient essentiellement destinées à l’Alsace. Le ministre des Affaires Etrangères allemand, Stresemann, fut très étonné des chiffres fantaisistes de Poincaré et lui demanda d’où il tirait ces 94 548 720 marks ! Il n’eut point de peine à montrer que les fonds allemands de propagande se montaient seulement à 21 639 000 marks, qui s’adressaient avant tout et essentiellement aux territoires allemands occupés par la France et les Alliés et pour des dépenses d’ordre scolaire. Poincaré, qui s’était trop naïvement fié aux élucubrations policières de Becker et de Bauer, évita de répondre et désormais ne parla plus jamais de cette question.
De leur côté, l’Elsaesser et l’EIsaesser Kurier écrivaient le lendemain 2 février : «Le discours du 1er février de Poincaré… était un réquisitoire d’un procureur qui aurait pu être fait au procès de Colmar. Une compilation de citations provenant de différents journaux et revues d’Alsace et de la Rive Droite du Rhin… Leur lecture a été souvent interrompue par nos députés qui ont protesté contre une méthode qui consiste à opérer au moyen de citations incontrôlables, séparées de leur contexte et dont on peut discuter la traduction phrase par phrase… Un autre fait donne encore plus à réfléchir ; c’est le fait que le Président du Conseil a reproduit presque textuellement dans son réquisitoire les déclarations des commissaires de police Bauer et Becker au procès du complot de Colmar, bien que ces déclarations devant la Cour d’Assises de Colmar aient été considérées comme de la pure fantaisie, comme cela a été prouvé devant le monde entier… Si les amis de la cause française en Alsace se réjouissent d’une pareille politique, ils font preuve d’un manque de psychologie qui dépasse la normale».
Dans la troisième et dernière partie de son discours, Poincaré parla de ses vues d’avenir. Il sépara les brebis des boucs, les bons des mauvais patriotes. Les bons patriotes étaient contents et satisfaits de la France ; les mauvais, c’étaient les mécontents, qu’il espérait pourtant ramener sur la bonne voie en faisant installer un émetteur et un relais radio à Strasbourg pour les instruire. Du reste, il serait bientôt armé légalement contre les récalcitrants ! Et alors, gare ! En conclusion, il rappelait que 1 400 000 Français étaient morts dans l’espoir de libérer l’Alsace de l’oppression. Alors, tous les députés se levèrent pour une longue ovation à «Poincaré-la-guerre», tous sauf cinq députés alsaciens, trois de la Volkspartei (UPRA), savoir Michel Walter, Médard Brogly, Marcel Stürmel, celui de l’Unabhängige Landespartei René Hauss, et celui de la Fortschrittspartei Camille Dahlet.
Nombreuses furent les réactions de la presse. Dans La République, Hecker écrivait le lendemain : «… Le discours du Président du Conseil ne pouvait être plus défavorable. Il a parlé dans une fièvre nationaliste, comme un homme qui, sortant d’un rêve profond, apprend que des hordes allemandes se trouvent sur le Rhin prêtes à envahir la France. Non, Monsieur Poincaré… ne commettez pas l’erreur de désigner comme des fripons payés, des agents de l’étranger, ces hommes qui défendent ici quelque chose qu’ils ne comprennent peut-être pas… M. Poincaré, vous avez dépassé le but ! »
Die Freie Presse notait : «… M. Poincaré a prouvé par son discours des 10 heures qu’il n’est pas homme à résoudre le problème alsacien».
Le Courrier de Strasbourg donnait l’impression générale suivante : «La fin du discours de M. Poincaré sur l’Alsace doit être accueillie sous toutes réserves. Elle contient une foule d’affirmations, d’accusations même, de citations, qui méritent d’être contrôlées… Beaucoup de ses assertions sont grossièrement erronées. La réponse des autonomistes ne tardera pas. Aussi voyons-nous qu’ils ripostent violemment pendant le discours même de M. Poincaré. La thèse du Président du Conseil est simpliste : «Nous avons fait beaucoup de bien à l’Alsace ; il n’y a pas de raison pour qu’elle soit malheureuse ; donc elle est empoisonnée par des agitateurs». Ne voulant pas reconnaître le bien qui n’a pas été fait, mais qui aurait dû être fait, ne voulant ou ne pouvant, par fierté, reconnaître ses fautes (refus d’amnistie, etc.) il décharge le fiasco de sa politique sur les autonomistes. C’est une façon bien simple de gagner la sympathie de la Chambre. Il ne lui restera plus qu’à prendre des mesures de rigueur pour prouver qu’il avait raison. Admettons qu’il ait raison ! Dans ce cas, le malaise devrait disparaître sous peu. Si au contraire il ne disparaît pas, alors la preuve sera faite une fois de plus que M. Poincaré s’est trompé. Nous sommes enclins à dire d’avance qu’il se trouve sur la fausse route. Qu’il les prenne, ces mesures, qu’il sévisse contre les autonomistes, qu’il en fasse les héros d’une idée déjà bien ancrée dans le peuple, et le mouvement grandira de jour en jour ! Puisqu’on est décidé à suivre la politique du pire, qu’on le fasse ! Nous ne sommes pas de ceux qui applaudiront !».
L’Humanité d’Alsace et de Lorraine réfutait le discours de Poincaré dans les termes suivants : «La déclaration du Président du Conseil, à savoir que l’Alsace-Lorraine n’est pas une Minorité Nationale, ne changera rien au fait que dans le département de Lorraine — Moselle — (75 %) dans le Bas-Rhin (95 %) et dans le Haut-Rhin (90 %), soit en moyenne 85 % dans les trois départements, il existe une minorité de langue allemande, qui représente une Minorité ethnique dans le cadre de la France. Même le meilleur avocat général de la bourgeoisie ne pourra convaincre personne du contraire ! Ni la loi d’exception, ni les paragraphes de dictature, ni la prison, ne pourront réduire au silence les revendications des travailleurs à l’égard de l’impérialisme français. Malgré les nouvelles mesures de répression annoncées, le mot d’ordre est le suivant : le combat pour les revendications de la population ouvrière dans les entreprises, dans les administrations et dans le pays ! Le combat pour le droit à disposer de soi-même, malgré tout !»
Dans l’Humanité de Paris, Béron, député de la Moselle, publiait un long article le 4 février 1929, sous le titre «Le problème Alsacien-Lorrain. Avec les masses opprimées contre l’impérialisme» :
«Le débat qui se déroule actuellement sur l’Alsace-Lorraine se terminera par une motion de confiance à l’Alsace, un arsenal de lois répressives et un poste de radio. Ce seul fait montre clairement que la bourgeoisie française est incapable de résoudre même partiellement le conflit entre les masses d’Alsace-Lorraine et elle. Un fait essentiel a dominé à notre sens ce débat. C’est la négation, de la part de la bourgeoisie française, du caractère de Minorité Nationale que revêt l’Alsace-Lorraine. La bourgeoisie française ne peut et ne veut concevoir que l’Alsace est de par son histoire, de par sa langue, de par ses traditions, de par son unité économique, une Minorité Nationale. Le fait est cependant indéniable.
«Le seul mot de Minorité Nationale met en fureur les représentants de la bourgeoisie française et déchaîne sur leurs bancs des rumeurs invraisemblables. Et cela des socialistes aux plus blancs des royalistes. Lorsqu’ils agissent ainsi, les représentants de la bourgeoisie font preuve d’une incompréhension qui égale seulement leur chauvinisme borné. La bourgeoisie française a depuis longtemps réalisé la centralisation de l’Etat. Elle s’est formée sous ce signe… Chaque atteinte au principe sacro-saint du centralisme étatique et administratif lui paraît un crime !… La bourgeoisie d’Alsace-Lorraine, qui a largement profité de l’union avec la France, n’a que faire des revendications nationales des Alsaciens-Lorrains… Actuellement, elle s’entend comme larrons en foire avec la bourgeoisie française, ce dont elle profite largement…
«Beaucoup de bourgeois français prennent alors l’union des deux bourgeoisies pour l’union des deux peuples ! Pour eux, la résistance des masses d’Alsace-Lorraine est inexplicable et reste inexpliquée. Ils ne voient là-dedans que la main de l’Allemagne, voire même celle du pape ou de Moscou. Ils ne voient aussi qu’une issue, la répression accentuée contre le mouvement autonomiste et contre les communistes…».
Le 1er février 1929, le gouvernement allemand remettait au secrétariat général de la Société des Nations à Genève une proposition en faveur des Minorités Nationales, revêtue de la signature de Stresemann. Or, c’était le jour même des attaques de Poincaré contre le ministre des Affaires Etrangères allemand. Le journaliste Gabriel Péri (1902-1941) y trouvait l’explication de la mauvaise humeur du Président du Conseil français ; c’est pourquoi, dans le même numéro du 4 février de l’Humanité, il écrivait un article intitulé «En marge du débat alsacien : la polémique Poincaré-Stresemann et la question des Minorités» :
«A quelques jours de la réunion des experts de la Société des Nations, un âpre débat met aux prises les dirigeants français et allemands. De part et d’autre, notes au picrate, manifestes aigre-doux, commentaires véhéments de la grande presse… Les accusations de M. Poincaré correspondent à un dessein plus vaste et qu’il faut sans tarder dénoncer. Elles visent à compromettre immédiatement les efforts des Minorités Nationales en rébellion contre les traités de 1919.
«On n’a pas oublié à Genève l’incident qui, au cours de la récente session de Lugano, mit aux prises M. Zaleski et M. Stresemann. Comme M. Zaleski, le ministre polonais, accusa la diplomatie allemande de subventionner la propagande du Deutscher Volksbund, l’organisation de la minorité de Haute-Silésie, il s’attira une réplique foudroyante du délégué allemand. Celui-ci vient d’informer le Secrétariat de la Société des Nations de son intention d’évoquer lors de la prochaine session genevoise le problème des minorités dans toute son ampleur. C’est une initiative qu’il s’agit désormais de discréditer. Les bénéficiaires des traités de 1919, la France, la Pologne, la Tchécoslovaquie, s’y emploient de leur mieux. Ils font proclamer que les Minorités Nationales sont satisfaites du joug qui les écrase ; que leur agitation est factice ; qu’elle a pour origine exclusive les fonds de la propagande germanique.
«Telle est la manœuvre que révèle le récent discours du Président du Conseil. Il exprime une politique à courte vue. Le problème des Minorités Nationales, quelles que soient les clameurs coléreuses des vainqueurs, domine la politique européenne. Qu’il soit exploité par l’impérialisme allemand, puisque la plupart des Minorités créées par les traités sont de langue et d’origine allemandes, ce n’est pas cela qui importe.
«Ce qui importe, c’est que l’édifice dressé par l’impérialisme ententiste fait entendre des craquements sinistres. Ce qui importe, c’est que les populations minoritaires trouvent insupportable la domination qui les étouffe. Ce qui importe, c’est que déjà des couches importantes de groupements nationaux comprennent qu’il n’est point de salut pour elles dans les cadres de la Société des Nations. Et qu’elles organisent en commun avec les classes exploitées des pays oppresseurs la lutte contre l’impérialisme, pour l’instauration d’un système fédératif dont la Constitution de l’Union Soviétique fournit un modèle si remarquable».
Eugène Lautier, dans l’Homme Libre du 2 février 1929, souligne la place spéciale de l’autonomisme alsacien-lorrain parmi les autres mouvements analogues :
«L’autonomisme breton, l’autonomisme basque et l’autonomisme corse sont trois ratés ; l’autonomisme alsacien se porte mieux, ayant été gavé par la mère nourricière… M. Poincaré n’a vu, ou même n’a voulu voir dans l’autonomisme alsacien que les épisodes qui ne constituent que les 10 % du problème. Un homme de son intelligence n’ignore pas les autres 90 %. Mais il affecte de ne point voir, et c’est là le drame intérieur… Il s’est trompé il y a deux ans et demi. Il s’est trompé autant qu’un homme au monde peut se tromper… Cette erreur lui a fait commettre une série de fautes qui ont créé la situation actuelle. 11 le sait… D a parlé trois jours. Son discours pourrait se résumer en un seul mot. Et voici comment le Journal Officiel en rendrait compte :
«M. le Président du Conseil monte à la tribune, fait face à l’assemblée, pose l’index de la main droite sur ses lèvres, et laisse tout à coup échapper ce monosyllabe : «Chut !» Puis il descend».
Il est aussi intéressant de voir comment l’écrivain rhénan, Friedrich Sieburg, qui publiera l’année suivante Dieu est-il français ?, rendit compte du discours de Poincaré dans la Frankfurter Zeitung :
«… On ne peut malheureusement pas nier que le Président du Conseil, qui parle depuis plusieurs jours et qui souffre de surmenage, n’a plus été maître de ses nerfs à cette occasion et qu’il s’est laissé aller à des éclats de colère, qu’il n’a pas pu réprimer, à l’égard des députés alsaciens en question… Pendant des minutes entières, la Chambre n’était plus qu’un chaos en fureur que la cloche du président essayait en vain de dominer. On voyait des hommes criant et gesticulant dans le bruit, on voyait le Président du Conseil la tête rouge, crier dans une colère insensée (sinnlos) et mouvoir les bras. Tout le calme et toute la réflexion dont la Chambre avait fait preuve jusqu’à présent au cours des débats sur l’Alsace, avaient disparu en une seconde et nous avions subitement devant nous cet état d’esprit qui véritablement vous bouleverse et qui est plein d’incompréhension et d’hostilité, et qu’on a toujours pu observer chaque fois qu’à la Chambre on confrontait l’esprit du petit peuple alsacien avec celui du grand peuple français…
«Poincaré a fait comprendre que tous ces mouvements autonomistes avaient été créés et étaient entretenus de l’extérieur. Mais le Président du Conseil, en faisant ces allusions, a été absolument correct ; il a évité avec soin d’en rendre l’Allemagne ou des milieux allemands responsables, comme cela a été trop fait au procès de Colmar. Son discours a toujours tourné autour de l’idée que les autonomistes veulent être des Français sous conditions, et s’ils n’ont pas cherché la séparation, ils ont du moins désiré un plébiscite. Il a ensuite demandé aux Alsaciens le même patriotisme verbal qui grise (worttrunkenen) et qui se place toujours au-dessus des autres peuples, comme c’est la coutume en France lorsqu’il s’agit d’échapper au devoir de comprendre un autre peuple».
Après les discours de Dahlet et de Poincaré, ceux de Pfleger le 7 février, de Brogly, de Bilger, de Weydmann, de Stürmel, de Hauss et de Meck le 8 février, n’apportèrent plus d’éléments nouveaux au débat. Finalement, la montagne accoucha d’une souris. L’immense joute oratoire parlementaire de 11 séances et de 50 heures de discours s’acheva en queue de poisson par le vote de la motion Thomson adoptée par 461 voix contre 17 et 110 abstentions : «La Chambre des Députés, confiante dans le patriotique attachement des populations d’Alsace et de Lorraine à la République, à la France une et indivisible, et repoussant toute addition, passe à l’ordre du jour».
Avaient voté la résolution Thomson : Serot, Moncelle, Nominé, Peter Wolff, Weydmann, Frey, Oberkirch, Pfleger et Robert Schuman, auquel la Christlich-Soziale Volkspartei reprocha ensuite ce geste pro-gouvernemental. Avaient voté contre parce que la résolution Thomson ne tenait aucun compte des besoins et de la volonté de l’Alsace-Lorraine • Dahlet, Béron, Mourer, Walter, Stiirmel et Hauss. S’étaient abstenus pour la même raison de statu quo : Labach, Peirotes, Meck, Seltz, Grum-bach, Brom, Bilger et Brogly.
A la suite de ce vote terriblement décevant, Michel Walter demanda la parole : «… Monsieur le Président du Conseil, n’oubliez pas que vous venez de commettre une grave erreur psychologique : le malaise alsacien n’est pas seulement d’ordre matériel, il est avant tout d’ordre moral ! Vous pouvez longtemps dire à une population qui se rebiffe contre la politique de violence et l’esprit dictatorial du gouvernement : «Je vous ai fait ceci et cela de bien dans le domaine économique, et ceci et cela dans le domaine social». Mais cette population vous répondra : «C’est bien ; cependant en première ligne je veux vivre dans une atmosphère de Justice, de Liberté et de vraie Démocratie. Je veux que vous teniez compte de mes revendications justifiées, qui sont la fierté de mon passé et le symbole de mon originalité». Vous voulez, Monsieur le Président du Conseil, poursuivre votre politique de violence ; vous voulez refuser l’amnistie aux condamnés politiques ; vous ne voulez plus rétablir la liberté de la presse et la liberté de pensée. Au contraire, vous avez l’intention de poursuivre cette néfaste politique et même vous voulez la rendre plus dure en poussant la Chambre à voter une nouvelle loi d’exception et d’oppression… Vous voulez le combat, Monsieur le Président ! Eh bien, le jour viendra où vous devrez convenir que la volonté d’un gouvernement se brise tôt ou tard devant la résistance d’une population qui défend ses droits et ses libertés… Quand demain vous verrez les effets de votre politique, ses suites fatales dans le pays, alors vous serez obligé d’admettre que l’Alsace ne ment pas, car l’Alsace ne ment jamais ! L’Alsace est et restera ce qu’elle a toujours été, fidèle à la France, mais fermement décidée à défendre ses droits et l’originalité de sa personne !…»

4. Le nouveau programme de la Fortschrittspartei

Moins de deux semaines plus tard, le 17 février 1929, le député Camille Dahlet réorganisait, voire même refondait l’Elsaessische Fortschrittspartei créée à l’automne 1926 par l’éclatement du Parti radical du Bas-Rhin ; mais le parti de Georges Wolf était en pleine désorganisation depuis l’été de 1927 et en février 1928, ce dernier décidait de reprendre un ministère pastoral, abandonnant ainsi son parti à Camille Dahlet.
Le 6 février 1928, Wolf écrivait au Président du Directoire de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg une longue lettre biographique :
«Comme l’un des fondateurs et dirigeants du Parti Alsacien du Progrès Républicain, j’ai souligné dès le commencement son caractère alsacien et français ; j’ai exclu, en m’inspirant du mouvement régionaliste français, dès la première heure, l’autonomie politique du programme… J’ai toujours combattu un particularisme outré qui tend à isoler l’Alsace du reste de la France. Si le Parti Progressiste dont j’étais le président, n’a pas réussi à endiguer ou à réprimer le mouvement autonomiste, si même certains de nos adhérents ont subi l’influence du Heimatbund, on ne peut en rendre responsable les dirigeants du parti. D’autres partis régionalistes plus importants présentent les mêmes symptômes d’une façon peut-être encore plus prononcée. Nous aussi, nous avons subi le sort des partis modérés dans leur lutte contre les partis extrémistes…».
Effectivement, lorsque fut connu le programme adopté le 25 septembre 1927 par l’Elsass-Lothringisch-Autonomistische Partei du Dr Karl Roos, Georges Wolf avait publié un long article d’opposition à la doctrine des Minorités Nationales, dans Das Neue Elsass, dont voici un fragment :
«Si tous les groupes de Minorité Nationale en Europe voulaient invoquer leur droit de libre disposition en vue d’une autonomie nationale, au lieu de se contenter de la garantie de leur particularisme, de la sauvegarde de leur langue et de leur religion, les luttes très violentes qui se déchaîneraient et qui transformeraient le nationalisme en fanatisme, amèneraient un chaos européen, car une telle exigence provoquerait des explosions en Europe orientale et ferait partout surgir l’incendie. Le bolchevisme en recueillerait les fruits. Nous avons forgé le slogan : «Le devoir envers la Heimat passe avant tout autre !», mais nous avons déclaré en même temps avec la même énergie que nous mènerions le combat pour les droits ethniques, tout en faisant opposition à l’actuelle politique du gouvernement républicain, dans la République et non contre la République… Le Parti progressiste ne saurait renoncer à ce point de vue sans se suicider…Il ne franchira donc pas en matière politique les limites tracées par le pacte de Locarno, parce que les intérêts de la Heimat doivent être subordonnés à la paix européenne».
L’on comprend dès lors la suite de la lettre de Wolf au directoire de  »Eglise d’Augsbourg le 6 février 1928 : «Je n’ai pas seulement décliné l’offre d’une entente électorale venant de l’EIsass-Lothringisch-Autonomistische Partei le 9 novembre 1927, j’ai même préféré dissoudre mon parti plutôt que de le laisser dévier. Trouvant de l’opposition à ce projet, j’ai donné ma démission comme président ; d’autres m’ont suivi et le parti s’est effondré peu de temps après… Je puis donc donner au Directoire comme au Gouvernement l’assurance formelle que je suis sincèrement décidé à renoncer définitivement à toute activité politique et à rentrer dans la carrière pastorale pour reprendre une fonction qui m’est restée chère… Je puis ajouter que, redevenu pasteur, mon attitude politique sera celle d’un citoyen français conscient de ses devoirs vis-à-vis du gouvernement de la République et décidé à servir en toute loyauté et fidélité sa patrie et à exercer son ministère dans un esprit de paix, d’union et de concorde».
La demande fut agréée ; le pasteur Georges Wolf, auteur du célèbre «Code des Autonomistes» en 1926, fut rayé du Carnet B où le commissaire de police l’avait inscrit en 1923 comme personne à surveiller, et en mars 1929 il reçut la charge de la paroisse protestante de Wimmenau, dans les forêts des Vosges du Nord.
Ce fut dans ces conditions que Camille Dahlet fut amené à reprendre et à développer l’œuvre de Georges Wolf. Il était né à Saverne le 21 juillet 1883 dans une famille protestante francophile. Sa mère était originaire de Marmoutier (Maursmünster) et son père, né à Sarre-Union, était le président local du «Souvenir Français», de sorte que le jeune Dahlet fut d’abord un propagandiste de l’idée française sous le régime allemand. Durant ses études en pharmacie, il participa aux manifestations anti-allemandes de l’entourage de Pierre Bücher ; dans les journaux d’étudiants, il s’en prenait au nationalisme allemand.
Il avait épousé Mathilde Stahl, d’origine allemande ; et son cousin, Rudolf Diffort, avocat à Strasbourg-Robertsau, fut l’un des 63 signataires de l’Elsaesser-Bund d’août 1918 avant d’aller se fixer définitivement en Allemagne. Au moment de l’armistice, Camille Dahlet abandonna la pharmacie pour se vouer au journalisme, d’abord dans le Strassburger Echo, puis dans La République, feuille radicale, dont il fut le rédacteur en chef. C’est là qu’il publia le 11 septembre 1919 son fameux article «Les Revenants» qui eut un très grand retentissement et qui révéla au monde ce phénomène alsacien, d’abord appelé «le malaise», qui était en réalité une manifestation de l’éternelle tendance autonomiste du pays.
Sa silhouette était légendaire : grand chapeau noir à bords plats, lavallière personnalisée, figure pâle teintée de bleu par une barbe drue rasée de près, grands yeux sombres, air fatal. Il avait participé à la fondation du Heimatbund, mais par anticléricalisme il avait refusé d’en signer le Manifeste. Il participa ensuite activement à l’éclatement du parti radical du Bas-Rhin pour assister Georges Wolf dans la fondation de l’Elsaessische Fortschrittspartei au début de l’hiver 1926.
Conseiller municipal de Strasbourg depuis le 10 mai 1925, il fut élu député de Saverne avec l’aide des voix communistes en 1928 ; la même année, il assistait au Congrès des autonomistes bretons de Breiz Atao à Châteaulin, puis au Congrès international des Minorités ethniques à Genève. Dès la première heure, et jusqu’à sa mort survenue à Brumath le 28 décembre 1963, Camille Dahlet fut un champion de l’idée européenne. En juin 1928, il déclarait à Victor Basch (Budapest 1863-Neyron 1944), professeur à la Sorbonne et président de la Ligue des Droits de l’Homme :
«L’Alsacien est un Européen ; il n’a pas le sentiment d’attachement national à la patrie française. Il ne peut pas en avoir, car il considère l’idée française de patrie comme une idolâtrie, comme une mystique que notre sens réaliste ne peut comprendre. Aussi la question alsacienne-lorraine trouvera sa solution seulement quand les poteaux frontières auront été brisés et que les Etats-Nations auront disparu. L’Alsacien renoncera avec joie à la France pour prendre part aux Etats-Unis d’Europe !»
Dès son retour de Paris où son discours à la Chambre avait lancé un défi à Raymond Poincaré, Camille Dahlet réunit un congrès de son parti qu’il rebaptisa Elsass-Lothringische Fortschrittspartei ou Parti Progressiste d’Alsace-Lorraine, témoignant par là son intérêt pour la Lorraine. Il fit adopter à cette occasion un nouveau programme politique. En préambule, il exposa d’abord les principes :
«Le Parti Progressiste Alsacien-Lorrain (E.L.F.P.) a pour but de permettre au peuple alsacien-lorrain de se développer naturellement et librement dans la République Française devenue progressivement un véritable Etat populaire démocratique. C’est le Parti des travailleurs de toutes professions, de l’agriculture, de l’artisanat, des professions libérales, du commerce, de l’industrie et du corps des fonctionnaires. Libre d’ambitions sur le pouvoir, il poursuit une politique de bon sens en voulant rendre agréables et fécondes les relations entre les citoyens, les groupes de citoyens dans l’Etat et entre les Etats.
«Il se base sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de la grande Révolution Française, qui renferme presque tous les principes d’un Etat populaire parfait, notamment la garantie de la liberté d’opinion, soit par la parole soit par les écrits, ainsi que la liberté individuelle. Il repousse toute dictature de classe ou de gouvernement. Le programme de l’Elsass-Lothringische Fortschrittspartei comprend un programme général de politique intérieure et extérieure, et un programme particulier Pour l’Alsace-Lorraine». Dans le programme général de politique intérieure, le Parti Progressiste réclamait une profonde réforme démocratique de la Constitution Française, «la transformation radicale des rouages bureaucratiques, pesants et rouilles, et du système administratif routinier et centralisateur, hérité en grande partie de la période dictatoriale bonapartiste». Il réclamait encore la réorganisation des communes et l’instauration des provinces et des régions, afin de régler les affaires par le conseil municipal et les Parlements Régionaux, sous le contrôle du Parlement National et du gouvernement de Paris, auxquels étaient réservées les affaires générales. «Le parti admet ainsi le principe du fédéralisme et réclame une large autonomie pour les différentes provinces».
Il demandait en outre la pratique du référendum, l’égalité politique et juridique de l’homme et de la femme, la rénovation de la jurisprudence surannée, la responsabilité des juges d’instruction, le dédommagement obligatoire des citoyens innocemment emprisonnés1, la modernisation des prisons, la suppression du mouchardage, et il exigeait la restriction des attributions de la police conformément à la loi. Il demandait aussi la suppression des passeports et la liberté de circuler entre les Etats.
Il prônait l’école primaire «unique» pour permettre aux enfants du peuple d’accéder à l’enseignement secondaire et à l’Université, grâce à la suppression des barrières établies par la bourgeoisie entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire. Là où existaient des langues de Minorités, elles seraient enseignées dans l’école primaire. L’enseignement serait gratuit à tous les degrés et les familles pauvres aidées : «Cette méthode permettra aux forces endormies des masses populaires de s’élever pour le bonheur de tous». Il proposait aussi l’obligation scolaire en France jusqu’à 14 ans, avec amélioration des Cours Complémentaires, de l’apprentissage, des écoles ménagères rurales et professionnelles «qui ne doivent pas servir une politique linguistique», mais l’éducation professionnelle.
Il demandait ensuite la modernisation du Crédit Agricole et Commercial, l’abolition des droits des bouilleurs de cru de manière à limiter la criminalité. «Les travailleurs manuels et intellectuels ne doivent plus être l’objet de l’exploitation capitaliste ; ils ont au contraire le droit matériel et moral à une part proportionnelle des valeurs qu’ils ont produites». Il fallait soumettre les cartels, trusts et banques au contrôle «sévère» de l’Etat pour réaliser la démocratisation économique. Un droit de décision devrait être accordé aux employés des entreprises. Il demandait en outre différents droits sociaux, la protection des femmes en couches et de l’enfance, le syndicalisme des fonctionnaires de toutes les catégories, la lutte contre la crise du logement, avec terrains de construction à prix réduits, la réforme fiscale par la suppression des contributions indirectes et des douanes ; ces dernières ne servent du reste qu’à quelques rares profiteurs, et nuisent à l’ensemble de la population par l’instauration d’une brutale dictature des prix. «Le parti défend une politique dont le but final est l’unité économique européenne qui entraînera la suppression de toutes les barrières douanières».

1. Les Alsaciens-Lorrains incarcérés durant plusieurs mois, puis relâchés comme innocents, n’étaient pas dédommagés…

Au point de vue médical, il demandait la lutte efficace contre la tuberculose et les maladies vénériennes, la création de sanatoria avec hospitalisation gratuite des indigents.
En politique extérieure, le parti proposait la continuation de la politique d’entente entre les Etats. «La première condition est un accord définitif entre la France et l’Allemagne, pour lesquelles l’Alsace-Lorraine ne doit pas être une cause de division, mais un trait d’union. Le parti réclame en outre la transformation démocratique de la Société des Nations en un Parlement des Peuples, dont le but final sera la création des Etats-Unis d’Europe. Il ne considère pas comme définitive la structure actuelle de l’Europe basée sur l’égoïsme national et sur des différences politiques, culturelles et économiques. Cette situation compromettante pour la paix, le bonheur et le bien-être de l’humanité, doit être supprimée le plus tôt possible». El dans ce but, il réclamait l’étatisation de l’industrie de guerre, de manière à permettre le «désarmement matériel et moral».
«Affirmation de la communauté entre les peuples et abolition de la conception de la souveraineté absolue des Etats. Création d’institutions internationales dans le genre de l’Union Postale Universelle et d’une justice internationale qui seront au-dessus des Etats. La violence et la force devront être écartées dans les relations entre Etats, comme elles le sont déjà dans les relations entre les citoyens, les communes et les régions à l’intérieur des différents Etats. Resserrement des relations économiques et culturelles entre les Etats, avec suppression des visas et des douanes. Désarmement dans les différents Etats et création de troupes internationales (überstaatlich)».
Comme ce programme de l’Elsass-Lothringische Fortschrittspartei est introuvable, nous reproduisons intégralement la partie spéciale consacrée à l’Alsace-Lorraine :
«Retour immédiat de l’Alsace-Lorraine au moins au régime autonome dont elle jouissait d’une façon à peu près satisfaisante avant sa réincorporation dans la République Française, sans attendre la réforme générale de la Constitution Française, avec introduction du référendum et d’un droit de veto restreint pour le Sénat. Rétablissement d’un Parlement Régional Alsacien-Lorrain, issu du suffrage universel, par scrutin direct et secret qui dans le cadre de la législation générale pourra s’occuper librement du budget, des affaires judiciaires, de l’enseignement, des cultes, des affaires économiques, des Postes et des Chemins de fer.
«Bilinguisme dans l’administration et la justice, étant donné que la langue allemande est la langue maternelle et usuelle de 80 % de la population. Obligation pour tous les instituteurs, fonctionnaires et magistrats en service dans le pays, de posséder à fond la langue allemande. Fixation d’un délai à tous les fonctionnaires de l’Intérieur pour apprendre cette langue. Ceux qui ne connaîtront pas suffisamment l’allemand après ce délai devront cesser leur service dans notre pays. Choix démocratique des jurés dans tous les milieux du peuple, sans tenir compte de la connaissance de la langue française. Enseignement primaire en allemand dans les régions de langue allemande avec étude progressive du français.
«Réforme immédiate de la législation fiscale en vigueur en Alsace-Lorraine, dont les charges sont beaucoup plus grandes pour le contribuable alsacien-lorrain que pour le contribuable français. Prise en charge par l’Etat de certains impôts communaux et départementaux. Dégrèvement pour les classes moyennes et inférieures. Réalisation définitive des revendications légitimes des invalides de guerre et du travail, des internés de guerre, des victimes des Commissions de Triage, des retraités, des petits rentiers, etc. Suppression des dispositions de la convention de 1921 pour le réseau d’Alsace et de Lorraine, afin d’employer les bénéfices à l’amélioration de ce réseau, des salaires et traitements du personnel. Suppression du statut Tissier. Réintroduction du statut local pour les fonctionnaires. «Le parti réclame que l’on tienne compte uniquement, et dans tous les services publics, de l’aptitude et de l’ancienneté des fonctionnaires. Les droits acquis des fonctionnaires indigènes devront être respectés et on donnera la préférence notamment à ces derniers. Admission des fonctionnaires du cadre local aux emplois les plus élevés de l’administration.
«Le Parti Progressiste, qui est un parti de gauche, réclame la neutralité absolue de l’Etat dans les questions religieuses et de conscience ; il est partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat basée sur des principes de bon sens. II repousse la législation laïque française actuelle, qui est issue de circonstances complètement différentes de celles de l’Alsace-Lorraine. Dispositions bienveillantes de l’Etat envers l’Eglise sur la base d’une véritable tolérance en tenant compte du passé historique. Droit de propriété pour les communautés religieuses. Droit d’imposition pour leurs membres, comme c’est le cas pour les corporations agricoles et commerciales en Alsace-Lorraine. Liberté de conscience complète pour chaque citoyen à qui est laissé le droit de décider si ses enfants doivent recevoir un enseignement confessionnel. Quoique la question des relations de l’Etat avec l’Eglise ne fasse pas partie des revendications spécifiques des droits ethniques (Heimatrechte), le parti est d’avis que toutes ces questions ne pourront être réglées qu’avec le consentement de la majorité de la population de notre pays.
«L’Elsass-Lothringische Fortschrittspartei désire dans toutes les affaires politiques un arrangement naturel entre les différents besoins de l’individu et de la communauté. De concert avec les autres minorités linguistiques et culturelles de la France, le parti lutte pour une réforme de la Constitution Française dans un sens régionaliste et fédéraliste. Il ne songe pas à détruire l’unité politique de la France, mais il veut modifier les structures intérieures de cette unité, parce qu’il est d’avis qu’elles doivent être changées.
«Son but est l’équivalence et non l’uniformité des citoyens, leur réunion libre dans un Etat vivant et moderne, et la collaboration harmonieuse de ce système d’Etat dans une communauté universelle. Voici en résumé nos principales revendications :
— liberté aux communes pour les affaires communales ;
— liberté à la région pour les affaires régionales ;
— liberté à l’Etat pour les affaires de l’Etat ;
— liberté à la Société des Nations pour les affaires de la Société des Nations.
«Le parti, qui défend à l’extérieur le droit de libre disposition des peuples ou des fractions de peuple, ainsi que le droit des Minorités Nationales, a aussi le devoir de défendre le maintien du particularisme, de la langue et de la culture de notre peuple. Afin d’atteindre ces buts, pour lesquels le parti a déjà lutté avec succès aux dernières élections, il invite les Alsaciens-Lorrains qui partagent ses vues à lui donner leur adhésion, à collaborer avec lui et à le soutenir.
«Strasbourg, le 17 février 1929
Die Elsass-Lothringische Fortschrittspartei».

Et avant de se séparer, le Parti Progressiste élut Camille Dahlet, député de l’arrondissement de Saverne, président, et Frédéric-Guillaume Goetz-mann, secrétaire général. Ce dernier figurait sur le carnet B des suspects de la police.

5. Communauté de travail entre la Landespartei et la Fortschrittspartei

Depuis le retour triomphal de Karl Roos après son acquittement à Besançon le 22 juin 1929, l’Unabhängige Landespartei (ULP) reprit plus activement ses travaux : en quelques jours, une trentaine de nouvell adhésions étaient enregistrées. Le 6 juillet 1929, au cours de la réunion HS la section de Strasbourg, René Schlegel proposa la transformation du bi-hebdomadaire Der Volkswille en quotidien, et dans ce but, il fallait former une société par actions, appelée «Freunde der neuen Tageszei-tung» (Amis du nouveau quotidien) ; les actions seraient de 100 et de 500 francs ; la moitié des membres présents souscrivit immédiatement Mais le quotidien espéré ne vit le jour qu’à la fin de l’année.
En attendant, les autonomistes répartissaient les sommes d’argent quêtées pour les victimes du Komplott-Prozess de Colmar. Camille Dahlet avait collecté 41 400 francs, l’Elsaesser Kurier 40 143,80 francs, René Hauss 24 951,20 francs et Marcel Sturmel 17 218 francs, soit un joli total de 123 713 francs. La distribution se fit de la manière suivante : chacun des 21 emprisonnés toucha 2 000 francs ; l’on prêta à six d’entre eux 33 000 francs ; des secours divers furent en outre accordés pour 38 252,40 francs ; les réunions à Besançon pour soutenir Roos avaient coûté 2 800 francs ; enfin, la location du Sängerhaus, l’impression des tracts et des affiches se montaient à 1 917,50 francs. L’on avait donc dépensé 117 969,90 francs, et il restait en caisse un reliquat de 5 713,10 francs. D’autre part, trois des inculpés avaient renoncé à leur part personnelle pour reverser les 2 000 francs à leur parti ; un quatrième avait renoncé à ses 2 000 francs pour les consacrer à la révision du procès. Le 7 octobre, l’Unabhângige Landespartei remaniait ses structures ; le parti était articulé en «rayons» et les Rayons en «cellules». La semaine suivante, 15 octobre 1929, il fondait une maison d’édition pour une durée de 30 ans, à Strasbourg, 14 rue de Bischheim, sous le nom de «Neuer Elsaesser Verlag» (Nouvelle Société d’Edition Alsacienne). Le gérant en était Paul Schall, le secrétaire Aloyse Thomann, le président Alphonse Matter, le vice-président Eugène Wurch, instituteur ; les autres associés étaient Karl Roos, Alfred Koessler et Würtz, directeur du Colportage Evangélique à Dorlisheim.
Depuis le départ de Georges Wolf et sous l’impulsion de Camille Dahlet, la Fortschrittspartei s’était rapidement rapprochée de la Landespartei du Dr Karl Roos. Le dimanche 10 novembre 1929, son congrès décida, à l’unanimité moins une voix, de travailler étroitement avec la Landespartei. Afin de regrouper davantage les forces autonomistes dans l’action et la propagande, le congrès élabora un projet qui respectait les deux organisations primitives et leur programme respectif, mais instituait au-dessus des deux partis un comité directeur et un journal unique et commun. «L’union de toutes les forces fidèles doit s’opposer à l’union future de toutes les forces ennemies du pays. La Fortschrittspartei et la Landespartei doivent former ce noyau solide autour duquel se cristalliseront tous les éléments autonomistes (heimatrechtliche) qui se trouvent entre la Volkspartei (UPRA) et les communistes autonomistes. La nouvelle organisation des partis autonomistes non cléricaux et non communistes, n’aura son P’em e^et que l°rsQu’e »e disposera d’un journal quotidien… Par contre, ses adversaires nagent en partie dans l’argent qui ne vient pas d’Alsace et qui est versé uniquement dans le but de détruire la conscience alsacienne et de mater le mouvement ethnique. Ce n’est pas la presse autonomiste qui est à la solde de l’étranger et qui est stipendiée, mais c’est celle qui la combat en faisant des dépenses absolument disproportionnées à ses recettes normales» (Freie Zeitung, 16 novembre 1929).
Dix jours plus tard, Der Volkswille du 20 novembre 1929 annonçait l’union de la Fortschrittspartei et de la Landespartei par la note suivante :
«La fusion des deux partis favorables aux droits ethniques est désormais un fait accompli. Bien que les instances de la Landespartei ne se soient pas encore prononcées définitivement, l’on peut admettre qu’elles approuveront la «communauté de travail» (Autonomistische Arbeitsge-meinschaft) qui a été décidée entre les deux partis. Ces derniers conserveront leurs programmes et leurs organisations, mais travailleront sous la direction d’un comité commun et publieront un journal commun. Nous espérons que ce journal sera quotidien à partir du 1er janvier 1930».
La création du quotidien fut la plus facile à réaliser. Der Volkswille de l’Unabhângige Landespartei et la Freie Zeitung de la Fortschrittspartei fusionnèrent pour donner le 7 décembre 1929 VElsass-Lothringer Zeitung connue surtout sous l’abréviation ELZ ; ce journal dura jusqu’en 1939. De 1932 à 1934, ELZ publiait un complément hebdomadaire, Neue Zukunft (Nouvel Avenir), qui devint ensuite Die Zukunft, de même nom que le célèbre journal qui avait paru de 1925 à 1927. De 1932 à 1936, ce supplément servait surtout d’organe à la Fortschrittspartei ; de 1936 à 1939, il était simplement mensuel.
Quant au comité directeur commun, il ne fut officiellement constitué sous le nom de Autonomistische Arbeitsgemeinschaft que le 4 mai 1930.

6. Elections municipales et fondation de la Kommunistische Partei-Opposition

Symptomatiques de la puissante poussée autonomiste du Front Unique Alsacien ou Einheitsfront furent les élections municipales des 5 et 12 mai 1929, alors que le procès de Besançon contre Karl Roos n’avait point encore débuté. Les villes de Strasbourg et de Colmar avaient été jusqu’alors dominées par les partis gouvernementaux et assimilateurs, les socialistes et les radicaux-socialistes ; en mai 1929, les autonomistes en devenaient les maîtres.
A Colmar, l’entente électorale avait permis l’établissement d’une liste commune sur laquelle les cléricaux de la Volkspartei — débarrassée depuis novembre 1928 de ses membres nationalistes et jacobins par la création de l’APNA — se rencontraient avec les communistes autonomistes. Cette liste autonomiste, affrontée à la liste nationaliste, emporta les 30 sièges à pourvoir. Par défi à Paris, le nouveau conseil municipal proposa Joseph Rossé comme maire de Colmar ; comme il n’avait pas encore été amnistié, il déclina l’offre en faveur de son ami et confident, Eugène Hertzog, qui fut élu maire.
A Strasbourg, le 12 mai 1929, au second tour, les communistes de Charles Hueber avaient formé une liste unique avec l’Unabhängige Landespartei du Dr Roos alors en prison, tandis que la Volkspartei (UPRA) la Fortschrittspartei et d’autres membres de la Landespartei en avaient formé une seconde. Ces deux listes autonomistes rassemblèrent 167 906 voix sur un peu plus de 305 000 suffrages exprimés, c’est-à-dire 53,31 % des voix. Le conseil municipal sortant avait compté 25 socialistes et 11 radicaux-socialistes ; le nouveau ne comptait plus que 4 socialistes et 7 pro-gouvernementaux (radicaux-démocrates anticléricaux et cléricaux de l’APNA). Les 22 mandats autonomistes se répartissaient ainsi : 11 communistes, 5 membres de l’Unabhängige Landespartei, 4 membres de la Volkspartei (UPRA) et 2 membres de la Fortschrittspartei. Parmi les élus se trouvaient Paul Schall, René Schlegel et Charles-Philippe Heil, accusés de complot contre la sûreté de l’Etat au Komplott-Prozess de 1928, et Karl Roos, qui attendait son procès dans la prison de Besançon. Avec Charles Hueber, Jean-Pierre Mourer, Michel Walter et Camille Dahlet, le conseil municipal était un Landtag alsacien en miniature.
Comme à Colmar, le nouveau conseil municipal de Strasbourg lança un double défi à Paris. D’abord en guise de manifestation en faveur de l’amnistie, le Dr Karl Roos, toujours emprisonné pour complot contre la sûreté de l’Etat, était élu maire de Strasbourg ; mais immédiatement, Paul Schall fit savoir que le prisonnier déclinait cet honneur. Second défi : le communiste autonomiste séparatiste Charles Hueber fut élu maire par 18 voix contre 11 : les 11 voix communistes, 4 voix de la Landespartei (Karl Roos était absent), 2 voix de la Fortschrittspartei et 1 voix de la Volkspartei (celle de Michel Walter ?). 7 voix s’étaient égarées sur le radical-démocrate Haug et 4 sur le maire socialiste sortant, Jacques Peirotes. L’Humanité d’Alsace et de Lorraine publiait le 5 juin une déclaration du nouveau maire :
«Le Parti communiste a remporté aux dernières élections municipales de Strasbourg un important succès, après avoir amplement développé devant les masses son programme de révolution sociale et de lutte contre l’impérialisme français. Le chiffre de ses voix est passé de 45 000 à 80 000 de 1925 à 1929. Grâce à la lutte énergique, il a conquis onze sièges de conseillers municipaux et il est devenu la plus forte fraction du conseil municipal.
«Appliquant sa politique anti-impérialiste et soutenant les groupes autonomistes, soutien conditionné par la nette attitude de ces groupes dans la lutte contre le gouvernement bourgeois oppresseur, le Parti communiste a assuré l’élection dans les cantons Sud et Est de 4 autonomistes. Tous les 4 sont des victimes de la répression gouvernementale et parmi eux se trouve le Dr Roos, l’emprisonné de Besançon. Une telle attitude a la double signification d’une action en faveur des revendications de la Minorité Nationale d’Alsace-Lorraine et d’une lutte pour l’amnistie et pour la libération de tous les emprisonnés. Ces 4 élections portent le nombre des conseillers anti-impérialistes à 15. Deux conseillers d’un autre groupe contestataire, la Fortschrittspartei, peuvent encore s’y adjoindre….
«… En présence du danger de devoir abandonner l’administration municipale aux mains des socio-impérialistes (Peirotes-Poincaré) ou aux mains des représentants directs des capitalistes de l’industrie et du grand commerce, dirigés par Haug, la fraction communiste a cru devoir ne pas pouvoir se décharger de la lourde responsabilité qui pesait sur elle…».
Comme vice-maire, le conseil municipal élut ensuite premier adjoint sans attributions ni traitement le clérical Michel Walter de la Volkspartei (UPRA) ; le deuxième adjoint fut C.P. Heil de la Landespartei ; le troisième, Koessler, de la Volkspartei ; le quatrième et le cinquième les communistes Haas et Heysch.
Poincaré ressentit ces élections comme un soufflet ; en juin il abandonna le gouvernement et jusqu’à sa mort en 1934, il ne revint plus dans cette ville où il avait tant aimé banqueter et plastronner. Le gouvernement supprima la remise des impôts sur le Théâtre de la ville, et Strasbourg riposta en refusant d’illuminer la cathédrale le 14 juillet 1930.
Une autre conséquence des élections municipales de mai 1929 fut l’éclatement du Parti communiste en Alsace. Le Comité Central à Paris s’élevait vivement contre la collusion des communistes alsaciens avec les autres partis. Le 6 juin 1929, dans l’Humanité d’Alsace et de Lorraine, Jacques Doriot écrivait : «Notre parti a relevé une série de fautes en Alsace-Lorraine… Il y a eu des coalitions avec les socialistes à Metz, Grafenstaden et Riedisheim. A Colmar et à Strasbourg, nos camarades ont étendu le front anti-impérialiste aux éléments cléricaux des partis réactionnaires et ont enfreint ainsi les décisions de la Conférence d’Alsace-Lorraine et du Comité Central».
Le lendemain, l’Humanité d’Alsace et de Lorraine s’en prenait encore vivement à ces alliances de l’Einheitsfront, dans son article «Les Communistes et la question alsacienne-lorraine : Hypocrisie et fourberie de la Volkspartei et de l’Union des Républicains de Lorraine dans la question du mouvement ethnique» :
«… Ces messieurs de Rome sont rusés comme des renards. Ils comprirent immédiatement la situation difficile dans laquelle se trouvait le gouvernement français à la suite de la révolte des masses opprimées d’Alsace-Lorraine. Naturellement, ils envisagèrent l’avantage que l’on pouvait en tirer et ils se placèrent hypocritement au côté et même à la tête de la Minorité Nationale en lutte pour sa liberté.
«Séparation d’avec la France ! — Autonomie intégrale pour l’Alsace-Lorraine ! etc. Tels furent au début les mots d’ordre de combat. Le clergé romain réussit pendant un certain temps sous ce masque à entraîner à sa suite les travailleurs d’Alsace-Lorraine, dont il a abusé pour ses propres buts. Ce courant des masses obligera le gouvernement impérialiste fiançais anxieux à faire des concessions au clergé… Le but est atteint. Les relations entre Paris et le Vatican sont rétablies. Un nonce a fait son entrée à Paris en grande pompe. On a garanti le Concordat en Alsace-Lorraine. Le décret de février 1928 a augmenté de 100 % les traitements du clergé. Les contribuables alsaciens-lorrains verseront 44 millions de francs au lieu de 21 millions au clergé. Les congrégations religieuses jouissent à nouveau de leurs anciens droits.
«Aucune revendication des ouvriers, paysans et classes moyennes n’a été réalisée jusqu’à présent. Rome seule a empoché le bénéfice des luttes anti-impérialistes en Alsace-Lorraine. Tout cela ne suffit pas encore à ces affamés de pouvoir. Ces messieurs de la Volkspartei en Alsace, ainsi que ceux de l’Union Populaire des Républicains de Lorraine, Walter, Brogly, Bilger, Haegy, Rossé, etc., veulent faire croire encore aux travailleurs alsaciens-lorrains qu’ils sont partisans des droits ethniques. Le travail du Parti communiste consiste à démasquer cette duplicité romaine dans le mouvement impérialiste alsacien-lorrain. Il continuera à arracher le masque du visage hypocrite des cléricaux afin de grouper les travailleurs autour de son drapeau… Il ne s’agit pas dans cette lutte, de Concordat, de traitements d’ecclésiastiques et d’autres râteliers pour le clergé, mais de réduction d’impôts, d’augmentation des salaires et des traitements, de la liberté linguistique, du droit de libre disposition jusqu’à la séparation complète d’avec l’Etat impérialiste et oppresseur».
Hueber, Mourer, Schreckler restèrent insensibles à ces admonestations et puisque l’Humanité d’Alsace et de Lorraine ne défendait plus que les points de vue du Comité Central de Paris, ils décidèrent de créer leur propre journal en reprenant l’ancienne Neue Welt qui avait paru de 1921 à mai 1926 ; à cette date, par suite de difficultés techniques, Die Neue Welt dut fusionner avec la Volkstribüne ou Tribune Populaire Lorraine pour donner l’Humanité d’Alsace et de Lorraine, dite tantôt Humanité de Strasbourg, tantôt Humanité de Metz. Mais cet autonomisme des communistes d’Alsace-Lorraine n’était absolument pas du goût du Comité Central ; le maire de Strasbourg, Charles Hueber, et le député Jean-Pierre Mourer furent sommés de se rendre à Paris où ils se virent notifier l’ukaze de Moscou de rompre avec les petits-bourgeois clérico-autonomistes, et interdiction leur fut faite de publier un nouveau journal. De retour à Strasbourg, ils ne tinrent aucun compte de la volonté du Comité Central et le 9 juillet 1929, sortait le numéro 1 de Dies Neue Welt. Deux jours plus tard, le 11 Juillet 1929, le bureau politique parisien du P.C. ripostait :
«Le Bureau Politiques proteste énergiquement contre la publication de la Neue Welt, nommée organe du Parti communiste de l’Alsace, et considère cela comme un acte de grave rupture de discipline. D’après la résolution du samedi 6 juillet, la Neue Welt doit cesser de paraître».
Non seulement Die Neue Welt continua, mais de bi-hebdomadaire elle devint quotidienne dès le 1er septembre 1929. Entre temps, le 24 juillet 1929, Schreckler et le député Jean-Pierre Mourer avaient été expulsés du Parti communiste, ce que l’Humanité d’Alsace et de Lorraine avait laissé pressentir dès le 18 juillet 1929 :
«Aujourd’hui la question se pose «pour» ou «contre» l’Internationale Communiste. C’est pourquoi il faut en finir avec l’opportunisme. Les camarades indisciplinés de Strasbourg se sont encore éloignés davantage du parti de Lénine. L’opportunisme a triomphé, car ils ont refusé la main que leur tendait le Comité Central. Ils sont plus près des autonomistes déloyaux et des cléricaux que du Parti communiste».
Inexplicable demeure encore le fait que le principal agent de cette résistance à Paris, Charles Hueber, n’avait point été exclu du Parti communiste. Etait-ce l’amitié de Marcel Cachin qui l’avait préservé ? Quant au député Jean-Pierre Mourer (1897-1947) et à Georges Schreckler, ancien secrétaire des Jeunesses Communistes et conseiller général du Bas-Rhin, ils fondèrent un parti communiste dissident, la Kommunistische Partei-Opposition, à laquelle se rallièrent la majorité des communistes du Bas- Rhin, la minorité des communistes du Haut-Rhin1, six conseillers municipaux de Strasbourg et, après quelques hésitations, le maire Charles Hueber.
En réalité, les communistes orthodoxes et les communistes-opposition ne différaient guère entre eux, si ce n’est par la tactique d’alliance de ces derniers avec les autonomistes non communistes. Les deux partis communistes, chacun de leur côté, continuèrent après comme avant à réclamer pour l’Alsace-Lorraine le droit à disposer d’elle-même. Par exemple le 13 octobre 1931, Maurice Thorez déclarait dans un grand discours : «Nous communistes, nous proclamons le droit à la libre disposition du peuple d’Alsace-Lorraine, jusques et y compris sa séparation d’avec la France». Ce n’était que la formule traditionnelle de Charles Hueber !
Les élections municipales de mai 1929 eurent encore une troisième conséquence, la fondation de l’«Association des Maires d’Alsace» des communes de plus de 2 000 habitants. L’initiative en revenait au maire de Sélestat, le Dr Bronner, un socialiste que l’autonomisme fit passer à la Volkspartei (UPRA), et au maire de Colmar, Eugène Hertzog, l’ami et le suppléant de Joseph Rossé. Il s’agissait de créer une Ligue, un peu à la manière de la fameuse Décapole du Saint Empire Romain Germanique, afin de résister aux mesures légales et administratives contre lesquelles luttaient les autonomistes. L’assemblée constitutive se tint à Sélestat le 24 novembre 1929 et elle approuva après quelques modifications les statuts. C’est ainsi que le nom officiel devint «Association des Communes d’Alsace et de Lorraine» à la place de «Association des Maires d’Alsace». Un comité provisoire fut désigné et chargé de prier les communes d’adhérer à la nouvelle association et de préparer le premier «Gemeindetag» ou «Diète des Communes». En effet, «sans que l’avis des communes ait été demandé, des modifications essentielles sont en voie de s’accomplir : réforme des finances municipales, nationalisation des lycées, changement des bases légales des collèges, mesures gouvernementales relatives aux archives et aux bibliothèques, etc. Il faut veiller à ce qu’aucune question importante touchant la vie des communes d’Alsace et de Lorraine ne soit réglée sans que les communes aient pu, par l’intermédiaire de leur organisation, prendre position vis-à-vis de ces questions». Ainsi s’exprimait le Dr Bronner. En fait, cette première réunion fut bouleversée par une contre-manifestation. Le maire de Mulhouse, le socialiste Auguste Wicky, avait rassemblé 32 maires anti-autonomistes qui allèrent à Sélestat sans être invités, pour y faire de l’obstruction et jeter les bases d’une contre-association, celle «des Maires du Haut-Rhin». Par suite de cette circonstance, l’«Association des Communes d’Alsace et de Lorraine» ne put tenir véritablement sa première assemblée que le 4 mai 1930 au Luxhof à Strasbourg.

1. Surtout les communistes de Colmar, Wintzenheim, Turckheim et Kaysersberg.

Cette association des maires d’Alsace fît d’autant plus peur au gouvernement français, que dans l’été de 1929 courait le bruit que l’Elsaessische Volkspartei (UPRA) cherchait à s’allier au Zentrum allemand. En effet Joseph Rossé avait représenté les catholiques alsaciens au Katholikentag (28 août- 1er septembre 1929) tenu à Fribourg-en-Brisgau sous la présidence du futur Pie XII, Mgr Pacelli. Rossé y prononça un discours qui fut interprété comme «une manifestation séparatiste savamment calculée» : le 1er septembre 1929, le Journal d’Alsace et de Lorraine écrivait :
«La démarche du député inpartibus de Colmar caractérise bien la mentalité de nombre de cléricaux d’Alsace qui, loin de chercher des appuis auprès des catholiques français et d’assurer une communauté de vue avec ‘eux, préfèrent tourner leurs regards vers l’étranger… ; sous prétexte de seconder la collaboration entre catholiques français et catholiques allemands, nos autonomistes ont cherché une fois de plus à Fribourg le concours d’une sorte «d’internationale noire» qui doit les aider à renforcer l’influence cléricale en Alsace et à réaliser leur rêve… la création d’une sorte d’Etat-tampon clérical entre Vosges et Rhin».
Une part importante était faite durant ce Katholikentag aux Minorités Nationales. Le Dr Bleyer, de Budapest, déclara : «Les droits les plus sacrés des parents exigent que la possibilité leur soit garantie de faire enseigner à leurs enfants la Muttersprache, la langue maternelle. L’ennemi le plus acharné de ce droit est le nationalisme païen de nos jours». C’est pourquoi, le 29 septembre 1929, alors que Joseph Rossé revenait en motocyclette à 15 heures de Fribourg-en-Brisgau où il avait réglé certaines affaires relatives au Katholikentag, il fut fouillé «à corps» au pont de Neuf-Brisach sans résultat, en même temps que l’abbé Kannengieser, vicaire autonomiste à Soultzmatt, qui l’avait accompagné. Et à partir du 3 octobre 1929, la Police Spéciale d’Alsace et de Lorraine surveillait attentivement Jean Keppi que les journaux avaient présenté en janvier 1928 comme futur «Président de la République d’Alsace-Lorraine» ; elle craignait qu’avec une délégation de la Volkspartei (UPRA), il ne signât le 15 octobre un traité d’alliance avec le Zentrum allemand, comme le préconisait l’abbé Xavier Haegy.
C’est ainsi que la réalisation de l’Einheitsfront avait changé profondément le paysage politique de l’Alsace-Lorraine en provoquant un triple éclatement :
le 17 novembre 1928, la Christlich-Soziale Volkspartei, autonomiste et minoritaire, s’était séparée de l’Union Populaire des Républicains Lorrains, nationalistes et majoritaires ;
le 17 décembre 1928, était fondée l’Action Populaire Nationale d’Alsace (APNA), nationaliste et minoritaire, par sa séparation de l’Elsaessische Volkspartei (UPRA), autonomiste et majoritaire ; en juillet-août 1929, la Kommunistische Partei-Opposition se séparait du Parti communiste français, mais les deux partis demeuraient autonomistes et même séparatistes.
Par contre, la création de l’Autonomistische Arbeitsgemeinschaft unissait désormais l’Unabhängige Landespartei et l’Elsass-Lothringische Fortschrittspartei.
A la fin de 1929, le camp autonomiste alignait donc les forces suivantes : à gauche, deux partis communistes ; au centre, l’alliance Landespartei-Fortschrittspartei ; à droite l’aile cléricale constituée par la puissante Elsaessische Volkspartei (UPRA) épaulée en Lorraine par la Christlich-Soziale Volkspartei.

WASGAU UND SCHWARZWALD

Ihr Schwarzwaldberge, wie so nah,
Wie ganz erschlossen liegt ihr da !
Ich seh’ auf euern lieben Hohn
Die Schlüsser alle leuchtend stehn,
Die Pfade seh ich durch den Wald,
Ahn ‘ manche wandelnde Gestalt.

Inmitten rauscht der alte Rhein,
Der sagt : «Ihr müsset Brüder sein !»
Und schau ‘ ich euch ins auge Klar,
So find’ ich auch die Deutung wahr
Ihr Menschen zwischendrin im Land,
So reicht euch denn die Bruderhand !

VOSGES ET FORÊT-NOIRE

Vous, montagnes de la Forêt-Noire, comme vous êtes proches,
comme vous êtes là, étendues tout épanouies !
Je vois sur vos monts chéris
se dresser tous les châteaux étincelants ;
les sentiers, je les vois à travers la forêt,
j’y devine mainte personne qui chemine…

Au milieu coule le vieux Rhin
qui dit : «Vous devez être frères !»
Et si je vous regarde au fond de l’œil clair,
j’y découvre aussi la vraie signification.
Vous hommes, à travers le pays,
donnez-vous donc une main fraternelle !

Auguste Stoeber (Strasbourg 1808 — Strassburg 1884).

KAPITEL XVI : SOUS L’EGIDE DE LA VOLKSFRONT OU DU FRONT POPULAIRE ALSACIEN (1930 – 1932)

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